UCL/ ANSO/ LAAP/ SSM Le M�ridien/ APSY/ IUFC by 7K12OTua

VIEWS: 0 PAGES: 20

									                      « L’ESPACE SOCIAL DE LA RUE »
________________________________________________________________

SANTÉ MENTALE EN CONTEXTE SOCIAL / 2007                          Sylvie BASTIN
MULTICULTURALITE ET PRECARITE                                    ASSISTANTE SOCIALE
                                                                 DIOGÈNE
                                                                 sylvie.bastin@hotmail.com



        Posant le postulat de l’existence en rue de relations suffisamment bonnes pour être
entretenues parfois durant de nombreuses années, cet article traite de l’espace social de la
rue à deux niveaux : d’une part, il pointe les tensions traversant la littérature développée sur
le sujet, ce postulat ne faisant pas consensus parmi les différents auteurs. D’autre part, en
suite d’une enquête de terrain, cet article propose une lecture résolument positive des
relations structurant deux niches de socialisation exemplaires : en quoi viennent-elles faire
sens et soin, répondre aux traumatismes de l’enfance et au contexte de survie au sein duquel
elles se développent ?


        En guise de préambule à cet article, je présenterai d’emblée quelques petites
séquences, ‘scènettes’ représentatives du quotidien de la rue, de ce qui s’y joue afin d’aider le
lecteur à comprendre la logique de cette enquête, à se représenter l’ambiance du monde de la
rue.

Vies de rue
        Elle est appuyée sur le mur, un grand sourire fend son visage. Sur son tee-shirt blanc,
on peut lire, imprimé en jaune, « Le stress c’est la vie ». D’une main, elle tient une canette de
bière, de l’autre, une cigarette. Sur ses avant-bras, on peut voir d’anciennes traces
d’automutilation ainsi qu’un prénom tatoué à la main. Elle s’écrie : « Moi, j’ai tout ce qu’il
faut ! J’ai mon ‘complet’ ; ma canette, mon homme, mon chien et mon ‘toubac’». Elle regarde
son compagnon, il est assis à côté. Elle va embrasser ses cheveux. Il a le visage rougeaud et
est extrêmement maigre. Ils le sont tous les deux. Selon le dicton répété en rue : « Là où le
brasseur passe, le boulanger ne passe pas. » Elle termine sa cigarette et en roule une autre. Il
termine sa canette et en ouvre une autre. « Regarde ce que mon nounours m’a rapporté. » Elle
montre une petite chaîne, ras de cou, garnie de plusieurs petits pendentifs. Il lui a également
rapporté une plante trouvée sur un trottoir. Une radio à pile fonctionne. La fréquence est
arrêtée sur ‘Nostalgie’. Il aime les vielles chansons. Les gens passent. Certains regardent,
d’autres pas. Certains ont le regard curieux, d’autres réprobateur, d’autres encore bienveillant.
« On essaye d’avoir un peu d’amitié », dit-elle après avoir été saluée au détour d’un regard.
        Ils squattaient un peu plus loin. On pouvait voir un matelas deux personnes, garni de
couvertures, de coussins et de nounours, installé à l’abri sous le toit d’une entrée de garage.
Pour préserver son intimité, elle avait disposé des parapluies ouverts qui la dissimulaient au
regard des passants. Quelques caddys faisant fonction de rangement délimitaient l’espace. On
pouvait voir également un réchaud à gaz, un seau avec gant de toilette et ‘boule’ de savon, un
balai ainsi qu’un cadre avec une photo d’elle et de son compagnon.
        « Tiens, tu as revu Jean-Claude ? », demande-t-elle. « Il me manque ces derniers
temps ; c’est le seul qui me faisait rire aux larmes… Il pouvait être comme il est mais je
l’estimais… On se disputait, oui, mais il n’était pas méchant. Il m’accompagnait pour pas que


                                               1
je sois seule ; on prenait quelques canettes et on partait… Il nous apportait du café le
matin ; il me faisait tellement rire ; il me poursuivait avec un parapluie… » Son compagnon
intervient : « Il est soit au café ‘Au bon coin’ soit à ‘la Taverne’. » Elle répond : « Je
retournerai une fois par-là. »
        On va boire un verre mais pas dans n’importe quel café. Il faut qu’elle puisse s’y sentir
« à son aise ». Celui-ci est vieillot, dépouillé. Quelques vielles plaques de rue, une vielle
photo de la fille du patron ornent des murs jaunis par le tabac. Les bancs rouges et écaillés
sont accolés aux murs et forment un arc de cercle. Il n’y a pas de table au milieu, l’espace est
ouvert à la discussion collective, l’intimité n’y est pas favorisée. La chaleur de l’accueil à
notre entrée est en contraste avec la pauvreté du lieu ; l’investissement est ailleurs. Tout le
monde y boit de la bière.
        On s’installe à la table d’un couple. Ils proposent directement de nous offrir un verre.
Il ne s’agit pas de refuser, ce serait leur faire affront. Comme il est plus de 10 heures, on a
plus le choix qu’entre la bière et le coca. On ne fait plus de café. « Ca va ? », demande-t-elle.
« J’ai mal aux cheveux», répond l’homme pour signifier qu’il a eu une soirée arrosée. Ils ont
dansé dans le café hier. Quelqu’un raconte : « Mmm, on a bien mangé hier ! On a été manger
du rôti de porc, des chicons et des pommes de terre. »
        Tiens, voilà le patron qui entre. Il tient à la main le carton d’une pâtisserie de luxe.
C’est l’anniversaire des chiens aujourd’hui. Sur une table, il dispose deux petits gâteaux
surmontés d’une bougie. « Pithou, Lady ! Venez », crie-t-il en tapotant sur le banc pour les y
faire grimper.


Introduction
        Cet article traite de ‘l’espace social’1 de la rue, cet espace auquel je participe en qualité
de travailleuse de rue pour l’a.s.b.l. Diogènes2. En effet, je rencontre quotidiennement depuis
sept ans cette population sans domicile fixe, clochardisée, celle qui investit de manière
régulière et installée3, les trottoirs, les gares, les parcs ou les squats.



1
   L’espace entendu comme milieu et non comme lieu.
2
   Diogènes fut, il y a plus de dix ans, l’une des associations initiatrices d’une démarche de travail visant la
compréhension des modes de fonctionnement d’un public cible par la rencontre de celui-ci dans son lieu de vie.
Le travail de rue, tel que conçu par Diogènes, est né du constat de la difficulté, pour les personnes investissant la
rue, de parvenir à un usage adéquat des institutions qui leur sont destinées. La volonté n’était donc pas de créer
un service bruxellois supplémentaire mais bien de faire lien entre deux mondes, celui des gens de la rue et celui
de ceux dits insérés.
Sur base de cette présence régulière et attentive en rue, permettant l’appréhension des logiques qui animent, font
agir les habitants de la rue, une méthode de travail de rue peut se réfléchir, s’adapter.
Compte tenu de son inscription dans une logique de survie, de l’instant présent ainsi que de la dépendance
alcoolique, il s’agit de permettre à l’autre de tisser des liens entre le passé et le présent, de favoriser la projection
dans un futur.
Le besoin d’autonomie, d’être reconnu dans ses compétences, propre à chaque être humain mais particulièrement
exacerbé chez les gens de la rue, impose d’élaborer ensemble des pistes de changement au départ des
représentations de la personne, de ses capacités à être initiatrice de ce changement.
La proposition d’un lien confiant, stable et solide dans le temps s’inscrit en réponse aux difficultés du lien en rue,
de la perte ou l’affaiblissement de certains liens sociaux stabilisateurs (familiaux,…) ainsi que des ruptures
répétées avec les services d’aide.
Les contraintes liées à la complexité de l’organisation et à la multiplicité des services d’aide sont atténuées par
un accompagnement ayant pour autre ambition de permettre un usage adéquat de ces différents services d’aide et
l’instauration d’une base relationnelle saine avec ceux-ci.
3
  DECLERCK Patrick, Les naufragés, Terre Humaine, Plon, 2001.


                                                           2
        Ceux dont on dit qu’ils ‘habitent la rue’4 me semblent pour la plupart en perpétuelle
interaction, relation. Celle-ci me paraît même recherchée et possiblement maintenue dans la
créativité. Ce que je nommerai des niches de socialisation, pleines de sens pour ceux qui les
investissent, semblent pouvoir s’y organiser et durer. Certains de ces habitants de la rue ont
des ancrages relationnels signifiants et directement liés à la vie en rue. La remise en question
de cet ancrage lors, par exemple de l’entrée en logement (même si elle signifie la sécurité),
peut être génératrice de souffrance.
        Consciente de ce que ces relations restent contraintes par les souffrances individuelles,
les difficultés sociales et environnementales inhérentes à la vie en rue, je m’interroge ici au
sujet de ce qui permet, favorise la durabilité d’un certain nombre d’entre elles. Font-elles
lien ? Sont-elles support social ?

        Le cadre de l’enquête est celui d’une démarche de type anthropologique. Le récit de
vie, choisi comme outil premier, fut source de malaise chez mes interlocuteurs de recherche
qui, pour la plupart, n’étaient pas présents au rendez-vous. « Je suis gênée vis-à-vis de toi » ;
« tu ne m’aurais pas à faire ce qu’on fait maintenant sans avoir bu ». Cette forme de
témoignage se situe, à mon sens, a contrario d’une logique de fuite mais surtout, « le
sentiment de honte et l’acte traumatique qui l’accompagne restent enfouis dans l’inconscient.
Deux obstacles empêchent la honte d’emprunter des voies sociales légitimes pour
s’exprimer : d’un côté, les résistances individuelles profondes, par l’effet des refoulements
dynamiques et conservateurs ; d’un autre côté, l’impasse sociale née de la crainte de
l’exclusion que le sujet honteux éprouve devant la menace de se confesser constitue
également un obstacle. »5 La question des relations, du lien aux autres et à soi-même, se situe
au cœur des souffrances des gens de la rue, au cœur de ce qu’ils continuent à fuir dans
l’alcool. Cette méthode impose de réactiver la mémoire de ces affects douloureux. Je rejoins,
en ce sens, P. Declerck6 : «Si on attend le plus souvent en vain, du discours du clochard,
d’éclairantes perspectives quant à leur fonctionnement mental, en revanche, leurs
comportements montrent un certain nombre d’éléments intéressants. (…) Le matériel à
analyser est, dans ce champ, moins fait des paroles du sujet que des actes qu’ils posent, des
ratages qu’ils organisent. »7
         Je suis donc partie de ce que donnent à voir les relations des gens de la rue par la
méthode de l’observation participante. J’entends par-là une présence active et régulière au
sein des niches de socialisation. J’ai effectivement été conviée à assister ainsi qu’à participer
aux échanges de mes interlocuteurs de recherche. Telle que je la conçois, la présence régulière
revêt deux dimensions : celle de l’inscription dans le temps, et celle du temps effectif
consacré. Il me semble en effet avoir les acquis de plus de six années d’observation active de
ces niches de socialisations ainsi qu’un temps minimal d’une visite hebdomadaire de quelques
heures imparti à chacune d’entre elles au service de la réalisation de cette recherche. Les
outils du carnet de route et du récit de vie m’ont également servi de supports
méthodologiques. Le carnet de route m’a effectivement accompagné tout au long de ma route.

4
  Le terme ‘habitant de la rue’ est utilisé préférentiellement à d’autres, par l’équipe de Diogènes, de part son
aspect dynamique et positif.
5 AL SAAD EGBARIAH Abdelnasser, Le sujet entre honte, maladie et exclusion. Histoire d’une adolescente,
Dialogue – Recherches cliniques et sociologique sur le couple et la famille, 2001, 3è trimestre.
6
  DECLERCK Patrick, op. cit.
7
  Je me pose également des questions quant à ma démarche de travail, qui veut que je me sois adressée à des
personnes que je connaissais de longue date dans le cadre du travail de rue. « Eh je te dirai la vérité ! » Peut-être
ai-je également, de ce fait, contraint le « discours de la réinsertion (récits écrans), qui vient sceller, en portant en
son sein la démonstration de sa légitimité (normaliser, dés-angoisser et déculpabiliser les sujets à leurs propres
yeux comme aux yeux d’autrui), le pacte identificatoire entre soigné et soignant, tout comme il réaffirme le pacte
identificatoire entre les individus et la société. » DECLERCK Patrick, op. cit.


                                                           3
Il a recueilli la plupart du temps au moment même les discours informels et spontanés des
mes interlocuteurs de recherche, mes observations, mes réflexions, mes interrogations, ce qui
m’a semblé répondre à mes souvenirs. Il a également été enrichi des réflexions de mes
collègues.

         Je vais m’attacher à rendre compte de cette dimension, cet espace social particulier
que l’on peut observer en rue à travers l’étude de deux niches de socialisations exemplaires :
celle mise en place par un couple et celle recomposée autour d’un café par un ensemble de
personnes. A mon sens, il me faut cependant préalablement situer mon propos en regard de la
littérature déjà consacrée au sujet car l’a priori de la persistance de relations en rue ou encore
de leur possible durée, tel que je l’affirme précédemment, ne semble pas faire consensus chez
les différents auteurs. Les points de désaccord qui transparaissent à la lecture des différents
écrits font échos à ceux que l’on rencontre au sein du secteur associatif. Ils se reflèteront
également tout au long de mon cheminement. Il me semble effectivement très difficile de
parler des relations de la rue sans être partagé car elles restent ‘dominées’ par la fuite d’un
passé de souffrance ainsi qu’un contexte actuel de survie. Rendre compte de ces relations
nécessite de se décentrer8 et c’est en ce sens, pour en saisir toutes les nuances, qu’une
démarche d’étude de type anthropologique me semblait appropriée.

Les tensions9 de la littérature sur les sans-abri
         D’une part, les positions des auteurs diffèrent en ce qui concerne les possibilités
adaptatives et relationnelles des habitants de la rue, mais aussi d’autre part, certains thèmes
reviennent régulièrement dans les écrits afin de caractériser, qualifier le monde de la rue, sans
que le sens que leur confèrent ceux qui en font l’usage soit explicité. Or, il me semble que les
différents auteurs qui ont conceptualisé ces thèmes les ont parfois pensés très différemment.
        J’ai donc relevé selon mon intérêt d’enquête, trois thèmes que l’on prête volontiers à
l’habitant de la rue ou à son monde, au travers desquels je vais présenter certains écrits et qui
à mon sens rendent compte de ce flou, de ces différents points de vue.

La rupture du lien social
        Selon Henri Mendras10 (2001), la notion de lien social est récemment apparue dans le
« dictionnaire des idées reçues », notamment dans les expressions ‘perte’ ou ‘rupture’ du lien
social. Tout le monde s’accorde à penser que le lien social se distend, s’affaiblit, se délie mais
cependant, aucune étude sociologique n’ayant précisé le mot pour en faire une notion
opératoire, on ne sait précisément quels sont ces liens en question. « En revanche, le domaine
auquel le mot fait référence a été traité par les sociologues sous la rubrique de ‘capital
social’, c’est-à-dire des ressources que l’individu peut tirer de ses réseaux de relations avec
ses semblables. »
        Alain Beitone11 (2003) relève également le manque de définition du concept : « Pas de
définition dans le ‘Dictionnaire de sociologie’ de G. Ferréol, ni dans le ‘Vocabulaire des
sciences sociales’ du même auteur, pas de définition non plus dans le ‘Lexique des sciences
sociales’ de M. Grawitz. » Il fait toutefois remarquer qu’on peut cependant s’appuyer sur la

8
  tout en ayant conscience de garder une part de subjectivité
9
  Le terme tension entendu dans son sens dynamique et non conflictuel.
10
   MENDRAS Henri, Le lien social en Amérique et en Europe, in Revue de l’OFCE, n°76, 2001.
11
   BEITONE Alain, Pluralité des cultures et lien social dans les sociétes occidentales contemporaines, octobre
2003, disponible sur le site www.aix-mrs.iufm.fr


                                                       4
définition proposée par le ‘Dictionnaire de sociologie’ co-édité par Le Seuil et Le Robert :
« Les liens sociaux sont ces formes de relations qui lient l’individu à des groupes sociaux et à
la société, qui lui permettent de se socialiser, de s’intégrer à la société et d’en tirer les
éléments de son identité. »

         Certains auteurs lorsqu’ils rendent compte des théories d’Alexandre Vexliard12 et de
Robert Castel13 font référence au concept de rupture du lien social comme représentatif des
situations de désocialisation selon le premier, et de désaffiliation selon le second.
         Ainsi, Xavier Emmanuelli, signant la préface de l’œuvre d’Alexandre Vexliard, estime
que ce dernier a le premier décrit le ‘symptôme’ de l’exclusion, bien qu’il ne l’ait jamais
exprimé en ce terme14. Ce ‘symptôme d’exclusion’ se traduit par le divorce par consentement
mutuel entre l’exclu et l’institution. L’exclusion est la rupture du lien, lien économique, qui
nous unit par le travail, mais également lien social qui fait le réseau diffus, relationnel.
L’homme étant un être social, lorsque tous ces liens sont rompus, les échanges avec les autres
interrompus, sa propre représentation mentale est menacée, il n’existe plus non plus dans son
propre regard.
         En effet, selon Vexliard, « le mode de vie fait perdre les anciennes habitudes, les
anciennes attaches, les liens affectifs, les besoins du passé et en crée de nouveaux, dont la
faiblesse est la principale caractéristique : on s’attache à ce que l’on ne soit lié à rien ni à
personne. » Le faible développement des besoins, qui caractérise selon lui les clochards,
explique en grande partie l’infidélité15 de ceux-ci ; car les formes et l’intensité des besoins
créent les attachements susceptibles de stabiliser une existence. « Ses rapports avec les autres
hommes n’ont pas de continuité […] ».
         La remarque de Pascale Pichon16 au sujet de la formalisation, par Alexandre Vexliard,
de ces étapes de l’adaptation à la survie me paraît pertinente. Selon elle, « certains auteurs
interprètent de façon normative ces phases comme des phases linéaires de désocialisation, ce
qui trahit la portée heuristique de cette analyse qui souligne plutôt le double phénomène de
l’adaptation de l’individu à son environnement ». Toutefois, Alexandre Vexliard souligne
qu’au terme de ce processus de désocialisation, le clochard n’a plus à s’adapter. Tous les
éléments de transformation auxquels un individu « normal » doit se réadapter au cours de son
existence, font défaut dans la vie du clochard. « Le clochard a décidé de ne plus fournir
l’effort adaptatif qui, pendant si longtemps s’est révélé vain. C’est à l’effort social qu’il a
renoncé, cette forme d’effort la plus coûteuse (P Janet). » Dans la mesure où la dégradation
des besoins atténue, parfois même élimine, les conflits et les tensions, le problème de la
résolution des conflits ne se pose pas ; en conséquence, celui de l’adaptation de l’individu ne
se présente pas non plus.
         Le sociologue Robert Castel17, dans le cadre des débats sur la pauvreté et l’exclusion,
établit le postulat d’une relation entre la précarité économique et l’instabilité sociale dans un
processus de désaffiliation sociale qui mène de l’insertion à la vulnérabilité et de la

12
   VEXLIARD Alexandre, Le clochard, Desclée de Brouwer, (1957, 1ère éd.) 1998
13
   CASTEL Robert, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995
14
   Alexandre Vexliard formalise un processus de désocialisation qui se déroule en quatre phases : la première est
agressive et active dans un refus de la situation, la seconde est régressive en raison du repli sur soi suite à
l’incapacité de changer le cours de sa vie, la troisième entérinne la rupture avec le passé et donc, les conflits
intérieurs, la quatrième est celle de la résignation et de la valorisation de la situation car il faut survivre quand
même.
15
   Alexandre Vexliard préfère ce terme à celui d’instabilité car « il dit mieux le manque d’attachement aux
choses, aux hommes, aux idées. »
16
   PICHON Pascale et TORCHE Thierry, Sortir d’une carrière SDF. L’accompagnement sociologique à
l’exploration autobiographique, P.U.S.E., 2007.
17
   CASTEL Robert, op. cit.


                                                          5
vulnérabilité à l’inexistence sociale18. Ainsi, selon lui, l’exclusion résulterait de « la
corrélation entre la dégradation du statut lié au travail et la fragilisation des supports
relationnels qui, au-delà de la famille, assurent une protection rapprochée (relations de
voisinage, participation à des groupes, associations, partis, syndicats,…). L’hypothèse paraît
largement vérifiée pour les situations extrêmes qui associent expulsion totale de l’ordre du
travail et isolement social : le sans domicile fixe, par exemple, comme homologue moderne du
vagabond des sociétés préindustrielles. » Castel préfère le thème de désaffiliation pour
désigner l’aboutissement d’un processus à celui abondamment orchestré mais immobile de
l’exclusion. Il propose donc cette notion pour « désigner le ‘mode particulier de dissociation
du lien social’, la ‘rupture du lien sociétal’ qu’ont en commun les exclus, les pauvres. »19 Les
vagabonds, au terme du processus sont désaffiliés. « Le vagabondage est un drame de la
misère, mais aussi de la désocialisation. Le vagabond vit comme s’il avait déshabité ce
monde. »
         Notons la remarque de Maurice Blanc et Serge Clément20 qui réagissent au sujet des
compétences de négociation des sans-logis mise en évidence par Sophie Rouay-Lambert dans
son étude du cas exemplaire de Joan : « il faut rompre avec la notion d’exclusion : les sans-
logis sont tout sauf des exclus. Même le concept de désaffiliation de Robert Castel (1995),
pourtant né de la critique de la notion d’exclusion, ne résiste pas à cette épreuve. Celui qui
devient sans-logis en perdant son travail, sa famille et son logement, perd bien ses anciennes
affiliations, mais il en reconstitue des nouvelles (Neves). Si désaffiliation il y a, elle est
temporaire, dans un processus de décomposition et de recomposition des affiliations. »

         Remarquons également en ce qui concerne les deux auteurs que si Alexandre Vexliard
et Robert Castel rendent comptent pour le clochard, de préalables socialisations ou
affiliations au sein des institutions, Patrick Declerck21 les considère lui comme n’ayant jamais
été vraiment insérés.

        Au vu de ce que j’observe dans le cadre de ma pratique professionnelle, si l’on
constate, il est vrai, une diminution des besoins chez les habitants de la rue, la satisfaction de
ceux qui persistent paraît passer par des formes de socialisation. Selon cette idée, ils ne
semblent donc pas avoir renoncé à l’effort social adaptatif. Si l’habitant de la rue se présente
effectivement souvent délié des conventions sociales dominantes, il me semble toutefois lié
autrement à la société prise comme un tout. Et peut-être depuis toujours car je rejoins Patrick
Declerck en ce sens, je rencontre de nombreuses personnes en rue n’ayant jamais vraiment été
‘insérées’ par le biais des institutions socialement reconnues à cet effet. Selon mon constat,
des formes de lien social pourraient s’aménager en rue. Des liens basés sur les ressemblances,
avec des règles plus souples, moins institutionnalisées mais pouvant néanmoins être efficaces
pour les habitants de la rue ; le piège du seul développement de ces liens de ressemblance
étant de renforcer la distanciation de liens d’un type plus ‘vertical’.




18
   En résumé, selon Castel, être dans la zone d’intégration signifie que l’on dispose des garanties d’un travail
permanent et que l’on peut mobiliser des supports relationnels solides ; la zone de vulnérabilité associe précarité
du travail et fragilité relationnelle ; la zone de désaffiliation conjuge absence de travail et isolement social.
19
   SOULET M.-H., De la non-intégration : essais de définitions théoriques d’un problème social contemporain,
Éditions universitaires, Fribourg, 1994.
20
   Blanc M. et Clément S., Editorial, Espaces et société, 2004/1-2, 116-117, p.15-27, érès.
21
   P. Declerck, op.cit.


                                                         6
Le sentiment de solitude et l’isolement relationnel
        S’il est impératif de traiter ces deux notions en lien l’une avec l’autre, elles doivent
cependant être distinguées. « L’isolement est un fait, la solitude, un sentiment. »22 On peut se
sentir seul mais ne pas être isolé et on peut être isolé mais ne pas souffrir de solitude pour
autant23.
        « L’isolement relationnel renvoie aux représentations du lien social et de sa fragilité.
Ainsi, l’absence ou le nombre restreint de contacts interpersonnels avec des personnes
extérieures au ménage signalent une vulnérabilité psychosociale potentielle. […] L’isolement
relationnel concerne les personnes qui n’entretiennent qu’un nombre très faible de contacts
avec autrui. […] Les indicateurs d’isolement relationnel fluctuent également en fonction des
sources et des modes de collecte employés. »24
        « La solitude peut se définir comme le sentiment de manque face à l’absence d’autrui,
même quand autrui est là, alors qu’autrui nous est nécessaire. La solitude est donc une forme
de relation à autrui. »25 Il apparaît là que, pour fuir autrui comme pour attendre et espérer sa
présence, il faut bien qu’une relation particulière nous lie à lui. Être seul n’empêche pas que
nous restions sous le regard d’autrui. Plus encore, autrui nous est nécessaire car nous nous
cherchons et nous trouvons à travers lui. Nous cherchons en lui ce qui nous permettra d’être et
de nous sentir nous-mêmes. Le sentiment de solitude est ressenti chaque fois que nous ne
trouvons pas chez autrui cette disponibilité qui nous permettra d’être nous-mêmes.

       Jean Furtos s’exprime au sujet de la souffrance psychique d’origine sociale : « Cette
souffrance est en fin « d’origine sociale » parce qu’un individu isolé, ça n’existe pas : on est
toujours au moins à la marge d’un groupe, avec toujours à l’horizon une appartenance ou
une exclusion possible de cette groupalité qui est de nature politique. »26

        Robert Castel désigne chez les vagabonds, les sans domicile fixe, une situation
d’isolement social, relationnel. Il s’interroge au sujet de ce « qui fait décrocher des anciennes
appartenances et ajoute au malheur d’être pauvre, celui d’être seul, sans support ? »27 Il me
semble que, chez Castel, l’isolement relationnel désigne l’absence de « supports relationnels
de proximité » mobilisables et non l’absence de rapport social. Ainsi, « l’exclusion n’est pas
une absence de rapport social mais un ensemble de rapports sociaux particuliers à la société
prise comme un tout. Il n’y a personne en dehors de la société mais, mais un ensemble de
positions dont les relations avec son centre sont plus ou moins distendues. »28 Ce qu’il me
semble donc comprendre de la vision de Castel des habitants de la rue, est qu’ils sont
relationnellement isolés car dans l’impossibilité de mobiliser des supports de proximité et
seuls en raison de la distanciation des relations. La notion de « support social » ou bien de
‘soutien social’ « fait également référence à l’aide offerte par les proches. Bien qu’elle
favorise la maîtrise et le bien-être émotionnel, cet aide comporte en plus certaines formes de
règles de conduite tout en fournissant des éléments essentiels sur le plan de l’identité


22
   BOARINI Serge, Ce que la solitude nous apprend de notre relation à autrui, disponible sur le site
www.serge.boarini-free.fr
23
   Comme c’est le cas pour le solitaire.
24
   TPISS, Les notions d’isolement social et d’indicateur d’isolement relationnel, disponible sur le site du TPISS-
Théorie et pratique de l’intervention en service social : http://tpiss.canablog.com/
25
   BOARINI Serge, op. cit.
26
   FURTOS Jean, Les effets cliniques de la souffrance psychique d’origine sociale, in Mental’idées, n°11,
09/2007
27
   CASTEL Robert, op. cit.
28
   CASTEL Robert, op. cit.


                                                        7
individuelle. »29 Castel ajoute que « pour approfondir ces questions, il faudrait établir des
distinctions plus élaborées entre différentes formes de sociabilité. » Vivre du social
n’équivaudrait cependant pas à l’isolement le plus complet mais conduirait plutôt à nouer
d’autres types de relation avec d’autres objectifs. « De même, ce que j’ai appelé la
désaffiliation pourrait se travailler pour montrer qu’elle n’équivaut pas nécessairement à une
absence complète de liens, mais aussi à l’absence d’inscription du sujet dans des structures
qui portent un sens. »

        Selon Alexandre Vexliard30, la mobilité de l’existence du clochard affecte
profondément la structure de sa personnalité. Elle diminue les besoins de contacts avec le
groupe et accentue l’isolement psychologique, enfin l’indifférence à autrui. L’habitude de la
mobilité (instabilité) tend à faire de celle-ci « une valeur » en soi : il faut changer, il faut
partir.
        Bruno Proth et Vincent Raybaud31 remettent en question la proposition de principe
d’Alexandre Vexliard (1957) selon laquelle la notion de groupe est à tout point de vue
inadéquate pour parler de la population de la rue. En effet, les auteurs relèvent le
fonctionnement fortement cohérent, observé dans le partage des rôles de la survie par un trio
de sans-abri. « Il permet également de bousculer l’usage pourtant fait de cette notion de
groupe, couramment tenu dans l’énoncé péjoratif des relations grégaires, y compris dans des
formulations d’apparence plus familière ou folklorique, telle cette ‘famille’ recomposée.
Famille qui, derrière le cercle de la nécessité, de la survie, du besoin d’abri,
brise l’encerclement, s’arrange des contraintes et entrouvre le verrouillage sanitaire et social
qui les occupent au quotidien et pèse sur leur intimité. »32

        A mon sens et en dépit de la prépondérance des ‘infidélités’, être ensemble revêt une
grande importance pour la grande majorité des habitants de la rue. La plupart recherchent le
contact qui créera alors l’opportunité, consciente ou non, d’une certaine durabilité
relationnelle, de l’aménagement d’un lien. Le regroupement d’individus, par exemple, est
fréquent parce qu’il constitue, entre autre, une possibilité de réponse à un contexte de survie.
        Alexandre Vexliard pointe, pour effet de l’instabilité, l’impossibilité, la rupture
systématique du lien. Penser les interactions, relations de la rue dans un processus linéaire de
ruptures ne me paraît pas représentatif de ce qui s’y joue. Selon mes observations, si les
relations sont effectivement changeantes, elles ne sont pas inévitablement inscrites dans la
rupture définitive. Patrick Declerck33 a souligné les ‘allers-retours institutionnels’ des
clochards, envisager leurs ‘allers-retours relationnels’ dans un processus circulaire de ruptures
des liens34 semblerait aller dans le même sens. Compte tenu du manque d’intimité35, cette
circularité relationnelle pourrait aussi s’envisager comme saine. Si la relation se distancie à un
moment, ce qui importe ce sont les souvenirs, les apports relationnels et autres qui y sont
associés et qui permettront ou non d’y revenir à un autre moment. Cette circularité, dans le
temps, crée du lien et, plus encore, est peut-être la seule façon pour les habitants de la rue de



29
   TPISS, op. cit.
30
   VEXLIARD Alexandre, op. cit.
31
   PROTH Bruno et RAYBAUD Vincent, Une famille de SDF recomposée à l’aéroport, in
Ethnographiques.org, 6, novembre, 2004.
32
   PROTH Bruno et RAYBAUD Vincent, op. cit.
33
   DECLERK Patrick, op. cit.
34
   Peut-on parler de rupture des liens selon cette idée?
35
   On parle ici de personnes qui durant un temps, plus ou moins long, vont passer l’essentiel de leur temps dans
une forte proximité avec les mêmes personnes.


                                                        8
pouvoir travailler leur rapport aux autres36. Elle peut offrir la possibilité d’un choix relationnel
et donc, d’un certain niveau d’autonomie37.
         Ainsi, le sentiment de solitude découle du manque de certains liens sociaux mais
aussi, est fondamentalement lié au fait de ne pouvoir être, se sentir soi-même à travers le
regard de l’autre. Il me semble que les habitants de la rue restent, pour la plupart, dans une
dynamique de réponse vitale et spontanée au sentiment de solitude par le regroupement,
l’inscription dans des niches de socialisation… Au sein de l’équipe des travailleurs de rue de
Diogènes, il est fait état de demandes régulières de recherche de membre de la famille
d’origine ou des enfants…38

Les différentes conceptions de l’anomie
            Deux auteurs ont à leur époque (19ème siècle) donné une sens très différent au
concept d’anomie : en homme de son temps, Jean-Marie Guyau, influencé notamment par le
darwinisme social, développe une conception vitaliste du monde dans laquelle celui-ci se
déploie dans le but précis de l’expansion ; la concrétisation d’un nombre toujours plus grand
de possibles, un nombre toujours plus grand de relations. L’anomie de ce point de vue n’est
pas conçue comme la force déstructurante, la manifestation d’un corps en décomposition
proposée par Emile Durkheim. Elle est une puissance liante, re-liante et ne signifie pas
l’absence de normes (a-nomos). Ces dernières sont, à l’instar des relations selon Guyau, en
perpétuelle transformation et donc, de par nature, ponctuelles et surtout immanentes.
        Selon mon impression, il est souvent fait référence aux idées de Guyau en association
au mouvement libertaire, la marginalité, l’anarchie. Elle revêt alors une potentialité créatrice.
Lorsque la notion d’anomie est utilisée pour traiter de ‘la question SDF’, c’est en référence à
la vision de Durkheim. Notons que certains auteurs ne rendent pas compte d’anomie dans le
monde de la rue. Il me semble également que l’on peut retrouver cette forme de mouvement
libertaire dans le milieu sans-abri comme par exemple en association à certains ‘squattages’
de bâtiments.39
        Patrick Declerck40 lorsqu’il se questionne au sujet de sa démarche de travail, se
demande : « Comment faire de la science avec rien ou presque ? Et qu’en est-il du statut
épistémologique d’une ethnographie du désordre, du chaos, du néant ? » Ce chaos dont il
rend compte renvoie à mon sens à la conception durkheimienne de l’anomie comme
incapacitante pour l’individu.
        Bruno Proth et Vincent Raybaud mettent l’accent sur quelques-unes des ressources
utilisées par un trio de sans-abri afin de ‘réussir leur domiciliation’ dans un aéroport parisien.
Ils démontrent que leurs stratégies relèvent d’un mode d’existence bâti sur une culture
entretenue de l’aversion qu’ils provoquent. Ils relèvent entre autre que, « probablement plus
que nous autres, ils ont connaissance du processus sociologique plus qu’éducatif ou
individuel par lequel s’ajuste la mesure de l’hygiène ; la leur devient par défaut celle que les
autres leur refusent sous-prétexte justement d’en manquer. Elle est donc et doit rester,
contrairement à ce que propose Declerck (2001) concernant le symptôme de désocialisation,
plus un référent de relation que le seul signe d’une conscience ou déni de son propre
36
   Pour des personne faisant preuve de peu de contrôle émotionnel, dont le rapport aux autres et à soi-même est
fortement perturbé, la prise de distance et l’expérience relationnelle peuvent permettre une sorte de préparation,
d’adaptation.
37
   Un processus souvent très lent car emprunt de ‘l’apathie de la rue’ et de la tendance à retourner vers ce que
l’on connaît déjà.
38
   Notons que certains habitants de la rue gardent des formes de contact avec leur famille.
39
   Notons que l’inscription dans un mouvement collectif revendicateur reste difficile pour de nombreux habitants
de la rue.
40
   DECLERCK Patrick, op.cit.


                                                        9
corps. »41 Selon ces derniers, poser l’hygiène comme un quant à soi dans ce cadre revient à
dénier ou à méconnaître son dispositif collectif d’énonciation et de production.
       Stéphane Rullac estime, lui, que « dans ce contexte très particulier, les SDF
demeurent méconnus dans leur vie quotidienne et, surtout dans les ressources qu’ils
mobilisent pour s’adapter à un environnement urbain qui dans une large mesure ne prévoit
pas leur existence. »42

        Selon moi, si les habitants de la rue parviennent à rester ensemble et ce, en un certain
lieu, c’est qu’ils s’adaptent, ne fut-ce qu’un temps, ne fut-ce qu’un minimum. L’idée d’un
individu en perpétuelle adaptation à son environnement, fut-il appauvri, hostile ou fortement
conditionné, limité, me paraît représentative de ce que j’ai l’opportunité d’observer en rue.


        Ces différences dans les observations et donc dans les points de vues des auteurs
pourraient découler du fait que ce sont des processus dont il est ici question. Qu’il soit de
désocialisation, de désaffiliation ou encore de clochardisation, le processus implique que les
personnes soient observées à des moments différents de leur parcours et qu’elles présentent de
ce fait des caractéristiques différentes.
        Cette tension se reflète bien, à mon sens, à travers l’une des principales critiques
adressées à l’œuvre de Patrick Declerck : « Son étude semble même concerner une extrême
minorité de cette population clochardisée […] On peut alors considérer les conclusions de
Declerck comme intéressantes et heuristiques, mais seulement pour des études concernant
cette frange pathologique (minoritaire) des populations clochardisées. »43
        Il me paraît important, dans le cadre de ce travail, de souligner la présence effective en
rue d’un certain nombre de personnes n’ayant plus les capacités cognitives nécessaires à
l’appréhension de leur environnement. On peut effectivement alors considérer ces personnes
comme désorientées, invalidées. Toutefois, il me semble que pour la plupart et ce, même
« s’ils ont intégré les valeurs de leur nouveau monde »44, les habitants de la rue continuent à
se rassembler et même plus, à le rester.

        Je vais à présent rendre compte des mes observations. Celles-ci concernent deux
situations sélectionnées au départ de ma pratique professionnelle car elles me semblaient
représentatives de ces niches de socialisation de la rue. Il m’a paru intéressant d’examiner le
réseau développé au départ de la rue par un couple et dont les relations se poursuivent au-delà
de leur installation en logement. Le couple, auparavant particulièrement installé, ancré en rue
et fréquentant extrêmement peu les institutions d’aide, a en effet mis en place un réseau de
relations qui semble particulièrement leur importer. Secondement, la recomposition
communautaire d’un groupe de personnes plus ou moins éloignées de la rue autour d’un café
me paraissait signifiante de part son inscription dans la durée.




41
   PROTH Bruno et RAYBAUD Vincent, op. cit.
42
   RULLAC Stéphane, Critique de l’urgence sociale : Et si les SDF n’étaient pas des exclus ?, Ed. Vuibert, Coll.
Perspectives sociales, 2006.
43
   GARDELLA Edouard, Au-delà des lectures sociologiques et psychiatriques de l’exclusion, in Terrains &
travaux, n°5, 2003/2.
44
   VEXLIARD Alexandre, op. cit.


                                                      10
Mes observations en ce qui concerne les niches de socialisation, les
liens pouvant s’établir en rue et se poursuivre au-delà.
        Ce second volet présentera dans un premier temps mes interlocuteurs de recherche,
leur façon de faire, d’être en relation. Involontairement, il s’avère que la structure principale
des deux niches de socialisation s’articule de façon semblable autour de la relation au groupe
de pairs ainsi qu’au commerçant. La structure principale, présentée ici, concerne les relations
de forte proximité, quotidiennes auxquelles s’ajouteraient si l’on considérait le réseau dans
son ensemble d’autres relations plus ou moins distanciées.
        La logique sous-jacente aux observations visant l’appréhension des motivations sous-
tendant le maintient d’un minimum de relations de proximité, il s’agira dans un second temps,
d’envisager les formes de bénéfice qu’elles sont susceptibles de procurer.

Sophie et Serge : les liens de la survie
Le Couple

         Sophie et Serge ont investi la rue de manière quotidienne et installée durant plus de
trente ans. Il y a un an, il est devenu vital pour Serge, atteint d’une maladie pulmonaire de ne
plus rester en rue. Ils habitent depuis lors un entresol vétuste étant la propriété d’une
institution privée. Depuis leur installation, il a souvent été question qu’ils quittent le lieu :
d’une part à l’instigation du propriétaire en raison de leurs querelles qui dérangent le
voisinage. Il est vrai, qu’en dehors du bruit généré par les cris, Sophie cherchant en ses
voisins des alliés à sa cause n’hésite pas à aller frapper à leur porte et crier sur le palier. Et
d’autre part à leur instigation en considération du manque de ressources financières ainsi que
de l’état d’insalubrité du logement. Amanda, qui venait voir le couple après sa journée de
travail et faisait leur lessive, a pris momentanément distance car elle ne comprenait pas que
Sophie et Serge puissent envisager de retourner en rue.
         Tous deux ont eu une enfance marquée par d’importantes difficultés familiales,
décrochage scolaire, … Le couple a investi de nombreuses années un quartier en particulier.
Serge continue de fréquenter l’endroit. Ils y ont ‘squatté’ en plusieurs lieux, les squats étant
plus ou moins abrité. Durant un temps, c’est un petit préau qui a été aménagé, durant un autre,
ils ont pu loger dans un appartement délabré.45
         Ils ne sont pas mariés mais l’on tous deux précédemment été. Le couple n’a plus de
relations sexuelles depuis longtemps ; si j’en crois Sophie : « Ils ne font pas ce genre de
choses ». Sophie a ‘fréquenté’ André durant de nombreuses années. Il venait la chercher deux
ou trois fois par mois pour l’amener chez lui lorsque sa femme n’était pas là. Elle y passait
une bonne partie de la journée. Après ‘un moment passé’ avec lui, elle prenait un bain,
recevait un peu d’argent et du tabac. Il la ramenait ensuite en ville. Serge n’aimait pas cela
mais n’a jamais remis le couple en cause pour autant. De plus, comme le dit Sophie : « Il est
bien content de profiter de ce que je ramène. » Et puis, il est gentil, André. Sophie est très
soucieuse de son hygiène, elle aime prendre un bain. Serge beaucoup moins ; c’est elle qui le
stimule en ce sens.
         Elle raconte les prémices du couple en réaction à son histoire : « Un jour, je suis
rentrée dans un bistrot. J’ai rencontré Serge et sans se connaître : « Tu viens avec ? ». Je ne
sais pas pourquoi mais quand je l’ai vu, j’ai tout de suite su qu’il était pour moi…Et donc

45
  Selon les observations des travailleurs de Diogènes, il est rare qu'à Bruxelles, les trajectoires de vie des
habitants de la rue ne soient pas entrecoupées de périodes durant lesquelles ils bénéficient d’un squat, d’un
logement plus ou moins précaire, … La rue n’est bien souvent qu’un passage.


                                                        11
pour la première fois, j’ai laissé mon verre de bière, avec encore de la bière dedans. Il m’a
dit : « Je te prends tel comme tu es ». Il y a des personnes qui ont essayé de nous séparer
mais il n’y a personne qui a réussi. Mais on se dispute toujours, même la nuit, on se dispute
toujours ; on se réveille, on boit une bière et on se dispute…. Et on est ensemble depuis 21
ans … » Les paroles de Serge répétées 21 ans plus tard semblent encore particulièrement
significatives pour Sophie. En dépit des disputes, violences, des rencontres… Serge et Sophie
forment un couple. Celle-ci dira également d’un juge de la jeunesse qui l’a émancipée à 17
ans car elle fuguait sans cesse des institutions pour mineurs : « Elle m’a fait confiance, elle
m’a permis de vivre ma vie. » « C’est comme ça entre nous, quand moi j’ai, je l’aide et après,
c’est lui qui m’aide » « Je ne pourrais pas lui faire ça, le laisser sans rien », dit-elle en
évoquant la possibilité de ne plus participer à ce système. Avant de partir, Sophie s’assure
qu’il a bien quelques canettes, du tabac et des feuilles.
        Le couple se dispute effectivement souvent ; la plupart du temps en raison des
‘escapades’ de Serge. Celui-ci disparaît la journée avec des copains pour aller à la rue
‘Antoine Dansaert’, ce lieu investi durant tant d’années par le couple. Ils y sont en relation
avec un petit commerçant. Ils vont également dans certains cafés. Sophie s’inquiète car elle ne
sait pas où il est. Elle a peur qu’il ne revienne pas et lorsqu’il rentre, elle est à bout de nerfs…
L’alcool aidant, elle l’agresse verbalement et physiquement. Elle souhaiterait que le couple
passe exclusivement son temps ensemble, loin des « profiteurs », de ceux qui « essaient de les
séparer ».
        Sophie est celle qui alimente en conversation, met l’ambiance dans les relations. Elle
les rend légères, distrayantes, amusantes mais aussi tendues, conflictuelles… Elle exprime
volontiers l’intensité de son attachement à Serge par de grandes démonstrations d’affection
mais également par des attentions à son égard. Elle lave les vêtements, entretient le lieu de
vie… ; elle se soucie de leur présentation et de leur confort. Serge est émotif et Sophie
s’enorgueillit : « Il a pleuré pour moi ! » Il prend peu de place dans la relation ; lorsqu’on
aborde le couple, il est timide, en retrait, effacé. Il peut toutefois s’énerver sur Sophie : « Ta
gueule, arrête de gueuler ! », sans pour autant lever la main sur elle. Il est l’intelligence du
couple ; c’est lui qui élabore les ‘plans de la débrouille’, Sophie y fait souvent référence : «
Serge a dit, pense que…, il faudra expliquer ça à Serge parce que moi … » Il est le
négociateur du couple vis-à-vis de l’extérieur.

Stéphane, le copain

        Stéphane, le copain possède un logement et bénéficie d’une allocation suite à un
accident du travail. Il n’a jamais été sans-abri au sens littéral du terme. Il fréquente
assidûment Sophie et Serge depuis plusieurs années. Leurs relations se sont poursuivies après
l’entrée en logement du couple et en dépit d’une ‘délocalisation’ sur une autre commune.
C’est principalement Stéphane qui vient aux endroits investis par le couple. Il explique en
rigolant que le couple vient de temps en temps chez lui pour vider son frigo et s’en aller sitôt
après. Il boit également. Il me semble que son réseau social est également assez limité.
        En fait, il est plutôt le copain de Serge que celui du couple. C’est entre autre avec lui
que Serge passe sa journée à la rue ‘Antoine Dansaert’ ou dans les cafés. De temps en temps,
il vient chez Sophie et Serge. Lorsque c’est le cas, il y a beaucoup de chance que la jalousie
présente entre Sophie et Stéphane dégénère en dispute. La dernière fois, il y a frappé Serge.
Sophie : « Ca va pas hein ça, il vient ici, il frappe Serge et moi je dois monter en haut chez
Bernard alors que je suis chez moi ! » Serge : « C’est rien, c’est quand il a bu … » En raison
des ‘crises’ et des coups de Sophie, Stéphane l’incite à la quitter. A présent, Stéphane ne vient
plus au domicile du couple mais Dominique continue à le voir à l’extérieur.



                                                12
        Toutefois il conseille souvent judicieusement Serge, le couple afin d’améliorer sa, leur
situation. Serge, qui l’a d’ailleurs surnommé ‘t’as tout compris’, dit : « Oui, oui, ça va aller.
On a un copain qui nous aide à chercher un logement ; il regarde sur Internet et il
téléphone. » Lorsque le couple n’a plus les moyens, Stéphane vient leur apporter un grand sac
de canettes ou les accompagne à la grande surface du coin pour aller en chercher. A ma
connaissance, il ne leur donne jamais d’argent. « Il nous dépanne, il vient nous apporter à
boire quand on a plus d’argent… Mais j’ai toujours remboursé ! » Lorsqu’ils n’ont plus de
crédit sur leur téléphone, on peut les joindre ou leur transmettre un message via celui de
Stéphane. Il dit : « Je me demande comment vous allez faire quand je serai parti pendant un
mois à la mer. » Stéphane est venu voir Serge lors de son hospitalisation. Selon mon
expérience, dans le milieu sans abri, le fait de rendre visite à quelqu’un lorsqu’il est
hospitalisé est symboliquement très important. Cela témoigne d’un réel souci de l’autre,
constitue une preuve réelle de son intérêt. Cette démarche est d’autant plus significative
qu’elle est, selon mes observations, fort angoissante pour l’habitant de la rue.46

Paolo, le commerçant

         Il s’agit d’un couple de commerçants possédant un petit magasin de quartier favorisant
en soi le développement d’un lien de proximité, durable, fiable. Selon mes observations, les
sans-abri fréquentent préférentiellement ce type de lieu probablement en raison de sa
dimension intimiste, sa rapidité et facilité d’accès… Paolo et sa femme autorisent le couple et
leurs copains à passer la journée, adossés à la façade de l’immeuble. Le couple achète là leurs
canettes, leur nourriture ainsi que celle du chien, des fournitures diverses… Ils y dépensent la
quasi-totalité de leurs deux revenus. « On achète chez lui, on paie ! » Il est dans leur intérêt de
consommer mais il est également dans l’intérêt du commerçant qu’ils achètent chez lui.
Même s’ils leur conseillent de chercher un logement, ils les accueillent tel qu’ils sont. Sophie
et Serge leur permettent de faire commerce et ont donc accès à un statut, celui de ‘bon
client’47 avec ses droits (au respect, attention…) et devoirs. En effet, Sophie n’a
momentanément plus eu l’autorisation de pénétrer dans le magasin en raison des ses scènes de
ménages qui dérangeaient les autres clients.
         Lorsque le couple n’a plus d’argent, ils peuvent consommer ‘à crédit’. Les montants
s’additionnent sur un morceau de carton et lorsqu’ils ont perçu leurs allocations, ils
remboursent. Le système fonctionne tant que le couple s’acquitte de ses dettes. Les montants
peuvent aller au-delà de 100€. Le couple a eu l’occasion de pratiquer le système du crédit
auprès d’autres commerçants mais après peu de temps, ils ne remboursaient plus... Par la
suite, il leur fallait alors changer de trajectoires afin d’éviter de passer devant les commerces.
Serge, avant sa maladie, achalandait les étals de fruits et légumes en devanture du magasin en
échange d’une petite paie. Durant plusieurs années, les revenus de Serge furent versés sur le
compte du commerce. Il en disposait à sa guise. Serge, qui se soucie de contrôler ses comptes,
a soupçonné un temps qu’il puisse y avoir abus de la part du commerçant. Il s’est arrangé
pour que ses revenus arrivent ailleurs mais les relations se sont poursuivies. Lors d’une visite,
le couple évoque : « L’autre jour, on avait plus d’argent et on a téléphoné à Paolo. Il est venu
nous apporter des sandwichs et des boulettes … La deuxième fois, il n’a plus voulu parce
qu’on ne lui a toujours pas remboursé… On lui doit 80€. » Effectivement, habitant assez près
du nouveau lieu de résidence du couple, le commerçant avait pris l’habitude de passer leur


46
   Symboliquement, l’hôpital signifie l’immobilisme, la confrontation à la maladie, la mort mais également la
confrontation à l’institution …
47
   Les habitants de la rue, grands consommateurs d’alcool mais effectuant également leurs autres types d’achats
dans ce genre de petit commerce, sont, pour eux, des clients précieux.


                                                      13
apporter les ‘invendus’ mais tant que le couple ne lui aura pas remboursé le crédit de
boissons, il ne souhaite plus le faire.
       Avant que le couple soit équipé de GSM, il transmettait le numéro de téléphone du
magasin afin qu’on puisse les joindre. Lorsque Serge a été hospitalisé, Paolo est venu lui
rendre visite. Le couple de commerçants a proposé à Sophie de participer à une promenade
familiale. Cette opportunité ne s’est, à ma connaissance, plus représentée. Sans doute en
raison du ‘décalage’ produit par l’extrême alcoolisation de Sophie. Sophie explique qu’il est
question d’une fermeture du commerce car le propriétaire du lieu ne souhaite plus louer la
surface. « C’est dommage pour vous ça. » « C’est dommage pour eux ! »

Quand la communauté recompose autour du café
         Les personnes fréquentant ‘Chez Pinot’ ont vécu pour certaines plusieurs années de
manière régulière et installée en rue pour parvenir à une certaine stabilité en logement.
D’autres investissent cycliquement la rue et le café, parfois en association avec une chambre.
D’autres encore n’ont jamais investi la rue mais sont périodiquement sans logement et
s’abritent via l’entraide communautaire… La plupart fréquentent peu les services d’aide, les
liens à ceux-ci sont parfois uniquement symboliques comme pour certaines personnes résidant
en logement social ou bénéficiant d’une allocation de remplacement.
         Jean : « Ca va Jean-Claude ? » « Oui, ça va » « On ne dirait pas… » « Oui mais j’ai
pas arrêté de courir ce matin … » On se connaît depuis de très longues années au bistrot, en
ce qui concerne le noyau central présent tous les jours ou presque, en tous cas. Lorsqu’il y a
du monde et de l’ambiance, l’entrée d’un individu est saluée bruyamment ; bien souvent il
fera la bise à ceux déjà présents. Les histoires ne sont pas racontées en aparté mais bien à la
collectivité. On aime évoquer les bons souvenirs collectifs et pour ce faire, on n’hésite pas à
héler une personne à l’autre bout du café qui pourra confirmer le récit. Parfois plusieurs
racontent l’histoire en même temps. Le lieu s’y prête. Les limites se situent dans ce que l’on
va raconter à l’extérieur du groupe. Jean-Claude est en colère : « Tu fais ce que tu veux de ta
vie mais tu ne viens pas te mêler de la mienne ! » Hier soir, dans le café au-dessus duquel il a
sa chambre, quelqu’un est allé raconter au propriétaire quelque chose qui aurait pu lui porter
préjudice. Il y aura une confrontation, selon lui.
         Une autre limite visible est celle du maintien, du souci de soi. Chantal, la femme de
Louis, est incontinente lorsqu’elle ne traite pas son diabète. C’est la seule qui ne boit pas
‘chez Pinot’. Elle néglige également fortement son hygiène corporelle. Pinot et le groupe ont
mis deux conditions à son accès au café : porter des protections et se laver au moins une fois
par semaine. Le groupe veille à ce qu’elle ne boive pas trop de ‘coca’, ce dont elle raffole.
         Pinot répond à Jean-Claude qui se gausse de posséder une information qui doit rester
secrète : « Si c’est pour dire ce genre de chose, tu fermes ta gueule ! » Jean-Claude, plus tard :
« Quand on a bu un coup, on se tape dessus, mais le lendemain, on reboit ensemble ! ». La
violence physique est présente dans les relations et est liée à la consommation d’alcool. On
frappe quand on a trop bu. Cela se passe alors plutôt en soirée. Le passage à l’acte n’est pas
reproché comme s’il s’agissait d’un fait exceptionnel mais est plutôt admis. Une bonne
bagarre générale ‘Chez Pinot’ peut être évoquée positivement en association à une soirée
festive qui a dégénéré.
         Jean : « On vient ici parce qu’on n’y est pas des clients, on y est considéré comme des
fils ! » Propos que je distingue de ceux tenus avec beaucoup de facilité par de nombreux
habitants de la rue ; le frère d’hier qui est le voleur d’aujourd’hui. Ce discours se tient ici au
sujet d’une relation établie depuis de longues années et qui semble être ressource. Jean-
Claude explique qu’il doit à nouveau se rendre chez le notaire cet après-midi. Pinot :



                                               14
« Donne-moi un peu ton papier que je téléphone pour qu’ils confirment le rendez-vous …
Ceux-là ! Tu ne vas pas encore aller jusqu’en Flandre pour rien ! »
        En dépit du fait qu’il est le patron, ce n’est jamais Pinot qui ouvre le café mais bien un
‘client’ qui y travaille également. Pinot arrive plutôt en cours de matinée et parfois, s’en va
l’après-midi. Il témoigne de la confiance. Il boit et parfois, prolonge la fête dans d’autres lieux
avec certains. On parle de ses ‘frasques’ avec certaines femmes fréquentant le café mais on
parle de lui avec respect. Il franchit le seuil du café un journal à la main, s’installe à sa table
et lance le thème de la séparation de la Belgique pour discussion. Jean-Claude explique en
citoyen qu’un employé communal n’a pas pu le recevoir en Néerlandais. Ca, c’est un comble !
Un employé communal ! Alors que lui, il est bilingue !
        On peut consommer à crédit ‘chez Pinot’. Les comptes sont tenus et on rembourse
lorsque l’on a perçu ses allocations. Les montants peuvent atteindre des sommes importantes,
plusieurs centaines d’euros pour certains. Le fait de ne pas s’acquitter immédiatement de ses
dettes n’est pas un critère d’exclusion. En effet, il arrive à certains, ne sachant rembourser, de
prendre distance un temps. On revient lorsqu’on est en mesure de rembourser, du moins en
partie et Pinot refait crédit. Il est de coutume de s’offrir des verres les uns aux autres. Il ne
s’agit pas de ‘payer la tournée générale’ dans un élan éthylique euphorique mais entre petits
groupes d’individus, qui varient au fil du temps, de se payer mutuellement une bière. Une
façon d’entretenir le lien au quotidien, à chaque instant. Il y a Louis qui sort les chiens deux à
trois fois par jour pour la somme de 10€, Jean-Luc qui lave les vitres… Il y a même Jean qui y
travaille en noir à mi-temps, il sert. Des revenus d’appoint pour des personnes alcoolo-
dépendantes et bénéficiant de faibles revenus.
        Jean explique avoir récemment accompagné Louis devant lui-même accompagner
Chantal chez le médecin. Jean-Claude a également accompagné Jean à l’hôpital pour qu’il y
passe des examens. Jean a le cancer de la gorge. Ils s’indignent : « Ils n’ont pas voulu me
prendre, maintenant il faut d’abord payer 50€ ! » Les uns ont un logement, les autres n’en ont
pas. Ceux qui ont un logement hébergent ceux qui n’en on pas contre une petite somme
d’argent, généralement 100€. Les situations peuvent se renverser au fil du temps, l’hébergé
d’il y a quelques mois est aujourd’hui l’« hébergeur ». Pour l’instant, Pinot permet à Louis de
dormir dans le café. Ceux qui reçoivent des vêtements redistribuent ceux ne leur convenant
pas aux personnes auxquelles ils pensent que cela pourrait convenir. Macha a déjà offert un
pantalon à Chantal. La plupart des logements se situent dans un rayon de quelques centaines
de mètres autour de ‘chez Pinot’. Jean-Claude, qui a habité plusieurs années en face de chez
Pinot, a perdu son logement il y a quelque temps. Il occupe pour le moment une chambre au-
dessus d’un autre café. L’immeuble compte plusieurs chambres à présent investies par
d’autres personnes fréquentant ‘Chez Pinot’. En début de soirée, lorsque celui-ci ferme, le
groupe investi cet autre bistrot. Parfois, ils ‘bougent’ encore d’endroit par la suite.




La dynamique relationnelle particulière aux niches de socialisation



                                                15
           Un certain équilibre dans la précarité

        Les situations de précarité ici observées entraînent entre autre une forme d’instabilité.
« Chez Pinot », les rôles évoluent parallèlement aux situations personnelles et sont
réversibles. Chacun est donc susceptible à un moment donné d’aider ou d’être aidé. Cette
alternance des positions relationnelles, cette complémentarité relationnelle au sein du groupe
de pairs supporterait-elle la relation ?

        L’entraide
        Une aide mutuelle dans l’instant ; elle se fonde ici sur l’intérêt réciproque en réponse à
une situation de besoin perpétuel pour chacun. Elle est adéquate, adaptée, utile. Lorsqu’elles
ont besoin d’aide, les personnes, ici observées, continuent à se solliciter entre elles. Ce
système d’entraide témoigne d’un sentiment d’appartenance, d’une mise en commun. Cela me
paraît entre autre visible à travers les rituels d’accompagnement, un appel symbolique au
communautaire lorsque l’on doit affronter le regard, le jugement social. Remarquons que
Macha a limité le séjour de Louis et de Chantal chez elle à trois mois et a accepté par la suite
de le prolonger d’un mois car le couple n’avait pas trouvé de logement. En considération de
ces éléments, on peut supposer l’aspect relativement profitable de la situation pour Macha et
donc, d’un certain intérêt pour l’autre. De plus, certains ‘accompagnent’ sans contrepartie
directe, si ce n’est celle non moins importante liée à la fierté d’une démarche s’inscrivant à
contre sens du renoncement, de l’apathie ; il y a celui qui agit et celui qui en est digne, en vaut
la peine. S’ils n’améliorent pas la situation de la personne, ces rituels cherchent à la maintenir.

        La complémentarité
        Au sein du couple, Sophie est celle qui protège l’intimité du couple et Serge celui qui
ouvre vers l’extérieur, qui permet l’aménagement du pire. Le couple maintient-il ainsi un
certain équilibre ? Ici, l’autre est complémentaire, cela signifie qu’il est utile mais qu’on le lui
est également, on peut prendre soin de lui. Sophie, le jour de leur rencontre, avait identifié
Serge comme un enfant dont elle allait devoir s’occuper ; elle fait les lessives, entretient
l’appartement, incite Serge à considérer autrement son hygiène corporelle… Serge quant à lui,
prend soin de Sophie en gérant, pour elle, le quotidien, la débrouille, l’administratif… On
peut remarquer dans le couple des compétences complémentaires à tour de rôle valorisantes
pour l’un et l’autre. En schématisant le trio Stéphane, Sophie et Serge, je dirais que les deux
premiers se disputent le dernier, une position qui peut également être valorisante pour celui-ci.
Finalement, Sophie ne réagit pas sur le fait que Stéphane frappe Serge mais sur le fait qu’elle
doive aller ailleurs alors qu’elle est chez elle. Stéphane prend sa place. Il menace donc le
couple mais, paradoxalement, il est peut-être aussi l’exutoire qui lui permet de se maintenir48.
Une complémentarité qui répond aux besoins et aux manques mais qui permet également de
se valoriser. Au cours des précédentes années, d’autres hommes ont à tour de rôle occupé la
place actuelle de Stéphane auprès du couple.

       Valeur, crédit, estime : une économie relationnelle

        L’ambiance et les mots des niches de socialisation sont de l’ordre de l’échange, dans
sa dimension commerciale et relationnelle. Ils sont ceux de l’estime, de la valeur, du
crédit. Sophie se corrige : « Je l’aime bien, non, je l’estime ». Ils semblent représentatifs des
préoccupations des habitants de la rue, venir en réaction aux expériences de vie passées et
présentes ainsi qu’aux conditions de vie actuelles.

48
     Si on se dispute, c’est uniquement à cause de Stéphane.


                                                         16
         Ils font écho au malaise ressenti, aux propos tenus par le couple à l’occasion de la
réalisation de leur récit de vie. Serge ne se serait effectivement pas exprimé sans avoir bu
auparavant et Sophie était « gênée vis-à-vis de moi » lorsque vint le moment de me raconter
son histoire, celle de son rejet : « Je n’avais plus de famille, je n’avais plus personne qui
m’aimait … Peut-être qu’on m’aimait mais je ne connais pas les personnes qui m’aimaient. »
« J’ai été un peu partout parce que je ne savais pas où aller, parce que mes parents m’ont
abandonnée. J’ai essayé de trouver … mais je ne suis pas une putain … mais j’ai essayé
d’avoir une vie stable, et alors, j’ai essayé toujours d’être… Je croyais que j’aurais été
heureuse avec lui, avec lui, lui, … Et c’était pas le cas, c’était toujours pour profiter de moi.
Et alors, j’ai vécu comme ça, de droite à gauche … Toujours dans des bistrots, pour essayer
de trouver quelqu’un. »
        Cette honte dont témoigne Sophie et Serge est « l’un des deux signaux émotionnels
par lequel l’individu s’informe d’une menace pesant sur ses liens. Celle-ci reste enkystée et la
crainte de la stigmatisation sociale empêche toute confession ; elle se déroule sur un fond de
désinsertion. Ce ne sont pas les raisons ‘de faire honte’ ou ‘d’avoir honte’ qui importent,
mais l’existence de l’affect de honte dans sa relation à l’identité, à la fois individuelle et
collective. »49
        Les relations établies s’inscrivent-t-elles à contresens de cet affect de honte ? Pour
rebondir sur les propos de Serge Tisseron, l’important n’est peut-être pas dans la forme des
types de valorisation50 se heurtant à la norme sociale mais bien dans l’existence de l’affect de
la valeur, du crédit, de l’estime accordée.

         Dans le même ordre d’idée, des pratiques relationnelles, directement ou indirectement
liées à la consommation d’alcool, semblent pouvoir permettrent la valorisation de soi.

        L’alcool
        Patrick Declerck51 repère, dans le brouillard anamnestique, trois constantes aux
contours mal définis chez les clochards : les dysfonctionnements précoces de l’enfance,
l’accumulation de traumatismes physiques et psychiques et l’alcoolo-tabagisme. » Il en va de
même en ce qui concerne les personnes évoquées ici. Sophie : « J’ai commencé à l’âge de 9
ans, Dominique 11. » « A 9 ans, j’allais dans les bistrots. D’abord, j’allais chercher du linge,
je m’habillais bien. J’allais chercher tout ce qu’il y a de plus beau, je me changeais dans les
cabines et après je rentrais toute nouvelle dans le bistro. » Sylvie : « Pourquoi allais-tu au
bistro ? » Sophie : « Ben, pour boire ! » Sylvie : « Ca, tu pouvais le faire à la maison. »
Sophie : « Mais je n’avais pas de maison ! … Sauf chez ma mère mais … ce n’était pas gai de
rentrer chez ma mère. Quand j’étais petite, à l’école, la directrice me frappait. Et quand je
rentrais à la maison, j’en avais une autre, on me frappait encore à la maison. Je trouvais que
c’était plus gai de rentrer dans un bistro ; je voyais du monde, je parlais avec eux et je
dansais. » Pour certains, le café comme lieu de socialisation, comme échappatoire et l’alcool,
comme média de la relation, comme échappatoire, font référence dès le plus jeune âge.
Serge : « Ca me permet d’oublier un peu les trucs… Quand j’ai bu, je dis ce que j’ai sur la
conscience, ça me permet d’être un peu plus franc. » Emmanuel Roquet52 : « lors des
entretiens avec les sans-abri mais aussi lors des discussions informelles, il a souvent été fait
référence à des ‘malades de l’alcool’, à des vrais alcooliques Ces personnes, toujours

49
   S. TISSERON, cité in A. EGBARIAH, op. cit.
50
   Hormis de part l’apport heuristique.
45
   P. DECLERCK, op. cit.
51
   E. ROQUET, Le « bien boire » du sans-abri, in Psychotropes, vol 7, n°2, avril 2000




                                                      17
extérieures au groupe, sont essentiellement stigmatisées par leur manière de boire. C’est le
cas, par exemple d’un sans-abri caractérisé par une alcoolisation solitaire. Le malade est
celui dont le comportement n’est pas en phase avec les rituels mis en place autour de l’acte
de boire au sein du groupe. »

        Le crédit sous toutes ses formes
        Au sein des niches de socialisation, l’offre ou la demande de crédit peuvent être
considérées comme faisant partie des rituels mis en place autour de l’acte de boire. Il se
pratique volontiers sous différentes formes et entraîne la relation à se poursuivre, que cette
finalité soit consciente ou non. Quelles motivations amènent sans cesse à ‘s’offrir des verres’
les uns aux autres si ce n’est celles, non exhaustives de signifier une appartenance, d’appeler
à un retour identique ? Selon cette idée, ce jeu s’envisagerait aussi comme une façon de
‘créditer’ l’autre au point de vue relationnel. Mais également de façon plus directe, le crédit
peut prendre la forme d’un ‘dépannage par le biais d’une avance contre remboursement’.
Sophie : « Quand moi je touche, je l’aide et quand il touche, c’est lui qui m’aide. »
         Qu’elle soit de type commerçant ou plutôt communautaire, cette pratique adaptée aux
besoins crée l’opportunité d’une fidélité53 permettant à la relation de s’inscrire dans la durée
ainsi que l’opportunité d’une fiabilité favorisant l’estime, donnant de la valeur. En effet, celui
qui fait crédit en donne par la même occasion, ce qui permet à Serge de répéter fièrement :
« Mais j’ai toujours remboursé ! »
        Notons que l’outil est à double tranchant. Serge : « Les relations en rue ne sont pas
uniquement basées sur le fait qu’on se paie à boire mais… il y a des bons et des mauvais en
rue… C’est à voir la nature de l’être humain. Il y a des personnes à qui on peut faire
confiance et d’autres pas. » Le crédit paraît être une composante relationnelle importante des
niches de socialisation mais semble à la fois devoir être supportée par d’autres ; qu’est-ce qui
fait qu’avec certains le système s’entretient ? Disposer de suffisamment de capacités
intellectuelles pour ‘arnaquer’ quelqu’un identifié comme ‘ayant les moyens’ dans les
prémices d’une relation peut également être revendiqué fièrement. Serge : « Eh, tu as vu…
pas con hein ! » En ce sens, vouer la relation à l’échec lorsque l’on compte d’autres
ressources relationnelles peut tout de même permettre une forme de valorisation individuelle
et renforcer quelque chose de l’ordre de l’appartenance.

        Les tâches rémunérées
        Ce que j’ai nommé les ‘tâches rémunérées’ se distinguent de la mendicité qui, en
raison de l’intensité et de la pénibilité de sa pratique, est présentée par beaucoup comme un
travail54. Les ‘tâches’ sont ici considérées par Serge et Louis comme un ‘service rendu’. Nous
retrouvons les deux dimensions de l’échange, commerciale et relationnelle. Une fois encore,
cette offre vient répondre de façon très adéquate à la ‘demande’ de l’habitant de la rue. Ainsi,
celle-ci permet la satisfaction du besoin immédiat puisque la rémunération vient dès le travail
effectué. Elle s’avère de plus ponctuelle et légère, utile mais ne relevant pas de
l’indispensable55. Les contraintes y étant liées sont, donc, minimes. Ici, la ‘tâche’ est proposée
dans une confirmation de la relation, dans une reconnaissance des besoins et des capacités de
l’autre. Surtout, elle est confiée et de ce fait, donne de la valeur.




53
   Remarquons que par le biais du crédit, le commerçant s’assure lui aussi de la fidélité d’une clientèle rentable.
54
   Remarquons qu’en ce qui concerne les personnes observées, celles effectuant les tâches ne pratiquent pas la
mendicité et inversement.
55
   La pression liée aux attentes de l’autre par rapport à soi est donc moindre.


                                                        18
         Il me semble, ici, que le dernier renoncement est celui de la relation, de la sociabilité.
Ne fut-ce que parce la condition de pauvreté ne permet pas de faire l’économie de la relation.
Parmi les relations distanciées, rompues, d’autres sont maintenues et entretenues par des
rituels.
         Elles s’établissent sur un mode compensatoire, défensif, névrotique, en réaction aux
dysfonctionnements précoces de l’enfance et aux conditions de vie actuelles qui leur confère
un aspect ‘dominé’ mais qui cherche aussi le crédit, la valeur, l’estime que l’on peut
s’accorder à travers le regard de l’autre. Elles soignent l’affect de honte, permettent de vivre
ensemble.
         Elles ont cette dimension commerciale, utilitaire, profitable56 mais elles ouvrent aussi
la voie de l’émancipation identitaire personnelle ; corrélativement viennent l’entraide,
l’appartenance. De plus, l’alternance des positions complémentaires liées à la demande d’aide
combinée à la symétrie de la transaction équilibre, supporte ou rend supportable la relation.

        La première forme de valorisation sociale pour l’habitant de la rue ne paraît pas être la
récupération des objets sociaux mais bien ces niches de socialisation qui pourtant
n’améliorent pas la situation en tant que telle. Cela me parait particulièrement évident dans
l’exemple de la recomposition communautaire autour du café où la seule forme d’instabilité
qui persiste concerne le logement. C’est d’autant plus interpellant qu’il revient beaucoup plus
cher de consommer au café qu’en rue, chez l’un ou chez l’autre.
        Il semble bien que, selon l’idée de Jean Furtos57, toute la question revienne à
comprendre quel type de proximité reste encore possible pour tenir une relation qui n’entraîne
pas nécessairement de nouvelles ruptures, une nouvelle errance, un nouveau retrait.
        Furtos souligne également que la précarité exacerbée est susceptible d’entraîner une
triple perte de confiance : « la perte de la confiance en l’autre qui reconnaît l’existence, la
perte de la confiance en soi-même et en sa dignité d’exister, et la perte de la confiance en
l’avenir qui devient menaçant, catastrophique ou même qui disparaît. »58 Les recompositions
spontanées ici évoquées semblent répondre au risque de cette triple perte.
        Il pourrait être à mon sens intéressant qu’une ‘pensée sociale’, alliée de ce qui est
spontanément recomposé pour faire soin ou de ce qui est encore possible à ce niveau extrême,
vienne suppléer la proposition de P. Declerck59 d’un espace transitionnel de soins.
Notamment en matière de relation d’aide, d’organisation des structures d’aide, politique du
logement…

Conclusion
         Ce travail traite de ‘l’espace social’ de la rue. Il est réalisé dans le cadre d’une
démarche de type anthropologique qui souhaite rendre compte de ce que donnent à voir les
aménagements relationnels des gens de la rue.
         Dans un premier temps, il m’a semblé important de situer mon propos en regard de la
littérature traitant de ‘la question SDF’, celle-ci balançant entre des visions de l’habitant de la
rue comme étant plus ou moins isolé, plus ou moins seul, plus ou moins adapté.
         Dans un second temps, j’ai étayé, sur base de l’observation spécifique de deux niches
de socialisations issues de ma pratique professionnelle, mon hypothèse de l’existence en rue

56
   Il n’est pas question ici d’alimenter le débat (à mon sens stérile) qui chercherait à opposer d’un côté une
dimension purement utilitaire et, de l’autre, un aspect totalement désintéressé de la relation.
57
   FURTOS Jean, op.cit.
58
   La triple confiance, relevant de la précarité ‘normale’, constitutive de l’être humain donne confiance dans le
lien social qui porte la possibilité d’un avenir en société.
59
   P. Declerck, op.cit.


                                                        19
des relations suffisamment bonnes pour permettre de fonctionner, vivre ensemble. Ainsi,
l’appréhension du réseau relationnel établi par un couple et de la recomposition
communautaire d’un groupe autour d’un café m’a permis de mettre en évidence une
dynamique relationnelle particulière permettant des formes de valorisation individuelle et
collective. Elles sont d’autant plus importantes qu’elles peuvent, à mon sens, favoriser le
développement de formes d’entraide, constituer un support social.
        Ce travail s’inscrit dans une vision résolument positive de ces niches de socialisations.
L’intention n’est pas de nier l’aspect ‘dominé’ de ces relations, ni de leur omettre une certaine
précarité mais bien de mettre à jour l’aspect positif, bénéficiaire qu’elles peuvent revêtir, dont
elles témoignent. La cause en est qu’elles semblent donner le sens de ce qui importe aux
habitants de la rue et qu’elles permettront, de ce fait, aux aidants de mieux jouer leur rôle.

Bibliographie
ALSAAD EGBARIAH Abdelnasser, "Le sujet, entre honte, maladie et exclusion. Histoire d’une adolescente" in
Dialogues – Recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille, 2001, troisième trimestre.
BEITONE Alain, Pluralité des cultures et lien social dans les sociétés occidentales contemporaines, octobre
2003, disponible sur le site www.aix-mrs.iufm.fr
BOARINI Serge, Ce que la solitude nous apprend de notre relation à autrui, disponible sur le site
www.serge.boarini-free.fr
BLANC Maurice, CLEMENT Serge, "Editorial" in Espaces et sociétés, Eres, 2004/1-2 – 116-117, p.15-27.
CASTEL Robert, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995.
DECLERCK Patrick, Les naufragés, Plon, 2001.
FOUILLET Aurélien, "L’anomie, dans l’œuvre de Jean-Marie Guyau, mise en perspective avec la notion
d’espace : l’exemple du jeu de go" in Articles du Gretech, novembre 2005.
FURTOS Jean, "Les effets cliniques de la souffrance psychique d’origine sociale", in Mental’idées, n°11,
09/2007
GABORIAU Patrick, Clochard, l’univers d’un groupe de sans-abri parisiens, Juillard, 1993.
GARDELLA Edouard, "Au-delà des lectures sociologiques et psychologiques de l’exclusion" in Terrains &
travaux, n°5, 2003/2.
MENDRAS Henri, "Le lien social en Amérique et en Europe" in Cairn, 2001.
PICHON Pascale, "Sortir d’une carrière SDF. L’accompagnement sociologique à l’exploration
autobiographique", présentation d’un travail qui a donné lieu à l’écriture d’un ouvrage à deux mains : PICHON
Pascale et TORCHE Thierry, S’en sortir. Essai autobiographique d’un ancien sans domicile fixe, P.U.S.E., 2007
(en cours d’édition).
PROTH Bruno et RAYBAUD Vincent, "Une famille de SDF recomposée à l’aéroport" in Ethnographiques.org,
6, novembre 2004.
ROQUET Emmanuel, "Le bien boire du sans-abri" in Psychotropes, vol. 7, 2, avril 2000.
ROUAY-LAMBERT Sophie, "Sur les traces des sans-abri. Le cas exemplaire de Joan" in Espaces et Sociétés,
Eres, 2004/1-2 – 116-117, p.29-45.
SOULET M.-H., De la non-intégration, essais de définitions théoriques d’un problème social contemporain,
Editions universitaires, Fribourg, 1994
Théorie et Pratique de l’Intervention en Service Social, Les notions d’isolement social et d’indicateur
d’isolement relationnel, disponible sur le site http://tpiss.canalblog.com
VEXLIARD Alexandre, Le clochard, Desclée de Brouwer, (1957) 1998.




                                                     20

								
To top