Forces et faiblesses de l�Europe dans le domaine de l��nergie

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					 Forces et faiblesses de l’Europe dans le domaine de l’énergie : l’économie
                                de l’énergie



                                Dr Rolf Linkohr
          Conseiller spécial du commissaire européen pour l’Energie
                   Ancien membre du Parlement européen


   Dicours tenu lors de l'Assemblée Annuelle de la Fédération des Minerais,
           Minéraux Industriels et Métaux Non Ferreux (FEDEM)
                              Paris, Salons Hoche
                               20 octobre 2005




Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,



Permettez-moi d’abord de vous remercier pour cette invitation. Elle me donne
l’occasion de connaître la FEDEM et ses activités.

Elle me permet de revoir de nombreuses personnes que j’ai fréquentées pendant
mon long mandat parlementaire.

Et elle m’offre l’unique opportunité de réfléchir sur un sujet intéressant –
l’économie de l’énergie, c’est-à-dire la question de savoir comment procéder de
la façon la plus intelligente avec une ressource rare – en occurrence l’énergie.

Commençons donc avec les faiblesses de l’Europe dans le domaine de l’énergie.
Vous les connaissez très bien, et je ne les cite que pour les rappeler à une
audience consciente du problème. Les ressources traditionnelles de l’Europe
sont limitées dans le temps.

Le charbon est trop cher et de nombreux pays européens ont cessé de l’exploiter.
Désormais ils importent leur charbon s’ils en ont besoin.
Le pétrole et le gaz de la mer du Nord sont encore un atout dans le jeu
énergétique, mais leur fin est prévisible.

Le nucléaire reste une source importante et permet à l’Europe une certaine
autonomie ; mais le nucléaire est fortement contesté quoiqu’au cours des
dernières années, l’opinion publique ait changé. Elle devient soit davantage pro-
nucléaire, soit moins indifférente. La peur du chômage a remplacé la peur du
nucléaire.

Restent la lignite, qui est une source importante surtout en Europe centrale et en
Europe du sud-est, et les énergies dites renouvelables dont le coût de production
d’énergie électrique est pourtant très élevé.

Il n’y a rien d’étonnant dans cette description de la réalité. Les chiffres sont
connus, la Commission européenne les a publiés il y a déjà des années, et
Loyola de Palacio, la Commissaire pour l’énergie à l’époque, comme Andris
Piebalgs, son successeur, les ont souvent soulignés. Notre dépendance
énergétique augmentera de 50 % à 70 % en deux décennies, et bientôt nous
serons dans la même situation qu’en 1973 quand la première crise du prix du
pétrole a éclaté.

La dépendance énergétique nous rend vulnérables parce que nous dépendons de
plus en plus d’évènements sur lesquels nous n’avons pas d’influence. Nous
dépendons des ouragans en Amérique autant que des évènements au Proche-
Orient. Un conflit ailleurs renchérit le pétrole et le gaz, dont le prix est lié au
pétrole. Notre dépendance énergétique rend notre économie fragile et
imprévisible. Cela me rappelle une phrase du philosophe Emmanuel Kant : le
futur est d’autant plus précisément prévisible que vous le prévoyez vous-même.
C’est une très bonne description de la réalité. Appliqué à notre situation
énergétique, il en résulte que comme nous n’influons pas sur les prix de
l’énergie, nous ne sommes plus en mesure de prédire – ou mieux – de maîtriser
notre propre futur.

Notre dépendance énergétique demande aussi une politique étrangère plus
dynamique. Nous, Européens, devons être plus présents dans les pays
exportateurs de pétrole et de gaz. Le destin des pays d'exportation devient le
nôtre, leur stabilité est notre stabilité, et leurs affaires internes nous concernent
comme si elles étaient les nôtres. Bref, nous devons chercher des alliés, des
amis. Mais c’est sur ce point que le bât blesse. La plupart des états exportateurs
de pétrole et de gaz sont des états peu ou pas démocratiques, ils sont parfois
corrompus, ils vivent en constant conflit avec leurs voisins, c’est-à-dire notre
dépendance énergétique est sujette à des alliances à contrecœur.
A cela s’ajoute une autre faiblesse de l’Europe. Nous parlons beaucoup de
politique étrangère européenne, sans pourtant en avoir une. Mais qui parle pour
l’Europe ? Monsieur Barroso, le président ? Ou Monsieur Solana ? Ou Madame
Ferrero-Waldner, la Commissaire ? Ou le Président Chirac ? En réalité, notre
politique étrangère s’apparente lamentablement davantage à une cacophonie
qu’à une symphonie. Si l'ex-chancelier allemand Gerhard Schroeder et le
président Putin sont d’accord, ils soutiennent la construction d’un gazoduc sous
la mer baltique pour relier les deux pays, sans tenir compte des intérêts des pays
baltes et de la Pologne. Et pourtant, ces quatre pays font désormais partie de
l’Union européenne. Notre politique étrangère est malheureusement plus proche
du principe « chacun pour soi » que de la solidarité. Comment une Europe si
fracturée pourrait-elle faire impression sur les rois du pétrole ?

Malheureusement ce n’est pas tout. Et j’en viens à notre politique climatique. En
parfait accord avec l’opinion publique européenne, l’Europe s’est accordée sur
la réduction sensible des émissions de gaz à effet de serre, le CO2, le méthane, le
hexafluoride de soufre, etc. Nous soutenons le protocole de Kyoto, nous sommes
prêts à négocier un protocole post-Kyoto, post-post- Kyoto, etc. Le commerce
avec les droits d’émission de CO2 a commencé, c’est-à-dire nous donnons un
prix à chaque tonne de CO2 produite dans certains secteurs de l’industrie,
comme le vôtre. En bref, le CO2 coûte désormais de l’argent, et le coût prime
sur les produits. En somme, l’Europe produit plus cher que les concurrents qui
n’ont pas ratifié le protocole de Kyoto, comme par exemple les Etats-Unis ou
l’Australie, sans parler des pays émergents comme la Chine et l’Inde.

Le 28 juillet 2005, les Etats-Unis, l’Australie, la Corée du Sud, le Japon, la
Chine et l’Inde ont créé un partenariat Asie-Pacifique sur le développement
propre et le climat (« Asia-Pacific Partnership on Clean Development and
Climate »). Ce partenariat vise à une coopération plus étroite dans le domaine
des technologies dites propres. Il est interprété comme une alliance anti-Kyoto
ou anti-européenne. Comme en fin novembre 2005 commenceront les
négociations sur l’après-Kyoto à Montréal, il en résultera probablement
l’émergence de deux blocs antagonistes : le bloc européen et le bloc Asie-
Pacifique, sous le commandement des Etats-Unis.

L’Europe n’a pas encore compris cette menace. Le partenariat Asie-Pacifique ne
vise pas seulement les technologies, il ambitionne aussi de changer les vues sur
les questions climatiques. Je cite en anglais « will enhance cooperation to meet
both our increased energy needs and associated challenges, including those
related to air pollution, energy security and greenhouse gas intensities » (le
partenariat va accroître la coopération afin de répondre à la fois à nos besoins
croissants en énergie et aux défis qui y sont liés, y compris les défis concernant
la pollution de l’air, la sécurité de l’approvisionnement en énergie et la densité
des gaz à effet de serre).

Quel est le défi de l’Europe ? L’Europe ne représente que 13 % ou 14 % des
émissions mondiales de CO2. Pendant que les pays du « bloc » Asie-Pacifique
émettent beaucoup plus du double. Cette fourchette ira en augmentant. La part
des Européens dans les émissions de gaz à effet de serre diminue d’année en
année, celle de l’autre « bloc » augmente. En d’autres termes, sur la question de
la politique climatique, nous pesons de moins en moins, alors que les autres
pèsent de plus en plus. Pouvons-nous maintenir notre profil ? Et qui sont nos
alliés ?

Cette observation et ces questions ne sont pas marginales. La réponse dépend de
nombreux facteurs, par exemple de l’évolution de l’opinion publique aux Etats-
Unis, qui peut se rapprocher de la nôtre – mais qui peut aussi s’en éloigner.

La réponse dépend aussi de notre propre détermination et de notre cohésion. Le
vote négatif en France et aux Pays-Bas sur la Constitution européenne n’a
malheureusement pas augmenté notre poids.

Pour ne pas trop accabler notre pauvre Europe, j’ajoute seulement une autre
faiblesse. En plus, il ne faut pas être masochiste. Ou pessimiste. Pour vous
faciliter l’écoute de cette dernière faiblesse, je commence avec une boutade
qu’on racontait à Moscou pendant les années trente du 20ième siècle, en pleine
ère soviétique.

L’histoire se déroule dans un tramway plein de monde. Sur le marchepied se
trouvent deux gamins et derrière eux, un milicien. Un des gamins dit à l’autre :
« devine quelle est la différence entre un milicien et un âne ? » C’est alors que le
milicien empoigne le gamin : « alors, dis-moi quelle est la différence » crie-t-il
en menaçant ; « Oh cher Oncle, lâche-moi », supplie le gamin et il balbutie :
« au-au-cun » ! « Eh bien, c’est précisément cela » dit le milicien. Content de la
réponse, il lâche le jeune homme.

Quel est le paradoxe de cette boutade ? Elle nous fait rire parce que nous en
comprenons le sens. Mais le milicien et les gamins, tous illettrés, ne voient pas
la logique. Ils ne voient que les mots. Milicien et âne, cela ne rime pas, cela ne
va pas ensemble. Donc, il n’y a pas de différence. Le milicien est content.

Aujourd’hui , nous observons le même phénomène. Les mots – ou les images -
comptent, mais pas leur sens. Les mots font peur, les mots flattent. Dans les
langues germaniques, le soleil est un mot du genre féminin, la lune est du genre
masculin. Si l’on traduisait votre belle chanson « au clair de la lune », dans une
langue germanique, nous aurions froid. On ne fait pas l’amour au clair de la
lune. Le soleil, c’est autre chose. Il est féminin, doux, généreux, il réchauffe et il
nous illumine. Le soleil est la source de la vie.

Quand nous sociauxdémocrates terminons nos congrès du parti, nous chantons
ensemble notre hymne : Frères, au soleil, à la liberté…Cette fois-ci soleil rime
avec liberté.

L’énergie solaire est donc plus qu’un simple phénomène physique. Elle a ses
sources dans le mythe, le mythe de la vie et de la chaleur.

Nous assemblons des mots, des images qui n’ont aucune logique commune,
mais leur juxtaposition est politiquement correcte. Pendant la récente campagne
électorale en Allemagne, les Verts brillaient avec une affiche « Weg vom Öl »
(stop avec le pétrole). Derrière ces mots, on pouvait voir un beau village de la
Forêt-Noire. Les toits des maisons, y compris celui de l’église, étaient couverts
de panneaux photovoltaïques. Le message était clair : nous combattons notre
dépendance pétrolière avec le photovoltaïque.

Tout ingénieur, toute personne qui sait additionner 2 et 2 sait que les deux
images – le pétrole et le photovoltaïque – ne sont pas remplaçables. Leur
comparaison n’est pas cohérente, d’un point de vue logique. Pourtant, la
comparaison fonctionne. De nombreuses personnes pensent que c’est faisable.

Voilà une autre faiblesse. Et une faiblesse majeure. Parce qu’elle rend difficile
l’obtention de solutions raisonnables et compatibles avec la raison.

Après tant de faiblesses, où se trouve notre force ?

Nous avons vu que l’Europe manque de stratégie énergétique. Nous nous
comportons comme les pompiers. Nous n’intervenons que lorsqu’il y a le feu.

Mais l’Europe a aussi un ou plusieurs côtés forts. Si nous étions unis – et parfois
nous le sommes – nous serions imbattables. Nous devons parler d’une seule voix
et progresser avec l’unification européenne. Vu de l’extérieur, l’Europe est
beaucoup plus unie que nous ne le pensons. Et c’est là une force.

Un de nos atouts est le marché unique. Il était le grand dessein de Jacque Delors
et il fonctionne assez bien. Le grand marché n'est pas une obsession neo-libérale,
mais un instrument pour renforcer notre compétitivité européenne et la qualité
de vie.
Mais le marché de l'énergie n'est pas parfait. L'accès aux réseaux d'électricité et
de gaz laisse encore à désirer et il n'est pas exclu que la Commission ne prépare
pas une troisième Directive pour ouvrir le marché de l'énergie. Il manque aussi
nombreuses interconnections entre les États Membres. Et certains, comme les
États Baltes, ne sont même pas connectés à nos réseaux.

Un autre élément fort est notre capacité de recherche, d’innovation et de
réforme. Nous sommes un peu comme David face à Goliath – physiquement
plus faible, mais mieux équipé. Notre véritable force, ce sont nos ressources
humaines. Notre recherche scientifique est – malgré les critiques fondées –
bonne, nous avons d’excellents laboratoires, nos entreprises sont innovatives, et
nos concitoyennes et concitoyens ont encore assez de curiosité pour développer
de nouvelles solutions. Cette année deux européens ont reçu le Prix Nobel de
Physique. Je suis sûr que nous serons capables d’inventer des technologies pour
nous rendre moins vulnérables, pour économiser l’énergie et les matières
premières. Je suis sûr aussi que nous pouvons proposer de l’énergie à un prix
acceptable à nos concitoyennes et concitoyens, à l’industrie et au secteur des
services. A condition d’innover.

Mais si nous ne faisons pas d'efforts supplémentaires nous perdrons cet atout. Si
la tendance actuelle continue la Chine dépensera vers 2010 un pourcentage
supérieur de son produit national brut pour la recherche que l'Europe et c'est la
Chine qui rattrapera l'Europe et non pas l'Europe les États Unis.

Dans la seule ville de Shenyang il y a 500 étudiants qui préparent une thèse de
doctorat en sciences des matériaux. C'est plus qu'en France ou qu'en Allemagne.

Pourtant notre véritable ressource est la ressource humaine, et aussi la volonté
d’agir ensemble. Mais il faut que les tabous tombent. Le tabou majeur est le
nucléaire. Il faut relancer le nucléaire. A commencer par un projet ambitieux :
les déchets radionucléaires. J’espère que la Commission Européenne proposera
un projet ambitieux sur la transmutation des isotopes à vie longue, ce qui nous
permettrait de réduire sensiblement le volume des déchets et leur radiotoxicité.

Un autre projet ambitieux devrait être la captation et la séquestration du CO 2,
appelé aussi technologie du charbon propre. Et si nous utilisons l’injection du
CO2 pour optimiser l’extraction du pétrole et du gaz dans la mer du nord
(« enhanced recovery », en anglais), nous pourrions étendre les ressources
fossiles de l’Europe.

Les énergies renouvelables et la maîtrise de l’énergie représentent également des
trésors encore sous-exploités. Le potentiel est énorme. Nos petits-enfants
produiront peut-être l’hydrogène dans leur jardin avec les algues vertes. En dix
années déjà, nous pouvons disposer de lampes beaucoup plus efficaces. La
lumière viendra des corps solides, des diodes de GaN et non plus des ampoules.
Si tout va bien on pourrait réduire la consommation d'électricité de presque
10%.

Rien n’est donc impossible pourvu que les lois naturelles soient appliquées.

Permettez-moi de terminer avec une autre boutade de nos amis russes, cette fois-
ci de la fin de l'ère soviétique. Pourquoi les femmes de ménage soviétiques
n'éteignaient jamais leurs cuisinières? Parce qu'elles manquaient des allumettes.
Voici toute la différence. Nous avons des allumettes. C'est notre atout, pourvu
que nous les frottions.

				
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