Marcel Proust by Uc8iWE

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									Marcel Proust / Du côté de chez Swann




                                     A monsieur Gaston Calmette comme un témoignage
                                             de profonde et affectueuse reconnaissance
                                                                           Marcel Proust



Première partie. Combray
I



Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes
yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire: "Je m'endors." Et, une
demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait; je
voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière; je
n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais
ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier; il me semblait que j'étais moi-
même ce dont parlait l'ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de
Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil; elle ne
choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait
de se rendre compte que le bougeoir n'était plus allumé. Puis elle commençait à me
devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d'une existence
antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j'étais libre de m'y appliquer ou non;
aussitôt-je recouvrais la vue et j'étais bien étonné de trouver autour de moi une
obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon
esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme
une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être; j'entendais le
sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d'un oiseau dans une
forêt, relevant les distances, me décrivait l'étendue de la campagne déserte où le
voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu'il suit va être gravé
dans son souvenir par l'excitation qu'il doit à des lieux nouveaux, à des actes



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inaccoutumés,, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent
encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller qui, pleines et
fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder
ma montre. Bientôt minuit. C'est l'instant     où le malade, qui a été obligé de partir en
voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en
apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur, c'est déjà le matin! Dans un
moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours.
L'espérance d'être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru
entendre des pas; les pas se rapprochent puis s'éloignent. Et la raie de jour qui était sous
sa porte a disparu. C'est minuit; on vient d'éteindre le gaz; le dernier domestique est
parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.

Je me rendormais, et parfois je n'avais plus que de courts réveils d'un instant, le temps
d'entendre les craquements organiques des boiseries, d'ouvrir les yeux pour fixer le
kaléidoscope de l'obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le
sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n'étais qu'une petite
partie et à l'insensibilité duquel je retournais vite m'unir. Ou bien en dormant j'avais
rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes
terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et
qu'avait dissipée le jour - date pour moi d'une ère nouvelle - ou on les avait coupées.
J'avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j'en retrouvais le souvenir aussitôt
que j'avais réussi à m'éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par
mesure de précaution j'entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de
retourner dans le monde des rêves.

Quelquefois, comme Eve naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon
sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j'étais sur le point de
goûter, je m'imaginais que c'était elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien
ma propre chaleur voulait s'y rejoindre, je m'éveillais. Le reste des humains
m'apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j'avais quittée il y avait
quelques moments à peine; ma joue était, chaude encore de son baiser, mon corps
courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits
d'une femme que j'avais connue dans la vie, j'allais me donner tout entier à ce but: la
retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité, désirée et
s'imaginent qu'on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son
souvenir s'évanouissait, j'avais oublié la fille de mon rêve.


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Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et
des mondes. Il les consulte d'instinct en s'éveillant et y lit en une seconde le point de la
terre qu'il occupe, le temps qui s'est écoulé jusqu'à son réveil; mais leurs rangs peuvent
se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le sommeil le prenne en
train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit
de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son
réveil, il ne saura plus l'heure, il estimera   qu'il vient à peine de se coucher. Que s'il
s'assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner
assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités,
le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l'espace, et au
moment d'ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre
contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît
entièrement mon esprit; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m'étais endormi, et
quand je m'éveillais au milieu de la nuit, comme j'ignorais où je me trouvais, je ne savais
même pas au premier instant qui j'étais; j'avais seulement dans sa simplicité première le
sentiment de l'existence comme il peut frémir au fond d'un animal; j'étais plus dénué que
l'homme des cavernes; mais alors le souvenir - non encore du lieu où j'étais, mais de
quelques-uns de ceux que j'avais habités et où j'aurais pu être - venait à moi comme un
secours d'en haut pour me tirer du néant d'où je n'aurais pu sortir tout seul; je passais
en une seconde par-dessus des siècles de civilisation et l'image confusément entrevue de
lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposait peu à peu les traits
originaux de mon moi.

Peut-être l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude
que ce sont elles et non pas d'autres, par l'immobilité de notre pensée en face d'elles.
Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s'agitant pour chercher, sans
y réussir, à savoir où j'étais, tout tournait autour de moi dans l'obscurité, les choses, les
pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, d'après la forme de
sa fatigue, à repérer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la
place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa
mémoire; la mémoire de ses côtés, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait
successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis qu'autour de lui les murs
invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans
les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil des temps et des
formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances, lui, - mon corps, - se
rappelait pour chacun le genre du lit, la place des portés, la prise de jour des fenêtres,



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l'existence d'un couloir, avec la pensée que j'avais en m'y endormant et que je retrouvais
au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant à deviner son orientation, s'imaginait, par
exemple, allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais:
"Tiens, j'ai fini par m'endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir",
j'étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années; et mon corps,
le côté sur lequel je reposais, gardiens fidèles d'un passé que mon esprit n'aurait jamais
dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme
d'urne, suspendue au plafond par des       chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne,
dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des jours
lointains qu'en ce moment je me figurais actuel sans me les représenter exactement et
que je reverrais mieux tout à l'heure quand je serais tout à fait éveillé.

Puis renaissait le souvenir d'une nouvelle attitude: le mur filait dans une autre direction:
j'étais dans ma chambre chez Mme de Saint-Loup, à la campagne; mon Dieu! il est au
moins dix heures, on doit avoir fini de dîner! J'aurai trop prolongé la sieste que je fais
tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant d'endosser
mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus
tardifs, c'étaient les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma
fenêtre. C'est un autre genre de vie qu'on mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup,
un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu'à la nuit, à suivre au clair de lune
ces chemins où je jouais jadis au soleil; et la chambre où je me serai endormi au lieu de
m'habiller pour le dîner, de loin je l'aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux
de la lampe, seul phare dans la nuit.

Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes;
souvent, ma brève incertitude du lieu où je me trouvais ne distinguait pas mieux les unes
des autres les diverses suppositions dont elle était faite, que nous n'isolons, en voyant un
cheval courir, les positions successives que nous montre le kinétoscope. Mais j'avais revu
tantôt l'une, tantôt l'autre des chambres que j'avais habitées dans ma vie, et je finissais
par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil: chambres
d'hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu'on se tresse avec les
choses les plus disparates: un coin de l'oreiller, le haut des couvertures, un bout de
châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu'on finit par cimenter ensemble
selon, la technique des oiseaux en s'y appuyant indéfiniment; où, par un temps glacial le
plaisir qu'on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l'hirondelle de mer qui a
son nid. au fond d'un souterrain dans la chaleur de la terre) et où, le feu étant entretenu
toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d'air chaud et fumeux,


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traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d'impalpable alcôve, de chaude
caverne creusée au sein de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours
thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des angles,
des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont refroidies; -
chambres d'été où l'on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux volets
entr'ouverts jette jusqu'au pied du lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein
air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d'un rayon; - parfois la chambre
Louis XVI, si gaie que même le premier soir je n'y avais pas été trop malheureux et où
les colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s'écartaient avec tant de grâce
pour montrer et réserver la place du lit; parfois au contraire celle, petite et si élevée de
plafond, creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement
revêtue d'acajou, où dès la première seconde, j'avais été intoxiqué moralement par
l'odeur inconnue du vétiver, convaincu de l'hostilité des rideaux violets et de l'insolente
indifférence de la pendule qui jacassait tout haut comme si je n'eusse pas été là; - où
une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaire, barrant obliquement un des
angles de la pièce, se creusait à vif dans la douce plénitude de mon champ visuel
accoutumé un emplacement qui n'y était pas prévu; - où ma pensée, s'efforçant pendant
des heures de se disloquer, de s'étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de
la chambre et arriver à remplir jusqu'en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert
bien de dures nuits, tandis que j'étais étendu dans mon lit, les yeux levés, l'oreille
anxieuse, la narine rétive, le coeur battant: jusqu'à ce que l'habitude eût changé la
couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle,
dissimulé, sinon chassé complètement, l'odeur, du vétiver, et notablement diminué la
hauteur apparente du plafond. L'habitude! aménageuse habile mais bien lente et qui
commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines dans une installation
provisoire; mais que malgré tout il est bien heureux de trouver, car sans l'habitude et
réduit à ses seuls moyens il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.

Certes, j'étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une dernière fois et le bon
ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, m'avait couché sous mes
couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur place, dans
l'obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux
portes. Mais j'avais beau savoir que je n'étais pas dans les demeures dont l'ignorance du
réveil m'avait en un instant sinon présente l'image distincte, du moins fait croire la
présence possible, le branle était donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais
pas à me rendormir tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me



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rappeler notre vie d'autrefois, à Combray chez ma grand'tante, à Balbec, à Paris, à
Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j'y avais
connues, ce que j'avais vu d'elles, ce qu'on m'en avait raconté.

A Combray, tous les jours dès la fin de l'après-midi, longtemps avant le moment où il
faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère et de ma grand'mère,
ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations. On
avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on nie trouvait l'air trop malheureux, de
me donner une lanterne magique, dont, en attendant l'heure du dîner, on coiffait ma
lampe; et, à l'instar des premiers architectes et maîtres verriers de l'âge gothique, elle
substituait à l'opacité des murs d'impalpables irisations, de surnaturelles apparitions
multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et
momentané. Mais ma tristesse n'en était qu'accrue, parce que rien que le changement
d'éclairage détruisait l'habitude que j'avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le
supplice du coucher, elle m'était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais
plus et j'y étais inquiet, comme dans une chambre d'hôtel ou de "chalet" où je fusse
arrivé pour la première fois en descendant de chemin de fer.

Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d'un affreux dessein, sortait de la petite forêt
triangulaire qui veloutait d'un Vert sombre la pente d'une colline, et s'avançait en
tressautant vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé
selon une ligne courbe qui n'était autre que la limite d'un des ovales de verre ménagés
dans le châssis qu'on glissait entre les coulisses de la lanterne. Ce n'était qu'un pan de
château et il avait devant lui une lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture
bleue. Le château et la lande étaient jaunes et je n'avais pas attendu de les voir pour
connaître leur couleur car, avant les verres du châssis, la sonorité mordorée du nom de
Brabant me l'avait montrée avec évidence. Golo s'arrêtait un instant pour écouter avec
tristesse le boniment lu à haute voix par ma grand'tante, grand-tante, et qu'il avait l'air
de comprendre parfaitement, conformant son attitude, avec une docilité qui n'excluait
pas une certaine majesté, aux indications du texte; puis il s'éloignait du même pas
saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je
distinguais le cheval de Golo qui continuait à s'avancer sur les rideaux de la fenêtre, se
bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo lui-même, d'une
essence aussi surnaturelle que celui de sa monture, s'arrangeait de tout obstacle
matériel, de tout objet gênant qu'il rencontrait en le prenant comme ossature et en se le
rendant intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s'adaptait aussitôt et surnageait




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invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours aussi noble et aussi
mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun trouble de cette transvertébration.

Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui semblaient émaner d'un
passé mérovingien et promenaient autour de moi des reflets d'histoire si anciens. Mais je
ne peux dire quel malaise me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté
dans une chambre que j'avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas faire plus
attention à elle qu'à lui-même. L'influence anesthésiante de l'habitude ayant cessé, je me
mettais à penser, à sentir, choses si tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui
différait pour moi de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu'il semblait
ouvrir tout seul, sans que j'eusse besoin de le tourner, tant le maniement m'en était
devenu inconscient, le voilà qui servait maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu'on
sonnait le dîner, j'avais hâte de courir à la salle à manger où la grosse lampe de la
suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait mes parents et le
boeuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les soirs; et de tomber dans les bras de
maman que les malheurs de Geneviève de Branant me rendaient plus chère, tandis que
les crimes de Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules.

Après le dîner hélas, j'étais bientôt obligé de quitter maman qui restait à causer avec les
autres, au jardin s'il faisait beau, dans le petit salon où tout le monde se retirait s'il
faisait mauvais. Tout le monde, sauf ma grand'mère qui trouvait que "c'est une pitié de
rester enfermé à la campagne" et qui avait d'incessantes discussions avec mon père, les
jours de trop grande pluie, parce qu'il m'envoyait lire dans ma chambre au lieu de rester
dehors. "Ce n'est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, disait-elle
tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté." Mon
père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait la météorologie,
pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour ne pas le troubler, le regardait avec
un respect- attendri, mais pas trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de
ses supériorités. Mais ma grand'mère, elle, par tous les temps, même quand la pluie
faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d'osier de
peur qu'ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par l'averse,
relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s'imbibât mieux, de la
salubrité du vent et de la pluie. Elle disait: "Enfin,, on respire!" et parcourait les allées
détrempées - trop symétriquement alignées à son gré par le nouveau jardinier dépourvu
du sentiment de la nature et auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps
s'arrangerait - de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les mouvements divers
qu'excitaient dans son âme l'ivresse de l'orage, la puissance de l'hygiène, la stupidité de


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mon éducation et la symétrie des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d'elle d'éviter à
sa jupe prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu'à une hauteur
qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir et un problème.

Quand ces tours de jardin de ma grand'mère avaient lieu après dîner, une chose avait le
pouvoir de la faire rentrer: c'était, à un des moments où la révolution de sa promenade
la ramenait périodiquement, comme un insecte, en face des lumières du petit salon où
les liqueurs étaient servies sur la table à jeu - si ma grand'tante lui criait: "Bathilde!
viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!" Pour la taquiner, en effet (elle avait
apporté dans la famille de mon père un esprit si différent que tout le monde la plaisantait
et la tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à non grand-père, ma
grand'tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre grand'mère entrait, priait
ardemment son mari de ne pas goûter au cognac; il se fâchait; buvait tout de même sa
gorgée, et ma grand'mère repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était
si humble de coeur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu de cas qu'elle
faisait de sa propre personne et de ses souffrances se conciliaient dans son regard en un
sourire où, contrairement à ce qu'on voit dans le visage de beaucoup d'humains, il n'y
avait d'ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses yeux qui
ne pouvaient voir ceux qu'elle chérissait sans les caresser passionnément du regard. Ce
supplice que lui infligeait ma grand-tante, le spectacle des vaines prières de ma
grand'mère et de sa faiblesse, vaincue d'avance, essayant inutilement d'ôter à mon
grand-père le verre à liqueur, c'était de ces choses à la vue desquelles on s'habitue plus
tard jusqu'à les considérer en riant et à prendre le parti du persécuteur assez résolument
et gaiement pour se persuader à soi-même qu'il ne s'agit pas de persécution; elles me
causaient alors une telle horreur, que j'aurais aimé battre ma grand'tante. Mais dès que
j'entendais: "Bathilde, viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!" déjà homme
par la lâcheté, je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands,
quand il y a devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les voir; je
montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle d'études, sous les toits;
dans une petite pièce sentant l'iris, et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au-
dehors entre les pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la fenêtre
entr'ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus vulgaire, cette pièce, d'où l'on
voyait pendant le jour jusqu'au donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de
refuge pour moi, sans doute parce qu'elle était la seule qu'il me fût permis de fermer à
clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une inviolable solitude: la
lecture; la rêverie, les larmes et la volupté. Hélas! je ne savais pas que, bien plus



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tristement que les petits écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma
santé délicate, l'incertitude qu'ils projetaient sur mon avenir, préoccupaient ma
grand'mère au cours de ces déambulations incessantes, de l'après-midi et du soir, où on
voyait passer et repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues
brunes et sillonnées, devenues au retour de l'âge presque mauves comme les labours à
l'automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à demi relevée, et sur lesquelles,
amené là par le froid ou quelque triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur
involontaire.

Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait
m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle
redescendait si vite, que le moment où je l'entendais monter, puis où passait dans le
couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle
pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il
annonçait celui qui allait le suivre, où elle m'aurait quitté, où elle serait redescendue. De
sorte que ce bonsoir que j'aimais tant, j'en arrivais à souhaiter qu'il vînt le plus tard
possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n'était pas encore venue.
Quelquefois quand, après m'avoir embrassé, elle ouvrait ma porte pour partir, je voulais
la rappeler, lui dire "embrasse-moi une fois encore", mais je savais qu'aussitôt elle aurait
son visage fâché, car la concession qu'elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en
montant m'embrasser, en m'apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait
ces rites absurdes, et elle eût voulu, tâcher de m'en faire perdre le besoin, l'habitude,
bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de
la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu'elle m'avait
apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me
l'avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient
sa présence réelle et le pouvoir de m'endormir. Mais ces soirs-là, où maman en somme
restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux
où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire
bonsoir. Le monde se bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques
étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray,
quelquefois pour dîner en voisin(plus rarement depuis qu'il avait fait ce mauvais mariage,
parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner à
l'improviste. Les soirs où, assis devant, la maison sous le grand marronnier, autour de la
table de fer, nous entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui
arrosait, qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux; intarissable et glacé, toute



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personne de la maison qui le déclenchait en entrant "sans sonner", mais le double
tintement timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt
se demandait: "Une visite,, qui cela peut-il être.?" mais on savait bien que cela ne
pouvait être que M. Swann; ma grand'tante parlant à haute voix, pour prêcher
d'exemple, sur un ton qu'elle s'efforçait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter
ainsi; que rien n'est plus désobligeant pour une personne qui arrive et à qui cela fait
croire qu'on est en train de dire des choses qu'elle ne doit pas entendre; et on envoyait
en éclaireur ma grand'mère, toujours heureuse d'avoir un prétexte pour faire un tour de
jardin de plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques
tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour
les faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis.

Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand'mère allait nous apporter de
l'ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand nombre possible d'assaillants, et
bientôt après mon grand-père disait:        "Je reconnais la voix de Swann." On ne le
reconnaissait en effet qu'à la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux
verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la Bressant,
parce que nous gardions le moins de lumière possible au jardin pour ne pas attirer les
moustiques et j'allais, sans en avoir l'air, dire qu'on apportât les sirops; ma grand'mère
attachait beaucoup d'importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu'ils n'eussent pas
l'air de figurer d'une façon exceptionnelle, et pour les visites seulement. M. Swann,
quoique beaucoup plus jeune que lui, était très lié avec mon grand-père, qui avait été un
des meilleurs amis de son père, homme excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un
rien suffisait parfois pour interrompre les élans du coeur, changer le cours de la pensée.
J'entendais plusieurs fois par an mon grand-père raconter à table des anecdotes toujours
les mêmes sur l'attitude qu'avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu'il avait
veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l'avait pas vu depuis longtemps était accouru
auprès de lui dans la propriété que les Swann possédaient aux environs de Combray, et
avait réussi, pour qu'il n'assistât pas à la mise en bière, à lui faire quitter un moment,
tout en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc où il y avait un
peu de soleil. Tout d'un coup, M. Swann prenant mon grand-père par le bras s'était écrié:
"Ah! mon vieil ami, quel bonheur de se promener ensemble par ce beau temps! Vous ne
trouvez pas ça joli, tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne m'avez
jamais félicité?

Vous avez l'air comme un bonnet de nuit. Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire,
la vie a du bon tout de même, mon cher Amédée!" Brusquement le souvenir de sa


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femme morte lui revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il
avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie, il se contenta, par
un geste qui lui était familier chaque fois qu'une question ardue se présentait à son
esprit, de passer la main sur son front, d'essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon.
Il ne put pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux
années qu'il lui survécut, il disait à mon grand-père: "C'est drôle, je pense très souvent à
ma pauvre femme, mais je ne peux y penser beaucoup à la fois." "Souvent mais peu à la
fois, comme le pauvre père Swann", était devenu une des phrases favorites de mon
grand-père qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il m'aurait paru
que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père que je considérais comme
meilleur juge et dont la sentence faisant jurisprudence pour moi, m'a souvent servi dans
la suite à absoudre des fautes que j'aurais été enclin à condamner, ne s'était récrié:
"Mais comment? c'était un coeur d'or!"

Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M. Swann, le fils; vint
souvent les voir à Combray, ma grand'tante et mes grands-parents ne soupçonnèrent
pas qu'il ne vivait plus du tout dans la société qu'avait fréquentée sa famille et que sous
l'espèce d'incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils hébergeaient - avec la
parfaite innocence d'honnêtes hôteliers qui ont chez eux, sans le savoir, un célèbre
brigand - un des membres les plus élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de
Paris et du prince de Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du
faubourg Saint- Germain.

L'ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait, Swann tenait
évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de son Caractère, mais aussi à ce
que les bourgeois d'alors se faisaient de la société une idée un peu hindoue, et la
considéraient comme composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se
trouvait placé dans le rang qu'occupaient ses parents, et d'où rien, à moins des hasards
d'une carrière exceptionnelle ou d'un mariage inespéré, ne pouvait vous tirer pour vous
faire pénétrer dans une caste supérieure. M. Swann, le père, était agent de change; le
"fils Swann" se trouvait faire partie pour toute sa vie d'une caste où les fortunes, comme
dans une catégorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On savait quelles
avaient été les fréquentations de son père, on savait donc quelles étaient les siennes,
avec quelles personnes il était "en situation" de frayer. S'il en connaissait d'autres,
c'étaient des relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa famille,
comme étaient mes parents, fermaient d'autant plus bienveillamment les yeux qu'il
continuait, depuis qu'il était orphelin, à venir très fidèlement nous voir; mais il y avait


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fort à parier que ces gens inconnus de nous qu'il voyait étaient de ceux qu'il n'aurait pas
osé saluer si, étant avec nous, il les avait rencontrés. Si l'on avait voulu à toute force
appliquer à Swann un coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fils d'agents
de situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût été pour lui un peu inférieur
parce que, très simple de façons et ayant toujours eu une "toquade" d'objets anciens et
de peinture, il demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses collections et
que ma grand-mère rêvait de visiter, mais qui était situé quai d'Orléans, quartier que ma
grand'tante trouvait infamant d'habiter. "Êtes-vous seulement connaisseur? Je vous
demande cela dans votre intérêt, parce que vous devez vous faire repasser des croûtes
par les marchands", lui disait ma grand'tante; elle ne lui supposait en effet aucune
compétence et n'avait pas haute idée même au point de vue intellectuel d'un homme qui
dans la conversation évitait les sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque
non seulement quand il nous donnait, en entrant dans les moindres détails, des recettes
de cuisine, mais même quand les soeurs de ma grand'mère parlaient de sujets
artistiques. Provoqué par elles à donner son avis, à exprimer son admiration pour un
tableau, il gardait un silence presque désobligeant, et se rattrapait en revanche s'il
pouvait fournir sur le musée où il se      trouvait, sur la date où il avait été peint, un
renseignement matériel. Mais d'habitude il se contentait de chercher à nous amuser en
racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait de lui arriver avec des gens choisis
parmi ceux que nous connaissions, avec le pharmacien de Combray, avec notre
cuisinière, avec notre cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand'tante, mais sans
qu'elle distinguât bien si c'était à cause du rôle ridicule que s'y donnait toujours Swann
ou de l'esprit qu'il mettait à les conter: "On peut dire que vous êtes un vrai type,
monsieur Swann!" Comme elle était la seule personne un peu vulgaire de notre famille,
elle avait soin de faire remarquer aux étrangers, quand on parlait de Swann, qu'il aurait
pu, s'il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou avenue de l'Opéra, qu'il était le fils
de M. Swann qui avait dû lui laisser quatre ou cinq millions, mais que c'était sa fantaisie.
Fantaisie qu'elle jugeait au reste devoir être si divertissante pour les autres qu'à Paris,
quand M. Swann venait le Ier janvier lui apporter son sac de marrons glacés, elle ne
manquait pas, s'il y avait du monde, de lui dire: "Eh bien! M. Swann, vous habitez
toujours près de l'Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer. le train quand
vous prenez le chemin de Lyon?" Et elle regardait du coin de l'oeil, par-dessus son
lorgnon, les autres visiteurs.

Mais si l'on avait dit à ma grand'tante que ce Swann qui en tant que fils Swann était
parfaitement "qualifié" pour être reçu par toute la "belle bourgeoisie", par les notaires ou



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les avoués les plus estimés de Paris (privilège qu'il semblait laisser tomber un peu en
quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente; qu'en sortant de chez
nous, à Paris, après nous avoir dit qu'il rentrait se coucher, il rebroussait chemin à peine
la eue tournée et se rendait dans tel salon que jamais l'oeil d'aucun agent ou associé
d'agent ne contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu'aurait pu l'être
pour une dame plus lettrée la pensée d'être personnellement liée avec Aristée dont elle
aurait compris qu'il allait, après avoir causé avec elle, plonger au sein des royaumes de
Thétis, dans un empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre reçu à
bras ouverts; ou - pour s'en tenir à une image qui avait plus de chance de lui venir à
l'esprit, car elle l'avait vue peinte sur nos assiettes à petits fours de Combray - d'avoir eu
à dîner Ali-Baba, lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne éblouissante de
trésors insoupçonnés.

Un jour qu'il était venu nous voir à Paris après dîner en s'excusant d'être en habit,
Françoise ayant, après son départ, dit tenir du cocher qu'il avait dîné "chez une
princesse", - "Oui, chez une princesse du demi-monde!"

avait répondu ma tante en haussant les épaules sans lever les yeux de sur son tricot,
avec une ironie sereine.

Aussi, ma grand'tante en usait-elle cavalièrement avec lui. Comme elle croyait qu'il
devait être flatté par nos invitations, elle trouvait tout naturel qu'il ne vînt pas nous voir
l'été sans avoir à la main un panier de pêches ou de framboises de son jardin, et que de
chacun de ses voyages d'Italie il m'eût rapporté des photographies de chefs-d'oeuvre.

On ne se gênait guère pour l'envoyer quérir dès qu'on avait besoin d'une recette de
sauce gribiche ou de salade à l'ananas pour des grands dîners où on ne l'invitait pas, ne
lui trouvant pas un prestige suffisant pour qu'on pût le servir à des étrangers qui
venaient pour la première fois. Si la conversation tombait sur les princes de la Maison de
France: "des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni moi et nous nous en
passons, n'est-ce pas"; disait ma grand'tante à Swann qui avait peut- être dans sa poche
une lettre de Twickenham; elle lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs
où la soeur de ma grand'mère chantait, ayant pour manier cet être ailleurs si recherché,
la naïve brusquerie d'un enfant qui joue avec un bibelot de collection sans plus de
précautions qu'avec un objet bon marché. Sans doute le Swann que connurent à la
même époque tant de clubmen était bien différent de celui, que créait ma grand'tante,
quand le soir, dans le petit jardin de Combray, après qu'avaient retenti les deux coups
hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce qu'elle savait sur la famille



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Swann l'obscur et incertain personnage qui se détachait, suivi de ma grand'mère, sur un
fond de ténèbres, et qu'on reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue des plus
insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué,
identique pour tout le monde et dont chacun n'a qu'à aller prendre connaissance comme
d'un cahier des charges ou d'un testament; notre personnalité sociale est une création de
la pensée des autres. Même l'acte si simple que nous appelons "voir une personne que
nous connaissons" est en partie un acte intellectuel. Nous remplissons l'apparence
physique de l'être que nous voyons de toutes les notions que nous avons sur lui, et dans
l'aspect total que nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande
part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en une adhérence si
exacte la ligne du nez, elles se mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si
celle-ci n'était qu'une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce
visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous retrouvons, que
nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu'ils s'étaient constitué, mes parents avaient
omis par ignorance de faire entrer une foule de particularités de sa vie mondaine qui
étaient cause que d'autres personnes, quand elles étaient en sa présence, voyaient les
élégances régner dans son visage et s'arrêter à son nez busqué comme à leur frontière
naturelle; mais aussi ils avaient pu entasser dans ce visage désaffecté de son prestige,
vacant et spacieux, au fond de ces yeux dépréciés, le vague et doux résidu - mi-
mémoire,    mi-oubli   -   des   heures    oisives   passées   ensemble   après   nos   dîners
hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au jardin, durant notre vie de bon voisinage
campagnard. L'enveloppe corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée, ainsi que
de quelques souvenirs relatifs à ses parents, que ce Swann-là était devenu un être
complet et vivant, et que j'ai l'impression de quitter une personne pour aller vers une
autre qui en est distincte, quand, dans ma mémoire, du Swann que j'ai connu plus tard
avec exactitude, je passe à ce premier Swann - à ce premier Swann dans lequel je
retrouve les erreurs charmantes de ma jeunesse et qui d'ailleurs ressemble moins à
l'autre qu'aux personnes que j'ai connues à la même époque, comme s'il en était de
notre vie ainsi que d'un musée où tous les portraits d'un même temps ont un air de
famille, une même tonalité. - à ce premier Swann rempli de loisir, parfumé par l'odeur du
grand marronnier, des paniers de framboises et d'un brin d'estragon.

Pourtant un jour que ma grand'mère était allée demander un service à une dame qu'elle
avait connue au Sacré-Coeur (et avec laquelle, à cause de notre conception des castes
elle n'avait pas voulu rester en relations malgré une sympathie réciproque), la marquise
de Villeparisis, de la célèbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait dit: "Je crois que vous



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connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand ami de mes neveux des Laumes." Ma
grand'mère était revenue de sa visite enthousiasmée par la maison qui donnait sur des
jardins et où Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier et sa fille,
qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle était entrée demander qu'on fît un
point à sa jupe qu'elle avait déchirée dans l'escalier. Ma grand'mère avait trouvé ces
gens parfaits, elle déclarait que la petite était une perle et que le giletier était l'homme le
plus distingué, le mieux qu'elle eût jamais vu. Car pour elle, la distinction était quelque
chose d'absolument indépendant du rang social. Elle s'extasiait sur une réponse que le
giletier lui avait faite, disant à maman: "Sévigné n'aurait pas mieux dit!", et en revanche,
d'un neveu de Mme de Villeparisis qu'elle avait rencontré chez elle: "Ah! ma fille, comme
il est commun!"

Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet, non pas de relever celui-ci dans l'esprit
de ma grand'tante, mais d'y abaisser Mme de Villeparisis. Il semblait que la considération
que, sur la foi de ma grand'mère, nous accordions à Mme de Villeparisis, lui créât un
devoir de ne rien faire qui l'en rendît moins digne et auquel elle avait manqué en
apprenant l'existence de Swann, en permettant à des parents à elle de le fréquenter.
"Comment! elle connaît Swann? Pour une personne que tu prétendais parente du
maréchal de Mac-Mahon!" Cette opinion de mes parents sur les relations de Swann leur
parut ensuite confirmée par son mariage avec une femme de la pire société, presque une
cocotte, que, d'ailleurs, il ne chercha jamais à présenter, continuant à venir seul chez
nous, quoique de moins en moins, mais d'après laquelle ils crurent pouvoir juger -
supposant que c'était là qu'il l'avait prise - le milieu, inconnu d'eux, qu'il fréquentait
habituellement.

Mais une fois, mon grand-père lut dans un journal que M. Swann était un des plus fidèles
habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de X..., dont le père et l'oncle avaient
été les hommes d'État les plus en vue du règne de Louis-Philippe. Or mon grand-père
était curieux de tous les petits faits qui pouvaient l'aider à entrer par la pensée dans la
vie privée d'hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme le duc de Broglie. Il
fut enchanté d'apprendre que Swann fréquentait des gens qui les avaient connus. Ma
grand'tante au contraire interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann:
quelqu'un qui choisissait ses fréquentations en dehors de la caste où il était né, en
dehors de sa "classe" sociale, subissait à ses yeux un fâcheux déclassement. Il lui
semblait qu'on renonçât d'un coup au fruit de toutes les belles relations avec des gens
bien posés qu'avaient honorablement entretenues et engrangées pour leurs enfants les
familles prévoyantes (ma grand'tante avait même cessé de voir le fils d'un notaire de nos


                                         15 / 344
amis parce qu'il avait épousé une altesse et était par là descendu pour elle du rang
respecté de fils de notaire à celui d'un de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou
garçons d'écurie, pour qui on raconte que les reines eurent parfois des bontés). Elle
blâma le projet qu'avait mon grand-père d'interroger Swann, le soir prochain où il devait
venir dîner, sur ces amis que nous lui découvrions. D'autre part les deux soeurs de ma
grand'mère, vieilles filles qui avaient sa noble nature, mais non son esprit, déclarèrent ne
pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait trouver à parler de niaiseries
pareilles. C'étaient des personnes d'aspirations élevées et qui à cause de cela même
étaient incapables de s'intéresser à ce qu'on appelle un potin, eût-il même un intérêt
historique, et d'une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas directement à un
objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de leur pensée était tel, à l'égard de
tout ce qui, de prés ou de loin semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens
auditif - ayant fini par comprendre son inutilité momentanée dès qu'à dîner la
conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans que ces deux vieilles
demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui leur étaient chers, - mettait alors au
repos ses organes récepteurs et leur laissait subir un véritable commencement
d'atrophie. Si alors mon grand-père avait besoin d'attirer l'attention des deux soeurs, il
fallait qu'il eût recours à ces avertissements physiques dont usent les médecins aliénistes
à l'égard de certains maniaques de la distraction: coups frappés à plusieurs reprises sur
un verre avec la lame d'un couteau, coïncidant avec une brusque interpellation de la voix
et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent souvent dans les rapports
courants avec des gens bien portants, soit par habitude professionnelle, soit qu'ils croient
tout le monde un peu fou.

Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait venir dîner, et leur
avait personnellement envoyé une caisse de vin d'Asti, ma tante, tenant un numéro du
Figaro où à côté du nom d'un tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces
mots: "de la collection de M. Charles Swann", nous dit: "Vous avez vu que Swann a "les
honneurs" du Figaro? - Mais je vous ai toujours dit qu'il avait beaucoup de goût; dit ma
grand'mère. - Naturellement toi, du moment qu'il s'agit d'être d'un autre avis que nous,
répondit ma grand'tante qui sachant que ma grand-mère n'était jamais du même avis
qu'elle, et n'étant pas bien sûre que ce fût à elle-même que nous donnions toujours
raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de ma grand'mère
contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser de force avec les siennes. Mais nous
restâmes Silencieux. Les soeurs de ma grand'mère ayant manifesté l'intention de parler à
Swann de ce mot du Figaro, ma grand'tante le leur déconseilla. Chaque fois qu'elle voyait



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aux autres un avantage, si petit fût-il, qu'elle n'avait pas, elle se persuadait que c'était
non un avantage, mais un mal, et elle les plaignait pour ne pas avoir à les envier. "Je
crois que vous ne lui feriez pas plaisir; moi je sais bien que cela me serait très
désagréable de voir mon nom imprimé tout vif comme cela dans le journal, et je ne
serais pas flattée du tout qu'on m'en parlât." Elle ne s'entêta pas d'ailleurs à persuader
les soeurs de ma grand'mère; car celles-ci par horreur de la vulgarité poussaient si loin
l'art de dissimuler sous des périphrases ingénieuses une allusion personnelle qu'elle
passait souvent inaperçue de celui même à qui elle s'adressait. Quant à ma mère elle ne
pensait qu'à tâcher d'obtenir de mon père qu'il consentît à parler à Swann non de sa
femme mais de sa fille qu'il adorait et à cause de laquelle disait-on il avait fini par faire
ce mariage. "Tu pourrais ne lui dire qu'un mot, lui demander comment elle va: Cela doit
être si cruel pour lui." Mais mon père se fâchait: "Mais non! tu as des idées absurdes. Ce
serait ridicule."

Mais le seul d'entre nous pour qui la venue de Swann devint l'objet d'une préoccupation
douloureuse, ce fut moi. C'est que les soirs où des étrangers, ou seulement M. Swann,
étaient là; maman ne montait pas dans ma chambre. Je dînais avant tout le monde et je
venais ensuite m'asseoir à table, jusqu'à huit heures où il était convenu que je devais
monter; ce baiser précieux et fragile que maman me confiait d'habitude dans mon lit au
moment de m'endormir, il me fallait le transporter de la salle à manger dans ma
chambre et le garder pendant tout le temps que je me déshabillais, sans que se brisât sa
douceur, sans que se répandît et s'évaporât sa vertu volatile, et, justement ces soirs-là
où j'aurais eu besoin de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le prisse, que
je le dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir le temps et la liberté
nécessaires pour porter à ce que je faisais cette attention des maniaques qui s'efforcent
de ne pas penser à autre chose pendant qu'ils ferment une porte, pour pouvoir, quand
l'incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le souvenir du moment où
ils l'ont fermée.

Nous étions tous au jardin quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On
savait que c'était Swann; néanmoins tout le monde se regarda d'un air interrogateur et
on envoya ma grand'mère en reconnaissance. "Pensez à le remercier intelligiblement de
son vin, vous savez qu'il est délicieux et la caisse est énorme", recommanda mon grand-
père à ses deux belles-soeurs. "Ne commencez pas à chuchoter, dit ma grand'tante.
Comme c'est confortable d'arriver dans une maison où tout le monde parle bas - Ah!
voilà M. Swann. Nous allons lui demander s'il croit qu'il fera beau demain", dit mon père.
Ma mère pensait qu'un mot d'elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait


                                        17 / 344
pu faire à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l'emmener un peu à
l'écart. Mais je la suivis; je ne pouvais me décider à la quitter d'un pas en pensant que
tout à l'heure il faudrait que je la laisse dans la salle à manger et que je remonte dans
ma chambre sans avoir comme les autres soirs la consolation qu'elle vînt m'embrasser.
"Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre fille; je suis sûre
qu'elle a déjà le goût des belles oeuvres comme son papa. - Mais venez donc vous
asseoir avec nous tous sous la véranda", dit mon grand-père en s'approchant. Ma mère
fut obligée de s'interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée délicate
de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime force à trouver leurs plus
grandes beautés: "Nous reparlerons d'elle quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-
voix à Swann. Il n'y a qu'une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre
que la sienne serait de mon avis." Nous nous assîmes tous autour de la table de fer.
J'aurais voulu ne pas penser aux heures d'angoisse que je passerais ce soir seul dans ma
chambre sans pouvoir m'endormir; je tâchais de me persuader qu'elles n'avaient aucune
importance, puisque je les aurais oubliées demain matin, de m'attacher à des idées
d'avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au-delà de l'abîme prochain qui
m'effrayait. Mais mon esprit tendu par ma préoccupation, rendu convexe comme le
regard que je dardais sur ma mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression
étrangère. Les pensées entraient bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout
élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m'eût touché ou distrait. Comme un
malade grâce à un anesthésique assiste avec une pleine lucidité à l'opération qu'on
pratique sur lui, mais sans rien sentir, je pouvais me réciter des vers que j'aimais ou
observer les efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc d'Audiffret-
Pasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune émotion, les seconds aucune
gaieté. Ces efforts furent infructueux. A peine mon grand-père eut-il posé à Swann une
question relative à cet orateur qu'une des soeurs de ma grand'mère, aux oreilles de qui
cette question résonna comme un silence profond mais intempestif et qu'il était poli de
rompre, interpella l'autre: "Imagine-toi, Céline, que j'ai fait la connaissance d'une jeune
institutrice suédoise qui m'a donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des
détails tout ce qu'il y a de plus intéressants. Il faudra qu'elle vienne dîner ici un soir. - Je
crois bien! répondit sa soeur Flora, mais je n'ai pas perdu mon temps non plus. J'ai
rencontré chez M. Vinteuil un vieux savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui
Maubant a expliqué dans le plus grand détail comment il s'y prend pour composer un
rôle. C'est tout ce qu'il y a de plus intéressant. C'est un voisin de M. Vinteuil, je n'en
savais rien; et il est très aimable. - Il n'y a pas que M. Vinteuil qui ait des voisins
aimables", s'écria ma tante Céline d'une voix que la timidité rendait forte et la


                                        18 / 344
préméditation factice, tout en jetant sur Swann ce qu'elle appelait un regard significatif.
En même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le remerciement
de Céline pour le vin d'Asti, regardait également Swann avec un air mêlé de
congratulation et d'ironie, soit simplement pour souligner le trait d'esprit de sa soeur, soit
qu'elle enviât Swann de l'avoir inspiré, soit qu'elle ne pût s'empêcher de se moquer de lui
parce qu'elle le croyait sur la sellette. "Je crois qu'on pourra réussir à avoir ce monsieur à
dîner, continua Flora; quand on le met sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des
heures sans s'arrêter. - Ce doit être délicieux", soupira mon grand-père dans l'esprit de
qui la nature avait malheureusement aussi complètement omis d'inclure la possibilité de
s'intéresser passionnément aux coopératives suédoises ou à la composition des rôles de
Maubant, qu'elle avait oublié de fournir celui des soeurs de ma grand'mère du petit grain
de sel qu'il faut ajouter soi-même, pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la vie
intime de Molé ou du comte de Paris. "Tenez, dit Swann à mon grand-père, ce que je
vais vous dire a plus de rapports que cela n'en a l'air avec ce que vous me demandiez,
car sur certains points les choses n'ont pas énormément changé. Je relisais ce matin
dans Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C'est dans le volume sur son
ambassade d'Espagne; ce n'est pas un des meilleurs, ce n'est guère qu'un journal, mais
du moins un journal merveilleusement écrit, ce qui fait déjà une première différence avec
les assommants journaux que nous nous croyons obligés de lire matin et soir. - Je ne
suis pas de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble fort
agréable...", interrompit ma tante Flora, pour montrer qu'elle avait lu la phrase sur le
Corot de Swann dans le Figaro. "Quand ils parlent de choses ou de gens qui nous
intéressent!" enchérit ma tante Céline. "Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce
que je reproche aux journaux c'est de nous faire faire attention tous les jours à des
choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres
où il y a des choses essentielles. Du moment que nous déchirons fiévreusement chaque
matin la bande du journal, alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal,
moi je ne sais pas, les... Pensées de Pascal! (il détacha ce mot d'un ton d'emphase
ironique pour ne pas avoir l'air pédant). Et c'est dans le volume doré sur tranches que
nous n'ouvrons qu'une fois tous les dix ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses
mondaines ce dédain qu'affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la
reine de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal costumé.
Comme cela la juste proportion serait rétablie." Mais regrettant de s'être laissé aller à
parler même légèrement de choses sérieuses: "Nous avons une bien belle conversation,
dit-il ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces "sommets"", et se
tournant vers mon grand-père: "Donc Saint-Simon raconte que Maulévrier avait eu


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l'audace de tendre la main à ses fils. -Vous savez, c'est ce Maulévrier dont il dit: "Jamais
je ne vis dans cette épaisse bouteille que de l'humeur, de la grossièreté et des sottises.
"" - "Épaisses ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre chose", dit vivement
Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle aussi; car le présent de vin d'Asti s'adressait
aux deux. Céline se mit à rire. Swann interloqué reprit: "Je ne sais si ce fut ignorance ou
panneau, écrit Saint-Simon, il voulut donner la main à mes enfants. Je m'en aperçus
assez tôt pour l'en empêcher." Mon grand-père s'extasiait déjà sur "ignorance ou
panneau", mais Mlle Céline, chez qui le nom de Saint-Simon - un littérateur - avait
empêché l'anesthésie - complète des facultés auditives, s'indignait déjà: "Comment?
Vous admirez cela? Eh bien! c'est du joli! Mais qu'est-ce que cela peut vouloir dire; est-ce
qu'un homme n'est pas autant qu'un autre? Qu'est-ce que cela peut faire qu'il soit duc ou
cocher, s'il a de l'intelligence et du coeur? Il avait une belle manière d'élever ses enfants,
votre Saint-Simon, s'il ne leur disait pas de donner la main à tous les honnêtes gens.
Mais c'est abominable, tout simplement. Et vous osez citer cela?" Et mon grand-père
navré, sentant l'impossibilité, devant cette obstruction, de chercher à faire raconter à
Swann les histoires qui l'eussent amusé, disait à voix basse à maman: "Rappelle-moi
donc le vers que tu m'as appris et qui me soulage tant dans ces moments-là. Ah! oui:
"Seigneur, que de vertus vous nous faites haïr! Ah! comme c'est bien!"

Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à table, on ne me
permettrait pas de rester pendant toute la durée du dîner et que pour ne pas contrarier
mon père, maman ne me laisserait pas l'embrasser à plusieurs reprises devant le monde,
comme si ç'avait été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger,
pendant qu'on commencerait à dîner et que je sentirais approcher l'heure, de faire
d'avance de ce baiser qui serait si court et furtif, tout ce que j'en pouvais faire seul, de
choisir avec mon regard la place de la joue que j'embrasserais, de préparer ma pensée
pour pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser- consacrer toute la minute que
m'accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres, comme un peintre qui ne peut
obtenir que de courtes séances de pose, prépare sa palette            et a fait d'avance de
souvenir, d'après ses notes, tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la
présence du modèle. Mais, voici qu'avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut la
férocité inconsciente de dire: "Le petit a l'air fatigué, il devrait monter se coucher. On
dîne tard du reste ce soir." Et. mon père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que
ma grand'mère et que ma mère la foi des traités, dit: "Oui, allons, va te coucher." Je
voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner. "Mais non,
voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela, ces manifestations



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sont ridicules. Allons, monte!" Et il me fallut partir sans viatique; il me fallut monter
chaque marche de l'escalier, comme dit l'expression populaire, à "contre coeur", montant
contre mon coeur qui voulait retourner prés de ma mère parce qu'elle ne lui avait pas, en
m'embrassant, donné licence de me suivre. Cet escalier détesté où je m'engageais
toujours si tristement, exhalait une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé,
fixé, cette sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et la rendait peut-
être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que sous cette forme olfactive mon
intelligence n'en pouvait plus prendre sa part. Quand nous dormons et qu'une rage de
dents n'est encore perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons
deux cents fois de suite de tirer de l'eau ou que comme un vers de Molière que nous
nous répétons sans arrêter, c'est un grand soulagement de nous réveiller et que notre
intelligence puisse débarrasser l'idée de rage de dents de tout déguisement héroïque ou
cadencé. C'est l'inverse de ce soulagement que j'éprouvais quand mon chagrin de monter
dans ma chambre entrait en moi d'une façon infiniment plus rapide, presque instantanée,
à la fois insidieuse et brusque, par l'inhalation - beaucoup plus toxique que la pénétration
morale - de l'odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma chambre, il
fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser mon propre tombeau, en
défaisant mes couvertures, revêtir le suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de
m'ensevelir dans le lit de fer qu'on avait ajouté dans la chambre parce que j'avais trop
chaud l'été sous les courtines de reps du grand lit, j'eus un mouvement de révolte, je
voulus essayer d'une ruse de condamné. J'écrivis à ma mère en la suppliant de monter
pour une chose grave que je ne pouvais lui dire dans ma lettre. Mon effroi était que
Françoise, la cuisinière de ma tante, qui était chargée de s'occuper de moi quand j'étais à
Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire une commission
à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait aussi impossible que pour le portier
d'un théâtre de remettre une lettre à un acteur pendant qu'il est en scène. Elle possédait
à l'égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux,
abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui lui
donnait l'apparence de ces lois antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de
massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire
bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de la
cuisse ). Ce code, si l'on en jugeait par l'entêtement soudain qu'elle mettait à ne pas
vouloir faire certaines commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu des
complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans l'entourage de
Françoise et dans sa vie domestique de village n'avait pu les lui suggérer; et l'on était
obligé de se dire qu'il y avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris,


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comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent qu'il y eut jadis
une vie de cour, et où les ouvriers d'une usine de produits chimiques travaillent au milieu
de délicates sculptures qui représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils
Aymon. Dans le cas particulier, l'article du code à cause duquel il était peu probable que
sauf le cas d'incendie Françoise allât déranger maman en présence de M. Swann pour un
aussi petit personnage que moi, exprimait simplement le respect qu'elle professait non
seulement pour les parents - comme pour les morts, les prêtres et les rois - mais encore
pour l'étranger à qui on donne l'hospitalité, respect qui m'aurait peut-être touché dans
un livre mais qui m'irritait toujours dans sa bouche à cause du ton grave et attendri
qu'elle prenait pour en parler, et davantage ce soir où le caractère sacré qu'elle conférait
au dîner avait pour effet qu'elle refuserait d'en troubler la cérémonie. Mais pour mettre
une chance de mon côté, je n'hésitai pas à mentir et à lui dire que ce n'était pas du tout
moi qui avais voulu écrire à maman, mais que c'était maman qui, en me quittant, m'avait
recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement à un objet
qu'elle m'avait prié de chercher; et elle serait certainement très fâchée si on ne lui
remettait pas ce mot. Je pense que Françoise ne me crut pas, car, comme les hommes
primitifs   dont   les   sens   étaient   plus   puissants   que   les   nôtres,   elle   discernait
immédiatement à des signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous voulions lui
cacher: elle regarda pendant cinq minutes l'enveloppe comme si l'examen du papier et
l'aspect de l'écriture allaient la renseigner sur la nature du contenu ou lui apprendre à
quel article de son code elle allait se référer. Puis elle sortit d'un air résigné qui semblait
signifier: "C'est-il pas malheureux pour des parents d'avoir un enfant pareil!" Elle revint
au bout d'un moment me dire qu'on n'en était encore qu'à la glace, qu'il était impossible
au maître d'hôtel de remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que;
quand on serait aux rince-bouches, on trouverait le moyen de la faire passer à maman.
Aussitôt mon anxiété tomba; maintenant ce n'était plus comme tout à l'heure pour
jusqu'à demain que j'avais quitté ma mère, puisque mon petit mot allait, la fâchant sans
doute (et doublement parce que ce manège me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me
faire du moins entrer invisible et ravi dans la même pièce qu'elle, allait lui parler de moi
à l'oreille; puisque cette salle à manger interdite, hostile; où, il y avait un instant encore,
la glace elle-même - le "granité" - et les rince-bouches me semblaient recéler des plaisirs
malfaisants et mortellement tristes parce que maman les goûtait loin de moi, s'ouvrait à
moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son enveloppe, allait faire jaillir, projeter
jusqu'à mon cœur enivré l'attention de maman tandis qu'elle lirait mes lignes. Maintenant
je n'étais plus séparé d'elle; les barrières étaient tombées, un fil délicieux nous
réunissait. Et puis, ce n'était pas tout: maman allait sans doute venir!


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L'angoisse que je venais d'éprouver, je pensais que Swann s'en serait bien moqué s'il
avait lu ma lettre et en avait deviné le but; or, au contraire, comme je l'ai appris plus
tard, une angoisse semblable fut le tourment de longues années de sa vie, et personne
aussi bien que lui peut-être n'aurait pu me comprendre; lui, cette angoisse qu'il y a à
sentir l'être qu'on aime dans un lieu de plaisir où l'on n'est pas, où l'on ne peut pas le
rejoindre, c'est l'amour qui la lui a fait connaître, l'amour, auquel elle est en quelque
sorte prédestinée, par lequel elle sera accaparée, spécialisée; mais quand, comme pour
moi, elle est entrée en nous avant qu'il ait encore fait son apparition dans notre vie, elle
flotte en l'attendant, vague et libre, sans affectation déterminée, au service un jour d'un
sentiment, le lendemain d'un autre, tantôt de la tendresse filiale ou de l'amitié pour un
camarade. Et la joie avec laquelle je fis mon premier, apprentissage quand Françoise
revint me dire que ma lettre serait remise, Swann l'avait bien connue aussi cette joie
trompeuse que nous donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons,
quand arrivant à l'hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal, redoute ou
première où il va la retrouver, cet ami nous aperçoit errant dehors, attendant
désespérément quelque occasion de communiquer avec elle. Il nous reconnaît, nous
aborde familièrement, nous demande ce que nous, faisons là. Et comme nous inventons
que nous avons quelque chose d'urgent à dire à sa parente ou amie, il nous assure que
rien n'est plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet de nous
l'envoyer, avant cinq minutes. Que nous l'aimons - comme en ce moment j'aimais
Françoise -, l'intermédiaire bien intentionné qui d'un mot vient de nous rendre
supportable, humaine et presque propice la fête inconcevable, infernale, au sein de
laquelle nous croyions que des tourbillons ennemis, pervers et délicieux entraînaient loin
de nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons! Si nous en jugeons par lui, le
parent qui nous a accosté et qui est lui aussi un des invités des cruels mystères, les
autres invités de la fête ne doivent rien avoir de bien démoniaque. Ces heures
inaccessibles et suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus, voici que par une
brèche inespérée nous y pénétrons; voici qu'un des moments dont la succession les
aurait composées, un moment aussi réel que les autres, même peut-être plus important
pour nous, parce que notre maîtresse y est plus mêlée, nous nous le représentons, nous
le possédons, nous y intervenons, nous l'avons créé presque: le moment où on va lui,
dire que nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres moments de la fête ne
devaient pas être d'une essence bien différente de celui-là, ne devaient rien avoir de plus
délicieux et qui dût tant nous faire souffrir puisque l'ami bienveillant nous a dit: "Mais elle
sera ravie de descendre! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de causer avec vous que
de s'ennuyer là-haut." Hélas! Swann en avait fait l'expérience, les bonnes intentions d'un


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tiers sont sans pouvoir sur une femme qui s'irrite de se sentir poursuivie jusque dans une
fête par quelqu'un qu'elle n'aime pas. Souvent, l'ami redescend seul.

Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre(engagé à ce que la
fable de la recherche dont elle était censée m'avoir prié de lui dire le résultat ne fût pas
démentie) me fit dire par Françoise ces mots: "Il n'y a pas de réponse" que depuis j'ai si
souvent entendu des concierges de "palaces" ou des valets de pied de tripots, rapporter
à quelque pauvre fille qui s'étonne: "Comment, il n'a rien dit, mais c'est impossible! Vous
avez pourtant bien remis ma lettre. C'est bien, je vais attendre encore." Et de même
qu'elle assure invariablement n'avoir pas besoin du bec supplémentaire que le concierge
veut allumer pour elle, et reste là, n'entendant plus que les rares propos sur le temps
qu'il fait échangés entre le concierge et un chasseur qu'il envoie tout d'un coup en
s'apercevant, de l'heure, faire rafraîchir dans la glace la boisson d'un client - ayant
décliné l'offre de Françoise de me faire de la tisane ou de rester auprès de moi, je la
laissai retourner à l'office, je me couchai et je fermai les yeux en tâchant de ne pas
entendre la voix de mes parents qui prenaient le café au jardin. Mais au bout de
quelques secondes, je sentis qu'en écrivant ce mot à maman, en m'approchant, au
risque de la fâcher, si près d'elle que j'avais cru toucher le moment de la revoir, je
m'étais barré la possibilité de m'endormir sans l'avoir revue, et les battements de mon
coeur de minute en minute devenaient plus douloureux parce que j'augmentais mon
agitation en me prêchant un calme qui était l'acceptation de mon infortune. Tout à coup
mon anxiété tomba, une félicité m'envahit comme quand un médicament puissant
commence à agir et nous enlève une douleur: je venais de prendre la résolution de ne
plus essayer de m'endormir sans avoir revu maman, de l'embrasser coûte que coûte,
bien que ce fût avec la certitude d'être ensuite fâché pour longtemps avec elle, quand
elle remonterait se coucher. Le calme qui résultait de mes angoisses finies me mettait
dans une, allégresse extraordinaire, non moins que l'attente, la soif et la peur du danger.
J'ouvris la fenêtre sans bruit et m'assis au pied de mon lit; je ne faisais presque aucun
mouvement afin qu'on ne m'entendît pas d'en bas. Dehors, les choses semblaient, elles
aussi, figées en une muette attention à ne pas troubler le clair de lune, qui doublant et
reculant chaque chose par l'extension devant elle de son reflet, plus dense et concret
qu'elle-même, avait à la fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque-
là, qu'on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de marronnier,
bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, exécuté jusque dans ses moindres
nuances et ses. dernières délicatesses, ne bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec
lui, restait circonscrit. Exposés sur ce silence qui n'en absorbait rien, les bruits les plus



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éloignés, ceux qui devaient venir de jardins situés à l'autre bout de la ville, se
percevaient détaillés avec un tel "fini" qu'ils semblaient ne devoir cet effet de lointain
qu'à leur pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien exécutés par l'orchestre du
Conservatoire que quoiqu'on n'en perde pas une note on croit les entendre cependant
loin de la salle du concert. et que tous les vieux abonnés - les soeurs de ma grand'mère
aussi quand Swann leur avait donné ses places - tendaient l'oreille comme s'ils avaient
écouté les progrès lointains d'une armée en marche qui n'aurait pas encore tourné la rue
de Trévise.

Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui pouvait avoir pour
moi, de la part de mes parents, les conséquences les plus graves, bien plus graves en
vérité qu'un étranger n'aurait pu le supposer, de celles qu'il aurait cru que pouvaient
produire seules des fautes vraiment honteuses. Mais dans l'éducation qu'on me donnait,
l'ordre des fautes n'était pas le même que dans l'éducation des autres enfants et on
m'avait habitué à placer avant toutes les autres (parce que, sans doute il n'y en avait pas
contre lesquelles j'eusse besoin d'être plus soigneusement gardé) celles dont je
comprends maintenant que leur caractère commun est qu'on y tombe en cédant à une
impulsion nerveuse. Mais alors on ne prononçait pas ce mot, on ne déclarait pas cette
origine qui aurait pu me faire croire que j'étais excusable d'y succomber ou même peut-
être incapable d'y résister. Mais je les reconnaissais bien à l'angoisse qui les précédait
comme à la rigueur du châtiment qui les suivait; et je savais que celle que je venais de
commettre était de la même famille que d'autres pour lesquelles j'avais été sévèrement
puni, quoique infiniment plus grave. Quand j'irais me mettre sur le chemin de ma mère
au moment où elle monterait se coucher, et qu'elle verrait que j'étais resté levé pour lui
redire bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la maison, on me mettrait
au collège le lendemain, c'était certain. Eh bien! dussé-je me jeter par la fenêtre cinq
minutes après, j'aimais encore mieux cela. Ce que je voulais maintenant c'était maman,
c'était lui dire bonsoir, j'étais allé trop loin dans la voie qui menait à la réalisation de ce
désir pour pouvoir rebrousser chemin.

J'entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann; et quand le grelot de la
porte m'eut averti qu'il venait de partir, j'allai à la fenêtre. Maman demandait à mon père
s'il avait trouvé la langouste bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la
pistache. "Je l'ai trouvée bien quelconque, dit ma mère; je crois que la prochaine fois il
faudra essayer d'un autre parfum. - Je ne peux pas dire comme je trouve que Swann
change, dit ma grand'tante, il est d'un vieux!" Ma grand'tante, avait tellement l'habitude
de voir toujours en Swann un même adolescent qu'elle s'étonnait de le trouver tout à


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coup moins jeune que l'âge qu'elle continuait à lui donner. Et mes parents du reste
commençaient à lui trouver cette vieillesse anormale, excessive, honteuse et méritée des
célibataires, de tous ceux pour qui il semble que le grand jour qui n'a pas de lendemain
soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et que les moments s'y
additionnent depuis le matin sans se diviser ensuite entre des enfants. "Je crois qu'il a
beaucoup de soucis avec sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un
certain monsieur de Charlus. C'est la fable de la ville." Ma mère fit remarquer qu'il avait
pourtant l'air bien, moins triste depuis quelque temps. "Il fait aussi moins souvent ce
geste qu'il a tout à fait comme son père de s'essuyer les yeux et de se passer la main,
sur le front. Moi je crois qu'au fond il n'aime plus cette femme. - Mais naturellement il ne
l'aime plus, répondit mon grand-père. J'ai reçu de lui il y a déjà longtemps une lettre à ce
sujet, à laquelle je me suis empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun
doute sur ses sentiments, au moins d'amour, pour sa femme. Eh bien! vous voyez, vous
ne l'avez pas remercié pour l'Asti, ajouta mon grand-père en se tournant vers ses deux
belles-soeurs.- Comment, nous ne l'avons pas remercié? je crois, entre nous, que je lui ai
même tourné cela assez délicatement, répondit ma tante Flora.- Oui, tu as très bien
arrangé cela: je t'ai admirée, dit ma tante Céline.- Mais toi tu as été très bien aussi. -
Oui j'étais assez fière de ma phrase sur les voisins aimables. - Comment, c'est cela que
vous appelez remercier! s'écria mon grand-père. J'ai bien entendu cela, mais du diable si
j'ai cru que c'était pour Swann. Vous pouvez être sûres qu'il n'a rien compris. - Mais
voyons, Swann n'est pas bête, je suis certaine qu'il a apprécié. Je ne pouvais cependant
pas lui dire le nombre de bouteilles et le prix du vin!" Mon père et ma mère restèrent
seuls, et s'assirent un instant; puis mon père dit: "Eh bien! si tu veux, nous allons
monter nous coucher, - Si tu veux, mon ami, bien que je n'aie pas l'ombre de sommeil;
ce n'est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant, me tenir si éveillée; mais
j'aperçois de la lumière dans l'office et puisque la pauvre Françoise m'a attendue, je vais
lui demander de dégrafer mon corsage pendant que tu vas te déshabiller." Et ma mère
ouvrit la porte treillagée du vestibule qui donnait sur l'escalier. Bientôt, je l'entendis qui
montait fermer sa fenêtre. J'allai sans bruit dans le couloir; mon coeur battait si fort que
j'avais de la peine à avancer, mais du moins il ne battait plus d'anxiété, mais
d'épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l'escalier la lumière projetée par la bougie
de maman. Puis      je la vis elle-même, je m'élançai. A la première seconde, elle me
regarda avec étonnement, ne comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une
expression de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet pour bien moins
que cela on ne m'adressait plus la parole pendant plusieurs jours. Si maman m'avait dit
un mot, ç'aurait été admettre qu'on pouvait me reparler et d'ailleurs cela peut-être m'eût


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paru plus terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment qui allait
se préparer, le silence, là brouille, eussent été puérils. Une parole c'eût été le calme avec
lequel on répond à un domestique quand on vient de décider de le renvoyer; le baiser
qu'on donne à un fils qu'on envoie s'engager alors qu'on le lui aurait refusé si on devait,
se contenter d'être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon, père qui montait du
cabinet de toilette où il était allé se déshabiller et pour éviter la scène qu'il me ferait, elle
me dit d'une voix entrecoupée par la colère: "Sauve-toi, sauve-toi, qu'au moins ton père
ne t'ait vu ainsi attendant comme un fou!" Mais je lui répétais: "Viens me dire bonsoir",
terrifié en voyant que le reflet de la bougie de mon père s'élevait déjà sur le mur, mais
aussi usant de son approche comme d'un moyen de chantage et espérant que maman,
pour éviter que mon père me trouvât encore là si elle continuait à refuser, allait me dire:
"Rentre dans ta chambre, je vais venir." Il était trop tard, mon père était devant nous.
Sans le vouloir, je murmurai ces mots que personne n'entendit: "Je suis perdu!"

Il n'en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des permissions qui m'avaient
été consenties dans les pactes plus larges octroyés par ma mère et ma grand'mère,
parce qu'il ne se souciait pas des "principes" et qu'il n'y avait pas avec lui de "Droit des
gens". Pour une raison toute contingente, ou même sans raison, il me supprimait au
dernier moment telle promenade si habituelle, si consacrée qu'on ne pouvait m'en priver
sans parjure, ou bien, comme il avait encore fait ce soir, longtemps avant l'heure rituelle,
il me disait: "Allons, monte te coucher, pas d'explication!" Mais aussi, parce qu'il n'avait
pas de principes (dans le sens de ma grand'mère), il n'avait pas à proprement parler
d'intransigeance. Il me regarda un instant d'un air étonné et fâché, puis dès que maman
lui eut expliqué en quelques mots embarrassés ce qui était arrivé, il lui dit: "Mais va donc
avec lui, puisque tu disais justement que tu n'as pas envie de dormir, reste un peu dans
sa chambre, moi je n'ai besoin de rien. - Mais, mon ami, répondit timidement ma mère,
que j'aie envie ou non de dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas habituer cet
enfant... - Mais il ne s'agit pas d'habituer, dit mon père en haussant les épaules, tu vois
bien que ce petit a du chagrin, il a l'air désolé, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas
des bourreaux! Quand tu l'auras rendu malade, tu seras bien avancée! Puisqu'il y a deux
lits dans sa chambre, dis donc à Françoise de te préparer le grand lit , et couche pour
cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis pas si nerveux que vous, je vais
me coucher."

On ne pouvait pas remercier mon père; on l'eût agacé par ce qu'il appelait des
sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement; il était encore devant nous, grand,
dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire de l'Inde violet et rose qu'il nouait autour


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de sa tête depuis qu'il avait des névralgies, avec le geste d'Abraham dans la gravure
d'après Benozzo Gozzoli que m'avait donnée M. Swann, disant à Sarah qu'elle a à se
départir du côté d'Isaac. Il y a bien des années de cela. La muraille de l'escalier où je vis
monter le reflet de sa bougie n'existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des
choses ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles se sont
édifiées donnant naissance à des peines et à des joies nouvelles que je n'aurais pu
prévoir alors, de même que les anciennes me sont devenues difficiles à comprendre. Il y
a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à maman: "Va avec le
petit." La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de
temps, je recommence à très bien percevoir si je prête l'oreille, les sanglots que j'eus la
force de contenir devant mon père et qui n'éclatèrent que quand je me retrouvai seul
avec maman. En réalité ils n'ont jamais cessé; et c'est seulement parce que la vie se tait
maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches
de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu'on les croirait
arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir.

Maman passa cette nuit-là dans ma chambre; au moment où je venais de commettre une
faute telle que je m'attendais à être obligé de quitter la maison, mes parents
m'accordaient plus que je n'eusse jamais obtenu d'eux comme récompense d'une belle
action. Même à l'heure où elle se manifestait par cette grâce, la conduite de mon père à
mon égard gardait ce quelque chose d'arbitraire et d'immérité qui la caractérisait, et qui
tenait à ce que généralement elle résultait plutôt de convenances fortuites que d'un plan
prémédité. Peut-être même que ce que j'appelais sa sévérité, quand il m'envoyait me
coucher, méritait moins ce nom que celle de ma mère ou ma grand'mère, car sa nature,
plus différente en certains points de la mienne que n'était la leur, n'avait probablement
pas deviné jusqu'ici combien j'étais malheureux tous les soirs, ce que ma mère et ma
grand'mère savaient bien; mais elles m'aimaient assez pour ne pas consentir à
m'épargner de la souffrance, elles voulaient m'apprendre à la dominer afin de diminuer
ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté. Pour mon père, dont l'affection pour moi
était d'une autre sorte, je ne sais pas s'il aurait eu ce courage: pour une fois où il venait
de comprendre que j'avais du chagrin, il avait dit à ma mère: "Va donc le consoler."
Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne gâter d'aucun remords
ces heures si différentes de ce que j'avais       eu le droit d'espérer, quand Françoise,
comprenant qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire en voyant maman assise près
de moi, qui me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda: "Mais
Madame, qu'a donc Monsieur à pleurer ainsi?" maman lui répondit: "Mais il ne sait pas



                                       28 / 344
lui-même, Françoise, il est énervé; préparez-moi vite le grand lit et montez vous
coucher." Ainsi, pour la première fois, ma tristesse n'était plus considérée comme une
faute punissable mais comme un mal involontaire qu'on venait de reconnaître
officiellement, comme un état nerveux dont je n'étais pas responsable, j'avais le
soulagement de n'avoir plus à mêler de scrupules à l'amertume de mes larmes, je
pouvais pleurer sans péché. Je n'étais pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de
Françoise de ce retour des choses humaines, qui, une heure après que maman avait
refusé de monter dans ma chambre et m'avait fait dédaigneusement répondre que je
devrais dormir, m'élevait à la dignité de grande personne et m'avait fait atteindre tout
d'un coup à une sorte de puberté du chagrin, d'émancipation des larmes. J'aurais dû être
heureux: je ne l'étais pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première
concession qui devait lui être douloureuse, que c'était une première abdication de sa part
devant l'idéal qu'elle avait conçu pour moi, et que pour la première fois elle, si
courageuse, s'avouait vaincue. Il me semblait que si je venais de remporter une victoire
c'était contre elle, que j'avais réussi, comme auraient pu faire la maladie, des chagrins,
ou l'âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison, et que cette soirée commençait
une ère, resterait comme une triste date. Si j'avais osé maintenant, j'aurais dit à
maman: "Non je ne veux pas, ne couche pas ici." Mais je connaissais la sagesse pratique,
réaliste comme on dirait aujourd'hui, qui tempérait en elle la nature ardemment idéaliste
de ma grand'mère, et je savais que maintenant que le mal était fait elle aimerait mieux
m'en laisser du moins goûter le plaisir calmant et ne pas déranger mon père. Certes, le
beau visage de ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si
doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes; mais justement il me semblait
que cela n'aurait pas dû être, sa colère eût été moins triste pour moi que cette douceur
nouvelle que n'avait pas connue mon enfance; il me semblait que je venais d'une main
impie et secrète de tracer dans son âme une première ride et d'y faire apparaître un
premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots et alors je vis maman, qui
jamais ne se laissait aller à aucun attendrissement avec moi, être tout d'un coup gagnée
par le mien et essayer de retenir une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m'en
étais aperçu, elle me dit en riant: "Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va rendre
sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue.

Voyons, puisque tu n'as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons pas à nous
énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres." Mais je n'en avais pas là. "Est-
ce que tu aurais moins de plaisir si je sortais déjà les livresque ta grand'mère doit te
donner pour ta fête? Pense bien: tu ne seras pas déçu de ne rien avoir après-demain?"



                                      29 / 344
J'étais au contraire enchanté et maman alla chercher un paquet de livres dont je ne pus
deviner, à travers le papier qui les enveloppait, que la taille courte et large, mais qui,
sous ce premier aspect, pourtant sommaire et voilé éclipsaient déjà la boîte à couleurs
du Jour de l'An et les vers à soie de l'an dernier. C'était la Mare au Diable, François le
Champi, la Petite Fadette et les Maîtres Sonneurs. Ma grand'mère, ai-je su depuis, avait
d'abord choisi les poésies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana; car si elle
jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les pâtisseries, elle ne
pensait pas que les grands souffles du génie eussent sur l'esprit même d'un enfant une
influence plus dangereuse et moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du
large. Mais mon père l'ayant presque traitée de folle en apprenant les livres qu'elle
voulait me donner, elle était retournée elle-même à Jouy-le-Vicomte chez le libraire pour
que je ne risquasse pas de ne pas avoir mon cadeau (c'était un jour brûlant et elle était
rentrée si souffrante que le médecin avait averti ma mère de ne pas la laisser se fatiguer
ainsi et elle s'était rabattue sur les quatre romans champêtres de Georges Sand. "Ma
fille, disait-elle à maman, je ne pourrais me décider à donner à cet enfant quelque chose
de mal écrit."

En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût tirer un profit
intellectuel, et surtout celui que nous procurent les belles choses en nous apprenant à
chercher notre plaisir ailleurs que dans les satisfactions du bien-être et de la vanité.
Même quand elle avait à faire à quelqu'un un cadeau dit utile, quand elle avait à donner
un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait "anciens", comme si leur longue
désuétude ayant effacé leur caractère d'utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous
raconter la vie des hommes d'autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle eût
aimé que j'eusse dans ma chambre des photographies des monuments ou des paysages
les plus beaux. Mais au moment d'en faire l'emplette, et bien que la chose représentée
eût une valeur esthétique, elle trouvait que la vulgarité, l'utilité reprenaient trop vite leur
place dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle essayait de ruser
et sinon d'éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, d'y
substituer pour la plus grande partie, de l'art encore, d'y introduire comme plusieurs
"épaisseurs" d'art: au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres, des Grandes
Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand
peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner des photographies de la
Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert,
du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d'art de plus. Mais si le photographe avait
été écarté de la représentation du chef-d'oeuvre       ou de la nature et remplacé par un



                                        30 / 344
grand artiste, il reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même. Arrivée à
l'échéance de la vulgarité, ma grand'mère tâchait de la reculer encore. Elle demandait à
Swann si l'oeuvre n'avait pas été gravée, préférant, quand c'était possible, des gravures
anciennes et ayant encore un intérêt au-delà d'elles-mêmes, par exemple celles qui
représentent un chef-d'oeuvre dans un état où nous ne pouvons plus le voir aujourd'hui
(comme; la gravure de la Cène de Léonard avant sa dégradation, par Morghen). Il faut
dire que les résultats de cette manière de comprendre l'art de faire un cadeau ne furent
pas toujours très brillants. L'idée que je pris de Venise d'après un dessin du Titien qui est
censé avoir pour fond la lagune, était certainement beaucoup moins exacte que celle que
m'eussent donnée de simples photographies. On ne pouvait plus faire le compte à la
maison, quand ma grand'tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grand'mère, des
fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux époux qui, à la première
tentative qu'on avait faite pour s'en servir, s'étaient immédiatement effondrés sous le
poids d'un des destinataires. Mais ma grand'mère aurait cru mesquin de trop s'occuper
de la solidité d'une boiserie où se distinguaient encore une fleurette, un sourire,
quelquefois une belle imagination du passé. Même ce qui dans ces meubles répondait à
un besoin, comme c'était d'une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués, la
charmait comme les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée,
dans notre moderne langage, par l'usure de l'habitude. Or, justement, les romans
champêtres de George Sand qu'elle me donnait pour ma fête, étaient pleins ainsi qu'un
mobilier ancien, d'expressions tombées en désuétude et redevenues imagées, comme on
n'en trouve plus qu'à la campagne. Et ma grand'mère les avait achetés de préférence à
d'autres comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un pigeonnier
gothique ou quelqu'une de ces vieilles choses qui exercent sur l'esprit une heureuse
influence en lui donnant la nostalgie d'impossibles voyages dans le temps.

Maman s'assit à côté de mon lit; elle avait pris François le Champi à qui sa couverture
rougeâtre et son titre incompréhensible donnaient pour moi une personnalité distincte et
un attrait mystérieux. Je n'avais jamais lu encore de vrais romans. J'avais entendu dire
que George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à imaginer dans
François le Champi quelque chose d'indéfinissable et de délicieux. Les procédés de
narration destinés à exciter la curiosité ou l'attendrissement, certaines façons de dire qui
éveillent l'inquiétude et la mélancolie, et qu'un lecteur un peu instruit reconnaît pour
communs à beaucoup de romans, me paraissaient simplement - à moi qui considérais un
livre nouveau non comme une chose ayant beaucoup de semblables, mais comme une
personne unique, n'ayant de raison d'exister qu'en soi - une émanation troublante de



                                       31 / 344
l'essence particulière à François le Champi. Sous ces       événements si journaliers, ces
choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une intonation, une
accentuation étrange. L'action s'engagea; elle me parut d'autant plus obscure que dans
ce temps-là quand je lisais, je rêvassais souvent pendant des pages entières à tout autre
chose. Et aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit, s'ajoutait, quand c'était
maman qui me lisait à haute voix, qu'elle passait toutes les scènes d'amour. Aussi tous
les changements bizarres qui se produisent dans l'attitude respective de la meunière et
de l'enfant et qui ne trouvent leur explication que dans les progrès d'un amour naissant
me paraissaient empreints d'un profond mystère dont je me figurais volontiers que la
source devait être dans ce nom inconnu et si doux de "Champi" qui mettait sur l'enfant
qui le portait sans que je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et charmante. Si
ma mère était une lectrice infidèle, c'était aussi, pour les ouvrages où elle trouvait
l'accent d'un sentiment vrai, une lectrice admirable par le respect et la simplicité de
l'interprétation, par la beauté et la douceur du son. Même dans la vie, quand c'étaient
des êtres et non des oeuvres d'art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son
admiration, c'était touchant de voir avec quelle déférence elle écartait de sa voix, de son
geste, de ses propos, tel éclat de gaieté qui eût pu faire mal à cette mère qui avait
autrefois perdu un enfant, tel rappel de fête, d'anniversaire, qui aurait pu faire penser ce
vieillard à son grand âge, tel propos de ménage qui aurait paru fastidieux à ce jeune
savant. De même, quand elle lisait la prose de George Sand, qui respire toujours cette
bonté, cette distinction morale que maman avait appris de ma grand'mère à tenir pour
supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que bien plus tard à ne
pas tenir également pour supérieures à tout dans les livres, attentive à bannir de sa voix
toute petitesse, toute affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d'y être reçu, elle
fournissait toute la tendresse naturelle, toute l'ample douceur qu'elles réclamaient à ces
phrases qui semblaient écrites pour sa voix et qui pour ainsi dire tenaient tout entières
dans le registre de sa sensibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu'il faut,
l'accent cordial qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots n'indiquent pas; grâce à
lui elle amortissait au passage toute crudité dans les temps des verbes, donnait à
l'imparfait et au passé défini la douceur qu'il y a dans la bonté, la mélancolie qu'il y a
dans la tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait commencer, tantôt
pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes pour les faire entrer, quoique leurs
quantités fussent différentes, dans un rythme uniforme, elle insufflait à cette prose si
commune une sorte de vie sentimentale et continue. Mes remords étaient calmés, je me
laissais aller à la douceur de cette nuit où j'avais ma mère auprès de moi. Je savais
qu'une telle nuit ne pourrait se renouveler; que le plus grand désir que j'eusse au


                                       32 / 344
monde, garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes, était
trop en opposition avec les nécessités de la vie et le voeu de tous, pour que
l'accomplissement qu'on lui avait accordé ce soir pût être autre chose que factice et
exceptionnel. Demain mes angoisses reprendraient et maman ne resterait pas là. Mais
quand mes angoisses étaient calmées, je ne les comprenais plus; puis demain soir était
encore lointain; je me disais que j'aurais le temps d'aviser, bien que ce temps-là ne pût
m'apporter aucun pouvoir de plus, puisqu'il s'agissait de choses qui ne dépendaient pas
de ma volonté et que seul me faisait paraître plus évitables l'intervalle qui les séparait
encore de moi.

C'est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit je me ressouvenais de
Combray, je n'en revis jamais que cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu
d'indistinctes ténèbres, pareil à ceux que l'embrasement d'un feu de Bengale ou quelque
projection électrique éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties
restent plongées dans la nuit: à la base assez large, le petit salon, la salle à manger,
l'amorce de l'allée obscure par où arriverait M. Swann, l'auteur inconscient de mes
tristesses, le vestibule où je m'acheminais vers la première marche de l'escalier, si cruel
à monter, qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide irrégulière; et, au
faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir à porte vitrée pour l'entrée de maman;
en un mot, toujours vu à la même heure, isolé de tout ce qu'il pouvait y avoir autour, se
détachant seul sur l'obscurité, le décor strictement nécessaire (comme celui qu'on voit
indiqué en tête des vieilles pièces pour les représentations en province) au drame, de
mon déshabillage; comme si Combray n'avait consisté qu'en deux étages reliés par un
mince escalier et comme s'il n'y avait jamais été que sept heures du soir. A vrai dire,
j'aurais pu répondre à qui m'eût interrogé que Combray comprenait encore autre chose
et existait à d'autres heures. Mais comme ce que je m'en serais rappelé m'eût été fourni
seulement par la mémoire volontaire, la mémoire de l'intelligence, et comme les
renseignements qu'elle donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n'aurais jamais
eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela était en réalité mort pour moi.

Mort à jamais? C'était possible.

Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de notre mort, souvent
ne nous permet pas d'attendre longtemps les faveurs du premier.

Je trouve très raisonnable la croyance celtiques que les âmes de ceux que nous avons
perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose
inanimée, perdues en effet pour nous jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais,



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où nous nous, trouvons passer près de l'arbre, entrer en possession de l'objet qui est
leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons
reconnues, l'enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et
reviennent vivre avec nous.

Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions a à l'évoquer, tous
les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa
portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet
matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le
rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et le
drame de mon coucher, n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je
rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre,
contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me
ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites
Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-
Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un
triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un
morceau de madeleines. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée de miettes de gâteau
toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un
plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt
rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté
illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence
précieuse: ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me
sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie? Je
sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment,
ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle? Que signifiait-elle? Où
l'appréhender? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la
première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je
m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche
n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que
répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne
sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à
ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me
tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave incertitude,
toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même; quand lui, le chercheur, est


                                       34 / 344
tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de
rien. Chercher? pas seulement: créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas
encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n'apportait
aucune preuve logique, mais l'évidence, de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les
autres s'évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la
pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état,
sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore,
une fois la sensation qui s'enfuit. Et pour que rien ne brise l'élan dont il va tâcher de la
ressaisir, j'écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j'abrite mes oreilles et mon
attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue
sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à
penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois,
je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette
première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait
s'élever, quelque chose qu'on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce
que c'est, mais cela monte lentement; j'éprouve la résistance et j'entends la rumeur des
distances traversées.

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l'image, le souvenir visuel, qui, lié
à cette saveur, tente de la suivre jusqu'à moi. Mais il se débat trop loin, trop
confusément; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l'insaisissable tourbillon
des couleurs remuées; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au
seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son
inséparable compagne, la saveur, lui demander de m'apprendre de quelle circonstance
particulière, de quelle époque du passé il s'agit.

Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que
l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout
au fond de moi? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu
peut-être; qui sait s'il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me faut recommencer, me
pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de
toute oeuvre importante, m'a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant
simplement à mes ennuis d'aujourd'hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher
sans peine.




                                        35 / 344
Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de
madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas
avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante
Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la
petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté; peut-être parce
que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers,
leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents; peut-
être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne
survivait, tout s'était désagrégé; les formes - et celle aussi du petit coquillage de
pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot - s'étaient abolies,
ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la
conscience.

Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la
destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus
persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des
âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans
fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.

Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me
donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de
découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur
la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre, s'appliquer au petit pavillon
donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan
tronqué que seul j'avais revu jusque-là); et avec la maison, la ville, depuis le matin
jusqu'au soir et par tous les temps, la Place où on m'envoyait avant déjeuner, les rues où
j'allais faire des courses, les chemins qu'on prenait si le temps était beau. Et comme
dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau,
de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés
s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des
maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes
les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne,
et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses
environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de
thé.




                                       36 / 344
II

Combray de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de fer quand nous y arrivions la
dernière semaine avant Pâques, ce n'était qu'une église résumant la ville, la
représentant, parlant d'elle et pour elle aux lointains, et, quand on approchait, tenant
serrés autour de sa haute mante sombre, en plein champ, contre le vent, comme une
pastoure ses brebis, les dos laineux et gris des maisons rassemblées qu'un reste de
rempart du moyen âge cernait çà et là d'un trait aussi parfaitement circulaire qu'une
petite ville dans un tableau de primitif. A l'habiter, Combray était un peu triste, comme
ses rues dont les maisons construites en pierres noirâtres du pays, précédées de degrés
extérieurs, coiffées de pignons qui rabattaient l'ombre devant elles, étaient assez
obscures pour qu'il fallût dès que le jour commençait à tomber relever les rideaux dans
les "salles"; des rues aux graves noms de saints (desquels plusieurs se rattachaient à
l'histoire des premiers seigneurs de Combray): rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques où
était la maison de ma tante, rue Sainte-Hildegarde, où donnait la grille, et rue du Saint-
Esprit sur laquelle s'ouvrait la petite porte latérale de son jardin; et ces rues de Combray
existent dans une partie de ma mémoire si reculée, peinte de couleurs si différentes de
celles qui maintenant revêtent pour moi le monde, qu'en vérité elles me paraissent
toutes, et l'église qui les dominait sur la Place, plus irréelles encore que les projections de
la lanterne magique; et qu'à certains moments, il me semble que pouvoir encore
traverser la rue Saint-Hilaire, pouvoir louer une chambre rue de l'Oiseau - à la vieille
hôtellerie de l'Oiseau flesché, des soupiraux de laquelle montait une odeur de cuisine qui
s'élève encore par moments en moi aussi intermittente et aussi chaude - serait une
entrée en contact avec l'Au-delà plus merveilleusement surnaturelle que de faire la
connaissance de Golo et de causer avec Geneviève de Brabant.

La cousine de mon grand-père - ma grand'tante - chez qui nous habitions, était la mère
de cette tante Léonie qui, depuis la mort de son mari, mon oncle Octave, n'avait plus
voulu quitter, d'abord Combray, puis à Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit
et ne "descendait" plus, toujours couchée dans un état incertain de chagrin, de débilité
physique, de maladie, d'idée fixe et de dévotion. Son appartement particulier donnait sur
la rue Saint-Jacques qui aboutissait beaucoup plus loin au Grand-Pré (par opposition au
Petit-Pré, verdoyant au milieu de la ville, entre trois rues), et qui, unie, grisâtre, avec les
trois hautes marches de grès presque devant chaque porte, semblait comme un défilé
pratiqué par un tailleur d'images gothiques à même la pierre où il eût sculpté une crèche
ou un calvaire. Ma tante n'habitait plus effectivement que deux chambres contiguës,
restant l'après-midi dans l'une pendant qu'on aérait l'autre. C'étaient de ces chambres de


                                        37 / 344
province qui - de même qu'en certains pays des parties entières de l'air ou de la mer
sont illuminées ou parfumées par des myriades de protozoaires que nous ne voyons pas -
nous enchantent des mille odeurs qu'y dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes,
toute une vie secrète; invisible, surabondante et morale que l'atmosphère y tient en
suspens; odeurs naturelles encore, certes, et couleur du temps comme celles de la
campagne voisine, mais déjà casanières, humaines et renfermées, gelée exquise,
industrieuse et limpide de tous les fruits de l'année qui ont quitté le verger pour
l'armoire; saisonnières, mais mobilières et domestiques, corrigeant le piquant de la gelée
blanche par la douceur du pain chaud, oisives        et ponctuelles comme une horloge de
village, flâneuses et rangées, insoucieuses et prévoyantes, lingères, matinales, dévotes,
heureuses d'une paix qui n'apporte qu'un surcroît d'anxiété et d'un prosaïsme qui sert de
grand réservoir de poésie à celui qui les traverse sans y avoir vécu. L'air y était saturé de
la fine fleur d'un silence si nourricier, si succulent, que je ne m'y avançais qu'avec une
sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la semaine de
Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais seulement d'arriver à Combray: avant
que j'entrasse souhaiter le bonjour à ma tante on me faisait attendre un instant, dans la
première pièce où le soleil, d'hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu,
déjà allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute la chambre d'une odeur de
suie, en faisait comme un de ces grands "devants de four" de campagne, ou de ces
manteaux de cheminée de châteaux, sous lesquels on souhaite que se déclarent dehors
la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la
réclusion la poésie de l'hivernage; je faisais quelques pas du prie-Dieu aux fauteuils en
velours frappé, toujours revêtus d'un appui-tête au crochet; et le feu cuisant comme une
pâte les appétissantes odeurs dont l'air de la chambre était tout grumeleux et qu'avait
déjà fait travailler et "lever" la fraîcheur humide et ensoleillée du matin, il les feuilletait,
les dorait, les godait, les boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau
provincial, un immense "chausson" où, à peine goûtés les arômes plus croustillants, plus
fins, plus réputés, mais plus secs aussi du placard, de la commode, du papier à ramages,
je revenais toujours avec une convoitise inavouée m'engluer dans l'odeur médiane,
poisseuse, fade, indigeste et fruitée du couvre-lit à fleurs.

Dans la chambre voisine, j'entendais ma tante qui causait toute seule à mi-voix. Elle ne
parlait jamais qu'assez bas parce qu'elle croyait avoir dans la tête quelque chose de
cassé et de flottant qu'elle eût déplacé en parlant trop fort, mais elle ne restait jamais
longtemps, même seule, sans dire quelque chose, parce qu'elle croyait que c'était
salutaire pour sa gorge et qu'en empêchant le sang de s'y arrêter, cela rendrait moins



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fréquents les étouffements et les angoisses dont elle souffrait; puis, dans l'inertie absolue
où elle vivait, elle prêtait à ses moindres sensations une importance extraordinaire; elle
les douait d'une motilité qui lui rendait difficile de les garder pour elle, et à défaut de
confident à qui les, communiquer, elle se les annonçait à elle-même, en un perpétuel
monologue qui était sa seule forme d'activité. Malheureusement, ayant pris l'habitude de
penser tout haut, elle ne faisait pas toujours attention à ce qu'il n'y eût personne dans la
chambre voisine, et je l'entendais souvent se dire à elle-même: "Il faut que je me
rappelle bien que je n'ai pas dormi" (car ne jamais dormir était sa grande prétention dont
notre langage à tous gardait le respect et la trace: le matin Françoise ne venait pas
"l'éveiller", mais "entrait" chez elle; quand ma tante     voulait faire un somme dans la
journée, on disait qu'elle voulait "réfléchir" ou "reposer"; et quand il lui arrivait de
s'oublier en causant jusqu'à dire: "ce qui m'a réveillée" ou "j'ai rêvé que", elle rougissait
et se reprenait au plus vite).

Au bout d'un moment, j'entrais l'embrasser; Françoise faisait infuser son thé; ou, si ma
tante se sentait agitée, elle demandait à la place sa tisane et c'était moi qui étais chargé
de faire tomber du sac de pharmacie dans une assiette la quantité de tilleul qu'il fallait
mettre ensuite dans l'eau bouillante. Le dessèchement des tiges les avait incurvées en un
capricieux treillage dans les entrelacs duquel s'ouvraient les fleurs pâles, comme si un
peintre les eût arrangées, les eût fait poser de la façon la plus ornementale. Les feuilles,
ayant perdu ou changé leur aspect, avaient l'air des choses les plus disparates, d'une aile
transparente de mouche, de l'envers blanc d'une étiquette, d'un pétale de rose, mais qui
eussent été empilées, concassées ou tressées comme dans la confection d'un nid. Mille
petits détails inutiles - charmante prodigalité du pharmacien - qu'on eût supprimés dans
une préparation factice, me donnaient, comme un livre où on s'émerveille de rencontrer
le nom d'une personne de connaissance, le plaisir de comprendre que c'était bien des
tiges de vrais tilleuls, comme ceux que je voyais avenue de la Gare, modifiées, justement
parce que c'étaient non des doubles, mais elles-mêmes et qu'elles avaient vieilli. Et
chaque caractère nouveau n'y étant que la métamorphose d'un caractère ancien, dans de
petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont pas venus à terme;
mais surtout l'éclat rose, lunaire et doux qui faisait se détacher les fleurs dans la forêt
fragile des tiges où elles étaient suspendues comme de petites roses d'or - signe, comme
la lueur qui révèle encore sur une muraille la place d'une fresque effacée, de la différence
entre les parties de l'arbre qui avaient été "en couleur" et celles qui ne l'avaient pas été -
me montrait que ces pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie
avaient embaumé les soirs du printemps. Cette flamme rose de cierge, c'était leur



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couleur encore, mais à demi éteinte et assoupie dans cette vie diminuée qu'était la leur
maintenant et qui est comme le crépuscule des fleurs. Bientôt ma tante pouvait tremper
dans l'infusion bouillante dont elle savourait le goût de feuille morte ou de fleur fanée
une petite madeleine dont elle me tendait un morceau quand il était suffisamment amolli.

D'un côté de son lit étaient une grande commode jaune en bois de citronnier et une table
qui tenait à la fois de l'officine et du maître-autel, où, au-dessous d'une statuette de la
Vierge et d'une bouteille de Vichy-Célestins, on trouvait des livres de messe et des
ordonnances de médicaments, tout ce qu'il fallait pour suivre de son lit les offices et son
régime; pour ne manquer l'heure ni de la pepsine ni des vêpres. De l'autre côté, son lit
longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se
désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne mais immémoriale
de Combray, qu'elle commentait ensuite avec Françoise.

Je n'étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu'elle me renvoyait par peur que je la
fatigue. Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure
matinale, elle n'avait pas encore arrangé ses faux cheveux, où les vertèbres
transparaissaient comme les points d'une couronne d'épines ou les grains d'un rosaire, et
elle me disait: "Allons mon pauvre enfant, va-t'en, va te préparer pour la messe; et si en
bas tu rencontres Françoise, dis-lui de ne pas s'amuser trop longtemps avec vous, qu'elle
monte bientôt voir si je n'ai besoin de rien."

Françoise, en effet, qui était depuis des années à son service et ne se doutait pas alors
qu'elle entrerait un jour tout à fait au nôtre, délaissait un peu ma tante pendant les mois
où nous étions là. Il y avait eu dans mon enfance, avant que nous allions à Combray,
quand ma tante Léonie passait encore l'hiver à Paris chez sa mère, un temps où je
connaissais si peu Françoise que, le 1er janvier, avant d'entrer chez ma grand'tante, ma
mère me mettait dans la main une pièce de cinq francs et me disait: "Surtout ne te
trompe pas de personne. Attends pour donner que tu m'entendes dire: "Bonjour,
Françoise"; en même temps je te toucherai légèrement le bras." A peine arrivions-nous
dans l'obscure antichambre de ma tante que nous apercevions dans l'ombre, sous les
tuyaux d'un bonnet éblouissant, raide et fragile comme s'il avait été de sucre filé, les
remous concentriques d'un sourire de reconnaissance anticipé. C'était Françoise,
immobile et debout dans l'encadrement de la petite porte du corridor comme une statue
de sainte dans sa niche. Quand on était un peu habitué à ces ténèbres de chapelle, on
distinguait sur son visage l'amour désintéressé de l'humanité, le respect attendri pour les
hautes classes qu'exaltait dans les meilleures régions de son coeur l'espoir des étrennes.
Maman me pinçait le bras avec violence et disait d'une voix forte: "Bonjour, Françoise." A


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ce signal mes doigts s'ouvraient et je lâchais la pièce qui trouvait pour la recevoir une
main confuse, mais tendue. Mais depuis que nous allions à Combray je ne connaissais
personne mieux que Françoise; nous étions ses préférés, elle avait pour nous, au moins
pendant les premières années, avec autant de, considération que pour ma tante, un goût
plus vif, parce que nous ajoutions, au prestige de faire partie de la famille (elle avait pour
les liens invisibles que noue entre les membres d'une famille la circulation d'un même
sang, autant de respect qu'un tragique grec), le charme de n'être pas ses maîtres
habituels. Aussi, avec quelle joie elle nous recevait, nous plaignant de n'avoir pas encore
plus beau temps, le jour de notre arrivée, la veille de Pâques, où souvent il faisait un
vent glacial, quand maman lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses neveux, si
son petit-fils était gentil, ce qu'on comptait faire de lui, s'il ressemblait à sa grand'mère.

Et quand il n'y avait plus de monde là, maman qui savait que Françoise pleurait encore
ses parents morts depuis des années, lui parlait d'eux avec douceur, lui demandait mille
détails sur ce qu'avait été leur vie.

Elle avait deviné que Françoise n'aimait pas son gendre et qu'il lui gâtait le plaisir qu'elle
avait à être avec sa fille, avec qui elle ne causait pas aussi librement quand il était là.
Aussi, quand Françoise, allait les voir, à quelques lieues de Combray, maman lui disait en
souriant: "N'est-ce pas Françoise, si Julien a été obligé de s'absenter et si vous avez
Marguerite à vous toute seule pour toute la journée, vous serez désolée, mais vous vous
ferez une raison?" Et Françoise disait en riant: "Madame sait tout; madame est pire que
les rayons X (elle disait x avec une difficulté affectée et un sourire pour se railler elle-
même, ignorante, d'employer ce terme savant), qu'on a fait venir pour Mme Octave et
qui voient ce que vous avez dans le coeur", et disparaissait, confuse qu'on s'occupât
d'elle, peut-être pour qu'on ne la vît pas pleurer; maman était, la première personne qui
lui donnât cette douce émotion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses chagrins de
paysanne pouvaient présenter de l'intérêt, être un motif de joie ou de tristesse pour une
autre qu'elle-même. Ma tante se résignait à se priver un peu d'elle pendant notre séjour,
sachant combien ma mère appréciait le service de cette bonne si intelligente et active,
qui était aussi belle dés cinq heures du matin dans sa cuisine, sous son bonnet dont le
tuyautage éclatant et fixe avait l'air d'être en biscuit, que pour aller à la grand'messe;
qui faisait tout bien, travaillant comme un cheval, qu'elle fût bien portante ou non, mais
sans bruit, sans avoir l'air de rien faire, la seule des bonnes de ma tante qui, quand
maman demandait de l'eau chaude ou du café noir, les apportait vraiment bouillants; elle
était un de ces serviteurs qui, dans une maison, sont à la fois ceux qui déplaisent le plus
au premier abord à un étranger, peut-être parce qu'ils ne prennent pas la peine de faire


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sa conquête et n'ont pas pour lui de prévenance, sachant très bien qu'ils n'ont aucun
besoin de lui, qu'on cesserait de le recevoir plutôt que de les renvoyer; et qui sont en
revanche ceux à qui tiennent le plus, les maîtres qui ont éprouvé leurs capacités réelles,
et ne se soucient pas de cet agrément superficiel; de ce bavardage servile qui fait
favorablement impression à un visiteur, mais qui recouvre souvent une inéducable
nullité.

Quand Françoise, après avoir veillé à ce que mes parents eussent tout ce qu'il leur fallait,
remontait une première fois chez ma tante pour lui donner sa pepsine et lui demander ce
qu'elle prendrait pour déjeuner, il était bien rare qu'il ne fallût pas donner déjà son avis
ou fournir des explications sur quelque événement d'importance:

Françoise, imaginez-vous que Mme Goupil est passée plus d'un quart d'heure en retard
pour aller chercher sa soeur; pour peu qu'elle s'attarde sur son chemin cela ne me
surprendrait point qu'elle arrive après l'élévation.

- Eh! Il n'y aurait rien d'étonnant, répondait Françoise.

- Françoise, vous seriez venue cinq minutes plus tôt, vous auriez vu passer Mme Imbert
qui tenait des asperges deux fois grosses comme celles de la mère Callot; tâchez donc de
savoir par sa bonne où elle les a eues. Vous qui, cette année, nous mettez des asperges
à toutes les sauces, vous auriez pu en prendre de pareilles pour nos voyageurs.

- Il n'y aurait rien d'étonnant qu'elles viennent de chez M. le Curé, disait Françoise.

- Ah! je vous crois bien, ma pauvre Françoise, répondait ma tante en haussant les
épaules, chez M. le Curé! Vous savez bien qu'il ne fait pousser que de méchantes petites
asperges de rien. Je vous dis que celles-là étaient grosses comme le bras. Pas comme le
vôtre, bien sûr, mais comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette année...

Françoise vous n'avez pas entendu ce carillon qui m'a cassé la tête?

- Non, madame Octave.

- Ah! ma pauvre fille, il faut que vous l'ayez solide votre tête, vous pouvez remercier le
Bon Dieu. C'était la Maguelone qui était venue chercher le docteur Piperaud. Il est
ressorti tout de suite avec elle et ils ont tourné par la rue de l'Oiseau. Il faut qu'il y ait
quelque enfant de malade.

- Eh! là, mon Dieu, soupirait Françoise, qui ne pouvait pas entendre parler d'un malheur
arrivé à un inconnu, même dans une partie du monde éloignée sans commencer à gémir.




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- Françoise, mais pour qui donc a-t-on sonné la cloche des morts? Ah! mon Dieu, ce sera
pour Mme Rousseau. Voilà-t-il pas que j'avais oublié qu'elle a passé l'autre nuit. Ah! il est
temps que le Bon Dieu me rappelle, je ne sais plus ce que j'ai fait de ma tête depuis la
mort de mon pauvre Octave. Mais je vous fais perdre votre temps, ma fille.

- Mais non, madame Octave, mon temps n'est pas si cher; celui qui l'a fait ne nous l'a
pas vendu. Je vais seulement voir si mon feu ne s'éteint pas.

Ainsi Françoise et ma tante appréciaient-elles ensemble au cours de cette séance
matinale, les premiers événements du jour. Mais quelquefois ces événements revêtaient
un caractère si mystérieux et si grave que ma tante sentait qu'elle ne pourrait pas
attendre le moment où Françoise monterait, et quatre coups de sonnette formidables
retentissaient dans la maison.

- Mais, madame Octave, ce n'est pas encore l'heure de la pepsine, disait Françoise. Est-
ce que vous vous êtes senti une faiblesse?

- Mais non, Françoise, disait ma tante, c'est-à-dire si, vous savez bien que maintenant
les moments où je n'ai pas de faiblesse sont bien rares; un jour je passerai comme Mme
Rousseau sans avoir eu le temps de me reconnaître; mais ce n'est pas pour cela que je
sonne. Croyez-vous pas que je viens de voir comme je vous vois Mme Goupil avec une
fillette que je ne connais point? Allez donc chercher deux sous de sel chez Camus. C'est
bien rare si Théodore ne peut pas vous dire qui c'est.

- Mais ça sera la fille à M. Pupin, disait Françoise qui préférait s'en tenir à une explication
immédiate, ayant été déjà deux fois depuis le matin chez Camus.

- La fille à M. Pupin! Oh! je vous crois bien, ma pauvre Françoise! Avec cela que je ne
l'aurais pas reconnue?

- Mais je ne veux pas dire la grande, madame Octave, je veux dire la gamine, celle qui
est en pension, à Jouy. Il me ressemble de l'avoir déjà vue ce matin.

- Ah! à moins de ça, disait ma tante. Il faudrait qu'elle soit venue pour les fêtes. C'est
cela! Il n'y a pas besoin de chercher, elle sera venue pour les fêtes. Mais alors nous
pourrions bien voir tout à l'heure Mme Sazerat venir sonner chez sa soeur pour le
déjeuner. Ce sera ça! J'ai vu le petit de chez Galopin qui passait avec une tarte! Vous
verrez que la tarte allait chez Mme Goupil.

- Dès l'instant que Mme Goupil a de la visite, madame Octave, vous n'allez pas tarder à
voir tout son monde rentrer pour le déjeuner, car il commence à ne plus être de bonne




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heure, disait Françoise qui, pressée de redescendre s'occuper du déjeuner, n'était pas
fâchée de laisser à ma tante cette distraction en perspective.

- Oh! pas avant midi, répondait ma tante d'un ton résigné, tout en jetant sur la pendule
un coup d'oeil inquiet, mais furtif pour ne pas laisser voir qu'elle, qui avait renoncé à
tout, trouvait pourtant, à apprendre qui Mme Goupil avait à déjeuner, un plaisir aussi vif,
et qui se ferait malheureusement attendre encore un peu plus d'une heure. "Et encore
cela tombera pendant mon déjeuner!" ajouta-t-elle à mi-voix pour elle-même. Son
déjeuner lui était une distraction suffisante pour qu'elle n'en souhaitât pas une autre en
même temps. "Vous n'oublierez pas au moins de me donner mes oeufs à la crème dans
une assiette plate?" C'étaient les seules qui fussent ornées de sujets, et ma tante
s'amusait à chaque repas à lire la légende de celle qu'on lui servait ce jour-là. Elle
mettait ses lunettes, déchiffrait: Ali-Baba et les quarante voleurs; Aladin ou la Lampe
merveilleuse, et disait en souriant: Très bien, très bien.

- Je serais bien allée chez Camus..., disait Françoise en voyant que ma tante ne l'y
enverrait plus.

- Mais non, ce n'est plus la peine, c'est sûrement Mlle Pupin. Ma pauvre Françoise, je
regrette de vous avoir fait monter pour rien.

Mais ma tante savait bien que ce n'était pas pour rien qu'elle avait sonné Françoise, car,
à Combray, une personne "qu'on ne connaissait point" était un être aussi peu croyable
qu'un dieu de la mythologie, et de fait on ne se souvenait pas que chaque fois que s'était
produite, dans la rue du Saint-Esprit ou sur la place, une de ces apparitions stupéfiantes,
des recherches bien conduites n'eussent pas fini par réduire le personnage fabuleux aux
proportions d'une "personne qu'on connaissait", soit personnellement, soit abstraitement,
dans son état civil, en tant qu'ayant tel degré de parenté avec des gens de Combray.
C'était le fils de Mme Sauton qui rentrait du service, la nièce de l'abbé Perdreau qui
sortait du couvent, le frère du curé, percepteur à Châteaudun qui venait de prendre sa
retraite ou qui était venu passer les fêtes. On avait eu en les apercevant l'émotion de
croire qu'il y avait à Combray des gens qu'on ne connaissait point simplement parce
qu'on ne les avait pas reconnus ou identifiés tout de suite. Et pourtant, longtemps à
l'avance, Mme Sauton et le curé avaient prévenu qu'ils attendaient leurs "voyageurs".
Quand le soir, je montais, en rentrant, raconter notre promenade à ma tante, si j'avais
l'imprudence de lui dire que nous avions rencontré prés du Pont-Vieux, un homme que
mon grand-père ne connaissait pas: "Un homme que grand-père ne connaissait point!
s'écriait-elle. Ah! je te crois bien!" Néanmoins un peu émue de cette nouvelle, elle voulait



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en avoir le coeur net, mon grand-père était mandé. "Qui donc est-ce que vous avez
rencontré près du Pont-Vieux, mon oncle? un homme que vous ne connaissiez point? -
Mais si, répondait mon grand-père, c'était Prosper, le frère du jardinier de Mme
Bouilleboeuf. - Ah! bien", disait ma tante, tranquillisée et un peu rouge; haussant les
épaules avec un sourire ironique, elle ajoutait: "Aussi il me disait que vous aviez
rencontré un homme que vous ne connaissiez point!" Et on me recommandait d'être plus
circonspect une autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles irréfléchies.
On connaissait tellement bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante
avait vu par hasard passer un chien "qu'elle ne connaissait point" elle ne cessait d'y
penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses talents d'induction et ses heures de
liberté.

- Ce sera le chien de Mme Sazerat, disait Françoise, sans grande conviction, mais dans
un but d'apaisement et pour que ma tante ne se "fende pas la tête".

- Comme si je ne connaissais. pas le chien de Mme Sazerat! répondait ma tante dont
l'esprit critique n'admettait pas si facilement un fait.

- Ah! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de Lisieux.

- Ah! à moins de ça.

- Il paraît que c'est une bête bien affable, ajoutait Françoise qui tenait le renseignement
de Théodore, spirituelle comme une personne, toujours de bonne humeur, toujours
aimable, toujours quelque chose de gracieux. C'est rare qu'une bête qui n'a que cet âge-
là soit déjà si galante. Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n'ai pas le
temps de m'amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n'est seulement pas éclairé,
et j'ai encore à plumer mes asperges.

- Comment, Françoise, encore des asperges! mais c'est une vraie maladie d'asperges que
vous avez cette année, vous allez en fatiguer nos Parisiens!

- Mais non, madame Octave, ils aiment bien ça. Ils rentreront de l'église avec de l'appétit
et vous verrez qu'ils ne les mangeront pas avec le dos de la cuiller.

- Mais à l'église, ils doivent y être déjà; vous ferez bien de ne pas perdre de temps. Allez
surveiller votre déjeuner.

Pendant que ma tante devisait ainsi avec Françoise, j'accompagnais mes parents à la
messe. Que je l'aimais, que je la revois bien, notre Église! Son vieux porche par lequel,
nous entrions, noir, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux
angles (de même que le bénitier où il nous conduisait) comme si le doux effleurement


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des mantes des paysannes entrant à l'église et de leurs doigts timides prenant de l'eau
bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la
pierre et l'entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre
laquelle elle bute tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la noble poussière
des abbés de Combray, enterrés là, faisait au choeur comme un pavage spirituel,
n'étaient plus elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le temps les avait rendues
douces et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre équarrissure qu'ici
elles avaient dépassées d'un flot blond, entraînant à la dérive une majuscule gothique en
fleurs, noyant les violettes blanches du marbre; et en deçà desquelles, ailleurs, elle
s'étaient résorbées, contractant encore l'elliptique inscription latine, introduisant un
caprice de plus dans la disposition de ces caractères abrégés, rapprochant deux lettres
d'un mot dont les autres avaient été démesurément distendues. Ses vitraux ne
chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil se montrait peu, de sorte que fît-il gris
dehors, on était sûr qu'il ferait beau dans l'église; l'un était rempli dans toute sa
grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes, qui, vivait là-haut,
sous un dais architectural, entre ciel et terre (et dans le reflet oblique et bleu duquel,
parfois les jours de semaine, à midi, quand il n'y a pas d'office - à l'un de ces rares
moments où l'église aérée, vacante, plus humaine, luxueuse, avec du soleil sur son riche
mobilier, avait l'air presque habitable comme le hall de pierre sculptée et de verre peint
d'un hôtel de style moyen âge - on voyait s'agenouiller un instant Mme Sazerat, posant
sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficelé de petits fours qu'elle venait de prendre chez
le pâtissier d'en face et qu'elle allait rapporter pour le déjeuner); dans un autre une
montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait avoir givré à
même la verrière qu'elle boursouflait de son trouble grésil comme une vitre à laquelle il
serait resté des flocons, mais des flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans
doute qui empourprait le retable de l'autel de tons si frais qu'ils semblaient plutôt posés
là momentanément par une lueur du dehors prête à s'évanouir que par des couleurs
attachées à jamais à la pierre); et tous étaient si anciens qu'on voyait çà et là leur
vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et montrer brillante, et usée
jusqu'à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Il y en avait un qui était un
haut compartiment divisé en une centaine de petits vitraux rectangulaires où dominait le
bleu, comme un grand jeu de cartes pareil à ceux qui devaient distraire le roi Charles VI;
mais soit qu'un rayon eût brillé, soit que mon regard en bougeant eût promené à travers
la verrière, tour à tour éteinte et rallumée, un mouvant et précieux incendie, l'instant
d'après elle avait pris l'éclat changeant d'une traîne de paon, puis elle tremblait et
ondulait en une pluie flamboyante et fantastique qui dégouttait du haut de la voûte


                                       46 / 344
sombre et rocheuse, le long des parois humides, comme si c'était dans la nef de quelque
grotte irisée de sinueuses stalactites que je suivais mes parents, qui portaient leur
paroissien; un instant après les petits vitraux en losange avaient pris la transparence
profonde, l'infrangible dureté de saphirs qui eussent été juxtaposés sur quelque immense
pectoral, mais derrière lesquels on sentait, plus aimé que toutes ces richesses, un sourire
momentané de soleil; il était aussi reconnaissable dans le flot bleu et doux dont il
baignait les pierreries que sur le pavé de la place ou la paille du marché; et, même à nos
premiers dimanches quand nous étions arrivés avant Pâques, il me consolait que la terre
fût encore nue et noire, en faisant épanouir; comme en un printemps historique et qui
datait des successeurs de saint Louis, ce tapis éblouissant et doré de myosotis en verre.

Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d'Esther (la tradition
voulait qu'on eût donné à Assuérus les traits d'un roi de France et à Esther ceux d'une
dame de Guermantes dont il était amoureux), auxquelles leurs douleurs, en fondant,
avaient ajouté une expression,, un relief, un éclairage: un peu de rose flottait aux lèvres
d'Esther au-delà du dessin de leur contour; le jaune de sa robe s'étalait si
onctueusement, si grassement, qu'elle en prenait une sorte, de consistance et s'enlevait
vivement sur l'atmosphère refoulée; et la verdure des arbres restée vive dans les parties
basses du panneau de soie et de laine, mais ayant "passé" dans le haut, faisait se
détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes,
dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d'un soleil
invisible. Tout cela et plus encore les objets précieux venus à l'église de personnages qui
étaient pour moi presque des personnages de légende (la croix d'or travaillée, disait-on,
par saint Éloi et donnée par Dagobert, le tombeau des fils de Louis le Germanique, en
porphyre et en cuivre émaillé), à cause de quoi je m'avançais dans l'église, quand nous
gagnions nos chaises, comme dans une vallée visitée des fées, où le paysan s'émerveille
de voir dans un rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable de leur passage
surnaturel, tout cela faisait d'elle pour moi quelque chose d'entièrement différent du
reste de la ville: un édifice occupant, si l'on peut dire, un espace à quatre dimensions - la
quatrième étant celle du Temps -, déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de
travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir non pas seulement
quelques mètres, mais des époques successives d'où il sortait victorieux; dérobant le
rude et farouche XIe siècle dans l'épaisseur de ses murs, d'où il n'apparaissait avec ses
lourds cintres bouchés et aveuglés de grossiers moellons que par la profonde entaille que
creusait prés du porche l'escalier du clocher, et, même là, dissimulé par les gracieuses
arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui comme de plus grandes



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soeurs, pour le cacher aux étrangers, se placent en souriant devant un jeune frère
rustre, grognon et mal vêtu; élevant dans le ciel au-dessus de la Place, sa tour qui avait
contemplé saint Louis et semblait le voir encore; et s'enfonçant avec sa crypte dans une
nuit mérovingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte obscure et puissamment
nervurée comme la membrane d'une immense chauve-souris de pierre, Théodore et sa
soeur nous éclairaient d'une bougie le tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel
une profonde valve - comme la trace d'un fossile - avait été creusée, disait-on "par une
lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque, s'était détachée d'elle-
même des chaînes d'or où elle était suspendue à la place de l'actuelle abside, et, sans
que le cristal se brisât, sans que la flamme s'éteignît, s'était enfoncée dans la pierre et
l'avait fait mollement céder sous elle".

L'abside de l'église de Combray, peut-on vraiment en parler? Elle était si grossière, si
dénuée de beauté artistique et même d'élan religieux. Du dehors, comme le croisement
des rues sur lequel elle donnait était en contrebas, sa grossière muraille s'exhaussait
d'un soubassement en moellons nullement polis, hérissés de cailloux, et qui n'avait rien
de particulièrement ecclésiastique, les verrières semblaient percées à une hauteur
excessive, et le tout avait plus l'air d'un mur de prison que d'église. Et certes, plus tard,
quand je me rappelais toutes les glorieuses absides que j'ai vues, il ne me serait jamais
venu à la pensée de rapprocher d'elles, l'abside de Combray. Seulement, un jour, au
détour d'une petite rue provinciale, j'aperçus, en face du croisement de trois ruelles, une
muraille fruste et surélevée, avec des verrières percées en haut et offrant le même
aspect asymétrique que l'abside de Combray. Alors je ne me suis pas demandé comme à
Chartres ou à Reims avec quelle puissance y était exprimé le sentiment religieux, mais je
me suis involontairement écrié:, "L'Église!"

L'église! Familière; mitoyenne, rue Saint-Hilaire, où était sa porte nord, de ses deux
voisines, la pharmacie de M. Rapin et la maison de Mme Loiseau, qu'elle touchait sans
aucune séparation; simple citoyenne de Combray qui aurait pu avoir son numéro dans la
rue si les rues de Combray avaient eu des numéros, et où il semble que le facteur aurait
dû s'arrêter le matin quand il faisait sa distribution, avant d'entrer chez Mme Loiseau et
en sortant de chez M. Rapin; il y avait pourtant entre elle et tout ce qui n'était pas elle
une démarcation que mon esprit n'a jamais pu arriver à franchir. Mme Loiseau avait beau
avoir à sa fenêtre des fuchsias, qui prenaient la mauvaise habitude de laisser leurs
branches courir toujours partout tête baissée, et dont les fleurs n'avaient rien de plus
pressé; quand elles étaient assez grandes, que d'aller rafraîchir leurs joues violettes et
congestionnées contre la sombre façade de l'église, les fuchsias ne devenaient pas sacrés


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pour cela pour moi; entre les fleurs et la pierre noircie, sur laquelle elles s'appuyaient, si
mes yeux ne percevaient pas d'intervalle, mon esprit réservait un abîme.

On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable à
l'horizon où Combray n'apparaissait pas encore; quand du train qui, la semaine de
Pâques, nous amenait de Paris, mon père l'apercevait qui filait tour à tour sur tous les
sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait: "Allons,
prenez les couvertures, on est arrivé." Et dans une des plus grandes promenades que
nous faisions de Combray, il y avait un endroit où la route resserrée débouchait tout à
coup sur un immense plateau fermé à l'horizon par, des forêts déchiquetées que
dépassait seule la fine pointe du clocher de Saint-Hilaire, mais si mince, si rose, qu'elle
semblait seulement rayée sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à ce paysage, à
ce tableau rien que de nature, cette petite marque d'art, cette unique indication
humaine. Quand on se rapprochait et qu'on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée
et à demi détruite qui, moins haute, subsistait à côté de lui, on était frappé surtout du
ton rougeâtre et sombre des pierres; et, par un matin brumeux d'automne, on aurait dit,
s'élevant au-dessus du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la
couleur de la vigne vierge.

Souvent sur la place, quand nous rentrions, ma grand'mère me faisait, arrêter pour le
regarder. Des fenêtres de sa tour, placées deux par deux les unes au-dessus. des autres,
avec cette juste et originale proportion, dans les distances qui ne donne pas de la beauté
et de la dignité qu'aux visages humains, il lâchait, laissait tomber à intervalles réguliers
des volées de corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient en criant, comme si les
vieilles pierres qui, les laissaient s'ébattre sans paraître les voir, devenues tout d'un coup
inhabitables et dégageant un principe d'agitation infinie, les avait frappés et repoussés.
Puis, après avoir rayé en tous sens le velours violet de l'air du soir, brusquement calmés
ils revenaient s'absorber dans la tour; de néfaste redevenue propice, quelques-uns çà et
là, ne semblant pas bouger, mais happant peut-être quelque insecte, sur la pointe d'un
clocheton, comme une mouette arrêtée avec l'immobilité d'un pêcheur à la crête d'une
vague. Sans trop savoir pourquoi, ma grand'mère trouvait au clocher de Saint-Hilaire
cette absence de vulgarité, de prétention, de mesquinerie, qui lui faisait aimer et croire
riches d'une influence bienfaisante la nature, quand la main de l'homme ne l'avait pas,
comme faisait le jardinier de ma grand'tante, rapetissée, et les oeuvres de génie. Et sans
doute, toute partie de l'église qu'on apercevait la distinguait de tout autre édifice par une
sorte de pensée qui lui était infuse, mais c'était dans son clocher qu'elle semblait prendre
conscience d'elle-même, affirmer une existence individuelle et responsable. C'était lui qui


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parlait pour elle. Je crois surtout que; confusément, ma grand'mère trouvait au clocher
de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix au monde, l'air naturel et l'air distingué.
Ignorante en architecture, elle disait: "Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez,
il n'est peut-être pas beau dans les règles, mais sa vieille figure bizarre me plaît. Je suis
sûre que s'il jouait du piano, il ne jouerait pas sec." Et en le regardant, en suivant des
yeux la douce tension, l'inclinaison fervente de ses pentes de pierre qui se rapprochaient
en s'élevant comme des mains jointes qui prient, elle s'unissait si bien à l'effusion de la
flèche, que son regard semblait s'élancer avec elle; et en même temps elle souriait
amicalement aux vieilles pierres usées dont le couchant n'éclairait plus que le faîte et qui,
à partir du moment où elles entraient dans cette zone ensoleillée, adoucies par la
lumière, paraissaient tout d'un coup montées bien plus haut, lointaines, comme un chant
repris "en voix de tête" une octave au-dessus.

C'était le clocher de Saint-Hilaire qui donnait à toutes les occupations, à toutes les
heures, à tous les points de vue de la ville, leur figure, leur couronnement, leur
consécration. De ma chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait été
recouverte d'ardoises; mais quand le dimanche, je les voyais, par une chaude matinée
d'été, flamboyer comme un soleil noir, je me disais: "Mon Dieu! neuf heures! il faut se
préparer pour aller à la grand'messe si je veux avoir le temps d'aller embrasser tante
Léonie avant", et je savais exactement la couleur qu'avait le soleil sur la place, la chaleur
et la poussière du marché, l'ombre que faisait le store du magasin où maman entrerait
peut-être avant la messe, dans une odeur de toile écrue, faire emplette de quelque
mouchoir que lui ferait montrer, en cambrant la taille, le patron qui, tout en se préparant
à fermer, venait d'aller dans l'arrière-boutique passer sa veste du dimanche et se
savonner les mains qu'il avait l'habitude, toutes les cinq minutes, même dans les
circonstances les plus mélancoliques, de frotter l'une contre l'autre d'un air d'entreprise,
de partie fine et de réussite.

Quand après la messe, on entrait dire à Théodore d'apporter une brioche plus grosse que
d'habitude parce que nos cousins avaient profité du beau temps pour venir de Thiberzy
déjeuner avec nous, on avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une
plus grande brioche    bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil,
piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu. Et le soir, quand je rentrais de promenade et
pensais au moment où il faudrait tout à l'heure dire bonsoir à ma mère et ne plus la voir,
il était au contraire, si doux, dans la journée finissante, qu'il avait l'air d'être posé et
enfoncé comme un coussin de velours brun sur le ciel pâli qui avait cédé sous sa
pression, s'était creusé légèrement pour lui faire sa place et refluait: sur ses bords; et les


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cris des oiseaux qui tournaient autour de lui semblaient accroître son silence, élancer
encore sa flèche et lui donner quelque chose d'ineffable.

Même dans les courses qu'on avait à faire derrière l'église, là où on ne la voyait pas, tout
semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là entre les maisons, peut-être plus
émouvant encore quand il apparaissait ainsi sans l'église. Et certes, il y en a bien
d'autres qui sont plus beaux vus de cette façon, et j'ai dans mon souvenir des vignettes
de clochers dépassant les toits, qui ont un autre caractère d'art que celles que
composaient les tristes rues de Combray. Je n'oublierai jamais dans une curieuse ville de
Normandie voisine de Balbec, deux charmants hôtels du XVIIIe siècle, qui me sont à
beaucoup d'égards chers et vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du beau
jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique d'une église qu'ils
cachent s'élance, ayant l'air de terminer; de surmonter leurs façades, mais d'une
manière si différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu'on voit bien qu'elle
n'en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels elle est prise sur la
plage, la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé
d'émail. Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je sais une fenêtre
où on voit après un premier, un second et même un troisième plan faits des toits
amoncelés de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans
les plus nobles "épreuves" qu'en tire l'atmosphère, d'un noir décanté de cendres, laquelle
n'est autre que le dôme Saint-Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère de
certaines vues de Rome par Piranesi. Mais comme dans aucune de ces petites gravures,
avec quelque goût que ma mémoire ait pu les exécuter, elle ne put mettre ce que j'avais
perdu depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considérer une chose comme
un spectacle, mais y croire comme en un être sans équivalent, aucune d'elles ne tient
sous sa dépendance toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces
aspects du clocher de Combray dans les rues qui sont derrière l'église. Qu'on le vît à cinq
heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi, à
gauche, surélevant brusquement d'une cime isolée la ligne de faîte des toits; que, si au
contraire on voulait entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat, on suivît des yeux
cette ligne redevenue basse après la descente de son autre versant en sachant qu'il
faudrait tourner à la deuxième rue après le clocher; soit qu'encore, poussant plus loin, si
on allait à la gare, on le vît obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces
nouvelles comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution; ou que, des
bords de la Vivonne; l'abside musculeusement ramassée et remontée par la perspective
semblât jaillir de l'effort que le clocher faisait pour lancer sa flèche au coeur du ciel;



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c'était toujours à lui qu'il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les
maisons d'un pinacle inattendu, levé devant moi comme le doigt de Dieu dont le corps
eût été caché dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle. Et
aujourd'hui encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que
je connais mal, un passant qui m'a "mis dans mon chemin" me montre au loin, comme
un point de repère, tel beffroi d'hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son
bonnet ecclésiastique au coin d'une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire
puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et
disparue, le passant, s'il se retourne pour s'assurer que je ne m'égare pas, peut, à son
étonnement, m'apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course
obligée, reste là, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me
souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l'oubli qui s'assèchent et se
rebâtissent; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l'heure quand je lui
demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue...mais...
c'est dans mon coeur...

En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin qui, retenu à Paris par
sa profession d'ingénieur, ne pouvait, en dehors des grandes vacances, venir à sa
propriété de Combray que du samedi soir au lundi matin. C'était un de ces hommes qui,
en dehors d'une carrière scientifique où ils ont d'ailleurs brillamment réussi, possèdent
une culture toute différente, littéraire, artistique, que leur spécialisation professionnelle
n'utilise pas et dont profite leur conversation. Plus lettrés que bien des littérateurs (nous
ne savions pas à cette époque queM. Legrandin eût une certaine réputation comme
écrivain et nous fûmes très étonnés de voir qu'un musicien célèbre avait composé une
mélodie sur des vers de lui), doués de plus de "facilité" que bien des peintres, ils
s'imaginent que la vie qu'ils mènent n'est pas celle qui leur aurait convenu et apportent à
leurs occupations positives soit une insouciance mêlée de fantaisie, soit une application
soutenue et hautaine, méprisante, amère et consciencieuse. Grand, avec une belle
tournure, un visage pensif et fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et
désenchanté, d'une politesse raffinée, causeur comme nous n'en avions jamais entendu,
il était aux yeux de ma famille, qui le citait toujours en exemple, le type de l'homme
d'élite; prenant la vie de la façon la plus noble et la plus délicate. Ma grand'mère lui
reprochait seulement de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas
avoir dans son langage     le naturel qu'il y avait dans ses cravates lavallière toujours
flottantes, dans son veston droit presque d'écolier. Elle s'étonnait aussi des tirades
enflammées qu'il entamait souvent contre l'aristocratie, la vie mondaine, le snobisme,



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"certainement le péché auquel pense saint Paul quand il parle du péché pour lequel il n'y
a pas de rémission".

L'ambition mondaine était un sentiment que ma grand'mère était si incapable de
ressentir et presque de comprendre qu'il lui paraissait bien inutile de mettre tant d'ardeur
à la flétrir. De plus, elle ne trouvait pas de très bon goût que M. Legrandin dont la soeur
était mariée près de Balbec avec un gentilhomme bas-normand se livrât à des attaques
aussi violentes contre les nobles, allant jusqu'à reprocher à la Révolution de ne les avoir
pas tous guillotinés.

- Salut, amis! nous disait-il en venant à notre rencontre. Vous êtes heureux d'habiter
beaucoup ici; demain il faudra que je rentre à Paris, dans ma niche. Oh! ajoutait-il, avec
ce sourire doucement ironique et déçu, un peu distrait, qui lui était particulier, certes il y
a dans ma maison toutes les choses inutiles. Il n'y manque que le nécessaire, un grand
morceau de ciel comme ici. Tâchez de garder toujours un morceau de ciel au-dessus de
votre vie, petit garçon, ajoutait-il en se tournant vers moi. Vous avez une jolie âme,
d'une qualité rare, une nature d'artiste, ne la laissez pas manquer de ce qu'il lui faut!

Quand, à notre retour, ma tante nous faisait demander si Mme Goupil était arrivée en
retard à la messe; nous étions incapables de la renseigner. En revanche nous ajoutions à
son trouble en lui disant qu'un peintre travaillait dans l'église à copier le vitrail de Gilbert
le Mauvais. Françoise, envoyée aussitôt chez l'épicier, était revenue bredouille par la
faute de l'absence de Théodore à qui sa double profession de chantre ayant une part de
l'entretien de l'église, et de garçon épicier donnait, avec des relations dans tous les
mondes, un savoir universel.

- Ah! soupirait ma tante, je voudrais que ce soit déjà l'heure d'Eulalie. Il n'y a vraiment
qu'elle qui pourra me dire cela.

Eulalie était une fille boiteuse, active et sourde qui s'était "retirée" après la mort de Mme
de la Bretonnerie où elle avait été en place depuis son enfance et qui avait pris à côté de
l'église une chambre d'où elle descendait tout le temps soit aux offices, soit, en dehors
des offices, dire une petite prière ou donner un coup de main à Théodore; le reste du
temps elle allait voir des personnes malades comme ma tante Léonie à qui elle racontait
ce qui s'était passé à la messe ou aux vêpres. Elle ne dédaignait pas d'ajouter quelque
casuel à la petite rente que lui servait la famille de ses anciens maîtres en allant de
temps en temps visiter le linge du curé ou de quelque autre personnalité marquante du
monde clérical de Combray. Elle portait au-dessus d'une mante de drap noir un petit
béguin blanc, presque de religieuse, et une maladie de peau. donnait à une partie de ses


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joues et à son nez recourbé les tons rose vif de la balsamine. Ses visites étaient la
grande distraction de ma tante Léonie qui ne recevait plus guère personne d'autre, en
dehors de M. le Curé. Ma tante avait peu à peu évincé tous les autres visiteurs parce
qu'ils avaient le tort à ses yeux de rentrer tous dans l'une ou l'autre des deux catégories
de gens qu'elle détestait. Les uns, les pires et dont elle s'était débarrassée les premiers,
étaient ceux qui lui conseillaient de ne pas "s'écouter" et professaient, fût-ce
négativement et en ne la manifestant que par certains silences de désapprobation ou par
certains sourires de doute, la doctrine subversive qu'une petite promenade au soleil et un
bon bifteck saignant (quand elle gardait quatorze heures sur l'estomac deux méchantes
gorgées d'eau de Vichy! ) lui feraient plus de bien que son lit et ses médecines. L'autre
catégorie se composait des personnes qui avaient l'air de croire qu'elle était plus
gravement malade qu'elle ne pensait, qu'elle était aussi gravement malade qu'elle le
disait. Aussi, ceux qu'elle avait laissés monter après quelques hésitations et sur les
officieuses instances de Françoise et qui, au cours de leur visite, avaient montré combien
ils étaient indignes de la faveur qu'on leur faisait en risquant timidement un: "Ne croyez-
vous pas que si vous vous secouiez un peu par un beau temps", ou qui, au contraire,
quand elle leur avait dit: "Je suis bien bas, bien bas, c'est la fin, mes pauvres amis", lui
avaient répondu: "Ah! quand on n'a pas la santé! Mais vous pouvez durer encore comme
ça", ceux-là, les uns comme les autres, étaient sûrs de ne plus jamais être reçus. Et si
Françoise s'amusait de l'air épouvanté de ma tante quand de son lit elle avait aperçu
dans la rue du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait l'air de venir chez elle ou
quand elle avait entendu un coup de sonnette, elle riait encore bien plus, et comme d'un
bon tour, des ruses toujours victorieuses de ma tante pour arriver à les faire congédier et
de leur mine déconfite en s'en retournant sans l'avoir vue, et, au fond, admirait sa
maîtresse qu'elle jugeait supérieure à tous ces gens puisqu'elle ne voulait pas les
recevoir. En somme, ma tante exigeait à la fois qu'on l'approuvât dans son régime, qu'on
la plaignît pour ses souffrances et qu'on la rassurât sur son avenir.

C'est à quoi Eulalie excellait. Ma tante pouvait lui dire vingt fois en une minute: "C'est la
fin, ma pauvre Eulalie", vingt fois Eulalie répondait: "Connaissant votre maladie comme
vous la connaissez, madame Octave, vous irez à cent ans, comme me disait hier encore
Mme Sazerin." (Une des plus fermes croyances d'Eulalie, et que le nombre imposant des
démentis apportés par l'expérience n'avait pas suffi à entamer, était que Mme Sazerat
s'appelait Mme Sazerin. )

- Je ne demande pas à aller à cent ans, répondait ma tante, qui préférait ne pas voir
assigner à ses jours un terme précis.


                                        54 / 344
Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire ma tante sans la fatiguer,
ses visites qui avaient lieu régulièrement tous les         dimanches, sauf empêchement
inopiné, étaient pour ma tante un plaisir dont la perspective l'entretenait ces jours-là
dans un état agréable d'abord, mais bien vite douloureux comme une faim excessive,
pour peu qu'Eulalie fût en retard. Trop prolongée, cette volupté d'attendre Eulalie
tournait en supplice, ma tante ne cessait de regarder l'heure, bâillait, se sentait des
faiblesses. Le coup de sonnette d'Eulalie, s'il arrivait tout à la fin de la journée, quand
elle ne l'espérait plus, la faisait presque se trouver mal. En réalité, le dimanche, elle ne
pensait qu'à cette visite et sitôt le déjeuner fini, Françoise avait hâte que nous quittions
la salle à manger pour qu'elle pût monter "occuper" ma tante. Mais (surtout à partir du
moment où les beaux jours s'installaient à Combray) il y avait bien longtemps que
l'heure altière de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire qu'elle armoriait des douze
fleurons momentanés de sa couronne sonore avait retenti autour de notre table, auprès
du pain bénit venu lui aussi familièrement en sortant de l'église, quand nous étions
encore assis devant les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur et
surtout par le repas. Car, au fond permanent d'oeufs, de côtelettes, de pommes de terre,
de confitures, de biscuits, qu'elle ne nous annonçait même plus, Françoise ajoutait -
selon les travaux des champs et des vergers, le fruit de la marée, les hasards du
commerce, les politesses des voisins et son propre génie, et si bien que notre menu,
comme ces quatre-feuilles qu'on sculptait au XIIIe siècle au portail des cathédrales,
reflétait un peu le rythme des saisons et des épisodes de la vie -: une barbue parce que
la marchande lui en avait garanti la fraîcheur, une dinde parce qu'elle en avait vu une
belle au marché de Roussainville-le-Pin, des cardons à la moelle parce qu'elle ne nous en
avait pas encore fait de cette manière-là, un gigot rôti parce que le grand air creuse et
qu'il avait bien le temps de descendre d'ici sept heures, des épinards pour changer, des
abricots parce que c'était encore une rareté, des groseilles parce que dans quinze jours il
n'y en aurait plus, des framboises que M. Swann avait apportées exprès, des cerises, les
premières qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans qu'il n'en donnait plus, du
fromage à la crème que j'aimais bien autrefois, un gâteau aux amandes parce qu'elle
l'avait commandé la veille, une brioche parce que c'était notre tour de l'offrir. Quand tout
cela était fini, composée expressément pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon
père qui était amateur, une crème au chocolat, inspiration, attention personnelle de
Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme une oeuvre de circonstance où elle
avait mis tout son talent. Celui qui eût refusé d'en goûter en disant: "J'ai fini, je n'ai plus
faim", se serait immédiatement ravalé au rang de ces goujats qui, même dans le présent
qu'un artiste leur fait d'une de ses oeuvres, regardent au Poids et à la matière alors que


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n'y valent que l'intention et la signature. Même en laisser une seule goutte dans le plat
eût témoigné de la même impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du
compositeur.

Enfin ma mère me disait: "Voyons, ne reste pas ici indéfiniment, monte dans ta chambre
si tu as trop chaud dehors, mais va d'abord prendre l'air un instant pour ne pas lire en
sortant de table." J'allais m'asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée,
comme un font gothique, d'une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief
mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans dossier ombragé d'un lilas,
dans ce petit coin du jardin qui s'ouvrait par une porte de service sur la rue du Saint-
Esprit et de la terre peu soignée duquel s'élevait par deux degrés, en saillie de la maison,
et comme une construction indépendante, l'arrière-cuisine. On apercevait son dallage
rouge et luisant comme du porphyre. Elle avait moins l'air de l'antre de Françoise que
d'un petit temple de Vénus. Elle regorgeait des offrandes du crémier, du fruitier, de la
marchande de légumes, venus parfois de hameaux assez lointains pour lui dédier les
prémices de leurs champs. Et son faîte était toujours couronné du roucoulement d'une
colombe.

Autrefois, je ne m'attardais pas dans le bois consacré qui l'entourait, car, avant de
monter lire, j'entrais dans le petit cabinet de repos que mon oncle Adolphe, un frère de
mon grand-père, ancien militaire qui avait pris sa retraite comme commandant, occupait
au rez-de-chaussée, et qui, même quand les fenêtres ouvertes laissaient entrer la
chaleur, sinon les rayons du soleil qui atteignaient rarement jusque-là, dégageait
inépuisablement cette odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et ancien régime, qui
fait rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons de chasse
abandonnés. Mais depuis nombre d'années je n'entrais plus dans le cabinet de mon oncle
Adolphe, ce dernier ne venant plus à Combray à cause d'une brouille qui était survenue
entre lui et ma famille, par ma faute, dans les circonstances suivantes:

Une ou deux fois par mois, à Paris, on m'envoyait lui faire une visite, comme il finissait
de déjeuner, en simple vareuse, servi par son domestique en veste de travail de coutil
rayé violet et blanc. Il se plaignait en ronchonnant que je n'étais, pas venu depuis
longtemps, qu'on l'abandonnait; il m'offrait un massepain ou une mandarine, nous
traversions un salon dans lequel on ne s'arrêtait jamais, où on ne faisait jamais de feu,
dont les murs étaient ornés de moulures dorées, les plafonds peints d'un bleu qui
prétendait imiter le ciel et les meubles capitonnés en satin comme chez mes grands-
parents, mais jaune; puis nous passions dans ce qu'il appelait son cabinet de "travail"
aux murs duquel étaient accrochées de ces gravures représentant sur fond noir une


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déesse charnue et rose conduisant un char, montée sur un globe, ou une étoile au front,
qu'on aimait sous le Second Empire parce qu'on leur trouvait un air pompéien, puis qu'on
détesta, et qu'on recommence à aimer pour une seule et même raison, malgré les autres
qu'on donne, et qui est qu'elles ont l'air Second Empire. Et je restais avec mon oncle
jusqu'à ce que son valet de chambre vînt lui demander, de la part du cocher, pour quelle
heure celui-ci devait atteler. Mon oncle se plongeait alors dans une méditation qu'aurait
craint de troubler d'un seul mouvement son valet de chambre émerveillé, et dont il
attendait avec curiosité le résultat, toujours identique. Enfin, après une hésitation
suprême, mon oncle prononçait infailliblement ces mots: "Deux heures et quart", que le
valet de chambre répétait avec étonnement, mais sans discuter: "Deux heures et quart?
bien... je vais le dire..."

A cette époque j'avais l'amour du théâtre, amour platonique, car mes parents ne
m'avaient encore jamais permis d'y aller, et je me représentais d'une façon si peu exacte
les plaisirs qu'on y goûtait que je n'étais pas éloigné de croire que chaque spectateur
regardait comme dans un stéréoscope un décor qui n'était que pour lui, quoique
semblable au millier d'autres que regardait, chacun pour soi, le reste des spectateurs.

Tous les matins je courais jusqu'à la colonne Morris pour voir les spectacles qu'elle
annonçait. Rien n'était plus désintéressé et plus heureux que les rêves offerts à mon
imagination par chaque pièce annoncée et qui étaient conditionnés à la fois par les
images inséparables des mots qui en composaient le titre et aussi de la couleur des
affiches encore humides et boursouflées de colle sur lesquelles il se détachait. Si ce n'est
une de ces oeuvres étranges comme le Testament de César Girodot et Oedipe-Roi
lesquelles s'inscrivaient, non sur l'affiche verte de l'Opéra-Comique, mais sur l'affiche lie
de vin de la Comédie-Française, rien ne me paraissait plus différent de l'aigrette
étincelante et blanche des Diamants de la Couronne que le satin lisse et mystérieux du
Domino Noir, et, mes parents m'ayant dit que quand j'irais pour la première fois au
théâtre j'aurais à choisir entre ces deux pièces, cherchant à approfondir successivement
le titre de l'une et le titre de l'autre, puisque c'était tout ce que je connaissais d'elles,
pour tâcher de saisir en chacun le plaisir qu'il me promettait et de le comparer à celui
que recélait l'autre, j'arrivais à me représenter avec tant de force, d'une part une pièce
éblouissante et fière, de l'autre une pièce douce et veloutée, que j'étais aussi incapable
de décider laquelle aurait ma préférence, que si pour le dessert on m'avait donné à opter
entre du riz à l'Impératrice et de la crème au chocolat.

Toutes mes conversations avec mes camarades portaient sur ces acteurs dont l'art, bien
qu'il me fût encore inconnu, était la première forme, entre toutes celles qu'il revêt, sous


                                       57 / 344
laquelle se laissait pressentir par moi, l'Art. Entre la manière que l'un ou l'autre avait de
débiter, de nuancer une tirade, les différences les plus minimes me semblaient avoir une
importance incalculable. Et, d'après ce que l'on m'avait dit d'eux, je les classais par ordre
de talent, dans des listes que je me récitais toute la journée, et qui avaient fini par durcir
dans mon cerveau et par le gêner de leur inamovibilité.

Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois que pendant les classes je correspondais,
aussitôt que le professeur avait la tête tournée, avec un nouvel ami, ma première
question était toujours pour lui demander s'il était déjà allé au théâtre et s'il trouvait que
le plus grand acteur était bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, à son avis, Febvre ne
venait qu'après Thiron, ou Delaunay qu'après Coquelin, la soudaine motilité que
Coquelin, perdant la rigidité de la pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au
deuxième rang, et l'agilité miraculeuse, la féconde animation dont. se voyait doué
Delaunay pour reculer au quatrième, rendaient la sensation du fleurissement et de la vie
à mon cerveau assoupli et fertilisé.

Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant sortant un après-midi du
Théâtre-Français m'avait causé le saisissement et les souffrances de l'amour, combien le
nom d'une étoile flamboyant à la porte d'un théâtre, combien, à la glace d'un coupé qui
passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage d'une
femme que je pensais être peut-être une actrice, laissait en moi un trouble plus
prolongé, un effort impuissant et douloureux pour me représenter sa vie! Je classais par
ordre de talent les plus illustrés: Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet, Madeleine Brohan,
Jeanne Samary, mais toutes m'intéressaient. Or mon oncle en connaissait beaucoup, et
aussi des cocottes que je ne distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez
lui. Et si nous n'allions le voir qu'à certains jours c'est que les autres jours venaient des
femmes avec lesquelles sa famille n'aurait pas pu se rencontrer, du moins à soie avis à
elle, car, pour mon oncle, au contraire, sa trop grande facilité à faire à de jolies veuves
qui n'avaient peut-être jamais été mariées, à des comtesses de nom ronflant, qui n'était
sans doute qu'un nom de guerre, la politesse de les présenter à ma grand'mère ou même
à leur donner des bijoux de famille, l'avait déjà brouillé plus d'une fois avec mon grand-
père. Souvent, à un nom d'actrice qui venait dans la conversation, j'entendais mon père
dire à ma mère, en souriant: "Une amie de ton oncle", et je pensais que le stage que
peut-être pendant des années des hommes importants faisaient inutilement à la porte de
telle femme qui ne répondait pas à leurs lettres et les faisait chasser par le concierge de
son hôtel, mon oncle aurait pu en dispenser un gamin comme moi en le présentant chez
lui à l'actrice, inapprochable à tant d'autres, qui était pour lui une intime amie.


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Aussi, - sous le prétexte qu'une leçon qui avait été déplacée tombait maintenant si mal
qu'elle m'avait empêché plusieurs fois et m'empêcherait encore de voir mon oncle - un
jour, autre que celui qui était réservé aux visites que nous lui faisions, profitant de ce
que mes parents avaient déjeuné de bonne heure, je sortis et au lieu d'aller regarder la
colonne d'affiches, pour quoi on me laissait aller seul, je courus jusqu'à lui. Je remarquai
devant sa porte une voiture attelée de deux chevaux qui avaient aux oeillères un oeillet
rouge comme avait le cocher à sa boutonnière. De l'escalier j'entendis un rire et une voix
de femme, et dès que j'eus sonné, un silence, puis le bruit de portes qu'on fermait. Le
valet de chambre vint ouvrir, et en me voyant parut embarrassé, me dit que mon oncle
était très occupé, ne pourrait sans doute pas me recevoir, et, tandis qu'il allait pourtant
le prévenir, la même voix que j'avais entendue disait: "Oh, si! laisse-le entrer; rien
qu'une minute, cela m'amuserait tant. Sur la photographie qui est sur ton bureau, il
ressemble tant à sa maman, ta nièce, dont la photographie est à côté de la sienne, n'est-
ce pas? Je voudrais le voir rien qu'un instant, ce gosse."

J'entendis mon oncle grommeler, se fâcher, finalement le valet de chambre-me fit entrer.

Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que d'habitude; mon oncle avait
sa vareuse de tous les jours, mais en face de lui, en robe de soie rose avec un grand
collier de perles au cou, était assise une jeune femme qui achevait de manger une
mandarine. L'incertitude où j'étais s'il fallait dire madame ou mademoiselle me fit rougir
et n'osant pas tourner les yeux de son côté de peur d'avoir à lui parler, j'allai embrasser
mon oncle. Elle me regardait en souriant, mon oncle lui dit: "Mon neveu", sans lui dire
mon nom, ni me dire le sien, sans doute parce que, depuis les difficultés qu'il avait eues
avec mon grand-père, il tâchait autant que possible d'éviter tout trait d'union entre sa
famille et ce genre de relations.

Comme il ressemble à sa mère, dit-elle.

Mais vous n'avez jamais vu ma nièce qu'en photographie, dit vivement mon oncle d'un
ton bourru.

- Je vous demande pardon, mon cher ami, je l'ai croisée dans l'escalier l'année dernière
quand vous avez été si malade. Il est vrai que je ne l'ai vue que le temps d'un éclair et
que votre escalier est bien noir, mais cela m'a suffi pour l'admirer. Ce petit jeune homme
a ses beaux yeux et aussi ça, dit-elle, en traçant avec son doigt une ligne sur le bas de
son front. Est-ce que madame votre nièce porte le même nom que vous, ami? demanda-
t-elle à mon oncle.




                                       59 / 344
- Il ressemble surtout à son père, grogna mon oncle qui ne se souciait pas plus de faire
des présentations à distance en disant le nom de maman que d'en faire de près. C'est
tout à fait son père et aussi ma pauvre mère.

- Je ne connais pas son père, dit la dame en rose avec une légère inclinaison de la tête,
et je n'ai jamais connu votre pauvre mère, mon ami. Vous vous souvenez, c'est peu
après votre grand chagrin que nous nous sommes connus.

J'éprouvais une petite déception, car cette jeune dame ne différait pas des autres jolies
femmes que j'avais vues quelquefois dans ma famille, notamment de la fille d'un de nos
cousins chez lequel j'allais tous les ans le 1er janvier. Mieux habillée seulement, l'amie
de mon oncle avait le même regard vif et bon, elle avait l'air aussi franc et aimant. Je ne
lui trouvais rien de l'aspect théâtral que j'admirais dans les photographies d'actrices, ni
de l'expression diabolique qui eût été en rapport avec la vie qu'elle devait mener. J'avais
peine à croire que ce fût une cocotte et surtout je n'aurais pas cru que ce fût une cocotte
chic si je n'avais pas vu la voiture à deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je
n'avais pas su que mon oncle n'en connaissait que de la plus haute volée. Mais je me
demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son hôtel et ses bijoux
pouvait avoir du plaisir à manger sa fortune pour une personne qui avait l'air si simple et
comme il faut. Et pourtant en pensant à ce que devait être sa vie, l'immoralité m'en
troublait peut-être plus que si elle avait été concrétisée devant moi en une apparence
spéciale, - d'être ainsi invisible comme le secret de quelque roman, de quelque scandale
qui avait fait sortir de chez ses parents bourgeois et voué à tout le monde, qui avait fait
épanouir en beauté et haussé jusqu'au demi-monde et à la notoriété, celle que ses jeux
de physionomie, ses intonations de voix, pareils à tant d'autres que je connaissais déjà,
me faisaient malgré moi considérer comme une jeune fille de bonne famille, qui n'était
plus d'aucune famille.

On était passé dans le "cabinet de travail", et mon oncle, d'un air un peu gêné par ma
présence, lui offrit des cigarettes.

- Non, dit-elle, cher, vous savez que je suis habituée à celles que le Grand-duc m'envoie.
Je lui ai dit que vous en étiez jaloux. Et elle tira d'un étui des cigarettes couvertes
d'inscriptions étrangères et dorées. "Mais si, reprit-elle tout d'un coup, je dois avoir
rencontré- chez vous le père de ce jeune homme. N'est-ce pas votre neveu? Comment
ai-je pu l'oublier? Il a été tellement bon, tellement exquis pour moi", dit-elle d'un air
modeste et sensible. Mais en pensant à ce qu'avait pu être l'accueil rude, qu'elle disait
avoir trouvé exquis, de mon père, moi qui connaissais sa réserve et sa froideur, j'étais



                                        60 / 344
gêné, comme par une indélicatesse qu'il aurait commise, de cette inégalité entre la
reconnaissance excessive qui lui était accordée et son amabilité insuffisante. Il m'a
semblé plus tard que c'était un des côtés touchants du rôle de ces femmes oisives et
studieuses, qu'elles consacrent leur générosité, leur talent, un rêve disponible de beauté
sentimentale - car, comme les artistes, elles ne le réalisent pas, ne le font pas entrer
dans les cadres de l'existence commune - et un or qui leur coûte peu, à enrichir d'un
sertissage précieux et fin la vie fruste et mal dégrossie des hommes. Comme celle-ci,
dans le fumoir où mon oncle était en vareuse pour la recevoir, répandait son corps si
doux, sa robe de soie rose, ses perles, l'élégance qui émane de l'amitié d'un grand-duc,
de même elle avait pris quelque propos insignifiant de mon père, elle l'avait travaillé avec
délicatesse, lui avait donné un tour, une appellation précieuse et y enchâssant un de ses
regards d'une si belle eau, nuancé d'humilité et de gratitude, elle le rendait changé en
un bijou artiste, en quelque chose de "tout à fait exquis".

- Allons, voyons, il est l'heure que tu t'en ailles, me dit mon oncle.

Je me levai, j'avais une envie irrésistible de baiser la main de la dame en rose, mais il me
semblait que c'eût été quelque chose d'audacieux comme un enlèvement. Mon coeur
battait tandis que je me disais: "Faut-il le faire, faut-il ne pas le faire", puis je cessai de
me demander ce qu'il fallait faire pour pouvoir faire quelque chose. Et d'un geste aveugle
et insensé, dépouillé de toutes les raisons que je trouvais il y avait un moment en sa
faveur, je portai à mes lèvres la main qu'elle me tendait.

- Comme il est gentil! il est déjà galant, il a un petit oeil pour les femmes: il tient de son
oncle. Ce sera un parfait gentleman, ajouta-t-elle en serrant les dents pour donner à la
phrase un accent légèrement britannique. Est-ce qu'il ne pourrait pas venir une fois
prendre a cup of tea, comme disent nos voisins les Anglais? Il n'aurait qu'à m'envoyer un
"bleu" le matin.

Je ne savais pas ce que c'était qu'un "bleu". Je ne comprenais pas la moitié des mots que
disait la dame, mais la crainte que n'y fût cachée quelque question à laquelle il eût été
impoli de ne pas répondre m'empêchait de cesser de les écouter avec attention, et j'en
éprouvais une grande fatigue.

- Mais non, c'est impossible, dit mon oncle, en haussant les épaules, il est très tenu, il
travaille beaucoup. Il a tous les prix à son cours, ajouta-t-il, à voix basse pour que je
n'entende pas ce mensonge et que je n'y contredise pas. Qui sait? ce sera peut-être un
petit Victor Hugo, une espèce de Vaulabelle, vous savez.




                                        61 / 344
- J'adore les artistes, répondit la dame en rose, il n'y a qu'eux qui comprennent les
femmes... Qu'eux et les êtres d'élite comme vous. Excusez mon ignorance, ami. Qui est
Vaulabelle? Est-ce les volumes dorés qu'il y a dans la petite bibliothèque vitrée de votre
boudoir? Vous savez que vous m'avez promis de me les prêter, j'en aurai grand soin.

Mon oncle qui détestait prêter ses livres ne répondit rien et me conduisit jusqu'à
l'antichambre. Éperdu d'amour pour la dame en rose, je couvris de baisers fous les joues
pleines de tabac de mon vieil oncle, et tandis qu'avec assez d'embarras il me laissait
entendre sans oser me le dire ouvertement qu'il aimerait autant que je ne parlasse pas
de cette visite à mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux, que le souvenir de sa
bonté était en moi si fort que je trouverais bien un jour le moyen de lui témoigner ma
reconnaissance. Il était si fort en effet que deux heures plus tard, après quelques
phrases mystérieuses et qui ne me parurent pas donner à mes parents une idée assez
nette de la nouvelle importance dont j'étais doué, je trouvai plus explicite de leur
raconter dans les moindres détails la visite que je venais de faire. Je ne croyais pas ainsi
causer d'ennuis à mon oncle. Comment l'aurais-je cru, puisque je ne le désirais pas? Et
je ne pouvais supposer que mes parents trouveraient, du mal dans une visite où je n'en
trouvais pas. N'arrive-t-il pas tous les jours qu'un ami nous demande de ne pas manquer
de l'excuser auprès d'une femme à qui il a été empêché d'écrire, et que nous négligions
de le faire jugeant que cette personne, ne peut pas attacher d'importance à un silence
qui n'en a pas pour nous? Je m'imaginais, comme tout le monde, que le cerveau des
autres était un réceptacle inerte et docile, sans pouvoir de réaction spécifique sur ce
qu'on y introduisait; et je ne doutais pas qu'en déposant dans celui de mes parents la
nouvelle de la connaissance que mon oncle m'avait fait faire, je ne leur transmisse en
même temps, comme je le souhaitais, le jugement bienveillant que je portais sur cette
présentation. Mes parents malheureusement s'en remirent à des principes entièrement
différents de ceux que je leur suggérais d'adopter, quand ils voulurent apprécier l'action
de mon oncle. Mon père et mon grand-père eurent avec lui des explications violentes;
j'en fus indirectement informé. Quelques jours après, croisant, dehors mon oncle qui
passait en voiture découverte, je ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que
j'aurais voulu lui exprimer. A côté de leur immensité, je trouvai qu'un coup de chapeau
serait mesquin et pourrait faire supposer à mon oncle que je ne me croyais pas tenu
envers lui à plus qu'à une banale politesse. Je résolus de m'abstenir de ce geste
insuffisant et je détournai la tête. Mon oncle pensa que je suivais en cela les ordres de
mes parents, il ne le leur pardonna pas, et il est mort bien des années après sans
qu'aucun de nous l'ait jamais revu.



                                       62 / 344
Aussi je n'entrais plus dans le cabinet de repos maintenant fermé de mon oncle Adolphe,
et après m'être attardé aux abords de l'arrière-cuisine, quand Françoise, apparaissant sur
le parvis, me disait: "Je vais laisser ma fille de cuisine servir le café et monter l'eau
chaude, il faut que je me sauve chez Mme Octave", je me décidais à rentrer et montais
directement lire chez moi. La fille de cuisine était une personne morale, une institution
permanente à qui des attributions invariables assuraient une sorte de continuité et
d'identité, à travers la succession des formes passagères en lesquelles elle s'incarnait,
car nous n'eûmes jamais la même deux ans de suite. L'année où nous mangeâmes tant
d'asperges, la fille de cuisine habituellement chargée de les "plumer" était une pauvre
créature maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous arrivâmes à
Pâques, et on s'étonnait même que Françoise lui laissât faire tant de courses et de
besogne, car elle commençait à porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille,
chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraus la forme magnifique.
Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revêtent certaines des figures symboliques de
Giotto dont M. Swann m'avait donné des photographies. C'est lui-même qui nous l'avait
fait remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de cuisine, il nous
disait: "Comment va la Charité       de Giotto?" D'ailleurs elle-même, la pauvre fille,
engraissée par sa grossesse jusqu'à la figure, jusqu'aux joues qui tombaient droites et
carrées, ressemblait en effet assez à ces vierges fortes et hommasses, matrones plutôt,
dans lesquelles les vertus sont personnifiées à l'Arena. Et je me rends compte
maintenant que ces Vertus et ces Vices de Padoue lui ressemblaient encore d'une autre
manière. De même que l'image de cette fille était accrue par le symbole ajouté qu'elle
portait devant son ventre, sans avoir l'air d'en comprendre le sens, sans que rien dans
son visage en traduisit la beauté et l'esprit, comme un simple et pesant fardeau, de
même c'est sans paraître s'en douter que la puissante ménagère qui est représentée à
l'Arena au-dessous du nom "Caritas" et dont la reproduction était accrochée au mur de
ma salle d'études, à Combray, incarne cette vertu, c'est sans qu'aucune pensée de
charité semble avoir jamais pu être exprimée par son visage énergique et vulgaire. Par
une belle invention du peintre elle foule aux pieds les trésors de la terre, mais
absolument comme si elle piétinait des raisins pour en extraire le jus ou plutôt comme
elle aurait monté sur des sacs pour se hausser; et elle tend à Dieu son coeur enflammé,
disons mieux, elle le lui "passe", comme une cuisinière passe un tire-bouchon par le
soupirail de son sous-sol à quelqu'un qui le lui demande à la fenêtre du rez-de-chaussée.
L'Envie, elle, aurait eu davantage une certaine expression d'envie. Mais dans cette
fresque-là encore, le symbole tient tant de place et est représenté comme si réel, le
serpent qui siffle aux lèvres de l'Envie est si gros, il lui remplit si complètement sa


                                      63 / 344
bouche grande ouverte, que les muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le
contenir, comme ceux d'un enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que l'attention
de l'Envie - et la nôtre du même coup - tout entière concentrée sur l'action de ses lèvres,
n'a guère de temps à donner à d'envieuses pensées.

Malgré toute l'admiration que M. Swann professait pour ces figures de Giotto, je n'eus
longtemps aucun plaisir à considérer dans notre salle d'études, où on avait accroché les
copies qu'il m'en avait rapportées, cette Charité sans charité, cette Envie qui avait l'air
d'une planche illustrant seulement dans un livre de médecine la compression de la glotte
ou de la luette par une tumeur de la langue ou par l'introduction de l'instrument de
l'opérateur, une Justice, dont le visage grisâtre et mesquinement régulier était celui-là
même qui, à Combray, caractérisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches que je
voyais à la messe et dont plusieurs étaient enrôlées d'avance dans les milices de réserve
de l'Injustice. Mais plus tard j'ai compris que l'étrangeté saisissante, la beauté spéciale
de ces fresques tenait à la grande place que le symbole y occupait, et que le fait qu'il fût
représenté non comme un symbole puisque la pensée symbolisée n'était pas exprimée,
mais comme réel, comme effectivement subi ou matériellement manié, donnait à la
signification de l'oeuvre quelque chose de plus littéral et de plus précis,          à son
enseignement quelque chose de plus concret et de plus frappant. Chez la pauvre fille de
cuisine, elle aussi, l'attention n'était-elle pas sans cesse ramenée à son ventre par le
poids qui le tirait; et de même encore, bien souvent la pensée des agonisants est tournée
vers le côté effectif, douloureux, obscur, viscéral, vers cet envers de la mort qui est
précisément le côté qu'elle leur présente, qu'elle leur fait rudement sentir et qui
ressemble beaucoup plus à un fardeau qui les écrase, à une difficulté de respirer, à un
besoin de boire, qu'à ce que nous appelons l'idée de la mort.

Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue eussent en eux bien, de la réalité
puisqu'ils m'apparaissaient comme aussi vivants que la servante enceinte, et qu'elle-
même ne me semblait pas beaucoup moins allégorique. Et peut-être cette non-
participation (au moins apparente).de l'âme d'un être à la vertu qui agit par lui, a aussi
en dehors de sa valeur esthétique une réalité sinon psychologique, au moins, comme on
dit, physiognomonique. Quand plus tard j'ai eu l'occasion de rencontrer au cours de ma
vie, dans des couvents par exemple, des incarnations vraiment saintes de la charité
active, elles avaient généralement un air allègre, positif, indifférent et brusque de
chirurgien pressé, ce visage, où ne se lit aucune commisération, aucun attendrissement
devant la souffrance humaine, aucune crainte de la heurter, et qui est le visage sans
douceur, le visage antipathique et sublime, de la vraie bonté.


                                       64 / 344
Pendant que la fille de cuisine - faisant briller involontairement la supériorité de Françoise
comme l'Erreur, par le contraste, rend plus éclatant le triomphe de la Vérité - servait du
café qui, selon maman, n'était que de l'eau chaude, et montait ensuite dans nos
chambres de l'eau chaude qui était à peine tiède, je m'étais étendu sur mon lit, un livre à
la main, dans ma chambre qui protégeait en tremblant sa fraîcheur transparente et
fragile contre le soleil de l'après-midi derrière ses volets presque clos où un reflet de jour
avait pourtant trouvé moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile entre le
bois et le vitrage, dans un coin, comme un papillon posé. Il faisait à peine assez clair
pour lire, et la sensation de la splendeur de la lumière ne m'était donnée que par les
coups frappés dans la rue de la Cure par Camus (averti par Françoise que ma tante ne
"reposait pas" et qu'on pouvait faire du bruit) contre des caisses poussiéreuses, mais qui,
retentissant dans l'atmosphère sonore, spéciale aux temps chauds, semblaient faire voler
au loin des astres écarlates; et aussi par les mouches qui exécutaient devant moi, dans
leur petit concert, comme la musique de chambre de l'été: elle ne l'évoque pas à la façon
d'un air de musique humaine, qui, entendu par hasard à la belle saison, vous la rappelle
ensuite; elle est unie à l'été par un lien plus nécessaire: née des beaux jours, ne
renaissant qu'avec eux, contenant un peu de leur essence, elle n'en réveille pas
seulement l'image dans notre mémoire, elle en certifie le retour, la présence effective,
ambiante, immédiatement accessible.

Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au plein soleil de la rue ce que l'ombre est
au rayon, c'est-à-dire aussi lumineuse que lui, et offrait à mon imagination le spectacle
total de l'été dont mes sens, si j'avais été en promenade, n'auraient pu jouir que par
morceaux; et ainsi elle s'accordait bien à mon repos qui (grâce aux aventures racontées
par mes livres et qui venaient l'émouvoir) supportait, pareil au repos d'une main
immobile au milieu d'une eau courante, le choc et l'animation d'un torrent d'activité.

Mais ma grand'mère, même si le temps trop chaud s'était gâté, si un orage ou seulement
un grain était survenu, venait me supplier de sortir. Et ne voulant pas renoncer à ma
lecture, j'allais du moins la continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite
guérite en sparterie et en toile au fond de laquelle j'étais assis et me croyais caché aux
yeux des personnes qui pourraient venir faire visite à mes parents.

Et ma pensée n'était-elle pas aussi comme une autre crèche au fond de laquelle je
sentais que je restais enfoncé, même pour regarder ce qui se passait au dehors? Quand
je voyais un objet extérieur, la conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le
bordait d'un mince liséré spirituel qui m'empêchait de jamais toucher directement sa
matière; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle, comme


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un corps incandescent qu'on approche d'un objet mouillé ne touche pas son humidité
parce qu'il se fait toujours précéder d'une zone d'évaporation. Dans l'espèce d'écran
diapré d'états différents que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma
conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi-même
jusqu'à la vision tout extérieure de l'horizon que j'avais, au bout du jardin, sous les yeux,
ce qu'il y avait d'abord en moi de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui
gouvernait le reste, c'était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du
livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. Car, même si
je l'avais acheté à Combray, en l'apercevant devant l'épicerie Borange, trop distante de
la maison pour que Françoise pût s'y fournir comme chez Camus, mais mieux achalandée
comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans la mosaïque des brochures et
des livraisons qui revêtaient les deux vantaux de sa porte plus mystérieuse, plus semée
de pensées qu'une porte de cathédrale, c'est que je l'avais reconnu pour m'avoir été cité
comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui me paraissait à
cette époque détenir le secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi
incompréhensibles, dont la connaissance était le but vague mais permanent de ma
pensée.

Après   cette   croyance   centrale   qui,   pendant   ma   lecture,   exécutait   d'incessants
mouvements du dedans au dehors, vers la découverte de la vérité, venaient les émotions
que me donnait l'action à laquelle je prenais part, car ces après-midi-là étaient plus
remplis d'événements       dramatiques que ne l'est souvent toute une vie. C'était les
événements qui survenaient dans le livre que je lisais; il est vrai que les personnages
qu'ils affectaient n'étaient pas "réels", comme disait Françoise. Mais tous les sentiments
que nous font éprouver la joie ou l'infortune d'un personnage réel ne se produisent en
nous que par l'intermédiaire d'une image de cette joie ou de cette infortune; l'ingéniosité
du premier romancier consista à comprendre que dans l'appareil de nos émotions,
l'image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer
purement et simplement les personnages, réels serait un perfectionnement décisif. Un
être réel, si profondément que nous sympathisions avec lui, pour une grande part est
perçu par nos sens, c'est-à-dire nous reste opaque, offre un poids mort que notre
sensibilité ne peut soulever. Qu'un malheur le frappe, ce n'est qu'en une petite partie de
la notion totale que nous avons de lui que nous pourrons en être émus; bien plus, ce
n'est qu'en une partie de la notion totale qu'il a de soi, qu'il pourra l'être lui-même. La
trouvaille du romancier a été d'avoir l'idée de remplacer ces parties impénétrables à
l'âme par une quantité égale de parties immatérielles, c'est-à-dire que notre âme peut



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s'assimiler. Qu'importe dès lors que les actions, les émotions de ces êtres d'un nouveau
genre nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons faites nôtres, puisque
c'est en nous qu'elles se produisent, qu'elles tiennent sous leur dépendance, tandis que
nous tournons fiévreusement les pages du livre, la rapidité de notre respiration et
l'intensité de notre regard? Et une fois que le romancier nous a mis dans cet état, où
comme dans tous les états purement intérieurs toute émotion est décuplée, où son livre
va nous troubler à la façon d'un rêve mais d'un rêve plus clair que ceux que nous avons
en dormant et dont le souvenir durera davantage, alors, voici qu'il déchaîne en nous
pendant une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions
dans la vie des années à connaître quelques-uns, et dont les plus intenses ne nous
seraient jamais révélés parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous en ôte la
perception (ainsi notre coeur change, dans la vie, et c'est la pire douleur; mais nous ne
la connaissons que dans la lecture, en imagination: dans la réalité il change, comme
certains phénomènes de la nature se produisent, assez lentement pour que, si nous
pouvons constater successivement chacun de ses états différents, en revanche la
sensation même du changement nous soit épargnée). Déjà moins intérieur à mon corps
que cette vie des personnages, venait ensuite, à demi projeté devant moi, le paysage où
se déroulait l'action et qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande influence que
l'autre, que celui que j'avais sous les yeux quand je les levais du livre. C'est ainsi que
pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, j'ai eu, à cause du livre que je
lisais alors, la nostalgie d'un pays montueux et fluviatile, où je verrais beaucoup de
scieries et où, au fond de l'eau claire,   des morceaux de bois pourrissaient sous des
touffes de cresson: non loin montaient le long de murs bas des grappes de fleurs
violettes et rougeâtres. Et comme le rêve d'une femme qui m'aurait aimé était toujours
présent à ma pensée, ces étés-là ce rêve fut imprégné de la fraîcheur des eaux
courantes; et quelle que fût la femme que j'évoquais, des grappes de fleurs violettes et
rougeâtres   s'élevaient   aussitôt   de   chaque   côté   d'elle   comme    des   couleurs
complémentaires. Ce n'était pas seulement parce qu'une image dont nous rêvons reste
toujours marquée, s'embellit et bénéficie du reflet des couleurs étrangères qui par hasard
l'entourent dans notre rêverie; car ces paysages des livres que je lisais n'étaient pas pour
moi que des paysages plus vivement représentés à mon imagination que ceux que
Combray mettait sous mes yeux, mais qui eussent été analogues. Par le choix qu'en
avait fait l'auteur, par la foi avec laquelle ma pensée allait au-devant de sa parole comme
d'une révélation, ils me semblaient être - impression que ne me donnait guère le pays où
je me trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la correcte fantaisie du



                                       67 / 344
jardinier que méprisait ma grand'mère - une part véritable de la Nature elle-même, digne
d'être étudiée et approfondie.

Si mes parents m'avaient permis, quand je lisais un livre, d'aller visiter la région qu'il
décrivait, j'aurais cru faire un pas inestimable dans la conquête de la vérité. Car si on a la
sensation d'être toujours entouré de son âme, ce n'est pas comme d'une prison
immobile: plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan pour la
dépasser, pour atteindre à l'extérieur, avec une sorte de découragement, en entendant
toujours autour de soi cette sonorité identique qui n'est pas écho du dehors, mais
retentissement d'une vibration interne. On cherche à retrouver dans les choses,
devenues par là précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur elles; on est déçu en
constatant qu'elles semblent dépourvues dans la nature du charme qu'elles devaient,
dans notre pensée, au voisinage de certaines idées; parfois on convertit toutes les forces
de cette âme en habileté, en splendeur, pour agir sur des êtres dont nous sentons bien
qu'ils sont situés en dehors de nous et que nous ne les atteindrons jamais. Aussi, si
j'imaginais toujours autour de la femme que j'aimais les lieux que je désirais le plus
alors, si j'eusse voulu que ce fût elle qui me les fît visiter, qui m'ouvrît l'accès d'un
monde inconnu, ce n'était pas par le hasard d'une simple association de pensée; non
c'est que mes rêves de voyage et d'amour n'étaient que des moments - que je sépare
artificiellement aujourd'hui comme si je pratiquais des sections à des hauteurs différentes
d'un jet d'eau irisé et en apparence immobile - dans un même et infléchissable
jaillissement de toutes les forces de ma vie.

Enfin en continuant à suivre du dedans au dehors les états simultanément juxtaposés
dans ma conscience, et avant d'arriver jusqu'à l'horizon réel qui les enveloppait, je
trouve des plaisirs d'un autre genre, celui d'être bien assis, de sentir la bonne odeur de
l'air, de ne pas être dérangé par une visite; et, quand une heure sonnait au clocher de
Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par morceau ce qui de l'après-midi était déjà
consommé, jusqu'à ce que j'entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total
et après lequel le long silence qui le suivait semblait faire commencer dans le ciel bleu
toute la partie qui m'était encore concédée pour lire jusqu'au bon dîner qu'apprêtait
Françoise et qui me réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, à la
suite de son héros. Et à chaque heure il me semblait que c'était quelques instants
seulement auparavant que la précédente avait sonné; la plus récente venait s'inscrire
tout près de l'autre dans le ciel et je ne pouvais croire que soixante minutes eussent tenu
dans ce petit arc bleu qui était compris entre leurs deux marques d'or. Quelquefois même
cette heure prématurée sonnait deux coups de plus que la dernière; il y en avait donc


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une que je n'avais pas entendue, quelque chose qui avait eu lieu n'avait pas eu lieu pour
moi; l'intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à
mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d'or sur la surface azurée du silence. Beaux
après-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidés
par moi des incidents médiocres de mon existence personnelle que j'y avais remplacés
par une vie d'aventures et d'aspirations étranges au sein d'un pays arrosé d'eaux vives,
vous m'évoquez encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez en effet pour
l'avoir peu à peu contournée et enclose - tandis que je progressais dans ma lecture et
que tombait la chaleur du jour - dans le cristal successif, lentement changeant et
traversé de feuillages, de vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.

Quelquefois j'étais tiré de ma lecture, dès le milieu de l'après-midi, par la fille du
jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur son passage un oranger, se
coupant un doigt, se cassant une dent et criant: "Les voilà, les voilà!" pour que Françoise
et moi nous accourions et ne manquions rien du spectacle. C'était les jours où, pour des
manoeuvres de garnison, la troupe traversait Combray, prenant généralement la rue
Sainte-Hildegarde. Tandis que nos domestiques assis en rang sur des chaises en dehors
de la grille regardaient les promeneurs dominicaux de Combray et se faisaient voir d'eux,
la fille du jardinier par la fente que laissaient entre elles deux maisons lointaines de
l'avenue de la Gare, avait aperçu l'éclat des casques. Les domestiques avaient rentré
précipitamment leurs chaises, car quand les cuirassiers défilaient rue Sainte-Hildegarde,
ils en remplissaient toute la largeur, et le galop des chevaux rasait les maisons, couvrant
les trottoirs submergés comme des berges qui offrent un lit trop étroit à un torrent
déchaîné.

- Pauvres enfants, disait Françoise à peine arrivée à la grille et déjà en larmes; pauvre
jeunesse qui sera fauchée comme un pré; rien que              d'y penser j'en suis choquée,
ajoutait-elle en mettant la main sur son coeur, là où elle avait reçu ce choc.

- C'est beau, n'est-ce pas, madame Françoise, de voir des jeunes gens qui ne tiennent
pas à la vie? disait le jardinier pour la faire "monter". Il n'avait pas parlé en vain:

- De ne pas tenir à la vie? Mais à quoi donc qu'il faut tenir, si ce n'est pas à la vie, le seul
cadeau que le bon Dieu ne fasse jamais deux fois. Hélas! mon Dieu! C'est pourtant vrai
qu'ils n'y tiennent pas! Je les ai vus en 70; ils n'ont plus peur de la mort, dans ces
misérables guerres; c'est ni plus ni moins des fous; et puis ils ne valent plus la corde
pour les pendre, ce n'est pas des hommes, c'est des lions. (Pour Françoise la
comparaison d'un homme à un lion, qu'elle prononçait li-on, n'avait rien de flatteur.)



                                        69 / 344
La rue Sainte-Hildegarde tournait trop court pour qu'on pût voir venir de loin, et c'était
par cette fente entre les deux maisons de l'avenue de la Gare qu'on apercevait toujours
de nouveaux casques courant et brillant au soleil. Le jardinier aurait voulu savoir s'il y en
avait encore beaucoup, à passer, et il avait soif car le soleil tapait. Alors tout d'un coup
sa fille s'élançait comme d'une place assiégée, faisait une sortie, atteignait l'angle de la
rue, et après avoir bravé cent fois la mort, venait nous rapporter, avec une carafe de
coco, la nouvelle qu'ils étaient bien un mille qui venaient sans arrêter du côté de Thiberzy
et de Méséglise. Françoise, et le jardinier, réconciliés, discutaient sur la conduite à tenir
en cas de guerre:

- Voyez-vous, Françoise, disait le jardinier, la révolution vaudrait mieux, parce que quand
on la déclare il n'y a que ceux qui veulent partir, qui y vont.

- Ah! oui, au moins je comprends cela, c'est plus franc. Le jardinier croyait qu'à la
déclaration de guerre on arrêtait tous les chemins de fer.

- Pardi, pour pas qu'on se sauve, disait Françoise.

Et le jardinier: "Ah! ils sont malins", car il n'admettait pas que la guerre ne fût pas une
espèce de mauvais tour que l'État essayait de jouer au peuple et que, si on avait eu le
moyen de le faire, il n'est pas une seule personne qui n'eût filé.

Mais Françoise se hâtait de rejoindre ma tante, je retournais à mon livre, les
domestiques se réinstallaient devant la porte à regarder tomber la poussière et l'émotion
qu'avaient soulevées les soldats. Longtemps après que l'accalmie était venue, un flot
inaccoutumé de promeneurs noircissait encore les rues de Combray. Et devant chaque
maison, même celles où ce n'était pas l'habitude, les domestiques ou même les maîtres,
assis et regardant, festonnaient le seuil d'un liséré capricieux et sombre comme celui des
algues et des coquilles dont une forte marée laisse le crêpe et la broderie au rivage,
après qu'elle s'est éloignée.

Sauf ces jours-là, je pouvais d'habitude, au contraire, lire tranquille. Mais l'interruption et
le commentaire qui furent apportés une fois par une visite de Swann à la lecture que
j'étais en train de faire du livre d'un auteur tout nouveau pour moi, Bergotte, eut cette
conséquence que, pour longtemps, ce ne fut plus sur un mur décoré de fleurs violettes
en quenouille, mais sur un fond tout autre, devant le portail d'une cathédrale gothique,
que se détacha désormais l'image d'une des femmes dont je rêvais.

J'avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par un de mes camarades plus
âgé que moi et pour qui j'avais une grande admiration, Bloch. En m'entendant lui avouer



                                        70 / 344
mon admiration pour la Nuit d'Octobre, il avait fait éclater un rire bruyant comme une
trompette et m'avait dit: "Défie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur de Musset.
C'est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre brute. Je dois confesser,
d'ailleurs, que lui et même le nommé Racine ont fait chacun dans leur vie un vers assez
bien rythmé, et qui a pour lui, ce qui est selon moi le mérite suprême, de ne signifier
absolument rien. C'est: "La blanche Oloossone et la blanche Camyre " et "La fille de
Minos et de Pasiphaé ". Ils m'ont été signalés à la décharge de ces deux malandrins par
un article de mon très cher maître, le Père Leconte, agréable aux Dieux immortels. A
propos voici un livre que je n'ai pas le temps de lire en ce moment qui est recommandé,
paraît-il, par cet immense bonhomme. Il tient, m'a-t-on dit, l'auteur, le sieur Bergotte,
pour un coco des plus subtils; et bien qu'il fasse preuve, des fois, de mansuétudes assez
mal explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces proses lyriques, et
si le gigantesque assembleur de rythmes qui a écrit Bhagavat et le Lévrier de Magnus a
dit vrai, par Apollon, tu goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l'Olympos." C'est
sur un ton sarcastique qu'il m'avait demandé de l'appeler "cher maître" et qu'il m'appelait
lui-même ainsi. Mais en réalité nous prenions un certain plaisir à ce jeu, étant encore
rapprochés de l'âge où on croit qu'on crée ce qu'on nomme.

Malheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec Bloch et en lui demandant des
explications, le trouble où il m'avait jeté quand il m'avait dit que les beaux vers (à moi
qui n'attendais d'eux rien de moins que la révélation de la vérité) étaient d'autant plus
beaux qu'ils ne signifiaient rien du tout. Bloch en effet ne fut pas réinvité à la maison. Il y
avait d'abord été bien accueilli. Mon grand-père, il est vrai, prétendait que chaque fois
que je me liais avec un de mes camarades plus qu'avec les autres et que je l'amenais
chez nous, c'était toujours un juif, ce qui ne lui eût pas déplu en principe - même son
ami Swann était d'origine juive - s'il n'avait trouvé que ce n'était pas d'habitude parmi les
meilleurs que je le choisissais. Aussi quand j'amenais un nouvel ami il était bien rare qu'il
ne fredonnât pas: "O Dieu de nos Pères" de la Juive ou , bien "Israël, romps ta chaîne",
ne chantant que l'air naturellement (Ti la lam ta lam, talim), mais j'avais peur que mon
camarade ne le connût et ne rétablît les paroles.

Avant de les avoir vus, rien qu'en entendant leur nom qui, bien souvent, n'avait rien de
particulièrement israélite, il devinait seulement l'origine juive de ceux de mes amis qui
l'étaient en effet, mais même ce qu'il y avait quelquefois de fâcheux dans leur famille.

- Et comment, s'appelle-t-il ton ami qui vient ce soir?

- Dumont, grand-père.



                                        71 / 344
- Dumont! Oh! je me méfie.

Et il chantait:

Archers, faites bonne garde!

Veillez sans trêve et sans bruit .

Et après nous avoir posé adroitement quelques questions plus précises, il s'écriait: "A la
garde! A la garde!" ou, si c'était le patient lui-même, déjà arrivé qu'il avait forcé à son
insu, par un interrogatoire dissimulé, à confesser ses origines, alors, pour nous montrer
qu'il n'avait plus aucun doute, il se contentait de nous regarder en fredonnant
imperceptiblement:

De ce timide Israélite

Quoi, vous guidez ici les pas!

ou:

Champs paternels, Hébron, douce vallée.

ou encore:

Oui, je suis de la race élue.

Ces petites manies de mon grand-père n'impliquaient aucun sentiment malveillant à
l'endroit de mes camarades. Mais Bloch avait déplu à mes parents pour d'autres raisons.
Il avait commencé par agacer mon père, qui, le voyant mouillé, lui avait dit avec intérêt:

- Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc? est-ce qu'il a plu? Je n'y comprends rien,
le baromètre était excellent.

Il n'en avait tiré que cette réponse:

- Monsieur, je ne puis absolument vous dire s'il a plu. Je vis si résolument en dehors des
contingences physiques que mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier.

- Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, m'avait dit mon père quand Bloch fut parti.
Comment! il ne peut même pas me dire le temps qu'il fait! Mais il n'y a rien de plus
intéressant! C'est un imbécile.

- Puis Bloch avait déplu à ma grand'mère parce que, après le déjeuner, comme elle disait
qu'elle était un peu souffrante, il avait étouffé un sanglot et essuyé des larmes.

- Comment veux-tu que ça soit sincère, me dit-elle, puisqu'il ne me connaît pas; ou bien
alors il est fou.


                                        72 / 344
Et enfin il avait mécontenté tout le monde parce que, étant venu déjeuner une heure et
demie en retard et couvert de boue, au lieu de s'excuser, il avait dit:

- Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de l'atmosphère ni par les
divisions conventionnelles du temps. Je réhabiliterais volontiers l'usage de la pipe
d'opium et du kriss malais, mais j'ignore celui de ces instruments infiniment plus
pernicieux et d'ailleurs platement bourgeois, la montre et le parapluie.

Il serait malgré tout revenu à Combray. Il n'était pas pourtant l'ami que mes parents
eussent souhaité pour moi; ils avaient fini par penser que les larmes que lui avait fait
verser l'indisposition de ma grand'mère n'étaient pas feintes; mais ils savaient d'instinct
ou par expérience que les élans de notre sensibilité ont peu d'empire sur la suite de nos
actes et la conduite de notre vie, et que le respect des obligations morales, la fidélité aux
amis, l'exécution d'une oeuvre, l'observance d'un régime, ont un fondement plus sûr
dans des habitudes aveugles que dans ces transports momentanés, ardents et stériles.
Ils auraient préféré pour moi à Bloch des compagnons qui ne me donneraient pas plus
qu'il n'est convenu d'accorder à ses amis, selon les règles de la morale bourgeoise; qui
ne m'enverraient pas inopinément une corbeille de fruits parce qu'ils auraient ce jour-là
pensé à moi avec tendresse, mais qui, n'étant pas capables de faire pencher en ma
faveur la juste balance des devoirs et des exigences de l'amitié sur un simple
mouvement de leur imagination et de leur sensibilité, ne la fausseraient pas davantage à
mon préjudice. Nos torts même font difficilement départir de ce qu'elles nous doivent ces
natures dont ma grand'tante était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec
une nièce à qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le testament où elle lui
laissait toute sa fortune, parce que c'était sa plus proche parente et que cela "se devait".

Mais j'aimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir, les problèmes insolubles que
je me posais à propos de la beauté dénuée de signification de la fille de Minos et de
Pasiphaé me fatiguaient davantage et me rendaient plus souffrant que n'auraient fait de
nouvelles conversations avec lui, bien que ma mère les jugeât pernicieuses. Et on l'aurait
encore reçu à Combray si, après ce dîner, comme il venait de m'apprendre - nouvelle qui
plus tard eut beaucoup d'influence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus
malheureuse - que toutes les femmes ne pensaient qu'à l'amour et qu'il n'y en a pas dont
on ne pût vaincre les résistances, il ne m'avait assuré avoir entendu dire de la façon la
plus certaine que ma grand'tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été
publiquement entretenue. Je ne pus me tenir de répéter ces propos à mes parents, on le
mit à la porte quand il revint, et quand je l'abordai, ensuite dans la rue, il fut
extrêmement froid pour moi.


                                       73 / 344
Mais au sujet de Bergotte il avait dit vrai.

Les premiers jours, comme un air de musique dont on raffolera, mais qu'on ne distingue
pas encore, ce que je devais tant aimer dans son style ne m'apparut pas. Je ne pouvais
pas quitter le roman que je lisais de lui, mais me croyais seulement intéressé par le
sujet, comme dans ces premiers moments de l'amour où on va tous les jours retrouver
une femme à quelque réunion, à quelque divertissement par les agréments desquels on
se croit attiré. Puis je remarquai les expressions rares, presque archaïques qu'il aimait
employer à certains moments où un flot caché d'harmonie, un prélude intérieur, soulevait
son style; et c'était aussi à ces moments-là qu'il se mettait à parler du "vain songe de la
vie", de "l'inépuisable torrent des belles apparences", du "tourment stérile et délicieux de
comprendre et d'aimer", des "émouvantes effigies qui anoblissent à jamais la façade
vénérable et charmante des cathédrales", qu'il exprimait toute une philosophie nouvelle
pour moi par de merveilleuses images dont on aurait dit que c'était elles qui avaient,
éveillé ce chant de harpes qui s'élevait alors et à l'accompagnement duquel elles
donnaient quelque chose de sublime. Un de ces passages de Bergotte, le troisième ou le
quatrième que j'eusse isolé du reste, me donna une joie incomparable à celle que j'avais
trouvée au premier, une joie que je me sentis éprouver en une région plus profonde de
moi-même, plus unie, plus vaste, d'où les obstacles et les séparations semblaient avoir
été enlevés. C'est que, reconnaissant alors ce même goût pour les expressions rares,
cette même effusion musicale, cette même philosophie idéaliste qui avait déjà été les
autres fois, sans que je m'en rendisse compte, la cause de mon plaisir, je n'eus plus
l'impression d'être en présence d'un morceau particulier d'un certain livre de Bergotte,
traçant à la surface de ma pensée une figure purement linéaire, mais plutôt du "morceau
idéal" de Bergotte, commun à tous ses livres et auquel tous les passages analogues qui
venaient se confondre avec lui auraient donné une sorte d'épaisseur, de volume, dont
mon esprit semblait agrandi.

Je n'étais pas tout à fait le seul admirateur de Bergotte; il était aussi l'écrivain préféré
d'une amie de ma mère qui était très lettrée; enfin pour lire son dernier livre paru, le
docteur du Boulbon faisait attendre ses malades; et ce fut de son cabinet de
consultation, et d'un parc voisin de Combray, que s'envolèrent quelques-unes des
premières graines de cette prédilection pour Bergotte, espèce si rare alors, aujourd'hui
universellement répandue, et dont on trouve partout en Europe, en Amérique, jusque
dans le moindre village, la fleur idéale et commune. Ce que l'amie de ma mère et, paraît-
il, le docteur du Boulbon aimaient surtout dans les livres de Bergotte c'était comme moi,
ce même flux mélodique, ces expressions anciennes, quelques autres très simples et


                                        74 / 344
connues, mais pour lesquelles la place où il les mettait en lumière semblait révéler de sa
part un goût particulier; enfin, dans les passages tristes, une certaine brusquerie, un
accent presque rauque. Et sans doute lui-même devait sentir que là étaient ses plus
grands charmes. Car dans les livres qui suivirent, s'il avait rencontré quelque grande
vérité, ou le nom d'une célèbre cathédrale, il interrompait son récit et dans une
invocation, une apostrophe, une longue prière, il donnait un libre cours à ces effluves qui
dans ses premiers ouvrages restaient intérieurs à sa prose, décelés seulement alors par
les ondulations de la surface, plus douces peut-être encore, plus harmonieuses quand
elles étaient ainsi voilées et qu'on n'aurait pu indiquer d'une manière précise où naissait,
où expirait leur murmure. Ces morceaux auxquels il se complaisait étaient nos morceaux
préférés. Pour moi, je les savais par coeur. J'étais déçu quand il reprenait le fil de son
récit. Chaque fois qu'il parlait de quelque chose dont la beauté m'était restée jusque-là
cachée, des forêts de pins, de la grêle, de Notre-Dame de Paris, d'Athalie ou de Phèdre, il
faisait dans une image exploser cette beauté jusqu'à moi. Aussi sentant combien il y
avait de parties de l'univers que ma perception infirme ne distinguerait pas s'il ne les
rapprochait de moi, j'aurais voulu posséder une opinion de lui, une métaphore de lui, sur
toutes choses, surtout sur celles que j'aurais l'occasion de voir moi-même, et entre
celles-là, particulièrement sur d'anciens monuments français et certains paysages
maritimes, parce que l'insistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait qu'il les
tenait pour riches de signification et de beauté. Malheureusement sur presque toutes
choses j'ignorais son opinion. Je ne doutais pas qu'elle ne fût entièrement différente des
miennes, puisqu'elle descendait d'un monde inconnu vers lequel je cherchais à m'élever:
persuadé que mes pensées eussent paru pure ineptie à cet esprit parfait, j'avais
tellement fait table rase de toutes, que quand par hasard il m'arriva d'en rencontrer,
dans tel de ses livres, une que j'avais déjà eue moi-même, mon coeur se gonflait comme
si un dieu dans sa bonté me l'avait rendue, l'avait déclarée légitime et belle. Il arrivait
parfois qu'une page de lui disait les mêmes choses que j'écrivais souvent la nuit à ma
grand'mère et à ma mère quand je ne pouvais pas dormir, si bien que cette page de
Bergotte avait l'air d'un recueil d'épigraphes pour être placées en tète de mes lettres.
Même plus tard quand je commençai de composer un livre, certaines phrases dont la
qualité ne suffit pas pour me décider à le continuer, j'en retrouvai l'équivalent dans
Bergotte. Mais ce n'était qu'alors, quand je les lisais dans son oeuvre, que je pouvais en
jouir; quand c'était moi qui les composais, préoccupé qu'elles reflétassent exactement ce
que j'apercevais dans ma pensée, craignant de ne pas "faire ressemblant", j'avais bien le
temps de me demander si ce que j'écrivais était agréable! Mais en réalité il n'y avait que
ce genre de phrases, ce genre d'idées que j'aimais vraiment. Mes efforts inquiets et


                                        75 / 344
mécontents étaient eux-mêmes une             marque d'amour, d'amour sans plaisir mais
profond. Aussi quand tout d'un coup je trouvais de telles phrases dans l'oeuvre d'un
autre, c'est-à-dire sans plus avoir de scrupules, de sévérité, sans avoir à me tourmenter,
je me laissais enfin aller avec délices au goût que j'avais pour elles, comme un cuisinier
qui pour une fois où il n'a pas à faire la cuisine trouve enfin le temps d'être gourmand Un
jour, ayant rencontré dans un livre de Bergotte, à propos d'une vieille servante, une
plaisanterie que le magnifique et le solennel langage de l'écrivain rendait encore plus
ironique, mais qui était la même que j'avais souvent faite à ma grand'mère en parlant de
Françoise, une autre fois où je vis qu'il ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces
miroirs de la vérité qu'étaient ses ouvrages une remarque analogue à celle que j'avais eu
l'occasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur Françoise et M. Legrandin
qui étaient certes de celles que j'eusse le plus délibérément sacrifiées à Bergotte,
persuadé qu'il les trouverait sans intérêt), il me sembla soudain que mon humble vie et
les royaumes du vrai n'étaient pas aussi séparés que j'avais cru, qu'ils coïncidaient même
sur certains points, et de confiance et de joie je pleurai sur les pages de l'écrivain comme
dans les bras d'un père retrouvé.

D'après ses livres j'imaginais Bergotte comme un vieillard faible et déçu qui avait perdu
des enfants et ne s'était jamais consolé. Aussi je lisais, je chantais intérieurement sa
prose, plus dolce, plus lento peut-être qu'elle n'était écrite, et la phrase la plus simple
s'adressait à moi avec une intonation attendrie. Plus que tout j'aimais sa philosophie, je
m'étais dansé à elle pour toujours. Elle me rendait impatient d'arriver à l'âge où
j'entrerais au collège, dans la classé appelée Philosophie. Mais je ne voulais pas qu'on y
fît autre chose que vivre uniquement par la pensée de Bergotte, et si l'on m'avait dit que
les métaphysiciens auxquels je m'attacherais alors ne lui ressembleraient en rien, j'aurais
ressenti le désespoir d'un amoureux qui veut aimer pour la vie et à qui on parle des
autres maîtresses qu'il aura plus tard.

Un dimanche, pendant ma lecture au jardin, je fus dérangé par Swann qui venait voir
mes parents.

- Qu'est-ce que vous lisez, on peut regarder? Tiens, du Bergotte? Qui donc vous a
indiqué ses ouvrages?

Je lui dis que c'était Bloch.

- Ah! oui, ce garçon que j'ai vu une fois ici, qui ressemble tellement au portrait de
Mahomet II par Bellini. Oh! c'est frappant, il a les mêmes sourcils circonflexes, le même
nez recourbé, les mêmes pommettes saillantes. Quand il aura une barbiche ce sera la


                                          76 / 344
même personne. En tous cas il a du goût, car Bergotte est un charmant esprit. En voyant
combien j'avais l'air d'admirer Bergotte, Swann qui ne parlait jamais des gens qu'il
connaissait fit, par bonté, une exception et me dit:

- Je le connais beaucoup, si cela pouvait vous faire plaisir qu'il écrive un mot en tête de
votre volume, je pourrais le lui demander.

Je n'osai pas accepter, mais posai à Swann des questions sur Bergotte. "Est-ce que vous
pourriez me dire quel est l'acteur qu'il préfère?"

- L'acteur, je ne sais pas. Mais je sais qu'il n'égale aucun artiste homme à la Berma qu'il
met au-dessus de tout. L'avez-vous entendue?

- Non Monsieur, mes parents ne me permettent pas d'aller au théâtre.

- C'est malheureux. Vous devriez leur demander. La Berma dans Phèdre, dans le Cid, ce
n'est qu'une actrice si vous voulez, mais vous savez, je ne crois pas beaucoup à la
"hiérarchie!" des arts (et je remarquai, comme cela m'avait souvent frappé dans ses
conversations avec les soeurs de ma grand'mère, que quand il parlait de choses
sérieuses, quand il employait une expression qui semblait impliquer une opinion sur un
sujet important, il avait soin de l'isoler dans une intonation spéciale, machinale et
ironique, comme s'il l'avait mise entre guillemets, semblant ne pas vouloir la prendre à
son compte, et dire "la hiérarchie, vous savez, comme disent les gens ridicules". Mais
alors, si c'était un ridicule, pourquoi disait-il la hiérarchie? ). Un instant après il ajouta:
"Cela vous donnera une vision aussi noble que n'importe quel chef-d'oeuvre, je ne sais
pas moi... que - et il se mit à rire - "les Reines de Chartres!" Jusque-là cette horreur
d'exprimer sérieusement son opinion m'avait paru quelque chose qui devait être élégant
et parisien et qui s'opposait au dogmatisme provincial des soeurs de ma grand'mère; et
je soupçonnais aussi que c'était une des formes de l'esprit dans la coterie où vivait
Swann et où, par réaction sur le lyrisme des générations antérieures, on réhabilitait à
l'excès les petits faits précis, réputés vulgaires autrefois, et on proscrivait les "phrases".
Mais maintenant je trouvais quelque chose de choquant dans cette attitude de Swann en
face des choses. Il avait l'air de ne pas oser avoir une opinion et de n'être tranquille que
quand il pouvait donner méticuleusement des renseignements précis. Mais il ne se
rendait donc pas compte que c'était professer l'opinion, postuler que l'exactitude de ces
détails avait de l'importance. Je repensai alors à ce dîner où j'étais si triste parce que
maman ne devait pas monter dans ma chambre et où il avait dit que les bals chez la
princesse de Léon n'avaient aucune importance. Mais c'était pourtant à ce genre de
plaisirs qu'il employait sa vie. Je trouvais tout cela contradictoire. Pour quelle autre vie


                                        77 / 344
réservait-il de dire enfin sérieusement ce qu'il pensait des choses, de formuler des
jugements qu'il pût ne pas mettre entre guillemets, et de ne plus se livrer avec une
politesse pointilleuse à des occupations dont il professait en même temps qu'elles sont
ridicules? Je remarquai aussi dans la façon dont Swann me parla de Bergotte quelque
chose qui en revanche ne lui était pas particulier, mais au contraire était dans ce temps-
là commun à tous les admirateurs de l'écrivain, à l'amie de ma mère, au docteur du
Boulbon. Comme Swann, ils disaient de Bergotte: "C'est                   un charmant esprit, si
particulier, il a une façon à lui de dire les choses un peu cherchée, mais si agréable. On
n'a pas besoin de voir la signature, on reconnaît tout de suite que c'est de lui". Mais
aucun n'aurait été jusqu'à dire: "C'est un grand écrivain, il a un grand talent," Ils ne
disaient même pas qu'il avait du talent. Ils ne le disaient pas parce qu'ils ne le savaient
pas. Nous sommes très longs à reconnaître dans la physionomie particulière d'un nouvel
écrivain le modèle qui porte le nom de "grand talent" dans notre musée des idées
générales. Justement parce que cette physionomie est nouvelle, nous ne la trouvons pas
tout à fait ressemblante à ce que nous appelons talent. Nous disons plutôt originalité,
charme, délicatesse, force; et puis un jour nous nous rendons compte que c'est
justement tout cela le talent.

- Est-ce qu'il y a des ouvrages de Bergotte où il ait parlé de la Berma? demandai-je à M.
Swann.

- Je crois dans sa petite plaquette sur Racine mais elle doit être épuisée. Il y a peut-être
eu cependant une réimpression. Je m'informerai. Je peux d'ailleurs demander à Bergotte
tout ce que vous voulez, il n'y a pas de semaine dans l'année où il ne dîne à la maison.
C'est le grand ami de ma fille. Ils vont ensemble visiter les vieilles villes, les cathédrales,
les châteaux.

Comme     je    n'avais   aucune   notion    sur   la   hiérarchie   sociale,   depuis   longtemps
l'impossibilité que mon père trouvait à ce que, nous fréquentions Mme et Mlle Swann
avait eu plutôt pour effet, en me faisant imaginer entre elles et nous de grandes
distances, de leur donner à mes yeux du prestige. Je regrettai que ma mère ne se teignît
pas les cheveux et ne se mît pas de rouge aux lèvres comme j'avais entendu dire par
notre voisine Mme Sazerat que Mme Swann le faisait pour plaire non à son mari, mais à
M. de Charlus, et je pensais que nous, devions être pour, elle un objet de mépris, ce qui
me peinait surtout à cause de Mlle Swann qu'on m'avait dit être une si jolie petite fille et
à laquelle je rêvais souvent en lui prêtant chaque fois un même visage arbitraire et
charmant. Mais quand j'eus appris ce jour-là, que Mlle Swann était un être d'une
condition si rare, baignant comme dans son élément naturel au milieu de tant de


                                            78 / 344
privilèges, que quand elle demandait à ses parents s'il y avait quelqu'un à dîner, on lui
répondait par ces syllabes remplies de lumière, par le nom de ce convive d'or qui n'était
pour elle qu'un vieil ami de sa famille: Bergotte; que, pour elle, la causerie intime à
table, ce qui correspondait à ce qu'était pour moi la conversation de ma grand'tante,
c'étaient des paroles de Bergotte sur tous ces sujets qu'il n'avait pu aborder dans ses
livres, et sur lesquels j'aurais voulu l'écouter rendre ses oracles; et qu'enfin, quand elle
allait visiter des villes, il cheminait à côté d'elle, inconnu et glorieux, comme les dieux qui
descendaient au milieu des mortels, alors je sentis, en même temps que le prix d'un être
comme Mlle Swann, combien je lui paraîtrais grossier et ignorant, et j'éprouvai              si
vivement la douceur et l'impossibilité qu'il y aurait pour moi à être son ami; que je fus
rempli à la fois de désir et de désespoir. Le plus souvent maintenant quand je pensais à
elle, je la voyais devant le porche d'une cathédrale, m'expliquant la signification des
statues, et, avec un sourire qui disait du bien de moi, me présentant comme son ami, à
Bergotte. Et toujours le charme de toutes les idées que faisaient naître en moi les
cathédrales, le charme des coteaux de l'Ile-de-France et des plaines de la Normandie
faisait refluer ses reflets sur l'image que je me formais de Mlle Swann: c'était être tout
prêt à l'aimer. Que nous croyions qu'un être participe à une vie inconnue où son amour
nous ferait pénétrer, c'est, de tout ce qu'exige l'amour pour naître, ce à quoi il tient le
plus, et qui lui fait faire bon marché du reste. Même les femmes qui prétendent ne juger
un homme Que sur son Physique, voient en ce physique l'émanation d'une vie spéciale.
C'est pourquoi elles aiment les militaires, les pompiers; l'uniforme les rend, moins
difficiles pour le visage; elles croient baiser sous la cuirasse un coeur différent,
aventureux et doux; et un jeune souverain, un prince héritier, pour faire les plus
flatteuses conquêtes, dans les pays étrangers qu'il visite, n'a pas besoin du profil régulier
qui serait peut-être indispensable à un coulissier.

Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grand'tante n'aurait pas compris que je fisse en
dehors du dimanche, jour où il est défendu de s'occuper à rien de sérieux et où elle ne
cousait pas (un jour de semaine, elle m'aurait dit "comment tu t'amuses encore à lire, ce
n'est pourtant pas dimanche" en donnant au mot amusement le sens d'enfantillage et de
perte de temps), ma tante Léonie devisait avec Françoise en attendant l'heure d'Eulalie.
Elle lui annonçait qu'elle venait de voir passer Mme Goupil "sans parapluie, avec la robe
de soie qu'elle s'est fait faire à Châteaudun. Si elle a loin à aller avant vêpres elle
pourrait bien la faire saucer"

- Peut-être, peut-être (ce qui signifiait peut-être non), disait Françoise pour ne pas
écarter définitivement la possibilité d'une alternative plus favorable.


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- Tiens, disait ma tante en se frappant le front, cela me fait penser que je n'ai point su si
elle était arrivée à l'église après l'élévation. Il faudra que je pense à le demander à
Eulalie... Françoise; regardez-moi ce nuage noir derrière le clocher et ce mauvais soleil
sur les ardoises, bien sûr que la journée ne se passera pas sans pluie. Ce n'était pas
possible que ça reste comme ça, il faisait trop chaud. Et le plus tôt sera le mieux, car
tant que l'orage n'aura pas éclaté, mon eau de Vichy ne descendra pas, ajoutait ma tante
dans l'esprit de qui le désir de hâter la descente de l'eau de Vichy l'emportait infiniment
sur la crainte de voir Mme Goupil gâter sa robe.

- Peut-être peu être.

- Et c'est que; quand il pleut sur la place, il n'y a pas grand abri. Comment, trois heures?
s'écriait tout à coup ma tante en pâlissant, mais alors les vêpres sont commencées, j'ai
oublié ma pepsine! Je comprends maintenant pourquoi mon eau de Vichy me restait, sur
l'estomac.

Et se précipitant sur un livre de messe relié en velours violet, monté d'or, et d'où, dans
sa hâte, elle laissait s'échapper de ces images, bordées d'un bandeau de dentelle de
papier jaunissante, qui marquent les pages des fêtes, ma tante, tout en avalant ses
gouttes, commençait à lire au plus vite les textes sacrés dont l'intelligence lui était
légèrement obscurcie par l'incertitude de savoir si, prise aussi longtemps après l'eau de
Vichy, la pepsine serait encore capable de la rattraper et de la faire descendre. "Trois
heures, c'est incroyable ce que le temps passe!"

Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l'avait heurté, suivi d'une ample chute
légère comme de grains de sable qu'on eût laissés tomber d'une fenêtre au-dessus, puis
la chute s'étendant, se réglant, adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale,
innombrable, universelle: c'était la pluie.

- Eh bien! Françoise, qu'est-ce que je disais? Ce que cela tombe! Mais je crois que j'ai
entendu le grelot de la porte du jardin, allez donc voir qui est-ce qui peut être dehors par
un temps pareil.

Françoise revenait.

- C'est Mme Amédée (ma grand'mère) qui a dit qu'elle allait faire un tour. Ça pleut
pourtant fort.

- Cela ne me surprend point, disait ma tante en levant les yeux au ciel. J'ai toujours dit
qu'elle n'avait point l'esprit fait comme tout le monde. J'aime mieux que ce soit elle, que
moi qui soit dehors en ce moment.


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- Mme Amédée, c'est toujours tout l'extrême des autres, disait Françoise avec douceur,
réservant pour le moment où elle serait seule avec les autres domestiques de dire qu'elle
croyait ma grand'mère un peu "piquée".

- Voilà le salut passé! Eulalie ne viendra plus, soupirait ma tante; ce sera le temps qui lui
aura fait peur.

- Mais il n'est pas cinq heures, madame Octave, il n'est que quatre heures et demie.

- Que quatre heures et demie? et j'ai été obligée de relever les petits rideaux pour avoir
un méchant rayon de jour. A quatre heures et demie! Huit jours avant les Rogations! Ah!
ma pauvre Françoise! il faut que le bon Dieu soit bien en, colère après nous. Aussi, le
monde d'aujourd'hui en fait trop! Comme disait mon pauvre Octave, on a trop oublié le
bon Dieu et il se venge.

Une vive rougeur animait les joues de ma tante, c'était Eulalie. Malheureusement, à
peine venait-elle d'être introduite que Françoise rentrait et avec un sourire qui avait pour
but de se mettre elle-même à l'unisson de la joie qu'elle ne doutait pas que ses paroles
allaient causer à ma tante, articulant les syllabes pour montrer que, malgré l'emploi du
style indirect, elle rapportait, en bonne domestique, les paroles mêmes dont avait daigné
se servir le visiteur:

- M. le Curé serait enchanté, ravi, si Mme Octave ne repose pas et pouvait le recevoir. M.
le Curé ne veut pas déranger. M. le Curé est en bas, j'y ai dit d'entrer dans la salle.

En réalité, les visites du curé ne faisaient pas à ma tante un aussi grand plaisir que le
supposait Françoise et l'air de jubilation dont celle-ci croyait devoir pavoiser son visage
chaque fois qu'elle avait à l'annoncer ne répondait pas entièrement au sentiment de la
malade. Le curé (excellent homme avec qui je regrette de ne pas avoir causé davantage,
car s'il n'entendait rien aux arts, il connaissait beaucoup d'étymologies), habitué à
donner aux visiteurs de marque des renseignements sur l'église (il avait même l'intention
d'écrire un livre sur la paroisse de Combray), la fatiguait par des explications infinies et
d'ailleurs toujours les mêmes. Mais quand elle arrivait ainsi juste en même temps que
celle d'Eulalie, sa visite devenait franchement désagréable à ma tante. Elle eût mieux
aimé profiter d'Eulalie et ne pas avoir tout le monde à la fois. Mais elle n'osait pas ne pas
recevoir le curé et faisait seulement signe à Eulalie de ne pas s'en aller en même temps
que lui, qu'elle la garderait un peu seule quand il serait parti.

- Monsieur le Curé, qu'est-ce que l'on me disait, qu'il y a un artiste qui a installé son
chevalet dans votre église pour copier un vitrail. Je peux dire que je suis arrivée à mon



                                        81 / 344
âge sans avoir jamais entendu parler d'une chose pareille! Qu'est-ce que le monde
aujourd'hui va donc chercher! Et ce qu'il y a de plus vilain dans l'église!

- Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est ce qu'il y a de plus vilain, car il y a à Saint-Hilaire des
parties qui méritent d'être visitées, il y en a d'autres qui sont bien vieilles, dans ma
pauvre basilique, la seule de tout le diocèse qu'on n'ait même pas restaurée. Mon Dieu,
le porche est sale et antique, mais enfin d'un caractère majestueux; passe même pour
les tapisseries d'Esther dont personnellement je ne donnerais pas deux sous, mais qui
sont placées par les connaisseurs tout de suite après celles de Sens. Je reconnais
d'ailleurs, qu'à côté de certains détails un peu réalistes, elles en présentent d'autres qui
témoignent d'un véritable esprit d'observation. Mais qu'on ne vienne pas me parler des
vitraux! Cela a-t-il du bon sens de laisser des fenêtres qui ne donnent pas de jour et
trompent même la vue par ces reflets d'une couleur que je ne saurais définir, dans une
église où il n'y a pas deux dalles qui soient au même niveau et qu'on se refuse à me
remplacer sous prétexte que ce sont les tombes des abbés de Combray et des seigneurs
de Guermantes, les anciens contes de Brabant? Les ancêtres directs du Duc de
Guermantes d'aujourd'hui et aussi de la Duchesse puisqu'elle est une demoiselle                de
Guermantes qui a épousé son cousin. (Ma grand'mère qui à force de se désintéresser des
personnes finissait par confondre tous les noms, chaque fois qu'on prononçait celui de la
Duchesse de Guermantes prétendait que ce devait être une parente de Mme de
Villeparisis. Tout le monde éclatait de rire; elle tâchait de se défendre en alléguant une
certaine lettre de faire-part: "Il me semblait me rappeler qu'il y avait du Guermantes là-
dedans." Et pour une fois j'étais avec les autres contre elle, ne pouvant admettre qu'il y
eût un lien entre son amie de pension et la descendante de Geneviève de Brabant. )
"Voyez Roussainville, ce n'est plus aujourd'hui qu'une paroisse de fermiers, quoique dans
l'antiquité cette localité ait dû un grand essor au commerce des chapeaux de feutre et
des pendules. (Je ne suis pas certain de l'étymologie de Roussainville. Je croirais
volontiers que le nom primitif était Rouville (Radulfi villa), comme Châteauroux (Castrum
Radulfi, mais je vous parlerai de cela une autre fois. ) Eh bien! l'église a des vitraux
superbes; presque tous modernes, et cette imposante Entrée de Louis-Philippe à
Combray qui serait mieux à sa place à Combray même, et qui vaut, dit-on, la fameuse
verrière de Chartres. Je voyais même hier le frère du docteur Percepied qui est amateur
et qui la regarde comme d'un plus beau travail.

"Mais, comme je le lui disais à cet artiste lui semble du reste très poli, qui est, paraît-il,
un véritable virtuose du pinceau, que lui trouvez-vous donc d'extraordinaire à ce vitrail,
qui est encore un peu plus sombre que les autres?"


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- Je suis sûre que si vous le demandiez à Monseigneur, dit mollement ma tante qui
commençait à penser qu'elle allait être fatiguée, il ne vous refuserait pas un vitrail neuf.

- Comptez-y, madame Octave, répondait le curé. Mais c'est justement Monseigneur qui a
attaché le grelot à cette malheureuse verrière en prouvant qu'elle représente Gilbert le
Mauvais, sire de Guermantes, le descendant direct de Geneviève de Brabant qui était une
demoiselle de Guermantes, recevant l'absolution de saint Hilaire.

- Mais je ne vois pas où est saint Hilaire?

- Mais si, dans le coin du vitrail, vous n'avez jamais remarqué une dame en robe jaune?
Eh bien! c'est saint Hilaire qu'on appelle aussi, vous le savez, dans certaines provinces,
saint Illiers, saint Hélier, et même, dans le Jura, saint Ylie. Ces diverses corruptions de
sanctus Hilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont produites
dans les noms des bienheureux. Ainsi votre patronne, ma bonne Eulalie, sancta Eulalia,
savez-vous ce qu'elle est devenue en Bourgogne? Saint Éloi tout simplement: elle est
devenue un saint. Voyez-vous, Eulalie, qu'après votre mort on fasse de vous un homme?
- Monsieur le Curé a toujours le mot pour rigoler. - Le frère de Gilbert, Charles le Bègue,
prince pieux mais qui, ayant perdu de bonne heure son père, Pépin l'Insensé, mort des
suites de sa maladie mentale, exerçait le pouvoir suprême avec toute la présomption
d'une jeunesse à qui la discipline a manqué, dès que la figure d'un particulier ne lui
revenait pas dans une ville, y faisait massacrer jusqu'au dernier habitant. Gilbert voulant
se venger, de Charles fit brûler l'église de Combray, la primitive église alors, celle que
Théodebert, en quittant avec sa cour la maison de campagne qu'il avait près d'ici, à
Thiberzy (Theodeberciacus), pour aller combattre les Burgondes, avait promis de bâtir
au-dessus du tombeau de saint, Hilaire si le Bienheureux lui procurait la victoire. Il n'en
reste que la crypte où Théodore a dû vous faire descendre, puisque Gilbert brûla le reste.
Ensuite il défit l'infortuné Charles avec l'aide de Guillaume le Conquérant (le curé
prononçait Guilôme), ce qui fait que beaucoup, d'Anglais viennent pour visiter. Mais il ne
semble pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray, car ceux-ci se
ruèrent sur lui à la sortie de la messe et lui tranchèrent la tête. Du reste Théodore prête
un petit livre qui donne les explications.

"Mais ce qui est incontestablement, le plus curieux dans notre église, c'est le point de
vue qu'on a du clocher et qui est grandiose. Certainement, pour vous qui n'êtes pas très
forte, je ne vous conseillerais pas de monter nos quatre-vingt-dix-sept marches, juste la
moitié du célèbre dôme de Milan. Il y a de quoi fatiguer une personne bien portante,
d'autant plus qu'on monte plié en deux si on ne veut pas se casser la tête, et on ramasse



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avec ses effets toutes les toiles d'araignées de l'escalier. En tous cas il faudrait bien vous
couvrir, ajoutait-il (sans apercevoir l'indignation que causait à ma tante l'idée qu'elle fût
capable de monter dans le clocher), car il fait un de ces courants d'air une fois, arrivé là-
haut! Certaines personnes affirment y avoir ressenti le froid de la mort. N'importe, le
dimanche il y a toujours des sociétés qui viennent même de très loin pour admirer la
beauté du panorama et qui s'en retournent enchantées. Tenez, dimanche prochain, si le
temps se maintient, vous trouveriez certainement du monde, comme ce sont les
Rogations. Il faut avouer du reste qu'on jouit de là d'un coup d'oeil féerique, avec des
sortes d'échappées sur la plaine qui ont un cachet tout particulier. Quand le temps est
clair, on peut distinguer jusqu'à Verneuil. Surtout on embrasse à la fois des choses qu'on
ne peut voir habituellement que l'une sans l'autre, comme le cours de la Vivonne et les
fossés de Saint-Assise-lès-Combray, dont elle est séparée par un rideau de grands
arbres, ou encore comme les différents canaux de Jouy-le-Vicomte (Gaudiacus vice
comitis comme vous savez). Chaque fois que je suis allé à Jouy-le-Vicomte, j'ai bien vu
un bout du canal, puis quand j'avais tourné une rue j'en voyais un autre, mais alors je ne
voyais plus le précédent. J'avais beau les mettre ensemble par la pensée, cela ne me
faisait pas grand effet. Du clocher de Saint-Hilaire c'est autre chose, c'est tout un réseau
où la localité est prise. Seulement on ne distingue pas d'eau, on dirait de grandes fentes
qui coupent si bien la ville en quartiers, qu'elle est comme une brioche dont les morceaux
tiennent ensemble mais sont déjà découpés. Il faudrait, pour bien faire, être à la fois
dans le clocher de Saint-Hilaire et à Jouy-le-Vicomte.

Le curé avait tellement fatigué ma tante qu'à peine était-il parti, elle était obligée de
renvoyer Eulalie.

- Tenez, ma pauvre Eulalie, disait-elle d'une voix faible, en tirant une pièce d'une petite
bourse qu'elle avait à portée de sa main, voilà pour que vous ne m'oubliiez pas dans vos
prières.

- Ah! mais, madame Octave, je ne sais pas si je dois, vous savez bien que ce n'est pas
pour cela que je viens! disait Eulalie avec la même hésitation et le même embarras,
chaque fois, que si c'était la première, et avec une apparence de mécontentement qui
égayait ma tante mais ne lui déplaisait pas, car si un jour Eulalie, en prenant la pièce,
avait un air un peu moins contrarié que de coutume, ma tante disait:

- Je ne sais pas ce qu'avait Eulalie; je lui ai pourtant donné la même chose que
d'habitude, elle n'avait pas l'air contente.




                                        84 / 344
- Je crois qu'elle n'a pourtant pas à se plaindre, soupirait Françoise, qui avait une
tendance à considérer comme de la menue monnaie tout ce que lui donnait ma tante
pour elle ou pour ses enfants, et comme des trésors follement gaspillés pour une ingrate
les piécettes mises chaque dimanche dans la main d'Eulalie, mais si discrètement que
Françoise n'arrivait jamais à les voir. Ce n'est pas que l'argent que ma tante donnait à
Eulalie, Françoise l'eût voulu pour elle. Elle jouissait suffisamment de ce que ma tante
possédait, sachant que les richesses de la maîtresse du même coup élèvent et
embellissent aux yeux de tous sa servante, et qu'elle, Françoise, était insigne et glorifiée
dans Combray, Jouy-le-Vicomte, et autres lieux, pour les nombreuses fermes de ma
tante, les visites fréquentes et prolongées du curé, le nombre singulier des bouteilles
d'eau de Vichy consommées. Elle n'était avare que pour ma tante; si elle avait géré sa
fortune, ce qui eût été son rêve, elle l'aurait préservée des entreprises d'autrui avec une
férocité maternelle. Elle n'aurait pourtant pas trouvé grand mal à ce que ma tante,
qu'elle savait incurablement généreuse, se fût laissée aller à donner, si au moins ç'avait
été à des riches. Peut-être pensait-elle que ceux-là, n'ayant pas besoin des cadeaux de
ma tante, ne pouvaient être soupçonnés de l'aimer à cause d'eux. D'ailleurs, offerts à des
personnes d'une grande position de fortune, à Mme Sazerat, à M. Swann, à M.
Legrandin, à Mme Goupil, à des personnes "de même rang" que ma tante et qui "allaient
bien ensemble", ils lui apparaissaient comme faisant partie des usages de cette vie
étrange et brillante des gens riches qui chassent, se donnent des bals, se font des visites
et qu'elle admirait en souriant. Mais il n'en allait plus de même si les bénéficiaires de la
générosité de ma tante étaient de ceux que Françoise appelait "des gens comme moi,
des gens qui ne sont pas plus que moi" et qui étaient ceux qu'elle méprisait le plus à
moins qu'ils ne l'appelassent "Madame Françoise" et ne se considérassent comme étant
"moins qu'elle". Et quand elle vit que, malgré ses conseils, ma tante n'en faisait qu'à sa
tête et jetait l'argent - Françoise le croyait du moins - pour des créatures indignes, elle
commença à trouver bien petits les dons que ma tante lui faisait; en comparaison des
sommes imaginaires prodiguées à Eulalie. Il n'y avait pas dans les environs de Combray
de ferme si conséquente que Françoise ne supposât qu'Eulalie eût pu facilement
l'acheter, avec tout ce que lui rapportaient ses visites. Il est vrai qu'Eulalie faisait la
même estimation des richesses immenses et cachées de Françoise. Habituellement,
quand Eulalie était partie, Françoise prophétisait sans bienveillance sur son compte. Elle
la haïssait, mais elle la craignait et se croyait tenue, quand elle était là, à lui faire "bon
visage". Elle se rattrapait après son départ, sans la nommer jamais à vrai dire, mais en
proférant des oracles sibyllins, ou des sentences d'un caractère général telles que celles
de l'Ecclésiaste, mais dont l'application ne pouvait échapper à ma tante. Après avoir


                                        85 / 344
regardé par le coin du rideau si Eulalie avait refermé la porte: "Les personnes flatteuses
savent se faire bien venir et ramasser les pépettes; mais patience, le bon Dieu les punit
tout par un beau jour", disait-elle, avec le regard latéral et l'insinuation de Joas pensant
exclusivement à Athalie quand il dit:

Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

Mais quand le curé était venu aussi et que sa visite interminable avait épuisé les forces
de ma tante, Françoise sortait de la chambre derrière Eulalie et disait:

- Madame Octave, je vous laisse reposer, vous avez l'air beaucoup fatiguée.

Et ma tante ne répondait même pas, exhalant un soupir qui semblait devoir être le
dernier, les yeux clos, comme morte. Mais à peine Françoise était-elle descendue que
quatre coups donnés avec la plus grande violence retentissaient dans la maison, et ma
tante, dressée sur son lit, criait:

- Est-ce qu'Eulalie est déjà partie? Croyez-vous que j'ai oublié de lui demander si Mme
Goupil était arrivée à la messe avant l'élévation! Courez vite après elle!

Mais Françoise revenait, à ayant pu rattraper Eulalie.

- C'est contrariant; disait ma tante en hochant la tête. La seule chose importante que
j'avais à lui demander!

Ainsi passait la vie pour ma tante Léonie, toujours identique, dans la douce uniformité de
ce qu'elle appelait, avec un dédain affecté et une tendresse profonde, son "petit
traintrain". Préservé par tout le monde, non seulement à la maison, où chacun ayant
éprouvé l'inutilité de lui conseiller une meilleure hygiène, s'était peu à peu résigné à le
respecter,   mais même dans le village où, à trois rues de nous, l'emballeur, avant de
clouer ses caisses, faisait demander à Françoise si ma tante ne "reposait pas", - ce
traintrain fut pourtant troublé une fois cette année-là. Comme un fruit caché qui serait
parvenu à maturité sans qu'on s'en aperçût et se détacherait spontanément, survint une
nuit la délivrance de la fille de cuisine. Mais ses douleurs étaient intolérables, et comme il
n'y avait pas de sage-femme à Combray, Françoise dut partir avant le jour en chercher
une à Thiberzy. Ma tante, à cause des cris de la fille de cuisine, ne put reposer, et
Françoise, malgré la courte distance, n'étant revenue que très tard, lui manqua
beaucoup. Aussi, ma mère me dit-elle dans la matinée: "Monte donc voir si ta tante n'a
besoin de rien." J'entrai dans la première pièce et, par la porte ouverte, vis ma tante,
couchée sur le côté, qui dormait; je l'entendis ronfler légèrement. J'allais m'en aller
doucement mais sans doute le bruit que j'avais fait était intervenu dans son sommeil et


                                        86 / 344
en avait "changé la vitesse", comme on dit pour les automobiles, car la musique du
ronflement s'interrompit une seconde et reprit un ton plus bas, puis elle s'éveilla et
tourna à demi son visage que je pus voir alors; il exprimait une sorte de terreur; elle
venait évidemment d'avoir un rêve affreux; elle ne pouvait me voir de la façon dont elle
était place, et je restais là ne sachant si je devais m'avancer ou me retirer; mais déjà elle
semblait revenue au sentiment de la réalité et avait reconnu le mensonge des visions qui
l'avaient effrayée; un sourire de joie, de pieuse reconnaissance envers Dieu qui permet
que la vie soit moins cruelle que les rêves, éclaira faiblement son visage, et avec cette
habitude qu'elle avait prise de se parler à mi-voix à elle-même quand elle se croyait
seule, elle murmura: "Dieu soit loué! nous n'avons comme tracas que la fille de cuisine
qui accouche. Voilà-t-il pas que je rêvais que mon pauvre Octave était ressuscité et qu'il
voulait me faire faire une promenade tous les jours!" Sa main se tendit vers son chapelet
qui était sur la table, mais le sommeil recommençant ne lui laissa pas la force de
l'atteindre: elle se rendormit, tranquillisée, et je sortis à pas de loup de la chambre sans
qu'elle ni personne eût jamais appris ce que j'avais entendu.

Quand je dis qu'en dehors d'événements très rares, comme cet accouchement, le
traintrain de ma tante ne subissait jamais aucune variation, je ne parle pas de celles qui,
se répétant toujours identiques à des intervalles réguliers, n'introduisaient au sein de
l'uniformité qu'une sorte d'uniformité secondaire. C'est ainsi que tous les samedis,
comme Françoise allait dans l'après-midi au marché de Roussainville-le-Pin, le déjeuner
était pour tout le monde, une heure plus tôt. Et ma tante avait si bien pris l'habitude de
cette dérogation hebdomadaire à ses habitudes, qu'elle tenait à cette habitude-là autant
qu'aux autres. Elle y était si bien "routinée", comme disait Françoise, que s'il lui avait
fallu un samedi,, attendre pour déjeuner l'heure habituelle, cela l'eût autant "dérangée"
que si elle avait dû, un autre jour, avancer son déjeuner à l'heure du samedi. Cette
avance du déjeuner donnait d'ailleurs au samedi, pour nous tous, une figure particulière,
indulgente, et assez sympathique. Au moment où d'habitude on a encore une heure à
vivre avant la détente du repas, on savait que, dans quelques secondes, on allait voir
arriver des endives précoces, une omelette de faveur, un bifteck immérité. Le retour de
ce samedi asymétrique était un de ces petits événements intérieurs, locaux, presque
civiques qui, dans les vies tranquilles et les sociétés fermées, créent une sorte de lien
national et deviennent le thème favori des conversations, des plaisanteries, des récits
exagérés à plaisir: il eût été le noyau tout prêt pour un cycle légendaire si l'un de nous
avait eu la tête épique. Dès le matin; avant d'être habillés, sans raison, pour le plaisir
d'éprouver la force de la solidarité, on se disait les uns aux autres avec bonne humeur,



                                       87 / 344
avec cordialité, avec patriotisme: "Il n'y a pas de temps à perdre, n'oublions pas que
c'est samedi!" cependant que ma tante, conférant avec Françoise et songeant que la
journée serait plus longue que d'habitude, disait: "Si vous leur faisiez un beau morceau
de veau, comme c'est samedi." Si à dix heures et demie un distrait tirait sa montre en
disant: "Allons, encore une heure et demie avant le déjeuner", chacun était enchanté
d'avoir à lui dire: "Mais voyons, à quoi pensez-vous, vous oubliez que c'est samedi!"; on
en riait encore un quart d'heure après et on se promettait de monter raconter cet oubli à
ma tante pour l'amuser. Le visage du ciel même semblait changé. Après le déjeuner, le
soleil, conscient que c'était samedi, flânait une heure de plus au haut du ciel, et quand
quelqu'un, pensant qu'on était en retard pour la promenade, disait: "Comment,
seulement deux heures?" en voyant passer les deux coups du clocher de Saint-Hilaire
(qui ont l'habitude de ne rencontrer encore personne dans les chemins désertés à cause
du repas dé midi ou de la sieste, le long de la rivière vive et blanche que le pêcheur
même a abandonnée, et passent solitaires dans le ciel vacant où ne restent que quelques
nuages paresseux), tout le monde en choeur lui répondait: "Mais ce qui vous trompe,
c'est qu'on a déjeuné une heure plus tôt, vous savez bien que c'est samedi!" La surprise
d'un barbare (nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce qu'avait de
particulier le samedi, qui, étant venu à onze heures pour parler à mon père, nous avait
trouvés à table, était une des choses qui, dans sa vie, avaient le plus égayé Françoise.
Mais si elle trouvait amusant que le visiteur interloqué ne sût pas que nous déjeunions
plus tôt le samedi, elle trouvait plus comique encore (tout en sympathisant du fond du
coeur avec ce chauvinisme étroit) que mon père, lui, n'eût pas eu l'idée que ce barbare
pouvait l'ignorer et eût répondu sans autre explication à son étonnement de nous voir
déjà dans la salle à manger: "Mais voyons, c'est samedi!" Parvenue à ce point de son
récit, elle essuyait des larmes d'hilarité et pour accroître le plaisir qu'elle éprouvait, elle
prolongeait le dialogue, inventait ce qu'avait répondu le visiteur à qui ce "samedi"
n'expliquait rien. Et bien loin de nous plaindre de ses additions, elles ne nous suffisaient
pas encore et nous disions: "Mais il me semblait qu'il avait dit aussi autre chose. C'était
plus long la première fois quand vous l'avez raconté." Ma grand'tante elle-même laissait
son ouvrage, levait la tête et regardait par-dessus son lorgnon.

Le samedi avait encore ceci de particulier que, ce jour-là, pendant le mois de mai, nous
sortions après le dîner pour aller au "mois de Marie".

Comme nous y rencontrions parfois M. Vinteuil; très sévère pour le "genre déplorable des
jeunes gens négligés, dans les idées de l'époque actuelle", ma mère prenait garde que
rien ne clochât dans ma tenue, puis on partait pour l'église. C'est au mois de Marie que


                                        88 / 344
je me souviens d'avoir commencé à aimer les aubépines. N'étant pas seulement dans
l'église, si sainte, mais où nous avions le droit d'entrer, posées sur l'autel même,
inséparables des mystères à la célébration desquels elles prenaient part, elles faisaient
courir au milieu des flambeaux et des vases                sacrés leurs branches attachées
horizontalement les unes aux autres en un apprête de fête, et qu'enjolivaient encore les
festons de leur feuillage sur lequel étaient semés à profusion, comme sur une traîne de
mariée, de petits bouquets de boutons d'une blancheur éclatante. Mais, sans oser les
regarder qu'à la dérobée, je sentais que ces apprêts pompeux étaient vivants et que
c'était la nature elle-même qui, en creusant ces découpures dans les feuilles, en ajoutant
l'ornement suprême de ces blancs boutons, avait rendu cette décoration digne de ce qui
était à la fois une réjouissance populaire et une solennité mystique. Plus haut s'ouvraient
leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante, retenant si négligemment comme un
dernier et vaporeux atour le bouquet d'étamines, fines comme des fils de la Vierge, qui
les embrumait tout entières, qu'en suivant, qu'en essayant de mimer au fond de moi le
geste de leur efflorescence; je l'imaginais comme si ç'avait été le mouvement de tête
étourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuées, d'une blanche jeune fille,
distraite et vive. M. Vinteuil était venu avec sa fille se placer a côté de nous. D'une bonne
famille, il avait, été le professeur de piano des soeurs de ma grand'mère et quand, après
la mort de sa femme et un héritage qu'il avait fait, il s'était retiré auprès de Combray, on
le recevait souvent à la maison. Mais d'une pudibonderie excessive, il cessa de venir pour
ne pas rencontrer Swann qui avait fait ce qu'il appelait "un mariage déplace, dans le goût
du jour". Ma mère, ayant appris qu'il composait, lui avait dit par amabilité que, quand
elle irait le voir, il faudrait qu'il lui fit entendre quelque chose de lui. M. Vinteuil en aurait
eu beaucoup de joie, mais il poussait la politesse et la bonté jusqu'à de tels scrupules
que, se mettant toujours à la place des autres, il craignait de les ennuyer et de leur
paraître égoïste, s'il suivait ou seulement laissait deviner son désir. Le jour où mes
parents étaient allés chez lui en visite, je les avais      accompagnés, mais ils m'avaient
permis de rester dehors, et comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, était en
contrebas d'un monticule buissonneux où je m'étais caché, je m'étais trouvé de plain-
pied avec le salon du second étage, à cinquante centimètres de la fenêtre. Quand on
était venu lui annoncer mes parents, j'avais vu M. Vinteuil se hâter de mettre en
évidence sur le piano un morceau de musique. Mais une fois mes parents entrés, il l'avait
retiré et mis dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer qu'il n'était
heureux de les voir que pour leur jouer de ses compositions. Et chaque fois que ma mère
était revenue à la charge au cours de la visite, il avait répété plusieurs fois: "Mais je ne
sais qui a mis cela sur le piano, ce n'est pas sa place", et avait détourné la conversation


                                         89 / 344
sur d'autres sujets; justement parce que ceux-là l'intéressaient moins. Sa seule passion
était pour sa fille et celle-ci qui avait l'air d'un garçon paraissait si robuste qu'on ne
pouvait s'empêcher de sourire en voyant les précautions que son père prenait pour elle,
ayant toujours des châles supplémentaires à lui jeter sur les épaules. Ma grand'mère
faisait remarquer quelle expression douce, délicate, presque timide passait souvent dans
les regards de cette enfant si rude, dont le visage était semé de taches de son. Quand
elle venait de prononcer une parole, elle l'entendait avec l'esprit de ceux à qui elle l'avait
dite, s'alarmait des malentendus possibles et on voyait s'éclairer, se découper comme
par transparence, sous la figure hommasse du "bon diable", les traits plus fins d'une
jeune fille éplorée.

Quand, au moment de quitter l'église, je m'agenouillai devant l'autel, je sentis tout d'un
coup, en me relevant, s'échapper des aubépines une odeur amère et douce d'amandes,
et je remarquai alors sur les fleurs de petites places plus blondes, sous lesquelles je me
figurai que devait être cachée cette odeur comme sous les parties gratinées le goût d'une
frangipane ou sous leurs taches de rousseur celui des joues de Mlle Vinteuil. Malgré la
silencieuse immobilité des aubépines; cette intermittente odeur était comme le murmure
de leur vie intense dont l'autel vibrait ainsi qu'une haie agreste visitée par de vivantes
antennes, auxquelles on pensait en voyant certaines étamines presque rousses qui
semblaient avoir gardé la virulence printanière, le pouvoir irritant, d'insectes aujourd'hui
métamorphosés en fleurs.

Nous causions un moment avec M. Vinteuil devant le porche en sortant de l'église. Il
intervenait entre les gamins qui se chamaillaient sur la place, prenait la défense des
petits, faisait des sermons aux grands. Si sa fille nous disait de sa grosse voix combien
elle avait été contente de nous voir, aussitôt il semblait qu'en elle-même une soeur plus
sensible rougissait de ce propos de bon garçon étourdi qui avait pu nous faire croire
qu'elle sollicitait d'être invitée chez nous. Son père lui jetait un manteau sur les épaules,
ils montaient dans un petit buggy qu'elle conduisait elle-même et tous deux retournaient
à Montjouvain. Quant à nous, comme          c'était le lendemain dimanche et qu'on ne se
lèverait que pour la grand'messe, s'il faisait clair de lune et que l'air fût chaud, au lieu de
nous faire rentrer directement, mon père, par amour de la gloire, nous faisait faire par le
calvaire une longue promenade, que le peu d'aptitude de ma mère à s'orienter et à se
reconnaître dans son chemin, lui faisait considérer comme la prouesse d'un génie
stratégique. Parfois nous allions jusqu'au viaduc, dont les enjambées de pierre
commençaient à la gare et me représentaient l'exil et la détresse hors du monde civilisé
parce que chaque année en venant de Paris, on nous recommandait de faire bien


                                        90 / 344
attention, quand ce serait Combray, de ne pas laisser passer la station, d'être prêts
d'avance, car le train repartait au bout de deux minutes et s'engageait sur le viaduc au-
delà des pays chrétiens dont Combray marquait pour moi l'extrême limite. Nous
revenions par le boulevard de la gare, où étaient les plus agréables villas de la commune.
Dans chaque jardin le clair de lune, comme Hubert Robert, semait. ses degrés rompus de
marbre blanc, ses jets d'eau, ses grilles entr'ouvertes. Sa lumière avait détruit le bureau
du Télégraphe. Il n'en subsistait plus qu'une colonne à demi brisée, mais qui gardait la
beauté d'une ruine immortelle. Je traînais la jambe, je tombais de sommeil, l'odeur des
tilleuls qui embaumait m'apparaissait comme une récompense qu'on ne pouvait obtenir
qu'au prix des plus grandes fatigues et qui n'en valait pas la peine. De grilles fort
éloignées les unes des autres, des chiens réveillés par nos pas solitaires faisaient alterner
des aboiements comme il m'arrive encore quelquefois d'en entendre le soir, et entre
lesquels dut venir (quand sur son emplacement on créa le jardin public de Combray) se
réfugier le boulevard de la gare, car où que je me trouve; dès qu'ils commencent à
retentir et à se répondre, je l'aperçois, avec ses tilleuls et son trottoir éclairé par la lune.

Tout d'un coup mon père nous arrêtait et demandait à ma mère: "Où sommes-nous?"
Épuisée par la marche mais fière de lui, elle lui avouait tendrement qu'elle n'en savait
absolument rien. Il haussait les épaules et riait. Alors, comme s'il l'avait sortie de la
poche de son veston avec sa clef, il nous montrait debout devant nous la petite porte de
derrière de notre jardin qui était venue avec le coin de la rue du Saint-Esprit nous
attendre au bout de ces chemins inconnus. Ma mère lui disait avec admiration: "Tu es
extraordinaire!" Et à partir de cet instant, je n'avais plus un seul pas à faire; le sol
marchait pour moi dans ce jardin où depuis si longtemps mes actes avaient cessé d'être
accompagnés d'attention Volontaire: l'Habitude venait de me prendre dans ses bras et
me portait jusqu'à mon lit comme un petit enfant.

Si la journée du samedi, qui commençait une heure plus tôt et où elle était privée de
Françoise, passait Plus lentement qu'une autre pour ma tante, elle en attendait pourtant
le retour avec impatience depuis le commencement de la semaine, comme contenant
toute la nouveauté et      la distraction que fût encore capable de supporter son corps
affaibli et maniaque. Et ce n'est pas cependant qu'elle n'aspirât parfois à quelque plus
grand changement, qu'elle n'eût de ces heures d'exception où l'on a soif de quelque
chose d'autre que ce qui est, et où ceux que le manque d'énergie ou d'imagination
empêche de tirer d'eux-mêmes un principe de rénovation demandent à la minute qui
vient, au facteur qui sonne, de leur apporter du nouveau, fût-ce du pire, une émotion,
une douleur; où la sensibilité, que le bonheur a fait taire comme une harpe oisive, veut


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résonner sous une main, même brutale, et dût-elle en être brisée; où la volonté, qui a si
difficilement conquis le droit d'être livrée sans obstacle à ses désirs, à ses peines,
voudrait jeter les rênes entre les mains d'événements impérieux, fussent-ils cruels. Sans
doute, comme les forces de ma tante, taries à la moindre fatigue, ne fui revenaient que
goutte à goutte au sein de son repos, le réservoir était trop long à remplir, et il se passait
des mois avant qu'elle eût ce léger trop-plein que d'autres dérivent dans l'activité et dont
elle était incapable de savoir et de décider comment user. Je ne doute pas qu'alors -
comme le désir de la remplacer par des pommes de terre béchamel finissait au bout de
quelque temps par naître du plaisir même que lui causait le retour quotidien de la purée
dont elle ne se "fatiguait" pas - elle ne tirât de l'accumulation de ces jours monotones
auxquels elle tenait tant, l'attente d'un cataclysme domestique limité à la durée d'un
moment mais qui la forcerait d'accomplir une fois pour toutes un de ces changements
dont elle reconnaissait qu'ils lui seraient salutaires et auxquels elle ne pouvait d'elle-
même se décider. Elle nous aimait véritablement, elle aurait eu plaisir à nous pleurer;
survenant à un moment où elle se sentait bien et n'était pas en sueur, la nouvelle que la
maison était la proie d'un incendie où nous avions déjà tous péri et qui n'allait plus
bientôt laisser subsister une seule pierre des murs, mais auquel elle aurait eu tout le
temps d'échapper sans se presser, à condition de se lever tout de suite, a dû souvent
hanter ses espérances comme unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer
dans un long regret toute sa tendresse pour nous et d'être la stupéfaction du village en
conduisant notre deuil, courageuse et accablée, moribonde debout, celui, bien plus
précieux, de la forcer au bon moment, sans temps à perdre, sans possibilité d'hésitation
énervante, à aller passer l'été dans sa jolie ferme de Mirougrain, où il y avait une chute
d'eau. Comme n'était jamais survenu aucun événement de ce genre, dont elle méditait
certainement la réussite quand elle était seule absorbée dans ses innombrables jeux de
patience (et qui l'eût désespérée au premier commencement de réalisation, au premier
de ces petits faits imprévus, de cette parole annonçant une mauvaise nouvelle et dont on
ne peut plus jamais oublier l'accent, de tout ce qui porte l'empreinte de la mort réelle,
bien différente de sa possibilité logique et abstraite), elle se rabattait, pour rendre de
temps en temps sa vie plus        intéressante, à y introduire des péripéties imaginaires
qu'elle suivait avec passion. Elle se plaisait à supposer tout d'un coup que Françoise la
volait, qu'elle recourait à la ruse pour s'en assurer, là prenait sur le fait; habituée, quand
elle faisait seule des parties de cartes, à jouer à la fois son jeu, et le jeu de son
adversaire, elle se prononçait à elle-même les excuses embarrassées de Françoise et y
répondait avec tant de feu et d'indignation que l'un de nous, entrant à ces moments-là,
la trouvait en nage, les yeux étincelants, ses faux cheveux déplacés laissant voir son


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front chauve. Françoise entendit peut-être parfois dans la chambre voisine de mordants
sarcasmes qui s'adressaient à elle et dont l'invention n'eût pas soulagé suffisamment ma
tante, s'ils étaient restés à l'état purement immatériel, et si en les murmurant à mi-voix
elle ne leur eût donné plus de réalité. Quelquefois, ce "spectacle dans un lit" ne suffisait
même pas à ma tante, elle voulait, faire jouer ses pièces. Alors, un dimanche, toutes
portes mystérieusement fermées, elle confiait à Eulalie ses doutes sur la probité de
Françoise, son intention de se défaire d'elle, et une autre fois, à Françoise, ses soupçons
de l'infidélité d'Eulalie à qui la porte serait bientôt fermée; quelques jours après, elle était
dégoûtée de sa confidente de la veille et racoquinée avec le traître, lesquels d'ailleurs,
pour la prochaine représentation, échangeraient leurs emplois. Mais les soupçons que
pouvait parfois lui inspirer Eulalie n'étaient qu'un feu de paille et tombaient vite, faute
d'aliment, Eulalie n'habitant pas la maison. Il n'en était pas de même de ceux qui
concernaient Françoise, que ma tante sentait perpétuellement sous le même toit qu'elle,
sans que, par crainte de prendre froid si elle sortait de son lit, elle osât descendre à la
cuisine se rendre compte s'ils étaient fondés. Peu à peu son esprit n'eut plus d'autre
occupation que de chercher à deviner ce qu'à chaque moment pouvait faire, et chercher
à lui cacher, Françoise. Elle remarquait les plus furtifs mouvements de physionomie de
celle-ci, une contradiction dans ses paroles, un désir qu'elle semblait dissimuler. Et elle
lui montrait qu'elle l'avait démasquée, d'un seul mot qui faisait pâlir Françoise et que ma
tante semblait trouver, à enfoncer au coeur de la malheureuse, un divertissement cruel.
Et le dimanche suivant, une révélation d'Eulalie - comme ces découvertes qui ouvrent
tout d'un coup un champ insoupçonné à une science naissante et qui se traînait dans
l'ornière - prouvai à ma tante qu'elle était dans ses suppositions, bien au-dessous de la
vérité. "Mais Françoise doit le savoir maintenant que vous y avez donné une voiture." -
"Que je lui ai donné une voiture!" s'écriait ma tante. - "Ah! mais je ne sais pas, moi, je
croyais, je l'avais vue qui passait maintenant en calèche, fière comme Artaban, pour aller
au marché de Roussainville. J'avais cru que c'était Mme Octave qui lui avait donné." Peu
à peu Françoise et ma tante, comme la bête et le chasseur, ne cessaient plus de tâcher
de prévenir les ruses l'une de l'autre. Ma mère craignait qu'il ne se développât chez
Françoise une véritable haine pour ma tante qui l'offensait le plus durement qu'elle le
pouvait. En tous cas Françoise attachait de plus en plus aux moindres paroles, aux
moindres gestes de ma tante une attention extraordinaire. Quand elle avait quelque
chose à lui demander, elle hésitait longtemps sur la manière dont elle devait s'y prendre.
Et quand elle avait proféré sa requête, elle observait ma tante à la dérobée, tâchant de
deviner dans l'aspect de sa figure ce que celle-ci avait pensé et déciderait. Et ainsi -
tandis que quelque artiste qui, lisant les Mémoires du XVIIe siècle, et désirant de se


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rapprocher du grand Roi, croit marcher dans cette voie en se fabriquant une généalogie
qui le fait descendre d'une famille historique ou en entretenant une correspondance avec
un des souverains actuels de l'Europe, tourne précisément le dos à ce qu'il a le tort de
chercher sous des formes identiques et par conséquent mortes - une vieille dame de
province qui ne faisait qu'obéir sincèrement à d'irrésistibles manies et à une méchanceté
née de l'oisiveté, voyait sans avoir jamais pensé à Louis XIV, les occupations les plus
insignifiantes de sa journée, concernant son lever, son déjeuner, son repos, prendre par
leur singularité despotique un peu de l'intérêt de ce que Saint-Simon appelait la
"mécanique" de la vie à Versailles, et pouvait croire aussi que ses silences, une nuance
de bonne humeur ou de hauteur dans sa physionomie, étaient de la part de Françoise
l'objet d'un commentaire aussi passionné, aussi craintif que l'étaient le silence, la bonne
humeur, la hauteur du Roi quand un courtisan, ou même les plus grands seigneurs, lui
avaient remis une supplique, au détour d'une allée, à Versailles.

Un dimanche où ma tante avait eu la visite simultanée du curé et d'Eulalie et s'était
ensuite reposée, nous étions tous montés lui dire bonsoir et maman lui adressait ses
condoléances sur la mauvaise chance qui amenait toujours ses visiteurs à la même
heure:

- Je sais que les choses se sont encore mal arrangées tantôt, Léonie, lui dit-elle avec
douceur, vous avez eu tout votre monde à la fois.

Ce que ma grand'tante interrompit par: "Abondance de biens..." car depuis que sa fille
était malade elle croyait devoir la remonter en lui présentant toujours tout par le bon
côté. Mais mon père, prenant la parole:

- Je veux profiter, dit-il, de ce que toute la famille est réunie pour vous faire un récit sans
avoir besoin de le recommencer à chacun. J'ai peur que nous ne soyons fâchés avec
Legrandin: il m'a à peine dit bonjour ce matin.

Je ne restai pas pour entendre le récit de mon père, car j'étais justement avec lui après
la messe quand nous avions rencontré M. Legrandin, et je descendis à la cuisine
demander le menu du dîner qui tous les jours me distrayait comme les nouvelles qu'on lit
dans un journal et m'excitait à la façon d'un programme de fête. Comme M. Legrandin
avait passé près de nous en sortant de l'église, marchant à côté d'une châtelaine           du
voisinage que nous ne connaissions que de vue, mon père avait fait un salut à la fois
amical et réservé, sans que nous nous arrêtions; M. Legrandin avait à peine répondu,
d'un air étonné, comme s'il ne nous reconnaissait pas, et avec cette perspective du
regard particulière aux personnes qui ne veulent pas être aimables et qui, du fond


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subitement prolongé de leurs yeux, ont l'air de vous apercevoir comme au bout d'une
route interminable et à une si grande distance qu'elles se contentent de vous adresser un
signe de tête minuscule pour le proportionner à vos dimensions de marionnette.

Or, la dame qu'accompagnait Legrandin était une personne vertueuse et considérée; il ne
pouvait être question qu'il fût en bonne fortune et gêné d'être surpris, et mon père se
demandait comment il, avait pu mécontenter Legrandin. "Je regretterais d'autant plus de
le savoir fâché, dit mon père, qu'au milieu de tous ces gens endimanchés il a, avec son
petit veston droit, sa cravate molle; quelque chose; de si peu apprêté, de si vraiment
simple, et un air presque ingénu qui est tout à fait sympathique." Mais le conseil de
famille fut unanimement d'avis que mon père s'était fait une idée, ou que Legrandin à ce
moment-là, était, absorbé par quelque pensée. D'ailleurs la crainte de mon père fut
dissipée dés le lendemain soir. Comme nous revenions d'une grande promenade, nous
aperçûmes prés du Pont-Vieux Legrandin, qui, à cause des fêtes restait plusieurs jours à
Combray. Il vint à nous la main tendue: "Connaissez-vous, monsieur le liseur, me
demanda ce vers de Paul Desjardins:

Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu .

N'est-ce pas la fine notation de cette heure-ci? Vous n'avez peut-être jamais lu Paul
Desjardins. Lisez-le, mon enfant; aujourd'hui il se mue, me dit-on, en frère prêcheur,
mais ce fut longtemps un aquarelliste limpide...

Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu...

Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami; et même à l'heure, qui vient
pour moi maintenant, où les bois sont déjà noirs, où la nuit tombe vite, vous vous
consolerez comme je fais en regardant du côté du ciel." Il sortit de sa poche une
cigarette, resta longtemps les yeux à l'horizon. "Adieu, les camarades", nous dit-il tout à
coup, et il nous quitta.

A cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner était déjà commencé, et
Françoise, commandant aux forces de la nature devenues ses aides, comme dans les
féeries où les géants se font engager comme cuisiniers, frappait la houille, donnait à la
vapeur des pommes de terre à étuver et faisait finir à point par le feu les chefs-d'oeuvre
culinaires d'abord préparés dans des récipients de céramistes qui allaient des grandes
cuves, marmites, chaudrons et poissonnières, aux terrines pour le gibier, moules à
pâtisserie et petits pots de crème en passant par une collection complète de casseroles
de toutes dimensions. Je m'arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les
écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu; mais


                                        95 / 344
mon ravissement était devant les asperges, trempées d'outre-mer et de rose et dont
l'épi, finement pignoché de mauve et d'azur, se dégrade insensiblement jusqu'au pied -
encore souillé pourtant du sol de leur plant - par des irisations qui ne sont pas de la
terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui
s'étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui à travers le déguisement de
leur chair comestible et ferme laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d'aurore,
en ces ébauches d'arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse
que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j'en avais mangé,
elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de
Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum.

La pauvre Charité de Giotto, comme l'appelait Swann, chargée par Françoise de les
"plumer", les avait près d'elle dans une corbeille, son air était douloureux, comme si elle
pressentait tous les malheurs de la terre; et les légères couronnes d'azur qui ceignaient
les asperges au-dessus de leurs tuniques de rose étaient finement dessinées, étoile par
étoile, comme le sont dans la fresque les fleurs bandées autour du front ou piquées dans
la corbeille de la Vertu de Padoue. Et cependant, Françoise tournait à la broche un de ces
poulets, comme elle seule savait en rôtir, qui avaient porté loin dans Combray l'odeur de
ses mérites, et qui, pendant qu'elle nous les servait à table, faisaient prédominer la
douceur dans ma conception spéciale de son caractère, l'arôme de cette chair qu'elle
savait rendre si onctueuse et si tendre n'étant pour moi que le propre parfum d'une de
ses vertus.

Mais le jour où, pendant que mon père consultait le conseil de famille sur la rencontre de
Legrandin, je descendis à la cuisine, était un de ceux où la Charité de Giotto, très malade
de son accouchement récent, ne pouvait se lever; Françoise, n'étant plus aidée, était en
retard. Quand je fus en bas, elle était en train, dans l'arrière-cuisine qui donnait sur la
basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance désespérée et bien naturelle, mais
accompagnée par Françoise hors d'elle, tandis qu'elle cherchait à lui fendre le cou sous
l'oreille, des cris de "sale bête! sale bête!", mettait la sainte douceur et l'onction de notre
servante un peu moins en lumière qu'il n'eût fait, au dîner du lendemain, par sa peau
brodée d'or comme une chasuble et son jus précieux égoutté d'un ciboire. Quand il fut
mort, Françoise recueillit le sang, qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un
sursaut de colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une dernière fois: "Sale
bête!" Je remontai tout tremblant; j'aurais voulu qu'on mît Françoise tout de suite à la
porte. Mais qui m'eût fait des boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et même...
ces poulets?... Et en réalité, ce lâche calcul, tout le monde avait eu à le faire comme moi.


                                        96 / 344
Car ma tante Léonie savait - ce que j'ignorais encore - que Françoise qui, pour sa fille,
pour ses neveux, aurait donné sa vie sans une plainte, était pour d'autres êtres d'une
dureté singulière. Malgré cela ma tante l'avait gardée, car si elle connaissait sa cruauté,
elle appréciait son service. Je m'aperçus peu à peu que la douceur, la componction, les
vertus de Françoise cachaient des tragédies d'arrière-cuisine, comme l'histoire découvre
que les règnes des Rois et des Reines qui sont représentés les mains jointes dans les
vitraux des églises, furent marqués d'incidents sanglants. Je me rendis compte que, en
dehors de ceux de sa parenté, les humains excitaient d'autant plus sa pitié par leurs
malheurs qu'ils vivaient plus éloignés d'elle. Les torrents de larmes qu'elle versait en
lisant le journal sur les infortunes des inconnus se tarissaient vite si elle pouvait se
représenter la personne qui en était l'objet d'une façon un peu précise. Une de ces nuits
qui suivirent l'accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise d'atroces coliques:
maman l'entendit se plaindre, se leva et réveilla Françoise qui, insensible, déclara que
tous ces cris étaient une comédie, qu'elle voulait "faire la maîtresse". Le médecin, qui
craignait ces crises, avait mis un signet, dans un livre de médecine que nous avions, à la
page où elles sont décrites et où il nous avait dit de nous reporter pour trouver
l'indication des premiers soins à donner. Ma mère envoya Françoise chercher le livre en
lui recommandant de ne pas laisser tomber le signet. Au bout d'une heure, Françoise
n'était pas revenue; ma mère indignée crut qu'elle s'était recouchée et me dit d'aller voir
moi-même dans la bibliothèque. J'y trouvai Françoise qui, ayant voulu regarder ce que le
signet marquait, lisait la description clinique de la crise et poussait des sanglots
maintenant qu'il s'agissait d'une malade-type qu'elle ne connaissait pas. A chaque
symptôme douloureux mentionné par l'auteur du traité, elle s'écriait: "Eh là! Sainte
Vierge, est-il possible que le bon Dieu veuille faire souffrir ainsi une malheureuse
créature humaine? Eh! la pauvre!"

Mais dès que je l'eus appelée et qu'elle fut revenue prés du lit de la Charité de Giotto,
ses larmes cessèrent aussitôt de couler; elle ne put reconnaître ni cette agréable
sensation de pitié et d'attendrissement qu'elle connaissait bien et que la lecture des
journaux lui avait souvent donnée, ni aucun plaisir de même famille, dans l'ennui et dans
l'irritation de s'être levée au milieu de la nuit pour la fille de cuisine, et, à la vue des
mêmes souffrances dont la description l'avait fait pleurer, elle n'eut plus que des
ronchonnements de mauvaise humeur, même d'affreux sarcasmes, disant, quand elle
crut que nous étions partis et ne pouvions plus l'entendre: "Elle n'avait qu'à ne pas faire
ce qu'il faut pour ça! ça lui a fait plaisir! qu'elle ne fasse pas de manières maintenant!




                                       97 / 344
Faut-il tout de même qu'un garçon ait été abandonné du bon Dieu pour aller avec ça. Ah!
c'est bien comme on disait dans le patois de ma pauvre mère:

Qui du cul d'un chien s'amourose,

Il lui paraît une rose."

Si, quand son petit-fils était un peu enrhumé du cerveau, elle partait la nuit; même
malade, au lieu de se coucher, pour voir s'il n'avait besoin de rien, faisant quatre lieues à
pied avant le jour afin d'être rentrée pour son travail, en revanche ce même amour des
siens et son désir d'assurer la grandeur future de sa maison se traduisait, dans sa
politique à l'égard des autres domestiques, par une maxime constante qui fut de n'en
jamais laisser un seul s'implanter chez ma tante, qu'elle mettait d'ailleurs une sorte
d'orgueil à ne laisser approcher par personne, préférant, quand elle-même était malade,
se relever pour lui donner son eau de Vichy plutôt que de permettre l'accès de la
chambre de sa maîtresse à la fille de cuisine. Et comme cet hyménoptère observé par
Fabre, la guêpe fouisseuse, qui, pour que ses petits après sa mort aient de la viande
fraîche à manger, appelle l'anatomie au secours de sa cruauté et, ayant capturé des
charançons et des araignées, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleuse le
centre nerveux d'où dépend le mouvement des pattes, mais non les autres fonctions de
la vie, de façon que l'insecte paralysé prés duquel elle dépose ses oeufs, fournisse aux
larves quand elles écloront un gibier docile, inoffensif, incapable de fuite ou de
résistance, mais, nullement        faisandé, Françoise trouvait   pour servir sa volonté
permanente de rendre la maison intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si
impitoyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions
mangé presque tous les jours des asperges, c'était parce que leur odeur donnait à la
pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d'asthme d'une telle violence
qu'elle fut obligée de finir par s'en aller.

Hélas! nous devions définitivement changer d'opinion sur Legrandin. Un des dimanches
qui suivit la rencontre sur le Pont-Vieux après laquelle mon père avait dû confesser son
erreur, - comme la messe finissait et qu'avec le soleil et le bruit du dehors quelque chose
de si peu sacré entrait dans l'église que Mme Goupil, Mme Percepied (toutes les
personnes qui, tout à l'heure, à mon arrivée un peu en retard, étaient restées les yeux
absorbés dans leur prière et que j'aurais même pu croire ne m'avoir pas vu entrer si, en
même temps, leurs pieds n'avaient repoussé légèrement le petit banc qui m'empêchait
de gagner ma chaise) commençaient à s'entretenir avec nous à haute voix de sujets tout
temporels comme si nous étions déjà sur la place, nous vîmes sur le seuil brûlant du



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porche, dominant le tumulte bariolé du marché, Legrandin, que le mari de cette dame
avec qui nous l'avions dernièrement rencontré était en train de présenter à la femme
d'un autre gros propriétaire terrien des environs. La figure de Legrandin exprimait une
animation, un zèle extraordinaires; il fit un profond salut avec un renversement
secondaire en arrière, qui ramena brusquement son dos au-delà de la position de départ
et qu'avait dû lui apprendre le mari de sa soeur, Mme de Cambremer. Ce redressement
rapide fit refluer en une sorte d'onde fougueuse et musclée la croupe de Legrandin que je
ne supposais pas si charnue; et je ne sais pourquoi cette ondulation de pure matière, ce
flot tout charnel, sans expression de spiritualité et qu'un empressement plein de
bassesse fouettait en tempête, éveillèrent tout d'un coup dans mon esprit la possibilité
d'un Legrandin tout différent de celui que nous connaissions. Cette dame le pria de dire
quelque chose à son cocher, et tandis qu'il allait jusqu'à la voiture, l'empreinte de joie
timide et dévouée que la présentation avait marquée sur son visage y persistait encore.
Ravi dans une sorte de rêve, il souriait, puis il revint vers la dame en se hâtant et comme
il marchait plus vite qu'il n'en avait l'habitude, ses deux épaules oscillaient de droite et de
gauche ridiculement, et il avait l'air tant il s'y abandonnait entièrement en n'ayant plus
souci du reste, d'être le jouet inerte et mécanique du bonheur. Cependant, nous sortions
du porche, nous allions passer à côté de lui, il était trop bien élevé pour détourner la
tête, mais il fixa de son regard soudain chargé d'une rêverie profonde un point si éloigné
de l'horizon qu'il ne put nous voir et n'eut pas à nous saluer. Son visage restait ingénu
au-dessus d'un veston souple et droit qui avait l'air de se sentir fourvoyé malgré lui au
milieu d'un luxe détesté. Et une lavalière à pois qu'agitait le vent de la Place continuait à
flotter sur Legrandin comme l'étendard de son fier isolement et de sa noble
indépendance. Au moment où nous arrivions à la maison, maman s'aperçut qu'on avait
oublié le saint-honoré et demanda à mon père de retourner avec moi sur nos pas dire
qu'on l'apportât tout de suite. Nous croisâmes près de l'église Legrandin qui venait en
sens inverse conduisant la même dame à sa voiture. Il passa contre nous, ne
s'interrompit pas de parler à sa voisine, et nous fit du coin de son oeil bleu un petit signe
en quelque sorte intérieur aux paupières et qui, n'intéressant pas les muscles de son
visage, put passer parfaitement inaperçu de son interlocutrice; mais, cherchant à
compenser par l'intensité du sentiment le champ un peu étroit où il en circonscrivait
l'expression, dans ce coin d'azur qui nous était affecté il fit pétiller tout l'entrain de la
bonne grâce qui dépassa l'enjouement, frisa la malice; il subtilisa les finesses de
l'amabilité jusqu'aux clignements de la connivence, aux demi-mots, aux sous-entendus,
aux mystères de la complicité; et finalement exalta les assurances d'amitié jusqu'aux
protestations de tendresse, jusqu'à la déclaration d'amour, illuminant alors pour nous


                                        99 / 344
seuls d'une langueur secrète et invisible à la châtelaine, une prunelle énamourée dans
un visage de glace.

Il avait précisément demandé la veille à mes parents de m'envoyer dîner ce soir-là avec
lui: "Venez tenir compagnie à votre vieil ami, m'avait-il dit. Comme le bouquet qu'un
voyageur nous envoie d'un pays où nous ne retournerons plus, faites-moi respirer du
lointain de votre adolescence ces fleurs des printemps que j'ai traversés moi aussi il y a
bien des années. Venez avec la primevère, la barbe de chanoine, le bassin d'or, venez
avec le sédum dont est fait le bouquet de dilection de la flore balzacienne, avec la fleur
du jour de la Résurrection, la pâquerette et la boule de neige des jardins qui commence à
embaumer dans les allées de votre grand'tante quand ne sont pas encore fondues les
dernières boules de neige des giboulées de Pâques. Venez avec la glorieuse vêture de
soie du lis digne de Salomon, et l'émail polychrome des pensées, mais venez surtout
avec la brise fraîche encore des dernières gelées et qui va entr'ouvrir, pour les deux
papillons qui depuis ce matin attendent à la porte, la première rose de Jérusalem"

On se demandait à la maison si on devait m'envoyer tout de même dîner avec M.
Legrandin. Mais ma grand'mère refusa de croire qu'il eût été impoli. "Vous reconnaissez
vous-même qu'il vient là avec sa tenue toute simple qui n'est guère celle d'un mondain"
Elle déclarait qu'en tous cas, et à tout mettre au pis, s'il l'avait été, mieux valait ne pas
avoir l'air de s'en être aperçu. A vrai dire mon père lui-même, qui était pourtant le plus
irrité contre l'attitude qu'avait eue Legrandin, gardait peut-être un dernier doute sur le
sens qu'elle comportait. Elle était comme toute attitude ou action où se révèle le
caractère profond et caché de quelqu'un: elle ne se relie pas à ses paroles antérieures,
nous ne pouvons pas la faire confirmer par le témoignage du coupable qui n'avouera pas;
nous en sommes réduits à celui de nos sens dont nous nous demandons, devant ce
souvenir isolé et incohérent, s'ils n'ont pas été le jouet d'une illusion; de sorte que de
telles attitudes, les seules qui aient de l'importance, nous laissent souvent quelques
doutes.

Je dînai avec Legrandin sur sa terrasse; il faisait clair de lune: "Il y a une jolie qualité de
silence, n'est-ce pas; me dit-il; aux coeurs blessés comme l'est le mien, un romancier
que vous lirez plus tard prétend que conviennent seulement l'ombre et le silence. Et
voyez-vous, mon enfant, il vient dans la vie une heure dont vous êtes bien loin encore où
les yeux las ne tolèrent plus qu'une lumière, celle qu'une belle nuit comme celle-ci
prépare et distille avec l'obscurité, où les oreilles ne peuvent plus écouter de musique
que celle que joue le clair de lune sur la flûte du silence." J'écoutais les paroles de M.
Legrandin qui me paraissaient toujours si agréables; mais troublé par le souvenir d'une


                                       100 / 344
femme que j'avais aperçue dernièrement pour la première fois, et pensant, maintenant
que je savais que Legrandin était lié avec plusieurs personnalités aristocratiques des
environs, que peut-être il connaissait celle-ci, prenant mon courage, je lui dis: "Est-ce
que vous connaissez, Monsieur, la... les châtelaines de Guermantes?", heureux aussi en
prononçant ce nom de prendre sur lui une sorte de pouvoir, par le seul fait de le tirer de
mon rêve et de lui donner une existence objective et sonore.

Mais à ce nom de Guermantes, je vis au milieu des yeux bleus de notre ami se ficher une
petite encoche brune comme s'ils venaient d'être percés par une pointe invisible, tandis
que le reste de la prunelle réagissait en sécrétant des flots d'azur. Le cerne de sa
paupière noircit, s'abaissa. Et sa bouche marquée d'un pli amer se ressaisissant plus vite
sourit, tandis que le regard restait douloureux, comme celui d'un beau martyr dont le
corps est hérissé de flèches: "Non, je ne les connais pas", dit-il, mais au lieu de donner à
un renseignement aussi simple, à une réponse aussi peu surprenante le ton naturel et
courant qui convenait, il le débita en appuyant sur les mots, en s'inclinant, en saluant de
la tête, à la fois avec l'insistance qu'on apporte, pour être cru, à une affirmation
invraisemblable - comme si ce fait qu'il ne connût pas les Guermantes ne pouvait être
l'effet que d'un hasard singulier - et aussi avec l'emphase de quelqu'un qui, ne pouvant
pas taire une situation qui lui est pénible, préfère la proclamer pour donner aux autres
l'idée que l'aveu qu'il fait ne lui cause aucun embarras, est facile, agréable, spontané,
que la situation elle-même - l'absence de relations avec les Guermantes - pourrait bien
avoir été non pas subie, mais voulue par lui, résulter de quelque tradition de famille,
principale de morale ou voeu mystique lui interdisant nommément la fréquentation des
Guermantes. "Non, reprit-il, expliquant par ses paroles sa propre intonation, non je ne
les connais pas, je n'ai jamais voulu, j'ai toujours tenu à sauvegarder ma pleine
indépendance; au fond je suis une tête jacobine, vous le savez. Beaucoup de gens sont
venus à la rescousse, on me disait que j'avais tort de ne pas aller à Guermantes, que je
me donnais l'air d'un malotru, d'un vieil ours. Mais voilà une réputation qui n'est pas pour
m'effrayer, elle est si vraie! Au fond, je n'aime plus au monde que quelques églises, deux
ou trois livres, à peine davantage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre
jeunesse apporte jusqu'à moi l'odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne
distinguent plus." Je ne comprenais pas bien que pour ne pas aller chez des gens qu'on
ne connaît pas, il fût nécessaire de tenir à son indépendance, et en quoi cela pouvait
vous donner l'air d'un sauvage ou d'un ours. Mais ce que je comprenais c'est que
Legrandin n'était pas tout à fait véridique quand il disait n'aimer que les églises, le clair
de lune et la jeunesse; il aimait beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris



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devant eux d! une si grande peur de leur déplaire qu'il n'osait pas leur laisser voir qu'il
avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d'agents de change, préférant, si la
vérité devait se découvrir, que ce fût en son absence, loin de lui et "par défaut"; il était
snob. Sans doute il ne disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes parents et
moi-même nous aimions tant. Et si je demandais: "Connaissez-vous les Guermantes?",
Legrandin   le   causeur   répondait:    "Non,   je   n'ai   jamais   voulu   les   connaître."
Malheureusement il ne le répondait qu'en second, car un autre Legrandin qu'il cachait
soigneusement au fond de lui, qu'il ne montrait pas parce que ce Legrandin-là savait sur
le nôtre, sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre Legrandin avait déjà
répondu, par la blessure du regard, par le rictus de la bouche, par la gravité excessive du
ton de la réponse, par les mille flèches dont notre Legrandin s'était trouvé en un instant
lardé et alangui comme un saint Sébastien du snobisme: "Hélas! que vous me faites mal!
non, je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez pas la grande douleur de ma vie." Et
comme ce Legrandin enfant terrible, ce Legrandin maître chanteur, s'il n'avait pas le joli
langage de l'autre, avait le verbe infiniment plus prompt, composé de ce qu'on appelle
"réflexes", quand Legrandin le causeur voulait lui imposer silence, l'autre avait déjà parlé
et notre ami avait beau se désoler de la mauvaise impression que les révélations de son
alter ego avaient dû produire, il ne pouvait qu'entreprendre de la pallier.

Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne fût pas sincère quand il tonnait
contre les snobs. Il ne pouvait pas savoir, au moins par lui-même, qu'il le fût, puisque
nous ne connaissons jamais que les passions des autres, et que ce que nous arrivons à
savoir des nôtres, ce n'est que d'eux que nous avons pu l'apprendre. Sur nous, elles
n'agissent que d'une façon seconde, par l'imagination qui substitue aux premiers
mobiles, des mobiles de relais qui sont plus décents. Jamais le snobisme de Legrandin ne
lui conseillait d'aller voir souvent une duchesse. Il chargeait l'imagination de Legrandin
de lui faire apparaître cette duchesse comme parée de toutes les grâces. Legrandin se
rapprochait de la duchesse, s'estimant de céder à cet attrait de l'esprit et de la vertu
qu'ignorent les infâmes snobs. Seuls les autres savaient qu'il en était un; car grâce à
l'incapacité où ils étaient de comprendre le travail intermédiaire de son imagination, ils
voyaient en face l'une de l'autre l'activité mondaine de Legrandin et sa cause première.

Maintenant, à la maison, on n'avait plus, aucune illusion, sur M. Legrandin et nos
relations avec lui s'étaient fort espacées. Maman s'amusait infiniment chaque fois qu'elle
prenait Legrandin en flagrant délit du péché qu'il n'avouait pas, qu'il continuait à appeler
le péché sans rémission, le snobisme. Mon père, lui, avait de la peine à prendre les
dédains de Legrandin avec tant de détachement et de gaieté; et quand on pensa une


                                        102 / 344
année à m'envoyer passer les grandes vacances à Balbec avec ma grand'mère, il dit: "Il
faut absolument que j'annonce à Legrandin que vous irez à Balbec, pour voir s'il vous
offrira de vous mettre en rapport avec sa soeur. Il ne doit pas se souvenir nous avoir dit
qu'elle demeurait à deux kilomètres de là." Ma grand'mère qui trouvait qu'aux bains de
mer il faut être du matin au soir sur la plage à humer le sel et qu'on n'y doit connaître
personne, parce que les visites, les promenades sont autant de pris sur l'air marin,
demandait au contraire qu'on ne parlât pas de nos projets à Legrandin, voyant déjà sa
soeur, Mme de Cambremer, débarquant à l'hôtel au moment où nous serions sur le point
d'aller à la pêche et nous forçant à rester enfermés pour la recevoir. Mais maman riait de
ses craintes, pensant à part elle que le danger n'était pas si menaçant, que Legrandin ne
serait pas si pressé de nous mettre en relations avec sa soeur. Or, sans qu'on eût besoin
de lui parler de Balbec, ce fut lui-même, Legrandin, qui, ne se doutant pas que nous
eussions jamais l'intention d'aller de ce côté, vint se mettre dans le piège un soir où nous
le rencontrâmes au bord de la Vivonne.

- Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux, n'est-ce pas, mon
compagnon, dit-il à mon père, un bleu surtout plus floral qu'aérien, un bleu de cinéraire,
qui surprend dans le ciel. Et ce petit nuage rose, n'a-t-il pas aussi un teint de fleur,
d'oeillet ou d'hydrangea? Il n'y a guère que dans la Manche, entre Normandie et
Bretagne, que j'ai pu faire de plus riches observations sur cette sorte de règne végétai de
l'atmosphère. Là-bas près de Balbec, près de ces lieux si sauvages, il y a une petite baie
d'une douceur charmante où le coucher de soleil du pays d'Auge, le coucher de soleil
rouge et or, que je suis loin de dédaigner d'ailleurs, est sans caractère, insignifiant; mais
dans cette atmosphère humide et douce s'épanouissent le soir en quelques instants de
ces bouquets célestes, bleus et roses, qui sont incomparables et qui mettent souvent des
heures à se faner. D'autres s'effeuillent tout de suite et c'est alors plus beau encore de
voir le ciel entier que jonche la dispersion d'innombrables pétales soufrés ou roses. Dans
cette baie, dite d'opale, les plages d'or semblent plus douces encore pour être attachées
comme de blondes Andromèdes à ces terribles rochers des côtes voisines, à ce rivage
funèbre, fameux par tant de naufrages, où tous les hivers bien des barques trépassent
au péril de la mer. Balbec! la plus antique ossature géologique de notre sol, vraiment
Armor, la Mer, la fin de la terre, la région maudite qu'Anatole France - un enchanteur que
devrait lire notre petit ami - a si bien peinte, sous ses brouillards éternels, comme le
véritable pays des Cimmériens, dans l'Odyssée. De Balbec surtout, où déjà des hôtels se
construisent, superposés au sol antique et charmant qu'ils n'altèrent pas, quel délice
d'excursionner à deux pas dans ces régions primitives et si belles!



                                      103 / 344
- Ah! est-ce que vous connaissez quelqu'un à Balbec? dit mon père. Justement ce petit-là
doit y aller passer deux mois avec sa grand'mère et peut-être avec ma femme.

Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment où ses yeux étaient fixés sur
mon père, ne put les détourner, mais les attachant de seconde en seconde avec plus
d'intensité - et tout en souriant tristement - sur les yeux de son interlocuteur, avec un air
d'amitié et de franchise et de ne pas craindre de le regarder en face, il sembla lui avoir
traversé la figure comme si elle fût devenue transparente, et voir en ce moment bien au-
delà derrière elle un nuage vivement coloré qui lui créait un alibi mental et qui lui
permettrait d'établir qu'au moment où on lui avait demandé s'il connaissait quelqu'un à
Balbec, il pensait à autre chose et n'avait pas entendu la question. Habituellement de tels
regards font dire à l'interlocuteur: "A quoi pensez-vous donc?" Mais mon père, curieux,
irrité et cruel, reprit:

- Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connaissez si bien Balbec?

Dans un dernier effort désespéré, le regard souriant de Legrandin atteignit son maximum
de tendresse, de vague, de sincérité et de distraction, mais, pensant sans doute qu'il n'y
avait plus qu'à répondre, il nous dit:

- J'ai des amis partout où il y a des troupes d'arbres blessés, mais non vaincus, qui se
sont rapprochés pour implorer ensemble avec une obstination pathétique un ciel
inclément qui n'à pas pitié d'eux.

- Ce n'est pas cela que je voulais dire, interrompit mon père, aussi obstiné que les arbres
et aussi impitoyable que le ciel. Je demandais pour, le cas où il arriverait n'importe quoi à
ma belle-mère et où elle aurait besoin de ne pas se sentir là-bas en pays perdu, si vous y
connaissez du monde?

- Là comme partout, je connais tout le monde et je ne connais personne, répondit
Legrandin qui ne se rendait pas si vite; beaucoup les choses et fort peu les personnes.
Mais les choses elles-mêmes y semblent des personnes des personnes rares, d'une
essence délicate et que la vie aurait déçues. Parfois c'est un castel que vous rencontrez
sur la falaise, au bord du chemin où il s'est arrêté pour confronter son chagrin au soir
encore rose où monte la lune d'or et dont les barques qu'il rentrent en striant l'eau
diaprée hissent à leurs mâts la flamme et portent les couleurs; parfois c'est une simple
maison solitaire, plutôt laide, l'air timide mais romanesque, qui cache à tous les yeux
quelque secret impérissable de bonheur et de désenchantement. Ce pays sans vérité,
ajouta-t-il avec une délicatesse machiavélique, ce pays de pure fiction est d'une
mauvaise lecture pour un enfant, et ce n'est certes pas lui que je choisirais et


                                         104 / 344
recommanderais pour mon petit ami déjà si enclin à la tristesse, pour son coeur
prédisposé. Les climats de confidence amoureuse et de regret inutile peuvent convenir au
vieux désabusé que je suis, ils sont toujours malsains pour un tempérament qui n'est pas
formé. Croyez-moi, reprit-il avec insistance, les eaux de cette baie, déjà à moitié
bretonne, peuvent exercer une action sédative, d'ailleurs discutable, sur un coeur qui
n'est plus intact comme le mien, sur un coeur dont la lésion n'est plus compensée. Elles
sont contre-indiquées à votre âge, petit garçon. Bonne nuit, voisins", ajouta-t-il en nous
quittant avec cette brusquerie évasive dont il avait l'habitude et, se retournant vers nous
avec un doigt levé de docteur, il résuma sa consultation: "Pas de Balbec avant cinquante
ans et encore cela dépend de l'état du coeur", nous cria-t-il.

Mon père lui en reparla dans nos rencontres ultérieures, le tortura de questions, ce fut
peine inutile: comme cet escroc érudit qui employait à fabriquer de faux palimpsestes un
labeur et une science dont la centième partie eût suffi à lui assurer une situation plus
lucrative, mais honorable, M. Legrandin, si nous avions insisté encore, aurait fini par
édifier toute une éthique de paysage et une géographie céleste de la basse Normandie,
plutôt que de nous avouer qu'à deux kilomètres de Balbec habitait sa propre soeur, et
d'être obligé à nous offrir une lettre d'introduction qui n'eût pas été pour lui un tel sujet
d'effroi s'il avait été absolument certain - comme il aurait dû l'être en effet avec
l'expérience qu'il avait du caractère de ma grand'mère - que nous n'en aurions pas
profité.

Nous rentrions toujours de bonne heure de nos promenades pour pouvoir faire une visite
à ma tante Léonie avant le dîner. Au commencement de la saison où le jour finit tôt,
quand nous arrivions rue du Saint-Esprit; il y avait encore un reflet du couchant sur les
vitres de la maison et un bandeau de pourpre au fond des bois du Calvaire, qui se
reflétait plus loin dans l'étang, rougeur qui, accompagnée souvent d'un froid assez vif,
s'associait, dans mon esprit, à la rougeur du feu au-dessus duquel rôtissait le poulet qui
ferait succéder pour moi au plaisir poétique donné par la promenade, le plaisir de la
gourmandise, de la chaleur et du repos. Dans l'été au contraire, quand nous rentrions le
soleil ne se couchait pas encore; et pendant la visite que nous faisions chez ma tante
Léonie, sa lumière qui s'abaissait et touchait la fenêtre était arrêtée entre les grands
rideaux et les embrasses, divisée, ramifiée, filtrée, et incrustant de petits morceaux d'or
le bois de citronnier de la commode, illuminait obliquement la chambre avec la
délicatesse qu'elle prend dans les sous-bois. Mais certains jours fort rares, quand nous
rentrions, il y avait bien longtemps que la commode avait perdu ses incrustations
momentanées, il n'y avait plus quand nous arrivions rue du Saint-Esprit nul reflet de


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couchant étendu sur les vitres, et l'étang au pied du calvaire avait perdu sa rougeur,
quelquefois il était déjà couleur d'opale, et un long rayon de lune, qui allait en
s'élargissant et se fendillait de toutes les rides de l'eau, le traversait tout entier. Alors, en
arrivant prés de la maison, nous apercevions une forme sur le pas de la porte et maman
me disait:

- Mon Dieu! voilà Françoise qui nous guette, ta tante est inquiète; aussi nous rentrons
trop tard.

Et sans avoir pris le temps d'enlever nos affaires, nous montions vite chez ma tante
Léonie pour la rassurer et lui montrer que, contrairement à ce qu'elle imaginait déjà, il ne
nous était rien arrive, mais que nous étions allés "du côté de Guermantes" et, dame,
quand on faisait cette, promenade-là, ma tante savait pourtant bien qu'on ne pouvait
jamais être sûr de l'heure à laquelle on serait rentré.

- Là, Françoise, disait ma tante, quand je vous le disais, qu'ils seraient allés du côté de
Guermantes! Mon Dieu! ils doivent avoir une faim! et votre gigot qui doit être tout
desséché après ce qu'il a attendu. Aussi est-ce une heure pour rentrer! comment, vous
êtes allés du côté de Guermantes!

- Mais je croyais que vous le saviez; Léonie, disait maman. Je pensais que Françoise
nous avait vus sortir par la petite porte du potager.

Car il y avait autour de Combray deux "côtés" pour les promenades, et si opposés qu'on
ne sortait pas en effet de chez nous. par la même porte, quand on voulait aller d'un côté
ou de l'autre: le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu'on appelait aussi le côté de chez Swann
parce qu'on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de
Guermantes. De Méséglise-la-Vineuse, à vrai dire, je n'ai jamais connu que le "côté" et
des gens étrangers qui venaient le dimanche se promener à Combray, des gens que,
cette fois; ma tante elle-même et nous tous ne "connaissions point" et qu'à ce signe on
tenait pour "des gens qui seront venus de Méséglise". Quant à Guermantes je devais un
jour en connaître davantage, mais bien plus tard seulement; et pendant toute mon
adolescence, si Méséglise était pour moi quelque chose d'inaccessible comme l'horizon,
dérobé à la vue, si loin qu'on allât, par les plis d'un terrain qui ne ressemblait déjà plus à
celui de Combray, Guermantes lui ne m'est apparu que comme le terme plutôt idéal que
réel de son propre "côté", une sorte d'expression géographique abstraite comme la ligne
de l'équateur, comme le pôle, comme l'orient. Alors, "prendre par Guermantes" pour aller
à Méséglise, ou le contraire, m'eût semblé une expression aussi dénuée de sens que
prendre par l'est pour aller à l'ouest. Comme mon père parlait toujours du côté de


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Méséglise comme de la plus belle vue de la plaine qu'il connût et du côté de Guermantes
comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme
deux entités, cette cohésion, cette unité qui n'appartiennent qu'aux créations de notre
esprit; la moindre parcelle de chacun d'eux me semblait précieuse et manifester leur
excellence Particulière, tandis qu'à côté d'eux, avant qu'on fût arrivé sur le sol sacré de
l'un ou de l'autre, les chemins purement matériels au milieu desquels ils étaient posés
comme l'idéal de la vue de plaine et l'idéal du paysage de rivière, ne valaient pas plus la
peine d'être regardés que par le spectateur épris d'art dramatique les petites rues qui
avoisinent un théâtre. Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs distances
kilométriques, la distance qu'il y avait entre les deux parties de mon cerveau où je
pensais à eux, une de ces distances dans l'esprit qui ne font pas qu'éloigner, qui séparent
et mettent dans un autre plan. Et cette démarcation était rendue plus absolue encore
parce que cette habitude que nous avions de n'aller jamais vers les deux côtés un même
jour, dans une seule promenade, mais une fois du côté de Méséglise, une fois du côté de
Guermantes, les enfermait pour ainsi dire loin l'un de l'autre, inconnaissables l'un à
l'autre, dans les vases clos et sans communication entre eux d'après-midi différents.

Quand on voulait aller du côté de Méséglise, on sortait (pas trop tôt et même si le ciel
était couvert, parce que la promenade n'était pas bien longue et n'entraînait pas trop
comme pour aller n'importe où, parla grande porte de la maison de ma tante sur la rue
du Saint-Esprit. On était salué par l'armurier, on jetait ses lettres à la boîte, on disait en
passant à Théodore, de la part de Françoise, qu'elle n'avait plus d'huile ou de café, et l'on
sortait de la ville par le chemin qui passait le long de la barrière blanche du parc de M.
Swann. Avant d'y arriver, nous rencontrions, venue au-devant des étrangers, l'odeur de
ses lilas. Eux-mêmes, d'entre les petits coeurs verts et frais de leurs feuilles, levaient
curieusement au-dessus de la barrière du parc, leurs panaches de plumes mauves ou
blanches que lustrait, même à l'ombre, le soleil où elles avaient baigné. Quelques-uns, à
demi cachés par la petite maison en tuiles appelée maison des Archers, où logeait le
gardien, dépassaient son pignon gothique de leur rose minaret. Les Nymphes du
printemps eussent semblé vulgaires, auprès de ces jeunes houris qui gardaient dans ce
jardin français les tons vifs et purs des miniatures de la Perse. Malgré mon désir
d'enlacer leur taille souple et d'attirer à moi les boucles étoilées de leur tête odorante,
nous passions sans nous arrêter, mes parents n'allant plus à Tansonville depuis le
mariage de Swann, et, pour ne pas avoir l'air de regarder dans le parc, au lieu de
prendre le chemin qui longe sa clôture et qui monte directement aux champs, nous en




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prenions un autre qui y conduit aussi, mais obliquement, et nous faisait déboucher trop
loin. Un jour, mon grand-père dit à mon père:

- Vous rappelez-vous que Swann a dit hier que comme sa femme et sa fille partaient
pour Reims, il en profiterait pour aller passer vingt-quatre heures à Paris? Nous pourrions
longer le parc, puisque ces dames ne sont pas là, cela nous abrégerait d'autant. Nous
nous arrêtâmes un moment devant la barrière. Le temps des lilas approchait de sa fin;
quelques-uns effusaient encore en hauts lustres mauves les bulles délicates de leurs
fleurs, mais dans bien des parties du feuillage où déferlait, il y avait seulement une
semaine, leur mousse embaumée, se flétrissait, diminuée et noircie, une écume creuse,
sèche et sans parfum. Mon grand-père montrait à mon père en quoi l'aspect des lieux
était resté le même, et en quoi il avait changé, depuis la promenade qu'il avait faite avec
M. Swann le jour de la mort de sa femme, et il saisit cette occasion pour raconter cette
promenade une fois de plus.

Devant nous, une allée bordée de capucines montait en plein soleil vers le château. A
droite, au contraire, le parc s'étendait en terrain plat. Obscurcie par l'ombre des grands
arbres qui l'entouraient, une pièce d'eau avait été creusée par les parents de Swann;
mais dans ses créations les plus factices, c'est sur la nature que l'homme travaille;
certains lieux font toujours régner autour d'eux leur empire particulier, arborent leurs
insignes immémoriaux au milieu d'un parc comme ils auraient fait loin de toute
intervention humaine, dans une solitude qui revient partout les entourer, surgie des
nécessités de leur exposition et superposée à l'oeuvre humaine. C'est ainsi qu'au pied de
l'allée qui dominait l'étang artificiel, s'était composée sur deux rangs, tressés de fleurs de
Myosotis et de pervenches, la couronne, naturelle, délicate et bleue qui ceint le front
clair-obscur des eaux, et que le glaïeul, laissant fléchir ses glaives avec un abandon
royal, étendait sur l'eupatoire et la grenouillette au pied mouillé; les fleurs de lis en
lambeaux, violettes et jaunies, de son sceptre lacustre.

Le départ de Mlle Swann qui - en m'ôtant la chance terrible de la voir apparaître dans
une allée, d'être connu et méprisé par la petite fille privilégiée qui avait Bergotte pour
ami et allait avec lui visiter des cathédrales - me rendait la contemplation de Tansonville
indifférente la première fois où elle m'était permise, semblait au contraire ajouter à cette
propriété, aux yeux de mon grand-père et de mon père, des commodités, un agrément
passager, et, comme fait pour une excursion en pays de montagnes, l'absence de tout
nuage, rendre cette journée exceptionnellement propice à une promenade de ce côté;
j'aurais voulu que, leurs calculs fussent déjoués, qu'un miracle fit apparaître Mlle Swann
avec son père, si près de nous que nous n'aurions pas le temps de l'éviter et serions


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obligés de faire sa connaissance. Aussi, quand tout d'un coup, j'aperçus sur l'herbe,
comme un signe de sa présence possible, un couffin oublié à côté d'une ligne dont le
bouchon flottait sur l'eau, je m'empressai de détourner d'un autre côté les regards de
mon père et de mon grand-père. D'ailleurs Swann nous ayant dit que c'était mal à lui de
s'absenter, car il avait pour le moment de la famille à demeure, la ligne pouvait
appartenir à quelque invité. On n'entendait aucun bruit de pas dans les allées. Divisant la
hauteur d'un arbre incertain, un invisible oiseau s'ingéniant à faire trouver la journée
courte, explorait d'une note prolongée la solitude environnante, mais il recevait d'elle une
réplique si unanime, un choc en retour si redoublé de silence et d'immobilité qu'on aurait
dit qu'il venait d'arrêter pour toujours l'instant qu'il avait cherché à faire passer plus vite.
La lumière tombait si implacable du ciel devenu fixe que l'on aurait voulu se soustraire à
son attention; et l'eau dormante elle-même, dont des insectes irritaient perpétuellement
le sommeil, rêvant sans doute de quelque Maelstrom imaginaire, augmentait le trouble
où m'avait jeté la vue du flotteur de liège en semblant l'entraîner a toute vitesse sur les
étendues silencieuses du ciel reflété; presque vertical il paraissait, prêt à plonger et déjà
je me demandais si, sans tenir compte du désir et de la crainte que j'avais de la
connaître, je n'avais pas le devoir de prévenir Mlle Swann que le poisson mordait, -
quand il me fallut rejoindre en courant mon père et mon grand-père qui m'appelaient,
étonnés que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et
où ils s'étaient engagés. Je le trouvai tout bourdonnant de l'odeur des aubépines. La haie
formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs
amoncelées en reposoir; au-dessous d'elles, le soleil posait à terre un quadrillage de
clarté, comme s'il venait de traverser une verrière; leur parfum s'étendait aussi
onctueux, aussi délimité en sa forme que si j'eusse été devant l'autel de la Vierge, et les
fleurs, aussi parées, tenaient chacune d'un air distrait son étincelant, bouquet
d'étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant, comme celles qui à
l'église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s'épanouissaient en
blanche chair de fleur de fraisier. Combien naïves et paysannes en comparaison
sembleraient les églantines qui dans quelques semaines monteraient elles aussi en plein
soleil le même chemin rustique, en la soie unie de leur corsage rougissant qu'un souffle
défait.

Mais j'avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter devant ma pensée qui
ne savait ce qu'elle devait en faire, à perdre, à retrouver leur invisible et fixe odeur, à
m'unir au rythme qui jetait leurs fleurs, ici et là, avec une allégresse juvénile et à des
intervalles   inattendus   comme     certains    intervalles,   musicaux,   elles   m'offraient



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indéfiniment le même charme avec une profusion inépuisable, mais sans me le laisser
approfondir davantage, comme ces mélodies qu'on rejoue cent fois de suite sans
descendre plus avant dans leur secret. Je me détournais d'elles un moment, pour les
aborder ensuite avec des forces plus fraîches. Je poursuivais jusque sur le talus qui,
derrière la haie, montait en pente raide vers les champs, quelque coquelicot perdu,
quelques bleuets restés paresseusement en arrière, qui le décoraient çà et là de leurs
fleurs comme la bordure d'une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui
triomphera sur le panneau; rares encore, espacés comme les maisons isolées qui
annoncent déjà l'approche d'un village, ils m'annonçaient l'immense étendue où déferlent
les blés, où moutonnent les nuages, et la vue d'un seul coquelicot hissant au bout de son
cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et
noire, me faisait battre le coeur, comme au voyageur qui aperçoit sur une terre basse
une première barque échouée que répare un calfat, et s'écrie, avant de l'avoir encore
vue: "La Mer!"



- Page 221 -Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs-d'oeuvre
dont on croit qu'on saura mieux les voir quand on a cessé un moment de les regarder,
mais j'avais beau me faire un écran de mes mains pour n'avoir qu'elles sous les yeux, le
sentiment qu'elles éveillaient en moi restait obscur et vague, cherchant en vain à se
dégager, à venir adhérer à leurs fleurs. Elles ne m'aidaient pas à l'éclaircir, et je ne
pouvais demander à d'autres fleurs de le satisfaire. Alors me donnant cette joie que nous
éprouvons quand nous voyons de notre peintre préféré une oeuvre qui diffère de celles
que nous connaissions, ou bien si l'on nous mène devant un tableau dont nous n'avions
vu jusque-là qu'une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement au piano nous
apparaît ensuite revêtu des couleurs de l'orchestre, mon grand-père m'appelant et me
désignant la haie de Tansonville me dit: "Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu
cette épine rose; est-elle jolie!" En effet c'était une épine; mais rose, plus belle encore
que les blanches. Elle aussi avait une parure de fête, - de ces seules vraies fêtes que
sont les fêtes religieuses, puisqu'un caprice contingent ne les applique pas comme les
fêtes mondaines à un jour quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n'a
rien d'essentiellement férié - mais une parure plus riche encore, car les fleurs attachées
sur la branche, les unes au-dessus des autres, de manière à ne laisser aucune place qui
ne fût décorée, comme des pompons qui enguirlandent une houlette rococo, étaient "en
couleur", par conséquent d'une qualité supérieure selon l'esthétique de Combray si l'on
en jugeait par l'échelle des prix dans le "magasin" de la Place ou chez Camus où étaient


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plus chers ceux des biscuits qui étaient roses. Moi-même j'appréciais plus le fromage à la
crème rose, celui où l'on m'avait permis d'écraser des fraises. Et justement ces fleurs
avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de tendre embellissement à
une toilette pour une grande fête, qui, parce qu'elles leur présentent la raison de leur
supériorité, sont celles qui semblent belles avec le plus d'évidence aux yeux des enfants,
et à cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et de plus naturel
que les autres teintes, même lorsqu'ils ont compris qu'elles ne promettaient rien à leur
gourmandise et n'avaient pas été choisies par la couturière. Et certes, je l'avais tout de
suite senti, comme devant les épines blanches mais avec plus d'émerveillement, que ce
n'était pas facticement, par un artifice de fabrication humaine, qu'était traduite l'intention
de festivité dans les fleurs, mais que c'était la nature qui, spontanément, l'avait exprimée
avec la naïveté d'une commerçante de village travaillant pour un reposoir, en
surchargeant l'arbuste de ces rosettes d'un ton trop tendre et d'un pompadour provincial.
Au haut des branches, comme autant de ces petits rosiers aux pots cachés dans des
papiers en dentelles dont aux grandes fêtes on faisait rayonner sur l'autel les minces
fusées, pullulaient mille petits boutons d'une teinte plus pâle qui, en s'entr'ouvrant,
laissaient voir,   comme au fond, d'une coupe de marbre rose; de rouges sanguines et
trahissaient plus encore que les fleurs, l'essence particulière, irrésistible, de l'épine, qui,
partout où elle bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu'en rose. Intercalé dans
la haie, mais aussi différent d'elle qu'une jeune fille en robe de fête au milieu de
personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il
semblait faire partie déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose l'arbuste
catholique et délicieux.

La haie laissait voir à l'intérieur du parc une allée bordée de jasmins, de pensées et de
verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leur bourse fraîche, du rose odorant et
passé d'un cuir ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d'arrosage
peint en vert, déroulant ses circuits, dressait aux points où il était percé au-dessus des
fleurs dont il imbibait les parfums l'éventail vertical et prismatique de ses gouttelettes
multicolores. Tout à coup, je m'arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une
vision ne s'adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perceptions plus
profondes et dispose de notre être tout entier. Une fillette d'un blond roux, qui avait l'air
de rentrer de promenade et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait,
levant son, visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et comme je ne savais
pas alors, ni ne l'ai appris depuis, réduire en ses éléments objectifs une impression forte,
comme je n'avais pas, ainsi qu'on dit, assez "d'esprit d'observation" pour dégager la



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notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir
de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d'un vif azur, puisqu'elle était
blonde: de sorte que, peut-être si elle n'avait pas eu des yeux aussi noirs - ce qui
frappait tant la première fois qu'on la voyait - je n'aurais pas été, comme je le fus, plus
particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

Je la regardais, d'abord de ce regard qui n'est pas que le porte-parole des yeux, mais à
la fenêtre duquel se penchent tous les sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait
toucher, capturer, emmener le corps qu'il regarde et l'âme avec lui; puis, tant j'avais
peur que d'une seconde à l'autre mon grand-père et mon père, apercevant cette jeune
fille, me fissent éloigner en me disant de courir un peu devant eux, d'un second, regard,
inconsciemment supplicateur, qui tâchait de la forcer à faire attention à moi, à me
connaître! Elle jeta en avant et de côté ses pupilles pour prendre connaissance de mon
grand-père et de mon père, et sans doute l'idée qu'elle en rapporta fut celle que nous
étions ridicules, car elle se détourna et d'un air indifférent et dédaigneux, se plaça de
côté pour épargner à son visage d'être dans leur champ visuel; et tandis que continuant
à marcher et ne l'ayant pas aperçue, ils m'avaient dépassé, elle laissa ses regards filer de
toute leur longueur dans ma direction, sans expression particulière, sans avoir l'air de me
voir, mais avec une fixité et un sourire dissimulé que je ne pouvais interpréter d'après
les notions, que l'on m'avait données sur la bonne éducation, que comme une preuve
d'outrageant mépris; et sa main esquissait en même temps un geste indécent, auquel,
quand il était adressé en public à une personne qu'on ne connaissait pas, le petit
dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu'un seul sens, celui d'une
intention insolente.

- Allons, Gilberte, viens; qu'est-ce que tu fais, cria d'une voix perçante et autoritaire une
dame en blanc que je n'avais pas vue, et à quelque distance de laquelle un monsieur
habillé de coutil et que je ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de
la tête; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bêche et s'éloigna sans
se retourner de mon côté, d'un air docile, impénétrable et sournois.

Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un talisman qui me
permettrait peut-être de retrouver un jour celle dont il venait de faire une personne et
qui, l'instant d'avant, n'était qu'une image incertaine. Ainsi passa-t-il, proféré au-dessus
des jasmins et des giroflées, aigre et frais comme les gouttes de l'arrosoir vert;
imprégnant, irisant la zone d'air pur qu'il avait traversée - et qu'il isolait - du mystère de
la vie de celle qu'il désignait pour les êtres heureux qui vivaient, qui voyageaient avec
elle; déployant sous l'épinier rose, à hauteur de mon épaule, la quintessence de leur


                                       112 / 344
familiarité, pour moi si douloureuse, avec elle, avec l'inconnu de sa vie où je n'entrerais
pas.

Un instant (tandis que nous nous éloignions et que mon grand-père murmurait: "Ce
pauvre Swann, quel rôle ils lui font jouer: on le fait partir pour qu'elle reste seule avec
son Charlus, car c'est lui, je l'ai reconnu! Et cette petite, mêlée à toute cette infamie!")
l'impression laissée en moi par le ton despotique avec lequel la mère de Gilberte lui avait
parlé sans qu'elle répliquât, en me la montrant comme forcée d'obéir à quelqu'un,
comme n'étant pas supérieure à tout, calma un peu ma souffrance, me rendit quelque
espoir et diminua mon amour. Mais bien vite cet amour s'éleva de nouveau en moi
comme une réaction par quoi mon coeur humilié voulait se mettre de niveau avec
Gilberte ou l'abaisser jusqu'à lui. Je l'aimais, je regrettais de ne pas avoir eu le temps et
l'inspiration de l'offenser, de lui faire mal, et de la forcer à se souvenir de moi. Je la
trouvais si belle que j'aurais voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant
les épaules: "Comme je vous trouve laide, grotesque, comme vous me répugnez!"
Cependant je m'éloignais, emportant pour toujours, comme premier type d'un bonheur
inaccessible aux enfants de mon espèce de par des lois naturelles impossibles à
transgresser; l'image d'une petite fille rousse, à la peau semée de taches roses, qui
tenait une bêche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois et
inexpressifs. Et déjà le charme dont son nom avait encensé cette place sous les épines
roses où il avait été entendu ensemble par elle et par moi, allait gagner, enduire,
embaumer tout ce qui       l'approchait, ses grands-parents que les miens avaient eu
l'ineffable bonheur de connaître, la sublime profession d'agent de changé, le douloureux
quartier des Champs-Élysées qu'elle habitait à Paris.

"Léonie, dit mon grand-père en rentrant, j'aurais voulu t'avoir avec nous tantôt. Tu ne
reconnaîtrais pas Tansonville. Si j'avais osé, je t'aurais coupé une branche de ces épines
roses que tu aimais tant." Mon grand-père racontait ainsi notre promenade à ma tante
Léonie, soit pour la distraire, soit qu'on n'eût pas perdu tout espoir d'arriver à la faire
sortir. Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriété, et d'ailleurs les visites de Swann
avaient été les dernières qu'elle avait reçues, alors qu'elle fermait déjà sa porte à tout le
monde. Et de même que quand il venait maintenant prendre de ses nouvelles (elle était
la seule personne de chez nous qu'il demandât encore à voir), elle lui faisait répondre
qu'elle était fatiguée, mais qu'elle le laisserait entrer la prochaine fois, de même elle dit
ce soir-là: "Oui, un jour qu'il fera beau, j'irai en voiture jusqu'à la porte du parc." C'est
sincèrement qu'elle le disait. Elle eût aimé revoir Swann et Tansonville; mais le désir
qu'elle en avait suffisait à ce qui lui restait de forces; sa réalisation les eût excédées.


                                      113 / 344
Quelquefois le beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s'habillait; la
fatigue commençait avant qu'elle fût passée dans l'autre chambre et elle réclamait son
lit. Ce qui avait commencé pour elle - plus tôt seulement que cela n'arrive d'habitude -
c'est ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort, s'enveloppe dans sa
chrysalide, et qu'on peut observer, à la fin des vies qui se prolongent tard, même entre
les anciens amants qui se sont le plus aimés, entre les amis unis par les liens les plus
spirituels et qui à partir d'une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie
nécessaire pour se voir, cessent de s'écrire et savent qu'ils ne communiqueront plus en
ce monde. Ma tante devait parfaitement savoir qu'elle ne reverrait pas Swann, qu'elle ne
quitterait plus jamais la maison, mais cette réclusion définitive devait lui être rendue
assez aisée pour la raison même qui selon nous aurait dû la lui rendre plus douloureuse:
c'est que cette réclusion lui était imposée par la diminution qu'elle pouvait constater
chaque jour dans ses forces et qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement,
une fatigue, sinon une souffrance, donnait pour elle à l'inaction, à l'isolement, au silence,
la douceur réparatrice et bénie du repos.

Ma tante n'alla pas voir la haie d'épines roses, mais à tous moments je demandais à mes
parents si elle n'irait pas, si autrefois elle allait souvent à Tansonville, tâchant de les faire
parler des parents et grands-parents de Mlle Swann qui me semblaient grands comme
des dieux. Ce nom, devenu pour moi presque mythologique, de Swann, quand je causais
avec mes parents, je languissais du besoin de le leur entendre dire, je n'osais pas le
prononcer moi-même, mais je les entraînais sur des sujets qui avoisinaient Gilberte et sa
famille, qui la concernaient, où je ne me sentais           pas exilé trop loin d'elle; et je
contraignais tout d'un coup mon père, en feignant de croire par exemple que la charge
de mon grand-père avait été déjà avant lui dans notre famille, ou que la haie d'épines
roses que voulait voir ma tante Léonie se trouvait en terrain communal, à rectifier mon
assertion, à me dire, comme malgré moi, comme de lui-même: "Mais non, cette charge-
là était au père de Swann, cette haie fait partie du parc de Swann." Alors j'étais obligé de
reprendre ma respiration, tant, en se posant sur la place où il était toujours écrit en moi,
pesait à m'étouffer ce nom qui, au moment où je l'entendais, me paraissait plus plein
que tout autre; parce qu'il était lourd de toutes les fois où, d'avance, je l'avais
mentalement proféré. Il me causait un plaisir que j'étais confus d'avoir osé réclamer à
mes parents, car ce plaisir était si grand qu'il avait dû exiger d'eux pour qu'ils me le
procurassent beaucoup de peine, et sans compensation, puisqu'il n'était pas un plaisir
pour eux. Aussi je détournais la conversation par discrétion. Par scrupule aussi. Toutes
les séductions singulières que je mettais dans ce nom de Swann, je les retrouvais en lui



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dès qu'ils le prononçaient. Il me semblait alors tout d'un coup que mes parents ne
pouvaient pas ne pas les ressentir, qu'ils se trouvaient placés à mon point de vue; qu'ils
apercevaient à leur tour, absolvaient, épousaient mes rêves, et j'étais malheureux
comme si je les avais vaincus et dépravés.

Cette année-là, quand, peu plus tôt, que d'habitude, mes parents eurent fixé le jour de
rentrer à Paris, le matin du départ, comme on m'avait fait friser pour être photographié,
coiffer avec précaution un chapeau que je n'avais encore jamais mis et revêtir une
douillette de velours, après m'avoir cherché partout, ma mère me trouva en larmes dans
le petit raidillon contigu à Tansonville, en train de dire adieu aux aubépines, entourant de
mes bras les branches piquantes, et, comme une princesse de tragédie à qui pèseraient
ces vains ornements, ingrat envers l'importune main qui en formant tous ces noeuds
avait pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes papillottes
arrachées et mon chapeau neuf. Ma mère ne fut pas touchée par mes larmes, mais elle
ne put retenir un cri à la vue de la coiffe défoncée et de la douillette perdue. Je ne
l'entendis pas: "O mes pauvres petites aubépines, disais-je en pleurant, ce n'est pas
vous qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à partir. Vous, vous ne m'avez jamais
fait de peine! Aussi je vous aimerai toujours." Et, essuyant mes larmes, je leur
promettais, quand je serais grand, de ne pas. imiter la vie insensée des autres hommes
et, même à Paris, les jours de printemps, au lieu d'aller faire des visites et écouter des
niaiseries, de partir dans la campagne voir les premières aubépines.

Une fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant tout le reste de la promenade
qu'on faisait du côté de Méséglise. Ils étaient perpétuellement parcourus, comme par. un
chemineau invisible, par le   vent qui était pour moi le génie particulier de Combray.
Chaque année, le jour de notre arrivée, pour sentir que j'étais bien à Combray, je
montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir à sa suite. On avait
toujours le vent à côté de soi du côté de Méséglise, sur cette plaine bombée où pendant
des lieues il ne rencontre aucun accident de terrain. Je savais que Mlle Swann allait
souvent à Laon passer quelques jours et, bien que ce fût à plusieurs lieues, la distance se
trouvant compensée par l'absence de tout obstacle, quand, par les chauds après-midi, je
voyais un même souffle, venu de l'extrême horizon, abaisser les blés les plus éloignés, se
propager comme un flot sur toute l'immense étendue et venir se coucher, murmurant et
tiède, parmi les sainfoins, et les trèfles, à mes pieds, cette plaine qui nous était
commune à tous deux semblait nous rapprocher, nous unir, je pensais que ce souffle
avait, passé auprès d'elle, que c'était quelque message d'elle qu'il le chuchotait sans que
je pusse le comprendre, et je l'embrassais au passage. A gauche était un village qui


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s'appelait Champieu (Campus Pagani, selon le curé). Sur la droite, on apercevait par delà
les blés les deux clochers ciselés et rustiques de Saint-André-des-Champs, eux-mêmes
effilés, écailleux, imbriqués d'alvéoles, guillochés, jaunissants et grumeleux; comme
deux épis.

A intervalles symétriques, au milieu de l'inimitable ornementation de leurs feuilles qu'on
ne peut confondre avec la feuille d'aucun autre arbre fruitier, les pommiers ouvraient
leurs larges pétales de satin blanc ou suspendaient les timides bouquets de leurs
rougissants boutons. C'est du côté de Méséglise que j'ai remarqué pour la première fois
l'ombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleillée, et aussi ces soies d'or
impalpable que le couchant tisse obliquement sous les feuilles, et que je voyais mon père
interrompre de sa canne sans les faire jamais dévier.

Parfois dans le ciel de l'après-midi passait la lune blanche comme une nuée, furtive, sans
éclat, comme une actrice dont ce n'est pas l'heure de jouer et qui, de la salle, en toilette
de ville, regarde un moment ses, camarades, s'effaçant, ne voulant pas qu'on fasse
attention à elle. J'aimais à retrouver son image dans des tableaux et dans des livres,
mais ces oeuvres d'art étaient bien différentes - du moins pendant les premières années,
avant que Bloch eût accoutumé mes yeux et ma pensée à des harmonies plus subtiles -
de celles où la lune me paraîtrait belle aujourd'hui et où je ne l'eusse pas reconnue alors.
C'était, par exemple, quelque roman de Saintine, un paysage de Gleyre où elle découpe
nettement sur le ciel une faucille d'argent, de ces oeuvres naïvement incomplètes comme
étaient mes propres impressions et que les soeurs de ma grand'mère s'indignaient de me
voir aimer. Elles pensaient qu'on doit mettre devant les enfants, et qu'ils font preuve de
goût en aimant d'abord, les oeuvres que, parvenu              à la maturité, on admire
définitivement.   C'est sans doute qu'elles se figuraient les mérites esthétiques comme
des objets matériels qu'un oeil ouvert ne peut faire autrement que dé percevoir, sans
avoir eu besoin d'en mûrir lentement des équivalents dans son propre coeur.

C'est, du côté de Méséglise, à Montjouvain, maison située au bord d'une grande mare et
adossée à un talus buissonneux, que demeurait M. Vinteuil. Aussi croisait-on souvent sur
la route sa fille, conduisant un buggy à toute allure. A partir d'une certaine année on ne
la rencontra plus seule, mais avec une amie plus âgée, qui avait mauvaise réputation
dans le pays et qui un jour s'installa définitivement à Montjouvain. On disait: "Faut-il que
ce pauvre M. Vinteuil soit aveuglé par la tendresse pour ne pas s'apercevoir de ce qu'on
raconte, et permettre à sa fille, lui qui se scandalise d'une parole déplacée, de faire vivre
sous son toit une femme pareille. Il dit que c'est une femme supérieure, un grand coeur
et qu'elle aurait eu des dispositions extraordinaires pour la musique si elle les avait


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cultivées. Il peut être sûr que ce n'est pas de musique qu'elle s'occupe avec sa fille." M.
Vinteuil le disait; et il est en effet remarquable combien une personne excite toujours
d'admiration pour ses qualités morales chez les parents de toute autre personne avec qui
elle a des relations charnelles. L'amour physique, si injustement décrié, force tellement
tout être à manifester jusqu'aux moindres parcelles qu'il possède de bonté, d'abandon de
soi, qu'elles resplendissent jusqu'aux yeux de l'entourage immédiat. Le docteur Percepied
à qui sa grosse voix et ses gros sourcils permettaient de tenir tant qu'il voulait le rôle de
perfide dont il n'avait pas le physique, sans compromettre en rien sa réputation
inébranlable et imméritée de bourru bienfaisant, savait faire rire aux larmes le curé et
tout le monde en disant d'un ton rude: "Eh bien! il paraît qu'elle fait de la musique avec
son amie, Mlle Vinteuil. Ça a l'air de vous étonner. Moi je sais pas. C'est le père Vinteuil
qui m'a encore dit ça hier. Après tout, elle a bien le droit d'aimer la musique, c'te fille.
Moi je ne suis pas pour contrarier les vocations artistiques des enfants. Vinteuil non plus
à ce qu'il paraît. Et puis lui aussi il fait de la musique avec l'amie de sa fille. Ah! sapristi,
on en fait une musique dans cette boîte-là. Mais qu'est-ce que vous avez à rire? mais ils
font trop de musique, ces gens. L'autre jour j'ai rencontré le père Vinteuil prés du
cimetière. Il ne tenait pas sur ses jambes."

Pour ceux qui comme nous virent à cette époque M. Vinteuil éviter les personnes qu'il
connaissait, se détourner quand il les apercevait, vieillir en quelques mois, s'absorber
dans son chagrin, devenir incapable de tout effort qui n'avait pas directement le bonheur
de sa fille pour but, passer des journées entières devant la tombe de sa femme, il eût été
difficile de ne pas comprendre qu'il était en train de mourir de chagrin, et de supposer
qu'il ne se rendait pas compte des propos qui couraient. Il les connaissait, peut-être
même y ajoutait-il foi. Il n'est peut-être pas une personne, si grande que soit sa vertu,
que la complexité des circonstances ne puisse amener à vivre un jour dans la familiarité
du vice qu'elle condamne le plus formellement - sans qu'elle le reconnaisse d'ailleurs tout
à fait sous le déguisement de faits particuliers qu'il revêt pour entrer en contact avec elle
et la faire souffrir: paroles bizarres, attitude inexplicable, un certain soir, de tel être
qu'elle a par ailleurs tant de raisons pour aimer. Mais pour un homme comme M. Vinteuil
il devait entrer bien plus de souffrance que pour un autre dans la résignation à une de
ces situations qu'on croit à tort être l'apanage exclusif du monde de la bohème: elles se
produisent chaque fois qu'a besoin de se réserver la place et la sécurité qui lui sont
nécessaires un vice que la nature elle-même fait épanouir chez un enfant, parfois rien
qu'en mêlant les vertus de son père et de sa mère, comme la couleur de ses yeux. Mais
de ce que M. Vinteuil connaissait peut-être la conduite de sa fille, il ne s'ensuit pas que



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son culte pour elle en eût été diminué. Les faits ne pénètrent pas dans le monde où
vivent nos croyances, ils n'ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas; ils
peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, et une avalanche de
malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille ne la fera pas
douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin. Mais quand M. Vinteuil
songeait à sa fille et à lui-même du point de vue du monde du point de vue de leur
réputation, quand il cherchait à se situer avec elle au rang qu'ils occupaient dans l'estime
générale, alors ce jugement d'ordre social, il le portait exactement comme l'eût fait
l'habitant de Combray qui lui eût été le plus hostile, il se voyait avec sa fille dans le
dernier bas-fond, et ses manières en avaient reçu depuis peu cette, humilité, ce respect
pour ceux qui se trouvaient au-dessus de lui et qu'il voyait d'en bas (eussent-ils été fort
au-dessous de lui jusque-là), cette tendance à chercher à remonter jusqu'à eux, qui est
une résultante presque mécanique de toutes les déchéances. Un jour que nous
marchions avec Swann dans une rue de Combray, M. Vinteuil qui débouchait d'une autre
s'était trouvé trop brusquement en face de nous pour avoir le temps de nous éviter, et
Swann avec cette orgueilleuse charité de l'homme du monde qui, au milieu de la
dissolution de tous ses préjugés moraux, ne trouve dans l'infamie d'autrui qu'une raison
d'exercer envers lui une bienveillance dont les témoignages chatouillent d'autant plus
l'amour-propre de celui qui les donne, qu'il les sent plus précieux à celui qui les reçoit,
avait longuement causé avec M. Vinteuil, à qui jusque-là il n'adressait pas la parole, et lui
avait demandé avant de nous quitter s'il n'enverrait pas un jour sa fille jouer à
Tansonville.

C'était une invitation qui, il y a deux ans, eût indigné M. Vinteuil, mais qui, maintenant,
le remplissait de sentiments si reconnaissants qu'il se croyait obligé par eux à ne pas
avoir l'indiscrétion de l'accepter. L'amabilité de Swann envers sa fille lui semblait être en
soi-même un appui si honorable et si délicieux qu'il pensait qu'il valait peut-être mieux
ne pas s'en servir, pour avoir la douceur toute platonique de le conserver.

- Quel homme exquis, nous dit-il, quand Swann nous eut quittés, avec la même
enthousiaste vénération qui tient de spirituelles et jolies bourgeoises en respect et sous
le charme d'une duchesse, fût-elle laide et sotte. Quel homme exquis! Quel malheur qu'il
ait fait un mariage tout à fait déplacé!

Et alors, tant les gens les plus sincères sont mêlés d'hypocrisie et dépouillent en causant
avec une personne l'opinion qu'ils ont d'elle et expriment dès qu'elle n'est plus là, mes
parents déplorèrent avec M. Vinteuil le mariage de Swann au nom de principes et de
convenances auxquels (par cela même qu'ils les invoquaient en commun avec lui, en


                                       118 / 344
braves gens de même acabit) ils avaient l'air de sous-entendre qu'il n'était pas
contrevenu à Montjouvain. M. Vinteuil n'envoya pas sa fille chez Swann. Et celui-ci fut le
premier à le regretter. Car chaque fois qu'il venait de quitter M. Vinteuil, il se rappelait
qu'il avait depuis quelque temps un renseignement à lui demander

sur quelqu'un qui portait le même nom que lui, un de ses parents, croyait-il. Et cette
fois-là il s'était bien promis de ne pas oublier ce qu'il avait à lui dire, quand M. Vinteuil
enverrait sa fille à Tansonville.

Comme la promenade du côté de Méséglise était la moins longue des deux que nous
faisions autour de Combray et qu'à cause de cela on la réservait pour les temps
incertains, le climat du côté de Méséglise était assez pluvieux et nous ne perdions jamais
de vue la lisière des bois de Roussainville dans l'épaisseur desquels nous pourrions nous
mettre à couvert.

Souvent le soleil se cachait derrière une nuée qui déformait son ovale et dont il jaunissait
la bordure. L'éclat, mais non la clarté, était enlevé à la campagne où toute vie semblait
suspendue, tandis que le petit village de Roussainville sculptait sur le ciel le relief de ses
arêtes blanches avec une précision et un fini accablants. Un peu de vent faisait envoler
un corbeau qui retombait dans le lointain, et, contre le ciel blanchissant, le lointain des
bois paraissait plus bleu, comme peint dans ces camaïeux qui décorent les trumeaux des
anciennes demeures.

Mais d'autres fois se mettait à tomber la pluie dont nous avait menacés le capucin que
l'opticien avait à sa devanture; les gouttes d'eau, comme des oiseaux migrateurs qui
prennent leur vol tous ensemble, descendaient à rangs

pressés du ciel. Elle ne se séparent point, elles ne vont pas à l'aventure pendant la rapide
traversée, mais chacune tenant sa place attire à elle celle qui la suit et le ciel en est plus
obscurci qu'au départ des hirondelles. Nous nous réfugiions dans le bois. Quand leur
voyage semblait fini, quelques-unes, plus débiles, plus lentes, arrivaient encore. Mais
nous ressortions de notre abri, car les gouttes se plaisent aux feuillages, et la terre était
déjà presque séchée que plus d'une s'attardait à jouer sur les nervures d'une feuille, et
suspendue à la pointe, reposée, brillant au soleil, tout d'un coup se laissait glisser de
toute la hauteur de la branche et nous tombait sur le nez.

Souvent aussi nous allions nous abriter, pêle-mêle avec les saints et les patriarches de
pierre sous le porche de Saint-André-des-Champs. Que cette église était française! Au-
dessus de la porte, les saints, les rois-chevaliers une fleur de lys à la main, des scènes de
noces et de funérailles étaient représentés comme ils pouvaient l'être dans l'âme de


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Françoise. Le sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes relatives à Aristote et à
Virgile de la même façon que Françoise à la cuisine parlait, volontiers de saint Louis
comme si elle l'avait personnellement connu, et généralement pour faire honte par la
comparaison à mes grands-parents moins "justes". On sentait que les notions que
l'artiste médiéval et la paysanne médiévale (survivant au XIXe siècle) avaient de
l'histoire ancienne ou

chrétienne, et qui se distinguaient par autant d'inexactitude que de bonhomie, ils les
tenaient non des livres, mais d'une tradition à la fois antique et directe, ininterrompue,
orale, déformée, méconnaissable et vivante. Une autre personnalité de Combray que je
reconnaissais aussi, virtuelle et prophétisée, dans la sculpture gothique de Saint-André-
des-Champs, c'était le jeune Théodore, le garçon de chez Camus. Françoise sentait
d'ailleurs si bien en lui un pays et un contemporain que, quand ma tante Léonie était trop
malade pour que Françoise pût suffire à la retourner dans son lit, à la porter dans son
fauteuil, plutôt que de laisser la fille de cuisine monter se faire "bien voir" de ma tante,
elle appelait Théodore. Or, ce garçon qui passait et avec raison pour si mauvais sujet,
était tellement rempli de l'âme qui avait décoré Saint-André-des-Champs et notamment
des sentiments de respect que Françoise trouvait dus aux "pauvres malades", à "sa
pauvre maîtresse", qu'il avait pour soulever la tête de ma tante sur son oreiller la mine
naïve et zélée des petits anges des bas-reliefs, s'empressant, un cierge à la main, autour
de la Vierge défaillante, comme si les visages de pierre sculptée, grisâtres et nus, ainsi
que sont les bois en hiver, n'étaient qu'un ensommeillement, qu'une réserve, prête à
refleurir dans la vie en innombrables visages populaires, révérends et futés comme celui
de Théodore, enluminés de la rougeur d'une pomme mûre. Non plus

appliquée à la pierre comme ces petits anges, mais détachée du porche, d'une stature
plus qu'humaine, debout sur un socle comme sur un tabouret qui lui évitât de poser ses
pieds sur le sol humide, une sainte avait les joues pleines, le sein ferme et qui gonflait la
draperie comme une grappe mûre dans un sac de crin, le front étroit, le nez court et
mutin, les prunelles enfoncées, l'air valide, insensible et courageux des paysannes de la
contrée. Cette ressemblance, qui insinuait dans la statue une douceur, que je n'y avais
pas cherchée, était souvent certifiée par quelque fille des champs, venue comme nous se
mettre à couvert et dont la présence, pareille à celle de ces feuillages pariétaires qui ont
poussé à côté dés feuillages sculptés, semblait destinée à permettre, par une
confrontation avec la nature, de juger de la vérité de l'oeuvre d'art. Devant nous, dans le
lointain, terre promise ou maudite, Roussainville, dans les murs duquel je n'ai jamais
pénétré, Roussainville, tantôt, quand la pluie avait déjà cessé pour nous, continuait à


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être châtié comme un village de la Bible par toutes lès lances de l'orage qui flagellaient
obliquement les demeures de ses habitants, ou bien était déjà pardonné par Dieu le Père
qui faisait descendre vers lui, inégalement longues, comme les rayons d'un ostensoir
d'autel, les tiges d'or effrangées de son soleil reparu.

Quelquefois le temps était tout à fait gâté, il fallait

rentrer et rester enfermé dans la maison. Çà et là au loin dans la campagne que
l'obscurité et l'humidité faisaient ressembler à la mer, des maisons isolées, accrochées au
flanc d'une colline plongée dans la nuit et dans l'eau, brillaient comme des petits bateaux
qui ont replié leurs voiles et sont immobiles au large pour toute la nuit. Mais qu'importait
la pluie, qu'importait l'orage! L'été, le mauvais temps n'est qu'une humeur passagère,
superficielle, du beau temps sous-jacent et fixe, bien différent du beau temps instable et
fluide de l'hiver et qui, au contraire, installé sur la terre où il s'est solidifié en denses
feuillages sur lesquels la pluie peut s'égoutter sans compromettre la résistance de leur
permanente joie, a hissé pour toute la saison, jusque dans les rues du village, aux murs
des maisons et des jardins, ses pavillons de soie violette ou blanche. Assis dans le petit
salon; où j'attendais l'heure du dîner en lisant, j'entendais l'eau dégoutter de nos
marronniers, mais je savais que l'averse ne faisait que vernir leurs feuilles et qu'ils
promettaient de demeurer là, comme des gages de l'été, toute la nuit pluvieuse, à
assurer la continuité du beau temps; qu'il avait beau pleuvoir, demain, au-dessus de la
barrière blanche de Tansonville, onduleraient, aussi nombreuses, de petites feuilles en
forme de coeur; et c'est sans tristesse que j'apercevais le peuplier de la rue des
Perchamps adresser à l'orage des supplications et des salutations

désespérées; c'est sans tristesse que j'entendais au fond du jardin les derniers
roulements du tonnerre roucouler dans les lilas.

Si le temps était mauvais dès le matin, mes parents renonçaient à la promenade et je ne
sortais pas. Mais je pris ensuite l'habitude d'aller, ces jours-là, marcher seul du côté de
Méséglise-la-Vineuse, dans l'automne où nous dûmes venir à Combray pour la succession
de ma tante Léonie, car elle était enfin morte, faisant triompher à la fois ceux qui
prétendaient que son régime affaiblissant finirait par la tuer, et non moins les autres qui
avaient toujours soutenu qu'elle souffrait d'une maladie non pas imaginaire mais
organique, à l'évidence de laquelle les sceptiques seraient bien obligés de se rendre
quand elle y aurait succombé; et ne causant par sa mort de grande douleur qu'à un seul
être, mais à celui-là, sauvage. Pendant les quinze jours que dura la dernière maladie de
ma tante, Françoise ne la quitta pas un instant, ne se déshabilla pas, ne laissa personne



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lui donner aucun soin, et ne quitta son corps que quand il fut enterré. Alors nous
comprîmes que cette sorte de crainte où Françoise avait vécu des mauvaises paroles, des
soupçons, des colères de ma tante avait développé chez elle un sentiment que nous
avions pris pour de la haine et qui était de la vénération et de l'amour. Sa véritable
maîtresse, aux décisions impossibles à prévoir, aux ruses difficiles à déjouer, au

bon coeur facile à fléchir, sa souveraine, son mystérieux et tout-puissant monarque
n'était plus. A côté d'elle nous comptions pour bien peu de chose. Il était loin le temps où
quand nous avions commencé à venir passer nos vacances à Combray, nous possédions
autant de prestige que ma tante aux yeux de Françoise. Cet automne-là tout occupés des
formalités à remplir, des entretiens avec les notaires et avec les fermiers, mes parents
n'ayant guère de loisir pour faire des sorties que le temps d'ailleurs contrariait, prirent
l'habitude de me laisser aller me promener sans eux du côté de Méséglise, enveloppé
dans un grand plaid qui me protégeait contre la pluie et que je jetais d'autant plus
volontiers sur mes épaules que je sentais que ses rayures écossaises scandalisaient
Françoise, dans l'esprit de qui on n'aurait pu faire entrer l'idée que la couleur des
vêtements n'a rien à faire avec le deuil et à qui d'ailleurs le chagrin que nous avions de la
-mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n'avions pas donné de grand repas
funèbre, que nous ne prenions pas un son de voix spécial pour parler d'elle, que même
parfois je chantonnais. Je suis sûr que dans un livre - et en cela j'étais bien moi-même
comme Françoise - cette conception du deuil d'après la Chanson de Roland et le portrait
de Saint-André-des-Champs m'eût été sympathique. Mais dès que Françoise était auprès
de moi, un démon me poussait à souhaiter qu'elle fût en colère, je saisissais le moindre

prétexte pour lui dire que je regrettais ma tante parce que c'était une bonne femme,
malgré ses ridicules, mais nullement parce que c'était ma tante, qu'elle eût pu être ma
tante et me sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune peine, propos qui m'eussent
semblé ineptes dans un livre.

Si alors Françoise, remplie comme un poète d'un flot de pensées confuses sur le chagrin,
sur les souvenirs de famille, s'excusait de ne pas savoir répondre à mes théories et
disait: "Je ne sais pas m'exprimer", je triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique
et brutal digne du docteur Percepied; et si elle ajoutait: "Elle était tout de même de la
parentèse, il reste toujours le respect qu'on doit à la parentèse", je haussais les épaules
et je me disais: "Je suis bien bon de discuter avec une illettrée qui fait des cuirs pareils",
adoptant ainsi pour juger Françoise le point de vue mesquin d'hommes dont ceux qui les
méprisent le plus dans l'impartialité de la méditation sont fort capables de tenir le rôle,
quand ils jouent une des scènes vulgaires de la vie.


                                       122 / 344
Mes promenades de cet automne-là furent d'autant plus agréables que je les faisais
après de longues heures passées sur un livre. Quand j'étais fatigué d'avoir lu toute la
matinée dans la salle, jetant mon plaid sur mes épaules, je sortais: mon corps obligé
depuis longtemps de garder l'immobilité, mais qui s'était chargé sur place

d'animation et de vitesse accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu'on
lâche, de les dépenser dans toutes les directions. Les murs des maisons, la haie de
Tansonville, les arbres du bois de Roussainville, les buissons auxquels s'adosse
Montjouvain, recevaient des coups de parapluie ou de canne, entendaient des cris
joyeux, qui n'étaient, les uns et les autres, que des idées confuses qui m'exaltaient et qui
n'ont pas atteint le repos dans la lumière, pour avoir préféré à un lent et difficile
éclaircissement, le plaisir d'une dérivation plus aisée vers une issue immédiate. La
plupart des prétendues traductions de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous
en débarrasser, en le faisant sortir de nous sous une forme indistincte qui ne nous
apprend pas à le connaître. Quand j'essaye de faire le compte de ce que je dois au côté
de Méséglise, des humbles découvertes dont il fut le cadre fortuit ou le nécessaire
inspirateur, je me rappelle que c'est cet automne-là, dans une de ces promenades, près
du talus broussailleux qui protège Montjouvain, que je fus frappé pour la première fois de
ce désaccord entre nos impressions et leur expression habituelle. Après une heure de
pluie et de vent contre lesquels j'avais lutté avec allégresse, comme j'arrivais au bord de
la mare de Montjouvain, devant une petite cahute recouverte en tuiles où le jardinier de
M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le soleil venait de reparaître, et ses
dorures

lavées par l'averse reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la cahute,
sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se promenait une poule. Le vent qui
soufflait tirait horizontalement les herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur,
et les plumes de duvet de la poule, qui, les unes et les autres, se laissaient filer au gré de
son souffle jusqu'à l'extrémité de leur longueur, avec l'abandon de choses inertes et
légères. Le toit de tuile faisait dans la mare, que le soleil rendait de nouveau
réfléchissante, une marbrure rose, à laquelle je n'avais encore jamais fait attention. Et
voyant sur l'eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du ciel, je
m'écriai dans tout mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé: "Zut, zut,
zut, zut." Mais en même temps je sentis que, mon devoir eût été de ne pas m'en tenir à
ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement.

Et c'est à ce moment-là encore - grâce à un paysan qui passait, l'air déjà d'être d'assez
mauvaise humeur, qui le fut davantage quand il faillit recevoir mon parapluie dans la


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figure, et qui répondit sans chaleur à mes "beau temps, n'est-ce pas, il fait bon marcher"
- que j'appris que les mêmes émotions ne se produisent pas simultanément, dans un
ordre préétabli, chez tous les hommes. Plus tard chaque fois qu'une lecture un peu
longue m'avait mis en humeur de causer, le camarade à qui je brûlais d'adresser la
parole

venait justement de se livrer au plaisir delà conversation et désirait maintenant qu'on le
laissât lire tranquille. Si je venais de penser à mes parents avec tendresse et de prendre
les décisions les plus sages et les plus propres à leur faire plaisir, ils avaient, employé le
même temps à apprendre une peccadille que j'avais oubliée et qu'ils me reprochaient
sévèrement au moment où je m'élançais vers eux pour les embrasser.

Parfois à l'exaltation que me donnait la solitude, s'en ajoutait une autre que je ne savais
pas en départager nettement; causée par le désir de voir surgir devant moi une
paysanne que je pourrais serrer dans mes bras. Né brusquement, et sans que j'eusse eu
le temps de le rapporter exactement à sa cause, au milieu de pensées très différentes, le
plaisir dont il était accompagné ne me semblait qu'un degré supérieur de celui qu'elles
me donnaient. Je faisais un mérite de plus à tout ce qui était à ce moment-là dans mon
esprit, au reflet rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Roussainville où je
désirais depuis longtemps aller, aux arbres de son bois, au clocher de son église, de cet
émoi nouveau qui me les faisait seulement paraître plus désirables parce que je croyais
que c'était eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir que me porter vers eux
plus rapidement quand il enflait ma voile d'une brise puissante, inconnue et propice. Mais
si ce désir qu'une femme apparût ajoutait

pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant, les charmes de la
nature, en retour, élargissaient ce que celui de la femme aurait eu de trop restreint. Il
me semblait que la beauté des arbres c'était encore la sienne et que l'âme de ces
horizons, du village de Roussainville, des livres que je lisais cette année-là, son baiser
me la livrerait; et mon imagination reprenant des forces au contact de ma sensualité, ma
sensualité se répandant dans tous les domaines de mon imagination, mon désir n'avait
plus de limites. C'est qu'aussi - comme il arrive dans ces moments de rêverie au milieu
de la nature où l'action de l'habitude étant suspendue, nos notions abstraites des choses
mises de côté, nous croyons d'une foi profonde à l'originalité, à la vie individuelle du lieu
où nous nous trouvons - la passante qu'appelait mon désir me semblait être non un
exemplaire quelconque de ce type général: la femme, mais un produit nécessaire et
naturel de ce sol. Car en ce temps-là tout ce qui n'était pas moi, la terre et les êtres, me
paraissait plus précieux, plus important, doué d'une existence plus réelle que cela ne


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paraît aux hommes faits. Et la terre et les êtres je ne les séparais pas. J'avais le désir
d'une paysanne de Méséglise ou de Roussainville, d'une pêcheuse de Balbec, comme
j'avais le désir de Méséglise et de Balbec. Le plaisir qu'elles pouvaient me donner
m'aurait paru moins vrai, je n'aurais plus cru en lui, si j'en avais modifié à ma guise

les conditions. Connaître à Paris une pêcheuse de Balbec ou une paysanne de Méséglise
c'eût été recevoir des coquillages que je n'aurais pas vus sur la plage, une fougère que je
n'aurais pas trouvée dans les bois, c'eût été retrancher au plaisir que la femme me
donnerait tous ceux au milieu desquels l'avait enveloppée mon imagination. Mais errer
ainsi dans les bois de Roussainville sans une paysanne à embrasser, c'était ne pas
connaître de ces bois le trésor caché, la beauté profonde, Cette fille que je ne voyais que
crible de feuillages, elle était elle-même pour moi comme une plante locale d'une espèce
plus élevée seulement que les autres et dont la structure permet d'approcher de plus
près qu'en elles la saveur profonde du pays. Je pouvais d'autant plus facilement le croire
(et que les caresses par lesquelles elle m'y ferait parvenir seraient aussi d'une sorte
particulière et dont je n'aurais pas pu connaître le plaisir par une autre qu'elle), que
j'étais pour longtemps encore à l'âge où l'on n'a pas encore abstrait ce plaisir de la
possession des femmes différentes avec lesquelles on l'a goûté, où on ne l'a pas réduit à
une   notion   générale   qui   les   fait   considérer   dès   lors   comme   les   instruments
interchangeables d'un plaisir toujours identique. Il n'existe même pas, isolé, séparé et
formulé dans l'esprit, comme le but qu'on poursuit en s'approchant d'une femme, comme
la cause du trouble préalable qu'on ressent. A peine y songe-t-on comme à un

plaisir qu'on aura; plutôt, on l'appelle son charme à elle; car on ne pense pas à soi, on ne
pense qu'à sortir de soi. Obscurément attendu, immanent et caché, il porte seulement à
un tel paroxysme au moment où il s'accomplit les autres plaisirs que nous causent les
doux regards, les baisers de celle qui est auprès de nous, qu'il nous apparaît surtout à
nous-même comme une sorte de transport de notre reconnaissance pour la bonté de
coeur de notre compagne et pour sa touchante prédilection à notre égard que nous
mesurons aux bienfaits, au bonheur dont elle nous comble.

Hélas, c'était en vain que j'implorais le donjon de Roussainville, que je lui demandais de
faire venir auprès de moi quelque enfant de son village, comme au seul confident que
j'avais eu de mes premiers désirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le
petit cabinet sentant l'iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau de la fenêtre
entr'ouverte, pendant qu'avec les hésitations héroïques du voyageur qui entreprend une
exploration ou du désespéré qui se suicide, défaillant, je me frayais en moi-même une
route inconnue et que je croyais mortelle, jusqu'au moment où une trace naturelle


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comme celle d'un colimaçon s'ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se penchaient
jusqu'à moi. En vain, je le suppliais maintenant. En vain, tenant l'étendue dans le champ
de ma vision, je la drainais de mes regards qui eussent voulu en ramener une femme. Je
pouvais aller

jusqu'au porche de Saint-André-des-Champs; jamais ne s'y trouvait la paysanne que je
n'eusse pas manqué d'y rencontrer si j'avais été avec mon grand-père et dans
l'impossibilité de lier conversation avec elle. Je fixais indéfiniment le tronc d'un arbre
lointain, de derrière lequel elle allait surgir et venir à moi; l'horizon scruté restait désert,
la nuit tombait, c'était sans espoir que mon attention s'attachait, comme pour aspirer les
créatures qu'ils pouvaient recéler, à ce sol stérile, à cette terre épuisée; et ce n'était plus
d'allégresse, c'était de rage que je frappais les arbres du bois de Roussainville d'entre
lesquels ne sortait pas plus d'êtres vivants que s'ils eussent été des arbres peints sur la
toile d'un panorama, quand, ne pouvant me résigner à rentrer à la maison avant d'avoir
serré dans mes bras la femme que j'avais tant désirée, j'étais pourtant obligé de
reprendre le chemin de Combray en m'avouant à moi-même qu'était de moins en moins
probable le hasard qui l'eût mise sui mon chemin. Et s'y fût-elle trouvée, d'ailleurs,
eussé-je osé lui parler? Il me semblait qu'elle m'eût considéré comme un fou; je cessais
de croire partagés par d'autres êtres, de croire vrais en dehors de moi les désirs que je
formais pendant ces promenades et qui ne se réalisaient pas. Ils ne m'apparaissaient
plus que comme les créations purement subjectives, impuissantes, illusoires, de mon
tempérament. Ils n'avaient plus de lien avec la nature, avec la réalité qui dès lors perdait
tout charme et toute signification et n'était plus à ma vie qu'un cadre conventionnel,
comme l'est à la fiction d'un roman le wagon sur la banquette duquel le voyageur le lit
pour tuer le temps.

C'est peut-être d'une impression ressentie aussi auprès de Montjouvain, quelques années
plus tard, impression restée obscure alors, qu'est sortie, bien après, l'idée que je me suis
faite du sadisme. On verra plus tard que, pour de tout autres raisons, le souvenir de
cette impression devait jouer un rôle important dans ma vie. C'était par un temps très
chaud; mes parents qui avaient dû s'absenter pour toute la journée, m'avaient dit de
rentrer aussi tard que je voudrais; et étant allé jusqu'à la mare de Montjouvain où
j'aimais revoir les reflets du toit de tuile, je m'étais étendu à l'ombre et endormi dans les
buissons du talus qui domine la maison, là où j'avais attendu mon père autrefois, un jour
qu'il était allé voir M. Vinteuil. Il faisait presque nuit quand je m'éveillai, je voulus me
lever, mais je vis Mlle Vinteuil (autant que je pus la reconnaître, car je ne l'avais pas vue
souvent à Combray, et seulement quand elle était encore une enfant, tandis qu'elle


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commençait d'être une jeune fille) qui probablement venait de rentrer, en face de moi, à
quelques centimètres de moi, dans cette chambre où son père avait reçu le mien et dont
elle avait fait son petit salon à elle. La fenêtre était entrouverte, la lampe était allumée,
je voyais tous ses mouvements sans

qu'elle me vît, mais en m'en allant j'aurais fait craquer les buissons, elle m'aurait
entendu et elle aurait pu croire que je m'étais caché là pour l'épier.

Elle était en grand deuil, car son père était mort depuis peu. Nous n'étions pas allés la
voir, ma mère ne l'avait pas voulu à cause d'une vertu qui chez elle limitait seule les
effets de la bonté: la pudeur; mais elle la plaignait profondément. Ma mère se rappelait.
la triste fin de vie   de M. Vinteuil, tout absorbée d'abord par les soins de mère et de
bonne d'enfant qu'il donnait à sa fille, puis par les souffrances que celle-ci lui avait
causées; elle revoyait le visage torturé qu'avait eu le vieillard tous les derniers temps;
elle savait qu'il avait renoncé à jamais à achever de transcrire au net toute son oeuvre
des dernières années, pauvres morceaux d'un vieux professeur de piano, d'un ancien
organiste de village dont nous imaginions bien qu'ils n'avaient guère de valeur en eux-
mêmes, mais que nous ne méprisions pas parce qu'ils en avaient tant pour lui dont ils
avaient été la raison de vivre avant qu'il les sacrifiât à sa fille, et qui pour la plupart, pas
même notés, conservés seulement dans sa mémoire, quelques-uns inscrits sur des
feuillets épars, illisibles, resteraient inconnus; ma mère pensait à cet autre renoncement
plus cruel encore auquel M. Vinteuil avait été contraint, le renoncement à un avenir de
bonheur honnête et respecté pour sa fille; quand elle évoquait toute cette détresse
suprême

de l'ancien maître de piano de mes tantes, elle éprouvait un véritable chagrin et songeait
avec effroi à celui autrement amer que devait éprouver Mlle Vinteuil, tout mêlé du
remords d'avoir à peu près tué son père. "Pauvre M. Vinteuil, disait ma mère, il a vécu et
il est mort pour sa fille,, sans avoir reçu son salaire. Le recevra-t-il après sa mort et sous
quelle forme? Il ne pourrait lui venir que d'elle."

Au fond du salon de Mlle Vinteuil, sur la cheminée, était posé un petit portrait de son
père que vivement elle alla chercher au moment où retentit le roulement d'une voiture
qui venait de la route, puis elle se jeta sur un canapé, et tira près d'elle une petite table
sur laquelle elle plaça le portrait, comme M. Vinteuil autrefois avait mis à côté de lui le
morceau qu'il avait le désir de jouer à mes parents. Bientôt son amie entra. Mlle Vinteuil
l'accueillit sans se lever, ses deux mains derrière la tête, et se recula sur le bord opposé
du sofa comme pour lui faire une place. Mais aussitôt elle sentit qu'elle semblait ainsi lui



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imposer une attitude qui lui était peut-être importune. Elle pensa que son amie aimerait
peut être mieux être loin d'elle sur une chaise, elle se trouva indiscrète, la délicatesse de
son coeur s'en alarma; reprenant toute la place sur le sofa elle ferma les yeux et se mit à
bâiller pour indiquer que l'envie de dormir était la seule raison pour laquelle elle s'était
ainsi étendue. Malgré la

familiarité rude et dominatrice, qu'elle avait avec sa camarade, je reconnaissais les
gestes obséquieux et réticents, les brusques scrupules de son père. Bientôt elle se leva,
feignit de vouloir fermer les volets et de n'y pas réussir.

- Laisse donc tout ouvert, j'ai chaud, dit son amie.

- Mais c'est assommant, on nous verra, répondit Mlle Vinteuil. Mais elle devina sans
doute que son amie penserait qu'elle n'avait dit ces mots que pour la provoquer à lui
répondre par certains autres qu'elle avait en effet le désir d'entendre, mais que par
discrétion elle voulait lui laisser l'initiative de prononcer. Aussi son regard que je ne
pouvais distinguer, dut-il prendre l'expression qui plaisait tant à ma grand'mère, quand
elle ajouta vivement:

- Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire; c'est assommant, quelque chose
insignifiante qu'on fasse, de penser que des yeux nous voient.

Par une générosité instinctive et une politesse involontaire elle taisait les mots
prémédités qu'elle avait jugés indispensables à la pleine réalisation de son désir. Et à
tous moments au fond d'elle-même une vierge timide et suppliante implorait et faisait
reculer un soudard fruste et vainqueur.

-   Oui, c'est probable qu'on nous regarde à cette heure-ci, dans cette campagne
    fréquentée, dit ironiquement son amie.

-   Et puis quoi? ajouta-t-elle (en croyant devoir accompagner d'un clignement d'yeux
    malicieux et tendre ces mots qu'elle récita par bonté, comme un texte qu'elle savait
    être agréable à Mlle Vinteuil, d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre cynique) quand
    même on nous verrait ce n'en est que meilleur.

Mlle Vinteuil frémit et se leva. Son coeur scrupuleux et sensible ignorait quelles paroles
devaient spontanément venir s'adapter à la scène que ses sens réclamaient. Elle
cherchait le plus loin qu'elle pouvait de sa vraie nature morale, à trouver le langage
propre à la fille vicieuse qu'elle désirait d'être, mais les mots qu'elle pensait que celle-ci
eût prononcé sincèrement lui paraissaient faux dans sa bouche. Et le peu qu'elle s'en
permettait était dit sur un ton guindé où ses habitudes de timidité paralysaient ses


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velléités d'audace, et s'entremêlait de: "Tu n'as pas froid, tu n'as pas trop chaud, tu n'as
pas envie d'être seule et de lire?"

- Mademoiselle me semble avoir des pensées bien lubriques ce soir, finit-elle par dire,
répétant sans doute une phrase qu'elle avait entendue autrefois dans la bouche de son
amie.

Dans l'échancrure de son corsage de crêpe Mlle Vinteuil sentit que son amie piquait un
baiser, elle poussa un petit cri, s'échappa, et elles se poursuivirent en sautant, faisant
voleter leurs larges manches comme des ailes et

gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux. Puis Mlle Vinteuil finit par tomber
sur le canapé, recouverte par le corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos à la
petite table sur laquelle était placé le portrait de l'ancien professeur de piano. Mlle
Vinteuil comprit que son amie ne le verrait pas si elle n'attirait pas sur lui son attention,
et elle lui dit, comme si elle venait seulement de le remarquer:

- Oh! ce portrait de mon père qui nous regarde, je ne sais pas qui a pu le mettre là, j'ai
pourtant dit vingt fois que ce n'était pas sa place.

Je me souviens que c'étaient les mots que M. Vinteuil avait dits à mon père à propos du
morceau de musique. Ce portrait leur servait sans doute habituellement pour des
profanations rituelles, car son amie lui répondit par ces paroles qui devaient faire partie
de ses réponses liturgiques:

- Mais laisse-le donc où il est, il n'est plus là pour nous embêter. Crois-tu qu'il
pleurnicherait, qu'il voudrait te mettre ton manteau, s'il te voyait là, la fenêtre ouverte,
le vilain singe.

Mlle Vinteuil répondit par des paroles de doux reproche: "Voyons, voyons", qui
prouvaient la bonté de sa nature, non qu'elles fussent dictées par l'indignation que cette
façon de parler de son père eût pu lui causer(évidemment, c'était là un sentiment qu'elle
s'était habituée, à l'aide de quels

sophismes? à faire taire en elle dans ces minutes-là), mais parce qu'elles étaient comme
un frein que pour ne pas se montrer égoïste elle mettait elle-même au plaisir que son
amie cherchait à lui procurer. Et puis cette modération souriante en répondant à ces
blasphèmes, ce reproche hypocrite et tendre, paraissaient peut-être à sa nature franche
et bonne une forme particulièrement infâme, une forme doucereuse de cette scélératesse
qu'elle cherchait à s'assimiler. Mais elle ne put résister à l'attrait du plaisir qu'elle
éprouverait à être traitée avec douceur par une personne si implacable envers un mort


                                       129 / 344
sans défense; elle sauta sur les genoux de son amie, et lui tendit chastement son front à
baiser comme elle aurait pu faire si elle avait été sa fille, sentant avec délices qu'elles
allaient ainsi toutes deux au bout de la cruauté en ravissant à M. Vinteuil, jusque dans le
tombeau, sa paternité. Son amie lui prit la tête entre ses mains et lui déposa un baiser
sur le front avec cette docilité que lui rendait facile la grande affection qu'elle avait pour
Mlle Vinteuil et le désir de mettre quelque distraction dans la vie si triste maintenant de
l'orpheline.

- Sais-tu ce que j'ai envie de lui faire à cette vieille horreur? dit-elle en prenant le
portrait.

Et elle murmura à l'oreille de Mlle Vinteuil quelque chose que je ne pus entendre.

- Oh? tu n'oserais pas.



- Je n'oserais cracher dessus? sur ça? dit l'amie avec une brutalité voulue.

Je n'en entendis pas davantage, car Mlle Vinteuil, d'un air las, gauche, affairé, honnête et
triste, vint fermer les volets et la fenêtre, mais je savais maintenant, pour toutes les
souffrances que pendant sa vie M. Vinteuil avait supportées à cause de sa fille, ce
qu'après la mort il avait reçu d'elle en salaire.

Et pourtant j'ai pensé depuis que si M. Vinteuil avait pu assister à cette scène, il n'eût
peut-être pas encore perdu sa foi dans le bon coeur de sa fille; et peut-être même n'eût-
il pas eu en cela tout à fait tort. Certes, dans les habitudes de Mlle Vinteuil l'apparence
du mal était si entière qu'on aurait eu de la peine à la rencontrer réalisée à ce degré de
perfection ailleurs que chez une sadique; c'est à la lumière de la rampe des théâtres du
boulevard plutôt que sous la lampe d'une maison de campagne véritable qu'on peut voir
une fille faire cracher une amie sur le portrait d'un père qui n'a vécu que pour elle; et il
n'y a guère que le sadisme        qui donne un fondement dans la vie à l'esthétique du
mélodrame. Dans la réalité, en dehors des cas de sadisme, une fille aurait peut-être des
manquements aussi cruels que ceux de Mlle Vinteuil envers la mémoire et les volontés de
son père mort, mais elle ne les résumerait pas expressément en un acte de symbolisme
aussi rudimentaire et aussi naïf; ce que sa conduite aurait

de criminel serait plus voilé aux yeux des autres et même à ses yeux à elle qui ferait le
mal sans se l'avouer. Mais, au-delà de l'apparence, dans le coeur de Mlle Vinteuil, le mal,
au début du moins, ne fut sans doute pas sans mélange. Une sadique comme elle est
l'artiste du mal, ce qu'une créature entièrement mauvaise ne pourrait être, car le mal ne


                                        130 / 344
lui serait pas extérieur, il lui semblerait tout naturel, ne se distinguerait même pas d'elle;
et la vertu, la mémoire des morts, la tendresse filiale, comme elle n'en aurait pas le
culte, elle ne trouverait pas un plaisir sacrilège à les profaner. Les sadiques de l'espèce
de Mlle Vinteuil sont des êtres si purement sentimentaux, si naturellement vertueux que
même le plaisir sensuel leur paraît quelque chose de mauvais, le privilège des méchants.
Et quand ils se concèdent à eux-mêmes de s'y livrer un moment, c'est dans la peau des
méchants qu'ils tâchent d'entrer et de faire entrer leur complice, de façon à avoir eu un
moment l'illusion de s'être évadés de leur âme scrupuleuse et tendre, dans le monde
inhumain du plaisir. Et je comprenais combien elle l'eût désiré en voyant combien il lui
était impossible d'y réussir. Au moment où elle se voulait si différente de son père, ce
qu'elle me rappelait c'était les façons de, penser, de dire, du vieux professeur de piano.
Bien plus que la photographie, ce qu'elle profanait, ce qu'elle faisait servir à ses plaisirs
mais qui restait entre eux et elle et l'empêchait de les

goûter directement, c'était la ressemblance de son visage, les yeux bleus de sa mère à
lui qu'il lui avait transmis comme un bijou de famille, ces gestes d'amabilité qui
interposaient entre le vice de Mlle Vinteuil et elle une phraséologie, une mentalité qui
n'était pas faite pour lui et l'empêchait de le connaître comme quelque chose de très
différent des nombreux devoirs de politesse auxquels elle se consacrait d'habitude. Ce
n'est pas le mal qui lui donnait l'idée du plaisir, qui lui semblait agréable; c'est le plaisir
qui lui semblait malin. Et comme chaque fois qu'elle s'y adonnait il s'accompagnait pour
elle de ces pensées mauvaises qui le reste du temps étaient absentes de son âme
vertueuse, elle finissait par trouver au plaisir quelque chose de diabolique, par l'identifier
au Mal. Peut-être Mlle Vinteuil sentait-elle que son amie n'était pas foncièrement
mauvaise, et qu'elle n'était pas sincère au moment où elle lui tenait ces propos,
blasphématoires. Du moins avait-elle le plaisir d'embrasser sur son visage des sourires,
des regards, feints peut-être, mais analogues dans leur expression vicieuse et basse à
ceux qu'aurait eus non un être de bonté et de souffrance, mais un être de cruauté et de
plaisir. Elle pouvait s'imaginer un instant qu'elle jouait vraiment les jeux qu'eût joués
avec une complice aussi dénaturée, une fille qui aurait ressenti en effet ces sentiments
barbares à l'égard de la mémoire de son père; Peut-être n'eût-elle pas pensé que le mal
fût un

état si rare, si extraordinaire, si dépaysant, où il était si reposant d'émigrer, si elle avait
su discerner en elle comme en tout le monde, cette indifférence aux souffrances qu'on
cause et qui, quelques autres noms qu'on lui donne, est la forme terrible et permanente
de la cruauté.


                                       131 / 344
S'il était assez simple d'aller du côté de Méséglise, c'était une autre affaire d'aller du côté
de Guermantes, car la promenade était longue et l'on voulait être sûr du temps qu'il
ferait. Quand on semblait entrer dans une série de beaux jours; quand Françoise,
désespérée qu'il ne tombât pas une goutte d'eau pour les "pauvres récoltes", et ne
voyant que de rares nuages blancs nageant à la surface calme et bleue du ciel s'écriait
en gémissant: "Ne dirait-on pas qu'on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent
en montrant là-haut leurs museaux? Ah! ils pensent bien à faire pleuvoir pour les
pauvres laboureurs! Et puis quand les blés seront poussés, alors la pluie se mettra à
tomber tout à petit patapon, sans discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que
si c'était sur la mer"; quand mon père avait reçu invariablement les mêmes réponses
favorables du jardinier et du baromètre, alors on disait au dîner: "Demain s'il fait le
même temps, nous irons du côté de Guermantes." On partait tout de suite après
déjeuner par la petite porte du jardin et on tombait dans la rue des Perchamps, étroite et
formant un angle aigu, remplie de graminées au milieu desquelles deux ou

trois guêpes passaient la journée à herboriser, aussi bizarre que son nom d'où me
semblaient dériver ses particularités curieuses et sa personnalité revêche, et qu'on
chercherait en vain dans le Combray d'aujourd'hui où sur son tracé ancien s'élève l'école.
Mais ma rêverie (semblable, à ces architectes élèves de Viollet-le-Duc, qui, croyant
retrouver sous un jubé Renaissance et un autel du XVIIe siècle les traces d'un choeur
roman, remettent tout l'édifice dans l'état où il devait être au XIIe siècle) ne laisse pas
une pierre du bâtiment nouveau, reperce et "restitue" la rue des Perchamps. Elle a
d'ailleurs pour ces reconstitutions, des données plus précises que n'en ont généralement
les restaurateurs: quelques images conservées par ma mémoire, les dernières peut-être
qui existent encore actuellement, et destinées à être bientôt anéanties, de ce qu'était le
Combray du temps de mon enfance; et parce que c'est lui-même qui les a tracées en moi
avant de disparaître, émouvantes - si on peut comparer un obscur portrait à ces effigies
glorieuses dont ma grand'mère aimait à me donner des reproductions - comme ces
gravures anciennes de la Cène ou ce tableau de Gentile Bellini, dans lesquels l'on voit en
un état qui n'existe plus aujourd'hui le chef-d'oeuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc.

On passait, rue de l'Oiseau, devant la vieille hôtellerie de l'Oiseau flesché dans la grande
cour de laquelle

entrèrent quelquefois au XVIIe siècle les carrosses des duchesses de Montpensier, de
Guermantes et de Montmorency quand elles avaient à venir à Combray pour quelque
contestation avec leurs fermiers, pour une question d'hommage. On gagnait le mail entre
les arbres duquel apparaissait le clocher de Saint-Hilaire. Et j'aurais voulu pouvoir


                                       132 / 344
m'asseoir là et rester toute la journée à lire en écoutant les cloches; car il faisait si beau
et si tranquille que, quand sonnait l'heure, on aurait dit non qu'elle rompait le calme du
jour mais qu'elle le débarrassait de ce qu'il contenait et que le clocher avec l'exactitude
indolente, et soigneuse d'une personne qui n'a rien d'autre à faire, venait seulement -
pour exprimer et laisser tomber les quelques gouttes d'or que la chaleur y avait
lentement et naturellement amassées - de presser, au moment voulu, la plénitude du
silence.

Le plus grand charme du côté de Guermantes, c'est qu'on y avait presque tout le temps à
côté de soi le cours de la Vivonne. On la traversait une première fois, dix minutes après
avoir quitté la maison, sur une passerelle dite le Pont-Vieux. Dès le lendemain de notre
arrivée, le jour de Pâques, après le sermon, s'il faisait beau temps, je courais jusque-là,
voir dans ce désordre d'un matin de grande fête où quelques préparatifs, somptueux font
paraître plus sordides les ustensiles de ménage qui traînent encore, la rivière qui se
promenait déjà en bleu

ciel entre les terres encore noires et nues, accompagnée seulement d'une bande de
coucous arrivés trop tôt et de primevères en avance, cependant que çà et là une violette
au bec bleu laissait fléchir sa tige sous le poids de la goutte d'odeur qu'elle tenait dans
son cornet. Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de halage qui à cet endroit se
tapissait l'été du feuillage bleu d'un noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille
avait pris racine. A Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de
garçon épicier était dissimulée sous l'uniforme du suisse ou le surplis de l'enfant de
choeur, ce pêcheur est la seule personne dont je n'aie jamais découvert l'identité. Il
devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand-nous passions; je
voulais alors demander son nom mais on me faisait signe de me taire pour ne pas
effrayer le poisson. Nous nous engagions dans le sentier de halage qui dominait le
courant d'un talus de plusieurs pieds; de l'autre côté la rive était basse, étendue en
vastes prés jusqu'au au village et jusqu'à la gare qui en était distante. Ils étaient semés
des restes, à demi enfouis dans l'herbe, du château des anciens comtes de Combray qui
au Moyen Age avait de ce côté le cours de la Vivonne comme défense contre les attaques
des sires de Guermantes et des abbés de Martinville. Ce n'étaient plus que quelques
fragments de tours bossuant la prairie, à peine apparents, quelques créneaux d'où jadis
l'arbalétrier

lançait des pierres, d'où le guetteur surveillait Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-
Sec, Bailleau-l'Exempt, toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray
était enclavé, aujourd'hui au ras de l'herbe, dominés par les enfants de l'école des frères


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qui venaient là apprendre leurs leçons ou jouer aux récréations - passé presque
descendu dans la terre, couché au bord de l'eau comme un promeneur qui prend le frais,
mais me donnant fort à songer, me misant ajouter dans le nom de Combray à la petite
ville d'aujourd'hui une cité très différente, retenant mes pensées par son visage
incompréhensible et d'autrefois qu'il cachait à demi sous les boutons d'or. Ils étaient fort
nombreux à cet endroit qu'ils avaient choisi pour leurs jeux sur l'herbe, isolés, par
couples, par troupes, jaunes comme un jaune d'oeuf, brillant d'autant plus, me semblait-
il, que, ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le plaisir que leur vue me
causait, je l'accumulais dans leur surface dorée, jusqu'à ce qu'il devînt assez puissant
pour produire de l'inutile beauté; et cela dès ma plus petite enfance, quand du sentier de
halage je tendais les bras vers eux sans pouvoir épeler complètement leur joli nom de
Princes de contes de fées français, venus peut-être il y a bien des siècles d'Asie, mais
apatriés pour toujours au village, contents du modeste horizon, aimant le soleil et le bord
de l'eau, fidèles à la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme

certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicité populaire, un poétique éclat
d'Orient.

Je m'amusais à regarder, les carafes que les gamins mettaient dans la Vivonne pour
prendre les petits poissons, et qui, remplies par la rivière où elles sont à leur tour
encloses, à la fois "contenant" aux flancs transparents comme une eau durcie et
"contenu" plongé dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient
l'image de la fraîcheur d'une façon plus délicieuse et plus irritante qu'elles n'eussent fait
sur une table servie, en ne la montrant qu'en fuite dans cette allitération perpétuelle
entre l'eau sans consistance où les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité
où le palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir là plus tard avec des lignes;
j'obtenais qu'on tirât un peu de pain des provisions du goûter, j'en jetais dans la Vivonne
des boulettes qui semblaient suffire pour y provoquer un phénomène de sursaturation,
car l'eau se solidifiait aussitôt autour d'elles en grappes ovoïdes de têtards inanitiés
qu'elle tenait sans doute jusque-là en dissolution, invisibles, tout prés d'être en voie de
cristallisation.

Bientôt le cours de la Vivonne s'obstrue de plantes d'eau. Il y en a d'abord d'isolées
comme tel nénufar à qui le courant au travers duquel il était placé d'une façon
malheureuse laissait si peu de repos que comme un bac

actionné mécaniquement il n'abordait une rive que pour retourner à celle d'où il était
venu, refaisant éternellement la double traversée. Poussé vers la rive, son pédoncule se



                                      134 / 344
dépliait, s'allongeait, filait, atteignait l'extrême limite de sa tension jusqu'au bord où le
courant le reprenait, le vert cordage se repliait sur lui-même et ramenait la pauvre plante
à ce qu'on peut d'autant mieux appeler son point de départ, qu'elle n'y restait pas une
seconde sans en repartir par une répétition de la même manoeuvre. Je la retrouvais de
promenade en Promenade, toujours dans la même situation, faisant penser à certains
neurasthéniques au nombre desquels mon grand-père comptait ma tante Léonie; qui
nous offrent sans changement au cours des années le spectacle des habitudes bizarres
qu'ils se croient chaque fois à la veille de secouer et qu'ils gardent toujours; pris dans
l'engrenage de leurs malaises et de leurs manies, les efforts dans lesquels ils se
débattent inutilement pour en sortir ne font qu'assurer le fonctionnement et faire jouer le
déclic de leur diététique étrange, inéluctable et funeste. Tel était ce nénufar, pareil aussi
à quelqu'un de ces malheureux dont le tourment singulier, qui se répète indéfiniment
durant l'éternité, excitait la curiosité de Dante, et dont il se serait fait raconter plus
longuement les particularités et la cause par le supplicié lui-même, si Virgile, s'éloignant
à grands pas, ne l'avait forcé à le rattraper au plus vite, comme

moi mes parents.

Mais plus loin le courant se ralentit, il traverse une propriété dont l'accès était ouvert au
public par celui à qui elle appartenait et qui s'y était complu à des travaux d'horticulture
aquatique, faisant fleurir, dans les petits étangs que forme la Vivonne, de véritables
jardins de nymphéas. Comme les rives étaient à cet endroit très boisées, les grandes
ombres des arbres donnaient à l'eau un fond qui était habituellement d'un vert sombre
mais que parfois, quand nous rentrions par certains soirs rassérénés d'après-midi
orageux, j'ai vu d'un bleu clair et cru, tirant sur le violet, d'apparence cloisonnée et de
goût japonais. Çà et là, à la surface, rougissait comme une fraise une fleur de nymphéa
au coeur écarlate, blanc sur les bords. Plus loin, les fleurs plus nombreuses étaient plus
pâles, moins lisses, plus grenues, plus plissées, et disposées par le hasard en
enroulements si gracieux qu'on        croyait voir flotter   à   la dérive, comme après
l'effeuillement mélancolique d'une fête galante, des roses mousseuses en guirlandes
dénouées. Ailleurs un coin semblait réservé aux espèces communes qui montraient le
blanc et le rose proprets de la julienne lavés comme de la porcelaine avec un soin
domestique tandis qu'un peu plus loin, pressées les unes contre les autres en une
véritable plate-bande flottante, on eût dit des pensées des jardins qui étaient venues
poser comme des papillons leurs ailes

bleuâtres et glacées, sur l'obliquité transparente de ce parterre d'eau; de ce parterre
céleste aussi: car il donnait aux fleurs un sol d'une couleur plus précieuse, plus


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émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes; et, soit que pendant l'après-midi il fit
étinceler sous les nymphéas le kaléidoscope d'un bonheur attentif, silencieux et mobile,
ou qu il s'emplît vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la rêverie du
couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en accord, autour des corolles de
teintes plus fixes, avec ce qu'il y a de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux -
avec ce qu'il y a d'infini - dans l'heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel.

Au sortir de ce parc, la Vivonne redevient courante. Que de fois j'ai vu, j'ai désiré imiter
quand je serais libre de vivre à ma guise, un rameur, qui, ayant lâché l'aviron, s'était
couché à plat sur le dos, la tête en bas, au fond de sa barque, et la laissant flotter à la
dérive, ne pouvant voir que le ciel qui filait lentement au-dessus de lui, portait sur son
visage l'avant-goût du bonheur et de la paix.

Nous nous asseyions entre les iris au bord de l'eau. Dans le ciel férié flânait longuement
un nuage oisif. Par moments, oppressée par l'ennui, une carpe se dressait hors de l'eau
dans une aspiration anxieuse. C'était l'heure du goûter. Avant de repartir nous restions
longtemps à manger

des fruits, du pain et du chocolat, sur l'herbe où parvenaient jusqu' nous, horizontaux,
affaiblis, mais denses et métalliques encore, des sons de la cloche de Saint-Hilaire qui ne
s'étaient pas mélangés à l'air qu'ils traversaient depuis si longtemps, et côtelés par la
palpitation successive. de toutes leurs lignes sonores, vibraient en rasant les fleurs, à nos
pieds.

Parfois, au bord de l'eau entourée de bois, nous rencontrions une maison dite de
plaisance, isolée, perdue, qui ne voyait rien du monde que la rivière qui baignait ses
pieds. Une jeune femme dont le visage pensif et les voiles élégants n'étaient pas de ce
pays et qui sans doute était venue, selon l'expression populaire, "s'enterrer" là, goûter le
plaisir amer de sentir que son nom, le nom surtout de celui dont elle n'avait pu garder le
coeur, y était inconnu, s'encadrait dans la fenêtre qui ne lui laissait pas regarder plus loin
que la barque amarrée près de la porte Elle levait distraitement les yeux en entendant
derrière les arbres de la rive la voix des passants dont avant qu'elle eût aperçu leur
visage, elle pouvait être certaine que jamais ils n'avaient connu, ni ne connaîtraient
l'infidèle, que rien dans leur passé ne gardait sa marque, que rien dans leur avenir
n'aurait l'occasion de la recevoir. On sentait que, dans son renoncement, elle avait
volontairement quitté des lieux où elle aurait pu du moins apercevoir celui qu'elle aimait,




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pour ceux-ci qui ne l'avaient jamais vu. Et je la regardais, revenant de quelque
promenade sur un chemin où elle savait qu'il ne passerait pas, ôter de ses mains
résignées de longs gants d'une grâce inutile.

Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes remonter jusqu'aux
sources de la Vivonne, auxquelles j'avais souvent pensé et qui avaient pour moi une
existence si abstraite, si idéale, que j'avais été aussi surpris quand on m'avait dit qu'elles
se trouvaient dans le département, à une certaine distance kilométrique de Combray,
que le jour où j'avais appris qu'il y avait un autre point précis de la terre où s'ouvrait,
dans l'antiquité, l'entrée des Enfers. Jamais non plus nous ne pûmes pousser jusqu'au
terme que j'eusse tant souhaité d'atteindre, jusqu'à Guermantes. Je savais que là
résidaient des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu'ils étaient
des personnages réels et actuellement existants, mais chaque fois que je pensais à eux,
je me les représentais tantôt en tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes,
dans le Couronnement d'Esther de notre église, tantôt de nuances changeantes comme
était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert chou au bleu prune selon que
j'étais encore à prendre de l'eau bénite ou que j'arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait
impalpables comme l'image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de
Guermantes, que la

lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou faisait monter au plafond,
- enfin toujours enveloppés du mystère des temps mérovingiens et baignant comme
dans un coucher de soleil dans la lumière orangée qui émane de cette syllabe: "antes".
Mais si malgré cela ils étaient pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres réels,
bien qu'étranges, en revanche leur personne ducale se distendait démesurément,
s'immatérialisait, pour pouvoir contenir en elle ce Guermantes dont ils étaient duc et
duchesse, tout ce "côté de Guermantes" ensoleillé, le cours de la Vivonne, ses nymphéas
et ses grands arbres, et tant de beaux après-midi. Et je savais qu'ils ne portaient pas
seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes, mais que depuis le XIVe siècle,
où après avoir inutilement essayé de vaincre ses anciens seigneurs, ils s'étaient alliés à
eux par des mariages, ils étaient comtes de Combray, les premiers des citoyens de
Combray par conséquent et pourtant les seuls qui n'y habitassent pas. Comtes de
Combray, possédant Combray au milieu de leur nom, de leur personne, et sans doute
ayant effectivement en eux cette étrange et pieuse tristesse qui était spéciale à
Combray; propriétaires de la ville, mais non d'une maison particulière, demeurant sans
doute dehors, dans la rue, entre ciel et terre, comme ce Gilbert de Guermantes dont je




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ne voyais aux vitraux de l'abside de Saint-Hilaire que l'envers de laque noire, si je levais
la tête quand

j'allais chercher du sel chez Camus.

Puis il arriva que sur le côté de Guermantes je passai parfois devant de petits enclos
humides où montaient des grappes de fleurs sombres. Je m'arrêtais, croyant acquérir
une notion précieuse, car il me semblait avoir sous les yeux un fragment de cette région
fluviatile que je désirais tant connaître depuis que je l'avais vue décrite par un de mes
écrivains préférés. Et ce fut avec elle, avec son sol imaginaire traversé de cours d'eau
bouillonnants, que Guermantes, changeant d'aspect dans ma pensée, s'identifia, quand
j'eus entendu le docteur Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux vives qu'il y
avait dans le parc du château. Je rêvais que Mme de Guermantes m'y faisait venir, éprise
pour moi d'un soudain caprice; tout le jour elle y pêchait la truite avec moi. Et le soir me
tenant par la main, en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait
le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles violettes et rouges et
m'apprenait leurs noms. Elle me faisait lui dire le sujet des poèmes que j'avais l'intention
de composer. Et ces rêves m'avertissaient que puisque je voulais un jour être un
écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me le
demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une signification
philosophique infinie, mon esprit s'arrêtait de fonctionner, je ne voyais plus que le vide
en face de mon

attention, je sentais que je n'avais pas de génie ou peut-être une maladie cérébrale
l'empêchait de naître. Parfois je comptais sur mon père pour arranger cela. Il était si
puissant, si en faveur auprès des gens en place qu'il arrivait à nous faire transgresser les
lois que Françoise m'avait appris à considérer comme plus inéluctables que celles de la
vie et de la Sort, à faire retarder d'un an pour notre maison, seule de tout le quartier, les
travaux de "ravalement", à obtenir du ministre pour le fils de Mme Sazerat qui voulait
aller aux eaux, l'autorisation qu'il passât le baccalauréat deux mois d'avance, dans la
série des candidats dont le nom commençait par un A au lieu d'attendre le tour des S. Si
j'étais tombé gravement malade, si j'avais été capturé par des brigands, persuadé que
mon pire avait trop d'intelligences avec les puissances suprêmes, de trop irrésistibles
lettres de recommandation auprès du bon Dieu pour que ma maladie ou ma captivité
pussent être autre chose que de vains simulacres sans danger pour moi, j'aurais attendu
avec calme l'heure inévitable du retour à la bonne réalité, l'heure de la délivrance ou de
la guérison; peut-être cette absence de génie, ce trou noir qui se creusait dans mon
esprit quand je cherchais le sujet de mes écrits futurs, n'était-il aussi qu'une illusion sans


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consistance, et cesserait-elle par l'intervention de mon père qui avait dû convenir avec le
Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier écrivain de l'époque. Mais
d'autres fois tandis que mes parents s'impatientaient de me voir rester en arrière et ne
pas les suivre, ma vie actuelle, au lieu de me sembler une création artificielle de mon
père et qu'il pouvait modifier à son gré, m'apparaissait au contraire comme comprise
dans une réalité qui n'était pas faite pour moi, contre, laquelle il n'y avait pas de recours;
au coeur de laquelle je n'avais pas d'allié, qui ne cachait rien au-delà d'elle-même. Il me
semblait alors que j'existais de la même façon que les autres hommes, que je vieillirais,
que je mourrais comme eux, et que parmi eux j'étais seulement du nombre de ceux qui
n'ont pas de dispositions pour écrire. Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la
littérature, malgré les encouragements que m'avait donnés Bloch. Ce sentiment intime,
immédiat, que j'avais du néant de ma pensée, prévalait contre toutes les paroles
flatteuses qu'on pouvait me prodiguer comme, chez un méchant dont chacun vante les
bonnes actions, les remords de sa conscience.

Un jour ma mère me dit: "Puisque tu parles toujours de Mme de Guermantes, comme le
docteur Percepied l'a très bien soignée il y a quatre ans, elle doit venir à Combray pour
assister au mariage de sa fille. Tu pourras l'apercevoir à la cérémonie." C'était du reste
par le docteur Percepied que j'avais le plus entendu parler de Mme de Guermantes, et il
nous avait même montré le numéro d'une revue illustrée où elle était représentée dans
le costume qu'elle portait à un bal travesti chez la princesse de Léon.

Tout d'un coup, pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le suisse en se
déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand
nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et
brillante, et un petit bouton au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage
rouge, comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine perceptibles,
des parcelles d'analogie avec le portrait qu'on m'avait montré, parce que surtout les
traits particuliers que je relevais en elle, si j'essayais de les énoncer, se formulaient
précisément dans les mêmes termes: un grand nez, des yeux bleus, dont s'était servi le
docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de Guermantes, je me
dis: Cette dame ressemble à Mme de Guermantes; or la chapelle où elle suivait la messe
était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues
comme des alvéoles de miel reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je me
rappelais être à ce qu'on m'avait dit réservée à la famille de Guermantes quand
quelqu'un de ses membres venait pour une cérémonie à Combray; il ne pouvait
vraisemblablement y avoir qu'une seule femme ressemblant au portrait de Mme de


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Guermantes, qui fût ce jour-là, jour où elle devait justement venir, dans cette chapelle:
c'était elle! Ma déception était grande. Elle provenait de ce que je n'avais jamais pris
garde quand je pensais à Mme de Guermantes, que je me la représentais avec les
couleurs d'une tapisserie ou d'un vitrail, dans un autre siècle, d'une autre manière que le
reste des personnes vivantes. Jamais je ne m'étais avisé qu'elle pouvait avoir une figure
rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l'ovale de ses joues me fit tellement
souvenir de personnes que j'avais vues à la maison que le soupçon m'effleura, pour se
dissiper d'ailleurs aussitôt après, que cette dame en son principe générateur, en toutes
ses molécules, n'était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes, mais
que son corps, ignorant du nom qu'on lui appliquait, appartenait à un certain type
féminin qui comprenait aussi des femmes de médecins et de commerçants. "C'est cela,
ce n'est que cela, Mme de Guermantes!", disait la mine attentive et étonnée avec
laquelle je contemplais cette image qui naturellement n'avait aucun rapport avec celles
qui sous le même nom de Mme de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes
songes, puisque, elle, elle n'avait pas été comme les autres arbitrairement formée par
moi, mais qu'elle m'avait sauté aux yeux pour la première fois, il y a un moment
seulement, dans l'église; qui n'était pas de la même nature, n'était pas colorable à
volonté comme celles qui se laissaient imbiber de la teinte orangée d'une syllabe, mais
était si réelle que tout, jusqu'à ce petit bouton qui s'enflammait au coin du nez, certifiait
son assujettissement aux lois de la vie, comme dans une apothéose de théâtre, un
plissement de la robe de la fée, un tremblement de son petit doigt, dénoncent la
présence matérielle d'une actrice vivante, là où nous étions incertains si nous n'avions
pas devant les yeux une simple projection lumineuse.

Mais en même temps, sur cette image que le nez proéminent, les yeux perçants
épinglaient dans ma vision (peut-être parce que c'était eux qui l'avaient d'abord atteinte,
qui y avaient fait la première encoche, au moment où je n'avais pas encore le temps de
songer que la femme qui apparaissait devant moi pouvait être Mme de Guermantes), sur
cette image toute récente, inchangeable, j'essayais d'appliquer l'idée: "C'est Mme de
Guermantes", sans parvenir qu'à la faire manoeuvrer en face de l'image, comme deux
disques séparés par un intervalle. Mais cette Mme de Guermantes à laquelle j'avais si
souvent rêvé, maintenant que je voyais qu'elle existait effectivement en dehors de moi,
en prit plus de puissance encore sur mon imagination qui, un moment paralysée au
contact d'une réalité si différente de ce qu'elle attendait, se mit à réagir et à me dire:
"Glorieux dès avant Charlemagne, les Guermantes avaient le droit de vie et de mort sur




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leurs vassaux; la duchesse de Guermantes descend de Geneviève de Brabant. Elle ne
connaît, ni ne consentirait à connaître aucune des personnes qui sont ici."

Et - ô merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au visage par une corde
si lâche, si longue, si extensible qu'ils peuvent se promener seuls loin de lui - pendant
que Mme de Guermantes était assise dans la chapelle au-dessus des tombes de ses
morts, ses regards flânaient çà et là, montaient le long des piliers, s'arrêtaient même sur
moi, comme un rayon de soleil errant dans la nef, mais un rayon de soleil qui, au
moment où je reçus sa caresse, me sembla conscient. Quant à Mme de Guermantes elle-
même, comme elle restait immobile, assise comme une mère qui semble ne pas voir les
audaces espiègles et les entreprises, indiscrètes de ses enfants qui jouent et interpellent
des personnes qu'elle ne connaît pas, il me fut impossible de savoir si elle approuvait ou
blâmait, dans le désoeuvrement de son âme, le vagabondage de ses regards.

Je trouvais important qu'elle ne partît pas avant que j'eusse pu la regarder suffisamment,
car je me rappelais que depuis des années je considérais sa vue comme éminemment
désirable, et je ne détachais pas mes yeux d'elle, comme si chacun de mes regards eût
pu matériellement emporter et mettre en réserve en moi le souvenir du nez proéminent,
des   joues   rouges,   de   toutes   ces   particularités   qui   me   semblaient   autant   de
renseignements précieux, authentiques et singuliers sur son visage.

Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensées que j'y rapportais - et
peut-être surtout, forme de l'instinct de conservation des meilleures parties de nous-
mêmes, ce désir qu'on a toujours de ne pas avoir été déçu - la replaçant (puisque c'était
une seule personne qu'elle et cette duchesse de Guermantes que j'avais évoquée jusque-
là) hors du reste de l'humanité dans laquelle la vue pure et simple de son corps me
l'avait fait un instant confondre, je m'irritais en entendant dire autour de moi: "Elle est
mieux que Mme Sazerat, que Mlle Vinteuil", comme si elle leur eût été comparable. Et
mes regards s'arrêtant à ses cheveux blonds, à ses yeux bleus, à l'attache de son cou et
omettant les traits qui eussent pu me rappeler d'autres visages, je m'écriais devant ce
croquis volontairement incomplet: "Qu'elle est belle! Quelle noblesse! Comme c'est bien
une fière Guermantes, la descendante de Geneviève de Brabant, que j'ai devant moi!" Et
l'attention avec laquelle j'éclairais son visage l'isolait tellement, qu'aujourd'hui si je
repense à cette cérémonie, il m'est impossible de revoir une seule des personnes qui y
assistaient sauf elle et le suisse qui répondit affirmativement quand je lui demandai si
cette dame était bien Mme de Guermantes. Mais elle, je la revois, surtout au moment du
défilé dans la sacristie qu'éclairait le soleil intermittent et chaud d'un jour de vent et
d'orage, et dans laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de tous ces gens de


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Combray dont elle ne savait même pas les noms, mais dont l'infériorité proclamait trop
sa suprématie pour qu'elle ne ressentît pas pour eux une sincère bienveillance et
auxquels du reste elle espérait imposer davantage encore à force de bonne grâce et de
simplicité. Aussi, ne pouvant émettre ces regards volontaires, chargés d'une signification
précise, qu'on adresse à quelqu'un qu'on connaît, mais seulement laisser ses pensées
distraites s'échapper incessamment devant elle en un flot de lumière bleue qu'elle ne
pouvait contenir, elle ne voulait pas qu'il pût gêner, paraître dédaigner ces petites gens
qu'il rencontrait au passage, qu'il atteignait à tous moments. Je revois encore, au-dessus
de sa cravate mauve, soyeuse et gonflée, le doux étonnement de ses yeux auxquels elle
avait ajouté sans oser le destiner à personne mais pour que tous pussent en prendre leur
part un sourire un peu timide de suzeraine qui a l'air de s'excuser auprès de ses vassaux
et de les aimer. Ce sourire tomba sur moi qui ne la quittais pas des yeux. Alors me
rappelant ce regard qu'elle avait laissé s'arrêter sur moi, pendant la messe, bleu comme
un rayon de soleil qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le Mauvais, je me dis: "Mais
sans doute elle fait attention à moi." Je crus que je lui plaisais, qu'elle penserait encore à
moi quand elle aurait quitté l'église, qu'à cause de moi elle serait peut-être triste le soir à
Guermantes. Et aussitôt je l'aimai, car s'il peut quelquefois suffire pour que nous aimions
une femme qu'elle nous regarde avec mépris comme j'avais cru qu'avait fait Mlle Swann
et que nous pensions qu'elle ne pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut
suffire qu'elle nous regarde avec bonté comme faisait Mme de Guermantes et que nous
pensions qu'elle pourra nous appartenir. Ses yeux bleuissaient comme une pervenche
impossibles à cueillir et que pourtant elle m'eût dédiée;       et le soleil, menacé par un
nuage, mais dardant encore de toute sa force sur la place et dans la sacristie, donnait
une carnation de géranium aux tapis rouges qu'on y avait étendus par terre pour la
solennité et sur lesquels s'avançait en souriant Mme de Guermantes, et ajoutait à leur
lainage un velouté rosé, un épiderme de lumière, cette sorte de tendresse, de séreuse
douceur dans la pompe et dans la joie qui caractérisent certaines pages de Lohengrin,
certaines peintures de Carpaccio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer
au son de la trompette l'épithète de délicieux.

Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus
affligeant encore qu'auparavant de n'avoir pas de dispositions pour les lettres et de
devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre! Les regrets que j'en éprouvais, tandis
que je restais seul à rêver un peu à l'écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus
les ressentir, de lui-même par une sorte d'inhibition devant la douleur, mon esprit
s'arrêtait entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel



                                       142 / 344
mon manque de talent m'interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces
préoccupations littéraires et ne s'y rattachant en rien, tout d'un coup un toit, un reflet de
soleil sur une pierre, l'odeur d'un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier
qu'ils me donnaient, et aussi parce qu'ils avaient l'air de cacher au-delà de ce que je
voyais; quelque chose qu'ils invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je
n'arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais là,
immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d'aller avec ma pensée au-delà de l'image ou
de l'odeur. Et s'il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je cherchais
à les retrouver en fermant les yeux; je m'attachais à me rappeler exactement la ligne du
toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, m'avaient
semblé pleines, prêtes à s'entr'ouvrir, à me livrer ce dont elles n'étaient qu'un couvercle.
Certes ce n'était pas des impressions de ce genre qui pouvaient, me rendre l'espérance
que j'avais perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles étaient toujours
liées à un objet particulier dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune
vérité abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné, l'illusion d'une
sorte de fécondité et par là me distrayaient de l'ennui, du sentiment de mon impuissance
que j'avais éprouvés chaque fois que j'avais cherché un sujet philosophique pour une
grande oeuvre littéraire. Mais le devoir de conscience était si ardu, que m'imposaient ces
impressions de forme, de parfum ou de couleur - de tâcher d'apercevoir ce qui se cachait
derrière elles, que je ne tardais pas à me chercher à moi-même des excuses qui me
permissent de me dérober à ces efforts et de m'épargner cette fatigue. Par bonheur mes
parents m'appelaient, je sentais que je n'avais pas présentement la tranquillité
nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et qu'il valait mieux n'y plus penser
jusqu'à ce que je fusse rentré, et ne pas me fatiguer d'avance sans résultat. Alors je ne
m'occupais plus de cette chose inconnue qui s'enveloppait d'une forme ou d'un parfum,
bien tranquille puisque je la ramenais à la maison, protégée parle revêtement d'images
sous lesquelles je la trouverais vivante, comme les poissons que, les jours où on m'avait
laissé aller à la pêche, je rapportais dans mon panier, couverts par une couche d'herbe
qui préservait leur fraîcheur. Une fois à la maison je songeais à autre chose et ainsi
s'entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre les fleurs que j'avais cueillies
dans mes promenades ou les objets qu'on m'avait donnés) une pierre où jouait un reflet,
un toit, un son de cloche, une odeur de feuilles, bien des images différentes sous
lesquelles il y a longtemps qu'est morte la réalité pressentie que je n'ai pas eu assez de
volonté pour arriver à découvrir. Une fois pourtant - où, notre promenade s'étant
prolongée fort au-delà de sa durée habituelle, nous avions été bien heureux de
rencontrer à mi-chemin du retour, comme l'après-midi finissait, le docteur Percepied qui


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passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus et fait monter avec lui - j'eus une
impression de ce genre et ne l'abandonnai pas sans un peu l'approfondir. On m'avait fait
monter près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore
avant de rentrer à Combray à s'arrêter à Martinville-le-Sec chez un malade à la porte
duquel il avait été convenu que nous l'attendrions. Au tournant d'un chemin j'éprouvai
tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux
clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de
notre voiture et les lacets du chemin avaient l'air de faire changer de place, puis celui de
Vieuxvicq qui, séparé d'eux par une colline et une vallée, et situé sur. un plateau plus
élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d'eux.

En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes,
l'ensoleillement de leur surface, je sentais que je n'allais pas au bout de mon impression,
que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose
qu'ils semblaient contenir et dérober à la fois.

Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l'air de si peu nous rapprocher d'eux,
que je fus étonné quand, quelques instants après, nous nous arrêtâmes devant l'église
de Martinville. Je ne savais pas la raison du plaisir que j'avais eu à les apercevoir à
l'horizon et l'obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible;
j'avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes remuantes au soleil et de n'y
plus penser maintenant.. Et il est probable que si je l'avais fait, les deux clochers seraient
allés à jamais rejoindre tant d'arbres, de toits, de parfums, de sons, que j'avais
distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu'ils m'avaient procuré et que je n'ai
jamais approfondi. Je descendis causer avec: mes parents en attendant le docteur. Puis
nous repartîmes, je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore les
clochers qu'un peu plus tard j'aperçus une dernière fois au tournant d'un chemin. Le
cocher qui ne semblait pas disposé à causer ayant à peine répondu à mes propos, force
me fut, faute d'autre compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d'essayer de
me rappeler mes clochers. Bientôt leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si
elles avaient été une sorte d'écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m'était caché en
elles m'apparut, j'eus une pensée qui n'existait pas pour moi l'instant avant, qui se
formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m'avait fait tout à l'heure éprouver leur
vue s'en trouva tellement accru que, pris d'une sorte d'ivresse, je ne pus plus penser à
autre chose. A ce moment et comme nous étions déjà loin de Martinville, en tournant la
tête je les aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par




                                       144 / 344
moments les tournants du chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière
fois et enfin je ne les vis plus.

Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être
quelque chose d'analogue à une jolie phrase, puisque c'était sous la forme de mots qui
me faisaient plaisir que cela m'était apparu, demandant un crayon et du papier au
docteur, je composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et
obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j'ai retrouvé depuis et auquel je
n'ai eu à faire subir que peu de changements:

"Seuls, s'élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient
vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois: venant se placer
en face d'eux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait
rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient
toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et
qu'on distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq s'écarta, prit ses distances, et les
clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à
cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer et sourire. Nous avions été si longs à
nous rapprocher d'eux, que je pensais au temps qu'il faudrait encore pour les atteindre
quand, tout d'un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds; et ils
s'étaient jetés si rudement au-devant d'elle, qu'on n'eut que le temps d'arrêter pour ne
pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes notre route; nous avions déjà quitté
Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques
secondes avait disparu, que restés seuls à l'horizon à nous regarder fuir, ses clochers et
celui de Vieuxvicq agitaient en signe d'adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l'un
s'effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore; mais la
route changea de direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d'or et
disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard,          comme nous étions déjà près de
Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une dernière fois de très loin
qui n'étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse
des champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d'une légende,
abandonnées dans une solitude où tombait déjà l'obscurité; et tandis que nous nous
éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et, après quelques
gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres,
glisser l'un derrière l'autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu'une seule forme noire,
charmante et résignée, et s'effacer dans la nuit." Je ne repensai jamais à cette page,
mais à ce moment-là, quand, au coin du siège où le cocher du docteur plaçait


                                       145 / 344
habituellement dans un panier les volailles qu'il avait achetées au marché de Martinville,
j'eus fini de l'écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu'elle m'avait si parfaitement
débarrassé de ces clochers et de ce qu'ils cachaient derrière eux, que comme si j'avais
été moi-même une poule et si je venais de pondre un oeuf, je me mis à chanter à tue-
tête.

Pendant toute la journée, dans ces promenades, j'avais pu rêver au plaisir que ce serait
d'être l'ami de la duchesse de Guermantes, de pêcher la truite, de me promener en
barque sur la Vivonne, et, avide de bonheur, ne demander en ces moments-là rien
d'autre à la vie que de se composer toujours d'une suite d'heureux après-midi. Mais
quand sur le chemin du retour j'avais aperçu sur la gauche une ferme, assez distante de
deux ares qui étaient au contraire très rapprochées, et à partir de laquelle pour entrer
dans Combray, il n'y avait plus qu'à prendre une allée de chênes bordée d'un côté de
prés appartenant chacun à un petit clos et plantés à intervalles égaux de pommiers qui y
portaient, quand ils étaient éclairés par le soleil couchant, le dessin japonais de leurs
ombres, brusquement mon coeur se mettait à battre, je savais qu'avant une demi-heure
nous serions rentrés et que, comme c'était de règle les jours où nous étions allés du côté
de Guermantes et où le dîner était servi plus tard, on m'enverrait me coucher sitôt ma
soupe prise, de sorte que ma mère, retenue à table comme s'il y avait du monde à dîner,
ne monterait pas me dire bonsoir dans mon lit. La zone de tristesse où je venais d'entrer
était aussi distincte de la zone où je m'élançais avec joie, il y avait un moment encore,
que dans certains ciels une bande rose est séparée comme par une ligne d'une bande
verte ou d'une bande noire. On voit un oiseau voler dans le rose, il va en atteindre la fin,
il touche presque au noir, puis il y est entré. Les désirs qui tout à l'heure m'entouraient,
d'aller à Guermantes, de voyager, d'être heureux, j'étais maintenant tellement en dehors
d'eux que leur accomplissement ne m'eût fait aucun plaisir. Comme j'aurais donné tout
cela pour pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman! Je frissonnais, je ne
détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui n'apparaîtrait pas ce soir
dans la chambre où je me voyais déjà par la pensée, j'aurais voulu mourir. Et cet état
durerait jusqu'au lendemain, quand les rayons du matin, appuyant, comme le jardinier,
leurs barreaux au mur revêtu de capucines qui grimpaient jusqu'à ma fenêtre, je
sauterais à bas du lit pour descendre vite au jardin, sans plus me rappeler que le soir
ramènerait jamais l'heure de quitter ma mère. Et de la sorte c'est du côté de Guermantes
que j'ai appris à distinguer ces états qui se succèdent en moi, pendant certaines
périodes, et vont jusqu'à se partager chaque journée, l'un revenant chasser l'autre, avec
la ponctualité de la fièvre; contigus, mais si extérieurs l'un à l'autre, si dépourvus de



                                      146 / 344
moyens de communication entre eux, que je ne puis plus comprendre, plus même me
représenter dans l'un, ce que j'ai désiré, ou redouté, ou accompli dans l'autre.

Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour moi liés à bien des
petits événements de celle de toutes les diverses vies que nous menons parallèlement,
qui est la plus pleine de péripéties, la plus riche en épisodes, je veux dire la vie
intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous insensiblement et les vérités qui en ont
changé pour nous le sens et l'aspect, qui nous ont ouvert de nouveaux chemins, nous en
préparions depuis longtemps la découverte; mais c'était sans le savoir; et elles ne datent
pour nous que du jour, de la minute où elles nous sont devenues visibles. Les fleurs qui
jouaient alors sur l'herbe, l'eau qui passait au soleil, tout le paysage qui environna leur
apparition continue à accompagner leur souvenir de son visage inconscient ou distrait; et
certes quand ils étaient longuement contemplés par cet humble passant, par cet enfant
qui rêvait - comme l'est un roi, par un mémorialiste perdu dans la foule, - ce coin de
nature, ce bout de jardin n'eussent pu penser que ce serait grâce à lui qu'ils seraient
appelés à survivre en leurs particularités les plus éphémères; et pourtant ce parfum
d'aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit
de pas sans écho sur le graver d'une allée, une bulle formée contre une plante aquatique
par l'eau de la rivière et qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur
faire traverser tant, d'années successives, tandis qu'alentour les chemins se sont effacés
et que sont morts ceux qui les foulèrent et le souvenir de ceux qui les foulèrent. Parfois
ce morceau de paysage amené ainsi jusqu'à aujourd'hui se détache si isolé de tout, qu'il
flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel
pays, de quel temps - peut-être tout simplement de quel rêve - il vient. Mais c'est
surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains
résistants sur lesquels je m'appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au
côté de Guermantes. C'est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis que je les
parcourais, que les choses, les êtres qu'ils m'ont fait connaître, sont les seuls que je
prenne encore au sérieux et qui me donnent encore de la joie. Soit que la foi qui crée soit
tarie en moi; soit que la réalité ne se forme que dans la mémoire, les fleurs qu'on me
montre aujourd'hui pour la première fois ne me semblent pas de vraies fleurs. Le côté de
Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le
côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d'or, ont
constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j'aimerais vivre, où j'exige avant
tout qu'on puisse aller à la pêche, se promener en canot, voir des ruines de fortifications
gothiques et trouver au milieu des blés, ainsi qu'était Saint-André-des-Champs, une



                                      147 / 344
église monumentale, rustique et dorée comme une meule; et les bluets, les aubépines,
les pommiers qu'il m'arrive, quand je voyage, de rencontrer encore dans les champs,
parce qu'ils sont situés à la même profondeur, au niveau de mon passé, sont
immédiatement en communication avec mon coeur. Et pourtant, parce qu'il y a quelque
chose d'individuel dans les lieux, quand me saisit le désir de revoir le côté de
Guermantes, on ne le satisferait pas en me menant au bord d'une rivière où il y aurait
d'aussi beaux, de plus beaux nymphéas que dans la Vivonne, pas plus que le soir en
rentrant - à l'heure où s'éveillait en moi cette angoisse qui plus tard émigre dans
l'amour, et peut devenir à jamais inséparable de lui - je n'aurais souhaité que vînt me
dire bonsoir, une mère plus belle et plus intelligente que la mienne. Non; de même que
ce qu'il me fallait pour que je pusse m'endormir heureux, avec cette paix sans trouble
qu'aucune maîtresse n'a pu me donner depuis, puisqu'on doute d'elles encore au moment
où on croit en elles et qu'on ne possède jamais leur coeur comme je recevais dans un
baiser celui de ma mère, tout entier, sans la réserve d'une arrière pensée, sans le
reliquat d'une intention qui ne fût pas pour moi - c'est que ce fût elle, c'est qu'elle
inclinât vers moi ce visage où il y avait au-dessous de l'oeil quelque chose qui était,
paraît-il, un défaut, et que j'aimais à l'égal du reste; de même ce que je veux revoir c'est
le côté de Guermantes que j'ai connu, avec la ferme qui est un peu éloignée des, deux
suivantes serrées l'une contre l'autre, à l'entrée de l'allée des chênes; ce sont ces prairies
où, quand le soleil les rend réfléchissantes comme une mare, se dessinent les feuilles des
pommiers, c'est ce paysage dont parfois, la nuit dans mes rêves, l'individualité m'étreint
avec une puissance presque fantastique et que je ne peux plus retrouver au réveil. Sans
doute pour avoir à jamais, indissolublement uni en moi des impressions différentes rien
que parce qu'ils me les avaient fait éprouver en même temps, le côté de Méséglise ou le
côté de Guermantes m'ont exposé, pour l'avenir, à bien des déceptions et même à bien
des fautes. Car souvent j'ai voulu revoir une personne sans discerner que c'était
simplement parce qu'elle me rappelait une haie d'aubépines, et j'ai été induit à croire, à
faire croire à un regain d'affection, par un simple désir de voyage. Mais par là même
aussi, et en restant présents en celles de mes impressions d'aujourd'hui auxquelles ils
peuvent se relier, ils leur donnent des assises, de la profondeur, une dimension de plus
qu'aux   autres. Ils leur ajoutent aussi un charme, une signification qui n'est que pour
moi. Quand par les soirs d'été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que
chacun boude l'orage, c'est au côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à
respirer, - à travers le bruit de la pluie qui tombe, l'odeur d'invisibles et persistants lilas.




                                        148 / 344
C'est ainsi que je restais souvent jusqu'au matin à songer au temps de Combray, à mes
tristes soirées sans sommeil, à tant de jours aussi dont l'image m'avait été plus
récemment rendue par la saveur - ce qu'on aurait appelé à Combray le "parfum" - d'une
tasse de thé et, par association de souvenirs, à ce que, bien des années après avoir
quitté cette petite ville, j'avais appris au sujet d'un amour que Swann avait eu avant ma
naissance, avec cette précision dans les détails plus facile à obtenir quelquefois pour la
vie de personnes mortes il y a des siècles que pour celle de nos meilleurs amis, et qui
semble impossible comme semblait impossible de causer d'une ville à une autre - tant
qu'on ignore le biais par lequel cette impossibilité a été tournée. Tous ces souvenirs
ajoutés les uns aux autres ne formaient plus qu'une masse, mais non sans qu'on pût
distinguer entre eux - entre les plus anciens, et ceux plus récents, nés d'un parfum, puis
ceux qui n'étaient que les souvenirs d'une autre personne de qui je les avais appris -
sinon des fissures, des failles véritables, du moins ces veinures, ces bigarrures de
coloration qui, dans certaines roches, dans certains marbres, révèlent des différences
d'origine, d'âge, de "formation".

Certes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps qu'était dissipée la brève
incertitude de mon réveil. Je savais dans quelle chambre je me trouvais effectivement, je
l'avais reconstruite autour de moi dans l'obscurité et - soit en m'orientant par la seule
mémoire, soit en m'aidant, comme indication, d'une faible lueur aperçue, au pied de
laquelle je plaçais les rideaux de la croisée - je l'avais reconstruite tout entière et
meublée comme un architecte et un tapissier qui gardent leur ouverture primitive aux
fenêtres et aux portes; j'avais reposé les glaces et remis la commode à sa place
habituelle. Mais à peine le jour - et non plus le reflet d'une dernière biaise sur une tringle
de cuivre que j'avais pris pour lui - traçait-il dans l'obscurité, et comme à la craie, sa
première raie blanche et rectificative, que la fenêtre avec ses rideaux quittait le cadre de
la porte où je l'avais située par erreur, tandis que pour lui faire place, le bureau que ma
mémoire avait maladroitement installé là se sauvait à foute vitesse, poussant devant lui
la cheminée et écartant le mur mitoyen du couloir; une courette régnait à l'endroit où il y
a un instant encore s'étendait le cabinet de toilette, et la demeure que j'avais rebâtie
dans les ténèbres était allée rejoindre les demeures entrevues dans le tourbillon du
réveil, mise en fuite par ce pâle signe qu'avait tracé au-dessus des rideaux le doigt levé
du jour.




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Deuxième partie. Un amour de Swann
Pour faire partie du "petit noyau", du "petit groupe", du "petit clan" des Verdurin, une
condition était suffisante mais elle était nécessaire: il fallait adhérer tacitement à un
Credo dont un des articles était que le jeune pianiste, protégé par Mme Verdurin cette
année-là dont elle disait: "Ça ne devrait pas être permis de savoir jouer Wagner comme
ça", "enfonçait" à la fois Planté et Rubinstein et que le docteur Cottard avait plus de
diagnostic que Potain. Toute "nouvelle recrue" à qui les Verdurin ne pouvaient pas
persuader que les soirées des gens qui n'allaient pas chez eux étaient, ennuyeuses
comme, la pluie, se voyait immédiatement exclue. Les femmes étant à cet égard plus
rebelles que les hommes à déposer toute curiosité mondaine et l'envie de se renseigner
par soi-même sur l'agrément des autres salons, et les Verdurin sentant d'autre part que
cet esprit d'examen et ce démon de frivolité pouvaient par contagion devenir fatal à
l'orthodoxie de la petite église, ils avaient été amenés à rejeter successivement tous les
"fidèles" du sexe féminin.

En dehors de la jeune femme du docteur, ils étaient réduits presque uniquement cette
année-là (bien que Mme Verdurin fût elle-même vertueuse et d'une respectable famille
bourgeoise excessivement riche et entièrement obscure avec laquelle elle avait peu à peu
cessé volontairement toute relation) à une personne presque du demi-monde, Mme de
Crécy, que Mme Verdurin appelait par son petit nom, Odette, et déclarait être "un
amour" et à la tante du pianiste, laquelle devait avoir tiré le cordon; personnes
ignorantes du monde et à la naïveté de qui il avait été si facile de faire accroire que la
princesse de Sagan, et la duchesse de Guermantes étaient obligées de payer des
malheureux pour avoir du monde à leurs dîners, que si on leur avait offert de les faire
inviter chez ces deux grandes dames, l'ancienne concierge et la cocotte eussent
dédaigneusement refusé.

Les Verdurin n'invitaient pas à dîner: on avait chez eux "son couvert mis". Pour la soirée,
il n'y avait pas de programme. Le jeune pianiste       jouait, mais seulement si "ça lui
chantait", car on ne forçait personne et comme disait M. Verdurin: "Tout pour les amis,
vivent les camarades!" Si le pianiste voulait jouer la chevauchée de la Walkyrie ou le
prélude de Tristan, Mme Verdurin protestait, non que cette musique lui déplût, mais au
contraire parce qu'elle lui causait trop d'impression. "Alors vous tenez à ce que j'aie ma
migraine? Vous savez bien que c'est la même chose chaque fois qu'il joue ça. Je sais ce
qui m'attend! Demain quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne!" S'il ne jouait
pas, on causait, et l'un des amis, le plus souvent leur peintre favori d'alors, "lâchait",
comme disait M. Verdurin, "une grosse faribole qui faisait s'esclaffer tout le monde", Mme


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Verdurin surtout, à qui, - tant elle avait l'habitude de prendre au propre les expressions
figurées des émotions qu'elle éprouvait - le docteur Cottard(un jeune débutant à cette
époque) dut un jour remettre sa mâchoire qu'elle avait décrochée pour avoir trop ri.

L'habit noir était défendu parce qu'on était entre "copains" et pour ne pas ressembler aux
"ennuyeux" dont on se garait comme de la peste et qu'on n'invitait qu'aux grandes
soirées, données le plus rarement, possible et seulement si cela pouvait amuser le
peintre ou faire connaître lé musicien. Le reste du temps, on se contentait de jouer des
charades, de souper en costumes, mais entre soi, en ne mêlant aucun étranger au petit
"noyau".

Mais au fur et à mesure que les "camarades" avaient pris plus de place dans la vie de
Mme Verdurin, les ennuyeux, les réprouvés, ce fut tout ce qui retenait les amis loin
d'elle, ce qui les empêchait quelquefois d'être libres, ce fut la mère de l'un, la profession
de l'autre, la maison de campagne ou la mauvaise santé d'un troisième. Si le docteur
Cottard croyait devoir partir en sortant de table pour retourner auprès d'un malade en
danger: "Qui sait, lui disait Mme Verdurin, cela lui fera peut-être beaucoup plus de bien
que vous n'alliez pas le déranger ce soir; il passera une bonne nuit sans vous; demain
matin vous irez de bonne heure et vous le trouverez guéri." Dès le commencement de
décembre elle était malade à la pensée que les fidèles "lâcheraient" pour le jour de Noël
et le 1er janvier. La tante du pianiste exigeait qu'il vînt dîner ce jour-là en famille chez sa
mère à elle:

- Vous croyez qu'elle en mourrait, votre mère, s'écria durement Mme Verdurin, si vous
ne dîniez pas avec elle le jour de l'an, comme en province!

Ses inquiétudes renaissaient à la semaine sainte:

- Vous, docteur, un savant, un esprit fort, vous venez naturellement, le Vendredi saint
comme un autre jour? dit-elle à Cottard la première année, d'un ton assuré comme si elle
ne pouvait douter de la réponse. Mais elle tremblait en attendant qu'il l'eût prononcée,
car s'il n'était pas venu; elle risquait de se trouver seule.

- Je viendrai le Vendredi saint... vous faire mes adieux, car nous allons passer les fêtes
de Pâques en Auvergne.

- En Auvergne? pour vous faire manger par les puces et la vermine, grand bien vous
fasse!

Et après un silence:




                                        151 / 344
- Si vous nous l'aviez dit au moins, nous aurions tâché d'organiser cela et de faire le
voyage ensemble dans des conditions confortables.

De même si un "fidèle" avait un ami, ou une "habituée" un flirt qui serait capable de faire
"lâcher" quelquefois, les Verdurin, qui ne s'effrayaient pas qu'une femme eût un amant
pourvu qu'elle l'eût chez eux, l'aimât en eux et ne le leur préférât pas, disaient: "Eh bien!
amenez-le votre ami." Et on l'engageait à l'essai, pour voir s'il était capable de ne pas
avoir de secrets pour Mme Verdurin, s'il était susceptible d'être agrégé au "petit clan".
S'il ne l'était pas, on prenait à part le fidèle qui l'avait présenté et on lui rendait le service
de le brouiller avec son ami ou avec sa maîtresse. Dans le cas contraire le "nouveau"
devenait à son tour un fidèle. Aussi quand cette année-là, la demi-mondaine raconta à M.
Verdurin qu'elle avait fait la connaissance d'un homme charmant, M. Swann, et insinua
qu'il serait très heureux d'être reçu chez eux; M. Verdurin transmit-il séance tenante la
requête à sa femme. (Il n'avait jamais d'avis qu'après sa femme, dont son rôle particulier
était de mettre à exécution les désirs, ainsi que les désirs des fidèles, avec de grandes
ressources d'ingéniosité.)

- Voici Mme de Crécy qui a quelque chose à te demander. Elle désirerait te présenter un
de ses amis, M. Swann. Qu'en dis-tu?

- Mais voyons, est-ce qu'on peut refuser quelque chose à une petite perfection comme
ça? Taisez-vous, on ne vous demande pas votre avis, je vous dis que vous êtes une
perfection.

- Puisque vous le voulez, répondit Odette sur un ton de marivaudage, et elle ajouta: vous
savez que je ne suis pas fishing for compliments.

- Eh bien! amenez le votre ami, s'il est agréable.

Certes le "petit noyau" n'avait aucun rapport avec la société où fréquentait Swann, et de
purs mondains auraient trouvé que ce n'était pas la peine d'y occuper comme lui une
situation exceptionnelle pour se faire présenter chez les Verdurin. Mais Swann aimait
tellement les, femmes, qu'à partir du jour où il avait connu à peu près toutes celles de
l'aristocratie et où elles n'avaient plus rien eu à lui apprendre, il n'avait plus tenu à ces
lettres de naturalisation, presque des titres de noblesse, que lui avait octroyées le
faubourg Saint-Germain, que comme à une sorte de valeur d'échange, de lettre de crédit
dénuée de prix en elle-même, mais lui permettant de s'improviser une situation dans tel
petit trou de province ou tel milieu obscur de Paris, où la fille du hobereau ou du greffier
lui avait semblé jolie. Car le désir ou l'amour lui rendait alors un sentiment de vanité
dont il était maintenant exempt dans l'habitude de la vie (bien que ce fût lui sans doute


                                        152 / 344
qui autrefois l'avait dirigé vers cette carrière mondaine où il avait gaspillé dans les
plaisirs frivoles les dons de son esprit et fait servir son érudition en matière d'art à
conseiller les dames de la société dans leurs achats de tableaux et pour l'ameublement
de leurs hôtels), et qui lui faisait désirer de briller, aux yeux d'une inconnue dont il s'était
épris, d'une élégance que le nom de Swann à lui tout seul n'impliquait pas. Il le désirait
surtout si l'inconnue était d'humble condition. De même que ce n'est pas à un autre
homme intelligent qu'un homme intelligent aura peur de paraître bête, ce n'est pas par
un grand seigneur, c'est par un rustre qu'un homme élégant craindra de voir son
élégance méconnue. Les trois quarts des frais d'esprit et des mensonges de vanité qui
ont été prodigués depuis que le monde existe par des gens qu'ils ne faisaient que
diminuer, l'ont été pour des inférieurs. Et Swann qui était simple et négligent avec une
duchesse, tremblait d'être méprisé, posait; quand il était devant une femme de chambre.

Il n'était pas comme tant de gens qui, par paresse ou sentiment résigné de l'obligation
que crée la grandeur sociale de rester attaché à un certain rivage, s'abstiennent des
plaisirs que la réalité leur présente en dehors de la position mondaine où ils vivent
cantonnés jusqu'à leur mort, se contentant de finir par appeler plaisirs, faute de mieux,
une fois qu'ils sont parvenus à s'y habituer, les divertissements médiocres ou les
supportables ennuis qu'elle renferme. Swann, lui, ne cherchait pas à trouver jolies les
femmes avec qui il passait son temps, mais à passer son temps avec les femmes qu'il
avait d'abord trouvées jolies. Et c'étaient souvent des femmes de beauté assez vulgaire,
car les qualités physiques qu'il recherchait sans s'en rendre compte étaient en complète
opposition avec celles qui lui rendaient admirables les femmes sculptées ou peintes par
les maîtres qu'il préférait. La profondeur, la mélancolie de l'expression, glaçaient ses sens
que suffisait au contraire à éveiller une chair saine, plantureuse et rose.

Si en voyage il rencontrait une famille qu'il eût été plus élégant de ne pas chercher à
connaître, mais dans laquelle une femme se présentait à ses yeux parée d'un charme
qu'il n'avait pas encore connu, rester dans son "quant à soi" et tromper le désir qu'elle
avait fait naître, substituer un plaisir différent au plaisir qu'il eût pu connaître avec elle,
en écrivant à une ancienne maîtresse de venir le rejoindre, lui eût semblé une aussi lâche
abdication devant la vie, un aussi stupide renoncement à un bonheur nouveau que si, au
lieu de visiter le pays, il s'était confiné dans sa chambre en regardant les vues de Paris. Il
ne s'enfermait pas dans l'édifice de ses relations, mais en avait fait, pour pouvoir le
reconstruire à pied d'oeuvre sur de nouveaux frais partout où une femme lui avait plu,
une de ces tentes démontables comme les explorateurs en emportent avec eux. Pour ce
qui n'en était pas transportable ou échangeable contre un plaisir nouveau, il l'eût donné


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pour rien, si enviable que cela parût à     d'autres. Que de fois son crédit auprès d'une
duchesse, fait du désir accumulé depuis des années que celle-ci avait eu de lui être
agréable sans en avoir trouvé l'occasion, il s'en était défait d'un seul coup en réclamant
d'elle par une indiscrète dépêche une recommandation télégraphique qui le mît en
relation, sur l'heure, avec un de ses intendants dont il avait remarqué la fille à la
campagne, comme ferait un affamé qui troquerait un diamant contre un morceau de
pain. Même, après coup, il s'en amusait, car il y avait en lui, rachetée par de rares
délicatesses, une certaine muflerie. Puis, il appartenait à cette catégorie d'hommes
intelligents qui ont vécu dans l'oisiveté et qui cherchent une consolation et peut-être une
excuse dans l'idée que cette oisiveté offre à leur intelligence des objets aussi dignes
d'intérêt que pourrait faire l'art ou l'étude, que la "Vie" contient des situations plus
intéressantes, plus romanesques que tous les romans. Il l'assurait du moins et le
persuadait aisément aux plus affinés de ses amis du monde, notamment au baron de
Charlus qu'il s'amusait à égayer par le récit des aventures piquantes qui lui arrivaient,
soit qu'ayant rencontré en chemin de fer une femme qu'il avait ensuite ramenée chez lui
il eût découvert qu'elle était la soeur d'un souverain entre les mains de qui se mêlaient
en ce moment tous les fils de la politique européenne, au courant de laquelle il se
trouvait ainsi tenu d'une façon très agréable, soit que par le jeu complexe des
circonstances, il dépendît du choix qu'allait faire le conclave, s'il pourrait ou non devenir
l'amant d'une cuisinière.

Ce n'était pas seulement d'ailleurs la brillante phalange de vertueuses douairières, de
généraux, d'académiciens, avec lesquels il était particulièrement lié, que Swann forçait
avec tant de cynisme à lui servir d'entremetteurs. Tous ses amis avaient l'habitude de
recevoir de temps en temps des lettres de lui où un mot de recommandation ou
d'introduction leur était demandé avec une habileté diplomatique qui, persistant à travers
les amours successives et les prétextes différents, accusait plus que n'eussent fait les
maladresses, un caractère permanent et des buts identiques. Je me suis souvent fait
raconter bien des années plus tard, quand je commençai à m'intéresser à son caractère à
cause des ressemblances qu'en de tout autres parties il offrait avec le mien, que quand il
écrivait à mon grand-père (qui ne l'était pas encore, car c'est vers l'époque de ma
naissance que commença la grande liaison de Swann, et elle interrompit longtemps ces
pratiques), celui-ci, en reconnaissant sur l'enveloppe l'écriture de son ami, s'écriait:
"Voilà Swann qui va demander quelque chose: à la garde!" Et soit méfiance, soit par le
sentiment inconsciemment diabolique qui nous pousse à n'offrir une chose qu'aux gens
qui n'en ont pas envie, mes grands-parents opposaient une fin de non-recevoir absolue



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aux prières les plus faciles à satisfaire qu'il leur adressait, comme de le présenter à une
jeune fille qui dînait tous les dimanches à la maison, et qu'ils étaient obligés, chaque fois
que Swann leur en reparlait, de faire semblant de ne plus voir, alors que pendant toute la
semaine on se demandait qui on pourrait bien inviter avec elle, finissant souvent par ne
trouver personne, faute de faire signe à celui qui en eût été si heureux.

Quelquefois tel couple ami de mes grands-parents et qui jusque-là s'était plaint de ne
jamais voir Swann, leur annonçait avec satisfaction et peut-être un peu le désir d'exciter
l'envie, qu'il était devenu tout ce qu'il y a de plus charmant pour eux, qu'il ne les quittait
plus. Mon grand-père ne voulait pas troubler leur plaisir mais regardait ma grand'mère
en fredonnant:

Quel est donc ce mystère?

Je n'y puis rien comprendre.

ou:

Vision fugitive...

ou:

Dans ces affaires

Le mieux est de ne rien voir.

Quelques mois après, si mon grand-père demandait au nouvel ami de Swann: "Et Swann,
le voyez-vous toujours, beaucoup?" la figure de l'interlocuteur s'allongeait: "Ne
prononcez jamais son nom devant moi! - Mais je croyais que vous étiez si liés..." Il avait
été ainsi pendant quelques mois le familier de cousins de ma grand'mère, dînant presque
chaque jour chez eux. Brusquement il cessa de venir, sans avoir prévenu. On le crut
malade, et la cousine de ma grand'mère allait envoyer demander de ses nouvelles quand
à l'office elle trouva une lettre de lui qui traînait par mégarde dans le livre de comptes de
la cuisinière. Il y annonçait à cette femme qu'il allait quitter Paris, qu'il ne pourrait plus
venir. Elle était sa maîtresse, et au moment de rompre, c'était elle seule qu'il avait jugé
utile d'avertir.

Quand sa maîtresse du moment était au contraire une personne mondaine ou du moins
une personne qu'une extraction trop humble ou une situation trop irrégulière n'empêchait
pas qu'il fit recevoir dans le monde, alors pour elle il y retournait, mais seulement dans
l'orbite particulier où elle se mouvait ou bien où il l'avait entraînée. "Inutile de compter
sur Swann ce soir, disait-on, vous savez bien que c'est le jour d'Opéra de son



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Américaine." Il la faisait inviter dans les salons particulièrement fermés où il avait ses
habitudes, ses dîners hebdomadaires, son poker; chaque soir, après qu'un léger
crêpelage ajouté à la brosse de ses cheveux roux avait tempéré de quelque douceur la
vivacité de ses yeux verts, il choisissait une fleur pour sa boutonnière et partait pour
retrouver sa maîtresse à dîner chez l'une ou l'autre des femmes de sa coterie; et alors,
pensant à l'admiration et à l'amitié que les gens à la mode pour qui il faisait la pluie et le
beau temps et qu'il allait retrouver là, lui prodigueraient devant la femme qu'il aimait, il
retrouvait du charme à cette vie mondaine sur laquelle il s'était blasé, mais dont la
matière, pénétrée et colorée chaudement d'une flamme insinuée qui s'y jouait, lui
semblait précieuse et belle depuis qu'il y avait incorporé un nouvel amour.

Mais tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts, avait été la réalisation
plus ou moins complète d'un rêve né de la vue d'un visage ou d'un corps que Swann
avait, spontanément, sans s'y efforcer, trouvés charmants, en revanche quand un jour
au théâtre il fut présenté à Odette de Crécy par un de ses amis d'autrefois, qui lui avait
parlé d'elle comme d'une femme ravissante avec qui il pourrait peut-être arriver à
quelque chose, mais en la lui donnant pour plus difficile qu'elle n'était en réalité afin de
paraître lui-même avoir fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant connaître, elle
était apparue à Swann non pas certes sans beauté, mais d'un genre dé beauté qui lui
était indifférent, qui ne lui inspirait aucun désir, lui causait même une sorte de répulsion
physique, de ces femmes comme tout le monde a les siennes, différentes pour chacun, et
qui sont l'opposé du type que nos sens réclament. Pour lui plaire elle avait un profil trop
accusé, la peau trop fragile, les pommettes trop saillantes, les traits trop tirés. Ses yeux
étaient beaux mais si grands qu'ils fléchissaient sous leur propre masse, fatiguaient le
reste de son visage et lui donnaient toujours l'air d'avoir mauvaise mine ou d'être de
mauvaise humeur. Quelque temps après cette présentation au théâtre, elle lui avait écrit
pour lui demander à voir ses collections qui l'intéressaient tant, "elle, ignorante qui avait
le goût des jolies choses", disant qu'il lui semblait qu'elle le connaîtrait mieux quand, elle
l'aurait vu dans "son home" ou elle l'imaginait "si confortable avec son thé et ses livres",
quoiqu'elle ne lui eût pas caché sa surprise qu'il habitât ce quartier qui devait être si
triste et "qui était si peu smart pour lui qui l'était tant". Et après qu'il l'eut laissée venir,
en le quittant elle lui avait dit son regret d'être restée si peu dans cette demeure où elle
avait été heureuse de pénétrer, parlant de lui comme s'il avait été pour elle quelque
chose de plus que les autres êtres qu'elle connaissait et semblant établir entre leurs deux
personnes une sorte de trait d'union romanesque qui l'avait fait sourire. Mais à l'âge déjà
un peu désabusé dont approchait Swann et où l'on sait se contenter d'être amoureux



                                        156 / 344
pour le plaisir de l'être sans trop exiger de réciprocité, ce rapprochement des coeurs, s'il
n'est plus comme dans la première jeunesse le but vers lequel tend nécessairement
l'amour, lui reste uni en revanche par une association d'idées si forte, qu'il peut en
devenir la cause, s'il se présente avant lui. Autrefois on rêvait de posséder le coeur de la
femme dont on était amoureux; plus tard sentir qu'on possède le coeur d'une femme
peut suffire à vous en rendre amoureux.

Ainsi, à l'âge où il semblerait, comme on cherche surtout dans l'amour un plaisir
subjectif, que la part du goût pour la beauté d'une femme devait y être la plus grande,
l'amour peut naître - l'amour le plus physique - sans qu'il y ait eu, à sa base, un désir
préalable. A cette époque de la vie, on a déjà été atteint plusieurs fois par l'amour; il
n'évolue plus seul suivant ses propres lois inconnues et fatales, devant notre coeur
étonné et passif. Nous venons à son aide, nous le faussons par la mémoire, par la
suggestion. En reconnaissant un de ses symptômes, nous rappelons, nous faisons
renaître les autres. Comme nous possédons sa chanson, gravée en nous tout entière,
nous n'avons pas besoin qu'une femme nous en dise le début - rempli par l'admiration
qu'inspire la beauté - pour en trouver la suite. Et si elle commence au milieu - là où les
coeurs se rapprochent, où l'on parle de n'exister plus que l'un pour l'autre - nous avons
assez l'habitude de cette musique pour rejoindre tout de suite notre partenaire au
passage où elle nous attend.

Odette de Crécy retourna voir Swann, puis rapprocha ses visites; et sans doute chacune
d'elles renouvelait pour lui la déception qu'il éprouvait à se retrouver devant ce visage
dont il avait un peu oublié les particularités dans l'intervalle et qu'il ne s'était rappelé ni si
expressif ni, malgré sa jeunesse, si fané; il regrettait, pendant qu'elle causait avec lui,
que la grande beauté qu'elle avait ne fût pas du genre de celles qu'il aurait
spontanément préférées. Il faut d'ailleurs dire que le visage d'Odette paraissait plus
maigre et plus proéminent parce que le front et le haut des joues, cette surface unie et
plus plane était recouverte par la masse de cheveux qu'on portait alors prolongés en
"devants", soulevés en "crêpés", répandus en mèches folles le long des oreilles; et quand
à son corps qui était admirablement fait, il était difficile d'en apercevoir la continuité (à
cause des modes de l'époque et quoiqu'elle fût une des femmes de Paris qui s'habillaient
le mieux), tant le corsage, s'avançant en saillie comme sur un ventre imaginaire et
finissant brusquement en pointe pendant que par en dessous commençait à s'enfler le
ballon des doubles jupes, donnait à la femme l'air d'être composée de pièces différentes
mal emmanchées les unes dans les autres; tant les ruchés, les volants, le gilet suivaient
en toute indépendance, selon la fantaisie de leur dessin ou la consistance de leur étoffe,


                                        157 / 344
la ligne qui les conduisait aux noeuds, aux bouillons de dentelle, aux effilés de jais
perpendiculaires, ou qui les dirigeait le long du busc, mais ne s'attachaient nullement à
l'être vivant, qui selon que l'architecture de ces fanfreluches se rapprochait ou s'écartait
trop de la sienne, s'y trouvait engoncé ou perdu.

Mais, quand Odette était partie, Swann souriait en pensant qu'elle lui avait dit combien le
temps lui durerait jusqu'à ce qu'il lui permît de revenir; il se rappelait l'air inquiet, timide,
avec lequel elle l'avait   une fois prié que ce ne fût pas dans trop longtemps, et les
regards qu'elle avait eus à ce moment-là, fixés sur lui en une imploration craintive, et qui
la faisaient touchante sous le bouquet de fleurs de pensées artificielles fixé devant son
chapeau rond de paille blanche, à brides de velours noir. "Et vous, avait-elle dit, vous ne
viendriez pas une fois chez moi prendre le thé?" Il avait allégué des travaux en train, une
étude - en réalité abandonnée depuis des années - sur Ver Meer de Delft. "Je comprends
que je ne peux rien faire, moi chétive à côté de grands savants comme vous autres, lui
avait-elle répondu. Je serais comme la grenouille devant l'aréopage. Et pourtant
j'aimerais tant m'instruire, savoir, être initiée. Comme cela doit être amusant de
bouquiner, de fourrer son nez dans de vieux papiers!" avait-elle ajouté avec l'air de
contentement de soi-même que prend une femme élégante pour affirmer que sa joie est
de se livrer sans crainte de se salir à une besogne malpropre, comme de faire la cuisine
en "mettant elle-même les mains à la pâte". "Vous allez vous moquer de moi, ce peintre
qui vous empêche de me voir (elle voulait parler de Ver Meer), je n'avais jamais entendu
parler de lui; vit-il encore? Est-ce qu'on peut voir de ses oeuvres à Paris, pour que je
puisse me représenter ce que vous aimez, deviner un peu ce qu'il y a sous ce grand front
qui travaille tant, dans cette tête qu'on sent toujours en train de réfléchir, me dire: voilà,
c'est à cela qu'il est en train de penser. Quel rêve ce serait d'être mêlée à vos travaux!"
Il s'était excusé sur sa peur des amitiés nouvelles, ce qu'il avait appelé par galanterie sa
peur d'être malheureux. "Vous avez peur d'une affection? comme c'est drôle, moi qui ne
cherche que cela, qui donnerais ma vie pour en trouver une, avait-elle dit d'une voix si
naturelle, si convaincue, qu'il en avait été remué. Vous avez dû souffrir par une femme.
Et vous croyez que les autres sont comme elle. Elle n'a pas su vous comprendre; vous
êtes un être si à part. C'est cela que j'ai aimé d'abord en vous, j'ai bien senti que vous
n'étiez pas comme tout le monde. - Et puis d'ailleurs vous aussi, lui avait-il dit, je sais
bien ce que c'est que les femmes; vous devez avoir des tas d'occupations, être peu libre.
- Moi, je n'ai jamais rien à faire! Je suis toujours libre, je le serai toujours pour vous. A
n'importe quelle heure du jour, ou de la nuit où il pourrait vous être commode de me
voir, faites-moi chercher, et je serai trop heureuse d'accourir. Le ferez-vous? Savez-vous



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ce qui serait gentil, ce serait de vous faire présenter à Mme Verdurin chez qui je vais
tous les soirs. Croyez-vous! si on s'y retrouvait et si je pensais que c'est un peu pour moi
que vous y êtes!"

Et sans doute, en se rappelant ainsi leurs entretiens, en pensant ainsi à elle quand il était
seul, il faisait seulement jouer son image entre beaucoup d'autres images de femmes
dans des rêveries romanesques; mais si, grâce à une circonstance quelconque (ou même
peut-être sans que ce fût grâce à elle, la circonstance qui se présente au moment où un
état, latent jusque-là, se déclare, pouvant n'avoir influé en rien sur lui) l'image d'Odette
de Crécy venait à absorber toutes ces rêveries, si celles-ci n'étaient plus séparables de
son souvenir, alors l'imperfection de son corps ne garderait plus aucune importance, ni
qu'il eût été, plus ou moins qu'un autre corps, selon le goût de Swann, puisque, devenu
le corps de celle qu'il aimait, il serait désormais le seul qui fût capable de lui causer des
joies et des tourments.

Mon grand-père avait précisément connu, ce qu'on n'aurait pu dire d'aucun de leurs amis
actuels, la famille de ces Verdurin. Mais il avait perdu toute relation avec celui qu'il
appelait le "jeune Verdurin" et qu'il considérait, un peu en gros, comme tombé - tout en
gardant de nombreux millions - dans la bohème et la racaille. Un jour il reçut une lettre
de Swann lui demandant s'il ne pourrait pas le mettre en rapport avec les Verdurin: "A la
garde! à la garde! s'était écrié mon grand-père, ça ne m'étonne pas du tout, c'est bien
par là que devait finir Swann. Joli milieu! D'abord je ne peux pas faire ce qu'il me
demande, parce que je ne connais plus ce monsieur. Et puis ça doit cacher une histoire
de femme, je ne me mêle pas de ces affaires-là. Ah bien! nous allons avoir de
l'agrément, si Swann s'affuble des petits Verdurin."

Et sur la réponse négative de mon grand-père, c'est Odette qui avait amené elle-même
Swann chez les Verdurin.

Les Verdurin avaient eu à dîner, le jour où Swann y fit ses débuts, le docteur et Mme
Cottard, le jeune pianiste et sa tante, et le peintre qui avait alors leur faveur, auxquels
s'étaient joints dans la soirée quelques autres fidèles.

Le docteur Cottard ne savait jamais d'une façon certaine de quel ton il devait répondre à
quelqu'un, si son interlocuteur voulait rire ou était sérieux. Et à tout hasard il ajoutait à
toutes ses expressions de physionomie l'offre d'un sourire conditionnel et provisoire dont
la finesse expectante le disculperait du reproche de naïveté, si le propos qu'on lui avait
tenu se trouvait avoir été facétieux. Mais comme pour faire face à l'hypothèse opposée il
n'osait pas laisser ce sourire s'affirmer nettement sur son visage, on y voyait flotter


                                       159 / 344
perpétuellement une incertitude où se lisait la question qu'il n'osait pas poser: "Dites-
vous cela pour de bon?" Il n'était pas plus assuré de la façon dont il devait se comporter
dans la rue, et même en général dans la vie, que dans un salon, et on le voyait opposer
aux passants, aux voitures, aux événements un malicieux sourire qui ôtait d'avance à
son attitude toute impropriété puisqu'il prouvait, si elle n'était pas de mise; qu'il le savait
bien et que s'il avait adopté celle-là, c'était par plaisanterie.

Sur tous les points cependant où une franche question lui semblait permise, le docteur ne
se faisait pas faute de s'efforcer de restreindre le champ de ses doutes et de compléter
son instruction.

C'est ainsi que, sur les conseils qu'une mère prévoyante lui avait donnés quand il avait
quitté sa province, il ne laissait jamais passer soit une locution ou un nom propre qui lui
étaient inconnus, sans tâcher de se faire documenter sur eux.

Pour les locutions, il était insatiable de renseignements, car, leur supposant parfois un
sens plus précis qu'elles n'ont, il eût désiré savoir ce qu'on voulait dire exactement par
celles qu'il entendait le plus souvent employer: la beauté du diable, du sang bleu, une vie
de bâton de chaise, le quart d'heure de Rabelais, être le prince des élégances, donner
carte blanche, être réduit à quia, etc., et dans quels cas déterminés il pouvait à son tour
les faire figurer dans ses propos. A leur défaut il plaçait des jeux de mots qu'il avait
appris. Quant aux noms de personnes nouveaux qu'on prononçait devant lui il se
contentait seulement de les répéter sur un ton interrogatif qu'il pensait suffisant pour lui
valoir des explications qu'il n'aurait pas l'air de demander.

Comme le sens critique qu'il croyait exercer sur tout lui faisait complètement défaut, le
raffinement de politesse qui consiste à affirmer à quelqu'un qu'on oblige, sans souhaiter
d'en être cru, que c'est à lui qu'on a obligation, était peine perdue avec lui, il prenait tout
au pied de la lettre. Quel que fût l'aveuglement de Mme Verdurin à son égard, elle avait
fini, tout en continuant à le trouver très fin, par être agacée de voir que quand elle
l'invitait dans une avant-scène à entendre Sarah Bernhardt, lui disant, pour plus de
grâce: "Vous êtes trop aimable d'être venu, docteur, d'autant plus que je suis sûre que
vous avez déjà souvent entendu Sarah Bernhardt, et puis nous sommes peut-être trop
près de la scène", le docteur Cottard qui était entré dans la loge avec un sourire qui
attendait pour se préciser ou pour disparaître que quelqu'un d'autorisé le renseignât sur
la valeur du spectacle, lui répondait: "En effet on est beaucoup trop près et on
commence à être fatigué de Sarah Bernhardt. Mais vous m'avez exprimé le désir que je
vienne. Pour moi vos désirs sont des ordres. Je suis trop heureux de vous rendre ce petit



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service. Que ne ferait-on pas pour vous être agréable, vous êtes si bonne!" Et il ajoutait:
"Sarah Bernhardt, c'est bien la Voix d'Or, n'est-ce pas? On écrit souvent aussi qu'elle
brûle les planches. C'est une expression bizarre n'est-ce pas?" dans l'espoir de
commentaires qui ne venaient point.

"Tu sais, avait dit Mme Verdurin à son mari, je crois que nous faisons fausse route quand
par modestie nous déprécions ce que nous offrons au docteur. C'est un savant qui vit en
dehors de l'existence pratique, il ne connaît pas par lui-même la valeur des choses et il
s'en rapporte à ce que nous lui en disons. - Je n'avais pas osé te le dire, mais je l'avais
remarqué", répondit M. Verdurin. Et au Jour de l'An suivant, au lieu d'envoyer au docteur
Cottard un rubis de trois mille francs en lui disant que c'était bien peu de chose, M.
Verdurin acheta pour trois cents francs      une pierre reconstituée en laissant entendre
qu'on pouvait difficilement en voir d'aussi belle.

Quand Mme Verdurin avait annoncé qu'on aurait, dans la soirée M. Swann: "Swann?"
s'était écrié le docteur d'un accent rendu brutal par la surprise, car la moindre nouvelle
prenait   toujours   plus   au   dépourvu   que   quiconque   cet   homme   qui   se   croyait
perpétuellement préparé à tout. Et voyant qu'on ne lui répondait pas: "Swann? Qui ça,
Swann!" hurla-t-il au comble d'une anxiété qui se détendit soudain quand Mme Verdurin
eut dit: "Mais l'ami dont Odette nous avait parlé. - Ah! bon, bon, ça va bien", répondit le
docteur apaisé. Quant au peintre il se réjouissait de l'introduction de Swann chez Mme
Verdurin, parce qu'il le supposait amoureux d'Odette et qu'il aimait à favoriser les
liaisons. "Rien ne m'amuse comme de faire des mariages, confia-t-il, dans l'oreille, au
docteur Cottard, j'en ai déjà réussi beaucoup, même entre femmes!"

En disant aux Verdurin que Swann était très "smart", Odette leur avait fait craindre un
"ennuyeux". Il leur fit, au contraire, une excellente impression dont à leur insu sa
fréquentation dans la société élégante était une des causes indirectes. Il avait en effet
sur les hommes même intelligents qui ne sont jamais allés dans le monde une des
supériorités de ceux qui y ont un peu vécu, qui est de ne plus le transfigurer par le désir
ou par l'horreur qu'il inspire à l'imagination, de le considérer comme sans aucune
importance. Leur amabilité, séparée de tout snobisme et de la peur de paraître trop
aimable, devenue indépendante, a cette aisance, cette grâce des mouvements de ceux
dont les membres assouplis exécutent exactement ce qu'ils veulent, sans participation
indiscrète et maladroite du reste du corps. La simple gymnastique élémentaire de
l'homme du monde tendant la main avec bonne grâce au jeune homme inconnu qu'on lui
présente et s'inclinant avec réserve devant l'ambassadeur à qui on le présente, avait fini
par passer, sans qu'il en fût conscient, dans toute l'attitude sociale de Swann, qui vis-à-


                                       161 / 344
vis de gens d'un milieu inférieur au sien comme étaient les Verdurin et leurs amis, fit
instinctivement montre d'un empressement, se livra à des avances, dont, selon eux, un
ennuyeux se fût abstenu. Il n'eut un moment de froideur qu'avec le docteur Cottard: en
le voyant lui cligner de l'oeil et lui sourire d'un air ambigu avant qu'ils se fussent encore
parlé (mimique que Cottard appelait "laisser venir"), Swann crut que le docteur le
connaissait sans doute pour s'être trouvé avec lui en quelque lieu de plaisir, bien que lui-
même y allât pourtant fort peu n'ayant jamais vécu dans le monde de la noce. Trouvant
l'allusion de mauvais goût, surtout en présence d'Odette qui pourrait en prendre une
mauvaise idée de lui, il affecta un air glacial. Mais quand il apprit qu'une dame qui se
trouvait près de lui était Mme Cottard, il pensa qu'un mari aussi jeune n'aurait pas
cherché à faire allusion devant sa femme à des divertissements de ce genre; et il cessa
de donner à l'air entendu du docteur la signification qu'il redoutait. Le peintre invita tout
de suite Swann à venir avec Odette à son atelier; Swann le trouva gentil. "Peut-être
qu'on vous favorisera plus que moi, dit Mme Verdurin, sur un ton qui feignait d'être
piqué, et qu'on vous montrera le portrait de Cottard (elle l'avait commandé au peintre).
Pensez bien, "monsieur" Biche, rappela-t-elle au peintre, à qui c'était une plaisanterie
consacrée de dire monsieur, à rendre le joli regard, le petit côté fin, amusant de l'oeil.
Vous savez que ce que je veux surtout avoir, c'est son sourire; ce que je vous ai
demandé, c'est le portrait de son sourire." Et comme cette expression lui sembla
remarquable, elle la répéta très haut pour être sûre que plusieurs invités l'eussent
entendue, et même, sous un prétexte vague, en fit d'abord rapprocher quelques-uns.
Swann demanda à faire la connaissance de tout le monde, même d'un vieil ami des
Verdurin, Saniette, à qui sa Timidité, sa simplicité et son bon coeur avaient fait perdre
partout la considération que lui avaient value sa science d'archiviste, sa grosse fortune,
et la famille distinguée dont il sortait. Il avait dans la bouche, en parlant, une bouillie qui
était adorable parce qu'on sentait qu'elle trahissait moins un défaut de la langue qu'une
qualité de l'âme, comme un reste de l'innocence du premier âge qu'il n'avait jamais
perdue. Toutes les consonnes qu'il ne pouvait prononcer figuraient comme autant de
duretés dont il était incapable. En demandant à être présenté à M. Saniette, Swann fit à
Mme Verdurin l'effet de renverser les rôles (au point qu'en réponse, elle dit en insistant
sur la différence: "Monsieur Swann, voudriez-vous avoir la bonté de me permettre de
vous présenter notre ami Saniette"), mais excita chez Saniette une sympathie ardente
que d'ailleurs les Verdurin ne révélèrent jamais à Swann, car Saniette les agaçait un peu,
et ils ne tenaient pas à lui faire des amis. Mais en revanche Swann les toucha infiniment
en croyant devoir demander tout de suite à faire la connaissance de la tante du pianiste:
En robe noire comme toujours, parce qu'elle croyait qu'en noir on est toujours bien et


                                       162 / 344
que c'est ce qu'il y a de plus distingué, elle avait le visage excessivement rouge comme
chaque fois qu'elle venait de manger. Elle s'inclina devant Swann avec respect, mais se
redressa avec majesté. Comme elle n'avait aucune instruction et avait peur de faire des
fautes, de français, elle prononçait exprès d'une manière confuse, pensant que si elle
lâchait un cuir il serait estompé d'un tel vague qu'on ne pourrait le distinguer avec
certitude, de sorte que sa conversation n'était qu'un graillonnement indistinct, duquel
émergeaient de temps à autre les rares vocables dont elle se sentait sûre. Swann crut
pouvoir se moquer légèrement d'elle en parlant à M. Verdurin, lequel au contraire fut
piqué.

"C'est une si excellente femme, répondit-il. Je vous accorde qu'elle n'est pas
étourdissante; mais je vous assure qu'elle est agréable quand on cause avec elle. - Je
n'en doute pas, s'empressa de concéder Swann. Je voulais dire qu'elle ne me semblait
pas "éminente", ajouta-t-il en détachant cet adjectif, et en somme c'est plutôt un
compliment! - Tenez,     dit M. Verdurin, je vais vous étonner, elle écrit d'une manière
charmante. Vous n'avez jamais entendu son neveu? c'est admirable, n'est-ce pas,
docteur? Voulez-vous que je lui demande de jouer quelque chose, monsieur Swann?"

- Mais ce sera un bonheur..., commençait à répondre Swann, quand le docteur
l'interrompit d'un air moqueur. En effet, ayant retenu que dans la conversation
l'emphase, l'emploi de formes solennelles, était suranné, dès qu'il entendait un mot
grave dit sérieusement comme venait de l'être le mot "bonheur", il croyait que celui qui
l'avait prononcé venait de se montrer prudhommesque. Et si, de plus, ce mot se trouvait
figurer par hasard dans ce qu'il appelait un vieux cliché, si courant que ce mot fût
d'ailleurs, le docteur supposait que la phrase commencée était ridicule et la terminait
ironiquement par le lieu commun qu'il semblait accuser son interlocuteur d'avoir voulu
placer, alors que celui-ci n'y avait jamais pensé.

- Un bonheur pour la France! s'écria-t-il malicieusement en levant les bras avec
emphase.

M. Verdurin ne put s'empêcher de rire.

- Qu'est-ce qu'ils ont à rire toutes ces bonnes gens-là, on a l'air de ne pas engendrer la
mélancolie dans votre petit coin là-bas, s'écria Mme Verdurin. Si vous croyez que je
m'amuse, moi, à rester toute seule en pénitence ajouta-t-elle sur un ton dépité, en
faisant l'enfant.

Mme Verdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin ciré, qu'un violoniste de ce
pays lui avait donné et qu'elle conservait, quoiqu'il rappelât la forme d'un escabeau et


                                       163 / 344
jurât avec les beaux meubles anciens qu'elle avait, mais elle tenait à garder en évidence
les cadeaux que les fidèles avaient l'habitude de lui faire de temps en temps, afin que les
donateurs eussent le plaisir de les reconnaître quand ils venaient. Aussi tâchait-elle de
persuader qu'on s'en tînt aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se détruisent; mais
elle n'y réussissait pas, et c'était chez elle une collection de chauffe-pieds, de coussins,
de pendules, de paravents, de baromètres, de potiches, dans une accumulation de
redites et un disparate d'étrennes.

De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation des fidèles et s'égayait de
leurs "fumisteries", mais depuis l'accident qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait
renoncé à prendre la peine de pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique
conventionnelle qui signifiait, sans fatigue ni risques pour elle, qu'elle riait aux larmes. Au
moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux ou contre un ancien habitué
rejeté au camp des ennuyeux - et pour le plus grand désespoir de M. Verdurin qui avait
eu longtemps la prétention d'être aussi aimable que sa femme, mais qui riant pour de
bon s'essoufflait vite et avait été distancé et vaincu par cette ruse d'une incessante et
fictive hilarité - elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d'oiseau qu'une
taie commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n'eût que le temps de cacher un
spectacle indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui
la recouvraient et n'en laissaient plus rien voir, elle avait l'air de s'efforcer de réprimer,
d'anéantir un rire qui, si elle s'y fût abandonnée, l'eût conduite à l'évanouissement. Telle,
étourdie par la gaieté des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et d'assentiment,
Mme Verdurin, juchée sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le
colifichet dans du vin chaud, sanglotait d'amabilité.

Cependant M. Verdurin, après avoir demandé à Swann la permission d'allumer sa pipe
("ici on ne se gêne pas, on est entre camarades"), priait le jeune artiste de se mettre au
piano.

- Allons, voyons, ne l'ennuie pas, il n'est pas ici pour être tourmenté, s'écria Mme
Verdurin, je ne veux pas qu'on le tourmente, moi!

- Mais pourquoi veux-tu que ça l'ennuie? dit M. Verdurin, M. Swann ne connaît peut-être
pas la sonate en fa dièse que nous avons découverte; il va nous jouer l'arrangement pour
piano.

- Ah! non, non, pas ma sonate! cria Mme Verdurin, je n'ai pas envie à force de pleurer de
me fiche un rhume de cerveau avec névralgies faciales, comme la dernière fois; merci du




                                       164 / 344
cadeau, je ne tiens pas à recommencer; vous êtes bons vous autres, on voit bien que ce
n'est pas vous qui garderez le lit huit jours!

Cette petite scène qui se renouvelait chaque fois que le pianiste allait jouer enchantait les
amis aussi bien que si elle avait été nouvelle, comme une preuve de la séduisante
originalité de la "Patronne" et de sa sensibilité musicale. Ceux qui étaient près d'elle
faisaient signe à ceux qui plus loin fumaient ou jouaient aux cartes, de se rapprocher,
qu'il se passait quelque chose, leur disant comme on fait au Reichstag dans les moments
intéressants: "Écoutez, écoutez" Et, le lendemain on donnait des regrets à ceux qui
n'avaient pas pu venir en leur disant que la scène avait été encore plus amusante que
d'habitude.

- Eh bien! voyons, c'est entendu, dit M. Verdurin, il ne jouera que l'andante.

- Que l'andante, comme tu y vas! s'écria Mme Verdurin. C'est justement l'andante qui me
casse bras et jambes. Il est vraiment superbe, le Patron! C'est comme si dans la
Neuvième il disait: nous n'entendrons que le finale, ou dans les Maîtres que l'ouverture.

Le docteur, cependant, poussait Mme Verdurin à laisser jouer le pianiste, non pas qu'il
crût feints les troubles que la musique lui donnait - il y reconnaissait certains états
neurasthéniques - mais par cette habitude qu'ont beaucoup de médecins de faire fléchir
immédiatement la sévérité de leurs prescriptions dès qu'est en jeu, chose qui leur semble
beaucoup plus importante, quelque réunion mondaine dont ils font partie et dont la
personne à qui ils conseillent d'oublier pour une fois sa dyspepsie ou sa grippe, est un
des facteurs essentiels.

- Vous ne serez pas malade cette fois-ci, vous verrez, lui dit-il en cherchant à la
suggestionner du regard. Et si vous êtes malade, nous vous soignerons.

- Bien vrai? répondit Mme Verdurin, comme si devant l'espérance d'une telle faveur il n'y
avait plus qu'à capituler. Peut-être aussi à force de dire qu'elle serait malade, y avait-il
des moments où elle ne se rappelait plus que c'était un mensonge et prenait une âme de
malade. Or ceux-ci, fatigués d'être toujours obligés de faire dépendre de leur sagesse la
rareté de leurs accès, aiment se laisser aller à croire qu'ils pourront faire impunément
tout ce qui leur plaît et leur fait mal d'habitude, à condition, de se remettre en les mains
d'un être puissant qui, sans qu'ils aient aucune peine à prendre, d'un mot ou d'une pilule
les remettra sur pied.

Odette était allée s'asseoir sur un canapé de tapisserie qui était près du piano:




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- Vous savez, j'ai ma petite place, dit-elle à Mme Verdurin. Celle-ci, voyant Swann sur
une chaise, le fit lever:

- Vous n'êtes pas bien là, allez donc vous mettre à côté d'Odette, n'est-ce pas Odette,
vous ferez bien une place à M. Swann?

- Quel joli Beauvais, dit avant de s'asseoir Swann qui cherchait à être aimable.

- Ah! je suis contente que vous appréciiez mon canapé; répondit Mme Verdurin. Et je
vous préviens que si vous voulez en voir d'aussi beau, vous pouvez y renoncer tout de
suite. Jamais ils n'ont rien fait de pareil. Les petites chaises aussi sont des merveilles.
Tout à l'heure vous regarderez cela. Chaque bronze correspond comme attribut au petit
sujet du siège; vous savez, vous avez de quoi vous amuser si vous voulez regarder cela,
je vous promets un bon moment. Rien que les petites frises dei bordures, tenez là, la
petite vigne sur fond rouge de l'Ours et les Raisins. Est-ce dessiné? Qu'est-ce que vous
en dites, je crois qu'ils le savaient plutôt, dessiner! Est-elle assez appétissante cette
vigne? Mon mari prétend que je n'aime pas les fruits parce que j'en mange moins que lui.
Mais non, je suis plus gourmande que vous tous, mais je n'ai pas besoin de me les
mettre dans la bouche puisque je jouis parles yeux. Qu'est-ce que vous avez tous à rire?
Demandez au docteur, il vous dira que ces raisins-là me purgent. D'autres font des cures
de Fontainebleau, moi je fais ma petite cure de Beauvais. Mais, monsieur Swann, vous
ne partirez pas sans avoir touché les petits bronzes des dossiers. Est-ce assez doux
comme patine? Mais non, à pleines mains, touchez-les bien.

- Ah! si madame Verdurin commence à peloter les bronzes, nous n'entendrons pas de
musique ce soir, dit le peintre.

- Taisez-vous, vous êtes un vilain. Au fond, dit-elle en se tournant vers Swann, on nous
défend à nous autres femmes des choses moins voluptueuses que cela. Mais il n'y a pas
une chair comparable à cela! Quand M. Verdurin me faisait l'honneur d'être jaloux de
moi - allons, sois poli au moins, ne dis pas que tu ne l'as jamais été...

- Mais je ne dis absolument rien. Voyons docteur je vous prends à témoin: est-ce que j'ai
dit quelque chose?

Swann palpait les bronzes par politesse et n'osait pas cesser tout de suite.

- Allons, vous les caresserez plus tard; maintenant c'est vous qu'on va caresser, qu'on va
caresser dans l'oreille; vous aimez cela, je pense; voilà un petit jeune homme qui va s'en
charger.




                                       166 / 344
Or quand le pianiste eut joué, Swann fut plus aimable encore avec lui qu'avec les autres
personnes qui se trouvaient là. Voici pourquoi:

L'année précédente, dans une soirée, il avait entendu une oeuvre musicale exécutée au
piano et au violon. D'abord, il n'avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés
par les instruments. Et ç'avait déjà été un grand plaisir quand, au-dessous de la petite
ligne du violon, mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d'un coup chercher
à s'élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise,
plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le
clair de lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un contour,
donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d'un coup, il avait cherché à recueillir la
phrase ou l'harmonie - il ne savait lui-même - qui passait et qui lui avait ouvert plus
largement l'âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l'air humide du soir ont
la propriété de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu'il ne savait pas la musique
qu'il avait pu éprouver une impression aussi confuse, une de ces impressions qui sont
peut-être pourtant -les seules purement musicales, inétendues, entièrement originales,
irréductibles à tout autre ordre d'impressions. Une impression de ce genre, pendant un
instant, est pour ainsi dire sine materia. Sans doute les notes que nous entendons alors,
tendent déjà, selon leur hauteur et leur quantité, à couvrir devant nos yeux des surfaces
de dimensions variées, à tracer des arabesques, à nous donner des sensations de
largeur, de ténuité, de stabilité, de caprice. Mais les notes sont évanouies avant que ces
sensations soient assez formées en nous pour ne pas être submergées par celles
qu'éveillent déjà les notes suivantes ou même simultanées. Et cette impression
continuerait à envelopper de sa liquidité et de son "fondu" les motifs qui, par instants en
émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et disparaître, connus seulement
par le plaisir particulier qu'ils donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer,
ineffables - si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir des fondations
durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des fac-similés de ces phrases
fugitives, ne nous permettait de les comparer à celles qui leur succèdent et de les
différencier. Ainsi à peine la sensation délicieuse que Swann avait ressentie était-elle
expirée, que la mémoire lui en avait fourni séance tenante une transcription sommaire
et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le morceau continuait, si
bien que, quand la même impression était tout d'un coup revenue, elle n'était déjà plus
insaisissable. Il s'en représentait l'étendue, les groupements symétriques, la graphie, la
valeur expressive; il avait devant lui cette chose qui n'est plus de la musique pure, qui
est du dessin, de l'architecture, de la pensée, et qui permet de se rappeler la musique.



                                      167 / 344
Cette fois il avait distingué nettement une phrase s'élevant pendant quelques instants
au-dessus des ondes sonores.. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières,
dont il n'avait jamais eu l'idée avant de l'entendre, dont il sentait que rien autre qu'elle
ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu.

D'un rythme lent elle le dirigeait ici d'abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble,
inintelligible et précis. Et tout d'un coup au point où elle était arrivée et d'où il se
préparait à la suivre, après une pause d'un instant, brusquement elle changeait de
direction, et d'un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et
doux, elle l'entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. Il
souhaita passionnément la revoir une troisième fois. Et elle reparut en effet mais sans lui
parler plus clairement, en lui causant même une volupté moins profonde. Mais rentré
chez lui, il eut besoin d'elle, il était, comme un homme dans la vie de qui une passante
qu'il aperçue un moment vient de faire entrer l'image d'une beauté nouvelle qui donne à
sa propre sensibilité une valeur plus grande, sans qu'il sache seulement s'il pourra revoir
jamais celle qu'il aime déjà et dont il ignore jusqu'au nom.

Même cet amour pour une phrase musicale sembla un instant devoir amorcer chez
Swann la possibilité d'une sorte de rajeunissement. Depuis si longtemps il avait renoncé
à appliquer sa vie à un but idéal et la bornait à la poursuite de satisfactions quotidiennes,
qu'il croyait, sans jamais se le dire formellement, que cela ne changerait plus jusqu'à sa
mort; bien plus, ne se sentant plus d'idées élevées dans l'esprit, il avait cessé de croire à
leur réalité, sans pouvoir non plus la nier tout à fait. Aussi, avait-il pris l'habitude de se
réfugier dans des pensées sans importance, qui lui permettaient de laisser de côté le
fond des choses. De même qu'il ne se demandait pas s'il n'eût pas mieux fait de ne pas
aller dans le monde, mais en revanche savait avec certitude que s'il avait accepté une
invitation il devait s'y rendre et que s'il ne faisait pas de visite après il lui fallait laisser
des cartes, de même dans sa conversation il s'efforçait de ne jamais exprimer avec coeur
une opinion intime sur les choses, mais de fournir des détails matériels qui valaient en
quelque sorte par eux-mêmes et lui permettaient de ne pas donner sa mesure. Il était
extrêmement précis pour une recette de cuisine, pour la date de la naissance ou de la
mort d'un peintre, pour la nomenclature de ses oeuvres. Parfois malgré tout il se laissait
aller à émettre un jugement sur une oeuvre, sur une manière             de comprendre la vie,
mais il donnait alors à ses paroles un ton ironique comme s'il n'adhérait pas tout entier à
ce qu'il disait. Or, comme certains valétudinaire chez qui tout d'un coup, un pays où ils
sont arrivés, un régime différent, quelquefois une évolution organique, spontanée et
mystérieuse, semblent amener une telle régression de leur mal qu'ils commencent à


                                        168 / 344
envisager la possibilité inespérée de commencer sui le tard une vie toute différente,
Swann trouvait en lui,, dans, le souvenir de la phrase qu'il avait entendue, dans certaines
sonates qu'il s'était fait jouer, pour voir s'il ne l'y découvrirait pas, la présence d'une de
ces réalités invisibles auxquelles il avait cessé de croire et auxquelles, comme si la
musique avait eu sur la sécheresse morale dont il souffrait une sorte d'influence élective,
il se sentait de nouveau le désir et presque la force de consacrer sa vie. Mais n'étant pas
arrivé à savoir de qui était l'oeuvre qu'il avait entendue, il n'avait pu se la procurer et
avait fini par l'oublier. Il avait bien rencontré dans la semaine quelques personnes qui se
pouvaient comme lui à cette soirée et les avait interrogées; mais plusieurs étaient
arrivées après la musique ou parties avant; certaines pourtant étaient là pendant qu'on
l'exécutait mais étaient allées causer dans un autre salon, et d'autres restées à écouter
n'avaient pas entendu plus que les premières. Quant aux maîtres de maison ils savaient
que c'était une oeuvre nouvelle que les artistes qu'ils avaient engagés avaient demandé
à jouer; ceux-ci étant partis en tournée, Swann ne put pas en savoir davantage. Il avait
bien des amis musiciens, mais tout en se rappelant le plaisir spécial et intraduisible que
lui avait fait la phrase, en voyant devant ses yeux les formes qu'elle dessinait, il était
pourtant incapable de la leur chanter. Puis il cessa d'y penser.

Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait commencé de jouer chez
Mme Verdurin, tout d'un coup, après une note haute longuement tenue pendant deux
mesures, il vit approcher, s'échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme
un rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète,
bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu'il aimait. Et elle était si
particulière, elle avait un charme si individuel et qu'aucun autre n'aurait pu remplacer,
que ce fut pour Swann comme s'il eût rencontré dans un salon ami une personne qu'il
avait admirée dans la rue et désespérait de jamais retrouver. A la fin, elle s'éloigna,
indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant sur le visage de
Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il pouvait demander le nom de son
inconnue (on lui dit que c'était l'andante de la Sonate pour piano et violon de Vinteuil), il
la tenait, il pourrait l'avoir chez lui aussi souvent qu'il voudrait, essayer d'apprendre son
langage et son secret.

Aussi quand le pianiste eut fini, Swann s'approcha-t-il de lui pour lui exprimer une
reconnaissance dont la vivacité plut beaucoup à Mme Verdurin.

- Quel charmeur, n'est-ce pas, dit-elle à Swann; la comprend-il assez, sa sonate, le petit
misérable? Vous ne saviez pas que le piano pouvait atteindre à ça. C'est tout, excepté du




                                       169 / 344
piano, ma parole! Chaque fois j'y suis reprise, je crois entendre un orchestre. C'est
même plus beau que l'orchestre, plus complet.

Le jeune pianiste s'inclina, et, souriant, soulignant les mots comme s'il avait fait un trait
d'esprit:

- Vous êtes très indulgente pour moi, dit-il.

Et tandis que Mme Verdurin disait à son mari: "Allons, donne-lui de l'orangeade, il l'a
bien méritée", Swann racontait à Odette comment il avait été amoureux de cette petite
phrase. Quand Mme Verdurin, ayant dit d'un peu plus loin: "Eh bien! il me semble qu'on
est en train de vous dire de belles choses, Odette", elle répondit: "Oui, de très belle" et
Swann trouva délicieuse sa simplicité.

Cependant il demandait des renseignements sur Vinteuil, sur son oeuvre, - sur l'époque
de sa vie où il avait composé cette sonate, sur ce qu'avait pu signifier pour lui la petite
phrase, c'est cela surtout qu'il aurait voulu savoir.

Mais tous ces gens qui faisaient profession d'admirer ce musicien(quand Swann avait dit
que sa sonate était vraiment belle, Mme Verdurin s'était écriée: "Je vous crois un peu
qu'elle est belle! Mais on n'avoue pas qu'on ne connaît pas la sonate de Vinteuil, on n'a
pas le droit de ne pas la connaître", et le peintre avait ajouté: "Ah! c'est tout à fait une
très grande machine, n'est-ce pas? Ce n'est pas si vous voulez la chose "cher" et
"public", n'est-ce pas? mais, c'est la très grosse impression pour les artistes"), ces gens
semblaient ne s'être jamais posé ces questions car ils furent incapables d'y répondre.

Même à une ou deux remarques particulières que fit Swann sur sa phrase préférée:

- Tiens, c'est amusant, je n'avais jamais fait attention; je vous dirai que je n'aime pas
beaucoup chercher la petite bête et m'égarer dans des pointes d'aiguilles; on ne perd pas
son temps à couper les cheveux en quatre ici, ce n'est pas le genre de la maison,
répondit Mme Verdurin que le docteur, Cottard regardait avec une admiration béate et un
zèle studieux se jouer au milieu de ce flot d'expressions toutes faites. D'ailleurs lui et
Mme Cottard avec une sorte de bon sens comme en ont aussi certaines gens du peuple
se gardaient bien de donner une opinion ou de feindre l'admiration pour une musique
qu'ils s'avouaient l'un et l'autre, une fois rentrés chez eux, ne pas plus comprendre que
la peinture de "M. Biche". Comme le public ne connaît du charme, de la grâce, des
formes de la nature que ce qu'il en a puisé dans les poncifs d'un art lentement assimilé,
et qu'un artiste original commence par rejeter ces poncifs, M. et Mme Cottard, image en
cela du public, ne trouvaient ni dans la sonate de Vinteuil, ni dans les portraits du



                                       170 / 344
peintre, ce qui faisait pour eux l'harmonie de la musique et la beauté de la peinture. Il
leur semblait quand le pianiste jouait la sonate qu'il accrochait au hasard sur le piano des
notes que ne reliaient pas en effet les formes auxquelles ils étaient habitués, et que le
peintre jetait au hasard des couleurs sur ses toiles. Quand, dans celles-ci, ils pouvaient
reconnaître une forme, ils la trouvaient alourdie et vulgarisée (c'est-à-dire dépourvue de
l'élégance de l'école de peinture à travers laquelle ils voyaient dans la rue même les
êtres vivants), et sans vérité comme si M. Biche n'eût pas su comment était construite
une épaule et que les femmes n'ont pas les cheveux mauves,

Pourtant les fidèles s'étant dispersés, le docteur sentit qu'il y avait là une occasion
propice et pendant que Mme Verdurin disait un dernier mot sur la sonate de Vinteuil,
comme un nageur débutant qui se jette à l'eau pour apprendre mais choisit un moment
où il n'y a pas trop de monde pour le voir:

- Alors, c'est ce qu'on appelle un musicien di primo cartello! s'écria-t-il avec une brusque
résolution.

Swann apprit seulement que l'apparition récente de la sonate de Vinteuil avait produit
une grande impression dans une école de tendances très avancées mais était
entièrement inconnue du grand public:

- Je connais bien quelqu'un qui s'appelle Vinteuil, dit Swann, en pensant au professeur de
piano des soeurs de ma grand'mère.

- C'est peut-être lui, s'écria Mme Verdurin.

- Oh! non, répondit Swann en riant. Si vous l'aviez vu deux minutes, vous ne vous
poseriez pas la question.

- Alors poser la question c'est la résoudre? dit le docteur.

- Mais ce pourrait être un parent, reprit Swann, cela serait assez triste, mais enfin un
homme de génie peut être le cousin, d'une vieille bête. Si cela était, j'avoue qu'il n'y a
pas de supplice que je ne m'imposerais pour que la vieille bête me présentât à l'auteur
de la sonate: d'abord le supplice de fréquenter la vieille bête; et qui doit être affreux.

Le peintre savait que Vinteuil était à ce moment très malade et que le docteur Potain
craignait de ne pouvoir le sauver.

- Comment, s'écria Mme Verdurin, il y a encore des gens qui se font soigner par Potain!

- Ah! madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton de marivaudage, vous oubliez que vous
parlez d'un de mes confrères, je devrais dire un de mes maîtres.


                                       171 / 344
Le peintre avait entendu dire que Vinteuil était menacé d'aliénation mentale. Et il assurait
qu'on pouvait s'en apercevoir à certains passages de la sonate. Swann ne trouva pas
cette remarque absurde, mais elle le troubla; car une oeuvre de musique pure ne
contenant aucun des rapports logiques dont l'altération dans le langage dénonce la folie,
la folie reconnue dans une sonate lui paraissait quelque chose d'aussi mystérieux que la
folie d'une chienne, la folie d'un cheval, qui pourtant s'observent en effet.

- Laissez-moi donc tranquille avec vos; maîtres, vous en savez dix fois autant que lui,
répondit Mme Verdurin au docteur Cottard, du ton d'une personne qui a le courage de
ses opinions et tient bravement tête à ceux qui ne sont pas du même avis qu'elle. Vous
ne tuez pas vos malades, vous au moins!

- Mais, Madame, il est de l'Académie, répliqua le docteur d'un ton ironique. Si un malade
préfère mourir de la main d'un des princes de la science... C'est beaucoup plus chic de
pouvoir dire: "C'est Potain qui me soigne."

- Ah c'est plus chic? dit Mme Verdurin. Alors il y a du chic dans les maladies, maintenant?
je ne savais pas ça... Ce que vous m'amusez! s'écria-t-elle tout à coup en plongeant sa
figure dans ses mains. Et moi, bonne bête qui discutais sérieusement sans m'apercevoir
que vous me faisiez monter à l'arbre.

Quant à M. Verdurin, trouvant que c'était un peu fatigant de se mettre à rire pour si peu,
il se contenta de tirer une bouffée de sa pipe en songeant avec tristesse, qu'il ne pouvait
plus rattraper sa femme sur le terrain de l'amabilité.

- Vous savez que votre ami nous plaît beaucoup, dit Mme Verdurin à Odette, au moment
où celle-ci lui souhaitait le bonsoir. Il est simple, charmant; si vous n'avez jamais à nous
présenter que des amis comme cela, vous pouvez les amener.

M. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann n'avait pas apprécié la tante du pianiste.

- Il s'est senti un peu dépaysé, cet homme, répondit Mr Verdurin, tu ne voudrais
pourtant pas que, la première fois, il ait déjà le ton de la maison comme Cottard qui fait
partie de notre petit clan depuis plusieurs années. La première fois ne compte pas, c'était
utile pour prendre langue. Odette, il est convenu qu'il viendra nous retrouver demain au
Châtelet. Si vous alliez le prendre?

- Mais non, il ne veut pas.

- Ah! enfin, comme vous voudrez. Pourvu qu'il n'aille pas lâcher au dernier moment!




                                        172 / 344
A la grande surprise de Mme Verdurin, il ne lâcha jamais. Il allait les rejoindre n'importe
où, quelquefois dans les restaurants de la banlieue où on allait peu encore, car ce n'était
pas la saison, plus souvent au théâtre, que Mme Verdurin aimait beaucoup; et comme un
jour, chez elle, elle dit devant lui que pour les soirs de premières, de galas, un coupe-file
leur eût été fort utile, que cela les avait beaucoup gênés de ne pas en avoir le jour de
l'enterrement de Gambetta, Swann qui ne parlait jamais de ses relations brillantes, mais
seulement de celles mal cotées qu'il eût jugé peu délicat de cacher, et au nombre
desquelles il avait pris dans le faubourg Saint-Germain l'habitude de ranger les relations
avec le monde officiel, répondit:

- Je vous promets de m'en occuper, vous l'aurez à temps pour la reprise des Danicheff,
je déjeune justement demain avec le Préfet de police à l'Elysée.

- Comment ça, à l'Elysée? cria le docteur Cottard d'une voix tonnante.

- Oui, chez M. Grévy, répondit Swann, un peu gêné de l'effet que sa phrase avait produit.

Et le peintre dit au docteur en manière de Plaisanterie:

- Ça vous prend souvent?

Généralement une fois l'explication donnée, Cottard disait: "Ah! bon, bon, ça va bien" et
ne montrait plus trace d'émotion.

Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, au lieu de lui procurer l'apaisement
habituel, portèrent au comble son étonnement qu'un homme avec qui il dînait, qui n'avait
ni fonctions officielles ni illustration d'aucune sorte, frayât avec le Chef de l'État.

- Comment ça, M. Grévy? vous connaissez M. Grévy? dit-il à Swann de l'air stupide et
incrédule d'un municipal à qui un inconnu demande à voir le Président de la République
et qui, comprenant par ces mots "à qui il a affaire", comme disent les journaux, assure
au pauvre dément qu'il va être reçu à l'instant et le dirige sur l'infirmerie spéciale du
dépôt.

- Je le connais un peu, nous avons des amis communs (il n'osa pas dire que c'était le
prince de Galles), du reste il invite très facilement, et je vous assure que ces déjeuners
n'ont rien d'amusant, ils sont d'ailleurs très simples, on n'est jamais plus de huit à table,
répondit Swann qui tâchait d'effacer ce que semblaient avoir de trop éclatant aux yeux
de son interlocuteur, des relations avec le Président de la République.

Aussitôt Cottard, s'en rapportant aux paroles de Swann, adopta cette opinion, au sujet
de la valeur d'une invitation chez M. Grévy, que c'était chose fort peu recherchée et qui



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courait les rues. Dès lors il ne s'étonna plus que Swann, aussi bien qu'un autre,
fréquentât l'Élysée, et même il le plaignait un peu d'aller à des déjeuners que l'invité
avouait lui-même être ennuyeux.

- Ah.! bien, bien, ça va bien, dit-il sur le ton d'un douanier, méfiant tout à l'heure, mais
qui, après vos explications, vous donne son visa et vous laisse passer sans ouvrir vos
malles.

- Ah! je vous crois qu'ils ne doivent pas être amusants ces déjeuners, vous avez de la
vertu d'y aller, dit Mme Verdurin à qui le Président de la République apparaissait comme
un ennuyeux particulièrement redoutable parce qu'il disposait de moyens de séduction et
de contrainte qui, employés à l'égard des fidèles, eussent été capables de les faire
lâcher. Il paraît qu'il est sourd comme un pot et qu'il mange avec ses doigts.

- En effet, alors cela ne doit pas beaucoup vous amuser d'y aller dit le docteur avec une
nuance de commisération; et, se rappelant le chiffre de huit convives: "Sont-ce des
déjeuners intimes?" demanda-t-il vivement avec un zèle de linguiste plus encore qu'une
curiosité de badaud.

Mais le prestige qu'avait à ses yeux le Président de la République finit pourtant par
triompher et de l'humilité de Swann et de la malveillance de Mme Verdurin, et à chaque
dîner, Cottard demandait avec intérêt: "Verrons-nous ce soir M. Swann? Il a des relations
personnelles avec M. Grévy. C'est bien ce qu'on appelle un gentleman?" Il alla même
jusqu'à lui offrir une carte d'invitation pour l'exposition dentaire.

- Vous serez admis avec les personnes qui seront avec vous, mais on ne laisse pas entrer
les chiens. Vous comprenez, je vous dis cela parce que j'ai eu des amis qui ne le savaient
pas et qui s'en sont mordu les doigts.

- Quant à M. Verdurin, il remarqua le mauvais effet qu'avait produit sur sa femme cette
découverte que Swann avait des amitiés puissantes dont il n'avait jamais parlé.

Si l'on n'avait pas arrangé une partie au-dehors c'est chez les Verdurin que Swann
retrouvait le petit noyau, mais il ne venait que le soir et n'acceptait presque jamais à
dîner malgré les instances d'Odette.

- Je pourrais même dîner seule avec vous, si vous aimez mieux cela, lui disait-elle.

- Et Mme Verdurin?

- Oh! ce serait bien simple. Je n'aurais qu'à dire que ma robe n'a pas été prête, que mon
cab est venu en retard. Il y a toujours moyen de s'arranger.



                                         174 / 344
- Vous êtes gentille.

Mais Swann se disait que, s'il montrait à Odette (en consentant seulement à la retrouver
après dîner) qu'il y avait des plaisirs qu'il préférait à celui d'être avec elle, le goût qu'elle
ressentait pour lui ne connaîtrait pas de longtemps la satiété. Et, d'autre part, préférant
infiniment à celle d'Odette la beauté d'une petite ouvrière fraîche et bouffie comme une
rose et dont il était épris, il aimait mieux passer le commencement de la soirée avec elle,
étant sûr de voir Odette ensuite. C'est pour les mêmes raisons qu'il n'acceptait jamais
qu'Odette vînt le chercher pour aller chez les Verdurin. La petite ouvrière l'attendait près
de chez lui à un coin de rue que son cocher Rémi connaissait, elle montait à côté de
Swann et restait dans ses bras jusqu'au moment où la voiture l'arrêtait devant chez les
Verdurin. A son entrée, tandis que Mme Verdurin montrant des roses qu'il avait envoyées
le matin lui disait - "Je vous gronde" et lui indiquait une place à côté d'Odette, le pianiste
jouait pour eux deux la petite phrase de Vinteuil qui était comme l'air national de leur
amour. Il commençait par la tenue des trémolos de violon que pendant quelques
mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis tout d'un coup ils
semblaient s'écarter et comme dans ces tableaux de Pieter de Hooch qu'approfondit le
cadre étroit d'une porte entr'ouverte, tout au loin, d'une couleur autre, dans le velouté
d'une lumière interposée, la petite phrase apparaissait, dansante, pastorale, intercalée,
épisodique, appartenant à un autre monde. Elle passait à plis simples et immortels,
distribuant çà et là les dons de sa grâce, avec le même ineffable sourire; mais Swann y
croyait distinguer maintenant du désenchantement. Elle semblait connaître la vanité de
ce bonheur dont elle montrait la voie. Dans sa grâce légère, elle avait quelque chose
d'accompli, comme le détachement qui succède au regret. Mais peu lui importait, il la
considérait moins en elle-même - en ce qu'elle pouvait exprimer pour un musicien qui
ignorait l'existence et de lui et d'Odette quand il l'avait composée, et pour tous ceux qui
l'entendraient dans des siècles - que comme un gage, un souvenir de son amour qui, de
même pour les Verdurin, que pour le petit pianiste, faisait penser à Odette en même
temps qu'à lui, les unissait; c'était au point que, comme Odette, par caprice, l'en avait
prié, il avait renoncé à son projet de se faire jouer par un artiste la sonate entière, dont il
continua à ne connaître que ce passage. "Qu'avez-vous besoin du reste? lui avait-elle dit.
C'est ça notre morceau." Et même, souffrant de songer, au moment où elle passait si
proche et pourtant à l'infini, que tandis qu'elle s'adressait à eux, elle ne les connaissait
pas, il regrettait presque qu'elle eût une signification, une beauté intrinsèque et fixe,
étrangère à eux, comme en des bijoux donnés, ou même en des lettres écrites par une




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femme aimée, nous en voulons à l'eau de la gemme, et aux mots du langage, de ne pas
être faits uniquement de l'essence d'une liaison passagère et d'un être particulier.

Souvent il se trouvait qu'il s'était tant attardé avec la jeune ouvrière avant d'aller chez
les Verdurin, qu'une fois la petite phrase jouée par le pianiste, Swann s'apercevait qu'il
était bientôt l'heure qu'Odette rentrât. Il la reconduisait jusqu'à la porte de son petit
hôtel rue La Pérouse, derrière l'Arc de Triomphe. Et c'était peut-être à cause de cela,
pour ne pas lui demander toutes les faveurs, qu'il sacrifiait le plaisir moins nécessaire
pour lui de la voir plus tôt, d'arriver chez les Verdurin avec elle, à l'exercice de ce droit
qu'elle lui reconnaissait de partir ensemble et auquel il attachait plus de prix, parce que
grâce à cela,, il avait l'impression que personne ne la voyait, ne se mettait entre eux, ne
l'empêchait d'être encore avec lui, après qu'il l'avait quittée.

Ainsi revenait-elle dans la voiture de Swann; un soir comme elle venait d'en descendre et
qu'il lui disait à demain, elle cueillit précipitamment dans le petit jardin qui précédait la
maison un dernier chrysanthème et le lui donna avant qu'il fût reparti. Il le tint serré
contre sa bouche pendant le retour, et quand au bout de quelques jours la fleur fut
fanée, il l'enferma précieusement dans son secrétaire.

Mais il n'entrait jamais chez elle. Deux fois seulement, dans l'après-midi, il était allé
participer à cette opération capitale pour elle: "prendre le thé". L'isolement et le vide de
ces courtes rues (faites presque toutes de petits hôtels contigus; dont tout à coup venait
rompre la monotonie quelque sinistre échoppe, témoignage historique et reste sordide
du temps où ces quartiers étaient encore mal famés), la neige qui était restée dans le
jardin et aux arbres, le négligé de la saison, le voisinage de la nature, donnaient quelque
chose de plus mystérieux à la chaleur, aux fleurs qu'il avait trouvées en entrant.

Laissant à gauche, au rez-de-chaussée surélevé, la chambre à coucher d'Odette qui
donnait derrière sur une petite rue parallèle, un escalier droit, entre des murs peints de
couleur sombre et d'où tombaient des étoffes orientales, des fils de chapelets turcs et
une grande lanterne japonaise suspendue à une cordelette de soie (mais qui, pour ne pas
priver les visiteurs des derniers conforts de la civilisation occidentale, s'éclairait au gaz),
montait au salon et au petit salon. Ils étaient précédés d'un étroit vestibule dont le mur
quadrillé d'un treillage de jardin, mais doré, était bordé dans toute sa longueur d'une
caisse rectangulaire où fleurissaient comme dans une serre une rangée de ces gros
chrysanthèmes encore rares à cette époque, mais bien éloignés cependant de ceux que
les horticulteurs réussirent plus tard à obtenir. Swann était agacé par la mode qui depuis
l'année dernière se portait sur eux, mais il avait eu plaisir, cette fois, à voir la pénombre



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de la pièce zébrée de rose, d'orangé et de blanc par les rayons odorants de ces astres
éphémères qui s'allument dans les jours gris. Odette l'avait reçu en robe de chambre de
soie rose, le cou et les bras nus. Elle l'avait fait asseoir prés d'elle dans un des nombreux
retraits mystérieux qui étaient ménagés dans les enfoncements du salon, protégés par
d'immenses palmiers contenus dans des cache-pot de Chine, ou par des paravents
auxquels étaient fixés des photographies, des noeuds de rubans et des éventails. Elle lui
avait dit: "Vous n'êtes pas confortable comme cela, attendez, moi je vais bien vous
arranger", et avec le petit; rire vaniteux qu'elle aurait eu pour quelque invention
particulière à elle, avait installé derrière la tête de Swann, sous ses pieds, des coussins
de soie japonaise qu'elle pétrissait comme si elle avait été prodigue de ces richesses et
insoucieuse de leur valeur. Mais quand le valet de chambre était venu apporter
successivement les nombreuses lampes qui, presque toutes enfermées dans des potiches
chinoises, brûlaient isolées ou par couples, toutes. sur des meubles différents comme sur
des autels et qui dans le crépuscule déjà presque nocturne de cette fin d'après-midi
d'hiver avaient fait reparaître un coucher de soleil plus durable, plus rose et plus humain
- faisant peut-être rêver dans la rue quelque amoureux arrêté devant le mystère de la
présence que décelaient et cachaient à la fois les vitres rallumées, - elle avait surveillé
sévèrement du coin de l'oeil le domestique pour voir s'il les posait bien à leur place
consacrée. Elle pensait qu'en en mettant une seule là où il ne fallait pas, l'effet
d'ensemble de son salon eût été détruit, et son portrait, placé sur un chevalet oblique
drapé de peluche, mal éclairé. Aussi suivait-elle avec fièvre les mouvements de cet
homme    grossier et le réprimanda-t-elle vivement parce qu'il avait passé trop prés de
deux jardinières qu'elle se réservait de nettoyer elle-même dans sa peur qu'on ne les
abîmât et qu'elle alla regarder de près pour voir s'il ne les avait pas écornées. Elle
trouvait à tous ses bibelots chinois des formes "amusantes", et aussi aux orchidées; aux
catleyas surtout, qui étaient, avec les chrysanthèmes; ses fleurs préférées, parce qu'ils
avaient le grand mérite de ne pas ressembler à des fleurs, mais d'être en soie, en satin.
"Celle-là a l'air d'être découpée dans la doublure de mon manteau", dit-elle à Swann en
lui montrant une orchidée, avec une nuance d'estime pour cette fleur si "chic", pour cette
soeur élégante et imprévue que la nature lui donnait, si loin d'elle dans l'échelle des êtres
et pourtant raffinée, plus digne que bien des femmes qu'elle lui fît une place dans son
salon. En lui montrant tour à tour des chimères à langues de feu décorant une potiche ou
brodées sur un écran, les corolles d'un bouquet d'orchidées, un dromadaire d'argent
niellé aux yeux incrustés de rubis qui voisinait sur la cheminée avec un crapaud de jade,
elle affectait tour à tour d'avoir peur de la méchanceté, ou de rire de la cocasserie des
monstres, de rougir de l'indécence des fleurs et d'éprouver un irrésistible désir d'aller


                                      177 / 344
embrasser le dromadaire et le crapaud qu'elle appelait: "chéris". Et ces affectations
contrastaient avec la sincérité de certaines de ses dévotions, notamment à Notre-Dame
de Laghet qui l'avait jadis, quand elle habitait Nice; guérie d'une maladie mortelle et dont
elle portait toujours sur elle une médaille d'or à laquelle elle attribuait un pouvoir sans
limites. Odette fit à Swann "son" thé, lui demanda: "Citron ou crème?" et comme il
répondit "crème", lui-dit en riant: "Un nuage!" Et comme il le trouvait bon: "Vous voyez
que je sais ce que vous aimez." Ce thé en effet avait paru à Swann quelque chose de
précieux comme à elle-même et l'amour a tellement besoin de se trouver une
justification, une garantie de durée, dans des plaisirs qui au contraire sans lui n'en
seraient pas et finissent avec lui, que quand il l'avait quittée à sept heures pour rentrer
chez lui s'habiller, pendant tout le trajet qu'il fit dans son coupé, ne pouvant contenir la
joie que cet après-midi lui avait causée, il se répétait: "Ce serait bien agréable d'avoir
ainsi une petite personne chez qui on pourrait trouver cette chose si rare, du bon thé."
Une heure après, il reçut un mot d'Odette, et reconnut tout de suite cette grande écriture
dans laquelle une affectation de raideur britannique imposait une apparence de discipline
à des caractères informes qui eussent signifié peut-être pour des yeux moins prévenus le
désordre de la pensée, l'insuffisance de l'éducation, le manque de franchise et de
volonté. Swann avait oublié son étui à cigarettes chez Odette. "Que n'y avez-vous oublié
aussi votre coeur, je ne vous aurais pas laissé le reprendre."

Une seconde visite qu'il lui fit eut plus d'importance peut-être.. En se rendant chez elle ce
jour-là, comme chaque fois qu'il devait la voir,      d'avance il se la représentait; et la
nécessité où il était pour trouver jolie sa figure de limiter aux seules pommettes roses et
fraîches, les joues qu'elle avait si souvent jaunes, languissantes, parfois piquées de petits
points rouges l'affligeait comme une preuve que l'idéal est inaccessible et le bonheur
médiocre. Il lui apportait une gravure qu'elle désirait voir. Elle était un peu souffrante;
elle le reçut en peignoir de crêpe de Chine mauve, ramenant sur sa poitrine, comme un
manteau, une étoffe richement brodée. Debout à côté de lui, laissant couler le long de
ses joues ses cheveux qu'elle avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude
légèrement dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu'elle
regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle
ne s'animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora, la
fille de Jéthro, qu'on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. Swann avait toujours
eu ce goût particulier d'aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non pas
seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure, mais ce qui semble au
contraire le moins susceptible de généralité, les traits individuels des visages que nous



                                      178 / 344
connaissons: ainsi, dans la matière d'un buste du doge Lorédan par Antoine Rizzo, la
saillie des pommettes, l'obliquité des sourcils, enfin la ressemblance criante de son
cocher Rémi; sous les couleurs d'un Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy; dans un
portrait de Tintoret, l'envahissement du gras de la joue par l'implantation des premiers
poils des favoris, la cassure du nez; la pénétration du regard, la congestion des paupières
du docteur du Boulbon. Peut-être ayant toujours gardé un remord d'avoir borné sa vie
aux relations mondaines, à la conversation, croyait-il trouver une sorte d'indulgent
pardon à lui accordé par les grands artistes, dans ce fait qu'ils avaient eux aussi
considéré avec plaisir, fait entrer dans leur oeuvre, de tels visages qui donnent à celle-ci
un singulier certificat de réalité et de vie, une saveur moderne; peut-être aussi s'était-il
tellement laissé gagner parla frivolité des gens du monde qu'il éprouvait le besoin de
trouver dans une oeuvre ancienne ces allusions anticipées et rajeunissantes à des noms
propres d'aujourd'hui. Peut-être au contraire avait-il gardé suffisamment une nature
d'artiste pour que ces caractéristiques individuelles lui causassent du plaisir en prenant
une signification plus générale, dès qu'il les apercevait, déracinées, délivrées, dans la
ressemblance d'un portrait plus ancien avec un original qu'il ne représentait pas. Quoi
qu'il en soit et peut-être parce que la plénitude d'impressions qu'il avait depuis quelque
temps, et bien qu'elle lui fût venue plutôt avec l'amour de la musique, avait enrichi
même son goût pour la peinture, le plaisir fut plus profond - et devait exercer sur Swann
une influence durable, - qu'il trouva à ce moment-là dans la ressemblance d'Odette avec
la Zéphora de ce Sandro di Mariano auquel on donne plus volontiers son surnom
populaire de Botticelli depuis que celui-ci évoque au lieu de l'oeuvre véritable du peintre
l'idée banale et fausse qui s'en est vulgarisée. Il n'estima plus le visage d'Odette selon la
plus ou moins bonne qualité de ses joues et d'après la douceur purement carnée qu'il
supposait devoir leur trouver en les touchant avec ses lèvres si jamais il osait
l'embrasser, mais comme un écheveau de lignes subtiles et belles que ses regards
dévidèrent, poursuivant la courbe de leur enroulement, rejoignant la cadence de la nuque
à l'effusion des cheveux et à la flexion des paupières, comme en un portrait d'elle en
lequel son type devenait intelligible et clair.

Il la regardait; un fragment de la fresque apparaissait dans son visage et dans son corps,
que dés lors il chercha toujours à y retrouver soit qu'il fût auprès d'Odette, soit qu'il
pensât seulement à elle; et bien qu'il ne tînt sans doute au chef-d'oeuvre florentin que
parce qu'il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui conférait à elle aussi une
beauté, la rendait plus précieuse. Swann se reprocha d'avoir méconnu le prix d'un être
qui eût paru adorable au grand Sandro, et il se félicita que le plaisir qu'il avait à voir



                                        179 / 344
Odette trouvât une justification dans sa propre culture esthétique. Il se dit qu'en
associant la pensée d'Odette à ses rêves de bonheur, il ne s'était pas résigné à un pis-
aller aussi imparfait qu'il l'avait cru jusqu'ici, puisqu'elle contentait en lui ses goûts d'art
les plus raffinés. Il oubliait qu'Odette n'était pas plus pour cela une femme selon son
désir, puisque précisément son désir avait toujours été orienté dans un sens opposé à
ses goûts esthétiques. Le mot d'"oeuvre florentine" rendit un grand service à Swann. Il
lui permit, comme un titre, de faire pénétrer l'image d'Odette dans un monde de rêves
où elle n'avait pas eu accès jusqu'ici et où elle s'imprégna de noblesse. Et tandis que la
vue purement charnelle qu'il avait eue de cette femme, en renouvelant perpétuellement
ses doutes sur la qualité de son visage, de son corps, de toute sa beauté; affaiblissait
son amour, ces doutes furent détruits, cet amour assuré quand il eut à la place pour base
les données d'une esthétique certaine; sans compter que le baiser et la possession qui
semblaient naturels et médiocres s'ils lui étaient accordés par une chair abîmée, venant
couronner l'adoration d'une pièce de musée, lui parurent devoir être surnaturels et
délicieux.

Et quand il était tenté de regretter que depuis des mois il ne fît plus que voir Odette, il se
disait qu'il était raisonnable de donner beaucoup de son temps à un chef-d'oeuvre
inestimable, coulé pour une fois dans une matière différente et particulièrement
savoureuse, en un exemplaire rarissime qu'il contemplait tantôt avec l'humilité, la
spiritualité et le désintéressement d'un artiste, tantôt avec l'orgueil, l'égoïsme et la
sensualité d'un collectionneur.

Il plaça sur sa table de travail, comme une photographie d'Odette, une reproduction de la
fille de Jéthro. Il admirait les grands yeux, le délicat visage qui laissait deviner la peau
imparfaite, les boucles merveilleuses des cheveux le long des joues fatiguées; et
adaptant ce qu'il trouvait beau jusque-là d'une façon esthétique à l'idée d'une femme
vivante, il le transformait en mérites physiques qu'il se félicitait de trouver réunis dans
un être qu'il pourrait posséder. Cette vague sympathie qui nous porte vers un chef-
d'oeuvre que nous regardons, maintenant qu'il connaissait l'original charnel de la fille de
Jéthro, elle devenait un désir qui suppléa désormais à celui que le corps d'Odette ne lui
avait pas d'abord inspiré. Quand il avait regardé longtemps ce Botticelli, il pensait à son
Botticelli à lui qu'il trouvait plus beau encore et approchant de lui la photographie de
Zéphora, il croyait serrer Odette contre son coeur.

Et cependant ce n'était pas seulement la lassitude d'Odette qu'il s'ingéniait à prévenir,
c'était quelquefois aussi la sienne propre; sentant que depuis qu'Odette avait toutes
facilités pour le voir, elle semblait n'avoir pas grand'chose à lui dire, il craignait que les


                                        180 / 344
façons un peu insignifiantes, monotones, et comme définitivement fixées, qui étaient
maintenant les siennes quand ils étaient ensemble, ne finissent par tuer en lui cet espoir
romanesque d'un jour où elle voudrait déclarer sa passion, qui seul l'avait rendu et gardé
amoureux. Et pour renouveler un peu l'aspect moral, trop figé, d'Odette, et dont il avait
peur de se fatiguer; il lui écrivait tout d'un coup une lettre pleine de déceptions feintes et
de colères simulées qu'il lui faisait porter avant le dîner. Il savait qu'elle allait être
effrayée, lui répondre, et il espérait que dans la contraction que la peur de le perdre
ferait subir à son âme, jailliraient des mots qu'elle ne lui avait encore jamais dits; et en
effet, c'est de cette façon qu'il avait obtenu les lettres les plus tendres qu'elle lui eût
encore écrites dont l'une, qu'elle lui avait fait porter à midi de la "Maison Dorée" (c'était
le jour de la fête de Paris-Murcie donnée pour les inondés de Murcie), commençait par
ces mots: "Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine écrire", et qu'il avait
gardée dans le même tiroir que la fleur séchée du chrysanthème. Ou bien si elle n'avait
pas eu le temps de lui écrire, quand il arriverait chez les Verdurin, elle irait vivement à lui
et lui dirait: "J'ai à vous parler", et il contemplerait avec curiosité sur son visage et dans
ses paroles ce qu'elle lui avait caché jusque-là de son coeur.

Rien qu'en approchant de chez les Verdurin, quand il apercevait, éclairées par des
lampes, les grandes fenêtres dont on ne fermait jamais les volets, il s'attendrissait en
pensant à l'être charmant qu'il allait voir épanoui dans leur lumière d'or. Parfois les
ombres des invités se détachaient minces et noires, en écran, devant les lampes, comme
ces petites gravures qu'on intercale de place en place dans un abat-jour translucide dont
les autres feuillets ne sont que clarté. Il cherchait à distinguer la silhouette d'Odette.
Puis, dès qu'il était arrivé, sans qu'il s'en rendît compte, ses yeux brillaient d'une telle
joie que M. Verdurin disait au peintre: "Je crois que ça chauffe." Et la présence d'Odette
ajoutait en effet pour Swann à cette maison ce dont n'était pourvue aucune de celles où
il était reçu: une sorte d'appareil sensitif, de réseau nerveux qui se ramifiait dans toutes
les pièces et apportait des excitations constantes à son coeur.

Ainsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu'était le petit "clan" prenait
automatiquement pour Swann des rendez-vous quotidiens avec Odette et lui permettait
de feindre une indifférence à la voir, ou même un désir de ne plus la voir, qui ne lui
faisait pas courir de grands risques, puisque, quoi qu'il lui eût écrit dans la journée, il la
verrait forcément le soir et la ramènerait chez elle.

Mais une fois qu'ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour, ensemble, il avait
emmené jusqu'au Bois sa jeune ouvrière pour retarder le moment d'aller chez les
Verdurin, il arriva chez eux si tard qu'Odette, croyant qu'il ne viendrait plus, était partie.


                                       181 / 344
En voyant qu'elle n'était plus dans le salon, Swann ressentit une souffrance au coeur; il
tremblait d'être privé d'un plaisir qu'il mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là
cette certitude de le trouver quand il le voulait, qui pour tous les plaisirs nous diminue,
ou même nous empêche d'apercevoir aucunement leur grandeur.

- As-tu vu la tête qu'il a fait quand il s'est aperçu qu'elle n'était pas là? dit M. Verdurin à
sa femme, je crois qu'on peut dire qu'il est pincé!

- La tête qu'il a fait? demanda avec violence le docteur Cottard qui, étant allé un instant
voir un malade, revenait chercher sa femme et ne savait pas de qui on parlait.

- Comment, vous n'avez pas rencontré devant la porte le plus beau des Swann...

- Non. M. Swann est venu?

- Oh! un instant seulement. Nous avons eu un Swann très agité, très nerveux. Vous
comprenez, Odette était partie.

- Vous voulez dire qu'elle est du dernier bien avec lui, qu'elle lui a fait voir l'heure du
berger, dit le docteur, expérimentant avec prudence le sens de ces expressions.

- Mais non, il n'y a absolument rien, et entre nous, je trouve qu'elle a bien tort et qu'elle
se conduit comme une fameuse cruche, qu'elle est du reste.

- Ta, ta, ta, dit M. Verdurin, qu'est-ce que tu en sais, qu'il n'y a rien? nous n'avons pas
été y voir, n'est-ce pas?

- A moi, elle me l'aurait dit, répliqua fièrement Mme Verdurin. Je vous dis qu'elle me
raconte toutes ses petites affaires! Comme elle n'a plus personne en ce moment, je lui ai
dit qu'elle devrait coucher avec lui. Elle prétend qu'elle ne peut pas, qu'elle a bien eu un
fort béguin pour lui mais qu'il est timide avec elle, que cela l'intimide à son tour, et puis
qu'elle ne l'aime pas de cette manière-là, que c'est un être idéal, qu'elle a peur de
déflorer le sentiment qu'elle a pour lui, est-ce que je sais; moi? Ce serait pourtant
absolument ce qu'il lui faut.

- Tu me permettras de ne pas être de ton avis, dit M. Verdurin, il ne me revient qu'à
demi ce monsieur; je le trouve poseur.

Mme Verdurin s'immobilisa, prit une expression inerte comme si elle était devenue une
statue, fiction qui lui permit d'être censée ne pas avoir entendu ce mot insupportable de
poseur qui avait l'air d'impliquer qu'on pouvait "poser" avec eux, donc qu'on était "plus
qu'eux".




                                       182 / 344
- Enfin, s'il n'y a rien je ne pense pas que ce soit que ce monsieur la croit vertueuse, dit
ironiquement M. Verdurin. Et après tout, on ne peut rien dire, puisqu'il a l'air de la croire
intelligente. Je ne sais si tu as entendu ce qu'il lui débitait l'autre soir sur la sonate de
Vinteuil; j'aime Odette de tout mon coeur, mais pour lui faire des théories d'esthétique, il
faut tout de même être un fameux jobard!

- Voyons, ne dites pas du mal d'Odette, dit Mme Verdurin en faisant l'enfant. Elle est
charmante.

- Mais cela ne l'empêche pas d'être charmante; nous ne disons pas du mal d'elle, nous
disons que ce n'est pas une vertu ni une intelligence. Au fond, dit-il au peintre, tenez-
vous tant que ça à ce qu'elle soit vertueuse? Elle serait peut-être beaucoup moins
charmante, qui sait?

Sur le palier, Swann avait été rejoint par le maître d'hôtel qui ne se trouvait pas là au
moment où il était arrivé et avait été chargé par Odette de lui dire - mais il y avait bien
une heure déjà - au cas où il viendrait encore, qu'elle irait probablement prendre du
chocolat chez Prévost avant de rentrer. Swann partit chez Prévost, mais à chaque pas sa
voiture était arrêtée par d'autres ou par des gens qui traversaient, odieux obstacles qu'il
eût été heureux de renverser si le procès-verbal de l'agent ne l'eût retardé plus encore
que le passage du piéton. Il comptait le temps qu'il mettait, ajoutait quelques secondes à
toutes les minutes pour être sûr de ne pas les avoir faites trop courtes, ce qui lui eût
laissé croire plus grande qu'elle n'était en réalité sa chance d'arriver assez tôt et de
trouver encore Odette. Et à un moment, comme un fiévreux qui vient de dormir et qui
prend conscience de l'absurdité des rêvasseries qu'il ruminait sans se distinguer
nettement d'elles, Swann tout d'un coup aperçut en lui l'étrangeté des pensées qu'il
roulait depuis le moment où on lui avait dit chez les Verdurin qu'Odette était déjà partie,
la nouveauté de la douleur au coeur dont il souffrait, mais qu'il constata seulement
comme s'il venait de s'éveiller. Quoi? toute cette agitation parce qu'il ne verrait Odette
que demain, ce que précisément il avait souhaité, il y a une heure, en se rendant chez
Mme Verdurin! Il fut bien obligé de constater que dans cette même voiture qui
l'emmenait chez Prévost, il n'était plus le même, et qu'il n'était plus seul, qu'un être
nouveau était là avec lui, adhérent, amalgamé à lui, duquel il ne pourrait peut-être pas
se débarrasser, avec qui il allait être obligé d'user de ménagements comme avec un
maître ou avec une maladie. Et pourtant depuis un moment qu'il sentait qu'une nouvelle
personne s'était ainsi ajoutée à lui, sa vie lui paraissait plus intéressante. C'est à peine
s'il se disait que cette rencontre possible chez Prévost (de laquelle l'attente saccageait,
dénudait à ce point les moments qui la précédaient qu'il ne trouvait plus une seule idée,


                                      183 / 344
un seul souvenir derrière lequel il pût faire reposer son esprit), il était probable pourtant,
si elle avait lieu, qu'elle serait comme les autres, fort peu de chose. Comme chaque soir,
dès qu'il serait avec Odette, jetant furtivement sur son changeant visage un regard
aussitôt détourné de peur qu'elle n'y vît l'avance d'un désir et ne crût plus à son
désintéressement, il cesserait de pouvoir penser à elle, trop occupé à trouver des
prétextes qui lui permissent de ne pas la quitter tout de suite et de s'assurer, sans avoir
l'air d'y tenir, qu'il la retrouverait le lendemain chez les Verdurin: c'est-à-dire de
prolonger pour l'instant et de renouveler un jour de plus la déception et la torture que lui
apportait la vaine présence de cette femme qu'il approchait sans oser l'étreindre.

Elle n'était pas chez Prévost; il voulut chercher dans tous les restaurants des boulevards.
Pour gagner du temps, pendant qu'il visitait les uns, il envoya dans les autres son cocher
Rémi (le doge Lorédan de Rizzo) qu'il alla attendre ensuite - n'ayant rien trouvé lui-
même - à l'endroit qu'il lui avait désigné. La voiture ne revenait pas et Swann se
représentait le moment qui approchait, à la fois comme celui où Rémi lui dirait: "Cette
dame est là" et comme celui où Rémi lui dirait: "Cette dame n'était dans aucun des
cafés." Et ainsi il voyait la fin de la soirée devant lui, une et pourtant alternative,
précédée soit par la rencontre d'Odette qui abolirait son angoisse, soit par le
renoncement forcé à la trouver ce soir, par l'acceptation de rentrer chez lui sans l'avoir
vue.

Le cocher revint, mais au moment où il s'arrêta devant Swann, celui-ci ne lui dit pas:
"Avez-vous trouvé cette dame" mais: "Faites-moi donc penser demain à commander du
bois, je crois que la provision doit commencer à s'épuiser." Peut-être se disait-il que si
Rémi avait trouvé Odette dans un café où elle l'attendait, la fin de la soirée néfaste était
déjà anéantie par la réalisation commencée de la fin de soirée bienheureuse et qu'il
n'avait pas besoin de se presser d'atteindre un bonheur capturé et en lieu sûr, qui ne
s'échapperait plus. Mais aussi c'était par force d'inertie; il avait dans l'âme le manque de
souplesse que certains êtres ont dans le corps, ceux-là qui au moment d'éviter un choc,
d'éloigner une flamme de leur habit, d'accomplir un mouvement urgent, prennent leur
temps, commencent par rester une seconde dans la situation où ils étaient auparavant
comme pour y trouver leur point d'appui, leur élan. Et sans doute si le cocher l'avait
interrompu en lui disant: "Cette dame est là", il eût répondu: "Ah! oui, c'est vrai, la
course que je vous avais donnée, tiens je n'aurais pas cru" et aurait continué à lui parler
provision de bois pour lui cacher l'émotion qu'il avait eue et se laisser à lui-même le
temps de rompre avec l'inquiétude et de se donner au bonheur.




                                       184 / 344
Mais le cocher revint lui dire qu'il ne l'avait trouvée nulle part, et ajouta son avis, en
vieux serviteur:

- Je crois que Monsieur n'a plus qu'à rentrer.

Mais l'indifférence que Swann jouait facilement quand Rémi ne pouvait plus rien changer
à la réponse qu'il apportait tomba, quand il le vit essayer de le faire renoncer à son
espoir et à sa recherche:

- Mais pas du tout, s'écria-t-il, il faut que nous trouvions cette dame; c'est de la plus
haute importance. Elle serait extrêmement ennuyée, pour une affaire, et froissée, si elle
ne m'avait pas vu.

- Je ne vois pas comment cette dame pourrait être froissée, répondit Rémi, puisque c'est
elle qui est partie sans attendre Monsieur, qu'elle a dit qu'elle allait chez Prévost et
qu'elle n'y était pas.

D'ailleurs on commençait à éteindre partout. Sous les arbres des boulevards, dans une
obscurité mystérieuse, les passants plus rares erraient, à peine reconnaissables. Parfois
l'ombre d'une femme qui s'approchait de lui, lui murmurant un mot à l'oreille, lui
demandant de la ramener, fit tressaillir Swann. Il frôlait anxieusement tous ces corps
obscurs comme si parmi les fantômes des morts, dans le royaume sombre, il eût cherché
Eurydice.

De tous les modes de production de l'amour, de tous les agents de dissémination du mal
sacré, il est bien l'un des plus efficaces, ce grand souffle d'agitation qui parfois passe sur
nous. Alors l'être avec qui nous nous plaisons à ce moment-là, le sort en est jeté, c'est
lui que nous aimerons. Il n'est même pas besoin qu'il nous plût jusque-là plus ou même
autant que d'autres. Ce qu'il fallait c'est que notre goût pour lui devînt exclusif. Et cette
condition-là est réalisée quand - à ce moment où il nous a fait défaut - à la recherche des
plaisirs que son agrément nous donnait, s'est brusquement substitué en nous un besoin
anxieux, qui a pour objet cet être même, un besoin absurde, que les lois de ce monde
rendent impossible à satisfaire et difficile à guérir - le besoin insensé et douloureux de le
posséder.

Swann se fit conduire dans les derniers restaurants; c'est la seule hypothèse du bonheur
qu'il avait envisagée avec calme; il ne cachait plus maintenant son agitation, le prix qu'il
attachait à cette rencontre et il promit en cas de succès une récompense à son cocher,
comme si en lui inspirant le désir de réussir qui viendrait s'ajouter à celui qu'il en avait
lui-même, il pouvait faire qu'Odette, au cas où elle fût déjà rentrée se coucher, se



                                       185 / 344
trouvât pourtant dans un restaurant du boulevard. Il pousse jusqu'à la Maison Dorée,
entra deux fois chez Tortoni et, sans l'avoir vue davantage, venait de ressortir du Café
Anglais, marchant à grands pas, l'air hagard, pour rejoindre sa voiture qui l'attendait au
coin du boulevard des Italiens, quand il heurta une personne qui venait en sens
contraire: c'était Odette; elle lui expliqua plus tard que n'ayant pas trouvé de place chez
Prévost, elle était allée souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il ne l'avait
pas découverte et elle regagnait sa voiture.

Elle s'attendait si peu à le voir qu'elle eut un mouvement d'effroi. Quant à lui, il avait
couru Paris non parce qu'il croyait possible de la rejoindre, mais parce qu'il lui était trop
cruel d'y renoncer. Mais cette joie que sa raison n'avait cessé d'estimer, pour ce soir,
irréalisable, ne lui en paraissait maintenant que plus réelle; car, il n'y avait pas collaboré
par la prévision des vraisemblances, elle lui restait extérieure; il n'avait pas besoin de
tirer de son esprit pour la lui fournir, c'est d'elle-même qu'émanait, c'est elle-même qui
projetait vers lui, cette vérité qui rayonnait au point de dissiper comme un songe,
l'isolement qu'il avait redouté, et sur laquelle il appuyait, il reposait, sans penser, sa
rêverie heureuse. Ainsi un voyageur arrivé par un beau temps au bord de la
Méditerranée, incertain de l'existence des pays qu'il vient de quitter, laisse éblouir sa
vue, plutôt qu'il ne leur jette des regards, par les rayons qu'émet vers lui l'azur lumineux
et résistant des eaux.

Il monta avec elle dans la voiture qu'elle avait et dit à la sienne de suivre.

Elle tenait à la main un bouquet de catleyas et Swann vit, sous sa fanchon de dentelle,
qu'elle avait dans les cheveux des fleurs de cette même orchidée attachées à une
aigrette en plumes de cygne. Elle était habillée, sous sa mantille, d'un flot de velours noir
qui, par un rattrapé oblique, découvrait en un large triangle le bas d'une jupe de faille
blanche et laissait voir un empiècement, également de faille blanche, à l'ouverture du
corsage décolleté, où étaient enfoncées d'autres fleurs de catleyas. Elle était à peine
remise de la frayeur que Swann lui avait causée quand un obstacle fit faire un écart au
cheval. Ils furent vivement déplacés, elle avait jeté un cri et restait toute palpitante, sans
respiration.

- Ce n'est rien, lui dit-il, n'ayez pas peur.

Et il la tenait par l'épaule, l'appuyant contre lui pour la maintenir; puis il lui dit:

- Surtout, ne me parlez pas, ne me répondez que par signes pour ne pas vous essouffler
encore davantage. Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre




                                         186 / 344
corsage qui ont été déplacées par le choc? J'ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais
les enfoncer un peu.

Elle, qui n'avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en
souriant:

- Non, pas du tout, ça ne me gêne pas. Mais lui, intimidé par sa réponse, peut-être aussi
pour avoir l'air d'avoir été sincère quand il avait pris ce prétexte, ou même commençant
déjà. à croire qu'il l'avait été, s'écria:

- Oh! non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler, vous pouvez bien
me répondre par gestes, je vous comprendrai bien. Sincèrement je ne vous gêne pas?
Voyez, il y a un peu... je pense que c'est du pollen qui s'est répandu sur vous; vous
permettez que je l'essuie avec ma main? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop
brutal? Je vous chatouille peut-être un peu? mais c'est que je ne voudrais pas toucher le
velours de la robe pour ne pas le friper. Mais voyez-vous il était vraiment nécessaire de
les fixer, ils seraient tombés; et comme cela, en les enfonçant, un peu moi-même...
Sérieusement, je ne suis pas désagréable? Et en les respirant pour voir s'ils n'ont
vraiment pas d'odeur, non plus? Je n'en ai jamais senti, je peux? dites la vérité.

Souriant, elle haussa légèrement les épaules, comme pour dire "vous êtes fou, vous
voyez bien que ça me plaît".

Il élevait son autre main le long de la joue d'Odette; elle le regarda fixement, de l'air
languissant et grave qu'ont les femmes du maître florentin avec lesquelles il lui avait
trouvé de la ressemblance; amenés au bord des paupières, ses yeux brillants, larges et
minces, comme les leurs, semblaient prêts à se détacher ainsi que deux larmes. Elle
fléchissait le cou comme on leur voit faire à toutes, dans les scènes païennes comme
dans les tableaux religieux. Et en une attitude qui sans doute lui était habituelle, qu'elle
savait convenable à ces moments-là et qu'elle faisait attention à ne pas oublier de
prendre, elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son visage, comme si
une force invisible l'eût attiré vers Swann. Et ce fut Swann, qui, avant qu'elle le laissât
tomber, comme malgré elle, sur ses lèvres, le retint un instant, à quelque distance, entre
ses deux mains. Il avait voulu laisser à sa pensée le temps d'accourir, de reconnaître le
rêve qu'elle avait si longtemps caressé et d'assister à sa réalisation, comme une parente
qu'on appelle pour prendre sa part du succès d'un enfant qu'elle a beaucoup aimé. Peut-
être aussi Swann attachait-il sur ce visage d'Odette non encore possédée, ni même
encore embrassée par lui, qu'il voyait pour la dernière fois, ce regard avec lequel, un jour
de départ, on voudrait emporter un paysage qu'on va quitter pour toujours.


                                             187 / 344
Mais il était si timide avec elle, qu'ayant fini par la posséder ce soir-là, en commençant
par   arranger   ses   catleyas,   soit   crainte   de   la   froisser,   soit   peur   de   paraître
rétrospectivement avoir menti, soit manque d'audace pour formuler une exigence plus
grande que celle-là (qu'il pouvait renouveler puisqu'elle n'avait pas fâché Odette la
première fois), les jours suivants il usa du même prétexte. Si elle avait des catleyas à
son corsage, il disait: "C'est malheureux, ce soir, les catleyas n'ont pas besoin d'être
arrangés, ils n'ont pas été déplacés comme l'autre soir; il me semble pourtant que celui-
ci n'est pas très droit. Je peux voir s'ils ne sentent pas plus que les autres?" Ou bien, si
elle n'en avait pas: "Oh! pas de catleyas ce soir, pas moyen de me livrer à mes petits
arrangements." De sorte que pendant quelque temps, ne fut pas changé l'ordre qu'il
avait suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres sur
la gorge d'Odette, et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses
caresses; et bien plus tard quand l'arrangement (ou le simulacre rituel d'arrangement)
des catleyas fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore "faire catleya"
devenue un simple vocable qu'ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier
l'acte de la possession physique - où d'ailleurs l'on - ne possède rien - survécut dans leur
langage, où elle le commémorait, - à cet usage oublié. Et peut-être cette manière
particulière de dire "faire l'amour" ne signifiait-elle pas exactement la même chose que
ses synonymes. On a beau être blasé sur les femmes, considérer la possession des plus
différentes comme toujours la même et connue d'avance, elle devient au contraire un
plaisir nouveau s'il s'agit de femmes assez difficiles - ou crues telles par nous - pour que
nous soyons obligés de la faire naître de quelque épisode imprévu de nos relations avec
elles, comme avait été la première fois pour Swann l'arrangement des catleyas. Il
espérait en tremblant; ce soir-là (mais Odette, se disait-il, si elle était la dupe de sa
ruse; ne pouvait le deviner), que c'était la possession de cette femme qui allait sortir
d'entre leurs larges pétales mauves; et le plaisir qu'il éprouvait déjà et qu'Odette ne
tolérait peut-être, pensait-il, que parce qu'elle ne l'avait pas reconnu, lui semblait à
cause de cela - comme il put paraître au premier homme qui le goûta parmi les fleurs du
paradis terrestre - un plaisir qui n'avait pas existé jusque-là, qu'il cherchait à créer, un
plaisir - ainsi que le nom spécial qu'il lui donna en garda la trace - entièrement particulier
et nouveau:

Maintenant, tous les soirs, quand il l'avait ramenée chez-elle, il fallait qu'il entrât et
souvent elle ressortait en robe de chambre et le conduisait jusqu'à sa voiture,
l'embrassait aux yeux du cocher, disant: "Qu'est-ce que cela peut me faire, que me font
les autres?" Les soirs où il n'allait pas chez les Verdurin (ce qui arrivait parfois depuis



                                          188 / 344
qu'il pouvait la voir autrement), les soirs de plus en plus rares où il allait dans le monde,
elle lui demandait de venir chez elle avant de rentrer, quelque heure qu'il fût. C'était le
printemps, un printemps pur et glacé. En sortant de soirée, il montait dans sa victoria,
étendait une couverture sur ses jambes,, répondait aux amis qui s'en allaient en même
temps que lui et lui demandaient de revenir avec eux, qu'il ne pouvait pas, qu'il n'allait
pas du même côté, et le cocher partait au grand trot sachant où on allait. Eux
s'étonnaient, et de fait, Swann n'était plus le même. On ne recevait pas jamais de lettre
de lui où il demandât à connaître une femme: Il ne faisait plus attention à aucune,
s'abstenait d'aller dans les endroits où on en rencontre. Dans un restaurant, à la
campagne, il avait l'attitude inverse de celle à quoi, hier encore, on l'eût reconnu et qui
avait semblé devoir toujours être la sienne. Tant une passion est en nous comme un
caractère momentané et différent qui se substitue à l'autre et abolit les signes jusque-là
invariables par lesquels il s'exprimait! En revanche ce qui était invariable maintenant,
c'était que, où que Swann se trouvât, il ne manquât pas d'aller rejoindre Odette. Le
trajet qui le séparait d'elle était celui qu'il parcourait inévitablement et comme la pente
même, irrésistible et rapide, de sa vie. A vrai dire, souvent resté tard dans le, monde, il
aurait mieux aimé rentrer directement chez lui sans faire cette longue course et ne la
voir que le lendemain; mais le fait même de se déranger à une heure anormale pour aller
chez elle, de deviner, que les amis qui le quittaient se disaient: "Il est très tenu, il y a
certainement, une femme qui le force à aller chez elle à n'importe quelle heure", lui
faisait sentir qu'il menait la vie des hommes qui ont une affaire amoureuse dans leur
existence et en qui le sacrifice qu'ils font de leur repos et de leurs intérêts à une rêverie
voluptueuse fait naître un charme intérieur. Puis sans qu'il s'en rendît compte, cette
certitude qu'elle l'attendait, qu'elle n'était pas ailleurs avec d'autres, qu'il ne reviendrait
pas sans l'avoir vue, neutralisait cette angoisse oubliée mais toujours prête à renaître:
qu'il avait éprouvée le soir où Odette n'était plus chez les Verdurin, et dont l'apaisement
actuel était si doux que cela pouvait s'appeler du bonheur. Peut-être était-ce à cette
angoisse qu'il était redevable de l'importance qu'Odette avait prise pour lui. Les êtres
nous sont d'habitude si indifférents que, quand nous avons mis dans l'un d'eux de telles
possibilités de souffrance et de joie pour nous, il nous semble appartenir, à un autre
univers, il s'entoure de poésie, il fait de notre vie comme une étendue émouvante où il
sera plus ou moins rapproché de nous: Swann ne pouvait se demander sans trouble ce
qu'Odette deviendrait pour lui dans les années qui allaient venir. Parfois, en voyant de sa
victoria, dans ces belles nuits froides, la lune brillante qui répandait sa clarté entre ses
yeux et les rues désertes, il pensait à cette autre figure claire et légèrement rosée
comme celle de la lune, qui, un jour, avait surgi devant sa pensée et, depuis, projetait


                                       189 / 344
sur le monde la lumière mystérieuse dans laquelle il le voyait. S'il arrivait après l'heure
où Odette envoyait ses domestiques se coucher, avant de sonner à la porte du petit
jardin, il allait d'abord dans la rue où donnait au rez-de-chaussée, entre les fenêtres
toutes pareilles, mais obscures, des hôtels contigus, la fenêtre, seule éclairée, de sa
chambre. Il frappait au carreau; et elle, avertie, répondait et allait l'attendre de l'autre
côté, à la porte d'entrée. Il trouvait ouverts sur son piano quelques-uns des morceaux
qu'il préférait: la Valse des Roses ou Pauvre Fou de Tagliafico (qu'on devait, selon sa
volonté écrite, faire exécuter à son enterrement), il lui demandait de jouer à la place la
petite phrase de la sonate de Vinteuil bien qu'Odette jouât fort mal, mais la visionna plus
belle qui nous reste d'une oeuvre est souvent celle qui s'éleva au-dessus des sons faux
tirés par des doigts malhabiles, d'un piano désaccordé. La petite phrase continuait à
s'associer pour Swann à l'amour qu'il avait pour Odette. Il sentait bien que cet amour,
c'était quelque chose qui ne correspondait à rien d'extérieur, de constatable par d'autres
que lui; il se rendait compte que les qualités d'Odette ne justifiaient pas qu'il attachât
tant de prix aux moments passés auprès d'elle. Et souvent quand c'était l'intelligence
positive qui régnait seule en Swann, il voulait cesser de sacrifier tant d'intérêts
intellectuels et sociaux à ce plaisir imaginaire. Mais la petite phrase, dès qu'il l'entendait,
savait rendre libre en lui l'espace qui pour elle était nécessaire, les proportions de l'âme
de Swann s'en trouvaient changées; une marge y étai réservée à une jouissance qui elle
non plus ne correspondait à aucun objet extérieur et qui pourtant au lieu d'être purement
individuelle comme celle de l'amour, s'imposait à Swann comme une réalité supérieure
aux choses concrètes. Cette soif d'un charme inconnu, la petite phrase l'éveillait en lui,
mais ne lui apportait rien de précis pour l'assouvir. De sorte que ces parties de l'âme de
Swann où la petite phrase, avait effacé le souci des intérêts matériels, les considérations
humaines et valables pour tous, elle les avait laissées vacantes et en blanc, et il était
libre d'y inscrire le nom d'Odette. Puis à ce que l'affection d'Odette pouvait avoir d'un peu
court et décevant, la petite phrase venait ajouter, amalgamer son essence mystérieuse.
A voir le visage de Swann pendant qu'il écoutait la phrase, on aurait dit qu'il était en
train d'absorber un anesthésique qui donnait plus d'amplitude à sa respiration. Et le
plaisir que lui donnait la musique et qui allait bientôt créer chez lui un véritable besoin,
ressemblait en effet à ces moments-là, au plaisir qu'il aurait eu à expérimenter des
parfums, à entrer en contact avec un monde pour lequel nous ne sommes pas faits, qui
nous semble sans forme parce que nos yeux ne le perçoivent pas, sans signification
parce qu'il échappe à notre intelligence, que nous n'atteignons que par un seul sens.
Grand repos, mystérieuse rénovation pour Swann - pour lui dont les yeux quoique
délicats amateurs de peinture, dont l'esprit quoique fin observateur de moeurs, portaient


                                       190 / 344
à jamais la trace indélébile de la sécheresse de sa vie - de se sentir transformé en une
créature étrangère à l'humanité, aveugle, dépourvue de facultés logiques, presque une
fantastique licorne, une créature chimérique ne percevant le monde que par l'ouïe. Et
comme dans la petite phrase il cherchait cependant un sens où son intelligence ne
pouvait descendre, quelle étrange ivresse il avait à dépouiller son âme la plus intérieure
de tous les secours du raisonnement et à la faire passer seule dans le couloir, dans le
filtre obscur du son! Il commençait à se rendre compte de tout ce qu'il y avait de
douloureux, peut-être même de secrètement inapaisé au fond de la douceur de cette
phrase, mais il ne pouvait pas en souffrir. Qu'importait qu'elle lui dît que l'amour est
fragile, le sien était si fort! Il jouait avec la tristesse qu'elle répandait, il la sentait passer
sur lui, mais comme une caresse qui rendait plus profond et plus doux le sentiment qu'il
avait de son bonheur. Il la faisait rejouer dix fois, vingt fois à Odette, exigeant qu'en
même temps elle ne cessât pas de l'embrasser. Chaque baiser appelle un autre baiser.
Ah! dans ces premiers temps où l'on aime, les baisers naissent si naturellement!                Ils
foisonnent si pressés les uns contre les autres; et l'on aurait autant de peine à compter
les baisers qu'on s'est donnés pendant une heure que les fleurs d'un champ au mois de
mai. Alors elle faisait mine de s'arrêter, disant: "Comment veux-tu que je joue comme
cela si tu me tiens? je ne peux tout faire à la fois, sache au moins ce que tu veux, est-ce
que je dois jouer la phrase ou faire des petites caresses?", lui se fâchait et elle éclatait
d'un rire qui se changeait et retombait sur lui, en une pluie de baisers. Ou bien elle le
regardait d'un air maussade, il revoyait un visage digne de figurer dans la Vie de Moïse
de Botticelli, - il l'y situait, il donnait au cou d'Odette l'inclinaison nécessaire; et quand il
l'avait bien peinte à la détrempe, au XVe siècle, sur la muraille de la Sixtine l'idée qu'elle
était cependant restée là, près du piano, dans le moment actuel, prête à être embrassée
et possédée, l'idée de sa matérialité et de sa vie venait l'enivrer avec une telle force que,
l'oeil égaré, les mâchoires tendues comme pour dévorer, il se précipitait sur cette vierge
de Botticelli et se mettait à lui pincer les joues. Puis, une fois qu'il l'avait quittée; non
sans être rentré pour l'embrasser encore parce qu'il avait oublié d'emporter dans son
souvenir quelque particularité de son odeur ou de ses traits, il revenait dans sa victoria,
bénissant Odette de lui permettre ces visites quotidiennes dont il sentait qu'elles ne
devaient pas lui causer à elle une bien grande joie, mais qui en le préservant de devenir
jaloux - en lui ôtant l'occasion de souffrir de nouveau du mal qui s'était déclaré en lui le
soir où il ne l'avait pas trouvée chez les Verdurin - l'aideraient à arriver, sans avoir plus
d'autres de ces crises dont la première avait été si douloureuse et resterait la seule, au
bout de ces heures singulières de sa vie, heures presque enchantées, à la façon de celles
où il traversait Paris au clair de lune. Et, remarquant, pendant ce retour, que l'astre était


                                         191 / 344
maintenant déplacé par rapport à lui, et presque au bout de l'horizon, sentant que son
amour obéissait, lui aussi, à des lois immuables et naturelles, il se demandait si cette
période où il était entré durerait encore longtemps, si bientôt sa pensée ne verrait plus le
cher visage qu'occupant une position lointaine et diminuée, et prés de cesser de répandre
du charme. Car Swann en trouvait aux choses, depuis qu'il était amoureux, comme au
temps où, adolescent, il se croyait artiste; mais ce n'était plus le même charme; celui-ci
c'est Odette seule qui le leur conférait. Il sentait renaître en lui les inspirations de sa
jeunesse qu'une vie frivole avait dissipées, mais elles portaient toutes le reflet, la marque
d'un être particulier; et dans les longues heures qu'il prenait maintenant un plaisir délicat
à passer chez lui, seul avec son âme en convalescence, il redevenait peu à peu lui-
même, mais à une autre.

Il n'allait chez elle que le soir, et il ne savait rien de l'emploi de son temps pendant le
jour, pas plus que de son passé, au point. qu'il lui manquait même ce petit
renseignement initial qui, en nous permettant de nous imaginer ce que nous ne savons
pas, nous donne envie de le connaître. Aussi ne se demandait-il pas ce qu'elle pouvait
faire, ni quelle avait été sa vie. Il souriait seulement quelquefois en pensant qu'il y a
quelques années, quand il ne la connaissait pas, on lui avait parlé d'une femme qui; s'il
se rappelait bien, devait certainement être elle, comme d'une fille, d'une femme
entretenue, une de ces femmes auxquelles il attribuait encore, comme il avait peu vécu
dans leur société, le caractère, entier, foncièrement pervers, dont les dota longtemps
l'imagination de certains romanciers. Ils se disait qu'il n'y a souvent qu'à prendre le
contrepied des réputations que fait le monde pour juger exactement d'une personne,
quand, à un tel caractère il opposait celui d'Odette, bonne, naïve, éprise d'idéal, presque
si incapable de ne pas dire la vérité, que, l'ayant un jour priée, pour pouvoir dîner seul
avec elle, d'écrire aux Verdurin qu'elle était souffrante, le lendemain, il l'avait vue,
devant Mme Verdurin qui lui demandait si elle allait mieux, rougir, balbutier et refléter
malgré elle, sur son visage, le chagrin, le supplice que cela lui était de mentir, et, tandis
qu'elle multipliait dans sa réponse les détails inventés sur sa prétendue indisposition de
la veille, avoir l'air de faire demander pardon par ses regards suppliants et sa voix
désolée de la fausseté de ses paroles.

Certains jours pourtant, mais rares; elle venait chez lui dans l'après-midi, interrompre sa
rêverie ou cette étude sur Ver Meer à laquelle il s'était remis dernièrement. On venait lui
dire que Mme de Crécy était dans son petit salon. Il allait l'y retrouver, et quand il
ouvrait la porte, au visage rosé d'Odette, dès qu'elle avait aperçu Swann, venait -
changeant la forme de sa bouche, le regard de ses yeux, le modelé de ses joues - se


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mélanger un sourire. Une fois seul, il revoyait ce sourire, celui qu'elle avait eu la veille,
un autre dont elle l'avait accueilli telle ou telle fois, celui qui avait été sa réponse, en
voiture, quand il lui avait, demandé s'il lui était désagréable en redressant les catleyas;
et la vie d'Odette pendant le reste du temps, comme il n'en connaissait rien, lui
apparaissait avec son fond neutre et sans couleur, semblable à ces feuilles d'études de
Watteau où on voit çà et là, à toutes les places, dans tous les sens, dessinés aux trois
crayons sur le papier chamois, d'innombrables sourires. Mais, parfois, dans un coin de
cette vie que Swann voyait toute vide si même son esprit lui disait qu'elle ne l'était pas,
parce qu'il ne pouvait pas l'imaginer, quelque ami, qui, se doutant qu'ils s'aimaient, ne se
fût pas risqué à lui rien dire d'elle que d'insignifiant, lui décrivait la silhouette d'Odette,
qu'il avait aperçue, le matin même, montant à pied la rue Abbattucci dans une "visite"
garnie de skunks, sous un chapeau "à la Rembrandt" et un bouquet de violettes à son
corsage. Ce simple croquis bouleversait Swann parce qu'il fui faisait tout d'un coup
apercevoir qu'Odette avait une vie qui n'était pas tout entière à lui; il voulait savoir à qui
elle avait cherché à plaire par cette toilette qu'il ne lui connaissait pas; il se promettait de
lui demander où elle allait,     à ce moment-là, comme si dans toute la vie incolore -
presque inexistante, parce qu'elle lui était invisible - de sa maîtresse, il n'y avait qu'une
seule chose en dehors de tous ces sourires adressés à lui: sa démarche sous un chapeau
à la Rembrandt, avec un bouquet de violettes au corsage.

Sauf en lui demandant la petite phrase de Vinteuil au lieu de la Valse des Roses, Swann
ne cherchait pas à lui faire jouer plutôt des choses qu'il aimât et, pas plus en, musique
qu'en littérature, à corriger son mauvais goût. Il se rendait bien compte qu'elle n'était
pas intelligente. En lui disant qu'elle aimerait tant qu'il lui parlât des grands poètes, elle
s'était imaginée qu'elle allait connaître tout de suite des couplets héroïques et
romanesques dans le genre de ceux du vicomte de Borelli, en plus émouvant encore.
Pour Ver Meer de Delft, elle lui demanda s'il avait souffert par une femme, si c'était une
femme qui l'avait inspiré, et Swann lui ayant avoué qu'on n'en savait rien, elle s'était
désintéressée de ce peintre. Elle disait souvent: "Je crois bien, la poésie, naturellement, il
n'y aurait rien de plus beau si c'était vrai, si les poètes pensaient tout ce qu'ils disent.
Mais bien souvent, il n'y a pas plus intéressé que ces gens-là. J'en sais quelque chose,
j'avais une amie qui a aimé une espèce de poète. Dans ses vers il ne parlait que de
l'amour, du ciel, des étoiles. Ah! ce qu'elle a été refaite! Il lui a croqué plus de trois cent
mille francs.." Si alors Swann cherchait à lui apprendre en quoi consistait la beauté
artistique, comment il fallait admirer les vers ou les tableaux, au bout d'un instant, elle
cessait d'écouter, disant: "Oui... je ne me figurais pas que c'était comme cela." Et il



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sentait qu'elle éprouvait une telle déception qu'il préférait mentir en lui disant que tout
cela n'était rien, que ce n'était encore que des bagatelles, qu'il n'avait pas le temps
d'aborder le fond, qu'il y avait autre chose. Mais elle lui disait vivement: "Autre chose?
quoi? Dis-le alors", mais il ne le disait pas, sachant combien cela lui paraîtrait mince et
diffèrent de ce qu'elle espérait, moins sensationnel et moins touchant, et craignant que,
désillusionnée de l'art, elle ne le fût en même temps de l'amour.

Et en effet elle trouvait Swann, intellectuellement, inférieur à ce qu'elle aurait cru. "Tu
gardes toujours ton sang-froid, je ne peux te définir." Elle s'émerveillait davantage de
son indifférence. à l'argent, de sa gentillesse pour chacun, de sa délicatesse. Et il arrive
en effet souvent pour de plus grands que n'était Swann, pour un savant, pour un artiste,
quand il n'est pas méconnu par ceux qui l'entourent, que celui de leurs sentiments qui
prouve que la supériorité de son intelligence s'est imposée à eux, ce n'est pas leur
admiration pour ses idées car elles leur échappent, mais leur respect pour sa bonté. C'est
aussi du respect qu'inspirait à Odette la situation qu'avait Swann dans le monde, mais
elle ne désirait pas qu'il cherchât à l'y faire recevoir. Peut-être sentait-elle qu'il ne
pourrait pas y réussir, et même craignait-elle, que rien qu'en parlant d'elle, il ne
provoquât des révélations qu'elle redoutait. Toujours,         est-il qu'elle lui avait fait
promettre de ne jamais prononcer son nom. La raison pour laquelle elle ne voulait pas
aller dans le monde, lui avait-elle dit, était une brouille qu'elle avait eue autrefois avec
une amie qui, pour se venger, avait ensuite dit du mal d'elle. Swann objectait: "Mais tout
le monde n'a pas connu ton amie. - Mais si, ça fait la tache d'huile, le monde est si
méchant." D'une part Swann ne comprit pas cette histoire, mais d'autre part il savait que
ces propositions: "Le monde est si méchant", "un propos calomnieux fait la tache
d'huile", sont généralement tenues pour vraies; il devait y avoir des cas auxquels elles
s'appliquaient. Celui d'Odette était-il l'un de ceux-là? Il se le demandait, mais pas
longtemps, car il était sujet, lui aussi, à cette lourdeur d'esprit qui s'appesantissait sur
son père quand il se posait un problème difficile. D'ailleurs, ce monde qui faisait si peur à
Odette, ne lui inspirait peut-être pas de grands désirs, car pour qu'elle se le représentât
bien nettement, il était trop éloigné de celui qu'elle connaissait. Pourtant, tout en étant
restée à certains égards vraiment simple (elle avait par exemple gardé pour amie une
petite couturière retirée dont elle grimpait presque chaque jour l'escalier raide, obscur et
fétide), elle avait soif de chic, mais ne s'en faisait pas la même idée que les gens du
monde. Pour eux, le chic est une émanation de quelques personnes peu nombreuses qui
le projettent jusqu'à un degré assez éloigné - et plus ou moins affaibli dans la mesure où
l'on est distant du centre de leur intimité - dans le cercle de leurs amis ou des amis de



                                      194 / 344
leurs amis dont les noms forment une sorte de répertoire. Les gens du monde le
possèdent dans leur mémoire, ils ont sur ces matières une érudition d'où ils ont extrait
une sorte de goût, de tact, si bien que Swann par exemple, sans avoir besoin de faire
appel à son savoir mondain, s'il lisait dans un journal les noms des personnes qui se
trouvaient à dîner pouvait dire immédiatement la nuance du chic de ce dîner, comme un
lettré, à la simple lecture d'une phrase, apprécie exactement la qualité littéraire de son
auteur. Mais Odette faisait partie des personnes (extrêmement nombreuses, quoi qu'en
pensent les gens du monde, et comme il y en a dans toutes les classes de la société) qui
ne possèdent pas ces notions, imaginent un chic tout autre, qui revêt divers aspects
selon le milieu auquel elles appartiennent, mais a pour caractère particulier - que ce soit
celui dont rêvait Odette, ou celui devant lequel s'inclinait Mme Cottard - d'être
directement accessible à tous. L'autre, celui des gens du monde, l'est à vrai dire aussi,
mais il y faut quelque délai. Odette disait de quelqu'un:

- Il ne va jamais que dans les endroits chics.

Et si Swann lui demandait ce qu'elle entendait par là, elle lui répondait avec un peu de
mépris:

- Mais les endroits chics, parbleu! Si à ton âge il faut t'apprendre ce que c'est que les
endroits chics, que veux-tu que je te dise moi? par exemple, le dimanche matin l'avenue
de l'Impératrice, à cinq heures      le tour du Lac, le jeudi l'Eden Théâtre, le vendredi
l'Hippodrome, les bals...

- Mais quels bals?

- Mais les bals qu'on donne à Paris, les bals chics, je veux dire. Tiens, Herbinger, tu sais,
celui qui est chez un coulissier? mais si, tu dois savoir; c'est un des hommes les plus
lancés de Paris, ce grand jeune homme blond qui est tellement snob, il a toujours une
fleur à la boutonnière, une raie dans le dos, des paletots clairs; il est avec ce vieux
tableau qu'il promène à toutes les premières. Eh bien! il a donné un bal l'autre soir, il y
avait tout ce qu'il y a de chic à Paris. Ce que j'aurais aimé y aller! mais il fallait présenter
sa carte d'invitation à la porte et je n'avais pas pu en avoir. Au fond j'aime autant ne pas
y être allée, c'était une tuerie, je n'aurais rien vu. C'est plutôt pour pouvoir dire qu'on
était chez Hérbinger. Et tu sais, moi, la gloriole! Du reste, tu peux bien te dire que sur
cent qui racontent qu'elles y étaient, il y a bien la moitié dont ça n'est pas vrai... Mais ça
m'étonne que toi; un homme si "pschutt", tu n'y étais pas.

Mais Swann ne cherchait nullement à lui faire modifier cette conception du chic; pensant
que la sienne n'était pas plus vraie, était aussi sotte, dénuée d'importance, il ne trouvait


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aucun intérêt à en instruire sa maîtresse, si bien qu'après des mois elle ne s'intéressait
aux personnes chez qui il allait que pour les cartes de pesage, de concours hippique, les
billets de première qu'il pouvait avoir par elles. Elle souhaitait qu'il cultivât des relations
si utiles mais elle était par ailleurs portée à les croire peu chic, depuis qu'elle avait vu
passer dans la rue la marquise de Villeparisis en robe de laine noire, avec un bonnet à
brides.

- Mais elle a l'air d'une ouvreuse, d'une vieille concierge, darling! Ça, une marquise! Je
ne suis pas marquise, mais il faudrait me payer bien cher pour me faire sortir nippée
comme ça!

Elle ne comprenait pas que Swann habitât l'hôtel du quai d'Orléans que, sans oser le lui
avouer, elle trouvait indigne de lui.

Certes, elle avait la prétention d'aimer les "antiquités" et prenait un air ravi et fin pour
dire qu'elle adorait passer toute une journée à "bibeloter", à chercher "du bric-à-brac",
des choses "du temps". Bien qu'elle s'entêtât dans une sorte de point d'honneur (et
semblât pratiquer quelque précepte familial) en ne répondant jamais aux questions et en
ne "rendant pas de comptes" sur l'emploi de ses journées, elle parla une fois à Swann
d'une amie qui l'avait invitée et chez qui tout était "de l'époque". Mais Swann ne put
arriver à lui faire dire quelle était cette époque. Pourtant, après avoir réfléchi, elle
répondit que c'était "moyenâgeux". Elle entendait par là qu'il y avait des boiseries.
Quelque temps après, elle lui reparla de son amie et ajouta, sur le ton hésitant et de l'air
entendu dont on cite quelqu'un avec qui on a dîné la veille et dont on n'avait jamais
entendu le nom, mais que vos amphitryons avaient l'air, de considérer comme quelqu'un
de si célèbre qu'on espère que l'interlocuteur saura bien de qui vous voulez parler: "Elle a
une, salle à manger.. du... dix-huitième!" Elle trouvait du reste cela affreux, nu, comme
si la maison n'était pas finie, les femmes y paraissaient affreuses et la mode n'en
prendrait jamais. Enfin, une troisième fois, elle en reparla et montra à Swann l'adresse
de l'homme qui avait fait cette salle à manger et qu'elle avait envie de faire venir, quand
elle aurait de l'argent, pour voir s'il ne pourrait pas lui en faire, non pas certes une
pareille, mais celle qu'elle rêvait et que malheureusement les dimensions de son petit
hôtel ne comportaient pas, avec de hauts dressoirs, des meubles Renaissance et des,
cheminées comme au château de Blois. Ce jour-là, elle laissa échapper devant Swann ce
qu'elle pensait de son habitation du quai d'Orléans; comme il avait critiqué que l'amie
d'Odette donnât non pas dans le Louis XVI, car disait-il, bien que cela ne se fasse pas,
cela peut être charmant, mais dans le faux ancien: "Tu ne voudrais pas qu'elle vécût




                                        196 / 344
comme toi au milieu de meubles cassés et de tapis usés", lui dit-elle, le respect humain
de la bourgeoisie l'emportant encore chez elle sur le dilettantisme de la cocotte.

De ceux qui aimaient à bibeloter, qui aimaient les vers, méprisaient les bas calculs,
rêvaient d'honneur et d'amour, elle faisait une élite supérieure au reste de l'humanité. Il
n'y avait pas besoin qu'on eût réellement ces goûts pourvu qu'on les proclamât; d'un
homme qui lui avait avoué à dîner qu'il aimait à flâner, à se salir les doigts dans les
vieilles boutiques, qu'il ne serait jamais apprécié par ce siècle commercial, car il ne se
souciait pas de ses intérêts et qu'il était pour cela d'un autre temps, elle revenait en
disant: "Mais c'est une âme adorable, un sensible, je ne m'en étais jamais doutée!" et
elle se sentait pour lui une immense et soudaine amitié. Mais en revanche ceux qui
comme Swann avaient ces goûts, mais n'en parlaient pas, la laissaient froide. Sans doute
elle était obligée d'avouer que Swann ne tenait pas à l'argent, mais elle ajoutait d'un air
boudeur: "Mais lui, ça n'est pas la même chose"; et en effet, ce qui parlait à son
imagination, ce n'était pas la pratique du désintéressement, c'en était le vocabulaire.

Sentant que souvent il ne pouvait pas réaliser ce qu'elle rêvait, il cherchait du moins à ce
qu'elle se plût avec lui, à ne pas contrecarrer, ces idées vulgaires, ce mauvais goût
qu'elle avait en toutes choses, et qu'il aimait d'ailleurs comme tout ce qui venait d'elle,
qui l'enchantaient même, car c'était autant de traits particuliers grâce auxquels l'essence
de cette femme lui apparaissait, devenait visible. Aussi, quand elle avait l'air heureux
parce qu'elle devait aller à la Reine Topaze, ou que son regard devenait sérieux, inquiet
et volontaire, si elle avait peur de manquer la fête des fleurs ou simplement l'heure du
thé, avec muffins et toasts, au "Thé de la Rue Royale" où elle croyait que l'assiduité était
indispensable pour consacrer. la réputation d'élégance d'une femme, Swann, transporté
comme nous le sommes par le naturel d'un enfant ou par la vérité d'un portrait qui
semble sur le point de parler, sentait si bien l'âme de sa maîtresse affleurer à son visage
qu'il ne pouvait résister à venir l'y toucher avec ses lèvres. "Ah! elle veut qu'on la mène à
la fête des fleurs, la petite Odette, elle veut se faire admirer, eh bien, on l'y mènera,
nous n'avons qu'à nous incliner." Comme la vue de Swann était un peu basse, il dut se
résigner à se servir de lunettes pour travailler chez lui, et à adopter, pour aller dans le
monde, le monocle qui le défigurait moins. La première fois qu'elle lui en vit un dans
l'oeil, elle ne put contenir sa joie: "Je trouve que pour un homme, il n'y a pas à dire, ça a
beaucoup de chic! Comme tu es bien ainsi! Tu as l'air d'un vrai gentleman. Il ne te
manque qu'un titre!" ajouta-t-elle, avec une nuance de regret. Il aimait qu'Odette fût
ainsi, de même que s'il avait été épris d'une Bretonne, il aurait été heureux de la voir en
coiffe et de lui entendre dire qu'elle croyait aux revenants. Jusque-là, comme beaucoup


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d'hommes chez qui leur goût pour les arts se développe indépendamment de la
sensualité, un disparate bizarre avait existé entre les satisfactions qu'il accordait à l'un et
à l'autre, jouissant, dans la compagnie de femmes de plus en plus grossières, des
séductions d'oeuvres de plus en plus raffinées, emmenant une petite bonne dans une
baignoire grillée à la représentation d'une pièce décadente qu'il avait envie d'entendre ou
à une exposition de peinture impressionniste, et persuadé d'ailleurs qu'une femme du
monde cultivée n'y eût pas compris davantage, mais n'aurait pas su se taire aussi
gentiment. Mais au contraire depuis qu'il aimait Odette, sympathiser avec elle, tâcher de
n'avoir qu'une âme à eux deux lui était si doux, qu'il cherchait à se plaire aux choses
qu'elle aimait, et il trouvait un plaisir d'autant plus profond non seulement à imiter ses
habitudes, mais à adopter ses opinions, que comme elles n'avaient aucune racine dans
sa propre intelligence, elles lui rappelaient seulement son amour, à cause duquel il les
avait préférées. S'il retournait à Serge Panine, s'il recherchait les occasions d'aller voir
conduire Olivier Métra, c'était pour la douceur d'être initié dans toutes les conceptions
d'Odette, de se sentir de moitié dans tous ses goûts. Ce charme de le rapprocher d'elle,
qu'avaient les ouvrages ou les lieux qu'elle aimait, lui semblait plus mystérieux que celui
qui est intrinsèque à de plus beaux, mais qui ne la lui rappelaient pas. D'ailleurs, ayant
laissé s'affaiblir les croyances intellectuelles de sa jeunesse, et son scepticisme d'homme
du - monde ayant à son insu pénétré jusqu'à elles, il pensait (ou du moins il avait si
longtemps pensé cela qu'il le disait encore) que les objets de nos goûts n'ont pas en eux
une valeur absolue, mais que tout est affaire d'époque, de classe, consiste en modes,
dont les plus vulgaires valent celles qui passent pour les plus distinguées. Et, comme il
jugeait que l'importance attachée par Odette à avoir des cartes pour le vernissage n'était
pas en soi quelque chose de plus ridicule que le plaisir qu'il avait autrefois à déjeuner
chez le prince de Galles, de même, il ne pensait pas que l'admiration qu'elle Professait
pour Monte-Carlo ou pour le Righi fût plus déraisonnable que le goût qu'il avait, lui, pour
la Hollande qu'elle se figurait laide et pour Versailles qu'elle trouvait triste. Aussi se
privait-il d'y aller, ayant plaisir. à se dire que c'était pour elle, qu'il voulait ne sentir,
n'aimer qu'avec elle.

Comme tout ce qui environnait Odette et n'était en quelque sorte que le mode selon
lequel il pouvait la voir, causer avec elle, il aimait la société des Verdurin. Là, comme au
fond de tous les divertissements, repas, musique, jeux, soupers costumés, parties de
campagne, parties de théâtre; même les rares "grandes soirées" données pour les
"ennuyeux", il y avait la présence d'Odette, la vue d'Odette, la conversation avec Odette,
dont les Verdurin faisaient à Swann, en l'invitant, le don inestimable, il se plaisait mieux



                                       198 / 344
que partout ailleurs dans le "petit noyau" et cherchait à lui attribuer des mérites réels,
car il s'imaginait ainsi que par goût, il le fréquenterait toute sa vie. Or, n'osant pas se
dire, par peur de ne pas le croire, qu'il aimerait toujours Odette, du moins en cherchant à
supposer qu'il fréquenterait toujours les Verdurin, (proposition qui, a priori, soulevait
moins d'objections de principe de la part de son intelligence), il se voyait dans l'avenir
continuant à rencontrer chaque soir Odette; cela ne revenait peut-être pas tout à fait au
même que l'aimer toujours, mais, pour le moment, pendant qu'il aimait, croire qu'il ne
cesserait pas un jour de la voir, c'est tout ce qu'il demandait. "Quel charmant milieu, se
disait-il. Comme c'est au fond la vraie vie qu'on mène là! Comme on y est plus
intelligent, plus artiste que dans le monde! Comme Mme Verdurin, malgré de petites
exagérations un peu risibles, a un amour sincère de la peinture, de la musique, quelle
passion pour les oeuvres, quel désir de faire plaisir, aux artistes! Elle se fait une idée
inexacte des gens du monde; mais avec cela que le monde n'en a pas une plus fausse
encore, des milieux artistes! Peut-être n'ai-je pas de grands besoins intellectuels à
assouvir dans la conversation, mais je me plais parfaitement bien avec Cottard, quoiqu'il
fasse des calembours ineptes. Et quant au peintre, si sa prétention est déplaisante quand
il cherche à étonner, en revanche c'est une des plus belles intelligences que j'ai connues.
Et puis surtout, là, on se sent libre, on fait ce qu'on veut sans contrainte, sans
cérémonie. Quelle dépense de bonne humeur il se fait par jour dans ce salon-là!
Décidément, sauf quelques rares exceptions, je n'irai plus jamais que dans ce milieu.
C'est là que j'aurai de plus en plus mes habitudes et ma vie."

Et comme les qualités qu'il croyait intrinsèques aux Verdurin n'étaient que le reflet sur
eux de plaisirs qu'avait goûtés chez eux son amour pour Odette, ces qualités devenaient
plus sérieuses, plus profondes, plus vitales, quand ces plaisirs l'étaient aussi. Comme
Mme Verdurin donnait parfois à Swann ce qui seul pouvait constituer pour lui le bonheur;
comme, tel soir où il se sentait anxieux parce qu'Odette avait causé avec un invité plus
qu'avec un autre, et où, irrité contre elle, il ne voulait pas prendre l'initiative de lui
demander si elle reviendrait avec lui, Mme Verdurin lui apportait la paix et la joie en
disant spontanément: "Odette, vous allez ramener M. Swann, n'est-ce pas?." - comme
cet été qui venait et où il s'était d'abord demandé avec inquiétude si Odette ne
s'absenterait pas sans lui, s'il pourrait continuer à la voir tous les jours, Mme Verdurin
allait les inviter à le passer tous deux chez elle à la campagne, - Swann laissant à son
insu la reconnaissance et l'intérêt s'infiltrer dans son intelligence et influer sur ses idées,
allait jusqu'à proclamer que Mme Verdurin était une grande âme. De quelques gens
exquis ou éminents que tel de ses anciens camarades de l'école du Louvre lui parlât: "Je



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préfère cent fois les Verdurin", lui répondait-il. Et, avec une solennité qui était nouvelle
chez lui: "Ce sont des êtres magnanimes, et la magnanimité est au fond la seule chose
qui importe et qui distingue ici-bas. Vois-tu, il n'y a que deux classes d'êtres: les
magnanimes et les autres; et je suis arrivé à un âge où il faut prendre parti, décider une
fois pour toutes qui on veut aimer et qui on veut dédaigner, se tenir à ceux qu'on aime
et, pour réparer le temps qu'on a gâché avec les autres, ne plus les quitter jusqu'à sa
mort. Eh bien! ajoutait-il avec cette légère émotion qu'on éprouve quand, même sans
bien s'en rendre compte, on dit une chose non parce qu'elle est vraie, mais parce qu'on a
plaisir à la dire et qu'on l'écoute dans sa propre voix comme si elle venait d'ailleurs que
de nous-mêmes, le sort en est jeté, j'ai choisi d'aimer les seuls coeurs magnanimes et de
ne plus vivre que dans la magnanimité. Tu me demandes si Mme Verdurin est
véritablement intelligente. Je t'assure qu'elle m'a donné les preuves d'une noblesse de
coeur, d'une hauteur d'âme où, que veux-tu, on n'atteint pas sans une hauteur égale de
pensée. Certes elle a la profonde intelligence des arts. Mais ce n'est peut-être pas là
qu'elle est le plus admirable; et telle petite action ingénieusement, exquisement bonne,
qu'elle a accomplie pour moi, telle géniale attention, tel geste familièrement sublime,
révèlent une compréhension plus profonde, de l'existence que tous les traités de
philosophie."

Il aurait pourtant pu se dire qu'il y avait des anciens amis de ses parents aussi simples
que les Verdurin, des camarades de sa jeunesse aussi épris d'art, qu'il connaissait
d'autres êtres d'un grand coeur, et que, pourtant, depuis qu'il avait opté pour la
simplicité, les arts et la magnanimité, il ne les voyait plus jamais. Mais ceux-là ne
connaissaient pas Odette, et, s'ils l'avaient connue, ne se seraient pas souciés de la
rapprocher de lui.

Ainsi il n'y avait sans doute pas dans tout le milieu Verdurin un seul fidèle qui les aimât
ou crût les aimer autant que Swann. Et pourtant quand M. Verdurin avait dit que Swann
ne lui revenait pas, non seulement il avait exprimé sa propre pensée, mais il avait deviné
celle de sa femme. Sans doute Swann avait pour Odette une affection trop particulière et
dont il avait négligé de faire de Mme Verdurin la confidente quotidienne; sans doute la
discrétion même avec laquelle il usait de l'hospitalité des Verdurin, s'abstenant souvent
de venir dîner pour une raison qu'ils ne soupçonnaient pas et à la place de laquelle ils
voyaient le désir de ne pas manquer une invitation chez des "ennuyeux", sans doute
aussi, et malgré toutes les précautions qu'il avait prises pour la leur cacher, la
découverte progressive qu'ils faisaient de sa brillante situation mondaine, tout cela
contribuait à leur irritation contre lui. Mais la raison profonde en était autre. C'est qu'il


                                      200 / 344
avaient très vite senti en lui un espace réservé, impénétrable, où il continuait à professer
silencieusement pour lui-même que la princesse de Sagan n'était pas grotesque et que
les plaisanteries de Cottard n'étaient pas drôles, enfin, et bien que jamais il ne se
départît de son amabilité et ne se révoltât contre leurs dogmes, une impossibilité de les
lui imposer, de l'y convertir entièrement, comme ils n'en avaient jamais rencontré une
pareille chez personne. Ils lui auraient pardonné de fréquenter des ennuyeux (auxquels
d'ailleurs, dans le fond de son coeur, il préférait mille fois les Verdurin et tout le petit
noyau), s'il avait consenti, pour le bon exemple, à les renier en présence des fidèles.
Mais c'est une abjuration qu'ils comprirent qu'on ne pourrait pas lui arracher.

Quelle différence avec un "nouveau" qu'Odette leur avait demandé d'inviter quoiqu'elle
ne l'eût rencontré que peu de fois, et sur lequel ils fondaient beaucoup d'espoir, le comte
de Forcheville! (Il se trouva qu'il était justement le beau-frère de Saniette, ce qui remplit
d'étonnement les fidèles: le vieil archiviste avait des manières si humbles qu'ils l'avaient
toujours cru d'un rang social inférieur au leur et ne s'attendaient pas à apprendre qu'il
appartenait à un monde riche et relativement aristocratique. ) Sans doute Forcheville
était grossièrement snob, alors que Swann ne l'était pas; sans doute il était bien loin de
placer, comme lui, le milieu des Verdurin au-dessus de tous les autres. Mais il n'avait pas
cette délicatesse de nature qui empêchait Swann de s'associer aux critiques trop
manifestement fausses que dirigeait Mme Verdurin contre des gens qu'il connaissait.
Quant aux tirades prétentieuses et vulgaires que le peintre lançait à certains jours, aux
plaisanteries de commis voyageur que risquait Cottard et auxquelles Swann, qui les
aimait l'un et l'autre, trouvait facilement des excuses mais n'avait pas le courage et
l'hypocrisie d'applaudir, Forcheville était au contraire d'un niveau intellectuel qui lui
permettait d'être abasourdi, émerveillé par les unes, sans d'ailleurs les comprendre, et
de se délecter aux autres. Et justement le premier dîner chez les Verdurin auquel assista
Forcheville mit en lumière toutes ces différences, fit ressortir ses qualités et précipita la
disgrâce le Swann.

Il y avait à ce dîner, en dehors des habitués, un professeur de la Sorbonne, Brichot, qui
avait rencontré M. et Mme Verdurin aux eaux et, si ses fonctions universitaires et ses
travaux d'érudition n'avaient pas rendu très rares ses moments de liberté, serait
volontiers venu souvent chez eux. Car il avait cette curiosité, cette superstition de la vie
qui, unie à un certain scepticisme relatif à l'objet de leurs études, donne, dans n'importe
quelle profession, à certains hommes intelligents, médecins qui ne croient pas à la
médecine, professeurs de lycée qui ne croient pas au thème latin, la réputation d'esprits
larges, brillants, et même supérieurs. Il affectait, chez Mme Verdurin, de chercher ses


                                      201 / 344
comparaisons dans ce qu'il y avait de plus actuel quand il parlait de philosophie et
d'histoire, d'abord parce qu'il croyait qu'elles ne sont qu'une préparation à la vie et qu'il
s'imaginait trouver en action dans le petit clan ce qu'il n'avait connu jusqu'ici que dans
les livres, puis peut-être aussi parce que, s'étant vu inculquer autrefois, et ayant gardé à
son insu, le respect de certains sujets, il croyait dépouiller l'universitaire en prenant avec
eux des hardiesses qui, au contraire, ne lui paraissaient telles, que parce qu'il l'était
resté.

Dès le commencement du repas, comme M. de Forcheville, placé à la droite de Mme
Verdurin qui avait fait pour le "nouveau" de grands frais de toilette, lui disait: "C'est
original, cette robe blanche", le docteur qui n'avait cessé de l'observer, tant il était
curieux de savoir comment était fait ce qu'il appelait un "de", et qui cherchait une
occasion d'attirer son attention et d'entrer plus en contact avec lui, saisit au vol le mot
"blanche", et sans lever le nez de son assiette, dit: "blanche? Blanche de Castille?", puis
sans bouger la tête lança furtivement de droite et de gauche des regards incertains et
souriants. Tandis que Swann par l'effort douloureux et vain qu'il fit pour sourire témoigna
qu'il jugeait ce calembour stupide; Forcheville avait montré à la fois qu'il en goûtait la
finesse et qu'il savait vivre, en contenant dans de justes limites une gaieté dont la
franchise avait charmé Mme Verdurin.

- Qu'est-ce que vous dites d'un savant comme cela? avait-elle demandé à Forcheville: Il
n'y a pas moyen de causer sérieusement deux minutes avec lui. Est-ce que vous leur en
dites comme cela, à votre hôpital? avait-elle ajouté en se tournant vers le docteur, ça ne
doit pas être ennuyeux tous les jours, alors. Je vois qu'il va falloir que je demande à m'y
faire admettre.

- Je crois avoir entendu que le docteur parlait de cette vieille chipie de Blanche de
Castille, si j'ose m'exprimer ainsi. N'est-il pas vrai, Madame? demanda Brichot à Mme
Verdurin qui, pâmant, les yeux fermés, précipita sa figure dans ses mains d'où
s'échappèrent des cris étouffés. Mon Dieu, Madame, je ne voudrais pas alarmer les âmes
respectueuses s'il y en a autour de cette table, sub rosa... Je reconnais d'ailleurs que
notre ineffable république athénienne - ô combien! - pourrait honorer en cette capétienne
obscurantiste le premier des préfets de police à poigne. Si fait mon cher hôte, si fait, si
fait, reprit-il de sa voix   bien timbrée qui détachait chaque syllabe, en réponse à une
objection de M. Verdurin. La Chronique de Saint-Denis dont nous ne pouvons contester la
sûreté d'information ne laisse aucun doute à cet égard. Nulle ne pourrait être mieux
choisie comme patronne par un prolétariat laïcisateur que cette mère d'un saint à qui elle




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en fit d'ailleurs voir de saumâtres, comme dit Suger et autres saint Bernard; car avec elle
chacun en prenait pour son grade.

- Quel est ce monsieur? demanda Forcheville à Mme Verdurin, il a l'air d'être de première
force.

- Comment, vous ne connaissez pas le fameux Brichot? il est célèbre dans toute l'Europe.

- Ah! c'est Bréchot, s'écria Forcheville qui n'avait pas bien entendu; vous m'en direz tant,
ajouta-t-il tout en attachant sur l'homme célèbre des yeux écarquillés. C'est toujours
intéressant de dîner avec un homme en vue. Mais dites-moi, vous nous invitez là avec
des convives de choix. On ne s'ennuie pas chez vous.

- Oh! vous savez, ce qu'il y a surtout, dit modestement Mme Verdurin, c'est qu'ils se
sentent en confiance. Ils parlent de ce qu'ils veulent, et la conversation rejaillit en fusées.
Ainsi Brichot, ce soir, ce n'est rien: je l'ai vu, vous savez, chez moi, éblouissant, à se
mettre à genoux devant:; eh bien! chez les autres, ce n'est plus le même homme, il n'a
plus d'esprit, il faut lui arracher les mots, il est même ennuyeux.

- C'est curieux! dit Forcheville étonné.

Un genre d'esprit comme celui de Brichot aurait été tenu pour stupidité pure dans la
coterie où Swann avait passé sa jeunesse, bien qu'il soit compatible avec une intelligence
réelle. Et celle du professeur, vigoureuse et bien nourrie, aurait probablement pu être
enviée par bien des gens du monde que Swann trouvait spirituels. Mais ceux-ci avaient
fini par lui inculquer si bien leurs goûts et leurs répugnances, au moins en tout ce qui
touche à la vie mondaine et même en celle de ses parties annexes qui devrait plutôt
relever du domaine de l'intelligence: la conversation, que Swann ne put trouver les
plaisanteries de Brichot que pédantesques, vulgaires et grasses à écoeurer. Puis il était
choqué dans l'habitude qu'il avait dès bonnes manières, par le ton rude et militaire
qu'affectait; en s'adressant à chacun, l'universitaire cocardier. Enfin, peut-être avait-il
surtout perdu, ce soir-là, de son indulgence, en voyant l'amabilité que Mme Verdurin
déployait pour ce Forcheville qu'Odette avait eu la singulière idée d'amener. Un peu
gênée vis-à-vis de Swann, elle lui avait demandé en arrivant:

- Comment trouvez-vous mon invité?

Et lui, s'apercevant pour la première fois que Forcheville qu'il connaissait depuis
longtemps pouvait plaire à une femme et était assez bel homme, avait répondu:
"Immonde!" Certes, il n'avait pas l'idée d'être jaloux d'Odette, mais il ne se sentait pas
aussi heureux que d'habitude et quand Brichot, ayant commencé à raconter l'histoire de


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la mère de Blanche de Castille qui "avait été avec Henri Plantagenet dis années avant de
l'épouser", voulut s'en faire demander la suite par Swann en lui disant: "n'est-ce pas,
monsieur Swann?" sur, le ton martial qu'on prend pour se mettre à la portée d'un paysan
ou pour donner du coeur à un troupier, Swann coupa l'effet de Brichot à la grande fureur
de la maîtresse de la maison, en répondant qu'on voulût bien l'excuser de s'intéresser si
peu à Blanche de Castille, mais qu'il avait quelque chose à demander au peintre. Celui-ci,
en effet, était allé dans l'après-midi visiter, l'exposition d'un artiste, ami de Mme Verdurin
qui était mort récemment, et Swann aurait voulu savoir par lui (car il appréciait son
goût) si vraiment il y avait dans ces dernières oeuvres plus que la virtuosité qui stupéfiait
déjà dans les précédentes.

- A ce point de vue-là, c'était extraordinaire, mais cela ne me semblait pas d'un art,
comme on dit, très "élevé", dit Swann en souriant.

- Élevé... à la hauteur d'une institution, interrompit Cottard en levant les bras avec une
gravité simulée.

Toute la table éclata de rire.

- Quand je vous disais qu'on ne peut pas garder son sérieux avec lui, dit Mme Verdurin à
Forcheville. Au moment où on s'y attend le moins, il vous sort une calembredaine.

Mais elle remarqua que seul Swann ne s'était pas déridé. Du reste il n'était pas très
content que Cottard fît rire de lui devant Forcheville. Mais le peintre, au lieu de répondre
d'une façon intéressante à Swann, ce qu'il eût probablement fait s'il eût été seul avec lui,
préféra se faire admirer des convives en plaçant un morceau sur l'habileté du maître
disparu.

- Je me suis approché, dit-il, pour voir comment c'était fait, j'ai mis le nez dessus. Ah!
bien ouiche! on ne pourrait pas dire si c'est fait avec de la colle, avec du rubis, avec du
savon, avec du bronze, avec du soleil, avec du caca!

- Et un font douze, s'écria trop tard le docteur dont personne ne comprit l'interruption.

- Ça a l'air fait avec rien, reprit le peintre, pas plus moyen de découvrir le truc que dans
la Ronde ou les Régentes et c'est encore plus fort comme patte que Rembrandt et que
Hals. Tout y est, mais non, je vous jure.

Et comme les chanteurs parvenus à la note la plus haute qu'ils puissent donner
continuent en voix de tête, piano, il se contenta de murmurer, et en riant, comme si en
effet cette peinture eût été dérisoire à force de beauté:




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- Ça sent bon, ça vous prend à la tête, ça vous coupe la respiration, ça vous fait des
chatouilles, et pas mèche de savoir avec quoi c'est fait, c'en est sorcier, c'est de la
rouerie, c'est du miracle (éclatant tout à fait          de rire): c'en est malhonnête!" Et
s'arrêtant, redressant gravement la tête, prenant une note de basse profonde qu'il tâcha
de rendre harmonieuse, il ajouta: "et c'est si loyal!"

Sauf au moment où il avait dit: "plus fort que la Ronde", blasphème qui avait provoqué
une protestation de Mme Verdurin qui tenait la Ronde pour le plus grand chef-d'oeuvre
de l'univers avec la Neuvième et la Samothrace, et à: "fait avec du caca", qui avait fait
jeter à Forcheville un coup d'oeil circulaire sur la table pour voir si le mot passait et avait
ensuite amené sur sa bouche un sourire prude et conciliant, tous les convives, excepté
Swann, avaient attaché sur le peintre des regards fascinés par l'admiration.

- Ce qu'il m'amuse quand il s'emballe comme ça, s'écria, quand il eut terminé, Mme
Verdurin, ravie que la table fût justement si intéressante le jour où M. de Forcheville
venait pour la première fois. Et toi, qu'est-ce que tu as à rester comme cela, bouche bée
comme une grande bête? dit-elle à son mari. Tu sais pourtant qu'il parle bien; on dirait
que c'est la première fois qu'il vous entend. Si vous l'aviez vu pendant que vous parliez,
il vous buvait. Et demain il nous récitera tout ce que vous avez dit sans manger un mot.

- Mais non, c'est pas de la blague, dit le peintre, enchanté de son succès, vous avez l'air
de croire que je fais le boniment, que c'est du chiqué; je vous y mènerai voir, vous direz
si j'ai exagéré, je vous fiche mon billet que vous revenez plus emballée que moi!

- Mais nous ne croyons pas que vous exagérez, nous voulons seulement que vous
mangiez, et que mon mari mange aussi; redonnez de la sole normande à Monsieur, vous
voyez bien que la sienne est froide. Nous ne sommes pas si pressés, vous servez comme
s'il y avait le feu, attendez donc un peu pour donner la salade.

Mme Cottard, qui était modeste et parlait peu, savait pourtant ne pas manquer
d'assurance quand une heureuse inspiration lui avait fait trouver un mot juste. Elle
sentait qu'il aurait du succès, cela la mettait en confiance, et ce qu'elle en faisait était
moins pour briller que pour être utile à la carrière de son mari. Aussi ne laissa-t-elle pas
échapper le mot de salade que venait de prononcer Mme Verdurin.

- Ce n'est pas de la salade japonaise? dit-elle à mi-voix en se tournant vers Odette.

Et ravie et confuse de l'à-propos et de la hardiesse qu'il y avait à faire ainsi une allusion
discrète, mais claire, à la nouvelle et retentissante pièce de Dumas, elle éclata d'un rire




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charmant d'ingénue, peu bruyant, mais si irrésistible qu'elle resta quelques instants sans
pouvoir le maîtriser. "Qui est cette dame? elle a de l'esprit", dit Forcheville.

- Non, mais nous vous en ferons si vous venez tous dîner vendredi.

- Je vais vous paraître bien provinciale, Monsieur, dit Mme Cottard à Swann, mais je n'ai
pas encore vu cette fameuse Francillon dont tout le monde parle. Le docteur y est déjà
allé (je me rappelle même qu'il m'a dit avoir eu le très grand plaisir de passer la soirée
avec vous) et j'avoue que je n'ai pas trouvé raisonnable qu'il louât des places pour y
retourner avec moi. Évidemment, au Théâtre-Français, on ne regrette jamais sa soirée,
c'est toujours si bien joué, mais comme nous avons des amis très aimables (Mme
Cottard prononçait rarement un nom propre et se contentait de dire "des amis à nous",
"une de mes amies", par "distinction", sur un ton factice, et avec l'air d'importance d'une
personne qui ne nomme que qui elle veut) qui ont souvent des loges et ont la bonne idée
de nous emmener à toutes les nouveautés qui en valent la peine, je suis toujours sûre de
voir Francillon un peu plus tôt ou un peu plus tard, et de pouvoir me former une opinion.
Je dois pourtant confesser que je me trouve assez sotte, car, dans tous les salons où je
vais en visite, on ne parle naturellement que de cette malheureuse salade japonaise. On
commence même à en être un peu fatigué, ajouta-t-elle en voyant que Swann n'avait
pas l'air aussi intéressé qu'elle aurait cru par une si brûlante actualité. Il faut avouer
pourtant que cela donne quelquefois prétexte à des idées assez amusantes. Ainsi j'ai une
de mes amies qui est très originale, quoique très jolie femme, très entourée, très lancée,
et qui prétend qu'elle a fait faire chez elle cette salade japonaise, mais en faisant mettre
tout ce qu'Alexandre Dumas fils dit dans la pièce. Elle avait invité quelques amis à venir
en manger. Malheureusement je n'étais pas des élues. Mais elle nous l'a raconté tantôt, à
son jour; il paraît que c'était détestable, elle nous a fait rire aux larmes. Mais vous savez,
tout est dans la manière de raconter, dit-elle en voyant que Swann gardait un air grave.

Et supposant que c'était peut-être parce qu'il n'aimait pas Francillon:

- Du reste, je crois que j'aurai une déception. Je ne crois pas que cela vaille Serge
Panine, l'idole de Mme de Crécy. Voilà au moins des sujets qui ont du fond, qui font
réfléchir; mais donner une recette de salade sur la scène du Théâtre-Français! Tandis
que Serge Panine! Du reste, c'est comme tout ce qui vient de la plume de Georges
Ohnet, c'est toujours si bien écrit. Je ne sais pas si vous connaissez le Maître de Forges
que je préférerais encore à Serge Panine.

- Pardonnez-moi, lui dit Swann d'un air ironique, mais j'avoue que mon manque
d'admiration est à peu près égal pour ces deux chefs-d'oeuvre.


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- Vraiment, qu'est-ce que vous leur reprochez? Est-ce un parti pris? Trouvez-vous peut-
être que c'est un peu triste? D'ailleurs, comme je dis toujours, il ne faut jamais discuter
sur les romans ni sur les pièces de théâtre. Chacun a sa manière de voir et vous pouvez
trouver détestable ce que j'aime le mieux.

Elle fut interrompue par Forcheville qui interpellait Swann. En effet, tandis que Mme
Cottard parlait de Francillon, Forcheville avait exprimé à Mme Verdurin son admiration
pour ce qu'il avait appelé le petit "speech" du peintre.

- Monsieur a une facilité de parole, une mémoire! avait-il dit à Mme Verdurin quand le
peintre eut terminé, comme j'en ai rarement rencontré. Bigre! je voudrais bien en avoir.
autant. Il ferait un excellent prédicateur. On peut dire qu'avec M. Bréchot, vous avez là
deux numéros qui se valent, je ne sais même pas si comme platine, celui-ci ne damerait
pas encore le pion au professeur. Ça vient plus naturellement, c'est moins recherché.
Quoiqu'il ait chemin faisant quelques mots un peu réalistes, mais c'est le goût du jour, je
n'ai pas souvent vu tenir le crachoir avec une pareille dextérité, comme nous disions au
régiment, où, pourtant j'avais un camarade que justement Monsieur me rappelait un peu.
A propos de n'importe quoi, je ne sais que vous dire, sur ce verre, par exemple, il
pouvait dégoiser pendant des heures; non, pas à propos de ce verre, ce que je dis est
stupide; mais à propos de la bataille de Waterloo, de tout ce que vous voudrez et il nous
envoyait chemin faisant des choses auxquelles vous n'auriez jamais pensé. Du reste
Swann était dans le même régiment; il a dû le connaître.

- Vous voyez souvent M. Swann? demanda Mme Verdurin.

- Mais non, répondit M. de Forcheville, et comme pour se rapprocher plus aisément
d'Odette il désirait être agréable à Swann, voulant saisir cette occasion, pour le flatter,
de parler de ses belles relations, mais d'en parler en homme du monde, sur un ton de
critique cordiale et n'avoir pas l'air de l'en féliciter comme d'un succès inespéré: "N'est-ce
pas Swann? je ne vous vois jamais: D'ailleurs, comment faire pour le voir? Cet animal-là
est tout le temps fourré chez les La Trémoïlle, chez les Laumes, chez tout ça!..."
Imputation d'autant plus fausse d'ailleurs que depuis un an Swann n'allait plus guère que
chez les Verdurin. Mais le seul nom de personnes qu'ils ne connaissaient pas était
accueilli chez eux par un silence réprobateur.. M. Verdurin, craignant, la pénible
impression que ces noms d'"ennuyeux", surtout lancés ainsi sans tact à la face de tous
les fidèles, avaient dû produire sur sa femme, jeta sur elle à la dérobée un regard plein
d'inquiète sollicitude. Il vit alors que dans sa résolution, de ne pas prendre acte, de ne
pas avoir été touchée par la nouvelle qui venait de lui être notifiée, de ne pas seulement



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rester muette, mais d'avoir été sourde comme nous l'affectons, quand un ami fautif
essaye de glisser dans la conversation une excuse que ce serait avoir l'air d'admettre que
de l'avoir écoutée sans protester, ou quand on prononce devant nous le nom défendu
d'un ingrat, Mme Verdurin, pour que son silence n'eût pas l'air d'un consentement, mais
du silence ignorant des choses inanimées, avait soudain dépouillé son visage de toute
vie, de toute motilité; son front bombé n'était plus qu'une belle étude de ronde bosse où
le nom de ces La Trémoïlle chez qui était toujours fourré Swann, n'avait pu pénétrer; son
nez légèrement froncé laissait voir une échancrure qui semblait calquée sur la vie. On
eût dit que sa bouche entr'ouverte allait parler. Ce n'était plus qu'une cire perdue, qu'un
masque de plâtre, qu'une maquette pour un monument, qu'un buste pour le Palais de
l'Industrie devant lequel le public s'arrêterait certainement pour admirer comment le
sculpteur, en exprimant l'imprescriptible dignité des Verdurin opposée à celle des La
Trémoille et des Laumes qu'ils valent certes ainsi que tous les ennuyeux de la terre, était
arrivé à donner une majesté presque papale à la blancheur et à la rigidité de la pierre.
Mais le marbre finit par s'animer et fit entendre qu'il fallait ne pas être dégoûté pour aller
chez ces gens-là, car la femme était toujours ivre et le mari si ignorant qu'il disait collidor
pour corridor.

- On me paierait bien cher que je ne laisserais pas entrer ça chez moi, conclut Mme
Verdurin, en regardant Swann d'un air impérieux. Sans doute elle n'espérait pas qu'il se
soumettrait jusqu'à imiter la sainte simplicité de la tante du pianiste qui venait de
s'écrier:

- Voyez-vous ça? Ce qui m'étonne, c'est qu'ils trouvent encore des personnes qui
consentent à leur causer! il me semble que j'aurais peur: un mauvais coup est si vite
reçu! Comment y a-t-il encore du peuple assez brute pour leur courir après?

Que ne répondait-il du moins comme Forcheville: "Dame, c'est une duchesse; il y a des
gens que ça impressionne encore", ce qui avait permis au moins à Mme Verdurin de
répliquer: "Grand bien leur fasse!." Au lieu de cela, Swann se contenta de rire d'un air
qui signifiait qu'il ne pouvait même pas prendre au sérieux une pareille extravagance. M.
Verdurin, continuant à jeter sur sa femme des regards furtifs, voyait avec tristesse et
comprenait trop bien qu'elle éprouvait la colère d'un grand inquisiteur qui ne parvient pas
à extirper l'hérésie, et pour tâcher d'amener Swann à une rétractation, comme le
courage de ses opinions paraît toujours un calcul et une lâcheté aux yeux de ceux à
l'encontre de qui il s'exerce, M. Verdurin l'interpella:

- Dites donc franchement votre pensée, nous n'irons pas le leur répéter.



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A quoi Swann répondit:

- Mais ce n'est pas du tout par peur de la duchesse (si c'est des La Trémoïlle que vous
parlez). Je vous assure que tout le monde aime aller chez elle. Je ne vous dis pas qu'elle
soit "profonde" (il prononça profonde, comme si ç'avait été un mot ridicule, car son
langage gardait la trace d'habitudes d'esprit qu'une certaine rénovation, marquée par
l'amour, de la musique, lui avait momentanément fait perdre - il exprimait parfois ses
opinions avec chaleur -) mais, très sincèrement, elle est intelligente et son mari est un
véritable lettré . Ce sont des gens charmants.

Si bien que Mme Verdurin, sentant que par ce seul infidèle elle serait empêchée de
réaliser l'unité morale du petit noyau, ne put pas s'empêcher dans sa rage contre cet
obstiné qui ne voyait pas combien ses paroles la faisaient souffrir, de lui crier du fond du
coeur:

- Trouvez-le si vous voulez, mais du moins ne nous le dites pas.

- Tout dépend de ce que vous appelez intelligence, dit Forcheville qui voulait briller à son
tour. Voyons, Swann, qu'entendez-vous par intelligence?

- Voilà! s'écria Odette, voilà les grandes choses dont je lui demande de me parler, mais il
ne veut jamais.

- Mais si... protesta Swann.

- Cette blague! dit Odette.

- Blague à tabac? demanda le docteur.

- Pour vous, reprit Forcheville, l'intelligence, est-ce le bagout du ronde, les personnes qui
savent s'insinuer?

- Finissez votre entremets qu'on puisse enlever votre assiette, dit Mme Verdurin d'un ton
aigre en s'adressant à Saniette, lequel absorbé dans des réflexions, avait cessé de
manger. Et peut-être un peu honteuse du ton qu'elle avait pris: Cela ne fait rien, vous
avez votre temps, mais si je vous le dis, c'est pour les autres, parce que cela empêche
de servir.

- Il y a, dit Brichot en martelant les syllabes, une définition bien curieuse de l'intelligence
dans ce doux anarchiste de Fénelon...

- Écoutez! dit à Forcheville et au docteur Mme Verdurin, il va nous dire la définition de
l'intelligence par Fénelon, c'est intéressant, on n'a pas toujours l'occasion d'apprendre
cela.


                                       209 / 344
Mais Brichot attendait que Swann eût donné la sienne. Celui-ci ne répondit pas et en se
dérobant fit manquer la brillante joute que Mme Verdurin se réjouissait d'offrir à
Forcheville.

- Naturellement, c'est comme avec moi, dit Odette d'un ton boudeur, je ne suis pas
fâchée de voir que je ne suis pas la seule qu'il ne trouve pas à la hauteur.

- Ces de La Trémouaille que Mme Verdurin nous a montrés comme si peu
recommandables, demanda Brichot, en articulant avec force, descendent-ils de ceux que
cette bonne snob de Mme de Sévigné avouait être heureuse de connaître parce que cela
faisait bien pour ses paysans? Il est vrai que la marquise avait une autre raison, et qui
pour elle devait primer celle-là, car gendelettre dans l'âme, elle faisait passer la copie
avant tout. Or, dans le journal qu'elle envoyait régulièrement à sa fille, c'est Mme de La
Trémouaille, bien documentée par ses grandes alliances, qui faisait la politique étrangère.

- Mais non, je ne crois pas que ce soit la même famille, dit à tout hasard Mme Verdurin.

Saniette qui, depuis qu'il avait rendu précipitamment au maître d'hôtel son assiette
encore pleine, s'était replongé dans un silence méditatif, en sortit enfin pour raconter en
riant l'histoire d'un dîner qu'il avait fait avec le duc de La Trémoïlle et d'où il résultait que
celui-ci ne savait pas que George Sand était le pseudonyme d'une femme. Swann qui
avait de la sympathie pour Saniette crut devoir lui donner sur la culture du duc des
détails montrant qu'une telle ignorance de la part de celui-ci était matériellement
impossible; mais tout d'un coup il s'arrêta, il venait de comprendre que Saniette n'avait
pas besoin de ces preuves et savait que l'histoire était fausse pour la raison qu'il venait
de l'inventer il y avait un moment. Cet excellent homme souffrait d'être trouvé si
ennuyeux par les Verdurin; et ayant conscience d'avoir été plus terne encore à ce dîner
que d'habitude, il n'avait voulu le laisser finir sans avoir réussi à amuser. Il capitula si
vite, eut l'air si malheureux de voir manqué l'effet sur lequel il avait compté, et répondit
d'un ton si lâche à Swann pour que celui-ci ne s'acharnât pas à une réfutation désormais
inutile: "C'est bon, c'est bon; en tous cas, même si je me trompe, ce n'est pas un crime,
je pense", que Swann aurait voulu pouvoir dire que l'histoire était vraie et délicieuse. Le
docteur qui les avait écoutés eut l'idée que c'était le cas de dire: Se non è vero, mais il
n'était pas assez sûr des mots et craignit de s'embrouiller.

Après le dîner; Forcheville alla de lui-même vers le docteur.

- Elle n'a pas dû être mal, Mme Verdurin, et puis c'est une femme avec qui on peut
causer, pour moi tout est là. Évidemment elle commence à avoir un peu de bouteille.
Mais Mme de Crécy, voilà une petite femme qui a l'air intelligente, ah! saperlipopette, on


                                        210 / 344
voit tout de suite qu'elle a l'oeil américain, celle-là! Nous parlons de Mme de Crécy, dit-il
à M. Verdurin qui s'approchait, la pipe à la bouche. Je me figure que comme corps de
femme...

- J'aimerais mieux l'avoir dans mon lit que le tonnerre, dit précipitamment Cottard qui
depuis quelques instants attendait en vain que Forcheville reprît haleine pour placer cette
vieille plaisanterie dont il craignait que ne revînt pas l'à-propos si la conversation
changeait de cours, et qu'il débita avec cet excès de spontanéité et d'assurance qui
cherche à masquer la froideur et l'émoi inséparables d'une récitation. Forcheville la
connaissait,, il la comprit et s'en amusa. Quant à M. Verdurin, il ne marchanda pas sa
gaieté, car il avait trouvé depuis peu pour la signifier un symbole autre que celui dont
usait sa femme, mais aussi simple et aussi clair. A peine avait-il commencé à faire le
mouvement de tête et d'épaules de quelqu'un qui s'esclaffe qu'aussitôt il se mettait à
tousser comme si en riant trop fort il avait avalé la fumée de sa pipe. Et la gardant
toujours au coin de sa bouche il prolongeait indéfiniment le simulacre de suffocation et
d'hilarité. Ainsi lui et Mme Verdurin qui, en face, écoutant le peintre qui lui racontait une
histoire, fermait les yeux avant de précipiter son visage dans ses mains, avaient l'air de
deux masques de théâtre, qui figuraient différemment la gaieté.

M. Verdurin avait d'ailleurs fait sagement en ne retirant pas sa pipe de sa bouche, car
Cottard qui avait besoin de s'éloigner un instant fit à mi-voix une plaisanterie qu'il avait
apprise depuis peu et qu'il renouvelait chaque fois qu'il avait à aller au même endroit: "Il
faut que aille entretenir un instant le duc d'Aumale", de sorte que la quinte de M.
Verdurin recommença.

- Voyons, enlève donc ta pipe de ta bouche, tu vois bien que tu vas t'étouffer à te retenir
de rire comme ça, lui dit Mme Verdurin qui venait offrir des liqueurs.

- Quel homme charmant que votre mari, il a de l'esprit comme quatre, déclara
Forcheville à Mme Cottard. Merci madame. Un vieux troupier comme moi, ça ne refuse
jamais la goutte.

- M. de Forcheville trouve Odette charmante, dit M. Verdurin à sa femme.

- Mais justement elle voudrait déjeuner une fois avec vous. Nous allons combiner ça,
mais il ne faut pas que Swann le sache. Vous savez, il met un peu de froid. Ça ne vous
empêchera pas de venir dîner, naturellement, nous espérons vous avoir très souvent.
Avec la belle saison qui vient, nous allons souvent dîner en plein air. Cela ne vous ennuie
pas, les petits dîners au Bois? bien, bien, ce sera très gentil. Est-ce que vous n'allez pas
travailler de votre métier, vous! cria-t-elle au petit pianiste, afin de faire montre, devant


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un nouveau de l'importance de Forcheville, à la fois de son esprit et de son pouvoir
tyrannique sur les fidèles.

- M. de Forcheville était en train de me dire du mal de toi, dit Mme Cottard à son mari
quand il rentra au salon. Et lui, poursuivant l'idée de la noblesse de Forcheville qui
l'occupait depuis le commencement du dîner, lui dit:

- Je soigne en ce moment une baronne, la baronne Putbus; les Putbus étaient aux
Croisades, n'est-ce pas? Ils ont, en Poméranie, un lac qui est grand comme dix fois la
place de la Concorde. Je la soigne pour de l'arthrite sèche, c'est une femme charmante.
Elle connaît du reste Mme Verdurin, je crois.

Ce qui permit à Forcheville, quand il se retrouva, un moment après, seul avec Mme
Cottard, de compléter le jugement favorable qu'il avait porté sur son mari:

- Et puis il est intéressant, on voit qu'il connaît du monde. Dame, ça sait tant de choses,
les médecins!

- Je vais jouer la phrase de la Sonate pour M. Swann, dit le pianiste.

- Ah! bigre! ce n'est pas au moins le "Serpent à Sonates"?

demanda M. de Forcheville pour faire de l'effet.

Mais le docteur Cottard qui n'avait jamais entendu ce calembour, ne le comprit pas et
crut à une erreur de M. de Forcheville. Il s'approcha vivement pour la rectifier:

- Mais non, ce n'est pas serpent à sonates qu'on dit, c'est serpent à sonnettes, dit-il d'un
ton zélé, impatient et triomphal.

Forcheville lui expliqua le calembour. Le docteur rougit.

- Avouez qu'il est drôle, docteur?

- Oh! je le connais depuis si longtemps, répondit Cottard.

Mais ils se turent; sous l'agitation des trémolos de violon qui la protégeaient de leur
tenue frémissante à deux octaves de là - et comme dans un pays de montagne, derrière
l'immobilité apparente et vertigineuse d'une cascade, on aperçoit, deux cents pieds plus
bas, la forme minuscule d'une promeneuse - la petite phrase venait d'apparaître,
lointaine, gracieuse, protégée par le long déferlement du rideau transparent, incessant et
sonore. Et Swann, en son coeur, s'adressa à elle comme à une confidente de son amour,
comme à une amie d'Odette qui devrait bien lui dire de ne pas faire attention à ce
Forcheville.



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- Ah! vous arrivez tard, dit Mme Verdurin à un fidèle qu'elle n'avait invité qu'en "cure-
dents", nous avons eu "un" Brichot incomparable, d'une éloquence! Mais il est parti.
N'est-ce pas, monsieur Swann? Je crois que c'est la première fois que vous vous
rencontriez avec lui, dit-elle pour lui faire remarquer que c'était à elle qu'il devait de le
connaître. N'est-ce pas, il a été délicieux, notre Brichot?

Swann s'inclina poliment.

- Non? il ne vous a pas intéressé? lui demanda sèchement Mme Verdurin.

- Mais si, madame, beaucoup, j'ai été ravi. Il est peut-être un peu péremptoire et un peu
jovial pour mon goût. Je lui voudrais parfois un peu d'hésitations et de douceur, niais on
sent qu'il sait tant de choses et il a l'air d'un bien brave homme.

Tout le monde se retira fort tard. Les premiers mots de Cottard à sa femme furent:

- J'ai rarement vu Mme Verdurin aussi en verve que ce soir.

- Qu'est-ce que c'est exactement que cette Mme Verdurin, un demi-castor? dit
Forcheville au peintre à qui il proposa de revenir avec lui.

Odette le vit s'éloigner avec regret, elle n'osa pas ne pas revenir avec Swann, mais fut de
mauvaise humeur en voiture, et quand il lui demanda s'il devait entrer chez elle, elle lui
dit "Bien entendu" en haussant les épaules avec impatience. Quand tous les invités
furent partis, Mme Verdurin dit à son mari:

- As-tu remarqué comme Swann a ri d'un rire niais quand nous avons parlé de Mme La
Trémoille?

Elle avait remarqué que devant ce nom Swann et Forcheville avaient plusieurs fois
supprimé la particule. Ne doutant pas que ce fût pour montrer qu'ils n'étaient pas
intimidés par les titres, elle souhaitait d'imiter leur fierté, mais n'avait pas bien saisi par
quelle forme grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse façon de parler
l'emportant sur son intransigeance républicaine, elle disait encore les de La Trémoïlle ou
plutôt par une abréviation en usage dans les paroles des chansons de café-concert et les
légendes des caricaturistes et qui dissimulait le de, les d'La Trémoïlle, mais elle se
rattrapait en disant: "Madame La Trémoïlle." "La Duchesse, comme dit Swann", ajouta-t-
elle ironiquement avec un sourire qui prouvait qu'elle ne faisait que citer et ne prenait
pas à son compte une dénomination aussi naïve et ridicule.

- Je te dirai que je l'ai trouvé extrêmement bête.

Et M. Verdurin lui répondit:


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- Il n'est pas franc, c'est un monsieur cauteleux, toujours entre le zist et le zest. Il veut
toujours ménager la chèvre et le chou. Quelle différence avec Forcheville! Voilà au moins
un homme qui vous dit carrément sa façon de penser. Ça vous plaît ou ça ne vous plaît
pas. Ce n'est pas comme l'autre qui n'est jamais ni figue ni raisin. Du reste Odette a l'air
de préférer joliment le Forcheville, et je lui donne raison. Et puis enfin, puisque Swann
veut nous la faire à l'homme du monde, au champion des duchesses, au moins l'autre a
son titre; il est toujours comte de Forcheville, ajouta-t-il d'un air délicat, comme si, au
courant de l'histoire de ce comté, il en soupesait minutieusement la valeur particulière.

- Je te dirai, dit Mme Verdurin, qu'il a cru devoir lancer contre Brichot quelques
insinuations venimeuses et assez ridicules. Naturellement, comme il a vu que Brichot
était aimé dans la maison, c'était une manière de nous atteindre, de bêcher notre dîner.
On sent le bon petit camarade qui vous débinera en sortant.

- Mais je te l'ai dit, répondit M. Verdurin, c'est le raté, le petit individu envieux de tout ce
qui est un peu grand.

En réalité il n'y avait pas un fidèle qui ne fût plus malveillant que Swann; mais tous ils
avaient la précaution d'assaisonner leurs médisances de plaisanteries connues, d'une
petite pointe d'émotion et de Cordialité; tandis que la moindre réserve que se permettait
Swann, dépouillée des formules de convention telles que: "Ce n'est pas du mal que nous
disons" et auxquelles il dédaignait de s'abaisser, paraissait une perfidie. Il y a des
auteurs originaux dont la moindre hardiesse révolte parce qu'ils n'ont pas d'abord flatté
les goûts du public et ne lui ont pas servi les lieux communs auxquels il est habitué; c'est
de la même manière que Swann indignait M. Verdurin. Pour Swann comme pour eux,
c'était la nouveauté de son langage qui faisait croire à la noirceur de ses intentions.

Swann ignorait encore la disgrâce dont il était menacé chez les Verdurin et continuait à
voir leurs ridicules en beau, au travers de son amour.

Il n'avait de rendez-vous avec Odette, au moins le plus souvent, que le soir; mais le jour,
ayant peur de la fatiguer de lui en allant chez elle, il aurait aimé du moins ne pas cesser
d'occuper sa pensée et à tous moments il cherchait à trouver une occasion d'y intervenir,
mais d'une façon agréable pour elle. Si, à la devanture d'un fleuriste ou d'un joaillier, la
vue d'un arbuste ou d'un bijou le charmait, aussitôt il pensait à les envoyer à Odette,
imaginant le plaisir qu'ils lui avaient procuré ressenti par elle, venant accroître la
tendresse qu'elle avait pour lui, et les faisait porter immédiatement rue La Pérouse, pour
ne pas retarder l'instant où, comme elle recevrait quelque chose de lui, il se sentirait en
quelque sorte près d'elle. Il voulait surtout qu'elle les reçût avant de sortir pour que la


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reconnaissance qu'elle éprouverait lui valût un accueil plus tendre quand elle le verrait
chez les Verdurin, ou même, qui sait? si le fournisseur faisait assez diligence, peut-être
une lettre qu'elle lui enverrait avant le dîner ou sa venue à elle en personne chez lui, en
une visite supplémentaire, pour le remercier. Comme jadis quand il expérimentait sur la
nature d'Odette les réactions du dépit, il cherchait par celles de la gratitude à tirer d'elle
des parcelles intimes de sentiment qu'elle ne lui avait pas révélées encore.

Souvent elle avait des embarras d'argent et, pressée par une dette, le priait de lui venir
en aide. Il en était heureux comme de tout ce qui pouvait donner à Odette une grande
idée de l'amour qu'il avait pour elle, ou simplement une grande idée de son influence, de
l'utilité dont il pouvait lui être. Sans doute si on lui avait dit au début: "c'est ta situation
qui lui plaît", et maintenant: "c'est pour ta fortune qu'elle t'aime" il ne l'aurait pas cru, et
n'aurait pas été d'ailleurs très mécontent qu'on se la figurât tenant à lui - qu'on les sentît
unis l'un à l'autre - par quelque chose d'aussi fort que le snobisme ou l'argent. Mais,
même s'il avait pensé que c'était vrai, peut-être n'eût-il pas souffert de découvrir à
l'amour d'Odette pour lui cet était plus durable que l'agrément ou les qualités qu'elle
pouvait lui trouver: l'intérêt, l'intérêt qui empêcherait de venir jamais le jour où elle
aurait pu être tentée de cesser de le voir. Pour l'instant, en la comblant de présents, en
lui rendant des services, il pouvait se reposer sur des avantages extérieurs à sa
personne, à son intelligence, du soin épuisant de lui plaire par lui-même. Et cette volupté
d'être amoureux; de ne vivre que d'amour, de la réalité de laquelle il doutait parfois, le
prix dont en somme il la payait, en dilettante de sensations immatérielles, lui en
augmentait la valeur - comme on voit des gens incertains si le spectacle de la mer et le
bruit de ses vagues sont délicieux, s'en convaincre ainsi que de la rare qualité de leurs
goûts désintéressés, en louant cent francs par jour la chambre d'hôtel qui leur permet de
les goûter.

Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au souvenir du temps où on
lui avait parlé d'Odette comme d'une femme entretenue, et où une fois de plus il
s'amusait à opposer cette personnification étrange: la femme entretenue - chatoyant
amalgame d'éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave
Moreau, de fleurs Vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux - et cette Odette sur le
visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour un malheureux, de
révolte contre une injustice, de gratitude pour un bienfait, qu'il avait vu éprouver
autrefois par sa propre mère, par ses amis, cette Odette dont les propos avaient si
souvent trait aux choses qu'il connaissait le mieux lui-même; à ses collections, à sa
chambre, à son vieux domestique, au banquier chez qui il avait ses titres, il se trouva


                                        215 / 344
que cette dernière image du banquier fui rappela qu'il aurait à y prendre de l'argent. En
effet, si ce mois-ci il venait moins largement à l'aide d'Odette dans ses difficultés
matérielles qu'il n'avait fait le mois dernier, où il lui avait donné cinq mille francs, et s'il
ne lui offrait pas une rivière de diamants qu'elle désirait, il ne renouvellerait pas en elle
cette admiration qu'elle avait pour sa générosité, cette reconnaissance, qui le rendaient
si heureux, et même il risquerait de lui faire croire que son amour pour elle, comme elle
en verrait les manifestations devenir moins grandes, avait diminué. Alors, tout d'un coup,
il se demanda si cela, ce n'était pas précisément l'"entretenir" (comme si, en effet, cette
notion d'entretenir pouvait être extraite d'éléments non pas mystérieux ni pervers, mais
appartenant au fond quotidien et privé de sa vie, tels que ce billet de mille francs,
domestique et familier, déchiré et recollé, que son valet de chambre, après lui avoir payé
les comptes du mois et le terme, avait serré dans le tiroir du vieux bureau où Swann
l'avait repris pour l'envoyer avec quatre autres à Odette) et si on ne pouvait pas
appliquer à Odette, depuis qu'il la connaissait (car il ne soupçonna pas un instant qu'elle
eût jamais pu recevoir d'argent de personne avant lui), ce mot qu'il avait cru si
inconciliable avec elle, de "femme entretenue": Il ne put approfondir cette idée, car un
accès d'une paresse d'esprit qui était chez lui congénitale, intermittente et providentielle,
vint à ce moment éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que,
plus tard, quand on eut installé partout l'éclairage électrique, on put couper l'électricité
dans une maison. Sa pensée tâtonna un instant dans l'obscurité, il retira ses lunettes, en
essuya les verres, se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumière que quand il se
retrouva en présence d'une idée toute différente, à savoir qu'il faudrait tâcher d'envoyer
le mois prochain six ou sept mille francs à Odette au lieu de cinq, à cause de la surprise
et de la joie que cela lui causerait.

Le soir, quand il ne restait pas chez lui à attendre l'heure de retrouver Odette chez les
Verdurin ou plutôt dans un des restaurants d'été qu'ils affectionnaient au Bois et surtout
à Saint-Cloud, il allait dîner dans quelqu'une de ces maisons élégantes dont il était jadis
le convive habituel. Il ne voulait pas perdre contact avec des gens qui - savait-on? -
pourraient peut-être un jour être utiles à Odette et grâce auxquels en attendant il
réussissait souvent à lui être agréable. Puis l'habitude qu'il avait eue longtemps du
monde, du luxe, lui en avait donné en même temps que le dédain, le besoin, de sorte
qu'à partir du moment où les réduits les plus modestes lui étaient apparus exactement
sur le même pied        que les plus princières demeures, ses sens étaient tellement
accoutumés aux secondes qu'il eût éprouvé quelque malaise à se trouver dans les
premiers. Il avait la même considération - à un degré d'identité qu'ils n'auraient pu croire



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- pour des petits bourgeois qui faisaient danser au cinquième étage d'un escalier D,
palier à gauche, que pour la princesse de Parme qui donnait les plus belles fêtes de Paris;
mais il n'avait pas la sensation d'être au bal en se tenant avec les pères dans la chambre
à coucher de la maîtresse de la maison et la vue des lavabos recouverts de serviettes,
des lits, transformés en vestiaires, sur le couvre-pied desquels s'entassaient les
pardessus et les chapeaux, lui donnait la même sensation d'étouffement que peut causer
aujourd'hui à des gens habitués à vingt ans d'électricité l'odeur d'une lampe qui
charbonne ou d'une veilleuse qui file. Le jour où il dînait en ville, il faisait atteler pour
sept heures et demie; il s'habillait tout en songeant à Odette et ainsi il ne se trouvait pas
seul, car la pensée constante d'Odette donnait aux moments où il était loin d'elle le
même charme particulier qu'à ceux où elle était là. Il montait en voiture,, mais il sentait
que cette pensée y avait sauté en même temps et s'installait sur ses genoux comme une
bête aimée qu'on emmène partout et qu'il garderait avec lui à table, à l'insu des
convives. Il la caressait, se réchauffait à elle, et éprouvant une sorte de langueur, se
laissait aller à un léger frémissement qui crispait son cou et son nez, et était nouveau
chez lui, tout en fixant à sa boutonnière le bouquet d'ancolies. Se sentant souffrant et
triste depuis quelque temps, surtout depuis qu'Odette avait présenté Forcheville aux
Verdurin, Swann aurait aimé aller se reposer un peu à la campagne. Mais il n'aurait pas
eu le courage de quitter Paris un seul jour pendant qu'Odette y était. L'air était chaud;
c'étaient les plus beaux jours du printemps. Et il avait beau traverser une ville de pierre
pour se rendre en quelque hôtel clos, ce qui était sans cesse devant ses yeux, c'était un
parc qu'il possédait près de Combray, où, dès quatre heures, avant d'arriver au plant
d'asperges, grâce au vent qui vient des champs de Méséglise, on pouvait goûter sous une
charmille autant de fraîcheur qu'au bord de l'étang cerné de myosotis et de glaïeuls, et
où, quand il dînait, enlacées par son jardinier, couraient autour de la table les groseilles
et les roses.

Après dîner, si le rendez-vous au Bois ou à Saint-Cloud était de bonne heure, il partait si
vile en sortant de table - surtout si la pluie menaçait de tomber et de faire rentrer plus
tôt les "fidèles" - qu'une fois la princesse des Laumes (chez qui on avait dîné tard et que
Swann avait quittée avant qu'on servît le café pour rejoindre les Verdurin dans l'île du
Bois), dit:

- Vraiment, si Swann, avait trente ans de plus et une maladie de la vessie, on
l'excuserait de filer ainsi. Mais tout de même il se moque du monde.

Il se disait que le charme du printemps qu'il ne pouvait pas aller goûter à Combray, il le
trouverait du moins dans l'île des Cygnes ou à Saint-Cloud. Mais comme il ne pouvait


                                      217 / 344
penser qu'à Odette, il ne savait même pas s'il avait senti l'odeur des feuilles, s'il y avait
eu du clair de lune. Il était accueilli par la petite phrase de la sonate jouée dans le jardin
sur le piano du restaurant.

S'il n'y en avait pas là, les Verdurin prenaient une grande peine pour en faire descendre
un d'une chambre ou d'une salle à manger: ce n'est pas que Swann fût rentré en faveur
auprès d'eux, au contraire. Mais l'idée d'organiser un plaisir ingénieux pour quelqu'un,
même pour quelqu'un qu'ils n'aimaient pas, développait chez eux, pendant les moments
nécessaires à ces préparatifs, des sentiments éphémères et occasionnels de sympathie et
de cordialité. Parfois il se disait que c'était un nouveau soir de printemps de plus qui
passait il se contraignait à faire attention aux arbres, au ciel. Mais l'agitation où le
mettait la présence d'Odette, et aussi un léger malaise fébrile qui ne le quittait guère
depuis quelque temps, le privait du calme et du bien-être qui sont le fond indispensable
aux impressions que peut donner la nature.

Un soir où Swann avait accepté de dîner avec les Verdurin, comme pendant le dîner il
venait de dire que le lendemain il avait un banquet d'anciens camarades, Odette lui avait
répondu en pleine table, devant Forcheville, qui était maintenant un des fidèles, devant
le peintre, devant Cottard:

- Oui, je sais que vous avez votre banquet; je ne vous verrai donc que chez moi, mais ne
venez pas trop tard.

Bien que Swann n'eût encore jamais pris bien sérieusement ombrage de l'amitié d'Odette
pour tel ou tel fidèle, il éprouvait une douceur profonde à l'entendre avouer ainsi devant
tous, avec cette tranquille impudeur, leurs rendez-vous quotidiens du soir, la situation
privilégiée qu'il avait chez elle et la préférence pour lui qui y était impliquée. Certes
Swann avait souvent pensé qu'Odette n'était à aucun degré une femme remarquable, et
la suprématie qu'il exerçait sur un être qui lui était si inférieur n'avait rien qui dût lui
paraître si flatteur à voir proclamer à la face des "fidèles", mais depuis qu'il s'était aperçu
qu'à beaucoup d'hommes Odette semblait une femme ravissante et désirable, le charme
qu'avait pour eux son corps avait éveillé en lui un besoin douloureux de la maîtriser
entièrement dans les moindres parties de son coeur. Et il avait commencé d'attacher un
prix inestimable à ces moments passés chez elle le soir, où il l'asseyait sur ses genoux,
lui faisait dire ce qu'elle pensait d'une chose, d'une autre, où il recensait les seuls biens à
la possession desquels il tînt maintenant sur terre. Aussi, après ce dîner,, la prenant à
part, il ne manqua pas de la remercier avec effusion, cherchant à lui enseigner selon les
degrés de la reconnaissance qu'il lui témoignait, l'échelle des plaisirs qu'elle pouvait lui



                                       218 / 344
causer, et dont le suprême était de le garantir, pendant le temps que son amour durerait
et l'y rendrait vulnérable, des atteintes de la jalousie.

Quand il sortit le lendemain du banquet, il pleuvait à verse, il n'avait à sa disposition que
sa victoria; un ami lui proposa de le reconduire chez lui en coupé, et comme Odette, par
le fait qu'elle lui avait demandé de venir, lui avait donné la certitude qu'elle n'attendait
personne, c'est l'esprit tranquille et le coeur content que, plutôt que de partir ainsi dans
la pluie, il serait rentré chez lui se coucher. Mais peut-être, si elle voyait qu'il n'avait pas
l'air de tenir à passer toujours avec elle, sans aucune exception, la fin de la soirée,
négligerait-elle de la lui réserver, justement une fois où il l'aurait particulièrement désiré.

Il arriva chez elle après onze heures, et, comme il s'excusait de n'avoir pu venir plus tôt,
elle se plaignit que ce fût en effet bien tard, l'orage l'avait rendue souffrante, elle se
sentait mal à la tête et le prévint qu'elle ne le garderait pas plus d'une demi-heure, qu'à
minuit elle le renverrait; et, peu après, elle se sentit fatiguée et désira s'endormir.

- Alors, pas de catleyas ce soir? lui dit-il, moi qui espérais un bon petit catleya.

Et d'un air un peu boudeur et nerveux, elle lui répondit:

- Mais non, mon petit, pas de catleyas ce soir, tu vois bien que je suis souffrante!

- Cela t'aurait peut-être fait du bien, mais enfin je n'insiste pas.

Elle le pria d'éteindre la lumière avant de s'en aller, il referma lui-même les rideaux du lit
et partit. Mais, quand il fut rentré chez lui, l'idée lui vint brusquement que peut-être
Odette attendait quelqu'un ce soir, qu'elle avait seulement simulé la fatigue et qu'elle ne
lui avait demandé d'éteindre que pour qu'il crût qu'elle allait s'endormir, qu'aussitôt qu'il
avait été parti, elle l'avait rallumée, et fait entrer celui qui devait passer la nuit auprès
d'elle. Il regarda l'heure. Il y avait à peu près une heure et demie qu'il l'avait quittée, il
ressortit, prit un fiacre et se fit arrêter tout près de chez elle, dans une petite rue
perpendiculaire à celle sur laquelle donnait derrière son hôtel et où il allait quelquefois
frapper à la fenêtre de sa chambre à coucher pour qu'elle vînt lui ouvrir; il descendit de
voiture, tout était désert et noir dans ce quartier, il n'eut que quelques pas à faire à pied
et déboucha presque devant chez elle. Parmi l'obscurité de toutes les fenêtres éteintes
depuis longtemps dans la rue, il en vit une seul d'où débordait - entre les volets qui en
pressaient la pulpe mystérieuse et dorée - la lumière qui remplissait la chambre et qui,
tant d'autres soirs, du plus loin qu'il l'apercevait en arrivant dans la rue le réjouissait et
lui annonçait: "elle est là qui t'attend" et qui maintenant, le torturait en lui disant: "elle
est là avec celui qu'elle attendait". Il voulait savoir qui; il se glissa le long du mur jusqu'à



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la fenêtre, mais entre les larmes obliques des volets il ne pouvait rien voir; il entendait
seulement dans le silence de la nuit le murmure d'une conversation.

Certes, il souffrait de voir cette lumière dans l'atmosphère d'or de laquelle se mouvait
derrière le châssis le couple invisible et détesté, d'entendre ce murmure qui révélait la
présence de celui qui était venu après son départ, la fausseté d'Odette, le bonheur
qu'elle était en train de goûter avec lui.

Et pourtant il était content d'être venu: le tourment qui l'avait forcé de sortir de chez lui
avait perdu de son acuité en perdant de son vague, maintenant que l'autre vie d'Odette,
dont il avait eu, à ce moment-là, le brusque et impuissant soupçon, il la tenait là,
éclairée en plein par la lampe, prisonnière sans le savoir dans cette chambre où, quand il
le voudrait, il entrerait la surprendre et la capturer; ou plutôt il allait frapper aux volets
comme il faisait souvent quand il venait très tard; ainsi du moins, Odette apprendrait
qu'il avait su, qu'il avait vu la lumière et entendu la causerie; et lui, qui, tout à l'heure, se
la représentait comme se riant avec l'autre de ses illusions, maintenant, c'était eux qu'il
voyait, confiants dans leur erreur, trompés en somme par lui qu'ils croyaient bien loin
d'ici et qui, lui, savait déjà qu'il allait frapper aux volets. Et peut-être, ce qu'il ressentait
en ce moment de presque agréable, c'était autre chose aussi que l'apaisement d'un
doute et d'une douleur: un plaisir de l'intelligence. Si, depuis qu'il était amoureux, les
choses avaient repris pour lui un peu de l'intérêt délicieux qu'il leur trouvait autrefois,
mais seulement là où elles étaient éclairées par le souvenir d'Odette, maintenant, c'était
une autre faculté de sa studieuse jeunesse que sa jalousie ranimait, la passion de la
vérité, mais d'une vérité, elle aussi, interposée entre lui et sa maîtresse; ne recevant sa
lumière que d'elle, vérité tout individuelle qui avait pour objet unique; d'un prix infini et
presque d'une beauté désintéressée, les actions d'Odette, ses relations, ses projets, son
passé. A toute autre époque de sa vie, les petits faits et gestes quotidiens d'une
personne avaient toujours paru sans valeur à Swann: si on lui en faisait le commérage, il
le trouvait insignifiant, et, tandis qu'il l'écoutait, ce n'était que sa plus vulgaire attention
qui y était intéressée; c'était pour lui un des moments où il se sentait le plus médiocre.
Mais dans cette étrange période de l'amour, l'individuel prend quelque chose de si
profond que cette curiosité qu'il sentait s'éveiller en lui à l'égard des moindres
occupations d'une femme, c'était celle qu'il avait eue autrefois pour l'Histoire. Et tout ce
dont il aurait eu honte jusqu'ici, espionner devant une fenêtre, qui sait, demain peut-
être, faire parler habilement les indifférents, soudoyer les domestiques, écouter aux
portes, ne lui semblait plus, aussi bien que le déchiffrement des textes, la comparaison




                                        220 / 344
des témoignages et l'interprétation des monuments, que des méthodes d'investigation
scientifique d'une véritable valeur intellectuelle et appropriées à la recherche de la vérité.

Sur le point de frapper les volets, il eut un moment de honte en pensant qu'Odette allait
savoir qu'il avait eu des soupçons, qu'il était revenu, qu'il s'était posté dans la rue. Elle
lui avait dit souvent l'horreur qu'elle avait des jaloux, des amants qui espionnent. Ce qu'il
allait faire était bien maladroit, et elle allait le détester désormais, tandis qu'en ce
moment encore, tant qu'il n'avait pas frappé, peut-être, même en le trompant, l'aimait-
elle. Que de bonheurs possibles dont on sacrifie ainsi la réalisation à l'impatience d'un
plaisir immédiat! Mais le désir de connaître la vérité était plus fort et lui sembla plus
noble. Il savait que la réalité de circonstances qu'il eût donné sa vie pour restituer
exactement, était lisible derrière cette fenêtre striée de lumière comme sous la
couverture enluminée d'or d'un de ces manuscrits précieux à la richesse artistique elle-
même desquels le savant qui les consulte ne peut rester indifférent Il éprouvait une
volupté à connaître la vérité qui le passionnait dans cet exemplaire unique, éphémère et
précieux, d'une matière translucide, si chaude et si belle. Et puis l'avantage qu'il se
sentait - qu'il avait tant besoin de se sentir - sur eux, était peut-être moins de savoir,
que de pouvoir leur montrer qu'il savait. Il se haussa sur la pointe des pieds. Il frappa.
On n'avait pas entendu, il refrappa plus fort, la conversation s'arrêta. Une voix d'homme
dont il chercha à distinguer auquel de ceux des amis d'Odette qu'il connaissait elle
pouvait appartenir, demanda:

- Qui est là?

Il n'était pas sûr de la reconnaître. Il frappa encore une fois. On ouvrit la fenêtre, puis les
volets. Maintenant, il n'y avait plus moyen de reculer et, puisqu'elle allait tout savoir,
pour ne pas avoir l'air trop malheureux, trop jaloux et curieux, il se contenta de crier
d'un air négligent et gai:

- Ne vous dérangez pas, je passais par là, j'ai vu de la lumière, j'ai voulu savoir si vous
n'étiez plus souffrante.

Il regarda. Devant lui, deux vieux messieurs étaient à la fenêtre, l'un tenant une lampe,
et alors, il vit la chambre, une chambre inconnue. Ayant l'habitude, quand il venait chez
Odette très tard, de reconnaître sa fenêtre à ce que c'était la seule éclairée entre les
fenêtres toutes pareilles, il s'était trompé et avait frappé à la fenêtre suivante qui
appartenait à la maison voisine. Il s'éloigna en s'excusant et rentra chez lui, heureux que
la satisfaction de sa curiosité eût laissé leur amour intact et qu'après avoir simulé depuis
si longtemps vis-à-vis d'Odette une sorte d'indifférence, il ne lui eût pas donné, par sa


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jalousie, cette preuve qu'il l'aimait trop, qui, entre deux amants, dispense, à tout jamais,
d'aimer assez, celui qui la reçoit. Il ne lui parla pas de cette mésaventure, lui-même n'y
songeait plus. Mais par moments un mouvement de sa pensée venait en rencontrer le
souvenir qu'elle n'avait pas aperçu, le heurtait, l'enfonçait plus avant et Swann avait
ressenti une douleur brusque et profonde. Comme si ç'avait été une douleur physique,
les pensées de Swann ne pouvaient pas l'amoindrir; mais du moins la douleur physique,
parce qu'elle est indépendante de la pensée, la pensée peut s'arrêter sur elle, constater
qu'elle a diminué, qu'elle a momentanément cessé. Mais cette douleur-là, la pensée, rien
qu'en se la rappelant, la recréait. Vouloir n'y pas penser, c'était y penser encore, en
souffrir encore. Et quand, causant avec des amis, il oubliait son mal, tout d'un coup un
mot qu'on lui disait le faisait changer de visage, comme un blessé dont un maladroit
vient de toucher sans précaution le membre douloureux. Quand il quittait Odette, il était
heureux, il se sentait calme, il se rappelait les sourires qu'elle avait eus, railleurs en
parlant de tel ou tel autre, et tendres pour lui la lourdeur de sa tête qu'elle avait
détachée de son axe pour l'incliner, la laisser tomber, presque malgré elle, sur ses
lèvres, comme elle avait fait la première fois en voiture, les regards mourants qu'elle lui
avait jetés pendant qu'elle était dans ses bras, tout en contractant frileusement contre
l'épaule sa tête inclinée.

Mais aussitôt sa jalousie, comme si elle était l'ombre de son amour, se complétait du
double de ce nouveau sourire qu'elle lui avait adressé le soir même - et qui, inverse
maintenant, raillait Swann et se chargeait d'amour pour un autre, - de cette inclinaison
de sa tête mais renversée vers d'autres lèvres; et, données à un autre, de toutes les
marques de tendresse qu'elle avait eues pour lui. Et tous les souvenirs voluptueux qu'il
emportait de chez elle étaient comme autant d'esquisses, de "projets" pareils à ceux que
vous soumet un décorateur, et qui permettaient à Swann de se faire une idée des
attitudes ardentes ou pâmées qu'elle pouvait avoir avec d'autres. De sorte qu'il en
arrivait à regretter chaque plaisir qu'il goûtait prés d'elle, chaque caresse inventée et
dont il avait eu l'imprudence de lui signaler la douceur, chaque grâce qu'il lui découvrait,
car il savait qu'un instant après, elles allaient enrichir d'instruments nouveaux son
supplice.

Celui-ci était rendu plus cruel encore quand revenait à Swann le souvenir d'un bref
regard qu'il avait surpris, il y avait quelques jours, et pour la première fois, dans les yeux
d'Odette. C'était après dîner, chez les Verdurin. Soit que Forcheville sentant que
Saniette, son beau-frère, n'était pas en faveur chez eux, eût voulu le prendre comme
tête de Turc et briller devant eux à ses dépens, soit qu'il eût été irrité par un mot


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maladroit que celui-ci venait de lui dire, et qui, d'ailleurs, passa inaperçu pour les
assistants qui ne savaient pas quelle allusion désobligeante il pouvait renfermer, bien
contre le gré de celui qui le prononçait sans malice aucune, soit enfin qu'il cherchât
depuis quelque temps une occasion de faire sortir de la maison quelqu'un qui le
connaissait trop bien et qu'il savait trop délicat pour qu'il ne se sentît pas gêné à certains
moments rien que de sa présence, Forcheville répondit à ce propos maladroit de Saniette
avec une telle grossièreté, se mettant à l'insulter, s'enhardissant, au fur et à mesure qu'il
vociférait, de l'effroi, de la douleur, des supplications de l'autre, que le malheureux,
après avoir demandé à Mme Verdurin s'il devait rester, et n'ayant pas reçu de réponse,
s'était retiré en balbutiant, les larmes aux yeux. Odette avait assisté impassible à cette
scène, mais quand la porte se fut refermée sur Saniette, faisant descendre en quelque
sorte de plusieurs crans l'expression habituelle de son visage, pour pouvoir se trouver,
dans la bassesse, de plain-pied avec Forcheville, elle avait brillante ses prunelles d'un
sourire sournois de félicitations pour l'audace qu'il avait eue, d'ironie pour celui qui en
avait été victime; elle lui avait jeté un regard de complicité dans le mal, qui voulait si
bien dire: "Voilà une exécution, ou je ne m'y connais pas. Avez-vous vu son air penaud?
il en pleurait", que Forcheville, quand ses yeux rencontrèrent ce regard, dégrisé soudain
de la colère ou de la simulation de colère dont il était encore chaud, sourit, et répondit:

- Il n'avait qu'à être aimable, il serait encore ici, une bonne correction peut être utile à
tout âge.

Un jour que Swann était sorti au milieu de l'après-midi pour faire une visite, n'ayant pas
trouvé la personne qu'il voulait rencontrer, il eut l'idée d'entrer chez Odette à cette heure
où il n'allait jamais chez elle, mais où il savait qu'elle était toujours à la maison à faire sa
sieste ou à écrire des lettres avant l'heure du thé, et où il aurait plaisir à la voir un peu
sans la déranger. Le concierge lui dit qu'il croyait qu'elle était là; il sonna, crut entendre
du bruit, entendre marcher, mais on n'ouvrit pas. Anxieux, irrité, il alla dans la petite rue
où donnait l'autre face de l'hôtel, se mit devant la fenêtre de la chambre d'Odette; les
rideaux l'empêchaient de rien voir, il frappa avec force aux carreaux, appela; personne
n'ouvrit. Il vit que des voisins le regardaient. Il partit, pensant qu'après tout, il s'était
peut-être trompé en croyant entendre des pas; mais il en resta si préoccupé qu'il ne
pouvait penser à autre chose. Une heure après, il revint. Il la trouva; elle lui dit qu'elle
était chez elle tantôt quand il avait sonné, mais dormait; la sonnette l'avait éveillée, elle
avait deviné que c'était Swann, elle avait couru après lui, mais il était déjà parti. Elle
avait, bien entendu frapper aux carreaux. Swann reconnut tout de suite. dans ce dire, un
de ces fragments d'un fait exact que les menteurs pris de court se consolent de faire


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entrer dans la composition du fait faux qu'ils inventent, croyant y faire sa part et y
dérober sa ressemblance à la Vérité. Certes quand Odette venait de faire quelque chose
qu'elle ne voulait pas révéler, elle le cachait bien au fond d'elle-même. Mais dès qu'elle
se trouvait en présence de celui à qui elle voulait mentir, un trouble la prenait, toutes ses
idées s'effondraient, ses facultés d'invention et de raisonnement étaient paralysées, elle
ne trouvait plus dans sa tête que le vide, il fallait pourtant dire quelque chose et elle
rencontrait à sa portée précisément la chose qu'elle avait voulu dissimuler et qui étant
vraie, était seule restée là. Elle en détachait un petit morceau, sans importance par lui-
même, se disant qu'après tout c'était mieux ainsi puisque c'était un détail vérifiable qui
n'offrait pas les mêmes dangers qu'un détail faux. "Ça du moins, c'est vrai, se disait-elle,
c'est toujours autant de gagné, il peut s'informer, il reconnaîtra que c'est vrai, ce n'est
toujours pas ça qui me trahira." Elle se trompait, c'était cela qui la trahissait, elle ne se
rendait pas compte que ce détail vrai avait des angles qui ne pouvaient s'emboîter que
dans les détails contigus du fait vrai dont elle l'avait arbitrairement détaché et qui, quels
que fussent les détails inventés entre lesquels elle le placerait, révéleraient toujours par
la matière excédente et les vides non remplis, que ce n'était pas d'entre ceux-là qu'il
venait. "Elle avoue qu'elle m'avait entendu sonner, puis frapper, et qu'elle avait cru que
c'était moi, qu'elle avait envie de me voir, se disait Swann. Mais cela ne s'arrange pas
avec le fait qu'elle n'ait pas fait ouvrir."

Mais il ne lui fit pas remarquer cette contradiction, car il pensait que, livrée à elle-même,
Odette produirait peut-être quelque mensonge qui serait un faible indice de la vérité; elle
parlait; il ne l'interrompait pas, il recueillait avec une piété avide et douloureuse ces mots
qu'elle lui disait et qu'il sentait (justement, parce qu'elle la cachait derrière eux tout en
lui parlant) garder vaguement, comme le voile sacré, l'empreinte, dessiner l'incertain
modelé, de cette réalité infiniment précieuse et hélas introuvable: - ce qu'elle faisait
tantôt à trois heures, quand il était venu - de laquelle il ne posséderait jamais que ces
mensonges, illisibles et divins vestiges, et qui n'existait plus que dans le souvenir
recéleur de cet être qui la contemplait sans savoir l'apprécier, mais ne la lui livrerait pas.
Certes il se doutait bien par moments qu'en elles-mêmes les actions quotidiennes
d'Odette n'étaient pas passionnément intéressantes et que les relations qu'elle pouvait
avoir avec d'autres hommes n'exhalaient pas naturellement, d'une façon universelle et
pour tout être pensant, une tristesse morbide, capable de donner la fièvre du suicide. Il
se rendait compte alors que cet intérêt, cette tristesse n'existaient qu'en lui comme une
maladie, et que quand celle-ci serait guérie, les actes d'Odette, les baisers qu'elle aurait
pu donner redeviendraient inoffensifs comme ceux de tant d'autres femmes. Mais que la



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curiosité douloureuse que Swann y portait maintenant n'eût sa cause qu'en lui, n'était
pas pour lui faire trouver déraisonnable de considérer cette curiosité comme importante
et de mettre tout en oeuvre pour lui donner satisfaction. C'est que Swann arrivait à un
âge dont la philosophie - favorisée par celle de l'époque, par celle aussi du milieu où
Swann avait beaucoup vécu, de cette coterie de la princesse des Laumes où il était
convenu qu'on est intelligent dans la mesure où on douté de tout et où on ne trouvait de
réel et d'incontestable que les goûts de chacun - n'est déjà plus celle de la jeunesse,
mais une philosophie positive, presque médicale, d'hommes qui au lieu d'extérioriser les
objets de leurs aspirations, essayent de dégager de leurs années déjà écoulées un résidu
fixe d'habitudes, de passions qu'ils puissent considérer en eux comme caractéristiques et
permanentes et auxquelles, délibérément, ils veilleront d'abord que le genre d'existence
qu'ils adoptent puisse donner satisfaction. Swann trouvait sage de faire dans sa vie la
part de la souffrance qu'il éprouvait à ignorer ce qu'avait fait Odette, aussi bien que la
part de la recrudescence qu'un climat humide causait à son eczéma; de prévoir dans son
budget une disponibilité importante pour obtenir sur l'emploi des journées d'Odette des
renseignements sans lesquels il se sentirait malheureux, aussi bien qu'il en réservait pour
d'autres goûts dont il savait qu'il pouvait attendre du plaisir, au moins avant qu'il fût
amoureux, comme celui des collections et de la bonne cuisine:

Quand il voulut dire adieu à Odette pour rentrer, elle lui demanda de rester encore et le
retint même vivement, en lui prenant le bras, au moment où il allait ouvrir la porte pour
sortir. Mais il n'y prit pas garde, car, dans la multitude des gestes, des propos, des petits
incidents qui remplissent une conversation, il est inévitable que nous passions, sans y
rien remarquer qui éveille notre attention, près de ceux qui cachent une vérité que nos
soupçons cherchent au hasard, et que nous nous arrêtions au contraire à ceux sous
lesquels il n'y a rien. Elle lui redisait tout le temps: "Quel malheur que toi, qui ne viens
jamais l'après-midi, pour une fois que cela t'arrive, je ne t'aie pas vu." Il savait bien
qu'elle n'était pas assez amoureuse de lui pour avoir un regret si vif d'avoir manqué sa
visite, mais comme elle était bonne, désireuse de lui faire plaisir, et souvent triste quand
elle l'avait contrarié, il trouva tout naturel qu'elle le fût cette fois de l'avoir privé de ce
plaisir de passer une heure ensemble qui était très grand, non pour elle, mais pour lui.
C'était pourtant une chose assez peu importante pour que l'air douloureux qu'elle
continuait d'avoir finît par l'étonner. Elle rappelait ainsi plus encore qu'il ne le trouvait
d'habitude, les figures de femmes du peintre de la Primavera. Elle avait en ce moment
leur visage abattu et navré qui semble succomber sous le poids d'une douleur trop lourde
pour elles, simplement quand elles laissent l'enfant Jésus jouer avec une grenade ou



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regardent Moïse verser de l'eau dans une auge. Il lui avait déjà vu une fois une telle
tristesse, mais ne savait plus quand. Et tout d'un coup, il se rappela: c'était quand
Odette avait menti en parlant à Mme Verdurin le lendemain de ce dîner où elle n'était pas
venue sous prétexte qu'elle était malade et en réalité pour rester avec Swann. Certes,
eût-elle été la plus scrupuleuse des femmes qu'elle n'aurait pu avoir de remords d'un
mensonge aussi innocent. Mais ceux que faisait couramment Odette l'étaient moins et
servaient à empêcher, des découvertes qui auraient pu lui créer avec les uns ou avec les
autres, de terribles difficultés. Aussi quand elle mentait, prise de peur, se sentant peu
armée pour se défendre, incertaine du succès, elle avait envie de pleurer, par fatigue,
comme certains enfants qui n'ont pas dormi. Puis elle savait que son mensonge lésait
d'ordinaire gravement l'homme à qui elle le faisait et à la merci duquel elle allait peut-
être tomber si elle mentait mal.

Alors elle se sentait à la fois humble et coupable devant lui. Et quand elle avait à faire un
mensonge insignifiant et mondain, par association de sensations et de souvenirs, elle
éprouvait le malaise d'un surmenage et le regret d'une méchanceté.

Quel mensonge déprimant était-elle en train de faire à Swann pour qu'elle eût ce regard
douloureux, cette voix plaintive qui semblaient fléchir sous l'effort qu'elle s'imposait, et
demander grâce? Il eut l'idée que ce n'était pas seulement la vérité sur l'incident de
l'après-midi qu'elle s'efforçait de lui cacher, mais quelque chose de plus actuel, peut-être
de non encore survenu et de tout prochain, et qui pourrait l'éclairer sur cette vérité. A ce
moment; il entendit un coup de sonnette. Odette ne cessa plus de parler, mais ses
paroles n'étaient qu'un gémissement: son regret de ne pas avoir vu Swann dans l'après-
midi, de ne pas lui avoir ouvert, était devenu un véritable désespoir.

On entendit la porte d'entrée se refermer et le bruit d'une voiture; comme si repartait
une personne - celle probablement que Swann ne devait pas rencontrer - à qui on avait
dit qu'Odette était sortie. Alors en songeant que rien qu'en venant à une heure où il n'en
avait pas l'habitude, il s'était trouvé déranger tant de choses qu'elle ne voulait pas qu'il
sût, il éprouva un sentiment de découragement, presque de détresses Mais comme il
aimait Odette, comme il avait l'habitude de tourner vers elle toutes ses pensées; la pitié
qu'il eût pu s'inspirer à lui-même ce fut pour elle qu'il la ressentit, et il murmura: "Pauvre
chérie!" Quand il la quitta, elle prit plusieurs lettres qu'elle avait sur sa table et lui
demanda s'il ne pourrait pas les mettre à la poste. Il les emporta et une fois rentré,
s'aperçut qu'il avait gardé les lettres sur lui. Il retourna jusqu'à la poste, les tira de sa
poche et avant de les jeter dans la boîte regarda les adresses. Elles étaient toutes pour
des fournisseurs, sauf une pour Forcheville. Il la tenait dans sa main. Il se disait: "Si je


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voyais ce qu'il y a dedans, je saurais comment elle l'appelle, comment elle lui parle, s'il y
a quelque chose entre eux. Peut-être même qu'en ne la regardant pas, je commets une
indélicatesse à l'égard d'Odette, car c'est la seule manière de me délivrer d'un soupçon
peut-être calomnieux pour elle, destiné en tous cas à la faire souffrir et que rien ne
pourrait plus détruire, une fois la lettre partie."

Il rentra chez lui en quittant la poste, mais il avait gardé sur lui cette dernière lettre. Il
alluma une bougie et en approcha l'enveloppe qu'il n'avait pas osé ouvrir. D'abord il ne
put rien lire, mais l'enveloppe était mince, et en la faisant adhérer à la carte dure qui y
était incluse, il put à travers sa transparence lire les derniers mots. C'était une formule
finale très froide. Si, au lieu que ce fût lui qui regardât une lettre adressée à Forcheville,
c'eût été Forcheville qui eût lu une lettre adressée à Swann, il aurait pu voir des mots
autrement tendres! Il maintint immobile la carte qui dansait dans l'enveloppe plus grande
qu'elle, puis, la faisant glisser avec le pouce, en amena successivement les différentes
lignes sous la partie de l'enveloppe qui n'était pas doublée, la seule à travers laquelle on
pouvait lire.

Malgré cela il ne distinguait pas bien. D'ailleurs cela ne faisait rien car il en avait assez vu
pour se rendre compte qu'il s'agissait d'un petit événement sans importance et qui ne
touchait nullement à des relations amoureuses; c'était quelque chose qui se rapportait à
un oncle d'Odette. Swann avait bien lu au commencement de la ligne: "J'ai eu raison",
mais ne comprenait pas ce qu'Odette avait eu raison de faire, quand soudain, un mot
qu'il n'avait pas pu déchiffrer d'abord, apparut et éclaira le sens de la phrase tout
entière: "J'ai eu raison d'ouvrir, c'était mon oncle." D'ouvrir! alors Forcheville était là
tantôt quand Swann avait sonné et elle l'avait fait partir, d'où le bruit qu'il avait entendu.

Alors il lut toute la lettre; à la fin elle s'excusait d'avoir agi aussi sans façon avec lui et lui
disait qu'il avait oublié ses cigarettes chez elle, la même phrase qu'elle avait écrite à
Swann une des premières fois qu'il était venu. Mais pour Swann elle avait ajouté:
"puissiez-vous y avoir laissé votre coeur, je ne vous aurais pas laissé le reprendre". Pour
Forcheville rien de tel: aucune allusion qui pût faire supposer une intrigue entre eux. A
vrai dire d'ailleurs, Forcheville était en tout ceci plus trompé que lui puisque Odette lui
écrivait pour lui faire croire que le visiteur était son oncle. En somme, c'était lui, Swann,
l'homme à qui elle attachait de l'importance et pour qui elle avait congédié l'autre. Et
pourtant, s'il n'y avait rien entre Odette et Forcheville, pourquoi n'avoir pas ouvert tout
de suite, pourquoi avoir dit,: "J'ai bien fait d'ouvrir, c'était mon oncle" si elle ne faisait
rien de mal à ce moment-là, comment Forcheville pourrait-il même s'expliquer qu'elle eût
pu ne pas ouvrir? Swann restait là, désolé, confus et pourtant heureux, devant cette


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enveloppe qu'Odette lui avait remise sans crainte, tant était absolue la confiance qu'elle
avait en sa délicatesse, mais à travers le vitrage transparent de Laquelle se dévoilait à
lui, avec le secret d'un incident qu'il n'aurait jamais cru possible de connaître, un peu de
la vie d'Odette, comme dans une étroite section lumineuse pratiquée à même l'inconnu.
Puis sa jalousie s'en réjouissait, comme si cette jalousie eût eu une vitalité indépendante,
égoïste, vorace de tout ce qui la nourrissait, fût-ce aux dépens de lui-même. Maintenant
elle avait un aliment et Swann allait pouvoir commencer à s'inquiéter chaque jour des
visites qu'Odette avait reçues vers cinq heures, à chercher à apprendre où se trouvait
Forcheville à cette heure-là. Car la tendresse de Swann continuait à garder le même
caractère que lui avait imprimé dès le début à la fois l'ignorance où il était de l'emploi
des journées d'Odette et la paresse cérébrale qui l'empêchait de suppléer à l'ignorance
par l'imagination. Il ne fut pas jaloux d'abord de toute la vie d'Odette, mais des seuls
moments où une circonstance, peut-être mal interprétée, l'avait amené à supposer
qu'Odette avait pu le tromper. Sa jalousie, comme une pieuvre qui jette une première,
puis une seconde, puis une troisième amarre, s'attacha solidement à ce moment de cinq
heures du soir, puis à un autre, puis à un autre encore. Mais Swann ne savait pas
inventer ses souffrances. Elles n'étaient que le souvenir, la perpétuation d'une souffrance
qui lui était venue du dehors.

Mais là tout lui en apportait. Il voulut éloigner Odette de Forcheville, l'emmener quelques
jours dans le Midi. Mais il croyait qu'elle était désirée par tous les hommes qui se
trouvaient dans l'hôtel et qu'elle-même les désirait. Aussi lui qui jadis en voyage
recherchait les gens nouveaux, les assemblées nombreuses, on le voyait sauvage, fuyant
la société des hommes comme si elle l'eût cruellement blessé. Et comment n'aurait-il pas
été misanthrope quand dans tout homme il voyait un amant possible pour Odette? Et
ainsi sa jalousie, plus encore que n'avait fait le goût voluptueux et riant qu'il avait eu
d'abord pour Odette, altérait le caractère de Swann et changeait du tout au tout, aux
yeux des autres, l'aspect même des signes extérieurs par lesquels ce caractère se
manifestait.

Un mois après le jour où il avait lu la lettre adressée par Odette à Forcheville, Swann alla
à un dîner que les Verdurin donnaient au Bois. Au moment où on se préparait à partir, il
remarqua des conciliabules entre Mme Verdurin et plusieurs des invités et crut
comprendre qu'on rappelait au pianiste de venir le lendemain à une partie à Chatou; or,
lui, Swann, n'y était pas invité.

Les Verdurin n'avaient parlé qu'à demi-voix et en termes vagues, mais le peintre, distrait
sans doute, s'écria:


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- Il ne faudra aucune lumière et qu'il joue la sonate Clair de lune dans l'obscurité pour
mieux voir s'éclairer les choses.

Mme Verdurin, voyant que Swann était à deux pas, prit cette expression où le désir de
faire taire celui qui parle et de garder un air innocent aux yeux de celui qui entend, se
neutralise en une nullité intense du regard, où l'immobile signe d'intelligence du complice
se dissimule sous les sourires de l'ingénu et qui enfin, commune à tous ceux qui
s'aperçoivent d'une gaffe, la révèle instantanément sinon à ceux qui la font, du moins à
celui qui en est l'objet. Odette eut soudain l'air d'une désespérée qui renonce à lutter
contre les difficultés écrasantes de la vie, et Swann comptait anxieusement les minutes
qui le séparaient du moment où, après avoir quitté ce restaurant, pendant le retour avec
elle, il allait pouvoir lui demander des explications, obtenir qu'elle n'allât pas le
lendemain à Chatou ou qu'elle l'y fît inviter, et apaiser dans ses bras l'angoisse qu'il
ressentait. Enfin on demanda les voitures. Mme Verdurin dit à Swann:

- Alors, adieu, à bientôt, n'est-ce pas? tâchant par l'amabilité du regard et la contrainte
du sourire de l'empêcher de penser qu'elle ne lui disait pas, comme elle eût toujours fait
jusqu'ici: "A demain à Chatou, à après-demain chez moi."

M. et Mme Verdurin firent monter avec eux Forcheville, la voiture de Swann s'était
rangée derrière la leur dont il attendait le départ pour faire monter Odette dans la
sienne.

- Odette, nous vous ramenons, dit Mme Verdurin, nous avons une petite place pour vous
à côté de M. de Forcheville.

- Oui, Madame, répondit Odette.

- Comment, mais je croyais que je vous reconduisais, s'écria Swann, disant sans
dissimulation les mots nécessaires, car la portière était ouverte, les secondes étaient
comptées, et il ne pouvait rentrer sans elle dans l'état où il était.

- Mais Mme Verdurin m'a demandé...

- Voyons, vous pouvez bien revenir seul, nous vous l'avons laissée assez de fois, dit Mme
Verdurin.

- Mais c'est que j'avais une chose importante à dire à Madame.

- Eh bien! vous la lui écrirez...

- Adieu, lui dit Odette en lui tendant la main. Il essaya de sourire, mais il avait l'air
atterré.


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- As-tu vu les façons que Swann se permet maintenant avec nous? dit Mme Verdurin à
son mari quand ils furent rentrés. J'ai cru qu'il allait me manger, parce que nous
ramenions Odette. C'est d'une inconvenance, vraiment! Alors, qu'il dise tout de suite que
nous tenons une maison de rendez-vous! Je ne comprends pas qu'Odette supporte des
manières pareilles. Il a absolument l'air de dire: vous m'appartenez. Je dirai ma manière
de penser à Odette, j'espère qu'elle comprendra.

Et elle ajouta encore un instant après, avec colère:

- Non, mais voyez-vous, cette sale bête! employant sans s'en rendre compte, et peut-
être en obéissant au même besoin obscur de se justifier - comme Françoise à Combray
quand le poulet ne voulait pas mourir. - les mots qu'arrachent les derniers sursauts d'un
animal inoffensif qui agonise, au paysan qui est en train de l'écraser.

Et quand la voiture de Mme Verdurin fut partie et que celle de Swann s'avança, son
cocher le regardant lui demanda s'il n'était pas malade ou s'il n'était pas arrivé de
malheur.

Swann le renvoya, il voulait marcher et ce fut à pied, par le Bois, qu'il rentra. Il parlait
seul, à haute voix, et sur le même ton un peu factice qu'il avait pris jusqu'ici quand il
détaillait les charmes du petit noyau et exaltait la magnanimité des Verdurin. Mais de
même que les propos, les sourires; les baisers d'Odette lui devenaient aussi odieux qu'il
les avait trouvés doux, s'ils étaient adressés à d'autres que lui, de même, le salon des
Verdurin, qui tout à l'heure encore lui semblait amusant, respirant un goût vrai pour l'art
et même une sorte de noblesse morale, maintenant que c'était un autre que lui
qu'Odette allait y rencontrer, y aimer librement, lui exhibait ses ridicules, sa sottise, son
ignominie.

Il se représentait avec dégoût la soirée du lendemain à Chatou. "D'abord cette idée
d'aller à Chatou! Comme des merciers qui viennent de fermer leur boutique! Vraiment
ces gens sont sublimes de bourgeoisisme, ils ne doivent pas exister réellement, ils
doivent sortir du théâtre de Labiche!"

Il y aurait là les Cottard, peut-être Brichot. "Est-ce assez grotesque cette vie de petites
gens qui vivent les uns sur les autres, qui se croiraient perdus, ma parole, s'ils ne se
retrouvaient pas tous demain à Chatou!" Hélas! il y aurait aussi le peintre, le peintre qui
aimait "à faire des mariages", qui inviterait Forcheville à venir avec Odette à son atelier.
Il voyait Odette avec une toilette trop habillée pour cette partie de campagne, "car elle
est si vulgaire et surtout, la pauvre petite, elle est tellement bête!!!".




                                         230 / 344
Il entendait les plaisanteries que ferait Mme Verdurin après dîner, les plaisanteries qui,
quel que fût l'ennuyeux qu'elles eussent pour cible, l'avaient toujours amusé parce qu'il
voyait Odette en rire, en rire avec lui, presque en lui. Maintenant il sentait que c'était
peut-être de lui qu'on allait faire rire Odette. "Quelle gaieté fétide! disait-il en donnant à
sa bouche une expression de dégoût si forte qu'il avait lui-même la sensation musculaire
de sa grimace jusque dans son cou révulsé contre le col de sa chemise. Et comment une
créature dont le visage est-fait à l'image de Dieu peut-elle trouver matière à rire dans
ces plaisanteries nauséabondes? Toute narine un peu délicate se détournerait avec
horreur pour ne pas se laisser offusquer par de tels relents. C'est vraiment incroyable de
penser qu'un être humain peut ne pas comprendre qu'en se permettant un sourire à
l'égard d'un semblable qui lui a tendu loyalement la main, il se dégrade jusqu'à une
fange d'où il ne sera plus possible à la meilleure volonté du monde de jamais le relever.
J'habite à trop de milliers de mètres d'altitude au-dessus des bas-fonds où clapotent et
clabaudent de tels sales papotages, pour que je puisse être éclaboussé par les
plaisanteries d'une Verdurin, cria-t-il en relevant la tête, en redressant fièrement son
corps en arrière. Dieu m'est témoin que j'ai sincèrement voulu tirer Odette de là, et
l'élever dans une atmosphère plus noble et plus pure. Mais la patience humaine a des
bornes, et la mienne est à bout", se dit-il, comme si cette mission d'arracher Odette à
une atmosphère de sarcasmes datait de plus longtemps que de quelques minutes, et
comme s'il ne se l'était pas donnée seulement depuis qu'il pensait que ces sarcasmes
l'avaient peut-être lui-même pour objet et tentaient de détacher Odette de lui.

Il voyait le pianiste prêt à jouer la sonate Clair de lune et les mines de Mme Verdurin
s'effrayant du mal que la musique de Beethoven allait faire à ses nerfs: "Idiote,
menteuse! s'écria-t-il, et ça croit aimer l'Art!" Elle dirait à Odette, après lui avoir insinué
adroitement quelques mots louangeurs pour Forcheville, comme elle avait fait si souvent
pour lui: "Vous allez faire une petite place à côté de vous à M. de Forcheville." "Dans
l'obscurité! maquerelle, entremetteuse!". "Entremetteuse" c'était le nom qu'il donnait
aussi à la musique qui les convierait à se taire, à rêver ensemble, à se regarder, à se
prendre la main. Il trouvait du bon à la sévérité contre les arts, de Platon, de Bossuet, et
de la vieille éducation française.

En somme la vie qu'on menait chez les Verdurin et qu'il avait appelée si souvent "la vraie
vie" lui semblait la pire de toutes, et leur petit noyau le dernier des milieux. "C'est
vraiment; disait-il, ce qu'il y a de plus bas dans l'échelle sociale, le dernier cercle de
Dante. Nul doute que le texte auguste ne se réfère aux Verdurin! Au fond, comme les
gens du monde dont on peut Médire, mais, qui tout de même sont autre chose que ces


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bandes de voyous, montrent leur profonde sagesse en refusant de les connaître, d'y salir
même le bout de leurs doigts! Quelle divination dans ce Noli me tangere du faubourg
Saint-Germain!" Il avait quitté depuis bien longtemps les allées du Bois, il était presque
arrivé chez lui, que pas encore dégrisé de sa douleur et de la verve d'insincérité dont les
intonations menteuses, la sonorité artificielle de sa propre voix lui versaient d'instant en
instant plus abondamment l'ivresse, il continuait encore à pérorer tout haut dans le
silence de la nuit: "Les gens du monde ont leurs défauts que personne ne reconnaît
mieux que moi, mais enfin ce sont tout de même des gens avec qui certaines choses sont
impossibles. Telle femme élégante que j'ai connue était loin d'être parfaite, mais enfin il
y avait tout de même chez elle un fond de délicatesse, une loyauté dans les procédés,
qui l'auraient rendue, quoi qu'il arrivât, incapable d'une félonie et qui suffisent à mettre
des abîmes entre elle et une mégère comme la Verdurin. Verdurin! quel nom! Ah! on
peut dire qu'ils sont complets, qu'ils sont beaux dans leur genre! Dieu merci, il n'était
que temps de ne plus condescendre à la promiscuité avec cette infamie, avec ces
ordures."

Mais, comme les vertus qu'il attribuait tantôt encore aux Verdurin n'auraient pas suffi,
même s'ils les avaient vraiment possédées, mais s'ils n'avaient pas favorisé et protégé
son amour, à provoquer chez Swann cette ivresse où il s'attendrissait sur leur
magnanimité et qui, même propagée à travers d'autres personnes, ne pouvait lui venir
que d'Odette, - de même, l'immoralité eût-elle été réelle, qu'il trouvait aujourd'hui aux
Verdurin aurait été impuissante, s'ils n'avaient pas invité Odette avec Forcheville et sans
lui, à déchaîner, son indignation et à lui faire flétrir "leur infamie". Et sans doute la voix
de Swann était plus clairvoyante que lui-même, quand elle se refusait à prononcer ces
mots pleins de dégoût pour le milieu Verdurin et de la joie d'en avoir fini avec lui,
autrement que sur un ton factice et comme s'ils étaient choisis plutôt pour assouvir sa
colère que pour exprimer sa pensée. Celle-ci, en effet, pendant qu'il se livrait à ces
invectives, était probablement, sans     qu'il s'en aperçût, occupée d'un objet tout à fait
différent, car une fois arrivé chez lui, à peine eut-il refermé la porte cochère, que
brusquement il se frappa le front, et, la faisant rouvrir, ressortit en s'écriant d'une voix
naturelle cette fois: (Je crois que j'ai trouvé le moyen de me faire inviter demain au dîner
de Chatou!" Mais le moyen devait être mauvais, car Swann ne fut pas invité: le docteur
Cottard qui, appelé en province pour un cas grave, n'avait pas vu les Verdurin depuis
plusieurs jours et n'avait pu aller à Chatou, dit le lendemain de ce dîner, en se mettant à
table chez eux:




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- Mais, est-ce que nous ne verrons pas M. Swann, ce soir? Il est bien ce qu'on appelle un
ami personnel du...

- Mais j'espère bien que non! s'écria Mme Verdurin, Dieu nous en préserve, il est
assommant; bête et mal élevé.

Cottard à ces mots manifesta en même temps son étonnement et sa soumission, comme
devant une vérité contraire à tout ce qu'il avait cru jusque-là, mais d'une évidence
irrésistible; et, baissant d'un air ému et peureux son nez dans son assiette, il se contenta
de répondre: "Ah!- ah! -ah! -ah! -ah!" en traversant à reculons, dans sa retraite repliée
en bon ordre jusqu'au fond de lui-même, le long d'une gamme descendante, tout le
registre de sa voix. Et il ne fut plus question de Swann chez les Verdurin.

Alors ce salon qui avait réuni Swann et Odette devint un obstacle à leurs rendez-vous.
Elle ne lui disait plus comme au premier temps de leur amour: "Nous nous verrons en
tous cas demain soir, il y a un souper chez les Verdurin" mais: "Nous ne pourrons pas
nous voir demain soir, il y a un souper chez les Verdurin." Ou bien les Verdurin devaient
l'emmener à l'Opéra-Comique voir Une Nuit de Cléopâtre et Swann lisait dans les yeux
d'Odette cet effroi qu'il lui demandât de n'y pas aller, que naguère il n'aurait pu se
retenir de baiser au passage sur le visage de sa maîtresse, et qui maintenant
l'exaspérait. "Ce n'est pas de la colère, pourtant, se disait-il à lui-même, que j'éprouve
en voyant l'envie qu'elle a d'aller picorer dans cette musique stercoraire. C'est du
chagrin, non pas certes pour moi, mais pour elle; du chagrin de voir qu'après avoir vécu
plus de six mois en contact quotidien avec moi, elle n'a pas su devenir assez une autre
pour éliminer spontanément Victor Massé! Surtout pour ne pas être arrivée à comprendre
qu'i y a des soirs où un être d'une essence un peu délicate doit savoir renoncer à un
plaisir quand on le lui demande. Elle devrait savoir dire "je n'irai pas", ne fût-ce que par
intelligence; puisque c'est sur sa réponse qu'on classera une fois pour toutes sa qualité
d'âme." Et s'étant persuadé à lui-même que c'était seulement en effet pour pouvoir
porter un jugement plus favorable sur la valeur spirituelle d'Odette qu'il désirait que ce
soir-là elle restât avec lui au lieu d'aller à l'Opéra-Comique, il lui tenait le même
raisonnement,    au même degré d'insincérité qu'à soi-même, et même à un degré de
plus, car alors il obéissait aussi au désir de la prendre par l'amour-propre.

- Je te jure, lui disait-il, quelques instants avant qu'elle partît pour le théâtre, qu'en te
demandant de ne pas sortir, tous mes souhaits, si j'étais égoïste, seraient pour que tu
me refuses, car j'ai mille choses à faire ce soir et je me trouverai moi-même pris au
piège et bien ennuyé si contre toute attente tu me réponds que tu n'iras pas. Mais mes



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occupations, mes plaisirs, ne sont pas tout, je dois penser à toi. Il peut venir un jour où
me voyant à jamais détaché de toi tu auras le droit de me reprocher de ne pas t'avoir
avertie dans les minutes décisives où je sentais que j'allais porter sur toi un de ces
jugements sévères auxquels l'amour ne résiste pas longtemps. Vois-tu, Une Nuit de
Cléopâtre (quel titre! ) n'est rien dans la circonstance. Ce qu'il faut savoir c'est si
vraiment tu es cet être qui est au dernier rang de l'esprit, et même du charme, l'être
méprisable qui n'est pas capable de renoncer à un plaisir. Alors, si tu es cela, comment
pourrait-on t'aimer, car tu n'es même pas une personne, une créature définie,
imparfaite, mais du moins perfectible? Tu es une eau informe qui coule selon la pente
qu'on lui offre, un poisson sans mémoire et sans réflexion qui tant qu'il vivra dans son
aquarium se heurtera cent fois par jour contre le vitrage qu'il continuera à prendre pour
de l'eau. Comprends-tu que ta réponse, je ne dis pas aura pour effet que je cesserai de
t'aimer immédiatement, bien entendu, mais te rendra moins séduisante à mes yeux
quand je comprendrai que tu n'es pas une personne, que tu es au-dessous de toutes les
choses et ne sais te placer au-dessus d'aucune? Évidemment j'aurais mieux aimé te
demander comme une chose sans importance de renoncer à Une Nuit de Cléopâtre
(puisque tu m'obliges à me souiller les lèvres de ce nom abject) dans l'espoir que tu irais
cependant. Mais, décidé à tenir un tel compte, à tirer de telles conséquences de ta
réponse, j'ai trouvé plus loyal de t'en prévenir.

Odette depuis un moment donnait des signes d'émotion et d'incertitude. A défaut du sens
de ce discours, elle comprenait qu'il pouvait rentrer dans le genre commun des "laius" et
scènes de reproches ou de supplications et dont l'habitude qu'elle avait des hommes lui
permettait, sans s'attacher aux détails des mots, de conclure qu'ils ne les prononceraient
pas s'ils n'étaient pas amoureux, que du moment qu'ils étaient amoureux, il était inutile
de leur obéir, qu'ils ne le seraient que plus après. Aussi aurait-elle écouté Swann avec le
plus grand calme si elle n'avait vu que l'heure passait et que pour peu qu'il parlât encore
quelque temps, elle allait; comme elle le lui dit avec un sourire tendre; obstiné et confus,
"finir par manquer l'Ouverture!".

D'autres fois il lui disait que ce qui plus que tout ferait qu'il cesserait de l'aimer, c'est
qu'elle ne voulût pas renoncer à mentir. "Même au simple point de vue de la coquetterie,
lui disait-il, ne comprends-tu donc pas combien tu perds de ta séduction en t'abaissant à
mentir? Par un aveu combien de fautes tu pourrais racheter! Vraiment tu es bien moins
intelligente que je ne croyais!" Mais c'est en vain que Swann lui exposait ainsi toutes les
raisons qu'elle avait de ne pas mentir; elles auraient pu ruiner chez Odette un système
général du mensonge; mais Odette n'en possédait pas; elle se contentait seulement,


                                       234 / 344
dans chaque cas où elle voulait que Swann ignorât quelque chose qu'elle avait fait, de ne
pas le lui dire. Ainsi le mensonge était pour elle un expédient d'ordre particulier; et ce qui
seul pouvait décider si elle devait s'en servir ou avouer la vérité, c'était une raison
d'ordre particulier aussi, la chance plus ou moins grande qu'il y avait pour que Swann pût
découvrir qu'elle n'avait pas dit la vérité.

Physiquement, elle traversait une mauvaise phase: elle épaississait; et le charme
expressif et dolent, les regards étonnés et rêveurs qu'elle avait autrefois semblaient avoir
disparu avec sa première jeunesse. De sorte qu'elle était devenue si chère à Swann au
moment pour ainsi dire où il la trouvait précisément bien moins jolie. Il la regardait
longuement pour tâcher de ressaisir le charme qu'il lui avait connu, et ne le retrouvait
pas. Mais savoir que sous cette chrysalide nouvelle, c'était toujours Odette qui vivait,
toujours la même volonté fugace, insaisissable et sournoise, suffisait à Swann pour qu'il
continuât de mettre la même passion à chercher à la capter. Puis il regardait des
photographies d'il y avait deux ans, il se rappelait comme elle avait été délicieuse. Et cela
le consolait un peu de se donner tant de mal pour elle.

Quand les Verdurin l'emmenaient à Saint-Germain, à Chatou, à Meulan, souvent, si
c'était dans la belle saison, ils proposaient, sur place, de rester à coucher et de ne
revenir que le lendemain. Mme Verdurin cherchait à apaiser les scrupules du pianiste
dont la tante était restée à Paris.

- Elle sera enchantée d'être débarrassée de vous pour un jour. Et comment
s'inquiéterait-elle, elle vous sait avec nous; d'ailleurs, je prends tout sous mon bonnet.

Mais si elle n'y réussissait pas, M. Verdurin partait en campagne, trouvait un bureau de
télégraphe ou un messager et s'informait de ceux des fidèles qui avaient quelqu'un à
faire prévenir. Mais Odette le remerciait et disait qu'elle n'avait de dépêche à faire pour
personne, car elle avait dit à Swann une fois pour toutes qu'en lui en envoyant une aux
yeux de tous, elle se compromettrait. Parfois c'était pour plusieurs jours qu'elle
s'absentait, les Verdurin l'emmenaient voir les tombeaux de Dreux, ou à Compiègne
admirer, sur le conseil du peintre, des couchers de soleil en forêt et on poussait jusqu'au
château de Pierrefonds.

- Penser qu'elle pourrait visiter de vrais monuments avec moi qui ai étudié l'architecture
pendant dix ans et qui suis tout le temps supplié de mener à Beauvais ou à Saint-Loup-
de-Naud des gens de la plus haute valeur et ne le ferais que pour elle, et qu'à la place
elle va avec les dernières des brutes s'extasier successivement devant les déjections de
Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc! Il me semble qu'il n'y a pas besoin


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d'être artiste pour cela et que; même sans flair particulièrement fin, on ne choisit pas
d'aller villégiaturer dans des latrines pour être plus à portée de respirer des excréments.

Mais quand elle était partie pour Dreux ou pour Pierrefonds - hélas, sans lui permettre
d'y aller, comme par hasard, de son côté; car "cela ferait un effet déplorable", disait-elle
- il se plongeait dans le plus enivrant des romans d'amour, l'indicateur des chemins de
fer, qui lui apprenait les moyens de la rejoindre, l'après-midi, le soir, ce matin même! Le
moyen? presque davantage: l'autorisation. Car enfin l'indicateur et les trains eux-mêmes
n'étaient pas faits pour des chiens. Si on faisait savoir au public, par voie d'imprimés,
qu'à huit heures du matin partait un train qui arrivait à Pierrefonds à dix heures, c'est
donc qu'aller à Pierrefonds était un acte licite, pour lequel la permission d'Odette était
superflue; et c'était aussi un acte qui pouvait avoir un tout autre motif que le désir de
rencontrer Odette, puisque des gens qui ne la connaissaient, pas l'accomplissaient
chaque jour, en assez grand nombre pour que cela valût la peine de faire chauffer des
locomotives.

En somme elle ne pouvait tout de même pas l'empêcher d'aller à Pierrefonds s'il en avait
envie! Or, justement, il sentait qu'il en avait envie, et que s'il n'avait pas connu Odette,
certainement il y serait allé. Il y avait longtemps qu'il voulait se faire une idée plus
précise des travaux de restauration de Viollet-le-Duc. Et par le temps qu'il faisait, il
éprouvait l'impérieux désir d'une promenade dans la forêt de Compiègne.

Ce n'était vraiment pas de chance qu'elle lui défendît le seul endroit qui le tentait
aujourd'hui. Aujourd'hui! S'il y allait, malgré son interdiction, il pourrait la voir
aujourd'hui même! Mais, alors que, si elle eût retrouvé à Pierrefonds quelque indifférent,
elle lui eût dit joyeusement: "Tiens, vous ici!", et lui aurait demandé d'aller la voir à
l'hôtel où elle était descendue avec les Verdurin, au contraire si elle l'y rencontrait, lui,
Swann, elle serait froissée, elle se dirait qu'elle était suivie; elle l'aimerait moins, peut-
être se détournerait-elle avec colère en l'apercevant. "Alors, je n'ai plus le droit de
voyager!" lui dirait-elle au retour, tandis qu'en somme c'était lui qui n'avait plus le droit
de voyager!

Il avait eu un moment l'idée, pour pouvoir aller à Compiègne et à Pierrefonds sans avoir
l'air que ce fût pour rencontrer Odette, de s'y faire emmener par un de ses amis, le
marquis de Forestelle, qui avait un château dans le voisinage. Celui-ci, à qui il avait fait
part de son projet sans lui en dire le motif, ne se sentait pas de joie et s'émerveillait que
Swann, pour la première fois depuis quinze ans, consentît enfin à venir voir sa propriété
et, puisqu'il ne voulait pas s'y arrêter, lui avait-il dit,   lui promît au moins de faire



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ensemble des promenades et des excursions pendant plusieurs jours. Swann s'imaginait
déjà là-bas avec M. de Forestelle. Même avant d'y voir Odette; même s'il ne réussissait
pas à l'y voir, quel bonheur il aurait à mettre le pied sur cette terre où ne sachant pas
l'endroit exact, à tel moment, de sa présence, il sentirait palpiter partout la possibilité de
sa brusque apparition: dans la cour du château, devenu beau pour lui parce que c'était à
cause d'elle qu'il était allé le voir; dans toutes les rues de la ville, qui lui semblait
romanesque; sur chaque route de la forêt, rosée par un couchant profond et tendre; -
asiles innombrables et alternatifs, où venait simultanément se réfugier, dans l'incertaine
ubiquité de ses espérances, son coeur heureux, vagabond et multiplié. "Surtout, dirait-il
à M. de Forestelle, prenons garde de ne pas tomber sur Odette et les Verdurin; je viens
d'apprendre qu'ils sont justement aujourd'hui à Pierrefonds. On a assez le temps de se
voir à Paris, ce ne serait pas la peine de le quitter pour ne pas pouvoir faire un pas les
uns sans les autres." Et son ami ne comprendrait pas pourquoi une fois là-bas il
changerait vingt fois de projets, inspecterait les salles à manger de tous les hôtels de
Compiègne sans se décider à s'asseoir dans aucune de celles où pourtant on n'avait pas
vu trace de Verdurin, ayant l'air de rechercher ce qu'il disait vouloir fuir et du reste le
fuyant dès qu'il l'aurait trouvé, car s'il avait rencontré le petit groupe, il s'en serait écarté
avec affectation, content d'avoir vu Odette et qu'elle l'eût vu, surtout qu'elle l'eût vu ne
se souciant pas d'elle. Mais non, elle devinerait bien que c'était pour elle qu'il était là. Et
quand M. de Forestelle, venait le chercher pour partir, il lui disait: "Hélas! non, je ne
peux pas aller aujourd'hui à Pierrefonds, Odette y est justement." Et Swann était
heureux malgré tout de sentir que si seul de tous les mortels il n'avait pas le droit en ce
jour d'aller à Pierrefonds, c'était parce qu'il était en effet pour Odette quelqu'un de
différent des autres, son amant, et que cette restriction apportée pour lui au droit
universel de libre circulation, n'était qu'une des formes de cet esclavage, de cet amour
qui lui était si cher. Décidément il valait mieux ne pas risquer de se brouiller avec elle,
patienter, attendre son retour. Il passait ses journées penché sur une carte de la forêt de
Compiègne comme si ç'avait été la carte du Tendre, s'entourait de photographies du
château de Pierrefonds. Dès que venait le jour où il était possible qu'elle revînt, il rouvrait
l'indicateur, calculait quel train elle avait dû prendre et, si elle s'était attardée, ceux qui
lui restaient encore. Il ne sortait pas de peur de manquer une dépêche, ne se couchait
pas, pour le cas où, revenue par le dernier train, elle aurait voulu lui faire la surprise de
venir le voir au milieu de la nuit. Justement il entendait sonner à la porte cochère, il lui
semblait qu'on tardait à ouvrir, il voulait éveiller le concierge, se mettait à la fenêtre pour
appeler Odette si c'était elle, car malgré les recommandations qu'il était descendu faire
plus de dix fois lui-même, on était capable de lui dire qu'il n'était pas là.         C'était un


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domestique qui rentrait. Il remarquait le vol incessant des voitures qui passaient, auquel
il n'avait jamais fait attention autrefois. Il écoutait chacune venir au loin, s'approcher,
dépasser sa porte sans s'être arrêtée et porter plus loin un message qui n'était pas pour
lui. Il attendait toute la nuit, bien inutilement, car les Verdurin ayant avancé leur retour,
Odette était à Paris depuis midi; elle n'avait pas eu l'idée de l'en prévenir; ne sachant
que faire elle avait été passer sa soirée seule au théâtre et il y avait longtemps qu'elle
était rentrée se coucher et dormait.

C'est qu'elle n'avait même pas pensé à lui. Et de tels moments où elle oubliait jusqu'à
l'existence, de Swann étaient, plus utiles à Odette, servaient mieux à lui attacher Swann,
que toute sa coquetterie. Car ainsi Swann vivait dans cette agitation douloureuse qui
avait déjà été assez puissante pour faire éclore son amour le soir où il n'avait pas trouvé
Odette chez les Verdurin et l'avait cherchée toute la soirée. Et il n'avait pas, comme j'eus
à Combray dans mon enfance, des journées heureuses pendant lesquelles s'oublient le
souffrances qui renaîtront le soir. Les journées, Swann les passait sans Odette; et par
moments il se disait que laisser une aussi jolie femme sortir ainsi seule dans Paris était
aussi imprudent que de poser un écrin plein de bijoux au milieu de la rue. Alors il
s'indignait contre tous les passants, comme contre autant de voleurs. Mais leur visage
collectif et informe échappant à son imagination ne nourrissait pas sa jalousie. Il fatiguait
la pensée de Swann, lequel, se passant a main sur les yeux, s'écriait: "A la grâce de
Dieu", comme ceux qui après s'être acharnés à étreindre le problème de la réalité du
monde extérieur ou de l'immortalité de l'âme, accordent la détente d'un acte de foi à leur
cerveau lassé. Mais toujours la pensée de l'absente était indissolublement mêlée aux
actes les plus simples de la vie de Swann - déjeuner, recevoir son courrier, sortir, se
coucher - par la tristesse même qu'il avait à les accomplir sans elle, comme ces initiales
de Philibert le Beau que dans l'église de Brou, à cause du regret qu'elle avait de lui,
Marguerite d'Autriche entrelaça partout aux siennes. Certains jours au lieu de rester chez
lui, il allait prendre son déjeuner dans un restaurant assez voisin dont il avait apprécié
autrefois la bonne cuisine et où maintenant il n'allait plus que pour une de ces raisons, à
la   fois   mystiques,   et   saugrenues,   qu'on   appelle   romanesques;    c'est   que   ce
restaurant(lequel existe encore) portait le même nom que la rue habitée par Odette:
Lapérouse. Quelquefois, quand elle avait fait un court déplacement, ce n'est qu'après
plusieurs jours qu'elle songeait à lui faire savoir qu'elle était revenue à Paris. Et elle lui
disait tout simplement, sans plus prendre comme autrefois la précaution de se couvrir à
tout hasard d'un petit morceau emprunté à la vérité, qu'elle venait d'y rentrer à l'instant
même par le train du matin. Ces paroles étaient mensongères; du moins pour Odette



                                       238 / 344
elles étaient mensongères, inconsistantes, n'ayant pas comme si elles avaient été vraies,
un point d'appui dans le souvenir de son arrivée à la gare; même elle était empêchée de
se les représenter au moment où elle les prononçait, par l'image contradictoire de ce
qu'elle avait fait de tout différent au moment où elle prétendait être descendue du train.
Mais dans l'esprit de Swann au contraire ces paroles qui ne rencontraient aucun obstacle
venaient s'incruster et prendre l'inamovibilité d'une vérité si indubitable que, si un ami lui
disait être venu par ce train et ne pas avoir vu Odette, il était persuadé que c'était l'ami
qui se trompait de jour ou d'heure puisque son dire ne se conciliait pas avec les paroles
d'Odette. Celles-ci ne lui eussent paru mensongères que s'il s'était d'abord défié qu'elles
le fussent. Pour qu'il crût qu'elle mentait, un soupçon préalable était une condition
nécessaire. C'était d'ailleurs aussi une condition suffisante. Alors tout ce que disait
Odette lui paraissait suspect. L'entendait-il citer un nom, c'était certainement celui d'un
de ses amants; une fois cette supposition forgée, il passait des semaines à se désoler; il
s'aboucha même une fois avec une agence de renseignements pour savoir l'adresse,
l'emploi du temps de l'inconnu qui ne le laisserait respirer que quand il serait parti en
voyage, et dont il finit par apprendre que c'était un oncle, d'Odette mort depuis vingt
ans.

Bien qu'elle ne lui permît pas en général de la rejoindre dans des lieux publics disant que
cela ferait jaser, il arrivait que dans une soirée où il était invité comme elle - chez
Forcheville, chez le peintre, ou à un bal de charité dans un ministère - il se trouvât en
même temps qu'elle. Il la voyait mais n'osait pas rester de peur de l'irriter en ayant l'air
d'épier, les plaisirs qu'elle prenait avec d'autres et qui - tandis qu'il rentrait solitaire, qu'il
allait se coucher anxieux comme je devais l'être moi-même quelques années plus tard les
soirs où il viendrait dîner à la maison, à Combray - lui semblaient illimités parce qu'il n'en
avait pas vu la fin. Et une fois ou deux il connut par de tels soirs de ces joies qu'on serait
tenté, si elles ne subissaient avec tant de violence le choc en retour de l'inquiétude
brusquement arrêtée, d'appeler des joies calmes, parce qu'elles consistent en un
apaisement: il était allé passer un instant à un raout chez le peintre et s'apprêtait à le
quitter; il y laissait Odette muée en une brillante étrangère, au milieu d'hommes à qui
ses regards et sa gaieté qui n'étaient pas pour lui semblaient parler de quelque volupté
qui serait goûtée là ou ailleurs (peut-être au "Bal des Incohérents" où il tremblait qu'elle
n'allât ensuite) et causait à Swann plus de jalousie que l'union charnelle même parce
qu'il l'imaginait plus difficilement; il était déjà prêt à passer la porte de l'atelier quand il
s'entendait rappeler par ces mots (qui en retranchant de la fête cette fin qui
l'épouvantait, la lui rendaient rétrospectivement innocente, faisaient du retour d'Odette



                                         239 / 344
une chose non plus inconcevable et terrible, mais douce et connue et qui tiendrait à côté
de lui, pareille à un peu de sa vie de tous les jours, dans sa voiture, et dépouillaient
Odette elle-même de son apparence trop brillante et gaie, montraient que ce n'était
qu'un déguisement qu'elle avait     revêtu un moment, pour lui-même, non en vue de
mystérieux plaisirs, et duquel elle était déjà lasse) par ces mots qu'Odette lui jetait,
comme il était déjà sur le seuil: "Vous ne voudriez pas m'attendre cinq minutes, je vais
partir, nous reviendrions ensemble, vous me ramèneriez chez moi."

Il est vrai qu'un jour Forcheville avait demandé à être ramené en même temps, mais
comme arrivé devant la porte d'Odette il avait sollicité la permission d'entrer aussi,
Odette lui avait répondu en montrant Swann: "Ah! cela dépend de ce monsieur-là,
demandez-lui. Enfin, entrez un moment si vous voulez, mais pas longtemps parce que je
vous préviens qu'il aime causer tranquillement avec moi, et qu'il n'aime pas beaucoup
qu'il y ait des visites quand il vient. Ah! si vous connaissiez cet être-là autant que je le
connais! n'est-ce pas, my love, il n'y a que moi qui vous connaisse bien?"

Et Swann était peut-être encore plus touché de la voir ainsi lui adresser en présence de
Forcheville, non seulement ces paroles de tendresse, de prédilection, mais encore
certaines critiques comme: "Je suis sûre que vous n'avez pas encore répondu à vos amis
pour votre dîner de dimanche. N'y allez pas si vous ne voulez pas, mais soyez au moins
poli", ou "Avez-vous laissé seulement ici votre essai sur Ver Meer pour pouvoir l'avancer
un peu demain? Quel paresseux! Je vous ferai travailler, moi!", qui prouvaient qu'Odette
se tenait au courant de ses invitations dans le monde et de ses études d'art, qu'ils
avaient bien une vie à eux deux. Et en disant cela elle lui adressait un sourire au fond
duquel il la sentait toute à lui.

Alors à ces moments-là, pendant qu'elle leur faisait de l'orangeade, tout d'un coup,
comme quand un réflecteur. mal réglé d'abord promène autour d'un objet, sur la
muraille, de grandes ombres fantastiques qui viennent ensuite se replier et s'anéantir en
lui, toutes les idées terribles et mouvantes qu'il se faisait d'Odette s'évanouissaient,
rejoignaient le corps charmant que Swann avait devant lui. Il avait le brusque soupçon
que cette heure passée chez Odette, sous la lampe, n'était peut-être pas une heure
factice, à son usage à lui, (destinée à masquer cette chose effrayante et délicieuse à
laquelle il pensait sans cesse sans pouvoir bien se la représenter, une heure de la vraie
vie d'Odette, de la vie d'Odette quand lui n'était pas là), avec des accessoires de théâtre
et des fruits de carton, mais était peut-être une heure pour de bon de la vie d'Odette;
que s'il n'avait pas été là, elle eût avancé à Forcheville le même fauteuil et lui eût versé
non un breuvage inconnu, mais précisément cette orangeade; que le monde habité par


                                      240 / 344
Odette n'était pas cet autre monde effroyable et surnaturel où il passait son temps à la
situer et qui n'existait peut-être que dans son imagination, mais l'univers réel, ne
dégageant aucune tristesse spéciale, comprenant cette table où il allait pouvoir écrire et
cette boisson à laquelle il lui serait permis de goûter; tous ces objets qu'il contemplait
avec autant de curiosité et d'admiration que de gratitude, car si en absorbant ses rêves
ils l'en avaient délivré, eux en    revanche s'en étaient enrichis, ils lui en montraient la
réalisation palpable, et ils intéressaient son esprit; ils prenaient du relief devant ses
regards, en même temps qu'ils tranquillisaient son coeur. Ah! si le destin avait permis
qu'il pût n'avoir qu'une seule demeure avec Odette et que chez elle il fût chez lui, si en
demandant au domestique ce qu'il y avait à déjeuner, c'eût été le menu d'Odette qu'il
avait appris en réponse, si quand Odette voulait aller le matin se promener avenue du
Bois de Boulogne, son devoir de bon mari l'avait obligé, n'eût-il pas envie de sortir, à
l'accompagner, portant son manteau quand elle avait trop chaud, et le soir après le dîner
si elle avait envie de rester chez elle en déshabillé, s'il avait été forcé de rester là près
d'elle, à faire ce qu'elle voudrait; alors combien tous les riens de la vie de Swann qui lui
semblaient si tristes, au contraire parce qu'ils auraient en même temps fait partie de la
vie d'Odette auraient pris, même les plus familiers - et comme cette lampe, cette
orangeade, ce fauteuil qui contenaient tant de rêve, qui matérialisaient tant de désir -
une sorte de douceur surabondante et de densité mystérieuse.

Pourtant il se doutait bien que ce qu'il regrettait ainsi, c'était un calme, une paix, qui
n'auraient pas été pour son amour une atmosphère favorable. Quand Odette cesserait
d'être pour lui une créature toujours absente, regrettée, imaginaire, quand le sentiment
qu'il aurait pour elle ne serait plus ce même trouble mystérieux que lui causait la phrase
de la sonate, mais de l'affection, de la reconnaissance, quand s'établiraient entre eux des
rapports normaux qui mettraient fin à sa folie et à sa tristesse, alors sans doute les actes
de la vie d'Odette lui paraîtraient peu intéressants en eux-mêmes - comme il avait déjà
eu plusieurs fois le soupçon qu'ils étaient, par exemple le jour où il avait lu à travers
l'enveloppe la lettre adressée à Forcheville. Considérant son mal avec autant de sagacité
que s'il se l'était inoculé pour en faire l'étude, il se disait que quand il serait guéri, ce que
pourrait faire Odette lui serait indifférent. Mais du sein de son état morbide, à vrai dire, il
redoutait à l'égal de la mort une telle guérison, qui eût été en effet la mort de tout ce
qu'il était actuellement.

Après ces tranquilles soirées les soupçons de Swann étaient calmés; il bénissait Odette et
le lendemain, dés le matin, il faisait envoyer chez elle les plus beaux bijoux, parce que




                                        241 / 344
ces bontés de la veille avaient excité ou sa gratitude, ou le désir de les voir se
renouveler, ou un paroxysme d'amour qui avait besoin de se dépenser.

Mais à d'autres moments sa douleur le reprenait, il s'imaginait qu'Odette était la
maîtresse de Forcheville et que quand tous deux l'avaient vu, du fond du landau des
Verdurin, au Bois, la veille de la fête de Chatou où il n'avait pas été invité, la prier
vainement, avec cet air de désespoir qu'avait remarqué jusqu'à son cocher, de revenir
avec lui, puis s'en retourner de son côté, seul et vaincu, elle avait dû avoir pour le
désigner à Forcheville et lui dire. "Hein! ce qu'il rage!"    les mêmes regards brillants,
malicieux, abaissés et sournois, que le jour où celui-ci avait chassé Saniette de chez les
Verdurin.

Alors Swann la détestait. "Mais aussi, je suis trop bête, se disait-il, je paie avec mon
argent le plaisir des autres. Elle fera, tout de même bien de faire attention et de ne pas
trop tirer sur la corde car je pourrais bien ne plus rien donner du tout. En tous cas,
renonçons provisoirement aux gentillesses supplémentaires! Penser que pas plus tard
qu'hier, comme elle disait avoir envie d'assister à la saison de Bayreuth, j'ai eu la bêtise
de lui proposer de louer un des jolis châteaux du roi de Bavière pour nous deux dans les
environs. Et d'ailleurs elle n'a pas paru plus ravie que cela, elle n'a encore dit ni oui ni
non; espérons qu'elle refusera, grand Dieu! Entendre du Wagner pendant quinze jours
avec elle qui s'en soucie comme un poisson d'une pomme, ce serait gai!" Et sa haine,
tout comme son amour, ayant besoin de se manifester et d'agir, il se plaisait à pousser
de plus en plus loin ses imaginations mauvaises, parce que, grâce aux perfidies qu'il
prêtait à Odette, il la détestait davantage et pourrait si - ce qu'il cherchait à se figurer -
elles se trouvaient être vraies, avoir une occasion de la punir et d'assouvir sur elle sa
rage grandissante. Il alla ainsi jusqu'à supposer qu'il allait recevoir une lettre d'elle où
elle lui demanderait de l'argent pour louer ce château près de Bayreuth, mais en le
prévenant qu'il n'y pourrait pas venir, parce qu'elle avait promis à Forcheville et aux
Verdurin de les inviter. Ah! comme il eût aimé qu'elle pût avoir cette audace! Quelle joie
il aurait à refuser, à rédiger la réponse vengeresse dont il se complaisait à choisir, à
énoncer tout haut les termes, comme s'il avait reçu la lettre en réalité!

Or, c'est ce qui arriva le lendemain même. Elle lui écrivit que les Verdurin et leurs amis
avaient manifesté le désir, d'assister à ces représentations de Wagner, et que, s'il voulait
bien lui envoyer cet argent, elle aurait enfin, après avoir été si souvent reçue chez eux,
le plaisir de les inviter à son tour. De lui, elle ne disait pas un mot, il était sous-entendu
que leur présence excluait la sienne.




                                        242 / 344
Alors cette terrible réponse dont il avait arrêté chaque mot la veille sans oser espérer
qu'elle pourrait servir jamais, il avait la joie de la lui faire porter. Hélas! il sentait bien
qu'avec l'argent qu'elle avait, ou qu'elle trouverait facilement, elle pourrait tout de même
louer à Bayreuth puisqu'elle en avait envie, elle qui n'était pas capable de faire de
différence entre Bach et Clapisson. Mais elle y vivrait malgré tout plus chichement. Pas
moyen comme s'il lui eût envoyé cette fois quelques billets de mille francs, d'organiser
chaque soir, dans un château, de ces soupers fins après lesquels elle se serait peut-être
passé la fantaisie - qu'il était possible qu'elle n'eût jamais eue encore - de tomber dans
les bras de Forcheville. Et puis du moins, ce voyage détesté, ce n'était pas lui, Swann,
qui le paierait! - Ah! s'il avait pu l'empêcher! si elle avait pu se fouler le pied avant de
partir, si le cocher de la voiture qui l'emmènerait à la gare avait consenti, à n'importe
quel prix, à la conduire dans un lieu où elle fût restée quelque temps séquestrée, cette
femme perfide, aux yeux émaillés par un sourire de complicité adressé à Forcheville,
qu'Odette était pour Swann depuis quarante-huit heures!

Mais elle ne l'était jamais pour très longtemps; au bout de quelques jours le regard
luisant et fourbe perdait de son éclat et de sa duplicité, cette image d'une Odette exécrée
disant   à   Forcheville:   "Ce   qu'il   rage!"   commençait   à   pâlir,   à   s'effacer.   Alors,
progressivement reparaissait et s'élevait en brillant doucement, le visage de l'autre
Odette, de celle qui adressait aussi un sourire à Forcheville, mais un sourire où il n'y
avait pour Swann que de la tendresse, quand elle disait: "Ne restez pas longtemps, car
ce monsieur n'aime pas beaucoup que j'aie des visites quand il a envie d'être auprès de
moi. Ah! si vous connaissiez cet être-là autant que je le connais!", ce même sourire
qu'elle avait pour remercier Swann de quelque trait de sa délicatesse qu'elle prisait si
fort, de quelque conseil qu'elle lui avait demandé dans une de ces circonstances graves
où elle n'avait confiance qu'en lui.

Alors, à cette Odette-là, il se demandait comment il avait pu écrire cette lettre
outrageante dont sans doute jusqu'ici elle ne l'eût pas cru capable, et qui avait dû le faire
descendre du rang élevé, unique, que par sa bonté, sa loyauté, il avait conquis dans son
estime. Il allait lui devenir moins cher, car c'était pour ces qualités-là, qu'elle ne trouvait
ni à For Cheville ni à aucun autre, qu'elle l'aimait. C'était à cause d'elles qu'Odette lui
témoignait si souvent une gentillesse qu'il comptait pour rien au moment où il était
jaloux, parce qu'elle n'était pas une marque de désir, et prouvait même plutôt de
l'affection que de l'amour, mais dont il recommençait à sentir l'importance au fur et à
mesure que la détente spontanée de ses soupçons, souvent accentuée par la distraction




                                          243 / 344
que lui apportait une lecture d'art ou la conversation d'un ami, rendait sa passion moins
exigeante de réciprocités.

Maintenant qu'après cette oscillation, Odette était naturellement revenue à la place d'où
la jalousie de Swann l'avait un moment écartée, dans l'angle où il la trouvait charmante,
il se la figurait pleine de tendresse, avec un regard de consentement, si jolie ainsi, qu'il
ne pouvait s'empêcher d'avancer les lèvres vers elle comme si elle avait été là et qu'il eût
pu l'embrasser; et il lui gardait de ce regard enchanteur et bon autant de reconnaissance
que si elle venait de l'avoir réellement et si cela n'eût pas été seulement son imagination
qui venait de le peindre pour donner satisfaction à son désir.

Comme il avait dû lui faire de la peine! Certes il trouvait des raisons valables à son
ressentiment contre elle, mais elles n'auraient pas suffi à le lui faire éprouver s'il ne
l'avait pas autant aimée. N'avait-il pas eu de griefs aussi graves contre d'autres femmes,
auxquelles il eût néanmoins volontiers rendu service aujourd'hui, étant contre elles sans
colère parce qu'il ne les aimait plus? S'il devait jamais un jour se trouver dans le même
état d'indifférence vis-à-vis d'Odette, il comprendrait que c'était sa jalousie seule qui lui
avait fait trouver quelque chose d'atroce, d'impardonnable, à ce désir, au fond si naturel,
provenant d'un peu d'enfantillage et aussi d'une certaine délicatesse d'âme, de pouvoir à
son tour, puisqu'une occasion s'en présentait, rendre des politesses aux Verdurin, jouer à
la maîtresse de maison.

Il revenait à ce point de vue - opposé à celui de son amour et de sa jalousie et auquel il
se plaçait quelquefois par une sorte d'équité intellectuelle et pour faire la part des
diverses probabilités - d'où il essayait de juger Odette comme s'il ne l'avait pas aimée,
comme si elle était pour lui une femme comme les autres, comme si la vie d'Odette
n'avait pas été, dés qu'il n'était plus là, différente, tramée en cachette de lui, ourdie
contre lui.

Pourquoi croire qu'elle goûterait là-bas avec Forcheville ou avec d'autres des plaisirs
enivrants qu'elle n'avait pas connus auprès de lui et que seule sa jalousie forgeait de
toutes pièces? A Bayreuth comme à Paris, s'il arrivait que Forcheville pensât à lui ce n'eût
pu être que comme à quelqu'un qui comptait beaucoup dans la vie d'Odette, à qui il était
obligé de céder la place, quand ils se rencontraient chez elle. Si Forcheville et elle
triomphaient d'être là-bas malgré lui, c'est lui qui l'aurait voulu en cherchant inutilement
à l'empêcher d'y aller, tandis que s'il avait approuvé son projet, d'ailleurs défendable, elle
aurait eu l'air d'être là-bas d'après son avis, elle s'y serait sentie envoyée, logée par lui,




                                       244 / 344
et le plaisir qu'elle aurait éprouvé à recevoir ces gens qui l'avaient tant reçue, c'est à
Swann qu'elle en aurait su gré.

Et - au lieu qu'elle allait partir brouillée avec lui, sans l'avoir revu - s'il lui envoyait cet
argent, s'il l'encourageait à ce voyage et s'occupait de le lui rendre agréable, elle allait
accourir, heureuse, reconnaissante, et il aurait cette joie de la voir qu'il n'avait pas
goûtée depuis prés d'une semaine et que rien ne pouvait lui remplacer. Car sitôt que
Swann pouvait se la représenter sans horreur, qu'il revoyait de la bonté dans son sourire,
et que le désir de l'enlever à tout autre n'était plus ajouté par la jalousie à son amour,
cet amour redevenait surtout un goût pour les sensations que lui donnait la personne
d'Odette, pour le plaisir qu'il avait à admirer comme un spectacle ou à interroger comme
un phénomène, le lever d'un de ses regards, la formation d'un de ses sourires, l'émission
d'une intonation de sa voix. Et ce plaisir différent de tous les autres, avait fini par créer
en lui un besoin d'elle et qu'elle seule pouvait assouvir par sa présence ou ses lettres,
presque aussi désintéressé, presque aussi artistique, aussi pervers, qu'un autre besoin
qui caractérisait cette période nouvelle de la vie de Swann où à la sécheresse, à la
dépression des années antérieures avait succédé une sorte de trop-plein spirituel, sans
qu'il sût   davantage à quoi il devait cet enrichissement inespéré de sa vie antérieure
qu'une personne de santé délicate qui à partir d'un certain moment se fortifie, engraisse,
et semble pendant quelque temps s'acheminer vers une complète guérison: cet autre
besoin qui se développait aussi en dehors du monde réel, c'était celui d'entendre, de
connaître de la musique.

Ainsi, par le chimisme même de son mal, après qu'il avait fait de la jalousie avec son
amour, il recommençait à, fabriquer de la tendresse, de la pitié pour Odette. Elle était
redevenue l'Odette charmante et bonne. Il avait des remords d'avoir été dur pour elle. Il
voulait qu'elle vînt prés de lui et, auparavant, il voulait lui avoir procuré quelque plaisir,
pour voir la reconnaissance pétrir son visage et modeler son sourire.

Aussi Odette, sûre de le voir venir après quelques jours, aussi tendre et, soumis,
qu'avant, lui demander une réconciliation, prenait-elle l'habitude de ne plus craindre de
lui déplaire et même de l'irriter et lui refusait-elle, quand cela lui était commode, les
faveurs auxquelles il tenait le plus.

Peut-être ne savait-elle pas combien il avait été sincère vis-à-vis d'elle pendant la
brouille, quand il lui avait dit qu'il ne lui enverrait pas d'argent et chercherait à lui faire
du mal. Peut-être ne savait-elle pas davantage combien il l'était, vis-à-vis sinon d'elle, du
moins de lui-même, en d'autres cas où dans l'intérêt de l'avenir de leur liaison pour



                                        245 / 344
montrer à Odette qu'il était capable de se passer d'elle, qu'une rupture restait toujours
possible, il décidait de rester quelque temps sans aller chez elle.

Parfois c'était après quelques jours où elle ne lui avait pas causé de souci nouveau; et
comme, des visites prochaines qu'il lui ferait, il savait qu'il ne pouvait tirer nulle bien
grande joie mais plus probablement quelque chagrin qui mettrait fin au calme où il se
trouvait, il lui écrivait qu'étant très occupé il ne pourrait la voir aucun des jours qu'il lui
avait dit. Or une lettre d'elle, se croisant avec la sienne, le priait précisément de déplacer
un rendez-vous. Il se demandait pourquoi: ses soupçons, sa douleur le reprenaient. Il ne
pouvait plus tenir, dans l'état nouveau où il se trouvait, l'engagement qu'il avait pris dans
l'état antérieur de calme relatif, il courait chez elle et exigeait de la voir tous les jours
suivants. Et même si elle ne lui avait pas écrit la première, si elle répondait seulement,
cela suffisait pour qu'il ne pût plus rester sans la voir. Car contrairement au calcul de
Swann, le consentement d'Odette avait tout changé en lui. Comme tous ceux qui
possèdent une chose, pour savoir ce qui arriverait s'il cessait un moment de la posséder,
il avait ôté cette chose de son esprit, en y laissant tout le reste dans le même état que
quand elle était là. Or l'absence d'une chose, ce n'est pas que cela, ce n'est pas un
simple manque partiel, c'est un bouleversement de tout le reste, c'est un état nouveau
qu'on ne peut prévoir dans l'ancien.

Mais d'autres fois au contraire - Odette était sur le point de partir en voyage - c'était
après quelque petite querelle dont il choisissait le prétexte, qu'il se résolvait à ne pas lui
écrire et à ne pas la revoir avant son retour, donnant ainsi les apparences, et demandant
le bénéfice, d'une grande brouille qu'elle croirait peut-être définitive, à une séparation
dont la plus longue part était inévitable du fait du voyage et qu'il faisait commencer
seulement un peu plus tôt. Déjà il se figurait Odette inquiète, affligée de n'avoir reçu ni
visite ni lettre, et cette image, en calmant sa jalousie, lui rendait facile de se déshabituer
de la voir. Sans doute, par moments, tout au bout de son esprit où sa résolution la
refoulait grâce à toute la longueur interposée des trois semaines de séparation acceptée,
c'était avec plaisir qu'il considérait l'idée qu'il reverrait Odette à son retour: mais c'était
aussi avec si peu d'impatience qu'il commençait à se demander s'il ne doublerait pas
volontiers la durée d'une abstinence si facile! Elle ne datait encore que de trois jours,
temps beaucoup moins long que celui qu'il avait souvent passé en ne voyant pas Odette,
et sans l'avoir comme maintenant prémédité. Et pourtant voici qu'une légère contrariété
ou un malaise physique - en l'incitant à considérer le moment présent comme un
moment exceptionnel, en dehors de la règle, où la sagesse même admettrait d'accueillir
l'apaisement qu'apporte un plaisir et de donner congé, jusqu'à la reprise utile de l'effort,


                                       246 / 344
à la volonté - suspendait l'action de celle-ci qui cessait d'exercer sa compression; ou,
moins que cela, le souvenir d'un renseignement qu'il avait oublié de demander à Odette,
si elle avait décidé la couleur dont elle voulait faire repeindre sa voiture, ou pour une
certaine valeur de bourse si c'était des actions ordinaires ou Privilégiées qu'elle désirait
acquérir (c'était très joli de lui montrer qu'il pouvait rester sans la voir, mais si après ça
la peinture était à refaire ou si les actions ne donnaient pas de dividende, il serait bien
avancé), voici que comme un caoutchouc tendu qu'on lâche ou comme l'air dans une
machine pneumatique qu'on entr'ouvre, l'idée de la revoir, des lointains où elle était
maintenue, revenait d'un bond dans le champ du présent et des possibilités immédiates.

Elle y revenait sans plus trouver de résistance, et d'ailleurs si irrésistible que Swann avait
eu bien moins de peine à sentir s'approcher un à un les quinze jours qu'il devait rester
séparé d'Odette, qu'il n'en avait à attendre les dix minutes que son cocher mettait pour
atteler la voiture qui allait l'emmener chez elle et qu'il passait dans des transports
d'impatience et de joie où il ressaisissait mille fois pour lui prodiguer sa tendresse, cette
idée de la retrouver qui, par un retour si brusque, au moment où il la croyait si loin, était
de nouveau près de lui dans sa plus proche conscience. C'est qu'elle ne trouvait plus pour
lui faire obstacle le désir de chercher sans plus tarder à lui résister, qui n'existait plus
chez Swann depuis que s'étant prouvé à lui-même - il le croyait du moins: qu'il en était
si aisément capable, il ne voyait plus aucun inconvénient à ajourner un essai de
séparation qu'il était certain maintenant de mettre à exécution dés qu'il le voudrait. C'est
aussi que    cette idée de la revoir revenait parée pour lui d'une nouveauté, d'une
séduction, douée d'une virulence que l'habitude avait émoussées, mais qui s'étaient
retrempées dans cette privation non de trois jours mais de quinze (car la durée d'un
renoncement doit se calculer, par anticipation, sur le terme assigné), et de ce qui jusque-
là eût été un plaisir attendu qu'on sacrifie aisément, avait fait un bonheur inespéré
contre lequel on est sans force. C'est enfin qu'elle y revenait embellie par l'ignorance où
était Swann de ce qu'Odette avait pu penser, faire peut-être en voyant qu'il ne lui avait
pas donné signe de vie, si bien que ce qu'il allait trouver c'était la révélation
passionnante d'une Odette presque inconnue.

Mais elle; de même qu'elle avait cru que son refus d'argent n'était qu'une feinte, ne
voyait qu'un prétexte dans le renseignement que Swann venait lui demander, sur la
voiture à repeindre, ou la valeur à acheter. Car elle ne reconstituait pas les diverses
phases de ces crises qu'il traversait et dans l'idée qu'elle s'en faisait, elle omettait d'en
comprendre le mécanisme, ne croyant qu'à ce qu'elle connaissait d'avance, à la
nécessaire, à l'infaillible et toujours identique terminaison. Idée incomplète - d'autant


                                       247 / 344
plus profonde peut-être - si on la jugeait du point de vue de Swann qui eût sans doute
trouvé qu'il était incompris d'Odette, comme un morphinomane ou un tuberculeux;
persuadés qu'ils ont été arrêtés, l'un par un événement extérieur au moment où il allait
se délivrer de son habitude invétérée, l'autre par une indisposition accidentelle au
moment où il allait être enfin rétabli, se sentent incompris du médecin qui n'attache pas
la même importance qu'eux à ces prétendues contingences, simples déguisements selon
lui, revêtus, pour redevenir sensibles à ses malades, par le vice et l'état morbide qui, en
réalité, n'ont pas cessé de peser incurablement sur eux tandis qu'ils berçaient des rêves
de sagesse ou de guérison. Et de fait, l'amour de Swann en était arrivé à ce degré où le
médecin et, dans certaines affections, le chirurgien le plus audacieux, se demandent si
priver un malade de son vice ou lui ôter son mal, est encore raisonnable ou même
possible.

Certes l'étendue de cet amour, Swann n'en avait pas une conscience directe. Quand il
cherchait à le mesurer, il lui arrivait parfois qu'il semblât diminué, presque réduit à rien;
par exemple, le peu de goût, presque le dégoût que lui avaient inspiré, avant qu'il aimât
Odette, ses traits expressifs, son teint sans fraîcheur, lui revenait à certains jours.
"Vraiment il y a progrès sensible, se disait-il le lendemain; à voir exactement les choses,
je n'avais presque aucun plaisir hier à être dans son lit: c'est curieux je la trouvais même
laide." Et certes, il était sincère, mais son amour s'étendait bien au-delà des régions du
désir physique. La personne même d'Odette n'y tenait plus une grande place. Quand du
regard il rencontrait sur sa table la photographie d'Odette, ou quand elle venait le voir, il
avait peine à identifier la figure de chair ou de bristol avec le trouble douloureux et
constant qui habitait en lui. Il se disait presque avec étonnement: "C'est elle", comme si
tout d'un coup on nous montrait extériorisée devant nous une de nos maladies et que
nous ne la trouvions pas ressemblante à ce que nous souffrons. "Elle", il essayait de se
demander ce que c'était; car c'est une ressemblance de l'amour et de la mort, plutôt que
celles si vagues, que l'on redit toujours, de nous faire interroger plus avant, dans la peur
que sa réalité se dérobe, le mystère de la personnalité. Et cette maladie qu'était l'amour
de Swann avait tellement multiplié, il était si étroitement mêlé à toutes les habitudes de
Swann, à tous ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce
qu'il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu'un avec lui, qu'on n'aurait
pas pu l'arracher de lui, sans le détruire lui-même à peu près tout entier: comme on dit
en chirurgie, son amour n'était plus opérable.

Par cet amour Swann avait été tellement détaché de tous les intérêts, que quand par
hasard il retournait dans le monde en se disant que ses relations, comme une monture


                                       248 / 344
élégante qu'elle n'aurait pas d'ailleurs su estimer très exactement, pouvaient lui rendre à
lui-même un peu de prix aux yeux d'Odette (et ç'aurait peut-être été vrai en effet si elles
n'avaient été avilies par cet amour même, qui pour Odette dépréciait toutes les choses
qu'il touchait par le fait qu'il semblait les proclamer moins précieuses), il y éprouvait, à
côté de la détresse d'être dans des lieux, au milieu de gens qu'elle ne connaissait pas, le
plaisir désintéressé qu'il aurait pris à un roman ou à un tableau où sont peints les
divertissements d'une classe oisive; comme, chez lui, il se complaisait à considérer le
fonctionnement de sa vie domestique, l'élégance de sa garde-robe et de sa livrée, le bon
placement de ses valeurs, de la même façon qu'à lire dans Saint-Simon, qui était un de
ses auteurs favoris, la mécanique des journées, le menu des repas de Mme de
Maintenon, ou l'avarice avisée et le grand train de Lulli. Et dans la faible mesure où ce
détachement n'était pas absolu, la raison de ce plaisir nouveau que goûtait Swann,
c'était de pouvoir émigrer un moment dans les rares parties de lui-même restées
presque étrangères à son amour, à son chagrin. A cet égard cette personnalité, que lui
attribuait ma grand'tante, de "fils Swann", distincte de sa personnalité plus individuelle
de Charles Swann, était celle où il se plaisait maintenant le mieux. Un jour que, pour
l'anniversaire de la princesse de Parme (et parce qu'elle pouvait souvent être
indirectement agréable à Odette en lui faisant avoir des places pour des galas, des
jubilés), il avait voulu lui envoyer des fruits, ne sachant pas trop comment les
commander, il en avait chargé une cousine de sa mère qui, ravie de faire une
commission pour lui, lui avait écrit, en-lui rendant compte, qu'elle n'avait pas pris tous
les fruits au même endroit, mais les raisins chez Crapote dont c'est la spécialité, les
fraises chez Jauret, les poires chez Chevet, où elles étaient plus belles, etc., "chaque fruit
visité et examiné un par un par moi". Et en effet, par les remerciements de la princesse,
il avait pu juger du parfum des fraises et du moelleux des poires. Mais surtout le "chaque
fruit visité et examiné un par un par moi" avait été un apaisement à sa souffrance, en
emmenant sa conscience dans une région où il se rendait rarement; bien qu'elle lui
appartînt comme héritier d'une famille de riche et bonne bourgeoisie où s'étaient
conservés héréditairement, tout prêts à être mis à son service dès qu'il le souhaitait, la
connaissance des "bonnes adresses" et l'art de savoir bien faire une commande.

Certes, il avait trop longtemps oublié qu'il était le "fils Swann" pour ne pas ressentir
quand il le redevenait un moment, un plaisir plus vif que ceux qu'il eût pu éprouver le
reste du temps et sur lesquels il était blasé; et si l'amabilité des bourgeois, pour lesquels
il restait surtout cela, était moins vive que celle de l'aristocratie (mais plus flatteuse
d'ailleurs, car chez eux du moins elle ne se sépare jamais de la considération), une lettre



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d'altesse, quelques divertissements princiers qu'elle lui proposât, ne pouvait lui être aussi
agréable que celle qui lui demandait d'être témoin, ou seulement d'assister à un mariage
dans la famille de vieux amis de ses parents dont les uns avaient continué à le voir -
comme mon grand-père qui, l'année précédente, l'avait invité au mariage de ma mère -
et dont certains autres le connaissaient personnellement à peine mais se croyaient des
devoirs de politesse envers le fils, envers le digne successeur de feu M. Swann.

Mais, par les intimités déjà anciennes qu'il avait parmi eux, les gens du monde, dans une
certaine mesure, faisaient aussi partie de sa maison, de son domestique et de sa famille.
Il se sentait, à considérer ses brillantes amitiés; le même appui hors de lui-même, le
même confort, qu'à regarder les belles terres, la belle argenterie, le beau linge de table,
qui lui venaient des siens. Et la pensée que s'il tombait chez lui frappé d'une attaque ce
serait tout naturellement le duc de Chartres, le prince de Reuss, le duc de Luxembourg et
le baron de Charlus que son valet de chambre courrait chercher, lui apportait la même
consolation qu'à notre vieille Françoise de savoir qu'elle serait ensevelie dans des draps
fins à elle, marqués, non reprisés (ou si finement que cela ne donnait qu'une plus haute
idée du soin de l'ouvrière), linceul de l'image fréquente duquel elle tirait une certaine
satisfaction, sinon de bien-être; au moins d'amour-propre. Mais surtout, comme dans
toutes celles de ses actions et de ses pensées qui se rapportaient à Odette, Swann était
constamment dominé et dirigé par le sentiment inavoué qu'il lui était peut-être pas
moins cher, mais moins agréable à voir que quiconque, que le plus ennuyeux fidèle des
Verdurin, quand il se reportait à un monde pour qui il était l'homme exquis par
excellence, qu'on faisait tout pour attirer, qu'on se désolait de ne pas voir, il
recommençait à croire à l'existence d'une vie plus heureuse, presque à en éprouver
l'appétit, comme il arrive à un malade alité depuis des mois, à la diète, et qui aperçoit
dans un journal le menu d'un déjeuner officiel ou l'annonce d'une croisière en Sicile.

S'il était obligé de donner des excuses aux gens du monde pour ne pas leur faire de
visites, c'était de lui en faire qu'il cherchait à s'excuser auprès d'Odette. Encore les
payait-il (se demandant à la fin du mois, pour peu qu'il eût un peu abusé de sa patience
et fût allé souvent la voir, si c'était assez de lui envoyer quatre mille francs), et pour
chacune trouvait un prétexte, un présent à lui apporter, un renseignement dont elle avait
besoin, M. de Charlus qu'il avait rencontré allant chez elle, et qui avait exigé qu'il
l'accompagnât. Et à défaut d'aucun, il priait M. de Charlus de courir chez elle, de lui dire
comme spontanément, au cours de la conversation, qu'il se rappelait avoir à parler à
Swann, qu'elle voulût bien lui faire demander de passer tout de suite chez elle; mais le
plus souvent Swann attendait en vain et M. de Charlus lui disait le soir que son moyen


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n'avait pas réussi. De sorte que si elle faisait maintenant de fréquentes absences, même
à Paris, quand elle y restait, elle le voyait peu, et elle qui, quand elle l'aimait, lui disait:
"Je suis toujours libre" et "Qu'est-ce que l'opinion des autres peut me faire?" maintenant,
chaque fois qu'il voulait la voir, elle invoquait les convenances ou prétextait des
occupations.

Quand il parlait d'aller à une fête de charité, à un vernissage, à une première, où elle
serait, elle lui disait qu'il voulait afficher leur liaison, qu'il la traitait comme une fille. C'est
au point que pour tâcher de n'être pas partout privé de la rencontrer, Swann qui savait
qu'elle connaissait et affectionnait beaucoup mon grand-oncle Adolphe dont il avait été
lui-même l'ami, alla le voir un jour dans son petit appartement de la rue de Bellechasse
afin de lui demander d'user de son influence sur Odette. Comme elle prenait toujours,
quand elle parlait à Swann de mon oncle, des airs poétiques, disant: "Ah! lui, ce n'est pas
comme toi, c'est une si belle chose, si grande si jolie, que son amitié pour moi! Ce n'est
pas lui qui me considérerait assez peu pour vouloir se montrer avec moi dans tous les
lieux publics"; Swann fut embarrassé et ne savait pas à quel ton il devait se hausser pour
parler d'elle à mon oncle. Il posa d'abord l'excellence a priori d'Odette, l'axiome de sa
supra-humanité séraphique, la révélation de ses vertus indémontrables et dont la notion
ne pouvait dériver de l'expérience. "Je veux parler avec vous. Vous, vous savez quelle
femme au-dessus de toutes les femmes, quel être adorable, quel ange est Odette. Mais
vous savez ce que c'est que la vie de Paris. Tout le monde ne connaît pas Odette sous le
jour où nous la connaissons vous et moi. Alors il y a des gens qui trouvent que je joue un
rôle un peu ridicule; elle ne peut même pas admettre que je la rencontre dehors, au
théâtre. Vous, en qui elle a tant de confiance ne pourriez-vous lui dire quelques mots
pour moi, lui assurer qu'elle s'exagère le tort qu'un salut de moi lui cause?"

Mon oncle conseilla à Swann de rester un peu sans voir Odette qui ne l'en aimerait que
plus, et à Odette de laisser Swann la retrouver partout où cela lui plairait. Quelques jours
après, Odette disait à Swann qu'elle venait d'avoir une déception en voyant que mort
oncle était pareil à tous lés hommes: il venait d'essayer de la prendre de force. Elle
calma Swann qui au premier moment voulait aller provoquer mon oncle, mais il refusa de
lui serrer la main quand il le rencontra. Il regretta d'autant plus cette brouille avec mon
oncle Adolphe qu'il avait espéré; s'il l'avait revu quelquefois et avait pu causer en toute
confiance avec lui, tâcher de tirer au clair certains bruits relatifs à la vie qu'Odette avait
menée autrefois à Nice. Or mon oncle Adolphe y passait l'hiver. Et Swann pensait que
c'était même peut-être là qu'il avait connu Odette. Le peu qui avait échappé à quelqu'un
devant lui, relativement à un homme qui aurait été l'amant d'Odette, avait bouleversé


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Swann. Mais les choses qu'il aurait, avant de les connaître; trouvé le plus affreux
d'apprendre et le plus impossible de croire, une fois qu'il les savait, elles étaient
incorporées à tout jamais à sa tristesse, il les admettait, il n'aurait plus pu comprendre
qu'elles n'eussent pas été. Seulement chacune opérait sur l'idée qu'il se faisait de sa
maîtresse une retouche ineffaçable. Il crut même comprendre, une fois, que cette
légèreté des moeurs d'Odette qu'il n'eût pas Soupçonnée, était assez connue, et qu'à
Bade et à Nice, quand elle y passait jadis plusieurs mois, elle avait eu une sorte de
notoriété galante. Il chercha, pour les interroger, à se rapprocher de certains viveurs;
mais ceux-ci savaient qu'il connaissait Odette; et puis il avait peur de les faire penser de
nouveau à elle, de les mettre sur ses traces. Mais lui à qui jusque-là rien n'aurait pu
paraître aussi fastidieux que tout ce qui se rapportait à la vie cosmopolite de Bade ou de
Nice, apprenant qu'Odette avait peut-être fait autrefois la fête dans ces villes de plaisir,
sans qu'il dût jamais arriver à savoir si c'était seulement pour satisfaire à des besoins
d'argent que grâce à lui elle n'avait plus, ou à des caprices qui pouvaient renaître,
maintenant il se penchait avec une angoisse impuissante, aveugle et vertigineuse vers
l'abîme sans fond où étaient allées s'engloutir ces années du début du Septennat
pendant lesquelles on passait l'hiver sur la promenade des Anglais, l'été sous les tilleuls
de Bade, et il leur trouvait une profondeur douloureuse mais magnifique comme celle que
leur eût prêtée un poète; et il eût ais à reconstituer les petits faits de la chronique de la
Côte d'Azur d'alors, si elle avait pu l'aider à comprendre quelque chose du sourire ou des
regards - pourtant si honnêtes et si simples - d'Odette, plus de passion que l'esthéticien
qui interroge les documents subsistant de la Florence du XVe siècle pour tâcher d'entrer
plus avant dans l'âme de la Primavera, de la bella Vanna, ou de la Vénus, de Botticelli.
Souvent sans lui rien dire il la regardait, il songeait; elle lui disait: "Comme tu as l'air
triste!" Il n'y avait pas bien longtemps encore, de l'idée qu'elle était une créature bonne,
analogue aux meilleures qu'il eût connues, il avait passé à l'idée qu'elle était une femme
entretenue; inversement il lui était arrivé depuis de revenir de l'Odette de Crécy, peut-
être trop connue des fêtards, des hommes à femmes, à ce visage d'une             expression
parfois si douce, à cette nature si humaine. Il se disait: "Qu'est-ce que cela veut dire qu'à
Nice tout le monde sache qui est Odette de Crécy? Ces réputations-là, même vraies, sont
faites avec les idées des autres"; il pensait que cette légende - fût-elle authentique -
était extérieure à Odette, n'était pas en elle comme une personnalité irréductible et
malfaisante; que la créature qui avait pu être amenée à mal faire c'était une femme aux
bons yeux au coeur plein de pitié pour la souffrance, au corps docile qu'il avait tenu, qu'il
avait serré dans ses bras et manié, une femme qu'il pourrait arriver un jour à posséder
toute, s'il réussissait à se rendre indispensable à elle. Elle était là, souvent fatiguée, le


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visage vidé pour un instant de la préoccupation, fébrile et joyeuse des choses inconnues
qui faisaient souffrir Swann; elle écartait ses cheveux avec ses mains; son front, sa
figure paraissaient plus larges; alors tout d'un coup, quelque pensée simplement
humaine, quelque bon sentiment comme il en existe dans toutes les créatures, quand
dans un moment de repos ou de repliement elles sont livrées à elles-mêmes, jaillissait de
ses yeux comme un rayon jaune. Et aussitôt tout son visage s'éclairait comme une
campagne grise, couverte de nuages qui soudain s'écartent, pour sa transfiguration, au
moment du soleil couchant. La vie qui était en Odette à ce moment-là, l'avenir même
qu'elle semblait rêveusement regarder, Swann aurait pu les partager avec elle; aucune.
agitation mauvaise ne semblait y avoir laissé de résidu. Si rares qu'ils devinssent, ces
moments-là ne furent pas inutiles. Par le souvenir Swann reliait ces parcelles, abolissait
les intervalles, coulait comme en or une Odette de bonté et de calme pour laquelle il fit
plus tard (comme on le verra dans la deuxième partis de cet ouvrage) des sacrifices que
l'autre Odette n'eût pas obtenus. Mais que ces moments étaient rares, et que maintenant
il la voyait peu! Même pour leur rendez-vous du soir, elle ne lui disait qu'à la dernière
minute si elle pourrait le lui accorder car, comptant qu'elle le trouverait toujours libre,
elle voulait d'abord être certaine que personne d'autre ne lui proposerait de venir.

Elle alléguait qu'elle était obligée d'attendre une réponse de la plus haute importance
pour elle, et même si après qu'elle avait fait venir Swann des amis demandaient à
Odette, quand la soirée était déjà commencée, de les rejoindre au théâtre ou à souper,
elle faisait un bond joyeux et s'habillait à la hâte. Au fur et à mesure qu'elle avançait
dans sa toilette, chaque mouvement qu'elle faisait rapprochait Swann du moment où il
faudrait la quitter, où elle s'enfuirait d'un élan irrésistible; et quand, enfin prête,
plongeant une dernière fois dans son miroir ses regards tendus et éclairés par l'attention,
elle remettait un peu de rouge à ses lèvres, fixait une mèche sur son front et demandait
son manteau de soirée bleu ciel avec des glands d'or, Swann avait l'air si triste qu'elle ne
pouvait réprimer un geste d'impatience et disait: "Voilà comme tu me remercies de
t'avoir gardé jusqu'à la dernière minute. Moi qui croyais avoir fait quelque chose de
gentil.. C'est bon   à savoir pour une autre fois!" Parfois, au risque de la fâcher, il se
promettait de chercher à savoir où elle était allée, il rêvait d'une alliance avec Forcheville
qui peut-être aurait pu le renseigner. D'ailleurs quand il savait avec qui elle passait la
soirée, il était bien rare qu'il ne pût pas découvrir dans toutes ses relations à lui
quelqu'un qui connaissait fût-ce indirectement l'homme avec qui elle était sortie et
pouvait facilement en obtenir tel ou tel renseignement. Et tandis qu'il écrivait à un de ses
amis pour lui demander de chercher à éclaircir tel ou tel point, il éprouvait le repos de



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cesser de se poser ses questions sans réponses et de transférer à un autre la fatigue
d'interroger. Il est vrai que Swann n'était guère plus avancé quand il avait certains
renseignements. Savoir ne permet pas toujours d'empêcher, mais du moins les choses
que nous savons, nous les tenons, sinon entre nos mains, du moins dans notre pensée
où nous les disposons à notre gré, ce qui nous donne l'illusion d'une sorte de pouvoir sur
elles. Il était heureux toutes les fois où M. de Charlus était avec Odette. Entre M. de
Charlus et elle; Swann savait qu'il ne pouvait rien se passer, que quand M. de Charlus
sortait avec elle; c'était par amitié pour lui et qu'il ne ferait pas difficulté à lui raconter ce
qu'elle avait fait. Quelquefois elle avait déclaré si catégoriquement à Swann qu'il lui était
impossible de le voir un certain soir, elle avait l'air de tenir tant à une sortie, que Swann
attachait une véritable importance à ce que M. de Charlus fût libre de l'accompagner. Le
lendemain, sans oser poser beaucoup de questions à M. de Charlus, il le contraignait, en
ayant l'air de ne pas bien comprendre ses premières réponses, à lui en donner de
nouvelles, après chacune desquelles il se sentait plus soulagé, car il apprenait bien vite
qu'Odette avait occupé sa soirée aux plaisirs les plus innocents. "Mais comment, mon
petit Mémé, je ne comprends pas bien..., ce n'est pas en sortant de chez elle que vous
êtes allés au musée Grévin. Vous étiez allés ailleurs d'abord. Non? Oh! que c'est drôle!
Vous ne savez pas comme vous m'amusez, mon petit Mémé. Mais quelle drôle d'idée elle
a eue d'aller ensuite au Chat Noir, c'est bien une idée d'elle... Non? c'est vous. C'est
curieux. Après tout ce n'est pas une mauvaise idée, elle devait y connaître beaucoup de
monde? Non? elle n'a parlé à personne? C'est extraordinaire. Alors vous êtes restés là
comme cela tous les deux tout seuls? Je vois d'ici cette scène. Vous êtes gentil, mon petit
Mémé, je vous aime bien." Swann se sentait soulagé. Pour lui à qui il était arrivé en
causant avec des indifférents qu'il écoutait à peine, d'entendre quelquefois certaines
phrases (celle-ci par exemple: "J'ai vu hier Mme de Crécy, elle était avec un monsieur
que je ne connais pas"), phrases qui, aussitôt dans le coeur de Swann, passaient à l'état
solide; s'y durcissaient comme une incrustation, le déchiraient, n'en bougeaient plus,
qu'ils étaient doux au contraire ces mots: "Elle ne connaissait personne, elle n'a parlé à
personne", comme ils circulaient aisément en lui, qu'ils étaient fluides, faciles,
respirables! Et pourtant au bout d'un instant il se disait qu'Odette devait le trouver bien
ennuyeux pour que ce fussent là les plaisirs qu'elle préférait à sa compagnie. Et leur
insignifiance, si elle le rassurait, lui faisait pourtant de la peine comme une trahison.

Même quand il ne pouvait savoir où elle était allée, il lui aurait suffiT pour calmer
l'angoisse qu'il éprouvait alors, et contre laquelle la présence d'Odette, la douceur d'être
auprès d'elle était le seul spécifique (un spécifique qui à la longue aggravait le mal, avec



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bien des remèdes, mais du moins calmait momentanément la souffrance), il lui aurait
suffi, si Odette l'avait seulement permis, de rester chez elle tant qu'elle ne serait pas là,
de l'attendre jusqu'à cette heure du retour dans l'apaisement de laquelle seraient venues
se confondre les heures qu'un prestige, un maléfice lui avaient fait croire différentes des
autres. Mais elle ne le voulait pas; il revenait chez lui; il se forçait en chemin à former
divers projets, il cessait de songer à Odette; même il arrivait, tout en se déshabillant, à
rouler en lui des pensées assez joyeuses; c'est le coeur plein de l'espoir d'aller le
lendemain voir quelque chef-d'oeuvre qu'il se mettait au lit et éteignait sa lumière; mais,
dès que, pour se préparer à dormir, il cessait d'exercer sur lui-même une contrainte dont
il n'avait même pas conscience tant elle était devenue habituelle, au même instant un
frisson glacé refluait en lui et il se mettait à sangloter. Il ne voulait même pas savoir
pourquoi, s'essuyait les yeux, se disait en riant: "C'est charmant, je deviens névropathe."
Puis il ne pouvait penser sans une grande lassitude que le lendemain il faudrait
recommencer de chercher à savoir ce qu'Odette avait fait, à mettre en jeu des influences
pour tâcher de la voir. Cette nécessité d'une activité sans trêve, sans variété, sans
résultats, lui était si cruelle qu'un jour apercevant une grosseur sur son ventre, il
ressentit une véritable joie à la pensée qu'il avait peut-être une tumeur mortelle, qu'il
n'allait plus avoir à s'occuper de rien, que c'était la maladie qui allait le gouverner, faire
de lui son jouet, jusqu'à la fin prochaine. Et en effet si à cette époque, il lui arriva
souvent, sans se l'avouer, de désirer la mort, c'était pour échapper moins à l'acuité de
ses souffrances qu'à la monotonie de son effort.

Et pourtant il aurait voulu vivre jusqu'à l'époque où il ne l'aimerait plus, où elle n'aurait
aucune raison de lui mentir et où il pourrait enfin apprendre d'elle si le jour où il était allé
la voir dans l'après-midi, elle était ou non couchée avec Forcheville. Souvent pendant
quelques jours, le soupçon qu'elle aimait quelqu'un d'autre le détournait de se poser
cette question relative à Forcheville, la lui rendait presque indifférente, comme ces
formes nouvelles d'un même état maladif qui semblent momentanément nous avoir
délivrés des précédentes. Même il y avait des jours où il n'était tourmenté par aucun
soupçon. Il se croyait guéri. Mais le lendemain matin, au réveil, il sentait à la même
place la même douleur dont, la veille pendant la journée, il avait comme dilué la
sensation dans le torrent des impressions différentes.

Mais elle n'avait pas bougé de place. Et même, c'était l'acuité de cette douleur qui avait
réveillé Swann.

Comme Odette ne lui donnait aucun renseignement sur ces choses si importantes qui
l'occupaient tant chaque jour (bien qu'il eût assez vécu pour savoir. qu'il n'y en a jamais


                                        255 / 344
d'autres que les plaisirs), il ne pouvait pas chercher longtemps de suite à les imaginer,
son cerveau fonctionnait à vide; alors il passait son doigt sur ses paupières fatiguées
comme il aurait essuyé le verre de son lorgnon, et cessait entièrement de penser. Il
surnageait pourtant à cet inconnu certaines occupations qui réapparaissaient de temps
en temps, vaguement rattachées par elle à quelque obligation envers des parents
éloignés ou des amis d'autrefois, qui parce qu'ils étaient les seuls qu'elle lui citait souvent
comme l'empêchant de le voir, paraissaient à Swann former le cadre fixe, nécessaire, de
la vie d'Odette. A cause du ton dont elle lui disait de temps à autre "le jour où je vais
avec mon amie à l'Hippodrome", si, s'étant senti malade et ayant pensé: "Peut-être
Odette voudrait bien passer chez moi", il se rappelait brusquement que c'était justement
ce jour-là, il se disait:. "Ah! non, ce n'est pas la peine de lui demander de venir, j'aurais
dû y penser plus tôt, c'est le jour où elle va avec son amie à l'Hippodrome. Réservons-
nous pour, ce qui est possible; c'est inutile de s'user à proposer des choses inacceptables
et refusées d'avance." Et ce devoir qui incombait à Odette d'aller à l'Hippodrome et
devant lequel Swann s'inclinait ainsi ne lui paraissait pas seulement inéluctable; mais ce
caractère de nécessité dont il était empreint semblait rendre plausible et légitime tout ce
qui de près ou de loin se rapportait à lui. Si Odette dans la rue ayant reçu d'un passant
un salut qui avait éveillé la jalousie de Swann, elle répondait aux questions de celui-ci en
rattachant l'existence de l'inconnu à un des deux ou trois grands devoirs dont elle lui
parlait, si, par exemple, elle disait: "C'est un monsieur qui était dans la loge de mon
amie avec qui je vais à l'Hippodrome", cette explication calmait les soupçons de Swann,
qui en effet trouvait inévitable que l'amie eût d'autres invités qu'Odette dans sa loge à
l'Hippodrome, mais n'avait jamais cherché ou réussi à se les figurer. Ah! comme il eût
aimé la connaître, l'amie qui allait à l'Hippodrome, et qu'elle l'y emmenât avec Odette!
Comme il aurait donné toutes ses relations pour n'importe quelle personne qu'avait
l'habitude de voir Odette, fût-ce une manucure ou une demoiselle de magasin! Il eût fait
pour elles plus de frais que pour des reines. Ne lui auraient-elles pas fourni, dans ce
qu'elles contenaient de la vie d'Odette, le seul calmant efficace pour ses souffrances?
Comme il aurait couru avec joie passer les journées chez telle de ces petites gens avec
lesquelles Odette gardait des relations, soit par intérêt, soit par simplicité véritable!
Comme il eût volontiers élu domicile à jamais au cinquième étage de telle maison sordide
et enviée où Odette ne l'emmenait pas, et où, s'il y avait habité avec la petite couturière
retirée dont il eût volontiers fait semblant d'être l'amant, il aurait presque chaque jour
reçu sa, visite! Dans ces quartiers presque populaires, quelle existence modeste, abjecte,
mais douce, mais nourrie de calme et de bonheur, il eût accepté de vire indéfiniment!



                                       256 / 344
Il arrivait encore parfois, quand, ayant rencontré Swann, elle voyait s'approcher d'elle
quelqu'un qu'il ne connaissait pas, qu'il pût remarquer sur le visage d'Odette cette
tristesse qu'elle avait eue le jour où il était venu pourra voir pendant que Forcheville était
là. Mais c'était rare; car les jours où malgré tout ce qu'elle avait à faire et la crainte de ce
que penserait le monde, elle arrivait à voir Swann, ce qui dominait maintenant dans son
attitude était l'assurance: grand contraste, peut-être revanche inconsciente ou réaction
naturelle de l'émotion craintive qu'aux premiers temps où elle l'avait connu, elle
éprouvait auprès de lui, et même loin de lui, quand elle commençait une lettre par ces
mots: "Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine écrire" (elle le prétendait
du moins et un peu de cet émoi devait être sincère pour qu'elle désirât d'en feindre
davantage). Swann lui plaisait alors. On ne tremble jamais que pour soi, que pour ceux
qu'on aime.

Quand notre bonheur n'est plus dans leurs mains, de quel calme, de quelle aisance, de
quelle hardiesse on jouit auprès d'eux! En lui parlant, en lui écrivant, elle n'avait plus de
ces mots par lesquels elle cherchait à se donner l'illusion qu'il lui appartenait, faisant
naître lés occasions de dire "mon", "mien", quand il s'agissait de lui: "Vous êtes mon
bien, c'est le parfum de notre amitié, je le garde", de lui parler de l'avenir, de la mort
même, comme d'une seule chose pour eux deux. Dans ce temps-là, à tout ce qu'il disait,
elle répondait avec admiration: "Vous, vous ne serez jamais comme tout le monde"; elle
regardait sa longue tête un peu chauve; dont les gens qui connaissaient les succès de
Swann pensaient: "Il n'est pas régulièrement beau si vous voulez, mais il est chic: ce
toupet; ce monocle, ce sourire!", et, plus curieuse peut-être de connaître ce qu'il était
que désireuse d'être sa maîtresse, elle disait:

Si je pouvais savoir ce qu'il y a dans cette tête-là!

Maintenant, à toutes les paroles de Swann elle répondait d'un ton parfois irrité, parfois
indulgent:

Ah! tu ne seras donc jamais comme tout le monde! Elle regardait cette tête qui n'était
qu'un peu plus vieillie par le souci(mais dont maintenant tous pensaient, en vertu de
cette même aptitude qui permet de découvrir les intentions d'un morceau symphonique
dont on a lu le programme, et les ressemblances d'un enfant quand on connaît sa
parenté: "Il n'est pas positivement laid si vous voulez, mais il est ridicule; ce monocle, ce
toupet, ce sourire!", réalisant dans leur imagination suggestionnée la démarcation
immatérielle qui sépare à quelques mois de distance une tête d'amant de coeur et une
tête de cocu), elle disait:



                                        257 / 344
Ah! si je pouvais changer, rendre raisonnable ce qu'il y a dans cette tête-là.

Toujours prêt à croire ce qu'il souhaitait si seulement les manières d'être d'Odette avec
lui laissaient place au doute, il se jetait avidement sur cette parole.

- Tu le peux si tu le veux, lui disait-il.

Et il tâchait de lui montrer que l'apaiser, le diriger, le faire travailler, serait une noble
tâche à laquelle ne demandaient qu'à se vouer d'autres femmes qu'elle, entre les mains
desquelles il est vrai d'ajouter que la noble tâche ne lui eût paru plus qu'une indiscrète et
insupportable usurpation de sa liberté. "Si elle ne m'aimait pas un peu, se disait-il, elle
ne souhaiterait pas de me transformer. Pour me transformer, il faudra qu'elle me voie
davantage." Ainsi trouvait-il dans ce reproche qu'elle lui faisait, comme une preuve
d'intérêt, d'amour peut-être; et en effet, elle lui en donnait maintenant si peu qu'il était
obligé de considérer comme telles les défenses qu'elle lui faisait d'une chose ou d'une
autre. Un jour, elle lui déclara qu'elle n'aimait pas son cocher, qu'il lui montait peut-être
la tête contre elle, qu'en tous cas il n'était pas avec lui de l'exactitude et de la déférence
qu'elle voulait. Elle sentait qu'il désirait lui entendre dire: "Ne le prends plus pour venir
chez moi", comme il aurait désiré un baiser. Comme elle était de bonne humeur, elle le
lui dit; il fut attendri. Le soir, causant avec M. de Charlus avec qui il avait la douceur de
pouvoir parler d'elle ouvertement (car les moindres propos qu'il tenait, même aux
personnes qui ne la connaissaient pas, se rapportaient en quelque manière à elle), il lui
dit:

- Je crois pourtant qu'elle m'aime; elle est si gentille pour moi, ce que je fais ne lui est
certainement pas indifférent.

Et si, au moment d'aller chez elle, montant dans sa voiture avec un ami qu'il devait
laisser en route, l'autre lui disait:

Tiens, ce n'est pas Lorédan qui est sur le siège? avec quelle joie mélancolique Swann lui
répondait:

- Oh! sapristi non! je te dirai, je ne peux pas prendre Lorédan quand je vais rue La
Pérouse. Odette n'aime pas que je prenne Lorédan, elle ne le trouve pas bien pour moi;
enfin que veux-tu, les femmes, tu sais! je sais que ça lui déplairait beaucoup. Ah bien
oui! je n'aurais eu qu'à prendre Rémi! j'en aurais eu une histoire!

Ces nouvelles façons indifférentes; distraites, irritables, qui étaient maintenant celles
d'Odette avec lui, certes Swann en souffrait; mais il ne connaissait pas sa souffrance;
comme c'était progressivement, jour par jour, qu'Odette s'était refroidie à son égard, ce


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n'est qu'en mettant en regard de ce qu'elle était aujourd'hui ce qu'elle avait été au
début, qu'il aurait pu sonder la profondeur du changement qui s'était accompli. Or ce
changement c'était sa profonde, sa secrète blessure qui lui faisait mal jour et nuit, et dès
qu'il sentait que ses pensées allaient un peu trop     près d'elle, vivement il les dirigeait
d'un autre côté de peur de trop souffrir. Il se disait bien d'une façon abstraite: "Il fut un
temps où Odette m'aimait davantage", mais jamais il ne revoyait ce temps. De même
qu'il y avait dans son cabinet une commode qu'il s'arrangeait à ne pas regarder, qu'il
faisait un crochet pour éviter en entrant et en sortant, parce que dans un tiroir étaient
serrés le chrysanthème qu'elle lui avait donné le premier soir où il l'avait reconduite, les
lettres où elle disait: "Que n'y avez-vous oublié aussi votre coeur, je ne vous aurais pas
laissé le reprendre" et "A quelque heure du jour et de la nuit que vous ayez besoin de
moi, faites-moi signe et disposez de ma vie", de même il y avait en lui une place dont il
ne laissait jamais approcher son esprit, lui faisant faire s'il le fallait le détour d'un long
raisonnement pour qu'il n'eût pas à passer devant elle: c'était celle où vivait le souvenir
des jours heureux.

Mais sa si précautionneuse prudence fut déjouée un soir qu'il était allé dans le monde.
C'était chez la marquise de Saint-Euverte, à la dernière, pour cette année-là, des soirées
où elle faisait entendre des artistes qui lui servaient ensuite pour ses concerts de charité.
Swann qui avait voulu successivement aller à toutes les précédentes et n'avait pu s'y
résoudre avait reçu, tandis qu'il s'habillait pour se rendre à celle-ci, la visite du baron de
Charlus qui venait lui offrir de retourner avec lui chez la marquise, si sa compagnie
devait l'aider à s'y ennuyer un peu moins, à s'y trouver moins triste. Mais Swann lui avait
répondu:

- Vous ne doutez pas du plaisir que j'aurais à être avec vous. Mais le plus grand plaisir
que vous puissiez me faire, c'est d'aller plutôt voir Odette. Vous savez l'excellente
influence que vous avez sur elle. Je crois qu'elle ne sort pas ce soir avant d'aller chez son
ancienne couturière où du reste elle sera sûrement contente que vous l'accompagniez. En
tous cas vous la trouveriez chez elle avant. Tâchez de la distraire et aussi de lui parler
raison. Si vous pouviez arranger quelque chose pour demain qui lui plaise et que nous
pourrions faire tous les trois ensemble... Tâchez aussi de poser des jalons pour cet été, si
elle avait envie de quelque chose, d'une croisière que nous ferions tous les trois, que
sais-je? Quant à ce soir, je ne compte pas la voir; maintenant si elle le désirait ou si vous
trouviez un joint, nous n'avez qu'à m'envoyer un mot chez Mme de Saint-Euverte jusqu'à
minuit, et après chez moi. Merci de tout ce que vous faites pour moi, vous savez comme
je vous aime.


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Le baron lui promit d'aller faire la visite qu'il désirait après qu'il l'aurait conduit jusqu'à la
porte de l'hôtel Saint-Euverte, où Swann arriva tranquillisé par la pensée que M. de
Charlus passerait la soirée rue La Pérouse, mais dans un état de mélancolique
indifférence à toutes les choses qui ne touchaient pas Odette, et en particulier aux
choses mondaines, qui leur donnait le charme de ce qui, n'étant plus un but pour notre
volonté, nous apparaît en soi-même. Dés sa descente de voiture, au premier plan de ce
résumé fictif de leur vie domestique que les maîtresses de maiso