images images images by 35HFP4XV

VIEWS: 8 PAGES: 26

									                  Georges BALANDIER [1920 - ]
                              Ethnologue et sociologue français
professeur émérite de La Sorbonne, Directeur d'études au Centre d’études africaines à l'ÉHESS.


                                         (1987)




             “Images, images,
                 images”

       Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole,
                    professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
                        Courriel: jean-marie_tremblay@uqac.ca
               Site web pédagogique : http://www.uqac.ca/jmt-sociologue/

                   Dans le cadre de: "Les classiques des sciences sociales"
           Une bibliothèque numérique fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay,
                      professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
                             Site web: http://classiques.uqac.ca/

               Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
                 Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
                            Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/
                               Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987)   2




                  Politique d'utilisation
          de la bibliothèque des Classiques


   Toute reproduction et rediffusion de nos fichiers est interdite,
même avec la mention de leur provenance, sans l’autorisation
formelle, écrite, du fondateur des Classiques des sciences sociales,
Jean-Marie Tremblay, sociologue.

   Les fichiers des Classiques des sciences sociales ne peuvent
sans autorisation formelle:

   - être hébergés (en fichier ou page web, en totalité ou en partie)
sur un serveur autre que celui des Classiques.
   - servir de base de travail à un autre fichier modifié ensuite par
tout autre moyen (couleur, police, mise en page, extraits, support,
etc...),

   Les fichiers (.html, .doc, .pdf., .rtf, .jpg, .gif) disponibles sur le site
Les Classiques des sciences sociales sont la propriété des
Classiques des sciences sociales, un organisme à but non lucratif
composé exclusivement de bénévoles.

    Ils sont disponibles pour une utilisation intellectuelle et
personnelle et, en aucun cas, commerciale. Toute utilisation à des
fins commerciales des fichiers sur ce site est strictement interdite et
toute rediffusion est également strictement interdite.

    L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les
utilisateurs. C'est notre mission.

   Jean-Marie Tremblay, sociologue
   Fondateur et Président-directeur général,
   LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
                                   Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987)   3




    Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay, bénévole,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi à partir de :

    Georges BALANDIER

    “Images, images, images”.

    Un article publié dans les Cahiers internationaux de sociologie, vol. 82,
janvier-juin 1987, pp. 7-22. Paris : Les Presses universitaires de France.

    [Le 28 janvier 2008, M. Georges Balandier, par l'intermédiaire de M. Jean
Benoist nous accordait sa permission de diffuser quelques-uns de ses livres ainsi
que tous les articles publiés dans les Cahiers internationaux de sociologie. M.
Balandier n'a pas d'adresse de courrier électronique, mais on peut lui en adresser
un au Centre d'études africaines, Bd Raspail, à Paris. On peut contacter la
secrétaire de ce centre, Elizabeth Dubois, au 01 53 63 56 50 ou la secrétaire des
Cahiers internationaux de sociologie, Christine Blanchard au 01 49 54 25 54.]


         Courriels : Mme Élisabeth Dubois, sec. de direction,
Centre d’études africaines (ÉHESS) : stceaf@ehess.fr
   M. Jean Benoist : oj.benoist@wanadoo.fr

Polices de caractères utilisée :

    Pour le texte: Times New Roman, 14 points.
    Pour les citations : Times New Roman, 12 points.
    Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word
2004 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition numérique réalisée le 18 mai 2008 à Chicoutimi, Ville
de Saguenay, province de Québec, Canada.
                                       Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987)        4




                   Georges BALANDIER [1920 - ]
                               Ethnologue et sociologue français
 professeur émérite de La Sorbonne, Directeur d'études au Centre d’études africaines à l'ÉHESS.


                        “Images, images, images.”




    Un article publié dans les Cahiers internationaux de sociologie, vol. 82,
janvier-juin 1987, pp. 7-22. Paris : Les Presses universitaires de France.
                         Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987)   5




                 Table des matières

Résumé / Summary

Introduction

L’image sans innocence
L’image prolifique
L’image fait le réel ?
                                      Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987)   6




                                   Georges BALANDIER

                                 “Images, images, images”.

    Un article publié dans les Cahiers internationaux de sociologie, vol. 82,
janvier-juin 1987, pp. 7-22. Paris : Les Presses universitaires de France.



                                        Résumé


Retour à la table des matières


   La société de la modernité est celle où les réseaux de
communication instrumentalisent les rapports sociaux, où la
médialisation est en voie de généralisation et engendre un nouvel
environnement. Il s'agit ici de définir le statut de l'image et de repérer
ses effets ; de là, les deux sections : l'image sans innocence, l'image
prolifique. Mais l'accent principal porte sur le rapport des nouvelles
images au réel et à la production actuelle des « visions du monde ».

    SUMMARY

    The society of modernity is characterized by the increasing need
for and use of communication channels in social relations and by a
developing generalization of mass media which gives birth to a new
environment. The purpose of this article is to define the role and
importance of an image and to investigate its impact, hence the two
different sections : images which are not necessarily harmless, and
images of a prolific nature. The emphasis is however placed on the
relationship between new images on the one hand and both reality and
the "visions of the world" presently produced on the other hand.
                                  Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987)   7




                                 Introduction

Retour à la table des matières


   Ce temps est un grand consommateur de formules, il sait mal
nommer ce qu'il produit. « Révolution des communications » et
« société de communication » relèvent de cet ensemble de tentatives
visant à définir par une dominante la mutation contemporaine. Ce qui
est ainsi désigné, c'est la conjugaison de l'électronique, des media
audio-visuels et de l'information, et ses effets : un nouvel état (âge) du
social et de la culture résultant de cette multiplication des réseaux, de
leurs connexions, de leur « travail » en association.

   L'expression « société de communication » est une forme presque
pléonastique. Toutes les sociétés, de tout temps, sont des espaces de
communication, d'information et de communication ; c'est, avec la
double production matérielle et symbolique, ce qui caractérise leur
mode d'exister et leur inscription dans l'histoire. Mais il se trace une
coupure sans cesse élargie entre les sociétés antérieures et celles de la
modernité en expansion. Les premières sont, en longue durée, celles
de la tradition où l'oralité prévaut en tant que moyen de transmission,
puis celles du livre et de la missive. La dernière formation est celle où
les réseaux de communication instrumentalisent les rapports sociaux,
où la médiatisation est en voie de généralisation et crée un nouvel
environnement, si bien que le savoir dont elles sont l'objet devient
pour une large part une « médiologie » (selon le mot de R. Debray). Il
ne s'agit pas, à l'évidence, d'un simple changement quantitatif.

   Le détour par la considération des sociétés de la tradition permet
de mesurer l'écart maximum. Les différences sont principalement
d'extension, de nature, de qualité du medium. Dans ces sociétés, la
communication reste locale, elle n'est pas ou est peu expansive. Elle y
apparaît plus directe que médiatisée et les rapports immédiats entre les
                                 Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987)   8




personnes y sont les plus nombreux. Elle n'y banalise ni la parole
(considérée comme la substance des êtres et des choses) ni l'image
(moyen de « relier » et d'agir). Elle a pour fonction de porter la plus
grande charge de sens, la rareté la valorise alors que dans les sociétés
de la modernité elle est soumise aux effets d'une inflation continue. Si
celles-ci se caractérisent aussi par la place accordée à l'image et à
l'oralité, c'est en engendrant une civilisation « toute bruissante de
communication » où ce bruit de fond « amène à perdre contact avec
les choses elles-mêmes » (M. Serres). L'inverse de ce que recherche et
réalise toute société de la tradition.

                    L'IMAGE SANS INNOCENCE

Retour à la table des matières


    L'image naît avec la préhistoire du social, elle accompagne - en se
diversifiant et se multipliant - l'évolution des civilisations. Elle
apparaît moins en tant que représentation du monde extérieur et
illustration de la vie collective qu'en qualité d'instrument de l'action ou
figuration dotée d'efficace. Elle est un intermédiaire, et donc un
medium dès l'origine, entre la pensée et l'acte ; elle engendre des
effets réels ; elle convertit l'idée en une force agissant sur le monde
matériel et les rapports sociaux, et sur l'au-delà des univers explorés,
exploités et construits (ou informés) par l'homme. L'image arme
l'emprise exercée par la magie sur l'environnement humain : elle en
permet la première domestication ou l'asservissement. Elle crée et
exprime le rapport au divin, « icône » par laquelle il devient possible
de communiquer avec les puissances occupant l'espace du sacré. Elle
montre le pouvoir et définit sa relation aux sujets dans les sociétés où
il est nettement séparé, fortement sacralisé et provocateur d'une
véritable religion politique. Rien d'important ne s'effectue alors sans le
recours à l'image, elle accompagne l'« instrument » comme le rite
complète l'outil. Dans les civilisations de la tradition, où la production
des choses reste régie par la rareté, elle devient inscription sur les
                              Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987)   9




corps et masque sur les visages, système de signes et capteur de forces
sur les objets, agent du sacrifice et de la relation aux puissances durant
l'action rituelle, porteur du pouvoir jusqu'au degré où le souverain,
transformé, transfiguré, est lui-même image par le jeu des artifices.
Rien en ces opérations ne conduit à une banalisation des images, à une
liberté d'indifférence ou à la délectation ; tout se convertit en relation,
en efficacité, en croyance. Et, aussi, en soumission : la production
imagière s'impose à ceux qui en sont les auteurs et les utilisateurs. Elle
a un pouvoir propre qui est bien davantage que la capacité de
fascination. Elle n'est jamais neutre.

    Au cours d'une longue histoire qui ne commence à s'infléchir en
Occident qu'avec la Renaissance et change de sens avec la recherche
de la représentation, de la figuration analogique, l'image dans sa
puissance première reporte à un au-delà de l'univers humain ordinaire.
Elle en est la manifestation sensible, elle le rend intelligible, elle
permet à l'action des hommes d'avoir prise sur lui et de se le concilier
au mieux. Elle informe ce qui ne peut être appréhendé que par
l'imaginaire, maîtrisé par l'action symbolique. Elle porte en elle ces
puissances, ces pouvoirs qui émanent d'une réalité distante de
l'homme, lentement explorée, éprouvée avant d'être conçue. Elle en
participe et elle donne le moyen d'agir en accord. À certaines
périodes, l'image devient l'équivalent de ces puissances extérieures qui
s'imposent à l'homme, leur substitut. Ce fut le cas dans la Chrétienté
durant le temps du culte des images, celles du Christ, de la Vierge en
ses diverses manifestations, des saints. L'autorité ecclésiale condamne
périodiquement ces « perversions » de la relation religieuse : bataille
des icônes à Byzance, synode d'Evira au ive siècle, concile de Nicée
au vine siècle, qui distingue la vénération des icônes (permise) de leur
adoration (interdite) ; bien avant que la Réformation iconoclaste ait
institué une nouvelle Chrétienté dépouillée de ses figurations.

   La puissance des images nourrit, par poussées ravageuses, sa
propre négation. La fureur iconoclaste accompagne les mouvements
de rupture, de crise et de révolution, parfois générateurs d'un retour à
                               Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 10




des formes « épurées », simplifiées et plus abstraites, à un intégrisme
qui se veut en conformité avec une conception pure du moment
originel. L'ascèse et l'élitisme des Cathares imposèrent « que de nulle
chose figurée » on puisse « dire qu'elle était dieu » - afin de ne pas
être détourné « par cette représentation concrète de la vie de vérité et
de justice ». Les fureurs populaires, dont la révolte des Gueux au
XVIe siècle, poussèrent à l'extrême le rejet des images saintes ; elles
saccagèrent les églises, brisèrent, profanèrent et pillèrent les trésors. Il
n'y a guère, les mouvements de libération des peuples soumis à la
domination coloniale, notamment en Afrique noire, prirent pour une
part la forme de messianismes et de prophétismes autant destructeurs
des « fétiches » que des enseignements du christianisme missionnaire.
Ces épurations ravagent un art essentiellement associé au sacré, mais
l'art devenu indépendant avec la réalisation des modernités entretient
en lui-même une tendance anti-figurative. L'art abstrait lui donne toute
sa force, et il la manifeste ; il substitue la « nécessité intérieure »
(Kandinsky) à la volonté de représentation du monde extérieur. La
subjectivité efface celui-ci en le réduisant à l'état de prétexte ou en
l'annulant ; elle impose l'écriture picturale, elle l'oppose à la figure.
Dans le même temps, et en sens contraire, la multiplication des
ressources techniques provoque la diversification et la prolifération
des images alimentant la culture de masse, et activant finalement la
production des « industries » culturelles. L'abstraction et l'image - en
expansion continue - caractérisent ensemble la modernité actuelle.

    La technique de l'image a, de tout temps, fasciné : fantasmagorie
ou procédé permettant de faire apparaître un/d'autre(s) réel(s). Des
jeux de la nature à l'illusionnisme optique, il y a un enchaînement.
Depuis l'Antiquité grecque -avec Platon qui souligne la parenté des
effets de lumière, des images et de la fantaisie - jusqu'aux XVIIe et
XVIIIe siècles durant lesquels l'art des miroirs commence à produire
des images stupéfiantes, qui ont contribué à l'enrichissement de la
littérature fantastique allemande et française comme l'a montré M.
Milner. Jusqu'à la conquête imagière actuelle où science et technique
associées apportent à l'image des capacités de métamorphose et
                                 Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 11




d'engendrement apparemment sans limite. L'empire de l'image
commence à se former au moment où le surréalisme trace la coupure
moderniste ; et A. Breton a entraîné dans son sillage les grands
imagiers d'alors : il a allié photographie et surréalité. L'intrusion du
mouvement surréaliste dans le champ photographique « a démontré
que l'ancrage d'une image dans la réalité, si fort soit-il et même
confirmé par une technique très évoluée, n'est qu'une étape transitoire
vers une surréalité » 1.

    L'image, créditée ou discréditée, accueillie ou expulsée, et
maintenant envahissante, séduit, déconcerte, inquiète. Son statut est
beaucoup plus ambigu que celui de la parole et de sa traduction
graphique, l'écriture. F. Dagognet constate, à juste titre, que cette
dernière en raison de son long passé a longtemps refoulé la
considération de l'image ; une pédagogie - une grammaire, une
analyse logique - explicite l'une, alors que l'autre « se présente tout de
go » sans qu'intervienne une initiation à son décryptement. La
philosophie elle-même a été affectée par le préjugé anti-imagier. Dans
sa visée du réel, chaque fois que celui-ci apparaissait dédoublé, « elle
redoutait ce leurre, ce simulacre » ; elle voyait dans l'acte de
simulation un jeu dangereux, une entreprise de « dissémination
d'êtres » ; elle privilégiait l’« original » en ignorant que le double, le
reflet, l'enrichit : « plus il y a de représentations, plus le réel est
sauvé », affirme Dagognet 2. Il est un avocat militant de l'image : elle
véhicule « un sens surabondant » (plus que la parole) ; elle effectue le
couplage de l'intelligible et du sensible ; elle est, dans ses formes
nouvelles, « très opératoire » et facteur d'interactivité. Elle exprime
« la réalité évolutive », la seule qui compte et qu'« il faut donc
épouser ». À cette passion s'oppose un iconoclasme converti en refus
du mésusage, ou de l'usage irréfléchi (aveugle), des images. P.

1   Article « Photographie », in A. Biro et B. Passeron (dir.), Dictionnaire
    général du Surréalisme et de ses environs, Paris, PUF, 1982.
2   F. Dagognet a publié, aux Éditions Vrin, deux ouvrages : Philosophie de
    l'image et Rematérialiser ; il a aussi présenté sa défense de l'image dans un
    entretien : Moi synthèse, toi image, Le Monde, 30-31 mars 1986.
                                  Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 12




Schaeffer, un temps responsable du service de recherche de la radio et
de la télévision, formule une vigoureuse critique de la pratique
télévisuelle actuelle. Il dénonce l'argument de la « faim d'images », il
assimile la télévision à « une drogue douce » ou à« un de ces objets
que la civilisation contemporaine se met dans le ventre parce qu'elle a
le ventre creux ». Depuis plus de quarante ans, « les gens absorbent de
la télé sans pouvoir y répondre », « ils se sont conditionnés » et ils
sont traités « comme de simples rétines ». Et, d'une manière plus
générale, « si l'on parle beaucoup de communication, on ne sait
toujours pas de quoi on parle » 3. L'iconoclasme, aujourd'hui, entre en
guerre contre la production massive des apparences et leur
manipulation.

                           L'IMAGE PROLIFIQUE

Retour à la table des matières


    L'image n'en finit pas de se multiplier et de former des
« populations » de plus en plus diverses, les nouvelles techniques en
sont génératrices avant que cette explosion iconographique puisse être
maîtrisée et exploitée. Les images semblent avoir accédé à une liberté
sauvage, elles débordent désormais toutes les tentatives de contrôle
par les pouvoirs. Cette prolifération, qui accompagne celle des
messages et des données, fascine et nourrit chez certains une sorte de
techno-messianisme. Le compte des moyens, des produits, des
services s'allonge continuellement. Les dispositifs effectuant la
production, la transmission, le stockage (image et information)
croissent en nombre, se complexifient et se succèdent par générations
d'instruments, se conjuguent en augmentant les usages potentiels.
Dans un ouvrage de grande diffusion, F. Williams ne présente pas



3   Cf. « Les séquestrés de la rétine », entretien avec Pierre Schaeffer, Le Monde,
    30-31 mars 1986.
                                  Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 13




seulement la « révolution des communications » dans tous ses aspects,
il se fait annonciateur d'une « Renaissance électronique » 4.

    La formule peut être provisoirement retenue afin de marquer un
tournant et ses effets, et notamment le passage des media artisanaux
anciens aux media contemporains. Ceux-là sont à la mesure de ceux
qui les mettent en œuvre, ils relèvent d'une gestion assurant le contrôle
du processus dans son entier et la connaissance de ce qui doit ou
devrait en résulter. Ceux-ci restent « plus grands que ceux qui y
travaillent » ; ils les débordent, parce que l'inflation des produits et
l'évolution rapide des techniques font que l'outil impose sa logique au
créateur et échappe à la subordination qui le tiendrait à sa place ; ils
ont une capacité d'action générale (non spécifiée, non localisée, peu
prévisible) sur les manières de voir et de faire, les rapports sociaux et
les formes culturelles 5. Tout commence avec la photographie, dès le
moment où il est découvert qu'elle est plus qu'une « mémoire »,
fixation d'un événement, d'un instant. Depuis le temps où les
surréalistes voulaient débanaliser la photographie et en faire une vraie
écriture automatique, elle a dépassé le statut d'un « art moyen ». Elle
change, emportée dans le mouvement des perfectionnements
techniques, des intentions contraires, des concurrences imposées par
les autres media et notamment la télévision. La photo est entraînée
dans les turbulences, bien que son « immobilité soit précieuse pour y
voir clair dans un monde où tout s'agite » (R. Doisneau). Elle
correspond et répond à la valorisation de l'immédiat, à la demande de
spectaculaire (images-chocs). Elle exprime, servie par une rigoureuse
exigence, une vision du monde « où se mêlent réel et poésie » (M.
Alvarez Bravo) ; elle vise à être, devenue indépendante de la

4   F. Williams, The Communications Revolution, New York, New American
    Library, 1983. Avec un sous-titre très révélateur : « The Tidal Wave of
    Technological Change that is Dramatically Affecting Society and You ».
5   Voir le dossier composé par le Conseil national de la Communication
    audiovisuelle : Nouveaux programmes et communication audiovisuelle
    (1986), notamment l'étude d'H. Van Lier : « Création et pertinence : la logique
    des processus ».
                               Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 14




subjectivité du créateur et de l'esthétisme, une « image ultrasincère,
presque mystique » (S. Salgado). La photo, en tant qu'image isolée,
« fraction de seconde élue », « est forcément symbolique » (R.
Topor). En correspondance avec la modernité qui est la nôtre, elle a
pu être qualifiée d'« objet extraordinairement artificiel », bien accordé
à l'univers de l'artifice, du simili, du faux-semblant où nous vivons.
Tout se joue et se dit déjà là, dans la controverse et l'incertitude. Et
l'iconoclasme y conserve sa place, non pas seulement parce que la
photographie sert parfois, en scandalisant, à menacer les valeurs les
moins ruinées, mais parce que la négation radicale peut proclamer :
« la photographie, le néant » 6.

    C'est avec les nouvelles techniques que l'image foisonne et que se
multiplient les services d'images ; sous cet aspect, nous avons accédé
à une culture de l'abondance, mais la production imagière devance la
demande sociale et la relation hommes/machines est encore en l'état
d'interaction inachevée. Images naturelles, images artificielles, images
mixtes, images de synthèse, autant d'âges et de variétés de la
production iconographique. Les dernières de ces images sont les plus
surprenantes, elles provoquent selon certains une révolution dans la
révolution des media. Elles allient l'abstraction dont elles sont issues -
manipulations symboliques, formelles, logico-mathématiques les
conduisant à la rencontre de l'intelligence artificielle - et la création de
formes par métamorphoses, par engendrement presque infinis. On a
dit de l'image de synthèse qu'elle est « un enfant chéri - et dispendieux
- de la publicité et de la conception assistée par ordinateur », mais
qu'« elle est aussi riche d'un nouveau mode d'appréhension de la
réalité ». Elle a ses emplois (au cinéma, en publicité, etc.), elle fait
toujours figure d'exploit et de générateur de lyrisme : « Dans le regard
encore vide des madones informatiques, dans la floraison des


6   G.-F. Carrera, La photographie, le néant, Paris, PUF, 1986. En 1986, la
    biennale de la photo a été l'occasion de nombreuses expositions (200), de
    débats, de publications, et d'une réflexion aux multiples aspects sur le
    « phénomène photographique ».
                                Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 15




"fractales" des paysages synthétiques, se dessinent déjà de nouvelles
alliances entre l'homme et ces harmonies surprenantes que les
machines arrachent pour lui au monde fluide et désordonné de
l'information » 7.

    L'informatique ouvre une nouvelle ère de l'image, à commencer
par la parenté qu'elle instaure entre celle-ci et le texte (l'écran de
videotex n'est pas le livre). Elle matérialise l'abstraction en la
convertissant en figures, en la faisant visuelle : ainsi, M. Feigenbaum
conduisant sa recherche théorique sur le « chaos » (dont le désordre
banal) traduit graphiquement, et en mouvements, les expressions
numériques de cet aspect du réel. L'image informatique équipe la
science d'un autre langage, d'un autre moyen d'investigation et
d'expression. Plus généralement, l'image devient un instrument
d'exploration de plus en plus puissant, un « révélateur » de champs du
réel peu ou non accessibles jusqu'à une date récente ; qu'il s'agisse des
composants longtemps cachés de la matière, de la cellule, de
l'organisme, ou du cosmos dans son extension infinie, elle leur confère
une existence plus communément perceptible. Elle donne au monde
plus de transparence, mais, dans le même temps, elle conduit à se
représenter celui-ci selon les conventions - le mode d'existence - qui la
définissent. Elle aide aussi à prendre conscience d'un réel dont le
recensement est inépuisable, dont la complexité porte en elle, comme
des emboîtements non encore dénombrés, des complexités
méconnues. Si la connaissance scientifique dépend désormais de
l'image, elle n'a fait que devancer la création qui entre maintenant en
cette même dépendance. Par le truchement de l'ordinateur, l'image
devient un partenaire actif du créateur ; tous deux sont reliés selon le
mode « conversationnel ». L'écran est un lieu de dialogue, le créateur-
opérateur dispose des instruments et des conventions de langage qui
permettent cet échange. Par action et réaction, la création est le


7   A. Bressand, C. Distler, Le prochain monde. Réseaupolis, Paris, Seuil, 1985.
    Se reporter aussi au numéro spécial de Sciences et Techniques, Images de
    synthèse, mai 1984.
                                 Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 16




produit d'une « collaboration », parce que « l'image n'est plus un
espace encadré, clos et impénétrable (sinon par illusion), mais un
univers ouvert » - « c'est une image qui répond, une image devenue
(co-)auteur » 8. L'acte créateur se transforme ainsi ; il est
nécessairement collectif (vidéographie = graphistes + informaticiens),
et il trouve ses limites dans les contraintes du « système », si bien que
l'artiste doit être plus que l'utilisateur de celui-ci, il doit le « pénétrer »
afin d'en exploiter les potentialités. À défaut de satisfaire à cette
condition, l'image électronique continue à ressortir d'une esthétique
pauvre ou, pire, à être asservie à la logique de l'instrument ; alors que
la véritable création ne va pas sans liberté et sans jeu sur l'erreur.

    Pour le plus grand nombre des contemporains, les images nées de
la modernité sont surtout celles que la publicité diffuse (et,
secondairement, les vidéo-clips qui en procèdent). Elles ne sont pas de
petite importance, petits moyens de la séduction et de la persuasion.
Elles résultent de la mise en couvre de toutes les possibilités
techniques, elles les manifestent, elles « bougent » au rythme d'une
recherche constante de l'originalité de l'expression, de l'intensité
spectaculaire. Elles s'inscrivent dans un espace de la culture du
quotidien gouverné par l'excès ; la « pub » est prodigue de mots et de
signes (langage à effets), de sens (significations attribuées aux choses,
animisme nouveau orienté vers le marché), autant que d'images mises
en scène. Les sondages effectués en France montrent que la publicité
est maintenant acceptée et « reçue » ; elle est estimée proche d'un art
et elle engendre des publiphiles, elle paraît de moins en moins
discréditée en tant que manipulation et de plus en plus considérée en
tant que moyen d'information et spectacle ou divertissement
correcteur du catastrophisme ambiant 9. Les jeunes générations sont
celles des « fils de pub » (selon la formule extrême de J. Séguéla), ou

8   Cf. Collectif, 1984 et les Présents de l'univers informalionnel, Paris, CCI,
    1985, contribution de Ed. Couchot : « Les lendemains de la machine ).
9   Voir, par exemple, l'enquête Ipsos-Le Point et les commentaires de
    publicitaires qui l'accompagnent : Le triomphe de la pub, Le Point, 674, 19
    août 1985.
                                Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 17




celles « du regard » ainsi que le révèle une enquête consacrée à la
culture des étudiants -le cinéma, la pub et le rock composent plus que
la littérature et l'idéologie leur milieu culturel 10. En ce cas,
l'immédiat, le visuel, l'émotion collective prévalent, mélange instable
qui peut devenir générateur de mouvements peu prévisibles. Les
publicitaires contribuent à donner forme à une nouvelle culture du
quotidien ; leurs images, leurs « dramatisations » répétées,
multipliées, font que la société se figure en elles pour une part tout en
hésitant encore à s'y reconnaître. Déjà, certains spécialistes des media
confèrent au publicitaire la qualité de « seul praticien (sinon
théoricien) des sciences humaines », de « seul anthropologue des
sociétés industrielles avancées qui soit pénalisé quand il se
trompe » 11.

    Une certitude au moins : la multiplication et l'interconnexion des
media rendront de plus en plus prégnant l'environnement électronique.
Celui-ci commence à définir l'espace privé, la « maison ». Il excite
l'imaginaire aménageur qui cherche à organiser les lieux en fonction
de la communication. Une architecture autre envisage les solutions
effectuant la transition : depuis la répartition de la « quincaillerie »
dans les espaces actuels avec une régie d'abonnement gérant
l'ensemble, jusqu'au mur-écran ou écran géant, sorte de récepteur
général qualifié de « centre névralgique de la vie familiale », jusqu'à
la pièce consacrée entièrement aux images et aux sons et disposant
d'un aménagement (une « scène ») permettant de recevoir les produits
holographiques. C'est la coquille médiatique, à l'intérieur de laquelle
trouverait sa place l'ensemble des appareils domestiques
télécommandés relevant de ce qui est déjà nommé, avec quelque
prétention, « domotique ». C'est le tout-communiquant à domicile,
l'ouverture et l'enfermement, le risque d'une société de plus en plus

10 Sondage Ipsos-Le Monde-PUF, « La culture des étudiants », présentation des
   résultats et commentaire de F. Gaussen, Le Monde Campus, 20 novembre
   1986.
11 H. Van Lier, op. cit., dossier CNCA ; et Le concert des media, Cahiers de la
   photographie, 2e sem. 1985.
                             Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 18




fragmentée par repli des individus sur des « foyers » où un grand
nombre de relations sociales passeraient par les machines. Sauf reprise
d'initiative de ceux que l'expansion médiatique subjugue au gré des
modes.
                                 Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 19




                        L'IMAGE FAIT LE RÉEL ?

Retour à la table des matières


    L'univers façonné par les media a engendré une relation
d'incertitude au réel. J. Baudrillard, recourant au procédé de la
« théorie-fiction », proclame de celui-ci la disparition et l'impossibilité
d'en formuler la pensée. L'époque est vue comme celle de la
simulation, des simulacres, d'une hyper-production en quoi tout
s'annule ; il y a effondrement de l'ordre symbolique, prolifération des
informations, annulation des contenus remplacés par de pures images.
Ainsi est identifié, dans le mouvement d'une radicalité ravageuse, un
pseudo-réel pourtant très « réel ». « Dès lors que cette scène (l'habitat)
n'est plus hantée par ses acteurs et leurs phantasmes, dès lors que les
comportements se cristallisent de plus en plus sur certains écrans,
certains terminaux opérationnels, le reste n'apparaît plus que comme
un grand corps inutile, déserté et condamné. Le réel lui-même apparaît
comme un grand corps inutile » 12. Par d'autres chemins, M. Serres va
à la recherche du réel que la société de communication masque par les
apparences (les images) et l'« excès de langage », par la confusion des
mots et des choses - à laquelle se prêta une philosophie accordée qui
avait « perdu le monde » et était entrée dans « une sorte de vague
abstraction ». Au « donné » du langage, Serres oppose les données
sensibles et incite à retrouver la réalité première : celle, d'une
« fabuleuse antiquité », que les sens nous restituent de temps en
temps 13. Dans la société médiatique, si le réel bavarde, il se donne
surtout à voir. Un sens secondarise les quatre autres, l'appréhension du

12 Citation empruntée à un texte de J. Baudrillard : « Au-delà du système des
   objets : l'extase de la communication », 1985, repris dans L'autre par lui-
   même, Paris, Galilée, 1987 ; voir son ouvrage, Simulacres et simulation, Paris,
   Galilée, 1981.
13 Essai de « réponse » de M. Serres à la civilisation de la communication, par
   retour à des expériences d'avant : Les cinq sens, Paris, Grasset, 1985.
                               Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 20




monde relève de la catégorie du visuel. Le réel est exhibé par
fragments, rendu ainsi présent, façonné à partir de ces éléments ;
l'individu est de plus en plus lié à cette visibilité, ce qui entraîne un
autre régime de la vérité et de la croyance : le croire se localise dans le
voir 14. Au point extrême, c'est le gouvernement de la simulation et du
leurre. Le premier des media mis en accusation est la télévision,
vecteur pour le plus grand nombre des contemporains de l'information
et du loisir dit culturel : « elle a un effet de réel, mais elle n'est pas le
réel » ; et la pensée elle-même est subordonnée aux media qui, par
leur pression, « fonctionnent comme un parti unique » (R. Debray).

    La société de communication reste soumise à la loi de passage aux
extrêmes régissant les périodes de modernité activée, les réactions
qu'elle engendre oscillent entre le catastrophisme social et l'extase
naissant de la fascination exercée par l'incessant renouvellement
technique. Ces excès sont révélateurs, tout autant que de
l'idéologisation des media, de la difficulté contrariant les essais
d'identification des formes de société et de culture en voie de se faire.
Ce qui est déjà là, c'est un univers de réseaux électroniques en
expansion, toujours multipliables et de plus en plus connectables ; un
univers qui accède à un nouvel âge en se constituant en « réseau de
réseaux », alors que la socialité elle-même se transforme selon ce
mode - au détriment des groupes - et devient en quelque sorte
réticulée. Les réseaux, qui véhiculent les images et les messages liés,
doublent la réalité matérielle, ils imposent une sur-réalité toujours plus
dense, plus englobante. Ils transmettent au réel une « vie en double »
et ils rendent plus confuses ses frontières jusqu'alors reconnues.
Toutes les cultures ont de tout temps défini les formes d'un au-delà du
réel immédiat, mais c'est la première fois dans l'histoire des hommes
que la réalité proche se trouve immergée par le flux quotidien des
images et des messages. Ce qui est aussi en place, c'est une autre
réalisation de cette existence double, par l'effet de mouvements

14   Se reporter à : L. Quéré, Des miroirs équivoques, aux origines de la
     communication moderne (chap. III), Paris, Aubier, 1982.
                               Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 21




contraires : d'un côté, le foisonnement des produits audio-visuels, du
donner à voir et à entendre, de ce qui impose une nouvelle (et
ambiguë) figure au concret ; d'un autre côté, la progression de
l'abstrait - de la société abstraite - par le primat du statistique qui
entraîne le lissage des particularités, par la domination d'une
modernité logico-expérimentale qui réduit la marge laissée à
l'empirique et à l'aléatoire en leur substituant des procédures
automatiques 15.

    À partir de ces constats globaux, la controverse reste possible et
ouverte. L'opposition des évaluations est souvent sommaire, brutale :
l'image a une vie propre, elle ne confisque pas le réel, elle l'enrichit/
l'image, et plus généralement la médiatisation, simplifie, dégrade,
remplace l'authentique par le pseudo, elle donne toute latitude au jeu
des apparences. L'appréciation moins vulnérable requiert plus de
détours. Il faut commencer par constater que le singulier - image - est
trompeur. Le statut des images varie selon leur nature, leur fonction,
leur fréquence d'emploi ; et non pas seulement selon les procédures
techniques qui les produisent. Certaines d'entre elles sont associées à
une information hyperspécialisée ; elles ne sont pas les masques ou les
effaceurs du réel, elles le manifestent, le font paraître, elles résultent
de son exploration sans cesse plus poussée. Depuis l'invention des
systèmes optiques à grossissement, l'image a acquis la capacité
continuellement multipliée de donner au monde et à l'être physique de
l'homme toujours plus de transparence - en les révélant ou en les
traduisant visuellement. D'autres images, en raison même des rapports
fort anciens établis avec les territoires de l'imagination et de
l'imaginaire, sont les produits des avancées conduites en ceux-ci ;
elles ne sont pas des révélateurs du réel, elles sont des créations
ajoutées, des moyens de dépasser le réel borné par le savoir positif.
Dans les deux emplois, pénétration scientifique et technique du réel,
prospection imaginaire des espaces situés hors de cette connaissance,

15   Aspects développés dans mon ouvrage : Le détour. Pouvoir et modernité.
     Paris, Fayard, 1985 ; chap. 5, « La modernité en tous ses états ».
                              Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 22




l'identité des images ne prête guère à confusion ; elles sont des
ouvertures sur le réel ; elles sont des compagnes de l'imagination
forçant les défenses de l'inconnu et exprimant les fantasmes. Il est une
troisième catégorie d'images : celles de production et de
consommation « communes » (alors que les précédentes peuvent être
dites « rares »), celles qui s'inscrivent en nombre dans le champ de la
quotidienneté. Les unes - les deux premières espèces d'images - sont
constitutives d'une culture en mouvement, les autres, d'un
environnement où se forme une culture d'usage courant, fluctuant sous
la poussée des innovations et des modes. C'est par ce milieu
médiatique « banal » que les représentations du réel sont le plus
rapidement affectées, c'est par son truchement qu'elles sont
massivement diffusées et largement homogénéisées.

    Les conditions de construction du réel sont d'ores et déjà
révolutionnées. Le rapport à la matérialité du monde est transformé ou
masqué ou coupé par l'interférence des images ; les « immatériaux »
se substituent progressivement aux choses. Le discours sur la
simulation, le leurre, la dé-réalisation, la réduction de l'être aux
apparences accentue cet aspect. Il bénéficie d'autant plus de crédit que
l'informatisation de la société produit des effets de même nature ; elle
contribue au renforcement de cette assertion ; elle introduit avec
l'automate un être du troisième type (inséré entre l'homme et les
choses), elle crée un nouveau genre d'objet dépourvu d'évidence en
estompant la différence entre le matériel et l'immatériel. L'incertitude
des utilisateurs-récepteurs est également entretenue par la possibilité
de convertir les uns en les autres les produits des techniques
nouvelles : les données télématiques, informatiques, peuvent être
transformées en données iconographiques et sonores. C'est un tout
dont la cohérence se renforce, qui s'impose à l'homme d'aujourd'hui
comme un autre monde encore peu exploré et doté d'une sorte de
« vie ».

   Traiter du rapport actuel au réel, c'est considérer les référents selon
lesquels il est défini, objet de représentation. Le temps devient une
                                   Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 23




catégorie plus floue, la modernité est globalement génératrice d'une
temporalité éclatée, plus complexe, dont les composantes - niveaux ou
strates - s'imbriquent conflictuellement. L'ordinateur met en présence
d'un temps des machines, de processus opératoires dont la vitesse (et
l'unité de mesure) est mal représentable en raison de la quasi-
instantanéité des opérations. L'image actuelle bouleverse
l'appréhension de la temporalité ; elle abolit presque la relation
communément établie entre l'espace et le temps, en raison de la
rapidité de sa transmission, et la société présente se trouve alors
définie comme « potentiellement sans distance et simultanée » 16 ; elle
permet l'envahissement par l'événement et, ce faisant, elle contribue à
la réduction de toute épaisseur temporelle ; elle est l'un des facteurs,
par sa nature même, d'une culture consacrant la prévalence de
l'éphémère et de l'inachèvement. Le discours des images diffère non
pas seulement par ses règles de composition, par son rythme, mais par
les ruptures qu'il introduit dans la continuité, et donc dans la
conscience de continuité. Sa nature n'est pas celle du récit, même s'il
se fait narratif. Le flash, le spot publicitaire, le clip l'expriment
davantage, dans un excès qui a un effet de grossissement. Il n'y a de
continu que le flux télévisuel. Cependant, le temps manifesté par les
images ne se réduit pas à une sorte de présence-absence. Celles-ci,
même dans les créations publicitaires où l'on a pu reconnaître la
fonction de certains archétypes et thèmes mythiques, reportent aussi à
du passé. Le magnétoscope commence à permettre le « braconnage
dans la forêt des images », incite à un stockage et à la multiplication
des vidéothèques 17. Surtout, la constitution de banques d'images
ouvre une possibilité de raviver ou recréer les paysages culturels ; elle
peut restituer une part de l'épaisseur temporelle. C'est également la
relation au futur qui se trouve transformée, l'image lui donne forme
par l'anticipation qu'elle illustre ; et, avec la fiction scientifique,
s'introduit le jeu sur les temporalités jusqu'au point où le temps perd

16   Formule de F. Williams dans The Communications Revolution.
17   Se reporter à l'étude de J.-C. Baboulin (et al.), Le magnétoscope au quotidien,
     Paris, Aubier, 1985.
                                  Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 24




sa qualité de maître des hommes et de leur destin collectif 18. L'ère
médiatique révolutionne les temps sociaux, elle inaugure une nouvelle
histoire de la temporalité vécue.

    Les réseaux de l'information et de la communication apportent à
l'espace une dimension supplémentaire et déconcertante ; il s'est formé
un espace des « télé » dont l'occupation et l'aménagement continuent à
s'effectuer avec une rapidité croissante. Mais cet espace a de plus en
plus d'effets sur les représentations et les pratiques spatiales. Les
media réalisent l'ubiquité, par l'image et le son ils rendent
simultanément présent en une multitude de lieux l'événement
enregistré ailleurs en direct - à distance fort éloignée, souvent. La
perception et la conception de la proximité et de l'éloignement, de la
distance, en sont profondément transformées. La notion de
« proximité médiatique » indique un effacement de l'espace et une
contraction totale du temps par l'incidence de la simultanéité. Ces
effets commencent à s'inscrire dans le champ de la vie quotidienne, ils
y bouleversent les manières de communiquer et les relations entre les
personnes : le visiophone entraîne avec l'irruption de l'image une autre
stratégie et une autre économie de la conversation ; la communication
interne à l'entreprise, en circuit fermé, transforme les conditions de
fonctionnement et de liaison entre elles des unités qui la constituent ;
la téléconférence introduit un autre régime de l'information, de la
concertation et de la décision parce qu'elle élimine l'obstacle de la
distance - elle fait co-présents des interlocuteurs éloignes. Au-delà,
c'est le partage du publie et du privé, de l'extérieur et de l'intérieur qui
devient plus confus. Les frontières séparant ces deux sortes d'espace
sont de plus en plus perméables ; l'espace privé tend à former un lieu à
partir duquel un nombre croissant de rapports avec l'extérieur
s'établissent instrumentalement : il se crée un mode de « vivre
ensemble séparément ». La médiatisation a des effets de plus grande
portée, sinon déjà perceptibles par ses assujettis. D'une part, c'est
l'espace « en tant que produit culturel spécifique » (E.T. Hall) qui est à

18   G. Balandier, Le détour, chap. 6, section « L'imaginaire du Temps ».
                             Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 25




terme menacé : la culture médiatique s'universalise, et avec elle les
représentations et les pratiques spatiales qu'elle régit. D'autre part,
l'espace perd progressivement sa fonction de protection (écran +
distance) ; les systèmes de télédétection permettent de rendre l'image
inquisitrice, ils introduisent une menace de caractère panoptique.

    L'image foisonnante change à l'évidence le statut de l'objet, surtout
si celui-ci est considéré selon l'acception didactique -toute chose
inerte ou animée qui affecte les sens, la vue principalement. Il est
moins associé à la matérialité, aux manifestations « naturelles », aux
configurations dont la perception s'inscrit dans une longue habitude, il
est davantage lié au « reflet », à la simulation, au mouvement qui ne
lui accorde qu'une brève existence. Les techniques nouvelles
bouleversent les paysages d'objets, elles les rendent déconcertants :
machines à fonctionnement caché, robots, « êtres électroniques »
manifestés par les écrans. Ceux-ci définissent, et notamment la
télévision en raison de sa banalisation, un mode d'exister où beaucoup
se donne à voir mis en scène, dramatisé, organisé en spectacle - de
l'image publicitaire (spectacle de choses) à l'image politique
(spectacle de pouvoirs). L'être et le voir renforcent leur alliance. La
prolifération des produits médiatiques fait passer d'une société de
consommation des choses, en un temps contestée ou récusée, à une
société de consommation des objets immatériels qui s'impose de façon
beaucoup plus insidieuse.

    Il n'est pas encore possible d'identifier clairement un nouveau réel
naissant des nouvelles images. Mais il est possible de repérer en quoi,
et comment, celles-ci affectent le rapport au réel ; plusieurs des
processus à l'œuvre, et leurs effets, viennent d'être recensés sans que
l'inventaire puisse se clore. A partir de là, cependant, des perspectives
nouvelles s'ouvrent, comme autant d'appels à l'exploration
méthodique. Le réel « proposé »par les media devrait être abordé sous
deux aspects principaux : le flux des images, continu et nourri, le rend
comparable à un palimpseste écrit, effacé, réécrit, sans fin ; le
foisonnement des images, de plus en plus activé par la multiplication
                             Georges Balandier, “Images, images, images.” (1987) 26




des réseaux, les met en concurrence et a sur le réel un effet de
fragmentation, bien que nombre d'entre elles se répètent par pauvreté
créative. Ces deux ensembles de conditions s'ajoutent à celles déjà
reconnues ; ensemble, elles changent le système des représentations,
le mode contemporain de production des « visions du monde ». La
médiatisation a des conséquences encore moins identifiées, bien
qu'elles soient déjà livrées à la polémique ; elle atteint la définition
légitime de la réalité, fonction des autorités sociales, culturelles et
politiques jusqu'alors maintenues : le refus du « colonialisme
électronique » commence à prendre formes ; elle arme de moyens
nouveaux la gestion de la contrainte : la communication est confrontée
à la démocratie ; elle modifie la nature du lien social. Livré à toutes
les emprises, emporté par des mouvements qu'il contrôle peu, le sujet
de la société médiatique n'est pourtant pas sans réponses ; la ruse est
la première dénégation de la passivité qui lui est souvent imputée.


   Sorbonne et EHESS.

								
To top