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									  L’OCCUPATION ALLEMANDE DE PORT-VENDRES
        12 novembre 1942 – 19 août 1944*


                                                                                    Christian XANCHO**



       Le 8 novembre 1942, un important corps expéditionnaire anglo-américain
débarque au Maroc et en Algérie1. L’événement fournit à Hitler l’occasion d’effectuer un
coup de force pour envahir le territoire « libre » de l’État Français. Au delà des visées du
dictateur sur la flotte française, ou de quelque autre motivation obscure, il apparaissait
évident que désormais la tête de pont alliée en Afrique du Nord – bien trop proche de
l’Europe continentale – constituerait dans la poursuite de la guerre une sérieuse menace
au sud pour le Reich. Or, il était impensable de confier la défense des côtes
méditerranéennes françaises à la seule armée d’armistice de Vichy ; la réaction française
en Afrique du Nord l’avait démontré. La Wehrmacht2 devait donc intervenir sans délai.

Arrivée et installation des troupes allemandes
       Le 11 novembre 1942, à 7 heures du matin, l’armée allemande franchit la ligne de
démarcation en plusieurs points et envahit la zone sud. Minutieusement préparée,
l’opération reçoit le nom de code « Anton »3, le principal objectif avoué étant la prise de
contrôle des côtes méditerranéennes françaises. La première armée allemande (AOK 14)
s’ébranle depuis la région bordelaise avec pour objectif d’atteindre – via Toulouse – la
partie méridionale du littoral français. Le 12 novembre, vers 9 heures, deux colonnes de
la 7e Panzer Division se rapprochent de la mer : l’une se dirigeant vers Narbonne, l’autre
vers Perpignan et la frontière franco-espagnole. Vers la mi-journée, l’état-major de la
division blindée, et une partie de son premier régiment de blindés sont à Perpignan. Le
reste du Panzer Regiment I reste à Narbonne. En début d’après-midi, les premiers
éléments motorisés du 7e groupe de reconnaissance blindé (Panzer Aufklarung Abteilung
7)5, traversent Port-Vendres en direction de l’Espagne. Des véhicules d’autres unités
suivront. À partir du 12 novembre au soir, Port-Vendres vivra les 21 mois à venir à
l’heure allemande…




* Pour les sources et la bibliographie se reporter à Christian Xancho, La présence militaire allemande à Port-
Vendres, (11 nov. 1942 – 19 août 1944), mémoire de maîtrise, Jean Sagnes dir., Université de Perpignan,
1999, 170 p.
** Étudiant 3e cycle, Université de Montpellier II.
1 Opération « Torch ».
2 La Wehrmacht, souvent confondue avec l’armée de terre allemande, représente l’ensemble des forces
armées du IIIe Reich ; elle est composée du Heer (armée de terre), de la Luftwaffe (armée de l’air) et de la
Kriegsmarine ou Marine (marine de guerre).
3 En réalité « Anton II », une première opération similaire ayant déjà été envisagée.
4 La première armée allemande du Generaloberst Johannes Blaskowitz comprend la 7e Panzer Division et la
327e Infanterie Division.
5 Unité organique de la 7e Panzer Division.


DOMITIA N° 1 / Octobre 2001 pages 85 - 98.                                                                       1
DOMITIA N° 1




                                                                                         Reportage allemand sur l’arrivée
                                                                                         des premières troupes
                                                                                         allemandes à Port-Vendres le
                                                                                         12 novembre 1942. Un véhicule
                                                                                         semi-chenillé Sd Kfz 251/7
                                                                                         (version pontonnier) de la
                                                                                         troisième compagnie du Panzer
                                                                                         Pionier Bataillon 58 (7e Panzer
                                                                                         Division) roule sur le quai
                                                                                         Forgas. Le drapeau déployé sur
                                                                                         l'avant du blindé sert à
                                                                                         l’identification aérienne.
                                                                                         (Bundesarchiv-Militärarchiv)

                      Après une rapide conquête, la Wehrmacht procède au déploiement de ses troupes
               et commence à s’installer, avec comme souci prioritaire de garnir le nouveau front côtier
               de la Méditerranée : le Mittelmeerküstenfront. La mission étant d’assurer la défense
               côtière (Küstenschutz), des troupes sont déployées dans une bande littorale, de La Ciotat
               (limite de la zone d’occupation italienne1) à l’Espagne, sur une profondeur d’environ 30
               kilomètres. Heer, Kriegsmarine et Luftwaffe participent à cette défense. À Port-Vendres,
               arrivent dès les jours suivants plusieurs détachements de la marine allemande, et en
               particulier des artilleurs de marine. Ils ont pour mission prioritaire d’organiser la défense
               du secteur côtier et du port, puis d’assurer son aménagement en camp retranché. De par
               la position géographique privilégiée de Port-Vendres, les batteries d’artillerie devront
               battre de leur feu toute la partie méridionale du littoral roussillonnais, et en interdire
               l’approche à tout navire ennemi. Enfin, le port sera une base pour les navires de la
               Kriegsmarine.
                      Dans un premier temps, la marine allemande va reprendre les anciennes
               installations françaises puis en développera de nouvelles dès le début de l’année 1943. Le
               port deviendra progressivement un véritable camp retranché pouvant aussi bien faire face
               à une opération amphibie qu’à une attaque terrestre venant de l’intérieur. L’ensemble des
               points d’appui (Widerstandsnesten) compris dans l’agglomération portvendraise et son
               proche périmètre sont rassemblés pour former un Stützpunktgruppe (groupe de points
               d’appui). Ce rang élevé dans le classement des défenses traduit l’importance qu’accorde
               l’état-major à cette petite ville portuaire2. D’un point de vue tactique, le
               Stützpunktgruppe Port-Vendres tiendra un rôle central dans le front côtier des Pyrénées-
               Orientales, et une place de premier ordre dans la partie méridionale du dispositif
               allemand, au même titre que Sète ou Agde pour les plus proches.




               1 Au début de janvier 1943, la marine royale italienne prend possession de la Riviera française (de Menton à
               La Ciotat), exception faite de Toulon qui reste une enclave sous commandement allemand.
               2 Les plus proches Stützpunktgruppen sont Sète et Agde ; Port la Nouvelle est seulement classé Stützpunkt.


2
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Vue inédite du quai
Forgas en décembre 1942
par Heinrich Schindler,
artilleur dans la
compagnie de chasseurs
de chars du Grenadier
Regiment 751, alors en
permission et visitant à
vélo la Côte Vermeille.
(H. Schindler)

      Justifiant leur action par le souci de préserver les côtes méridionales françaises
d’une invasion Alliée, les Allemands espèrent la collaboration des batteries de la marine
de Vichy. L’argument d’un « ennemi commun » au Reich et à Vichy ne séduit personne :
aucun militaire français ne souhaite participer à la défense des intérêts d’une puissance
étrangère qui vient de violer une fois de plus la souveraineté de son territoire.

moyens militaires engagés au sein du Stützpunktgruppe Port-Vendres
       La ville de Port-Vendres est placée sous l’autorité d’un commandant portuaire ;
deux officiers se succèdent au poste de Hafenkommandant Port-Vendres : du 12
novembre au 15 décembre 1942, le Korvettenkapitän Kurt Stratmann, puis jusqu’au 19
août 1944, le Fregattenkapitän Walter Denys. Les responsabilités de cet officier sont
multiples. Il est le chef des défenses du Stützpunktgruppe Port-Vendres et, à ce titre,
commande toutes les unités combattantes qui s’y trouvent en veillant à la fortification des
positions. Le Hafenkommandant doit aussi assurer la sécurité des installations portuaires
et le bon fonctionnement des services qui s’y rattachent. Enfin, dernière tâche – et non
des moindres – le Fregattenkapitän Denys cumule la fonction de commandant de place
(Standortkommandant) chargé de l’administration militaire de Port-Vendres.
       Parmi les différentes unités permanentes du Stützpunktgruppe Port-Vendres, le
Hafenkommandant dispose de sa propre troupe constituée en compagnie portuaire (Hafen
Kompanie) à laquelle il confie plusieurs missions : défense de la rade et des
infrastructures portuaires, ravitaillement et service sanitaire. Walter Denys étant à la fois
commandant portuaire et premier officier de la Hafen Kompanie, l’état-major de cette
dernière (Hafen Kompanie Befehlsstelle) se confond avec la Hafenkommandantur, siège
du Hafenkommandant.
       L’état-major du Hafenkommandant se compose en 1944 de quatre officiers (un
aide de camp, un commissaire, un commissaire-adjoint et un médecin de port), de deux
sous-officiers et de 33 hommes. Une partie d’entre eux assure des fonctions
administratives et d’intendance (Hako Verwaltung), les autres la protection de la
Hafenkommandantur érigée en point d’appui. Les effectifs de la Hafenkompanie tendront
à se renforcer dans le temps (114 hommes le 25.09.43, 321 le 25.07.44). Même si les
unités de la Marine sont dominantes à Port-Vendres, le Hafenkommandant contrôle aussi
les formations d’autres armes participant au Stützpunktgruppe, comme par exemple
l’unité de défense antiaérienne de la Luftwaffe.
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DOMITIA N° 1

               La Marine
                      Les formations de la Marine se divisent en deux groupes : les unités combattantes
               et les unités de sécurité et de services, les plus nombreuses.
               Les unités combattantes
                      Le port n’étant pas suffisamment vaste pour y attacher une flottille de combat,
               seuls quelques bâtiments de la 6ème flottille de sécurité y feront relâche (des
               Vorpostenboote du Gruppe F du Kapitänleutnant Hans Helmut von Horn et les Schnell
               Geleitboote – SG 11 et SG 21 en 1944). Les unités combattantes de la Marine sont donc
               terrestres.
                      L’artillerie côtière ensuite, représentée par le 615e groupe d’artillerie de marine
               (Marine Artillerie Abteilung 615). C’est la formation portvendraise la plus importante,
               tant par ses effectifs que par les matériels engagés. C’est elle qui assure la défense des
               parages côtiers du secteur, et de Port-Vendres en particulier. En 1944, trois de ses cinq
               batteries sont installées dans le périmètre du Stützpunktgruppe (au cap Gros, à La
               Mauresque et à la redoute Mailly), soit 19 canons de tous calibres, de nombreuses
               mitrailleuses et 340 hommes. Les autres batteries sont celles du cap Béar et du fort Carré
               à Collioure. Le groupe d’artillerie dispose de son propre état-major (installé au fort Saint
               Elme), mais en raison de l’implication majeure de l’unité au sein du Stützpunktgruppe, il
               est placé sous l’autorité directe du Hafenkommandant.
                      Avec ses sections de combat, la Hafenkompanie, afin de défendre la rade et les
               installations portuaires, organise 6 points d’appui. C’est une défense légère et de
               « proximité » qui complète la couverture de l’artillerie côtière, les sections de la
               Hafenkompanie comblant les interstices entre les batteries. Le chef de cette troupe, qui
               s’apparente à des fusiliers-marins, est le Leutnant M.A. d.R. Hermann Kick.
               Les unités de sécurité et de services de la Marine
                      Si les unités combattantes sont placées sous l’autorité directe du
               Hafenkommandant, il n’en va pas de même pour toutes les autres unités de services dont
               certaines sont détachées à Port-Vendres et doivent rendre compte à leur propre
               hiérarchie ; le Hafenkommandant n’exerce sur elle qu’un commandement opérationnel. Il
               contrôle néanmoins les deux unités de sécurité, deux de ravitaillement et le service des
               transmissions de la Marine.
                      Deux services de transmissions de la Marine coexistent à Port-Vendres. Le groupe
               ouest des transmissions de la marine (Marine Nachrichten Abteilung West, dont le siège
               est à Paris) place à disposition de la Hafenkommandantur Port-Vendres une station radio
               (Funkstelle). Elle permet non seulement de communiquer avec les autres bases à terre,
               mais aussi avec les navires de la flottille portuaire (Hafenschutzflotille) et tous les autres
               bâtiments de la Kriegsmarine. Dirigé par un Marine Nachrichten Offizier (M.N.O.),
               d’abord l’Oberleutnant Krämer, puis à partir de la mi-1943 par l’Oberleutnant Jess
               Detlev, le service appelé officiellement « M.N.O. Port-Vendres » est créé dès novembre
               1942 avec divers personnels des transmissions (radiotélégraphistes, téléscripteurs et
               personnels téléphoniques). Signe manifeste d’un service important, l’effectif est élevé ;
               outre le M.N.O., on ne dénombre pas moins de 33 hommes et sous-officiers en 1944.
               Enfin, du M.N.O. Port-Vendres dépend un service de radio-signaux installé au sémaphore
               du cap Béar (Marine Signalstelle Port-Vendres). Le deuxième service de transmissions
               appartient à l’artillerie côtière qui dispose de ses propres moyens de communication
               radio pour conserver le contact avec ses batteries, ou la Hafenkommandantur, en cas de
               rupture des lignes téléphoniques. Elle implante sa station dans la maison de M. Moliner,
               « route stratégique ».




4
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Photo inédite prise en 1943
par le matelot des
transmissions Maierl,
secrétaire du Marine
Nachrichten Offizier Jess
Detlev, ici photographié (à
gauche) en compagnie d’un
autre officier sur le seuil de
la villa Maris Stella, Port
Vendres. (A. Maierl)           )

Deux unités – navale et terrestre – de sécurité portuaire
       - Port-Vendres abrite dès la fin 1942 une petite formation navale, le
Hafenschützgruppe Port-Vendres1, quatrième et dernier groupe de la Hafenschutzflotille
Languedoc2, placé sous l’autorité directe du Seekommandant Languedoc. Codée FLa
(abréviation de Frankreich Languedoc), la flottille a reçu la double mission de surveiller
les eaux portuaires, mais aussi les parages côtiers de Port-Vendres à Sète où elle
patrouille sans cesse. Elle dispose de six navires (FLa 43 Calamar, FLa 44 Titou, FLa 45
Léonie Tilda, FLa 46 Jean Louis, FLa 47 Pacifique et FLa 48 Sauveur), d’anciens
bateaux de pêche réquisitionnés et faiblement armés3. Le 20 décembre 1943, ayant subi
de nombreuses pertes, le Hafenschutzgruppe « Languedoc » est dissout en tant qu’unité.
Le groupe est reconstitué avec d’autres navires et se compose, début 1944, de cinq unités
numérotées avec le préfixe FVe (Flottille Port-Vendres) : FVe 01 Provence, FVe 02
Marcel Joseph, FVe 03 Sainte Léonie, FVe 04 Véronika et FVe 05 Gitania. Dans les
mois qui suivront, la flottille se développera avec l’arrivée de nouveaux bateaux et le
renforcement des effectifs. Entre février et avril s’ajoute le FVe 06 Jean Fey (Yan Fey
pour les Allemands) et le Hafenboot4 Arles V. Le Hafenschutzgruppe Port-Vendres sera
enfin complété des FVe 07 Le Robur II, FVe 08 Revelleter, et du Hafenboot Arles VI.
       - La surveillance terrestre des installations incombe à une garde portuaire
(Hafenwache). L’unité d’une trentaine d’hommes est désignée Hafenüberwachungsstelle
Port-Vendres.
       Restent enfin les unités de services. La compagnie portuaire du Hafenkommandant
comprend deux unités de services. L’intendance et le ravitaillement général de toutes les
troupes du Stützpunktgruppe sont confiés à la Marine Intendanturdienststelle Port-
Vendres. L’unité entrepose certains produits dans un dépôt souterrain, près de la gare, et
réquisitionne des hangars sur le port au gré des besoins. La seconde, désignée Marine


1 H.S.Gr. Pt. Vendres en abrégé.
2 I.H.S.Gr. Marseille, II.H.S.Gr. Port de Bouc et III.H.S.Gr. Sète.
3 Les navires sont armés d’un 2cm Flak 28 Œrlikon et d’une ou plusieurs MG.
4 Navire exclusivement réservé au service portuaire.


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DOMITIA N° 1

               Betriebsstoffabgabestelle Port-Vendres est chargée de l’approvisionnement en carburants
               du Stützpunktgruppe. Elle stocke et distribue différents combustibles destinés aux
               navires, véhicules terrestres, groupes électrogènes et engins de chantier. L’unité gère
               plusieurs lieux de stockage : un magasin d’essence est situé à La Presqu’île, plusieurs
               milliers de litres d’essence sont placés en sécurité dans l’abri souterrain de
               l’Intendanturdienststelle et elle réutilise les deux cuves à mazout de grande capacité
               situées sur les terrains pris à la Marine Nationale, près de la Tour de l’Horloge. Enfin, la
               Marine Betriebsstoffausgabestelle dispose du pétrolier ravitailleur La Française II
               amarré quai de La Santé.
                      Des détachements d’unités extérieures, placées sous le commandement
               opérationnel du Hafenkommandant, assurent les autres services. Le bureau des
               subsistances de la marine de Sète – Marine Verpflegungsamt Sète – établit une antenne à
               Port-Vendres (Zweigstelle Port-Vendres). Elle fournit la Marine Intendanturdienststelle
               en produits alimentaires qui les stocke et les redistribue. Ce service emploie cinq
               auxiliaires civils (Bearbeiter), logés chez l’habitant. L’unité ne dispose d’aucun dépôt
               permanent, mais recourt à la réquisition de magasins en cas de nécessité.
                      La première section de la première compagnie du 26e groupe de transport de la
               marine – 1e Zug 1e /26 Marine Kraftfahr Abteilung – est la dernière composante de
               l’ensemble logistique du Stützpunktgruppe Port-Vendres
                      Pour être tout à fait complet, deux unités de services terminent cet inventaire :
               unité sédentaire, le Marine Artillerie Zeugamt Sète (bureau de matériel de l’artillerie de
               marine de Sète) dépêche à Port-Vendres un Artillerie Waffen Kommando de 16 hommes.
               Les techniciens installent, règlent et entretiennent le parc d’artillerie du Stützpunktgruppe
               et des batteries extérieures de l’artillerie côtière de la Marine. Enfin, une station de
               météorologie marine – Marine Wetterwarte – s’installe dès le mois de décembre 1942 ; il
               peut s’agir d’un service de la Hafenkommandantur.
               La Luftwaffe
                      La défense antiaérienne (Fliegerabwehr1) de Port-Vendres est confiée dès la mi-
               novembre 1942 à l’armée de l’air2 qui envoie sur place d’importants moyens. Les
               premiers mois d’occupation sont ainsi marqués par une forte concentration de Flak, mais
               les moyens iront en s’allégeant au fur et à mesure de l’installation par l’artillerie côtière
               de la Marine, sur les sites de ses batteries, de pièces antiaériennes statiques. Début
               février 1943, le dispositif se stabilise à une seule batterie de Flak répartie en 5 positions
               tout autour du port. Lorsqu’en 1944 la Marine procédera à la mutation d’une partie de
               son artillerie côtière en Flak « lourde », l’effectif de l’unité de la Luftwaffe sera réduit à
               son minimum (157 hommes le 25.09.43 ; 114 le 25.07.44) .
                      Une seconde unité de la Luftwaffe est présente à Port-Vendres où l’armée de l’air a
               établi un service de secours en mer. Les 5 hommes de la Seenotstaffel ont pour mission
               de secourir les équipages d’appareils allemands abattus en mer.
               Les moyens militaires du secteur portvendrais engagés à l’extérieur de la ville
                      L’extérieur de la ville relève du Heer : la défense de Port-Vendres incombant à la
               Marine, les troupes de l’armée de terre sont déployées hors du périmètre du
               Stützpunktgruppe. Au nord, ce sont les points d’appui de Collioure et au delà (crique de
               l’Ouille, Le Racou…), au sud, les points d’appui du col de Las Portas, de la baie de
               Paulilles, du cap Oullestreil et au delà (plage des Elmes à Banyuls, puis les positions


               1 L’arme antiaérienne allemande est communément appelée « Flak », abréviation de Fliegerabwehrkanone.
               C’est l’équivalent du terme français D.C.A.
               2 Si l’artillerie antiaérienne reste majoritairement attachée à la Luftwaffe depuis le 1er juin 1935 (date où elle
               passe sous son contrôle), l’évolution de la situation militaire génère la création d’unités de Flak propres à la
               Heer, la Kriegsmarine, la Waffen SS ou à certaines organisations paramilitaires nazies telle le R.A.D.


6
                                                                  L’OCCUPATION ALLEMANDE DE PORT-VENDRES

légères jusqu’à Cerbère) et enfin dans l’arrière-pays portvendrais (pinède de Ribeill, Vall
de Pintes…). Cependant, les défenses du Stützpunktgruppe Port-Vendres n’étant pas
suffisamment avancées, l’année 1943 est marquée par une forte présence intra-muros du
Heer (nombreux cantonnements dans le quartier de la gare). Elle ira ensuite en
diminuant, au point de ne plus être décelable en juillet 1944.
Des commandements séparés
       La connaissance de l’ensemble des moyens militaires déployés dans le secteur de
Port-Vendres – tant à l’intérieur du Stützpunktgruppe, qu’autour de la ville – permet
maintenant une vision globale des forces engagées. Au sein du Stützpunktgruppe, les
troupes de la Marine constituent la garnison et tiennent les défenses côté mer ; elles
bénéficient du concours de la Luftwaffe pour la couverture antiaérienne. À l’extérieur,
pour faire face à un assaillant terrestre, c’est le Heer qui est chargé des défenses.
L’infanterie du secteur portvendrais est concentrée au sud de l’agglomération (en suivant
l’axe de la RN 114, direction Banyuls) et à l’Ouest, disséminé sur les versants des reliefs
et sur les lignes de crêtes. Au-delà de Port-Vendres, le front de mer est tenu par le Heer
seul (de Collioure à Leucate, au nord ; de Paulilles jusqu’à Cerbère, au sud).
       En vertu de ce partage, la distinction Marine/Heer induit des commandements
séparés. Toutefois, en situation de combat, les circonstances peuvent imposer un
commandement adapté à la bonne conduite des opérations, dans l’intérêt général. Le
Hafenkommandant organise la défense du Stützpunktgruppe et dirige les unités qui ne
sont pas sous sa propre responsabilité (certaine unités de la marine et la Flak de l’armée
de l’air placées sous son commandement opérationnel). En cas d’attaque terrestre, il
dirige la défense des unités concentrées dans son périmètre et prend en charge le
commandement interarmes si le général de division du Heer est tué au cours des combats
ou tout simplement s’il reste l’officier le plus haut en grade. De son côté, le général de
division déploie ses troupes dans le secteur côtier prédéfini et organise les défenses en
dehors du périmètre du Stützpunktgruppe.
       Le témoignage de M. Hermann Gehle1, alors officier d’état-major au Grenadier
Regiment 980, illustre bien la séparation des commandements : « Il y avait à notre arrivée
à Port-Vendres un commandant de port et quelques unités de la Marine et de la Flak avec
lesquelles nous n’avions rien à faire sur un plan tactique. (…) Tous les ordres pour la
défense côtière étaient adressés à nos compagnies d’infanterie par leur Bataillon
Kommandeur et celui du régiment depuis l’état-major divisionnaire à Thuir ».
Les fortifications
       Fortifié dès le XVIIe siècle, la vocation militaire de Port-Vendres poussa la marine
française à poursuivre cet effort jusqu’à la fin du XIX e siècle. Mais, en 1942, les
nombreux forts et redoutes que trouvent les Allemands ne correspondent pas à la guerre
en cours. Les armements ont évolué et les tactiques sont entrées dans l’ère des opérations
amphibies ; tout au plus les ouvrages français seront intégrés – après modification – à un
système défensif plus élaboré. L’occupant sera contraint d’ériger de nouvelles
fortifications : ouvrages de combat (casemates, encuvements pour l’artillerie…), murs
antichars et autres aménagements passifs non moins importants (dépôt souterrain de
vivres, munitions et carburant ; abris pour le personnel…).
       Le rôle de la Marine fut prépondérant puisque c’est elle qui assure la défense du
port et de son secteur côtier. Dans le cadre du Marine Festungsbau (construction de
fortifications pour la marine) l’état-major de la Kriegsmarine a envoyé sur place une
unité de génie de forteresse (la 1e/Kompanie du Marine Festung Pionier Bataillon 316
[première compagnie du 316ème bataillon du génie de forteresse de la marine] sous les
ordres du Hauptmann Wilhelm Weidemann) qui doit procéder aux aménagements lourds

1 Courrier du 19 juin 1998 (traduction).


                                                                                                      7
DOMITIA N° 1

               (les batteries de l’artillerie côtière). Mais avec un effectif de seulement 55 hommes, et les
               pionniers étant des spécialistes, la compagnie ne peut suffire seule. Par conséquent, elle
               recevra l’assistance d’une petite équipe de l’Organisation Todt et sous-traitera à des
               entreprises civiles l’essentiel des travaux. Ainsi, la construction des ouvrages est surtout
               réalisée par des entreprises civiles, françaises ou allemandes avec un large recours à la
               main d’œuvre d’appoint (Compagnies de Travailleurs Étrangers ou volontaires).
                      Pour les autres travaux de fortification moins importants (positions légères de la
               Hafen Kompanie par exemple) et les divers aménagements (abris, dépôts de
               l’Intendanturdienststelle…), l’état-major enverra à Port-Vendres l’ingénieur Hans Feller
               du service de construction de la marine. Désigné Marine Baudienststelle Port-Vendres,
               ce service dirige et coordonne tous les travaux « légers » réalisés pour la Marine dans
               l’enceinte portuaire (construction, réparation, entretien et démolition). Il ne dispose pour
               ce faire d’aucun ouvrier propre, tout est sous-traité auprès d’entreprises locales.
               Les tournées d’inspection
                      Des officiers supérieurs de la Wehrmacht vinrent visiter Port-Vendres dans le
               cadre de tournées d’inspection des défenses côtières du Mittelmeerküstenfront. Tous les
               aspects devaient être évoqués : fortification, déploiement des troupes, organisation
               tactique… En novembre 1943, le Generalfeldmarschall Erwin Rommel est nommé
               contrôleur des défenses côtières de l’Europe de l’Ouest ; à ce titre, il visita à deux
               reprises le Mittelmeerküstenfront. Une première fois, début février 1944, il ne fit que
               passer à Perpignan sans visiter les défenses du littoral. Le maréchal effectua une seconde
               visite le 1er mai suivant. Il arriva à Perpignan vers 13h30 et déjeuna avec le General der
               Flieger Erich Petersen, commandant du IVe Luftfeldkorps. L’après-midi, la délégation
               gagna Port-Vendres et fut reçue par le Hafenkommandant Walter Denys. Quelque temps
               après, le maréchal Gerd von Rundstedt, commandant en chef à l’Ouest, vint à son tour
               effectuer une visite à Port-Vendres.




                                                                               Mars 1944, au centre, la main
                                                                               levée, le Fregattenkapitän
                                                                               Walter Denys à la fois
                                                                               Hafenkommandant
                                                                               (commandant portuaire) et
                                                                               Standortkommandant
                                                                               (commandant de place) de Port
                                                                               Vendres . Le second à sa
                                                                               gauche, le
                                                                               Generalfeldmarschall Gerd von
                                                                               Rundstedt (commandant en
                                                                               chef de l’état-major Ouest),
                                                                               inspecte le Stützpunktgruppe
                                                                               Port-Vendres.
                                                                               (Bundesarchiv-Militärarchiv)


               La vie des troupes allemandes
                     Après le service, les soldats bénéficient de permissions. Chacun occupe à sa
               manière le temps de détente dont il dispose. Ils peuvent se déplacer librement dans le
               périmètre du Stützpunktgruppe, à pied ou à vélo. Des laissez-passer spéciaux sont
8
                                                                                    L’OCCUPATION ALLEMANDE DE PORT-VENDRES

délivrés aux soldats allemands qui quittent Port-Vendres. Lorsque le temps le permet, les
militaires allemands peuvent se baigner à la plage des Tamarins qui leur est
exclusivement réservé. Des distractions sont organisées par l’armée pour conserver aux
hommes un bon moral. Une K.D.F. Spieltruppe1 (troupe de divertissement aux armées)
est de passage à Port-Vendres le 11 janvier 1943. Quelquefois, la Standortkommandantur
demande la réquisition du cinéma Star Ciné de M. Demonte pour projeter des films.
Comme dans toutes les villes où stationne une importante garnison, un foyer du soldat
– Soldatenheim2 – existait. Un mess est réservé aux officiers.
La Wehrmacht contrôle Port-Vendres
      Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, puis l’arrivée des troupes
allemandes marquera un coup d’arrêt au dynamisme des différentes activités portuaires.
Sa transformation en camp retranché modifia complètement la physionomie de Port-
Vendres : démographique d’abord, les Allemands représentent une part très importante
de la population jusqu’à devenir majoritaires après l’évacuation de juin 1944 ;
économique ensuite avec les réquisitions d’outils commerciaux et de production
(entrepôts, ateliers, terres agricoles…), la réglementation de la pêche et la chute du trafic
maritime. C’est enfin un impact très fort sur la population portvendraise, qui est
contrainte de modifier ses habitudes de vie, et en premier lieu une atteinte aux libertés
élémentaires.
      Ce sombre tableau ne doit pas cependant occulter une conséquence, certes non
souhaitée, mais malgré tout compensatrice : la demande très forte de l’occupant en
travaux et services divers (ouvriers, artisans, femmes de ménage…) généra une offre
d’emploi telle que personne ne resta inactif de novembre 1942 à août 1944. Tout le
monde – ou peu s’en faut – travailla directement, ou indirectement, pour les Allemands.
La Wehrmacht, fut le premier employeur de Port-Vendres durant les 21 mois
d’occupation. Tous les corps de métier sont concernés : un boucher, un coiffeur, deux
cordonniers, un jardinier, un cuisinier, un comptable, trois mécaniciens, sept chauffeurs,
vingt dockers travaillent pour la Marine. Pour les communes de Collioure et Port-
Vendres confondues, 140 femmes sont affectées à l’entretien et au nettoyage des
logements occupés par des militaires de la Wehrmacht. La part la plus importante des
personnes au service direct de l’occupant correspond aux ouvriers des grands chantiers
de fortification. Le reste de la population non salariée par l’armée allemande, réalisera
des commandes en sous-traitance (plâtriers, peintres, électriciens…).
L’administration militaire
      Si la zone de déploiement des forces de la 19ème armée allemande est relativement
peu profonde à l’intérieur des terres, les questions inhérentes à l’occupation du territoire
sont confiées à une administration militaire. Elle est chargée d’établir le contact avec les
administrations françaises, d’assurer le maintien de l’ordre et la sécurité de l’arrière des
troupes en campagne. Elle contrôle aussi l’économie des territoires occupés,
l’exploitation de ses ressources, et de manière générale tous les aspects de la vie du pays.
      Les unités qui ont envahi la zone sud n’étaient pas « officiellement » des troupes
d’occupation à l’égard de Vichy, mais des troupes d’opération. Elles ne devaient pas se
mêler à la vie administrative du pays. Le commandement allemand communiquait avec la
préfecture via un service de liaison. Les requêtes allemandes transitaient selon cette voie,
et inversement, les doléances des particuliers français à propos de dommages ou
accidents imputables aux troupes d’opération aboutissaient à la préfecture qui
transmettait ensuite au service de liaison. L’état-major de liaison 997 (Verbindungsstab


1 Formation de l’organisation nazie Kraft Durch Freude, « la force par la joie ».
2 Le Soldatenheim permet aux soldats de se retrouver ; des espaces de détente, de jeux et une bibliothèque
sont proposés.


                                                                                                                        9
DOMITIA N° 1

               997) pour les Pyrénées-Orientales, est installé à Perpignan, dans l’Hôtel de France, quai
               Sadi Carnot. Son pouvoir s’étend sur l’ensemble du département et dispose de ses
               propres troupes, en particulier pour les missions de police : des unités de
               Feldgendarmerie et des détachements de la douane allemande (Zollgrenzschutz) sur
               laquelle je reviendrai. Ses pouvoirs seront renforcés en février 1944, après que le
               « commandant des territoires sous contrôle de l’armée de terre pour la France du sud
               (Kommandant des Heeresgebietes Südfrankreich) ait déclaré que l’armée allemande
               exercerait à partir du 15 février dans la zone côtière méditerranéenne « les droits de
               l’autorité occupante dans les mêmes conditions qu’en zone nord ».
                      Port-Vendres, comme toute commune importante où réside une forte garnison, est
               placé sous l’autorité d’un commandant de place, le Standortkommandant. C’est ici –
               nous le savons déjà – le Fregattenkapitän Walter Denys. Ce dernier avait ses bureaux
               près de la Tour de l’Horloge, véritable centre nerveux de Port-Vendres puisque c’est
               aussi le siège de la Hafenkommandantur. Une permanence, assurée par un officier dans
               un bureau de l’Hôtel de Ville, accueillait le public.
                      L’administration locale française qui existe toujours, avec un maire nommé par
               Vichy (Camille Augé), sert en réalité de relais aux décisions de l’autorité occupante.
               Lorsque se présentent des problèmes litigieux, ou pour des questions majeures, le
               Standortkommandant Denys transmet directement ses doléances au Verbindungsstab
               997, qui va les répercuter sur la préfecture des Pyrénées-Orientales, au « service des
               relations franco-allemandes ». L’administration française renverra ensuite à la mairie les
               instructions de l’occupant. Le traitement des affaires courantes reste local, surtout pour
               les réquisitions émises en grand nombre. Le demandeur allemand (le
               Standortkommandant ou un chef d’unité) envoie sa requête à la mairie ; le maire adresse
               ensuite l’ordre de réquisition à l’intéressé et une copie à la préfecture pour règlement.
               Ces réquisitions représentent un volet très important des relations que la
               Standortkommandantur entretient avec la mairie. Il a été dressé environ 860 réquisitions
               matérielles ou de services au profit de l’armée allemande, principalement immobilières
               (hangars, maisons, ateliers, terrains divers, chambres chez l’habitant…), mais concernent
               aussi de l’outillage, des véhicules et plus rarement des prestations de services. Un autre
               type de réquisition peut concerner des personnes physiques, que ce soit pour travailler à
               l’élaboration de défenses côtières ou pour surveiller les abords des voies ferrées.

               Le poids de l’occupation
                      Le terme « poids » n’est pas excessif, tant les restrictions et réglementations
               imposées par l’occupant écrasaient la population portvendraise. Pourtant, dans ces
               conditions, et malgré une forte présence militaire, la vie continua et les Portvendrais
               s’adaptèrent sans trop de difficulté à cette cohabitation forcée ; la promiscuité avec toute
               cette « soldatesque » posait moins de problèmes (il existait une vieille habitude de vivre à
               proximité de militaires, la présence de l’armée étant ancienne à Port-Vendres) que les
               nombreuses contraintes imposées par l’occupant.
               Restrictions diverses
                       Je ne vais pas m’attarder ici à décrire les pénuries et restrictions diverses liées à la
               situation de guerre et à l’occupation qui furent le sort commun de tous les français
               (rationnement, couvre-feu1, circulation des véhicules soumise à autorisation …), mais au
               contraire celles moins connues qui affectèrent les habitants de certaines communes
               littorales, et les Portvendrais en particulier.
                       La première atteinte concerne la mobilité des personnes. Lorsque les difficultés ne
               résultent pas tout simplement d’une carence en moyens de transport (véhicules


               1 De 23h00 à 5h00 du matin.


10
                                                                                   L’OCCUPATION ALLEMANDE DE PORT-VENDRES

réquisitionnés ou immobilisés par manque de carburant, ou bien quelquefois de pneus 1),
et si l’on a réussi à se procurer une autorisation de circuler omnibus2, elles tiennent aux
restrictions de déplacement imposées par les sévères réglementations des zone réservée
pyrénéenne et zone côtière, Port-Vendres étant situé dans l’espace de chevauchement des
deux zones3. Cette particularité contraint tout habitant qui veut se déplacer hors de Port-
Vendres, à disposer de la mention « zone réservée Pyrénéenne « sur sa carte d’identité et
d’un permis de séjour en zone côtière. D’autre part, les déplacements au sein même du
territoire portvendrais sont réglementés et il faut avoir obtenu la très précieuse
autorisation de séjour à Port-Vendres délivrée par le Standortkommandant Denys – et
exigible à tout instant – avant de quitter son domicile. Une fois à l’extérieur, les
possibilités sont assez limitées… La plupart des secteurs sont interdits aux civils qui ne
travaillent pas pour l’armée allemande, y compris une partie des quais! Les secteurs du
cap Gros, au nord, et des Tamarins, au sud, sièges des Marine Küsten Batterien du
Stützpunktgruppe Port-Vendres, et concentrations importantes de troupes sont classées
en Militärzone I, c’est à dire interdites à tout civil. Ces deux secteurs sont respectivement
désignés : « Camp nord » et « Camp sud ».
        L’application des mesures liées aux zones réservées (exceptées les zones militaires
qui relèvent de l’armée) et leur traitement administratif (délivrance des laissez-passer par
exemple) sont confiés à la douane allemande, la Zollgrenzschutz. Le littoral des
Pyrénées-Orientales, de la frontière franco-espagnole au Barcarès, relève du
Bezirkszollkommissar (G) d’Argelès-sur-Mer. D’autre part, sept antennes locales de
« surveillance des frontières » 4 (Grenzaufsichtstelle, GASt en abrégé) sont établies dans
cette zone, dont une à Port-Vendres ; leur fonction est uniquement la surveillance ; la
délivrance de laissez-passer est de la seule compétence du Bezirkszollkommissar. La
Grenzaufsichtstelle Port-Vendres est forte de 29 hommes, armés comme des fantassins
de la Wehrmacht. En 1944, dans le cadre du renforcement général du dispositif policier
allemand – et la Côte Rocheuse étant une zone sensible – un Bezirkszollkommissar est
dépêché à Banyuls, en complément de l’antenne de la GASt déjà existante. Dès lors, Port-
Vendres ne relève plus d’Argelès-sur-Mer, mais de Banyuls.
        D’autres mesures restrictives frappent les Portvendrais. L’avis du 1er août défend
aussi « 1/ la pêche au bord comme celle en canot sur toute la surface du port jusqu’à la
jetée. 2/ Bain et natation, excepté à la plage du Gaz qui est pour la population civile. Le
chenal des bateaux doit rester libre. 3/ L’usage des bateaux sans autorisation de la
Surveillance du Port ». La liste est encore longue… La prise de vues, sous toutes ses
formes, est bien évidemment prohibée. Tout autant l’est la pratique du camping, la
possession de pigeons voyageurs, etc. L’occupant ne limite pas ses directives à
restreindre, il « permet » aussi ; la communication suivante fut adressée au maire, suite à
une question posée à l’autorité allemande : « (…) il est permis à la population de se
rendre aux caves-abris en cas d’alerte d’avions si l’alerte sera donnée par des sirènes
( ! ) ». L’administration française ne prend plus aucune initiative sans en avoir au
préalable référé à la Standortkommandantur.
La réglementation des affaires maritimes
       Toutes les réglementations concernant les affaires maritimes, et la pêche en
particulier, sont directement transmises de l’autorité allemande (Kommandeur Admiral



1 Même les pneus de bicyclette se raréfient. Ils sont rationnés et des tickets sont nécessaires pour en acheter.
2 Chaque commune reçoit de la préfecture une dotation en autorisation de circuler omnibus. Ces cartes à
apposer sur le pare-brise sont ensuite attribuées pour une durée et un déplacement bien définis, puis restituées
à la mairie en fin de course.
3 Les communes de Cerbère, Banyuls-sur-Mer, Collioure et Argelès-sur-Mer sont dans le même cas.
4 Le secteur côtier est assimilé à une frontière.


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DOMITIA N° 1

               der französische Südküste1 ou Hafenkommandantur, à l’échelon local) au bureau de
               l’Inscription Maritime de Port-Vendres. La Hafenüberwachungsstelle Port-Vendres est
               chargée de veiller à l’application de ces règlements.
                      La navigation est très restreinte ; à l’exception des vedettes rapides de la
               Kriegsmarine, des navires réquisitionnés, des rares chalutiers pratiquant encore la pêche,
               du bateau du pilote et du canot de sauvetage, tous les autres bateaux à flot doivent être
               enlevés avant le 30 avril 1944 sur ordre express de la Hafenüberwachungsstelle. Ils
               devront être placés « dans un endroit sûr et surveillé » ; sont principalement visés les
               bateaux amarrés au quai nord. Les Allemands souhaitent vider les bassins pour éviter de
               les encombrer, mais surtout ne pas laisser des embarcations en des mains civiles « peu
               sûres »… Des passages vers l’Espagne par mer ont lieu et les Allemands le savent.
                      La pêche, source essentielle de ravitaillement en produits alimentaires frais, est
               aussi très étroitement surveillée. Les pêcheurs déclarés à l’Inscription maritime, et admis
               par la Hafenüberwachungsstelle, peuvent continuer à exercer leur profession à la
               condition d’observer l’ordonnance sur la pêche émise le 23 mai 1944 par le Kommandeur
               Admiral der französische Südküste. Ce long texte où tous les aspects pratiques sont
               abordés précise que : « 10 % des prises seront vendues par les criées aux armées
               allemandes ». L’armée allemande se réserve une partie du produit de la pêche pour
               nourrir ses troupes. Afin d’éviter toute fraude, et pour prévenir un éventuel passage vers
               l’Espagne, un ou deux soldats sont présents à bord des navires.
               L’évacuation de la population portvendraise
                      Seule la zone côtière déjà évoquée résulte d’un impératif strictement militaire :
               l’armée allemande souhaite interdire la zone de front côtier aux populations civiles, et à
               terme l’évacuer complètement. Pour mémoire, je rappellerai que déjà la zone réservée du
               23 mai 1941 incluait les communes littorales de Cerbère, Banyuls-sur-Mer, Port-
               Vendres, Collioure et Argelès-sur-Mer, mais il faut attendre l’arrivée des troupes
               allemandes pour qu’une zone côtière méditerranéenne soit créée. L’arrêté préfectoral du
               14 décembre 1942 fixe la réglementation applicable au territoire côtier déclaré zone
               militaire par les autorités allemandes. Ce territoire est subdivisé en deux portions : la
               zone militaire I (Militärzone I) – interdite – et zone militaire II (Militärzone II) soumise à
               de sévères restrictions de circulation. Les terres agricoles qui se trouvent dans ces
               secteurs ne peuvent évidemment plus être mises en culture. Depuis la décision du 15
               février soumettant toute la zone côtière méditerranéenne aux « mêmes conditions que la
               zone nord », les mesures restrictives s’alourdissent encore et s’assortiront d’un
               déplacement des populations de ces territoires vers l’arrière.
                      Dès l’arrivée des premières troupes allemandes, la volonté d’évacuer la zone
               côtière du Mittelmeerküstenfront fut un soucis permanent des états-majors. La création
               des zones militaires (avec pour la Militärzone I un déplacement quasi total des personnes
               qui y résidaient) marqua la première mesure devant déboucher à terme sur une
               évacuation complète des populations civiles de ces secteurs côtiers. En 1943, quelques
               mesures ponctuelles sont prises. Un arrêté préfectoral, en date du 9 juin ordonne, sur la
               demande des autorités allemandes, l’évacuation de diverses maisons sur les localités de
               Cerbère, Banyuls-sur-Mer et Saint-Cyprien. Le 13 novembre suivant, l’état-major de
               liaison 997 fait parvenir à la préfecture, service des relations franco-allemandes, une liste
               de personnes qui « pour des raisons militaires » doivent être évacuées de la zone côtière ;
               10 Portvendrais sont concernés. Les choses se précisèrent au début de l’année 1944. Le
               15 janvier, les habitants de la zone côtière sont invités par voie de presse à évacuer le
               plus rapidement possible leurs foyers. Le 2 février suivant, l’occupant demande à
               nouveau l’évacuation des communes comprises dans une bande de territoire profonde de


               1 Amiral allemand commandant la côte du sud de la France.


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15 kilomètres le long du littoral. Le Standortkommandant de Port-Vendres adresse au
maire, le 4 février, une lettre par laquelle il l’informe « que toute personne ne travaillant
pas pour l’armée allemande doit avoir quitté Port-Vendres le 15 février au plus tard » !
Cette énergique disposition ne semble pas avoir eu le résultat escompté, personne ne se
reconnaissant dans cette catégorie… Aucune liste nominative n’ayant encore été dressée,
il est difficile d’engager des procédures massives de déplacement. Les évacuations se
poursuivront néanmoins, individuellement ou par petits groupes. Enfin, et au vu du peu
de succès de ces « invitations », la décision du 15 février 1944 d’exercer dans la zone
côtière méditerranéenne « les droits de l’autorité occupante dans les mêmes conditions
que la zone nord » fournit un cadre « légal » permettant le recours à la force si besoin
était. Les Allemands peuvent à partir de ce moment exiger plus massivement les départs ;
ils entreprennent donc une évacuation méthodique de la Côte Vermeille.
        Le dernier acte commence le 8 juin lorsque arrive l’ordre d’évacuation totale des
communes de Cerbère, Banyuls-sur-Mer, Port-Vendres et Collioure. ; elle doit être
effective « avant le 21 juin au plus tard ». Sont officiellement concernés tous les inactifs,
les femmes, les enfants et les personnes âgées ; au total 242 familles portvendraises sont
évacuées. En fait, seules peuvent rester les personnes au service des troupes allemandes
ou indispensables au maintien minimum d’une activité dans ces localités. La
Standortkommandantur de Port-Vendres en fixe avec précision la liste (24 fonctionnaires
des différentes administrations maritimes, 99 dockers, 15 pêcheurs…). Les personnes
déplacées sont dirigées vers le Vallespir ou les Aspres ; l’administration française a
soigneusement préparé un plan d’évacuation vers l’arrière. Quelques familles qui ne
peuvent être accueillies dans des communes roussillonnaises se rendent dans l’Ariège, la
Drôme, le Tarn, le Lot, en Dordogne ou en Corrèze.
        Les exploitants agricoles ne sont pas épargnés par ces mesures de déplacement et
doivent abandonner leurs propriétés, le plus souvent des vignes. Ces cultures ne
nécessitant pas de soins particuliers à cette époque de l’année, les agriculteurs quittent
leurs terres sans revendications particulières. Durant l’été, un accord sera même conclu
avec les autorités allemandes permettant un retour à titre exceptionnel pour effectuer les
vendanges…

Le départ des troupes allemandes et les destructions du 19 août 1944
       Après le débarquement allié du 15 août 1944 en Provence, le risque de voir les
200 000 hommes stationnés dans le midi de la France piégés par l’avance alliée en
direction du Rhône, conduit le haut état-major de la Wehrmacht à ordonner le repli de ses
troupes vers le nord. Le 17 août, seulement deux jours après l’opération « Dragoon », un
premier ordre de repli est envoyé aux militaires de l’administration allemande et à ses
propres troupes d’occupation. Le lendemain, un second ordre de départ concerne toutes
les forces de la 19e armée. Il est reçu à Port-Vendres dans la journée du 18, mais les
premiers départs n’interviendront que le 19 au matin. Des groupes sont formés et quittent
la ville à pied, à cheval ou dans les rares véhicules encore disponibles qui sont à
l’occasion confisqués. Tout l’armement lourd de la troupe est laissé sur place, les soldats
n’emmenant avec eux que le strict nécessaire et leur arme individuelle. La colonne se
rassemble ensuite à Narbonne où elle s’empare de deux trains en partance pour
Montpellier. Le 23 août, à quelques kilomètres seulement de cette ville, les trains sont
mitraillés par des avions alliés ; l’attaque a fait des victimes et a bloqué la voie ferrée. La
Résistance profita des circonstances pour capturer les survivants. La situation
méridionale de Port-Vendres, qui avait procuré à tant de soldats un sentiment de sécurité
loin des fronts meurtriers, devenait maintenant, du fait de son éloignement, un piège pour
des troupes retraitant vers le nord.
       Depuis le débarquement allié du 6 juin 1944 en Normandie, et l’évolution militaire
à leur désavantage, les Allemands avaient pris toutes leurs dispositions pour ne pas
laisser Port-Vendres à l’ennemi. Conformément aux usages de la guerre, rien qui puisse

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DOMITIA N° 1

               être utilisé contre ses propres intérêts ne doit être abandonné intact à l’ennemi. Ainsi, les
               destructions vont s’orienter vers les infrastructures portuaires et les installations
               militaires. Dès le mois de juin 1944, des emplacements pour des charges de démolition
               sont préparés le long de tous les quais du port. Les premiers tirs commencent le 19 août
               vers 14h00. Les quais, grues et bâtiments portuaires sont pétardés tout l’après-midi. Des
               navires sont coulés dans les bassins et la passe ; les citernes de mazout de la Marine
               Nationale situées près de la tour de l’Horloge crevées et leur contenu incendié. Les
               explosions déclinent vers 17h00, après le départ des derniers artificiers allemands. Le
               second volet des destructions porte sur les installations militaires allemandes. Les
               batteries de la M.A.A. 615 sont méthodiquement sabordées : les soutes explosent les unes
               après les autres. Les pièces sont rendues inutilisables par enlèvement ou destruction des
               culasses et des optiques. Les différents dépôts de munitions et celui de vivres et
               carburant de l’Intendanturdienststelle derrière la gare sont aussi détruits. La redoute
               Mailly est quasiment rasée... Seuls le fort Béar (qui n’est plus une batterie d’artillerie
               côtière en 1944) et un dépôt de munitions, route de la jetée, échappent à la destruction.
               Les installations passives, telles que les abris, sont simplement abandonnées.
                      Au soir du 19 août, le bilan est lourd : le port est bel et bien hors service, mais plus
               grave encore, la population portvendraise va devoir loger dans des maisons sinistrées :
               toitures crevées par les projections diverses (pavés, rails, gravats...), vitres cassées...

               Conclusion
                      Port-Vendres fut la dernière grande concentration militaire du
               Mittelmeerküstenfront avant la frontière espagnole. Apprécier quelle fut la valeur réelle
               des défenses déployées dans le secteur Port-Vendres et au sein du Stützpunktgruppe est
               chose malaisée, sinon risquée. Si l’on envisage objectivement le cas extrême d’un
               débarquement allié sur les plages du Roussillon – de l’envergure de l’opération
               « Dragoon » – les cinq batteries auraient été sans nul doute la cible privilégiée des
               bombardements préliminaires. Peu protégée, une part importante du potentiel de la
               Marine Artillerie Abteilung 615 aurait été neutralisée avant même qu’elle ait pu engager
               l’ennemi en mer ; dans la meilleure des possibilités, les éléments survivants auraient, ça
               et là, formé des centres de résistance au sein du Stützpunktgruppe Port-Vendres, à la
               manière des poches atlantiques. Quoi qu’il en soit, même si sa valeur exacte est
               discutable, le dispositif allemand réalisé en 21 mois d’intense activité s’est évanoui en
               une journée, sans combats, sans un seul coup de fusil, sans connaître l’épreuve du feu…
                      Port-Vendres connaissait avant-guerre la prospérité tranquille des petites villes
               provinciales. Port dynamique, sa trajectoire ascendante fut interrompue le temps de
               gagner une guerre. Les paquebots de La Mixte, réquisitionnés et remplaçés sur la ligne
               France-Algérie par de vieux navires, la nature du trafic changeait : ramener des mobilisés
               vers la métropole. Port-Vendres revêtit alors les couleurs de l’Armée et connut l’activité
               fébrile d’un port militaire. L’armistice entama une période de lente récession. Douze
               novembre 1942, la ville se referma net sur elle-même. Sa dimension maritime civile cessa
               d’exister, les relations avec l’Afrique du Nord suspendues, le ravitaillement plus difficile
               qu’ailleurs . Ce fut une vie en rupture totale avec le passé et confinée aux limites du
               camp retranché allemand. Le 19 août 1944, le port subit des ravages comparables à ce
               que les bombardements alliés infligeaient à l’Allemagne… Histoire certes moins
               sanglante qu’à Dresde ou Valmanya, mais tout ici avait été à une échelle différente des
               autres villes du Roussillon. Pourtant loin des grands fronts, Port-Vendres connut plus que
               n’importe quelle d’entre elles la pleine dimension de la guerre.




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