monument historique

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					Il s'agissait de commémorer le cent-cinquantenaire de la désignation d'un brillant
amateur aux fonctions d'inspecteur général des Monuments historiques : on eut donc
l'idée — originale — d'un colloque... Et, comme il importait de montrer que la vieille
institution était portée vers la prospective, on donna à ce colloque le titre Monuments
historiques demain. Il est vrai qu'on fit mieux depuis, puisque « Monuments
historiques » est naguère devenu « Patrimoine », et « Demain », « 2000 ». Or, de
même que le Patrimoine aura peut-être été le dernier à célébrer par anticipation cet an
2000 dont on parle depuis vingt-cinq ans au moins, les intentions prospectives du
colloque se sont traduites par un délai de deux ans et demi dans la parution des actes...
au point qu'on est irrésistiblement conduit à la tentation de comparer le Demain prédit
Hier avec l'Aujourd'hui de Maintenant.

Le colloque s'était tenu dans un contexte chargé. Une polémique opposait la Rue de
Valois à la presse sur le montant exact du budget des Monuments historiques : par-
delà les questions de chiffres, se dessinait la perspective que la politique d'alors,
exprimée par le rapport Querrien, se traduirait par une prise de la Bastille — remise
en cause des corps techniques et du pouvoir régalien — et une nuit du 4-Août —
abolition des privilèges des Monuments historiques au profit du Tiers-État
Patrimoine. En d'autres termes, fallait-il ponctuer le titre du colloque d'un point
d'interrogation dubitatif ? Il est un fait que le concept de restitution conduisait à
remettre en cause le monopole de l'Institution, que la définition des Z.P.P.A.U. (zones
de protection du patrimoine architectural et urbain) et la création des
C.O.R.E.P.H.A.E. (commissions régionales du patrimoine historique, archéologique
et ethnologique) entamaient largement ce monopole et que la protection des nouveaux
patrimoines s'accompagnait de tirades dialectiques sur les monuments du Pouvoir et
ceux du Travail. Il est un fait aussi que ce colloque ne fut point le 1789 espéré-redouté
et que si, hormis en quelques tables rondes, le doute cartésien prit la place du
traditionnel narcissisme, les débats ne donnèrent pas lieu à des guérillas idéologiques.

S'instaurèrent en effet des discussions abondantes et sérieuses, largement nourries de
travaux préparatoires sur l'architecture rurale, le patrimoine industriel, les sources
documentaires, les moyens actuels de transmission des connaissances
(photogrammétrie, informatique, vidéo-disques), les études archéologiques. Sujets
techniques, débats de professionnels : on était loin de ces discours creux qui avaient
égayé les années précédentes sur les mérites comparés de la protection à court et à
long terme, de l'animation et de la conservation, de la réutilisation et de la
restauration, de la dérestauration prise sous l'angle de la charte de Venise. On quittait
enfin le contingent pour faire de la science... En vérité, on ne peut qu'être étonné qu'il
ait fallu attendre 1984 pour qu'un fondement épistémologique ait été donné au
patrimoine, pour que la nécessité des études documentaires avant travaux ait été posée
comme un principe, pour que des informations précises sur le contenu des fonds
iconographiques et archivistiques aient été fournies aux responsables de la protection
et de la restauration, pour que des débats publics aient lieu sur les techniques de
confortation, pour qu'ait été affirmée la nécessité d'associer l'archéologue et
l'architecte... pour que cent cinquante ans après Mérimée, notre fameux novelliste, on
ait éprouvé le besoin d'Entretiens de Bichat du Patrimoine — on attend les seconds. Il
était temps que, par l'office d'un colloque que ses initiateurs voulaient prospectif, on
pût mesurer le retard pris dans la professionnalisation de la conservation du
patrimoine : « Monuments historiques demain » ? oui, un hier pour aujourd'hui !
Il serait cruel à ce stade de dresser la liste des problèmes qu'il aurait été lucide alors de
poser et qui ne l'ont point été : ceux dont l'examen aurait montré que le colloque était
à la hauteur de son titre. Notons néanmoins que si l'étude des conséquences socio-
économiques de la conservation du patrimoine était novatrice à l'évidence, il est
curieux qu'une allusion n'ait même pas été consacrée au monde des objets : ventes aux
enchères, galeries, brocante, experts, exportation, importation, dation, tout cela sans
doute concerne autre chose que le patrimoine... Notons encore l'absence quasi totale
d'interventions sur le patrimoine cultuel qui tend chaque jour davantage à passer d'une
situation juridique d'affectation cultuelle à un état de fait d'animation culturelle. Sur
l'archaïsme et la lourdeur des procédures consultatives qui juxtaposent l'avis de
fonctionnaires scientifiques et de commissions dont la nécessité se justifiait à l'époque
où précisément n'existaient pas ces fonctionnaires scientifiques. Sur le
malthusianisme, unique au monde, qui affecte en France la politique de protection,
malthusianisme à la fois voulu et subi, puisque les procédures n'ont jamais permis
plus de deux cents classements par an. Et sur la contradiction, lourde de
conséquences, entre le développement involontaire mais inévitable de la police
régalienne des abords par suite de la déconcentration de l'inscription et la
décentralisation de l'urbanisme, entre le bilan annuel des Z.P.P.A.U. et celui de
nouvelles protections ; il y a dans ces différents problèmes, cités parmi d'autres, le
germe d'évolutions qui déjà se font sentir.

Curieusement, les Actes du colloque ont été publiés sans conclusions, si bien que les
multiples rapports qui les constituent apparaissent comme autant de discours
parallèles. Il est une question qui, pourtant, revint à de multiples reprises et avec plus
ou moins d'acuité, qui est la place que doivent occuper respectivement en matière de
patrimoine l'État et la société civile.

Tout d'abord, en ce qui concerne l'étendue même du patrimoine. Le concept de
Monument historique apparaît au cours du XIXe siècle, dans un contexte où l'Histoire
constitue le fondement des théories politiques, dans un contexte où, de ce fait, l'État
désormais centralisé, prend en main la responsabilité de ces documents majeurs pour
l'Histoire que sont les Monuments historiques, dans un contexte enfin où la
République, soucieuse de légitimité et de réconciliation, invoque l'intérêt national
pour justifier la protection des monuments. Nous avons hérité d'un système de valeurs
où État et Nation vont de pair avec Histoire nationale et Monuments historiques, d'un
système géré d'abord par l'Intérieur, puis la Maison de l'Empereur et pour finir les
Beaux-Arts.

De nos jours, la Nation n'est plus à l'ordre du jour ; les Beaux-Arts pas davantage ;
l'omnipotence de l'État est battue en brèche. Il n'est donc plus rien qui justifie
l'existence des Monuments historiques. Quel est cet intérêt public, héritier dilué de
l'intérêt national qu'on invoque pour classer une ferme du Lot ? Tout au plus une
fiction... Les valeurs qui justifient la protection ne sont plus entre les mains de l'État.
A la mémoire nationale se substitue celle des groupes sociaux, des entreprises, des
collectivités, des associations ; à l'action de l'État se substitue celle de la société civile
(Babelon, p. 213). Voilà pourquoi, comme l'a exprimé joliment Madeleine Reberioux
(p. 229) : « Les amants du patrimoine n'aspirent plus, nous a-t-il semblé, à
l'identique. » Voilà pourquoi, lorsqu'une série d'objets ne peut pas être intégralement
conservée, le « capital affectif » (Miquel, p. 218) fait partie des critères de sélection.
Voilà pourquoi surtout, à la logique objective du Monument historique, s'est

				
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posted:7/11/2012
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