UNIVERSITE DE METZ by mt42q0z

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									                      UNIVERSITE DE METZ
                          ---------------------
                UFR SCIENCES HUMAINES ET ARTS
                        --------------------------
         DEA SCIENCES DU TRAVAIL ET DE LA FORMATION
                   (Année Universitaire 2004/2005)




                        Exil :
                  chemin d’épreuves.

                La crédibilité du réfugié dans
                    l’interaction sociale.




                                 Sous la direction d’Ahmed BOUBEKER.
Khadija NOURA.
Soutenance le 29 juin 2005.
                                    REMERCIEMENTS.




                Je tiens à remercier tous ceux qui ont contribué à la réalisation de ce mémoire.
Merci aux réfugiés qui ont croisé mon chemin, sans qui ce mémoire n’aurait pas lieu d’être.
Une pensée particulière à Makha1 qui m’a autorisée à rendre compte de sa demande d’asile.
Merci à l’association A.T.H.E.N.E.S., Martine Hoerner et à Sylvie Kiefer pour leur
compréhension, pour m’avoir permis de me décharger quelques temps de toutes les tâches à
accomplir.
Merci à Paul Courtois, Président du CASAM, pour son aide.
Merci à ceux qui m’ont soutenu et m’ont encouragé tout au long de l’écriture de ce mémoire.
Merci à Ahmed Boubeker pour ses conseils après relecture de mon travail.




1
 Pour préserver l’anonymat des personnes citées dans le mémoire, j’ai attribué à chacune d’entre elles un
pseudonyme.


                                                                                                            2
INTRODUCTION

CHAPITRE I/PROBLEMATIQUE.
    Etat de la question.
    L’administration et l’accueil rationalisé du réfugié.
    Mise en scène de la crédibilité.


CHAPITRE II/ELEMENTS HISTORIQUES.

 A/Bref historique du droit d’asile et des réfugiés russes.


CHAPITRE III/METHODOLOGIE.

 A/Les terrains d’étude.


      Hébergement en hôtels :
      L’association « SOLEIL» :


 B/ Les méthodes privilégiées.


      Le recueil de données.
      L’observation participante.
      Des inconvénients et des avantages.


CHAPITRE IV/TRAJECTOIRE D’EXIL. Demande d’asile d’une
arménienne en France.

 A/Introduction.
 B/La demande d’asile de Madame Mouralov.




                                                              3
          Exils et l’arrivée en France.
          Le temps d’une demande : attentes précaires.
          Le dossier OFPRA et les preuves.
          Devant la CRR.
          Reconnue Réfugiée ?


CHAPITRE V/L’ACCOMPAGNEMENT SOCIAL ET JURIDIQUE
DU REFUGIE.

A/Du précaire crédible : un paradoxe ?
B/ Accompagnement social et revendications du réfugié.
C/ Accompagnement juridique, application du droit et mise en scène de la « preuve ».


       Des droits, des devoirs et leurs concrétisations :
       Le bénévole, le juriste à l’aide du réfugié :
       Aperçu de dossiers d’avocat .


CHAPITRE VI/LE REFUGIE : UN DEVIANT ? La sociologie de
l’exil au regard des théories de la désignation.

  A/La problématisation de l’accueil du réfugié : l’exemple de la scolarisation.
  B/Peut-on appliquer les théories de la désignation au droit d’asile?
       Du « discrédit » au stigmate.
   C/ Stigmatisation et faits de "paranoïa sociale".
       Sentiments de rejet.
   D/ Mise en scène et « représentations ».


CONCLUSION




                                                                                       4
                                    INTRODUCTION.



    Face au doute, à l’insécurité et aux risques, la société cherche une réponse dans le droit et
    la justice. Est-il légal d’implanter une usine à cet endroit au risque de nuire à
    l’environnement ? C’est à des questions de ce type auxquelles nous sommes confrontés
    chaque jour. Les médias véhiculent les interrogations et contribuent parfois même à créer
    la polémique. Cette consultation implicite du citoyen sur un éventuel problème parfois créé
    de toute pièce est loin d’être l’apanage de l’industriel et du consommateur. A l’heure de la
    mondialisation, les migrations sont plus que jamais l’objet de surveillance et de contrôle.
    Le risque n’est plus chimique, mais humain. On interroge, et alerte le citoyen lambda sur
    les revers possibles à accueillir les réfugiés. Pour légitimer le contrôle et la restriction des
    droits, les gouvernements européens légifèrent. La loi adoptée, les militants pourront
    toujours s’insurger, il sera dès lors difficile de la modifier. Si après le voyage d’exil, le
    réfugié pense avoir fait le plus difficile, les obstacles qui s’annoncent vont vite le faire
    déchanter. La société européenne se judiciarise, et l’accueil du réfugié en subit les
    conséquences. Arrivé à destination, il va entamer la procédure, et donc devoir justifier de
    son exil. Le départ du pays d’origine était-il devenu indispensable ? Les notions de crainte
    et de risque évoluent, les valeurs changent et la preuve prend petit à petit place au sein des
    échanges. Aujourd’hui pour faire entendre à autrui le risque encouru il faut lui apporter des
    éléments convaincants. Le réfugié doit se plier à cet air du temps et dans l’idéal apporter
    un maximum de preuves. Pourtant le paradoxe devient total, car l’Etat d’accueil n’est pas
    sans ignorer comme l’évoque Gérard Noiriel que « le bourreau ne fournit pas
    d’attestation »2. Aussi les filières parallèles de production de documents ne peuvent que
    faire leurs marchés auprès de réfugiés. A la question comment prouver pour être reconnu
    Réfugié, point de solutions… La réelle difficulté à observer la mobilisation des pièces et la
    réception de ces dernières incite le sociologue pour un temps à déplacer sa caméra vers
    d’autres scènes. L’interaction sociale devient un lieu d’observation précieux, si l’aspect
    juridique est écarté, la notion de risque n’en demeure pas moins présente. Face au réfugié,
2
 Noiriel (Gérard), Réfugiés et sans papiers. La République face au droit d’asile XIXe-XXe siècle, Paris,
Hachette, Collection Pluriel, 1999.




                                                                                                           5
des controverses se créent et des obstacles naissent. Il doit dès lors se mettre en scène sous
ses plus beaux atours. En tant qu’apprenti-sociologue, nous essayons d’apporter dans ce
mémoire quelques éléments de compréhension de la nécessaire justification que doit suivre
le réfugié. La demande d’asile est aujourd’hui, comme elle a pu l’être autrefois (dans une
moindre mesure) une épreuve de crédibilité. Hors procédure, il est devenu également
nécessaire de se justifier, aussi nous avons choisi de vous présenter dans ce travail à la fois
quelques aspects plus connus comme l’accompagnement juridique du réfugié, mais aussi
d’autres plus ignorés, pour quiconque n’intervient pas dans la vie du réfugié, dont la mise
en scène perpétuelle de la crédibilité au sein de l’interaction. Nous puiserons nos exemples
dans les données récoltées au cours de notre observation participante. Les populations
étudiées pour des raisons pratiques (maîtrise de la langue russe) seront restreintes aux
réfugiés provenant d’ex-URSS et à quelques personnes issues de l’ex-Yougoslavie. Aussi
nous laissons là le lecteur s’interroger sur la place occupée par la « preuve » au sens large
et sur le travail de crédibilisation du réfugié.




                                                                                             6
   Chapitre I




PROBLEMATIQUE




                7
Dans le cadre de ce mémoire de DEA, nous avons souhaité prolonger la réflexion entamée,
il y a deux ans, autour de la place de la preuve dans la démarche administrative du réfugié.
Depuis notre problématique a beaucoup évolué, au gré de nos terrains notre méthodologie
également s’est faite peu à peu différente. En licence, nous nous étions contentés
d’entretiens auprès de professionnels et bénévoles qui accompagnaient notamment le
réfugié dans la constitution de son dossier OFPRA pour décrire les pratiques de récit de vie
et la mobilisation des pièces juridiques en appui de la requête. En maîtrise, nous avions
tenté de donner un aperçu global sur la demande d’asile, pour cela nous avons élargi notre
champ de recherche au quotidien du réfugié et nous expérimentions ainsi l’idée d’une mise
en scène de la crédibilité hors de la simple procédure juridique. Cette année de DEA, nous
a permis d’observer la mise en scène de la crédibilité au sein des interactions dans la vie
quotidienne du réfugié. Cet aspect n’a pas encore fait l’objet d’étude et nous avons essayé
de dégager quelques traits majeurs qu’il serait bon d’explorer dans le cadre d’une thèse.
Ces idées peuvent donc même être classées de l’ordre de l’expérimentation et il sera donc
nécessaire de les vérifier dans nos travaux futurs.
Avant cela, nous donnons ici un aperçu du débat actuel sur la place du réfugié, puis nous
essayons de présenter le comportement de l’administration à l’égard du réfugié et enfin
nous réfléchirons à la place de la justification au sein des interactions.




   Etat de la question.


« La crise de l’asile politique qui touche tous les pays occidentaux a maintenant une
histoire longue d’une quinzaine d’années. Elle peut aisément être décomposée en trois
phases essentielles. La première phase, vers la fin des années quatre-vingt, a vu un fort
accroissement du nombre des demandes d’asile qui a provoqué un engorgement des
procédures de reconnaissance de la qualité de réfugié. Tous les pays européens, engagés
par ailleurs dans des politiques de réduction des flux migratoires, ont aussitôt suspecté les
demandeurs d’asile d’être des immigrants économiques cherchant à détourner les
restrictions à l’immigration de travail. Les très nombreux discours sur les « faux réfugiés »
qui assimilent les demandeurs d’asile à des fraudeurs datent de cette première période. Le
rôle de ces discours est très important car, en criminalisant les demandeurs, ils légitiment




                                                                                           8
    aux yeux de l’opinion publique la réduction des possibilités effectives d’asile mise en
    œuvre dans la deuxième phase au début des années quatre-vingt-dix.»3


    Cette intervention de Luc Legoux permet de dresser les prémices d’une généalogie du droit
    d’asile. Pour comprendre la place du réfugié aujourd’hui il devient essentiel de remonter le
    passé et d’observer les évolutions des politiques d’accueil du réfugié. La convention de
    Genève est adoptée peu après la Seconde guerre mondiale, mais aussi aux premières
    années de la Guerre Froide. Ces conflits ont engendrés l’exil de milliers de personnes. Dès
    lors il a fallu accueillir ses réfugiés, juifs ou opposants au régime soviétique, ils étaient à
    cette époque les bienvenus. Y a-t-il un intérêt caché à accueillir des réfugiés ? Pour
    l’Occident, ouvrir les portes aux victimes de Staline, contribuaient à entretenir le conflit.
    Ne peut-on affirmer, sans risque de se tromper, que l’accueil des réfugiés dès les années
    1950 devenait un enjeu politique entre Etats. En outre, les raisons de l’exil étaient
    davantage liées à la couleur politique et à l’appartenance ou non à un parti politique. Aussi
    l’accueil réservé aux réfugiés a évolué, et ce entre autres avec la chute du bloc soviétique.
    Anne Gotman, sociologue, s’interroge dans son ouvrage Le sens de l’hospitalité, comme
    suit :
    « Toute l’histoire du droit d’asile est traversée par la question de la légitimité des réfugiés.
    Sont-ils poursuivis pour crimes, et quels types de crimes ? Ou persécutés par ceux de leurs
    oppresseurs, et là encore par quels types de crimes ? Pour les crimes individuels puis pour
    les crimes d’Etat, seuls aujourd’hui à être pris en compte, la question du tri se pose
    toujours, et derrière elle, celle de la justice – religieuse, laïque, nationale et internationale
    – et de la souveraineté des entités territoriales. »4


    L’accueil du réfugié est toujours sujet à polémique. Faut-il ou non ouvrir ses frontières ?
    Wihtol de Wenden5, politologue, a d’ailleurs consacré un ouvrage à cette question. Face à
    l’immigration les Etats européens s’allient, ils n’hésitent pas à mettre en place des
    politiques restrictives d’accueil. Cette posture ne peut que nous interroger sur la notion du
    devoir d’hospitalité.
    Comme l’évoque le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) : « Le grand phénomène
    auquel tous les pays industrialisés sont désormais confrontés (dans leurs obligations

3
  Legoux,Guillon, Ma Mung, L’asile politique entre deux chaises,Paris, L’Harmattan, 2003, p.14.
4
  Gotman (Anne), Le sens de l’hospitalité. Essai sur les fondements sociaux de l’accueil de l’autre, Paris, PUF,
2001, p.317
5
  Wihtol de Wenden (Catherine), Faut-il ouvrir ses frontières?, Paris, Presses de Sciences Po,1999.


                                                                                                                   9
    envers les réfugiés) est celui des « flux mixtes » de réfugiés et autres migrants avec son
    corollaire, la « migration motivée par des objectifs mixtes ». Ce mélange de motivations
    donne à croire que le droit d’asile fait l’objet d’un usage fréquent et abusif, idée souvent
    manipulée par certains politiciens et autres médias. »6


    L’écueil possible dans ce domaine c’est bien de confondre deux catégories différentes.
    L’amalgame entre le réfugié et l’"immigré banal", si l’on peut dire, est devenu très courant
    depuis les deux dernières décennies. En effet, Jean-Luc Mathieu le souligne, dans un Que
    sais-je ? sur les réfugiés. Il écrivait aux débuts des années 1990 : « Le débat qui secoue la
    France depuis quelques années, tient au fait que la confusion est entretenue, pas toujours
    de façon innocente, entre les notions d’immigré et de réfugié, de migrant régulier et de
    migrant clandestin, à une époque où ce pays connaît à la fois une situation dans laquelle
    coexistent un important chômage et le besoin de travailleurs immigrés pour faire les
    travaux que les Français n’acceptent pas de faire ou pour les accomplir à bon compte. »7
    En effet, il est fort probable que la catégorie du réfugié ait été grignotée petit à petit par
    celle de l’immigrée.


       L’administration et l’accueil rationalisé du réfugié.


    Dès son arrivée en France, le réfugié découvre une société où la bureaucratie règne en
    maître.
    S’il se distingue de l’immigré, il franchit les mêmes étapes. La Préfecture est, pour ces
    deux catégories de personnes : un lieu incontournable. Le rapport à l’institution va de fait
    régler la vie de tout demandeur d’asile. Les pratiques administratives sont là pour gérer la
    population réfugiée. En délivrant un titre de séjour provisoire, le public8 permet ainsi au
    réfugié de déposer une demande d’asile en bonne et due forme.
    Pour Alexis Spire, sociologue : « l’administration des étrangers, c’est d’abord un
    ensemble de règles conçues pour régir le statut de ceux qui n’ont pas la nationalité du
    pays dans lequel ils résident. Elles s’appliquent dès que l’étranger entre sur le territoire,
    s’installe pour un séjour prolongé ou lorsqu’il souhaite acquérir la nationalité du pays qui
    l’accueille. Mais l’administration des étrangers désigne aussi les agents qui doivent

6
  HCR, Les réfugiés dans le monde. Cinquante ans d’action humanitaire, Paris, Autrement, 2000, p.155
7
  Mathieu (Jean-Luc), Migrants et réfugiés, Paris, PUF (QSJ), 1991, p.65.
8
  Ce terme repris à Goffman qualifiera aussi l’administration que les tiers face auxquels le réfugié va devoir
jouer de sa présentation de soi.


                                                                                                                 10
    adapter ces règles à des cas singuliers. C’est ainsi que se constitue un sens commun
    bureaucratique qui tend à prendre le pas sur les dispositions juridiques elles-mêmes.9 »
    S’il ne traite pas directement du réfugié, ses propos trouvent aussi écho dans notre étude.
    En effet, confronté à l’institution de la même manière que tout autre immigré, le
    demandeur d’asile peut à tout moment entrer en interaction avec les services administratifs.
    Cependant, selon Gérard Noiriel, le réfugié est davantage sujet d’une « administration de la
    preuve ». Par cette expression il décrit, et ce en rappelant l’histoire, une partie de l’univers
    du droit d’asile. Ainsi il nous expose : « Si la carte d’identité est devenue au fil du temps
    un instrument fondamental des nouvelles formes de contrôle social, c’est parce que sa
    délivrance est subordonnée aux procédures d’identification [...]. Pour l’administration
    lorsqu’un réfugié présente sa carte, c’est la preuve qu’il a été soumis à la double
    identification que requiert l’instruction de la demande, d’une part en tant qu’ayant droit
    au séjour, d’autres part en tant qu’ayant droit au statut de réfugié. Dans les deux cas, tout
    repose sur un principe, définitivement acquis à partir de la première guerre mondiale :
    l’individu est « demandeur » (d’asile, de séjour, d’emploi, etc.). En conséquence, c’est à
    lui de prouver son identité et son bon droit, mais ce sont les pouvoirs publics qui
    établissent la nature et le nombre des preuves qu’il doit fournir, puis qui vérifient leur
    exactitude. Dès l’entre-deux-guerres cette logique, propre au système démocratique,
    permet de contrôler efficacement le droit d’asile. »10


    Les précisions que le socio-historien nous apporte permettent de mieux cerner la place de
    la justification dans la procédure. Il explique qui a la charge de la preuve et dans quelles
    circonstances. Si le réfugié doit se mettre en scène pour s’accréditer, le public peut
    cependant être toujours plus exigeant en matière de pièces, d’attestations, etc. L’esprit
    bureaucratique multiplie le contrôle de la crédibilité du réfugié via la vérification de divers
    documents.
    Pierre Piazza, dans son « Histoire de la carte nationale d’identité 11 », développe cette
    thématique du contrôle12. En effet, cette pièce en permettant l’identification des individus a
    contribué à      surveiller les déplacements humains. Dans le cadre du droit d’asile, le

9
  Spire (Alexis), Etrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1975), Paris, Grasset,
2005, p.11.
10
   Noiriel (Gérard), Réfugiés et sans papiers. La République face au droit d’asile XIXe-XXe siècle,Paris,
Hachette, Collection Pluriel,1999, p.192.
11
   Piazza (Pierre), Histoire de la carte nationale d’identité, Paris, Odile Jacob, 2004.
12
   Pierre Piazza consacre tout un chapitre à la question du contrôle et de la surveillance via la rationalisation des
documents d’identité.


                                                                                                                   11
passeport ou la carte nationale d’identité est souvent fondamentale, ainsi elle atteste du
pays d’origine et de la nationalité de la personne. Bien sûr, ces pièces facilitent aussi les
procédures d’expulsion.
L’ouvrage de l’historien Pierre Piazza, nous apprend que la suspicion des pièces d’état-
civil existait déjà au XIXème siècle. Pour de nombreuses personnes le doute sur
l’authenticité des documents est concomitant au développement des technologies de
pointe. En effet, muni d’un bon scanner, de la bonne feuille de papier, faire un faux devient
un jeu d’enfant. Si le trafic de faux documents paraît plus important aujourd’hui, ne serait-
ce pas une conséquence de la médiatisation ? Mais aussi le souhait de devenir une
administration infaillible ?
Au nom d’un discours sécuritaire, les politiques et institutions vont rationaliser l’attribution
de divers documents d’état-civil. L’ « encartement » contribue à distinguer les nationaux
des non nationaux, et permet également de gérer les effectifs. Pour mieux comprendre cette
nécessité d’ « une carte d’identité pour l’ensemble des non-nationaux », citons Pierre
Piazza :
« Avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la nécessité de protéger
l’espace national revêt un caractère d’urgence absolue. Les pouvoirs publics profitent
alors de cette période de crise pour tenter de généraliser le dispositif d’encartement
initialement appliqué aux nomades. Dès le mois d’août 1914, tous les étrangers se voient
imposer le port obligatoire d’un passeport dont l’institution est justifiée par « la méfiance
générale contre les étrangers, la lutte contre l’espionnage, la désertion, les menées
ennemies, […] ». Ils ne peuvent désormais échapper à cet instrument par lequel chaque
Etat autorise ou non leur séjour sur son territoire et qui a de profondes incidences sur leur
trajectoire individuelle. Phénomène qu’illustre parfaitement le long témoignage de
l’écrivain Stefan Zweig dans son ouvrage Le Monde d’hier :
« Rien peut-être ne rend plus sensible le formidable recul qu’a subi le monde depuis la
Première Guerre mondiale que les restrictions apportées à la liberté de mouvement des
hommes et, de façon générale, à leurs droits. Avant 1914, la terre avait appartenu à tous
les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu’il lui plaisait. Il
n’y avait point de permissions, point d’autorisations, et je m’amuse toujours de
l’étonnement des jeunes, quand je leur raconte qu’avant 1914 je voyageais en Inde et en
Amérique sans posséder de passeport, sans même en avoir jamais vu un. On montait dans
le train, on en descendait sans rien demander, sans qu’on vous demandât rien, on n’avait
pas à remplir une seule de ces mille formules et déclarations qui sont aujourd’hui exigées.


                                                                                             12
      Il n’y avait pas de permis, pas de visas, pas de mesures tracassières, ces mêmes frontières
      qui, avec leurs douaniers, leur police, leurs postes de gendarmerie, sont transformées en
      un système d’obstacles ne représenteraient rien que des lignes symboliques qu’on
      traversait avec autant d’insouciance que le méridien de Greenwich [...]. Etc. »13


      Cet extrait, rappelle la situation actuelle où le réfugié, comme tout autre migrant est
      soupçonné, mais aussi criminalisé. En effet, tout étranger représente un danger potentiel
      pour l’Etat. Bien avant la médiatisation du risque terroriste, le migrant est observé et mis à
      l’épreuve pour connaître ses véritables motivations en demandant un séjour en France.
      Cette épreuve se traduit dans les longues procédures où l’attente, souvent très précaire, vise
      à dissuader les personnes de rester. Si l’exigence de documents en vue de vérifier l’identité
      des personnes paraît plus légitime, certains réfugiés s’indignent de la criminalisation dont
      ils font l’objet. L’acte de migrer devient comparable au vol ou à tout autre crime. La
      concrétisation du doute qui repose sur les migrants et les réfugiés passent par le relevé
      d’empreintes et la photographie. Dès l’arrivée et au premier passage en Préfecture, le
      réfugié se voit dans l’obligation de laisser ses empreintes digitales. Si ce procédé paraît
      normal, puisque pour se voir délivrer une carte d’identité nationale, il est aussi nécessaire
      de laisser l’empreinte de son index, il est plus développé dans le suivi des migrations. En
      effet, la dactyloscopie s’applique à la totalité des doigts ainsi qu’à la paume des deux
      mains. L’importance de cette prise d’empreintes ne peut que laisser penser au fait que le
      réfugié est assimilé à un criminel potentiel. En fait, ce procédé anthropométrique contribue
      à vérifier si avant son arrivée en France le réfugié n’a pas transité vers un autre pays et ce
      dans le but de le renvoyer vers ce dernier. L’objectif de la méthode EURODAC si elle vise
      à responsabiliser chaque pays européen face aux migrations, ne peut-on penser également
      qu’elle perçoit ainsi le réfugié uniquement comme un potentiel usurpateur.
      Face à l’image d’imposteur que le demandeur d’asile traîne malgré lui, il va devoir se
      battre. Si les prémices de la procédure s’arrêtent à des considérations anthropométriques,
      l’engagement dans une demande d’asile suppose d’apporter les preuves nécessaires pour
      accréditer sa requête. Sans s’arrêter à cette idée de preuve, Luc Legoux nous informe des
      difficultés du réfugié à faire admettre qu’il est bel et bien de bonne foi. Ainsi écrit-il:




13
     Piazza, opus cité, p. 119-120.


                                                                                                    13
     « Lorsque les demandeurs ont réussi à atteindre un pays d’Europe occidentale, à y
     déposer une demande d’asile et à ne pas être l’objet d’accord de réadmission, le dernier
     obstacle à franchir est l’analyse de leur demande par les instances compétentes. La
     proportion réelle de reconnaissance est très faible : bien que le taux affiché par l’OFPRA
     ne soit déjà pas très élevé, il est très fortement biaisé, puisque la moitié des
     reconnaissances actuelles concerne des demandes de certificat purement formelles
     d’enfants de réfugiés déjà présents en France et atteignant leur majorité.
     Les rejets massifs reposent sur trois piliers. Le premier est l’utilisation extensive de la
     notion de « demande manifestement infondée », qui permet l’emploi des procédures
     courtes généralement sans entretien avec le demandeur. Le second est le doute
     systématique concernant des persécutions non irréfutablement prouvées, le motif FNE
     (« faits non établis » dans le jargon administratif) est le motif de rejet de loin le plus
     fréquent. Le troisième est la non-prise en considération des persécutions collectives et/ou
     non étatiques. Ce dernier point est une interprétation restrictive de la convention de
     Genève- non partagée par le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU-, qui affirme que
     celle-ci ne s’applique qu’aux persécutions individuelles réalisées ou tolérées par l’Etat ou
     une autorité de fait. Cette interprétation permet de refuser la qualité de réfugié, même
     lorsqu’il est établi que la vie ou la liberté du demandeur sont menacées. »14
     Si comme on le comprend, il devient très difficile pour le demandeur d’asile d’être reconnu
     réfugié, il doit réussir à constituer son dossier de manière à le rendre recevable. Pour ce, il
     devra travailler son argumentation et appuyer ses propos si cela est possible à l’aide de
     documents. Malgré cela, il n’est pas garanti que la requête obtienne une issue favorable. En
     outre, il est parfois impossible d’apporter des éléments qui corrèlent le récit de vie. Gérard
     Noiriel le traite, certes dans une perspective plus historique, ainsi il écrit :


     « La création de l’OFPRA en 1952 porte à son point d’aboutissement cette logique,
     puisque désormais toute la politique du droit d’asile est subordonnée à l’établissement des
     preuves de persécution. Mais la production de la preuve se heurte à des obstacles
     inhérents à la condition même de « persécuté ». Le simple fait de prouver, par des
     documents, son état civil est parfois impossible pour les réfugiés. Bien souvent en effet, ils
     ont été expulsés brutalement ou ont dû quitter précipitamment leur pays, pour échapper à
     la répression et aux massacres. Dans ces conditions, même quand ils en possèdent, ils ne

14
  Legoux (Luc) in Julien-Laferrière (François), Le droit d’asile en question in N°880 problèmes politiques et
sociaux, Paris, La Documentation Française, , 13 septembre 2002,p.45


                                                                                                                14
      peuvent guère emporter avec eux leurs papiers d’identité. De plus, leur Etat d’origine ne
      leur accorde plus la protection consulaire et refuse par conséquent de fournir ces
      documents officiels. »15


      Cet obstacle connu par ceux qui accompagnent le réfugié ne semble pas être pris en
      compte par le public. Ce dernier procède comme si la présence des documents se devait
      d’être indispensable. Sans document seul le discours l’emporterait, or pour une instance,
      quiconque peut transformer des propos en sa faveur. L’art de la rhétorique s’apprend,
      même si tous ne la maîtrisent pas de manière égale. La demande d’asile semble être
      tributaire de l’apport de preuves. Aussi qui est, ce réfugié qui n’apporte aucune preuve qui
      plus aurait dû être authentique ? Est-il dès lors un simple migrant qui a contourné la
      fermeture des frontières en déposant un dossier à l’OFPRA ? L’ « administration de la
      preuve » nous interroge sur la place du réfugié dans notre société. Sans le moindre élément
      attestant de la probabilité de son histoire passée, la personne risque d’être déconsidérée.
      Les motifs de son séjour sont alors montrés du doigt et supposés être d’ordre économique.
      Cette stigmatisation va poursuivre le réfugié dans son quotidien. En effet, cette image le
      poursuit tel un fantôme, les mass media et les pouvoirs politiques ont véhiculé l’idée que le
      réfugié n’existe plus ou devient très rare. Aussi il semblerait que le demandeur d’asile doit
      se justifier de façon permanente. Que ce soit auprès des administrations, institutions ou
      auprès de tiers, il doit sans cesse argumenter sur ses faits et gestes. Toujours suspect quelle
      place lui est-il accordé dans la vie quotidienne ? Comment arrive-t-il à faire face à la
      suspicion permanente ? Réussit-il à renverser le stigmate ?
      Pour réussir à répondre à toutes ses interrogations, le sociologue observera la mise en
      scène de la « preuve » que ce soit dans les démarches administratives ou dans les
      interactions du quotidien.
      Dans le cadre de sa requête, le demandeur d’asile mobilise dans un premier temps tout ce
      qui est de l’ordre de la subjectivité (pour s’opposer au rationnel), il doit convaincre son
      juge quelqu’il soit. L’administration pourtant ne se contentera pas d’une simple conviction,
      sa vision restrictive de la « preuve » incitera le réfugié à apporter d’autres éléments pour
      valider son affaire. Lorsque le réfugié exprime sa persécution ou sa crainte de l’être,
      l’administration va d’abord juger de la cohérence de sa dénonciation. Il est donc impératif
      qu’il évite toute erreur, écart de présentation pour ne pas compromettre pour reprendre


15
     Noiriel, opus cité, p.201


                                                                                                  15
     Goffman : la « cohérence de l’expression »16 . Face au public, le demandeur d’asile est
     constamment soupçonné, à chaque incartade la cohérence et la crédibilité de sa demande
     peuvent être remises en cause. Ne peut-on penser que la vision la plus large de la
     « preuve » réside finalement dans la présentation de soi ? Le réfugié doit apprendre à se
     mettre en scène pour convaincre du bien-fondé de sa requête.
     Le public ne laisse place à aucune détermination « prima facie » du statut de Réfugié, la
     « preuve » doit devenir crédibilité et se construire dans la teneur des propos, des gestes et
     des signes de l’acteur.
     L’exigence exacerbée de preuves est conséquence d’un soupçon permanent entretenu par
     le public envers le réfugié. Aussi il devient intéressant de comprendre comment le réfugié
     va vivre avec le soupçon. Ce dernier va-t-il contribuer à modifier la vie quotidienne du
     demandeur d’asile ? Adopte-t-il des stratégies pour éviter de se justifier sur ses pratiques ?
     En tout cas, pour l’administration, « public » qui reçoit l’information, il peut s’agir
     d’exercer un contrôle dans la perception pour mieux conserver le pouvoir au sein des
     interactions. Le public prend ainsi part au processus de crédibilisation en recueillant les
     informations et en en jouant pour maintenir une "distance sociale". Celle-ci nourrit la
     suspicion, l’indifférence ou le refus d’apporter une aide ou un service à un réfugié
     interpelle. Ne pas vouloir même entrer en interaction avec le réfugié peut certes révéler une
     forme de discrimination, mais nous apprend aussi beaucoup sur la perception dont il est
     l’objet. Ne pas traiter, faire affaire avec lui c’est aussi l’écarter de toute interaction au nom
     d’un manque de sérieux, de confiance et donc par la même il s’agit d’une décribilisation
     notoire de sa personne et du statut qu’il représente. Refuser le réfugié comme interlocuteur
     c’est même jusqu’à renier son existence. Si la barrière de la langue impose la présence
     d’une personne tierce pour interpréter, le risque est grand pour qu’au cours d’une
     interaction le réfugié soit oublié et que l’interaction l’exclut même de la partie. Les
     interlocuteurs n’hésitent pas à s’adresser uniquement aux traducteurs comme s’il parlait au
     réfugié. Toutes ses postures peuvent nous informer sur la place occupée par le discrédit,
     mais nous permettrait aussi de réaliser une "sociologie du soupçon". Comprendre comment
     s’opèrent les interactions lorsque le soupçon s’y immisce. Savoir comment il peut modifier
     le sens des échanges, s’il peut les inhiber, etc. ?



16
 Goffman (Erving), La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1. La présentation de soi, Paris, Editions de
Minuit, 1973.



                                                                                                            16
   Mise en scène de la crédibilité.


Toutes ces interrogations trouvent leurs réponses grâce à l’observation des diverses
interactions dans la vie quotidienne du réfugié. Pour nous aider à y voir plus clair nous
nous référerons donc à la théorie interactionniste telle que la développe Erving Goffman.
Son approche du monde social permet une étude fine de la « mise en scène de la
crédibilité ». Elle permet d’observer plus près les situations où le réfugié est en passe de se
discréditer, mais aussi celles où il réussit à s’accréditer. Ainsi la microsociologie contribue
à nous donner une vision plus juste, selon nous, de la construction de la crédibilité, mais
aussi de la fragilité de cette notion. Finalement l’image du réfugié dépend d’une croyance
ou plutôt de l’intime conviction du public. Faire une sociologie de la "preuve" dans le droit
d’asile reviendrait à faire une sociologie de cette idée d’ « intime conviction ». Qu’est ce
que cette expression recouvre ? Comment passe-t-on de la croyance à la conviction ?
Quelles sont les raisons sociales qui contribuent au soupçon perpétuel ?
En effet, selon le point de vue adopté par le public quelqu’il soit, institution ou particulier,
les arguments autour de la place du réfugié différeront et de fait les interactions en seront
modifiées. Si l’approche économique est privilégiée alors le regard du public ne sera pas
tant focalisé sur la « preuve », mais plutôt sur le rapport à l’argent qu’entretient le réfugié.
En outre, sa situation de précarité sera soumise à discussion et le tiers dévaluera par ses
propos, préjugés, la "position de victime" du demandeur d’asile. En revanche, si l’approche
se fait strictement juridique, en se référant à la procédure et aux textes de lois adoptées,
alors le public cherche ainsi à savoir si le réfugié remplit une des conditions du droit
d’asile. Ce point de vue facilite l’accréditation, mais n’empêche pas l’interrogation sur la
recevabilité de la demande d’asile.
Soupçonner autrui d’usurpation ne serait-ce pas là une stratégie pour conserver son pouvoir
et maîtriser une situation ? Il s’agit via le doute d’affaiblir autrui, dès lors qu’une faille est
visible la roche paraît plus fragile, instable. Si la figure du réfugié politique il y a un demi-
siècle était incontestable, aujourd’hui montré du doigt l’idéal démocratique s’effrite.
Pour observer comment le soupçon s’immisce et influe sur la place au réfugié, il est
nécessaire de passer par l’étude des interactions. Ainsi à la manière d’Erving Goffman,
nous avons tenté de décrire quelques situations où le réfugié est en mesure de « perdre la
face » ou tout aussi se doit de « faire bonne figure ». C’est entre ces deux « figurations »
que le demandeur d’asile doit jongler en privilégiant la seconde et en évitant si possible la
première qui ne fera que le discréditer davantage. S’intéresser à ces deux aspects c’est


                                                                                               17
      reconnaître que la mise en scène de la crédibilité dans une demande d’asile dépasse le
      cadre juridique. Mais aussi c’est comprendre que le réfugié doit aussi se justifier dans sa
      vie quotidienne et ce quelque soit la démarche. Il doit "faire ses preuves" face à n’importe
      quel interlocuteur. Même dans ce que l’on appellera, pour aller vite, la "communauté des
      réfugiés", il ne doit en aucun cas se trahir. Le regard de l’autre pèse sur chacun et « perdre
      la face » en faisant une erreur auprès de ses pairs c’est risquer le discrédit absolu. On peut
      citer, l’exemple d’un demandeur d’asile Daghestanais qui reçoit une notification de rejet de
      l’OFPRA et qui demande aux travailleurs sociaux qui l’accompagnent de garder le secret
      sur cette décision. Il précise qu’il ne souhaite pas que d’autres soient mis au courant, car il
      a peur d’être écarté du cercle. Il a créé la plupart de ses liens amicaux avec des pairs
      hébergés dans le même hôtel, qui eux en revanche ont été reconnus Réfugiés dès leur
      demande auprès de l’OFPRA. Cette anecdote, rend compte de la crainte d’être soupçonné,
      puis rejeté et d’être de fait décrédibilisé dans d’autres sphères de sa vie quotidienne et donc
      de ne plus bénéficier d’une solidarité.
      Pour mieux comprendre ces aspects observés dans une perspective interactionniste,
      référons nous à l’ouvrage Les rites d’interactions d’Erving Goffman. Ce dernier nous
      rappelle comme suit :


      « Toute personne vit dans un monde social qui l’amène à avoir des contacts, face à face ou
      médiatisés, avec les autres. Lors de ces contacts, l’individu tend à extérioriser ce qu’on
      nomme parfois une ligne de conduite, c’est-à-dire un canevas d’actes verbaux et non
      verbaux qui lui sert à exprimer son point de vue sur la situation, et, par là, l’appréciation
      qu’il porte sur les participants, et en particulier sur lui-même. Qu’il ait ou non l’intention
      d’adopter une telle ligne, l’individu finit toujours par s’apercevoir qu’il en a effectivement
      suivi une. Et, comme les autres participants supposent toujours chez lui une position plus
      ou moins intentionnelle, il s’ensuit que, s’il veut s’adapter à leurs réactions, il lui faut
      prendre en considération l’impression qu’ils ont pu se former à son égard. »17


      Si la reconnaissance sociale du réfugié, tant qu’il a un statut de demandeur d’asile, n’est
      pas avérée sa présence dans le monde social le rend acteur de diverses interactions où il
      doit donc réfléchir à une « ligne de conduite » pour peaufiner sa défense.




17
     Goffman (Erving), Les rites d’interaction, Paris, Editions de Minuit, 1998, p.9.


                                                                                                  18
Pour mener à bien cette étude, notre hypothèse de départ tournait autour des processus de
justification du réfugié. Nous nous sommes très vite intéressés à la crédibilité. Tout au
début de nos enquêtes, nous nous limitions à l’aspect juridique et à la place de la
« preuve » dans le dossier de demande d’asile. Puis après avoir multiplié les observations,
les entretiens, nous nous sommes peu à peu interrogés sur la pertinence de cette notion de
preuve pour justement petit à petit l’abandonner. Nous avons ensuite privilégié l’étude de
ce que nous avons appelé, tout en nous inspirant de l’expression d’Erving Goffman, « la
mise en scène de la crédibilité ». En effet, il devenait pour nous très clair que le réfugié
n’occupe pas son attente uniquement à recueillir des attestations, pièces diverses qui
compléteront son dossier, mais que pendant cette vie « en suspens » il doit aussi se justifier
d’être un "vrai" réfugié et ce dans tous les domaines du quotidien. Face aux préjugés, le
demandeur d’asile doit donc on l’aura compris, adopter une attitude de « justification
permanente ».
D’autres aspects doivent aussi attirer le sociologue, pour qui veut mener à bien une étude
exhaustive de la « mise en scène de la crédibilité » dans le droit d’asile. En effet, il serait
intéressant d’analyser la demande d’asile au regard de la notion de déviance développée
par Howard S. Becker. Pour le public un dossier envoyé à l’OFPRA ne fait a priori que
légitimer un séjour qui s’éloigne de toutes raisons politiques. Aussi il serait bon de
comprendre comment le réfugié vient à être qualifié lui-même de déviant alors que dans les
faits seule sa requête devrait éventuellement porter le label. "Contourner la loi" comme
l’évoquent les hommes politiques et les mass media serait le moyen adopté par ceux qu’on
appelle "migrants économiques" pour entrer légalement sur le territoire. De là, l’idée de
déviance peut naître dans le cadre du droit d’asile et demande à être étudié. La position du
réfugié assimilée de nombreuses fois à un quasi délinquant ne fait que nous interroger sur
la pertinence éventuelle du modèle beckerien appliqué à notre thématique. En outre, tout
comme la notion de stigmate développée par Goffman, les théories de la désignation
contribuent à approfondir notre analyse de la mise en scène de la crédibilité. Ainsi on
pourra citer Howard S. Becker pour cerner en quoi il peut éclairer notre réflexion. Il écrit :


« […] Ce statut est conféré à qui a trangressé une norme et la dépendance à l’égard de ce
statut s’avère plus décisive que la dépendance à l’égard d’autres statuts. L’identification
de l’individu comme déviant précède les autres identifications. A la question : « Quelle
sorte de personne transgresserait une norme aussi importante ? », on répond : « C’est
quelqu’un de différent de nous, qui ne peut ou ne veut pas agir comme un être moral et qui


                                                                                            19
      pourrait donc transgresser d’autres normes importantes ». L’identité déviante commande
      les autres identifications.
      Traiter une personne qui est déviante sous un rapport comme si elle l’était sous tous les
      rapports, c’est énoncer une prophétie qui contribue à sa propre réalisation. Ainsi se
      mettent en branle divers mécanismes qui concourent à modeler la personne sur l’image
      qu’en ont les autres. »18


      En ce qui nous concerne, il faut essentiellement porter notre attention sur l’idée de
      suprématie du caractère déviant. Pour Becker, le label déviant va supplanter toute autre
      désignation dont l’individu pourrait être l’objet. Aussi le réfugié finit par être perçu comme
      un délinquant, cette image occulte toute autre figure qui permettrait davantage
      d’accréditation. En effet, s’il est soupçonné de tirer profit de la procédure pour s’installer,
      dans tous les domaines de sa vie son comportement sera observé pour y déceler la moindre
      fraude. Ainsi le « labelling » dont le réfugié est victime concerne presque toute la part
      administrative, qu’il s’agisse de la simple demande d’asile au contrôle des ressources19 en
      attente de la décision, il risque constamment d’être dénoncé comme coupable. Chaque
      domaine de sa vie semble être surveillée, le public ou des tiers restant dans l’expectative de
      la moindre erreur qui décrédibiliserait sa venue et donnerait raison aux soupçons
      d’usurpation qui pèsent sur lui.
      Cependant, nous développerons dans notre étude une approche de la crédibilité du réfugié
      et des processus de justification en adoptant plutôt une démarche goffmanienne. La théorie
      du stigmate doit nous permettre de débroussailler le terrain.
      Comprendre comment se met en scène la justification au sein des interactions, voilà donc
      notre tâche future.




18
     Becker ( Howard S.), Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance.,Paris,Métailié,p.56-57.
19
     Cf. les contrôles de la DDTEFP dans le cadre des prolongements de l’allocation d’insertion.


                                                                                                    20
       Chapitre II




ELEMENTS HISTORIQUES




                       21
      A/Bref historique du droit d’asile et des réfugiés russes.


      Pour comprendre les pratiques administratives exercées actuellement sur le réfugié, il faut
      avant tout réaliser une généalogie du droit d’asile. En effet, la version moderne modifiée
      certes plusieurs fois trouve racine comme l’expose Gérard Noiriel dans la période de
      l’entre-deux-guerres. La montée des nationalismes accéléra le processus de réflexion
      autour d’une loi éventuelle en faveur des réfugiés.
      Noiriel rappelle cet aspect dans son ouvrage Réfugiés et sans-papiers, et précise qu’ :


      « A l’initiative de la Croix-Rouge, chargée du rapatriement des prisonniers de guerre, la
      SDN organise à Paris en 1921 une conférence consacrée au problème des deux millions de
      réfugiés russes que la révolution d’Octobre et la guerre ont répandus sur tous les chemins
      d’Europe et d’Asie. Très vite on prend conscience qu’étant donné le nombre inouï de ces
      exilés, comparé à ce que l’Europe avait connu jusque-là, les solutions traditionnelles sont
      totalement inadéquates et que seul un organisme international est capable de coordonner
      et de rationaliser les efforts qui s’imposent. Le Conseil de la SDN décide alors de créer un
      haut-commissariat aux réfugié russes et d’en confier la direction au docteur Fritjhof
      Nansen, un Norvégien de soixante ans, explorateur et zoologue de renommée
      internationale, commissaire de la SDN pour le rapatriement des prisonniers de guerre. »20


      Le socio historien, nous apprend ainsi que le bolchevisme a en grande partie provoqué
      l’origine du droit d’asile actuel. Le nombre important de réfugiés à cette époque a incité les
      pays occidentaux à mettre en place un accueil organisé des déplacés.
      Le souhait des pays d’accueil de connaître qui sont ces réfugiés et de les distinguer des
      « nationaux » a fortement incité à rationaliser et bureaucratiser peu à peu la prise en charge
      des réfugiés. Les prémices de ces actions semblent comme nous le racontent Gérard
      Noiriel prendre forme avec la SDN. Pour plus de précisions, nous citons un long extrait de
      son ouvrage qui nous fait part de cette évolution. Ainsi Noiriel rapporte :


      « La question que Nansen croyait résolue avec l’adoption d’un titre de circulation
      rebondit très vite du fait que les Etats d’accueil exigent désormais des pièces d’identité
      avant d’accorder un titre de séjour aux étrangers. Or, les actes d’état civil, les extraits de


20
     Noiriel, opus cité, p.101-102.


                                                                                                 22
      casier judiciaire, et autres « papiers » de plus en plus indispensables à une existence
      normale, font partie des « services » que toute nation doit à ses citoyens, mais à eux
      seulement. Toutes ces fonctions doivent être prises en charge par l’organisme
      international protégeant les réfugiés. C’est ce que les représentants des nombreuses
      associations russes présentes en Europe ne cessent de répéter à la SDN, en critiquant
      vivement les projets de rapatriement les condamnant à la mort ou à la prison.
      Ces protestations multiples expliquent qu’au milieu des années vingt, la SDN change
      d’attitude et se préoccupe à la fois du placement professionnel et d’un statut pour les
      réfugiés. A partir de ce moment, la question du droit d’asile devient véritablement un
      problème juridique international car il s’agit de définir des normes qui puissent être
      admises par le plus grand nombre de pays. Mais pour mener à bien une telle entreprise, le
      haut-commissariat, jusque-là simple organisme de bienfaisance pratiquement sans
      moyens, doit se structurer en institutionnalisant son existence, car la défense des intérêts
      des réfugiés exige de mobiliser contre les Etats-nations les armes inventées par les Etats-
      nations.»21


      La création d’un droit d’asile suppose aussi pour ces pays d’accueil de gérer ce
      qu’aujourd’hui les préfectures nomment « les mesures d’éloignement » et dont
      l’appellation commune est l’expulsion. Ces expressions révèlent très bien le point de vue
      de chaque acteur. Pour l’Etat, il s’agit de mettre à distance du territoire tout individu non
      national pour qui il n’accorde aucun droit au séjour. En revanche, parler d’ « expulsion »
      c’est rappeler outre la « violence d’état », le caractère non souhaité du retour.
      Face à ces décisions étatiques qui ont souvent tout pouvoir, d’accepter ou de refuser
      l’accès du territoire à un étranger, des associations réagissent. S’il nous paraît qu’elles sont
      que l’existence d’association de défense de droit des réfugiés est récente et serait
      concomitante à ce que beaucoup nomment « la crise de l’asile », Noiriel nous rappelle que
      l’activité militante était présente des les années 1920.


      « Il faut cependant souligner que dans l’entre-deux-guerres, la mobilisation pour la
      défense des réfugiés se renforce également. Dès le début des années vingt, soixante-dix
      associations se rassemblent dans le Comité national russe. Dans un mémorandum, elles
      affirment        solennellement   qu’il   n’existe     ni    gouvernement       « russe »     ni


21
     Ibid, p.103-104


                                                                                                   23
     gouvernement « ukrainien » dans l’URSS des bolcheviks, mais des « communistes » de la
     IIIe Internationale qui ont usurpé le pouvoir ». Ces associations, au sein desquelles se
     trouve un grand nombre de juristes, militent pour l’élaboration d’un statut international
     du réfugié, s’opposant avec véhémence à la politique de rapatriement prônée par Nansen.
     [...]La Ligue des droits de l’homme dans ses cahiers, revient fréquemment sur le problème
     du droit d’asile en protestant contre les définitions limitatives adoptées par la SDN. »22


     Déjà la défense des réfugiés s’organisaient avec la création de certaines associations et le
     soutien d’autres déjà établies en France comme la Ligue des droits de l’homme.
     Ce rappel historique permet également de nous interroger sur l’évolution réelle des
     conditions d’accueil des réfugiés en France. On remarquera que la crainte de l’expulsion
     soulève et a soulevé il y a déjà des décennies de nombreuses questions. En outre, elle a
     contribué à organiser un droit dont l’objectif sera qu’il respecte les personnes déplacées et
     qui les protègent de tout danger en cas de retour dans le pays d’origine.


     Cependant comme le dit Noiriel, « Si le droit international des réfugiés est né dans l’entre-
     deux-guerres, en pratique, la SDN n’a jamais pu imposer sa loi aux Etats membres.
     La deuxième guerre mondiale constitue un tournant dans l’histoire du droit d’asile,
     […]23 ». Comme on le sait, le conflit des années 1939-1945 a donné lieu à de nombreux
     déplacements de réfugiés. Suite à cela, peu à peu la convention de Genève est créé et
     adopté par de nombreux pays d’Europe. La France adoptera la loi en 1951. Pour en savoir
     plus sur la création d’un droit d’asile reconnu, il suffit de se reporter au chapitre
     intitulé Genèse d’une convention24 de l’ouvrage de Gérard Noiriel.




           Près de soixante dix ans plus tard, les déplacements de réfugiés "russes" comme
     ceux de n’importe quel exilé sont au coeur de la polémique. Si la dislocation du bloc a
     permis l’ouverture des frontières et a ainsi contribué à l’augmentation des flux migratoires
     venant de l’Est, elle a également contribué à exacerber les nationalismes. Les peuples d’ex-
     URSS vivaient autrefois unis, aujourd’hui la multiplication des états et la revendication de
     territoires par les minorités sur l’ancien espace soviétique contribuent à nourrir les flux

22
    Ibid, p.110 et 111.
23
   Ibid, P.117-118
24
    L’ensemble du chapitre est intéressant et très instructif. Nous ne pouvons le citer entièrement, mais nous en
recommandons fortement la lecture pour toute personne désireuse d’en savoir plus sur l’histoire du droit d’asile.


                                                                                                               24
migratoires vers l’Europe. Les conflits interethniques incitent à l’exil, fuir les persécutions
plutôt que de se laisser mourir. Si le sens commun, s’interroge souvent sur l’éventuel
caractère mafieux des problèmes fuis par les réfugiés, il faut réussir à faire la part des
choses et ne pas céder à la facilité de juger une situation du seul point de vue économique.


Pour cerner les raisons qui poussent à l’exil, il faut tout d’abord distinguer les provenances
des réfugiés. Pour l’ex-URSS, on remarque que la région d’origine des personnes est
essentiellement le Caucase ou certaines anciennes républiques soviétiques comme le
Kirghizstan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan.


Face au rôle historique des déplacés russes, il nous a semblé important d’observer la place
actuelle de cette population au sein des pays d’accueil. En effet, dans le cadre d’un projet
de thèse, il serait pertinent de réaliser une étude sur la demande d’asile russophone
aujourd’hui, et comprendre comment les réfugiés se mettent en scène pour accréditer leur
exil. Ainsi cela permettrait de cerner la nature de leur déplacement, si autrefois il suffisait
d’être opposant politique, qu’est ce qui pousse actuellement ces personnes à fuir l’ancien
espace soviétique. Est-ce la guerre, comment on peut quasi l’affirmer dans le cas des
Tchétchènes ?
En bref, il serait intéressant de réaliser une ethnographie de la demande d’asile russophone
en Lorraine.
Dans le cadre de ce mémoire de DEA, nous avons choisi de présenter le trajet d’exil d’une
femme azerbaïdjanaise d’origine arménienne.
En outre, il est nécessaire de préciser que c’est en évoluant dans le milieu du droit d’asile
en Lorraine que nous avons pensé cette question, mais aussi par simple choix
méthodologique.
En effet, pour faciliter mes observations antérieures, j’ai souvent occupé une place
d’interprète auprès du public russophone. Ayant étudié la langue russe dès le collège, j’ai
profité de cette maîtrise pour peu à peu découvrir un public dont j’ignorais beaucoup de
choses.


Aussi pour toutes ces raisons, nous souhaitons dans le cadre de la thèse bâtir notre étude
autour de cette population réfugiée.




                                                                                            25
  Chapitre III




METHODOLOGIE




                 26
    A/Les terrains d’étude.


    La partie majeure de l’étude s’est déroulée dans la commune de Belleville où une
    association désignée par la DDASS et le 115 suit environ 150 personnes réfugiées (enfants
    compris).


       Hébergement en hôtels :


       Ces dernières sont hébergées par le 115 dans trois hôtels de la ville. Selon la taille de
    la famille des chambres sont mises à disposition ; un couple ou une famille de trois se
    voient attribuer une chambre, dès qu’ils sont quatre une seconde chambre leur est donnée.
    La promiscuité est donc la règle, certains hôtels sont très bien entretenus quand d’autres
    sont délabrés. Suite à l’incendie de l’hôtel proche de l’Opéra à Paris, la polémique autour
    d’hôteliers « marchands de sommeil » s’est propagée en province. Ainsi les journalistes
    des éditions locales se sont empressés de rédiger quelques articles à ce sujet. Pour
    anecdote, après avoir contacté le 115, le directeur du dispositif avait choisi de présenter un
    hôtel de Belleville qui offre certainement le meilleur accueil du département. En effet, les
    propriétaires disposaient d’un établissement aux normes, et sont très soucieux d’apporter
    des conditions de vie et d’hygiène décentes. En outre, contrairement à d’autres
    établissements, ils essaient de connaître l’histoire des personnes et n’hésitent pas à les
    soutenir lors de coups durs. Ainsi j’ai le souvenir, qu’ils m’ont longuement parlé de
    Monsieur H. qui n’allait pas bien suite à la décision de rejet de l’OFPRA, ils étaient
    inquiets et ne comprenaient pas la nature de la décision. Ils n’ont pas hésité à faire un
    courrier de soutien à joindre au dossier de recours. De même, j’ai pu apprendre qu’ils
    avaient invité le lundi de Pâques tous les réfugiés qu’ils hébergeaient à un repas convivial
    dans le restaurant attenant à l’hôtel, où ils avaient même pris précaution de ne pas cuisiner
    de viande de porc puisque la majorité de la "clientèle" est bosniaque de confession
    musulmane. Les hôteliers de cet établissement dépassent souvent leurs rôles de
    commerçants et n’hésitent pas à échanger sur les problèmes de leurs clients en tentant
    parfois même de trouver une solution.


       Un autre hôtel, situé dans une zone industrielle de la ville, accueille un plus grand




                                                                                                27
    nombre de personnes. Les relations avec les propriétaires ont été quasi inexistantes, et
    lorsqu’il y a eu rencontre, il s’agissait de déléguer au travailleur social le départ immédiat
    de familles. Seule la secrétaire était présente sur les lieux aux heures où j’effectuais ma
    permanence, elle permettait aux "clients" de faire des copies. L’établissement disposait de
    nombreuses chambres avec douche et sanitaire inclus. Les chambres y sont parfois trop
    petites, les dernières familles arrivées à partir de février se sont vues très souvent attribuer
    une chambre pour trois personnes. Il n’était donc pas rare que des parents aient à partager
    leur chambre avec leur enfant, encore nourrisson et même adolescent. Au moins cinq
    familles ont vécu et vivent encore dans ces conditions. Ils aménagent alors comme ils
    peuvent leur chambre en installant un matelas supplémentaire à même le sol. Quand les
    familles résident en France depuis déjà plusieurs mois, la pièce devient étroite car ils
    finissent par acheter un petit frigo et accumuler des affaires. De plus, la vie en collectivité
    entraîne des nuisances sonores parfois importantes. Quelques réfugiés m’ont fait part de la
    difficulté de vivre paisiblement dans l’hôtel. Souvent les enfants étaient un argument et une
    preuve de l’insupportable. En effet, Monsieur et Madame M., en attente d’un appartement,
    m’évoquaient la gêne que provoquait le bruit pour leurs enfants qui ne pouvaient pas se
    concentrer correctement sur leurs devoirs. Selon elle, son fils scolarisé en collège en
    entendant les autres enfants de l’hôtel courir dans les couloirs préférait les rejoindre. Pour
    ceux, dont les enfants sont en bas âge, mais savent déjà marcher, le risque est de les
    retrouver dans la rue courant à chaque instant le danger d’être percuté par une voiture.
    Ainsi Monsieur G., père de deux enfants âgés de 18 mois et 3 ans, également dans l’attente
    d’un appartement, me raconta qu’un jour sa fille qui avait à l’époque 2 ans avait échappé à
    la surveillance de sa mère et avait suivi son père qui se rendait au supermarché. C’est la
    police qui a ramené la petite à l’hôtel, et Monsieur G. a été ainsi sermonné. Autant
    d’exemples qui rapportent les difficultés de vie en hôtel sur un long séjour.
       Enfin le troisième hôtel fréquenté dans le cadre de cette observation participante est le
    plus délabré de tous. Seuls 6 familles et un homme isolé y sont hébergés. Les contacts avec
    les propriétaires sont ici quasi-inexistants ou se font parfois via le téléphone et ce
    généralement pour faire quelques réclamations comme l’ajout d’un lit supplémentaire ou
    l’autorisation d’un frigo dans les chambres d’hôtels. Les conditions de vie sont plus
    difficiles dans cet établissement pour certaines familles. Les sanitaires et les douches sont à
    usage collectif, pas toujours propres. L’intimité est encore amoindrie. En outre, dans cet
    établissement on n’hésite pas à mettre 4 personnes dans la même chambre. Quand la pièce



                                                                                                 28
    est grande et qu’il y a deux lits cela pose moins de difficultés, mais cela demande tout de
    même une organisation certaine.
    Ainsi une famille de six personnes, un couple, trois adolescents et la grand-mère, est prise
    en charge dans cet hôtel, leur sont attribuées deux chambres. Le couple occupe une
    chambre où est disposé un lit double, la grand-mère et les trois adolescents en occupent
    une autre. Au début les 3 enfants, deux filles et un garçon, se partageaient un lit double et
    la grand-mère dormait sur un lit simple. Un jour de permanence, ils me sollicitaient pour
    avoir une chambre supplémentaire ou un lit supplémentaire. La femme de ménage a dégoté
    un lit pliable pour une personne dans une chambre voisine, ainsi ils sont contraints de faire
    et défaire le lit quotidiennement.
    Cet hôtel a aussi "mauvaise réputation" auprès des "clients" réfugiés à Belleville, les murs
    dont la peinture s’écaille ou qui laissent entrevoir des prises électriques mal fixés leur
    rappellent à leur situation de non-droit.
    Dans une situation qui ne permet pas de changer les choses, ils doivent faire avec et
    dormir là où on les accueillera.


    En bref, toutes ces situations sont aussi la conséquence de l’agencement des lieux, mais
    aussi de la coopération apportée par les hôteliers. Décrire en quelques mots, les conditions
    d’hébergement c’est aussi poser le contexte.


       L’association « SOLEIL» :


    Comme je l’évoquais ci-dessus, le suivi social est effectué par une association de
    Belleville. Implantée depuis plusieurs décennies dans la commune, elle n’a pas vocation
    première à s’occuper des réfugiés. Ses activités principales sont la réinsertion sociale de
    personnes en difficulté, l’accompagnement et le soutien aux femmes victimes de violences,
    l’hébergement de sans domicile fixe. L’accompagnement social de demandeurs d’asiles
    était une activité récente qui n’a débuté qu’en 2003 ou 2004. Au début Anaïs, éducatrice
    spécialisé, réservait 8 heures de son temps de travail pour le suivi de 3 familles hébergées
    en appartements ALT. Très vite débordée, elle s’est retrouvée à suivre toutes les familles
    hébergées par le 115 à Belleville. Puis l’association a fini par obtenir en novembre 2005 le
    budget nécessaire à la création d’un demi-poste réservé au suivi social des familles
    hébergées en hôtel. C’est ce poste que j’occupe encore aujourd’hui. Les missions confiées
    à la personne qui occupe ce poste sont diverses, aider les réfugiés dans leurs papiers


                                                                                              29
    administratifs, scolariser les enfants en âge de l’être, accompagner dans les démarches de
    santé, etc. Pour n’oublier personne, le suivi avait été organisé par l’association SOLEIL via
    notamment deux permanences par semaine, une sur le lieu d’hébergement des réfugiés et
    l’autre dans les locaux du CHRS. Ces permanences voient défiler tous les réfugiés qui ont
    besoin d’être aider, renseigner ou orienter en vue de leurs démarches. Cependant, par
    manque de temps et de moyens, l’association délègue certaines de ses tâches et oriente vers
    d’autres structures associatives qui seront plus à même d’aider les personnes. Notamment
    dès délivrance du dossier OFPRA, l’association dirige les demandeurs d’asiles vers le
    CASAM dont la mission principale est l’accompagnement administrativo-juridique des
    personnes.


    B/ Les méthodes privilégiées.


       Le recueil de données.


    Pour réaliser ce mémoire, j’ai essentiellement adopté la méthode de l’observation.
    Cependant, pour compléter et enrichir mes données, je me suis également référée à des
    archives de dossiers. En outre, j’ai pu extraire quelques exemples de cahier de liaison des
    travailleurs sociaux de l’association SOLEIL. J’ai réalisé un entretien assez long avec
    Madame Mouralov dont je cite quelques passages. Si la méthode de l’entretien a été
    réduite en cette année de DEA, c’est surtout par manque de temps. Cependant, j’ai pris
    soin de noter les remarques, propos de mes interlocuteurs lors de nombreux entretiens
    informels. La conversation téléphonique est souvent l’occasion d’en savoir plus.


       L’observation participante.


    Cette année d’étude a permis de prolonger ma recherche sur le droit d’asile qui avait donné
    lieu à deux mémoires en licence et en maîtrise. Tous deux traitaient de « la mise en scène
    de la crédibilité » chez le réfugié. L’évolution de ma réflexion et les circonstances de la vie
    m’ont amené à adopter une démarche d’observation participante et à privilégier l’approche
    ethnographique. En effet, au cours de l’année de maîtrise en 2004, j’avais été cooptée par
    une amie pour un poste d’intervenante sociale dans un CADA/AUDA de Meurthe-et-
    Moselle. Pendant quatre mois de travail à temps plein, j’ai découvert un univers que je ne


                                                                                                30
connaissais pas, celui de la prise en charge sociale du réfugié. En outre, je découvrais aussi
un public de réfugiés auquel j’étais peu habituée. Essentiellement des hommes célibataires
qui avaient été arrêtés dans le Nord Pas de Calais et redirigés vers les centres d’accueil
pour constituer leur demande d’asile. Nombreux parmi eux avaient pour seul objectif
d’aller en Angleterre. Originaires d’Irak, d’Iran, du Soudan ou du Tchad, pays en guerres,
où il ne fait pas bon vivre, ces hommes savaient qu’il serait difficile d’être reconnus
Réfugié. Ces hommes ne racontaient pas toujours leur véritable histoire, certains brodaient
et s’inventaient un passé, pour l’exposer à l’OFPRA, mais aussi aux travailleurs sociaux,
parfois ils finissaient par avouer leurs mensonges. Quand ils ne risquaient plus rien, ils
rétablissaient la vérité. Autant de parcours de vies tous différents nous ont amené peu à peu
à glisser de l’étude de pièces archivées à l’idée de privilégier le récit de vie. Ces hommes
célibataires soupçonnés d’être de simples immigrés, tentaient de rendre recevable leur
requête. Pour réussir à comprendre que certains avaient aménagé leur histoire passée pour
paraître plus crédible, il m’a fallu du temps, quatre mois où j’ai pu acquérir la confiance
des personnes pour qu’elle m’avoue d’elles-mêmes leurs "stratégies ". Il était devenu très
clair que si je poursuivais mon étude j’essaierai si les conditions me le permettaient d’opter
une nouvelle fois pour la méthode de l’observation participante. Or en novembre 2005,
informé par un accueillant qu’une association mosellane proposait un poste à mi-temps
pour effectuer le suivi social de familles, j’ai postulé et y travaille.
La position acquise m’a ainsi permis de m’insérer dans le milieu sans trop de difficultés.
Peu de personnes connaissaient mon réel statut d’étudiante, si j’en avais parlé à deux ou
trois réfugiés en début d’année pour solliciter un entretien, la majorité ignore encore cette
double identité. J’ai ainsi avec le temps pu découvrir de nombreux aspects de la vie
quotidienne d’un réfugié, et surtout constater les divers obstacles auxquels ce dernier est
confronté. Pour observer une telle population et la comprendre il est indispensable
d’entreprendre une enquête sur un temps long. L’observation participante est à mon sens la
plus instructive des méthodes quand il s’agit d’observer la « mise en scène de la
crédibilité » d’un public visé. La durée de l’immersion de l’apprenti-chercheur permet
d’acquérir la confiance des personnes observées et ainsi de les voir dans diverses situations
où le processus d’accréditation s’opère.


Ma présence régulière sur le terrain d’enquête a contribué à transformer peu à peu mon axe
de recherche. Ainsi après avoir privilégié l’étude d’archives j’étudie aujourd’hui davantage
les interactions sociales. Ce changement révèle également un attrait pour la méthode


                                                                                           31
    ethnographique. Il me semble que cette dernière est la plus appropriée pour ne pas risquer
    d’entrer dans une simple démarche de conception de discours politique sur le droit d’asile
    et de surtout produire des jugements de valeurs bien plus que des remarques scientifiques.
    Rares sont les sociologues "spécialistes" de la question qui s’intéressent aux aspects de vie
    quotidienne du réfugié. Aussi il semblerait qu’il s’agisse pour nous d’apporter un regard
    neuf dans le domaine.


        Des inconvénients et des avantages.


    Toute étude nous confronte à des difficultés qui nous paraissent insurmontables et que l’on
    finit toujours par dépasser. Cette année fut relativement instructive et a permis de nous
    faire une réelle place dans le milieu en étant reconnu comme travailleur social.
    Cependant, cette double vie de l’étudiant-salarié est comme on le sait, difficile à gérer et ce
    d’autant plus quand il s’agit de rédiger un mémoire. Hormis les conditions pratiques qui ne
    sont pas aisées, c’est surtout la distance nécessaire qui est difficile à maintenir. L’empathie
    est un risque, et faire un retour réflexif sur sa démarche, son attitude devient indispensable.
    On finit par ne plus se percevoir comme apprenti-sociologue, mais bien comme travailleur
    social et ainsi adopter les mêmes attitudes et les mêmes discours. On finit par reproduire
    des pratiques qui nous étaient auparavant étrangère. Aussi notre point de vue change au fil
    des jours. Par moment il faut se faire violence pour désembuer la lunette et voir de
    nouveau ce que l’on cherche à voir. Malgré cela, nous possédions certains acquis et
    expériences qui nous ont permis de ne pas nous perdre.
    Comme avantage, la maîtrise de plusieurs langues fut un véritable atout. En effet, parlant
    russe et anglais, je pouvais communiquer avec tous. En outre, comprendre la langue
    contribue à apaiser les tensions qui sont souvent générées lorsque l’incompréhension
    s’installe.
    On peut aussi évoquer que la maîtrise de la langue de l’interlocuteur contribue à créer des
    liens et à se rendre parfois "indispensable" lors de rendez-vous pour jouer le rôle
    d’interprète. Ainsi l’accès aux institutions et autre structures est légitimé par
    l’accompagnement fourni.
    Mais hormis ce fait, elle permet aussi de cerner les degrés de crédibilité, comprendre une
    langue c’est comprendre aussi quand quelque chose se trame ou lorsqu’on essaie de vous
    cacher quelque chose. L’étude du domaine du droit d’asile est ainsi facilité. C’est aussi



                                                                                                 32
pour ces raisons que nous pensons pouvoir poursuivre sur notre lancée et essayer de
produire une étude pertinente sur la question de la crédibilité chez le réfugié.




                                                                                   33
            Chapitre IV




       TRAJECTOIRE D’EXIL
Demande d’asile d’une arménienne en France.




                                          34
      A/Introduction.


      La demande d’asile est souvent un moment de la vie de la personne où le temps s’arrête.
      C’est aussi l’occasion de faire le point sur son passé. L’exil rappelle la douleur du vécu.
      Pour comprendre l’exil et la vie actuelle d’un réfugié, il est intéressant de retracer son
      parcours.
      Dans ce chapitre, nous ferons part d’une trajectoire de vie et surtout de cette rupture
      biographique que représente ici l’exil. Nous avons choisi l’histoire d’une femme que nous
      avons connue aux premiers jours de son arrivée en France. Nous avons le souvenir, d’une
      personne marquée par la « violence de l’exil » et de l’accueil qui lui a été fait. Le récit de
      sa demande d’asile rend compte aussi de ces moments de malaise et de sentiment de perte
      d’un passé, de personnes chères, et d’une vie peut-on dire. Après l’exil, il faut se
      reconstruire et apprendre à vivre dans une société nouvelle.
      Le choix de cette personne s’est également fait au regard de notre thématique de
      recherche : la crédibilité du réfugié. En effet, son histoire montre parfaitement les
      difficultés à faire preuve de sa bonne foi.
      Avant de commencer à exposer sa trajectoire de vie, il est cependant nécessaire de faire un
      bref rappel géopolitique sur l’Azerbaïdjan et l’Arménie pays dont elle est respectivement
      citoyenne et originaire. Pour plus de précisions, il faudra se rapporter à la fiche pays en
      annexe.
      Le Caucase du Sud a vu les conflits se déclenchaient avant même la fin de l’Union
      Soviétique. Pour la maîtrise de territoire de véritables guerres eurent lieu. Ainsi pour le
      contrôle du Haut-Karabakh fut l’objet de morts mais aussi de nombreux déplacements.
      Comme le rapporte le HCR25, les combats dans le Nagorny-Karabakh ont déraciné près de
      300 000 Arméniens et 350 000 Azerbaïdjanais.
      Aujourd’hui, parmi ceux qui fuient l’un des deux pays, nombreux sont des couples dit
      mixtes où l’un des deux membres est arménien et l’autre azéri. Ce métissage n’est pas
      accepté en Azerbaïdjan, ni en Arménie ; plus de 15 ans après le conflit, les rancoeurs
      persistent et incitent à l’exil.




25
     HCR, opus cité, p.192


                                                                                                 35
     B/La demande d’asile de Madame Mouralov.


             Exils et l’arrivée en France.


        « Un petit matin d’automne 2003. Une camionnette venue de l’Est s’arrête sur une aire :
        d’autoroute proche de Metz. En descendent une femme et un gamin de 13 ans. Ils arrivent
        de Russie. Ils ont versé 4.000 dollars au chauffeur.
        Celui-ci redémarre brusquement, emportant leurs maigres bagages et tous leurs papiers.
        Désemparée, épuisée par un long voyage de plusieurs jours, ne parlant pas un mot de
        français, Mme Mouralov s’adresse à la station-service et, par gestes, demande l’aide de
        la police.
        La police arrive et lui demande ses papiers : elle n’a plus de papiers. On l’emmène au
        poste, on l’interroge, elle et son fils. Elle est présentée au parquet et accusée de
        franchissement illégal de la frontière. Un fonctionnaire de la préfecture lui signifie sans
        tarder un arrêté de reconduite à la frontière. Le tout par le truchement d’un interprète
        parlant russe.
        Mme B. dit qu’elle est arménienne, qu’elle arrive de Russie, que son mari est en prison en
        Azerbaïdjan, que son fils aîné y a été tué et qu’elle vient se réfugier en France. »26.


     De ce récit, nous pouvons retenir au moins deux thèmes du champ de l’exil apparaissent :
     le voyage et le passage de la frontière. Aucune demande d’asile ne peut faire abstraction du
     voyage. Le recours aux passeurs n’est pas systématique. Madame Mouralov, elle, a payé
     un tiers pour être amenée avec son fils en France. Il aurait été difficile de venir sans une
     aide extérieure. Le passeur ou le « chauffeur » qui fait transiter les personnes d’un pays à
     un autre devient une figure incontournable dans la trajectoire de l’exilé.
     Smaïn Laacher, sociologue, dans son ouvrage Après Sangatte, fait part des conditions
     d’exil d’irakiens et d’afghans. Ainsi il écrit :
     « Les sommes en jeu sont considérables, rapportées aux conditions de voyage : long,
     aléatoire et très difficile ; souvent dans les pires conditions. On peut se rendre compte du
     sacrifice consenti en mentionnant le mode d’évaluation utilisé par certaines personnes




26
  Les extraits présentés dans ce chapitre font partie du récit écrit de Yves, accueillant, suite à ma demande qu’il
me raconte l’histoire de Madame Mouralov. Il a suivi de très près Makha et lui a rédigé de nombreux courriers
pour répondre à la procédure.


                                                                                                                 36
      pour donner le prix (au sens économique et symbolique) de leur voyage et la perte
      irrémédiable que celui-ci a entraîné : « Ce voyage m’a coûté une maison. », […]. »27


      Madame Mouralov n’a pas vendu sa maison pour fuir. Le réseau familial l’a aidé et a
      organisé pour elle le voyage. Aussi elle relate dans son récit :


          « Ma belle-sœur a dit à son fils : "réfléchis au moyen d’aider ces gens à aller en Europe
         par le biais de connaissances".
         Nous avions entendu qu’en Europe on protégeait les droits de l’homme.
         Le 11 octobre, mon fils Grigor et moi sommes partis de Tviersk 28 , cachés dans un
         camion. »
      L’exil s’organise aussi paradoxalement dans la précipitation la plus complète puisqu’il faut
      fuir le danger.


          Sans papiers et sans visa Madame Mouralov est donc entrée sur le territoire français
      sans aucune autorisation. Elle est donc considérée être en situation irrégulière. Cette
      irrégularité lui est dès lors attribuée puisqu’elle n’a pu fournir de preuve que sa venue eut
      été antérieurement acceptée par le pays d’accueil. En outre, elle ne possède aucun
      document attestant de son identité, le public ne peut que douter de sa position. Ainsi si on
      s’intéresse de près à la notification écrite de l’arrêté de reconduite à la frontière pris à son
      égard, on ne peut que percevoir que Madame Mouralov se devait d’apporter tous les
      éléments pour s’accréditer. En effet, il semblerait que les événements et les propos
      présentés ne satisfaisaient pas le public et de fait ne permettait pas de prendre en compte sa
      demande et de reconnaître sa bonne foi. Aussi malgré sa longueur nous avons souhaité
      citer un extrait de la notification qui reflète l’accueil potentiellement réservé au réfugié à
      son arrivée sur le territoire d’un pays refuge.


         « […]
         CONSIDERANT que la circonstance que cette étrangère ait exprimé le souhait de
         demander l’asile à la fin de son audition de police ne s’oppose pas à la prise effective
         d’une mesure d’éloignement ; qu’en effet, aux termes des dispositions de l’article 10 de la



27
     Laacher (Smaïn), Après Sangatte. Nouvelles immigrations. Nouveaux enjeux, La Dispute, 2002, p.46.

28
     en Russie.


                                                                                                         37
   loi 52-893 du 25 juillet 1952 modifiée, l’admission en France d’un demandeur d’asile
   peut être refusée lorsque la demande d’asile repose sur une fraude délibérée ou
   constitue un recours abusif aux procédures d’asile ou n’est présentée qu’en vue de
   faire échec à une mesure d’éloignement prononcée ou imminente ; qu’il ressort des
   explications apportées par Madame Mouralov Makha qu’elle n’a pas manifesté sa
   volonté de demander l’asile lors de son entrée irrégulière en France, ni dès après le
   franchissement de la frontière française, ni dans les villes traversées pendant son voyage
   à destination de Metz ; qu’elle n’a fait valoir aucun motif sérieux qui l’aurait empêchée
   d’exprimer une demande d’asile depuis son entrée en France ; que, par ailleurs, elle
   n’a fait état dans son audition de police du 17/10/2003 d’aucune crainte de
   persécutions en cas de retour dans son pays ou de toute autre circonstance pouvant être
   regardée comme étant au nombre de celles qui sont de nature à faire reconnaître au
   demandeur, le cas échéant, le statut de réfugié ; que, au contraire, elle a précisé avoir
   été présentée en Russie à un monsieur routier de profession qui lui aurait proposé de la
   conduire en France où il lui serait facile de s’intégrer ; qu’elle a ajouté aussi que son
   mari est resté en Azerbaïdjan et qu’il n’a pas voulu venir avec elle et son fils de 14 ans ;
   que si dans son pays elle allègue de problèmes entre les Azerbaïdjanais et les Arméniens,
   elle ne soutient ni n’allègue que d’éventuels affrontements entre ces deux communautés
   seraient tolérés ou encouragés par les autorités arméniennes ; que, enfin, cette étrangère
   n’a pas non plus alléguée avoir été personnellement inquiétée par ces mêmes autorités ;
   que, dès lors, la demande d’asile du 17/10/2003 de Madame Mouralov Makha doit être
   considérée comme ayant manifestement pour unique objet de faire échec dans un but
   dilatoire à une mesure d’éloignement imminente à laquelle elle s’expose après son
   interpellation en situation irrégulière,[…] »


A lire cet extrait, il semblerait que Madame Mouralov n’a pas su s’accréditer auprès du
public. Elle est ici ouvertement considérée comme déviante. En effet, elle utiliserait la loi à
son profit dans le seul objectif de séjourner en France. Si on en croit ce compte-rendu
Madame Mouralov n’a rien d’une réfugiée, elle ne constituerait qu’une simple migrante
qui chercherait l’Eldorado en Europe. Ainsi les termes employés comme « cette
étrangère », « s’intégrer », etc., dénotent une perception différente de la demande d’asile de
Madame. En fait, pour le public il ne s’agit point d’une demande d’asile, mais davantage
d’un séjour irrégulier. S’il ne s’agit pas pour le sociologue de faire une simple étude de la
rhétorique, on ne peut cependant éviter ici de remarquer que tout le paragraphe ne fait que
réfuter les propos de la personne. Pour reprendre le terme d’un accueillant pour qualifier
cette période vécue par Madame Mouralov, l’objectif est de « refouler ». Il est dès lors


                                                                                                  38
nécessaire d’argumenter pour permettre « l’éloignement ». Aussi un des moyens les plus
pertinents semble être de décrédibiliser le réfugié en qualifiant ses actes, ses propos de
« fraude ». Il s’agit bien d’une tentative de « criminalisation » du migrant.
En outre, ce qui est ici marquant c’est bien le décalage entre le récit de l’accueillant, certes
militant, mais qui a pris le temps de recueillir l’histoire de Madame Mouralov et l’extrait
de la notification. En effet, il est fait état dans ce dernier que son mari n’a pas souhaité
venir avec elle en France, or Yves nous dit que son époux était en prison. Aussi pourquoi
tant de différences dans le discours ? Serait-ce la conséquence d’un simple quiproquo ?
Seraient-ce de grossières erreurs de traductions ? L’incompréhension entre le public et le
réfugié ne contribue-t-elle pas aussi à créer une situation de « discrédit » ?
Cependant, il est à noter que cette notification de l’arrêté de reconduite à la frontière fut
l’objet d’une ordonnance de rejet émise par le Tribunal de Grande Instance. Cette dernière
nous fait de nouveau nous interroger quand aux circonstances d’écriture de la notification.
   Pour motif de rejet, il est écrit que « […] Madame Mouralov fait valoir que la
   notification de l’arrêté de reconduite à la frontière ne lui a pas été traduite
   intégralement.
   Qu’il est acquis compte tenu des explications recueillies à l’audience que seules les
   premières lignes de l’arrêté ont été traduites, la notification des droits ne l’ayant pas
   été ;
   Attendu que cette absence de traduction, qui équivaut à une absence de notification,
   constitue une violation fondamentale des droits de la personne et entraîne la nullité de la
   notification de l’arrêté de reconduite à la frontière critiqué ; […] »


Ainsi ne peut-on évoquer l’idée d’une fraude provoquée par un tiers (l’interprète) ?
Finalement, la position d’usurpateur est à relativiser.


Ainsi comme l’évoque Yves :


   «Le juge ordonne sa mise en liberté afin qu’elle puisse déposer une demande d’asile.
   Malgré la présence d’un avocat commis d’office, l’arrêté de reconduite à la frontière
   n’est pas contesté, mais simplement suspendu. La préfecture applique la procédure dite
   d’urgence. »




                                                                                                 39
Il semblerait donc à la lecture du récit de l’accueillant que le bénéfice du doute ne soit pas
totalement accordé à Mme Mouralov. L’administration reconnaît ses torts, mais ne revient
pas pour autant sur sa décision.




        Le temps d’une demande : attentes précaires.


   « Mme B. ne reçoit pas d’autorisation provisoire de séjour, donc aucun revenu possible
   (l’allocation d’insertion versée habituellement aux demandeurs d’asile). Elle est confiée
   avec son fils à un centre d’hébergement, qui les loge dans une unique chambre d’hôtel,
   où ils partageront le même lit, pendant des mois. Pour toute ressource : 4 € par jour,
   pour chacun. Elle « cuisine » sur un petit réchaud, dans la chambre. La vie précaire. »


Cet extrait nous informe d’une absence de reconnaissance du séjour de Madame Mouralov.
Si bien sûr elle est enregistrée dans les fichiers de la Préfecture, elle ne peut présenter à
personne, pas même à la Police Municipale ou autre un document quelconque attestant de
son statut. Ne devient-elle pas une simple étrangère anonyme ? Avoir ou non un document
est important, mais agit aussi sur l’état psychologique du réfugié. En effet, la présence ne
serait-ce que d’une simple « feuille blanche » faisant office de convocation auprès des
services préfectoraux rassure la personne qui la possède. Ainsi elle évite au réfugié de
s’inquiéter à la simple vue de policiers d’être arrêté. En l’absence de documents certains se
retiendront de sortir à l’extérieur et minimiseront les déplacements où la rencontre fortuite
avec des forces de l’ordre pourrait leur nuire. Ainsi certains éviteront même de prendre le
train où ils sont susceptibles de rencontrer les douanes qui de visu cible leur public et
procède à la vérification de l’identité et de la nationalité, ainsi que de la légalité du séjour
en France.


En tout cas, Madame Mouralov a très mal vécu cette absence de document et au cours de
notre entretien me rappelle :


   « […] Cyril m’a informée que le 29 décembre je devais aller à l’OFPRA. Tu te rends
   compte, je n’ai pas reçu de lettre pour me dire que je devais aller à l’OFPRA. Je n’avais




                                                                                               40
        aucun papier, je n’avais rien. On ne m’a pas donné de papier jaune, on ne m’a pas donné
        de papier vert, on ne m’a pas donné de papier blanc29. »
        - Parce qu’ils ont mené une procédure d’urgence...
        Oui une procédure d’urgence, je suis allée à la Préfecture, j’ai dis que je devais aller à
        l’OFPRA, pouvez-vous me donner une feuille avec ma photo où il serait écrit que je dois
        aller à l’OFPRA. Les policiers me demanderont à la gare, ou dans le train, de leur
        montrer mes papiers, pour qu’il ne m’arrête pas sur le trajet. Pour deux jours seulement
        ils m’ont donné un papier, pour deux jours ! […] »


     De toute sa présence sur le territoire et ce depuis une année et demie, elle n’a eu de
     document que pour se rendre à l’OFPRA. Aujourd’hui elle a fini par accepter cette
     situation, même si l’obsession de l’expulsion est constamment présente.


        En effet, elle m’évoquait avoir parlé de sa peur quotidienne, de voir venir la police les
        chercher, à un agent de la préfecture. En outre, au cours de notre entretien, elle me
        rapporta l’exemple d’une nuit où elle fut réveillée par la venue de la police qui frappait à
        la porte de ses voisins. Pendant un moment, croyant qu’elle était l’objet de leur visite,
        avec son fils, ils se firent les plus discrets possibles. Ils cessèrent de bouger, évitèrent de
        faire du bruit. Puis finalement, elle entendit parler d’Allemagne, elle fut quelque peu
        rassurée il s’agissait de ses voisins qui devaient être emmenés en Allemagne dans le cadre
        de la procédure de Dublin.


     Cette absence de documents est d’autant plus mal vécue qu’elle rappelle à chacun le risque
     constant d’expulsion qui pèse sur sa personne, mais aussi rappelle le pouvoir et l’autorité
     des forces de l’ordre. Souvent, qu’il s’agisse de Madame Mouralov ou d’autres réfugiés, le
     sentiment de criminalité est très fort. Le fait de ne pas être reconnu à travers la valeur
     symbolique du document, parfois simple feuille blanche de format A4, interrogent les
     personnes sur leur statut, leur reconnaissance sociale et la perception dont ils sont l’objet. Il
     n’est pas rare d’entendre certains évoquer le fait qu’ils n’ont rien fait de mal et qu’ils ne
     sont ni criminels, ni terroristes, ni voleurs, etc., autant d’actes répréhensibles par la loi,
     mais qu’ils sont de simples personnes qui demandent l’asile à la France.
     En outre, ce sentiment ne peut être que plus fort, étant donné l’évolution de la part de
     sécurisation des documents d’états-civils et de n’importe quelle pièce d’identité. (Cf.

29
  Il s’agit du nom courant adopté entre demandeurs d’asiles d’ex urss. Le « zilioniy » étant le papier vert soit
l’APS, « jioltiy » étant le papier jaune, le récépissé et « bieliy » représente une convocation Dublin ou autre
convocation.


                                                                                                                   41
         PIAZZA et l’idée de suspicion de faux, cf. l’évolution des nouvelles technologies avec un
         scanner il est très facile de faire un faux…)


         « La vie précaire » dont traite Yves, Madame Mouralov en a parlé longuement sans même
         que j’ai eu à le lui demander au cours de notre entretien. Suite à la discussion concernant la
         notification de l’arrêté de reconduite à la frontière, j’évoquais le fait qu’elle a très bien pu
         être considérée comme une simple migrante économique. Et là en évoquant les premiers
         temps vécus en France, elle me fit part de ses conditions de vie en Azerbaïdjan où son mari
         occupait un poste important dans son village.


            « Toute sa vie mon mari a travaillé, nous avions un très grand potager, combien
            d’animaux domestiques, des vaches. Nous vivions bien, nous n’avions pas de problème.
     -       Il travaillait dans quoi ?
            Nous étions dans un village, il travaillait, comment dire, comme chef comptable. Nous
            n’avions pas de problème, nous vivions ainsi. J’ai laissé une de ses maisons, de deux
            étages…J’ai tout abandonné, et je suis venue ici. Et maintenant je vis dans un tel endroit,
            où faire un mouvement est impossible. (Elle se met à pleurer). Toutes les nuits, pour aller
            aux toilettes je suis obligée d’enjamber Alexandre. […]Il n’y a pas de place pour faire un
            pas. Et j’ai laissé de ces chambres, une de ces maisons, je peux pas te dire…tout ça je l’ai
            laissé. (La gorge serrée) Et ils pensent qu’on ne connaît rien, que nous sommes venus de
            la rue jusqu’ici. Nous vivions normalement, nous n’avions pas de problèmes. Après tout
            cela, je suis arrivée ici…le premier jour quand j’ai ouvert cette porte de l’hôtel S. et que
            j’ai vu cette saleté. Je ne savais pas comment… […] »


         Ici Madame Mouralov insiste bien sur le fait qu’elle n’était point dans la nécessité
         lorsqu’elle vivait en Azerbaïdjan. Aussi elle n’est pas venue en France pour l’argent, mais
         bien pour ses problèmes. D’ailleurs, elle évoque également au cours de son entretien le fait
         que tant qu’ils30 n’ont pas de problèmes, qu’ils n’ont pas perdu quelqu’un de cher, ils ne
         peuvent pas la comprendre et de ce fait accepter son exil. La demande d’asile c’est aussi
         apprendre à vivre avec la précarité pour ceux qui ne l’ont pas connue. C’est découvrir une
         face cachée de la société, c’est faire appel aux services sociaux, s’adresser à des
         associations caritatives ou autres, etc. En bref, être demandeur d’asile, c’est rompre avec le
         rythme de vie avant l’exil et gérer la situation actuelle au mieux. C’est entrer dans la
         « carrière » du défavorisé, développer d’éventuelles compétences, puis mobiliser diverses
30
     Européens, fonctionnaires, agents de préfecture ???


                                                                                                           42
      ressources pour améliorer ses conditions de vie. Quelles sont les stratégies adoptées?
      L’absence de reconnaissance sociale contribue-t-elle à maintenir la situation de précarité ?


      Aussi avec les exigences possibles du "nouveau défavorisé" très souvent mal perçues par
      les services sociaux et d’autres qui ne comprennent pas pourquoi les réfugiés se plaignent,
      la crédibilité, pour parler familièrement, en prend un coup. En effet, a priori l’accueil est
      assuré, certes a minima, mais ils restent nourris, logés, etc. Dès lors que des conditions de
      vie décentes sont aménagées, il paraîtra aberrant pour certains de recevoir une plainte, ou
      une demande très précise et très souvent considérée comme un luxe. Aussi de suite, les
      requêtes concernant des besoins matériels superflus ou « vouloir tout avoir de suite »
      peuvent évoquer la figure31 du migrant économique, si tant est que celle-ci soit déterminée.


         « Mme Mouralov est considérée comme une délinquante […] personne ne tente vraiment
         de comprendre pourquoi elle arrive en France, quelles persécutions elle a subies, quels
         dangers elle a courus. Et pourquoi elle a dû quitter une Russie qui lui refusait le droit de
         vivre en réfugiée […] l’impératif est de la refouler au-delà de cette frontière qu’elle a
         franchie illégalement.
         Mais vers quelle autre frontière ? »


      De par son histoire, que nous développerons plus loin, Madame Mouralov ne peut plus
      vivre sans crainte en Azerbaïdjan, pays dont elle est citoyenne (grajdnastvo32), et ne peut
      retourner en Arménie, à laquelle elle appartient de par sa nationalité (natsionalnost) et de
      fait son ethnie. Cette quasi-apatride, est la conséquence de la dislocation du bloc
      soviétique. Pendant toute la période où l’URSS existait, les migrations au sein de son
      espace étaient totalement légales et très aisées, aussi en Azerbaïdjan de nombreux
      arméniens y vivent toujours. Seulement, suite à la Perestroïka et à la chute du mur de
      Berlin, les nationalismes se sont petit à petit exacerbés et les conflits ont débutés de plus
      belle. Entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan l’enjeu du Haut-Karabagh fut l’objet de guerre.
      Suite à cela de nombreuses personnes ont été victimes du système de la « natsionalnost » et
      ce, dans toute l’ex-URSS, ainsi les personnes d’origine russe au Kirghizstan, etc.




31
     Existe-t-il une figure du migrant économique ?
32
     Citoyenneté et nationalité


                                                                                                        43
Aussi on ne peut que s’interroger aujourd’hui quant à la prise en compte des persécutions ?
Si bien évidemment l’OFPRA examine les dossiers de chaque réfugié qui prétend à une
reconnaissance, le premier accueil du réfugié, dès lors qu’il entre sur le territoire est de
savoir s’il est entré légalement ou illégalement. Au nom de la politique sécuritaire du pays
et de l’Europe, les premières vérifications sont de cet ordre. Dès lors qu’une personne se
rend à la Préfecture et exprime le souhait de demander l’asile en France, la prise
d’empreintes est inévitable.


  Madame Mouralov qui relatait une conversation avec une dame à laquelle elle avait
  répondu : « Comment ça vous me montrez un chemin ? On m’a pris mes empreintes, où je
  peux aller ? Même hier on m’a pris des empreintes. (En pleurs) On m’a photographiée
  comme…un criminel !…comme ça, comme ci…etc.
  -Ils vous ont photographiée?
  Ils m’ont photographiée, ont pris mes empreintes. Ils ont pris les empreintes d’Alexandre.
  Et ils ont interrogé Alexandre. Ils n’ont pas le droit d’interroger un enfant. Les policiers
  ont interrogé Alexandre, et m’ont interrogé…tu te rends compte ? Et cette femme qui me
  disait d’aller en Allemagne... »


Ce moment de la procédure est souvent mal vécu par les personnes. Passage obligatoire il
révèle l’importance qu’ont prise l’anthropométrie et la biométrie dans la surveillance. Cela
implique un autre rapport au monde, où certes la suspicion est présente, mais aussi
l’obsession d’avoir face à soi un danger…


  « Le tribunal administratif décide de suspendre la disposition enjoignant à Mme M.. de
  « repartir » en Arménie, jusqu’à ce que l’OFPRA se soit prononcé.[…]Pour pouvoir
  obtenir le statut de réfugiée, Mme M.. demande à être entendue par un officier de
  protection de l’OFPRA. Sur les conseils de l’association qui l’accompagne, elle a pu
  recevoir le témoignage écrit de sa belle-sœur et obtenu par elle un acte de naissance de
  son fils. Elle pense ainsi pouvoir apporter des éléments de justification de sa demande.
  Mais, là encore, les conditions sont bien particulières.
  Contrairement aux procédures habituelles, elle ne reçoit pas de convocation officielle à
  l’OFPRA. Elle obtient un rendez-vous par téléphone, grâce au CASAM. Elle envoie son
  récit par la poste, mais n’a pas d’accusé de réception.
  Pour qu’elle puisse se rendre à Paris par le train, comme elle n’a aucun papier, il lui faut
  un sauf-conduit délivré par la préfecture : ce n’est qu’après plusieurs appels
  téléphoniques qu’elle l’obtiendra.


                                                                                                 44
   Lorsqu’elle arrive à l’OFPRA, accompagnée de son fils, elle n’est pas attendue : le
   rendez-vous a été « oublié ». On consent tout-de-même à la recevoir.
   Son fils, unique témoin de la mort violente de son frère aîné, n’est pas admis à l’entretien.
   Cet entretien a lieu en russe, alors que Mme M.. a bien précisé qu’elle est de nationalité
   azerbaïdjanaise, d’origine arménienne. Un entretien en azéri ou en arménien aurait
   sûrement permis de mieux s’assurer de ses origines et de son vécu.
   Cet entretien lui semble cordial. Elle en revient pleine d’espoir. »


Comme il a été évoqué ci-dessus, madame Mouralov devait répondre aux critères d’une
procédure d’urgence. Si l’on se fie au témoignage de l’accueillant l’examen de son dossier
se serait fait de manière chaotique. Comme si rien n’était officiel, aucune convocation ne
lui est adressée par voie postale. A lire la description, certes militante, faite par Firmin, on
s’interroge sur l’idée de persécution et d’un possible harcèlement moral. En effet, on ne
peut que supposer que le début de procédure est le moment idéal pour le public de
dissuader le réfugié à poursuivre son séjour en France. En ne lui reconnaissant que peu de
droits, et donc la nécessité pour l’acteur de faire appel à un médiateur impliquent une
identité peu affirmée.


        Le dossier OFPRA et les preuves.


Pour revenir à notre thématique de recherche, de la crédibilité à la preuve, on distingue
dans le texte cité, de nombreux éléments qui s’y référent.
En effet, l’accueillant présente ce qu’il nomme des « éléments de justification ». Ainsi
Madame Mouralov apporte pour argumenter son exil à l’OFPRA : son récit, mais
également le témoignage de sa belle-sœur et l’acte de naissance de son fils. Aussi à l’aide
de ses éléments, Yves compose un dossier de demande d’asile à envoyer à l’OFPRA où
Makha défend sa cause. Son récit livre les raisons principales de son départ de
l’Azerbaïdjan.
En effet, si on s’attarde à lire son histoire de vie, on y rencontre un élément incontournable,
qu’elle nous résume en quatre phrases. Ainsi elle évoque :


   « Mon mari est de nationalité azerbaïdjanaise. Pendant la période communiste, la
   question « qui es-tu ? » avait peu de sens. Je l’aimais et cela n’avait rien à voir avec le




                                                                                                   45
         fait que j’étais arménienne de confession chrétienne. Je me suis mariée avec un
         azerbaïdjanais de confession musulmane. »33


      Son impossibilité de demeurer en Azerbaïdjan est la conséquence directe d’un mariage
      mixte. Le nationalisme régnant dans ce pays, l’appartenance à l’ethnie arménienne pose
      problème. En outre, la différence de religion est difficile dans un tel contexte. Evoquer la
      « période soviétique » n’a rien d’anodin. Le régime ne se revendiquait d’aucune croyance
      religieuse, il était simplement athée. En outre, tout le monde pouvait migrer, vivre et
      s’installer au sein de l’espace soviétique. Mais dès la chute du bloc chaque peuple s’est
      replié sur lui-même, l’objectif étant d’affirmer enfin une identité au monde. Le
      nationalisme a provoqué l’exclusion et la persécution de catégories de population. L’exil
      est devenu leur seule issue pour vivre en paix.
      L’hospitalité européenne s’est désormais bureaucratisée, il faut remplir des conditions
      minimales pour être accueilli, ou du moins franchir des obstacles administratifs. La
      surveillance prédominante dans le suivi du parcours du demandeur d’asile ne fait que se
      développer.
      Le soupçon implique une observation rigoureuse des procédés de crédibilisation. En outre,
      n’est-on pas en mesure de s’interroger quand à l’importance que le public accorde ou non à
      des éléments extérieurs en appui d’une demande ? Quelle est la valeur réelle d’un
      témoignage ? Un document d’état-civil peut-il être falsifié et utilisé à dessein ? Le doute
      qui règne sur l’authenticité des papiers d’identité est-il fondé ? Ne peut-on dès lors tout
      révoquer ?


      Ainsi Makha, ne saura convaincre l’Office avec pour seule élément un acte de naissance.
      Firmin évoque les conséquences comme suit :


         « La décision de l’OFPRA, qui lui parvient un mois après, est négative. Elle attribue à
         ses propos un caractère « évasif » et « peu crédible ». Elle indique que ses origines
         ethniques ne peuvent être établies. L’unique pièce d’état-civil présentée par Mme M., le
         certificat de naissance de son fils, qui mentionne sa propre nationalité arménienne, est
         déclaré être « un faux grossier », en particulier du fait qu’établi à Kirovabad il a été
         posté depuis Bakou. L’enveloppe de cet envoi, effectué par la belle-sœur de Mme M.,
         porte effectivement le cachet de cette ville, mais seulement l’enveloppe. Le traducteur de


33
     Récit de vie OFPRA.


                                                                                                      46
   ce document, qui connaît parfaitement l’ex-URSS, estime lui qu’il s’agit d’une pièce
   d’état-civil tout-à-fait banale, dont on ne voit pas comment elle aurait pu être falsifiée. »


L’exemple de Madame Mouralov n’est pas singulier. Nombreux sont ceux qui présentent
comme preuve de leur appartenance ethnique un acte de naissance où figure la nationalité
des deux parents. Pour les réfugiés d’ex-URSS, il s’agit du document d’état-civil le plus
répandu. Quiconque arrive en France sans documents ou preuves, peut néanmoins être en
possession d’un acte de naissance. Il semblerait que ce soit un document incontournable
dans ces pays. Il permet de déterminer la « natsionalnost » d’une personne. Pourtant le
« public », i-e l’OFPRA remet en cause l’authenticité des documents. En effet, il lui est
rétorqué dans la notification de rejet :


   « Toutefois, les déclarations orales de l’intéressée, sont évasives et sommaires quant aux
   persécutions alléguées. Dépourvues de tout élément probant ou à défaut convaincant,
   elles ne permettent pas de considérer comme établies sa provenance, ses origines
   ethniques ainsi que sa nationalité. Le certificat de naissance de son fils, dans lequel il
   est fait référence à ses origines, présente le caractère d’un faux grossier. Dès lors, les
   faits allégués ne peuvent être tenus pour établis. […] »


Ce paragraphe nous interroge sur d’éventuels indicateurs d’authenticité d’un document.
Comment reconnaît-on un véritable document émis par une administration, d’un document
produit par un tiers à la méthode artisanale ? Si l’OFPRA n’attribue pas de caractère
officiel à de nombreux documents, ces derniers sont-ils l’objet de vérification ?


Ainsi Madame Mouralov, une fois en France, sur conseil de tiers avait joint sa belle-sœur
par téléphone pour lui demander de lui faire parvenir l’acte de naissance d’Alexandre.
Makha s’exprime au sujet du rejet de ces documents comme pièces accréditant son
discours. Ainsi elle évoque :


   « Au recours, tout ce qui les a intéressés c’était ma lettre…ils ne croyaient pas que je
   l’avais reçue de Bakou. Ils ne m’ont rien demandé, pas un mot, concernant la lettre. Si
   cette chose les a intéressée, pourquoi ils ne m’ont pas interrogée à ce sujet ? […] S’ils
   doutaient de cela, ils devaient interroger sur tout ce qu’ils ne croyaient pas et dire cela
   « on n’y croit pas », « on n’y croit pas », « on n’y croit pas »,…demandes n’est ce pas ?




                                                                                                   47
            Je leur ai dit si cela vous intéresse beaucoup, prenez l’enveloppe, la véritable enveloppe,
            et allez chez ce…comment dire ?
     -       Expert ?
            Expert oui…et regardez faire un expert…
     -       Expertise…
            Oui une expertise. Regardez je l’ai reçu ou non, c’est vrai que je l’ai reçu ! Je peux aller
            à la Poste, et retrouver la date exacte…il y a la « quittanzia »
     -       Recommandé ?
            Oui. Et dire que…Mais de toute façon ils ne me croient pas. Ils ne me croient pas et c’est
            tout. Il leur faut une raison. Ils ont pris ce motif, il n’y avait pas d’autre raison. En
            général il n’y avait pas d’autre motif, seulement celui-là. Une raison pour donner le
            « négatif ». »34


         Cet extrait d’entretien nous interroge quand à la place des documents dans le discours de la
         demande d’asile. Si une pièce permet d’attester et de corréler à un élément de
         l’argumentation. Une pièce suspecte peut de suite entraîner des rejets. L’authenticité des
         documents devient un moyen de récuser la demande.
         Face à une telle décision, seul l’appel est possible. Dans le cadre du droit d’asile, il s’agit
         d’enclencher une procédure de recours dans les délais impartis.


          Devant la CRR.


            « Mme Mouralov introduit un recours devant la Commission des recours des réfugiés.
            Elle reprend, de façon détaillée, la description de sa situation vécue en Azerbaïdjan. Elle
            redit que son mari est en prison et demande que les autorités consulaires d’Azerbaïdjan
            en France soient interrogées à ce sujet.
            Elle souligne surtout combien est absurde l’imputation de « faux grossier » faite à l’acte
            de naissance de son fils. Ce certificat, établi en 1989, mentionne que la mère de l’enfant
            est de nationalité (au sens soviétique) arménienne. Or, c’est précisément cette origine
            ethnique que Mme B. essayait de cacher aux autorités azerbaïdjanaises. Si elle avait
            voulu utiliser un faux, elle aurait évidemment fait modifier cette mention.
            Elle invoque une jurisprudence de la CRR favorable aux personnes qui, comme elle,
            « n’ont jamais résidé en Arménie et n’ont d’autre lien avec ce pays que leur origine
            nationale telle qu’elle est mentionnée sur leur passeport soviétique » (décision du
            5.4.2002, 384015, Mme OSIPIAN).

34
     Attention la traduction est parfois difficile.


                                                                                                           48
   Mme Mouralov a recours à un avocat parisien d’origine arménienne pour soutenir son
   dossier devant la CRR. Cet avocat s’engage à ne pas lui demander d’honoraires en cas
   d’échec.
   L’audition devant la CRR a lieu en février 2005. Mme M. et son fils sont présents.
   Scolarisé en France depuis plus d’un an, son fils maîtrise maintenant bien le français. Il
   ne sera pas interrogé. Il est pourtant le seul témoin direct du meurtre de son frère aîné.
   L’avocat paraît convaincant. Mme B. revient, à nouveau, pleine d’espoir. »


Le conseil d’un juriste est importante et permet de faire pencher la balance de son côté.
Cependant, face aux coûts importants des honoraires, beaucoup se présentent sans avocat.
Amnesty international qui a publié un rapport sur la présence des avocats auprès des
réfugiés en CRR montre qu’un réfugié a plus de chance d’obtenir une reconnaissance de
statut avec la présence d’un avocat que s’il assure sa défense seul. Aussi beaucoup
épargnent sur leur allocation d’insertion pour tenter comme ils peuvent pour payer un
conseil. Madame Mouralov conseillée par des amis, des travailleurs sociaux, a finalement
choisi de prendre un avocat d’origine arménienne, qui selon elle connaît bien mieux le
problème des arméniens et peut faire jouer la solidarité de communauté.
En effet, en s’engageant à la défendre gratuitement en cas de défaite, il fait marcher
d’autres valeurs comme l’honneur et le devoir envers un « compatriote » bien qu’il soit
arménien de la deuxième voire troisième génération.


 Reconnue Réfugiée ?


« La décision tombe un mois après : elle est encore négative. Le recours ne peut être reçu, « les
faits allégués » ne peuvent être établis, les documents présentés (acte de naissance du fils,
témoignages
« ne présentent pas de garanties suffisantes d’authenticité ». La décision ne précise pas quelles
pourraient être ces garanties. »


Finalement, ne vaut-il pas mieux ne produire aucun document et ne pas risquer d’être
discrédité par la valeur de la pièce ajoutée. Madame Mouralov aura le soutien d’un avocat
certes, mais l’acte d’état civil soupçonné d’être un faux sera l’enjeu du débat. La
commission ne lui reconnaîtra jamais le statut.
Aujourd’hui Madame Mouralov a entrepris une demande d’admission au séjour à titre
humanitaire et ce avec l’aide d’un avocat messin.


                                                                                                49
Son dossier est en cours de traitement…où en sera-t-elle dans six mois ?


Cette trajectoire de vie nous informe sur la rudesse d’une procédure d’asile. Bien sûr pour
certains la reconnaissance de statut est obtenue et s’avère bien plus simple. N’ayant pas
trouvé de dossiers de demandes d’asiles comparables, nous nous sommes abstenus de
présenter le cas d’une personne reconnue Réfugié par l’office pour éviter ainsi toute
comparaison erronée.
Le sociologue peut aussi dans le cadre d’une étude plus approfondie que le mémoire de
DEA réaliser une enquête par le biais de recueil d’histoires de vies. C’est une des voies
possibles que pourra prendre notre thèse.




                                                                                        50
     Chapitre V




L’accompagnement social
         et
 juridique du réfugié.




                          51
A/Du précaire crédible : un paradoxe ?


  Dans la vie quotidienne du réfugié, le rapport à l’argent et l’utilisation des ressources
  perçues focalisent l’attention de personnes extérieures, voire même de travailleurs sociaux.
  En effet, dans l’imaginaire du public persistent deux images du réfugié ; celle d’une
  personne totalement démunie et dès lors fragilisée, et celle d’une personne suffisamment
  rusée pour se procurer de l’argent et/ou des biens quelqu’en soit le moyen.
  Cette perception du réfugié nous intéresse de près pour étudier sa mise en scène de la
  crédibilité. Dès lors que l’argent s’immisce dans une interaction, il est possible de
  découvrir de nouvelles postures. Si ceci paraît être d’une banalité grandiloquente et
  applicable à tout individu de la société, elle devient à mon sens un enjeu dans la prise en
  compte du réfugié. En effet, à observer de nombreuses situations, j’ai pu constater que
  l’objet « ressource financière » engendrait de nombreuses tensions. La figure de
  l’« assisté » ressurgit de plus belle dans les discours communs et professionnels. Or, il est à
  rappeler que le réfugié ne peut exercer aucune activité professionnelle tant qu’il n’est pas
  reconnu comme tel par l’OFPRA, ou avant qu’il ne soit objet d’une régularisation par sa
  Préfecture de résidence. Aussi sa situation cristallise à la fois des regards de compassion,
  mais aussi des regards proche de la méprise. Les interrogations du « public » qui pensent
  connaître les réfugiés pour avoir tout lu, tout vu et tout entendu sur cette population sont
  multiples et récurrentes. De la question : Comment traite-t-on ses pauvres gens ? à la
  remarque Ils gagnent autant que moi sans travailler et sans même payer de loyer, vous
  vous rendez compte ! deux approches s’affrontent.
  Si pour le sociologue, il n’est pas convenable de juger, il doit en revanche tenter de
  comprendre ce qui se cache derrière ces discours. N’y a-t-il pas un enjeu plus important au-
  delà de l’ « arnaque éventuelle » dont serait victime un Etat en accueillant des réfugiés?
  Derrière cette remarque quelque peu provocatrice, il s’agit de mettre en avant
  l’omniprésence de l’idée de crédibilité dans la vie du réfugié. Il doit sans cesse convaincre
  de la légitimité de sa place dans le pays d’accueil, il semblerait que l’hospitalité ait un
  prix : celui d’une justification permanente.
  En outre Anne Gotman, sociologue, nous dit : « Aujourd’hui, l’asile ne bénéficie qu’au
  réfugié politique, et plus précisément au défenseur de la liberté. Le délinquant, le criminel
  en fuite ainsi que les migrants pour motifs économiques en sont exclus. Raison pour



                                                                                              52
      laquelle les demandeurs d’asile toujours suspects de « misère », sont désormais traités à
      part des réfugiés dont le harcèlement politique a été prouvé. Innocent ou coupable, vrai ou
      faux réfugiés, la question est toujours politique. »35


      Si la question est certes « politique » comme l’évoque ci-dessus Gotman, elle est aussi
      fortement polémique. En effet, si l’utilisation de leurs ressources n’est pas
      scrupuleusement soumise à vérification, on peut cependant évoquer qu’elle peut être
      l’objet d’un « contrôle social » implicite. Percevant des ressources minimum, il convient
      pour eux de couvrir avec cet argent leurs besoins essentiels : nourritures, vêtements et
      affaires scolaires pour leurs enfants s’ils sont parents.


      L’exemple qui suit est le plus flagrant que nous ayons rencontré, il illustre parfaitement
      l’idée exposée précédemment.


         Ainsi au cours de mon observation participante, j’ai été amenée à accompagner
         l’éducatrice spécialisée chargée du suivi social d’une famille de Roms du Kosovo
         hébergée en hôtel dont deux des enfants sont scolarisés en école primaire à un rendez-
         vous dans cette dernière. La directrice de l’école avait convoqué l’éducatrice et les
         parents pour faire le point sur un problème d’absentéisme et le comportement de l’aîné.
         Avant la rencontre avec les parents, la directrice avait souhaité discuter avec l’éducatrice
         et les instituteurs présents. Si le sujet de la conversation était d’abord l’absence injustifiée
         et prolongée des enfants de l’école, la directrice voulait aussi faire le point sur les
         ressources des parents. L’un des fils se vantant d’être en possession de lecteur MP3 et
         autre Playstation, la directrice s’indignait.
         Elle évoquait incompréhensible d’être sans ressources et d’avoir autant d’appareils
         électroniques qui peuvent être considérés comme superficiels. Après avoir eu
         confirmation par l’éducatrice que la famille ne percevait que des tickets Sodexho d’un
         montant de 4 euros par personne et par jour qui permet seulement d’acheter de
         l’alimentaire dans les supermarchés, la directrice rapporte le fait que les enfants se
         rendaient régulièrement sur le chemin de l’école à la boulangerie et au bureau tabac
         s’acheter croissants et bonbons. Or comment pouvaient-ils se procurer ces denrées sans
         argent ? La conclusion était pour elle faite depuis longtemps, le père participe à une
         économie parallèle.



35
     p318


                                                                                                            53
Ceci illustre le poids du contrôle social. La directrice de l’école dénonce une situation
qu’elle considère comme problématique. Sans la moindre preuve de ce qu’elle avance, elle
catégorise la famille. Elle n’a jamais surpris le père en flagrant délit, seulement elle
évoquait toute une accumulation de dires, d’observations rapportés par d’autres personnes
ou enfants. Elle le désigne donc comme déviant et de fait le proverbe « Tel père tel fils »
argumente sa vision des choses.


   A la question de l’éducatrice, avez-vous trouvé dans son sac le lecteur MP3 dont l’enfant
   se vantait d’être en possession, la réponse des instituteurs fut négative.


   Cette rencontre devait alerter et sanctionner l’absentéisme, ainsi que le comportement de
   l’aîné. Il était proposé de les exclure de la cantine pour le repas de midi.
   L’éducatrice avançait l’argument de la faiblesse des ressources et ne souhaitait pas
   pénaliser les enfants. Les conditions précaires d’hébergement qui ne permettent pas de
   cuisiner correctement l’incitait à négocier leur maintien à la cantine.


Même sans ressources il semble nécessaire de justifier de l’absence de biens, etc., sinon en
cas contraire l’image d’usurpateur peut très vite coller à la peau du réfugié.


Mais cela n’empêche pas le réfugié de revendiquer davantage de moyens en vue de
meilleures conditions de vie. Pour ce, il peut se complaire dans la complainte, ou utiliser le
travailleur social comme un médiateur qui lui dénicherait d’autres possibilités d’améliorer
son quotidien.
La complainte est souvent vouée à l’échec, les services sociaux ayant peu de moyens, les
propositions alternatives sont alors de mise. Les associations caritatives et les particuliers
solidaires à la cause complètent les ressources des réfugiés par des dons, des colis
alimentaires, etc. Ainsi, une aide vestimentaire, alimentaire ou autre devient un appoint de
ressources. Le réfugié accepte volontiers ces aides, cependant pour le public il peut
s’avérer "exigeant". Libre d’accepter ou non ce qui lui est offert, il peut selon la position
adoptée vexer certaines personnes charitables.


   L’aide vestimentaire est souvent très importante, de nombreuses personnes lèguent
   volontiers d’anciens pantalons, pulls, robes, etc. aux associations qui s’occupent de les
   redistribuer. L’offre apportée et les vêtements mis à disposition ne satisfont pas tout le
   monde. Ainsi au cours d’une conversation téléphonique, une professionnelle, qui rendait


                                                                                                54
         régulièrement visite aux familles réfugiées hébergées en hôtels, m’exprimait sa déception.
         Elle apportait régulièrement des vêtements qu’on lui a donnés. Elle était fatiguée de
         l’accueil réservé et ne souhaitait plus les aider. Elle se souvenait de moments où elle
         apportait des sacs entiers de fripes que les réfugiés observaient selon elle avec dédain.
         Amère, ils lui ont donné l’impression de tous vouloir s’habiller chez Yves Saint Laurent.
         Cette expérience l’a refroidie, a changé son regard sur le public réfugié au point de se
         désinvestir partiellement.


      Il ne s’agit pas là de soutenir l’image du réfugié "pénible" qui après avoir échappé à la
      misère du pays d’exil est en quête de « luxe occidental ». Au contraire, rendre compte de
      cette anecdote permet d’attirer l’attention du lecteur sur l’idée que l’on se fait du réfugié.
      Perçu comme victime il devrait accepter toute aide apportée, s’il refuse il ne ferait que
      donner raison au public qui le perçoit comme migrant économique.
      Cet exemple des vêtements, interroge le rapport à l’objet matériel et donc de fait le rapport
      à l’économie. La crédibilité du réfugié prend aussi racine dans son rapport aux choses et
      aux objets. Sa position de victime comme nous l’avons évoquée précédemment fait penser
      au « public » qu’il n’est pas en droit de refuser les conditions d’accueil et encore moins les
      aides apportées par des tiers. Dès l’instant, où il refuse une offre bienveillante la « cote »
      de sa bonne foi diminue fortement.
      La situation est en fait plus complexe, il s’agit aussi de réfléchir au statut et à la place de la
      personne en état de précarité.


         En 2004, dans le cadre d’une observation participante dans un accueil d’urgence pour
         demandeurs d’asiles (AUDA), ma collègue et moi avions contacté le « Secours
         populaire » pour un partenariat. Invitées par une bénévole, membre active de
         l’association, nous avons discuté des modalités de distribution d’une aide alimentaire
         auprès de nos résidants. Pendant la conversation, la bénévole évoquait le cas de leur
         vestiaire qui mettait à disposition des vêtements pour toute personne en situation de
         précarité. L’association recevait des sacs entiers d’habits trop vieillots pour être portés.
         Elle nous dit : « les gens ne se rendent pas compte de ce qu’ils donnent »36. Selon elle, la
         précarité ne supprime pas le droit de porter des vêtements à l’image de la société actuelle
         et de garder ainsi une certaine dignité. Pour avoir elle-même eu recours à ces structures
         alors qu’elle était dans une mauvaise passe, elle ne comprenait donc pas pourquoi le fait



36
     Souvenir approximatif


                                                                                                        55
   d’être sans ressources inciterait à tout accepter, l’apparence vestimentaire contribue aussi
   à exclure quelqu’un d’un groupe voire de la société.


Si la situation administrative du réfugié l’exclut de la société, le manque d’argent provoque
une double exclusion. Il devient dès lors l’étranger pauvre qui doit convaincre ne pas être
venu dans l’espoir de devenir riche. Cette remarque souligne que la mise en scène de la
crédibilité passe aussi par la gestion des ressources. Son rapport à l’argent peut à tout
moment trahir la raison véritable de son exil.




                                                                                                  56
B/ Accompagnement social et revendications du réfugié.


           Le travailleur social accompagne et oriente le réfugié dans ses démarches, mais il
      représente également l’institution. Aussi, pour certains réfugiés l’intervenant social,
      l’assistante sociale ou l’éducateur spécialisé sont symboles de l’Etat français et de la
      politique de l’accueil du réfugié en France. En effet, dès leur arrivée sur le territoire
      français, les réfugiés rencontrent les services administratifs et de sécurité intérieure : la
      Préfecture et les forces de l’ordre. Puis ils sont généralement immédiatement 37 pris en
      charge par des services sociaux, aussi il a vite fait d’assimiler services sociaux et politiques
      d’accueil du réfugié.
      Dans les revendications plusieurs thèmes sont mis en avant comme les conditions d’accueil
      (conditions de vie en hébergement collectif de type hôtels), les ressources, et divers autres
      souhaits pour mieux s’intégrer à la société française (cours de français, etc.). Tout cela
      devient l’objet de contestation et de négociation. Aussi la mise en scène de la crédibilité
      nous intéresse vivement dans ces cas là et observer les phases de négociation ne peut
      qu’être instructif. Même pour une requête du quotidien des plus banales, il faut pouvoir la
      rendre recevable. Chaque personne construit dès lors un argumentaire pour convaincre
      autrui de satisfaire la demande.
      Souvent face au travailleur social, le réfugié va se plaindre et exiger qu’on améliore ses
      conditions de vie. La « complainte », première forme de revendication, s’accompagne de la
      mobilisation d’arguments qui feront de celle-ci une requête entendable. Il ne s’agit pas de
      juger si cette manière de s’accorder des faveurs des services sociaux est judicieuse ou non,
      mais bien de comprendre comment le réfugié organise sa défense et si oui ou non il
      possède les moyens et la force de convaincre autrui. Cette remarque soulève d’autres
      questions latentes, comme celle de la place occupée par le réfugié dans la société. Car
      l’exercice réel de la revendication donne un aperçu de la position occupée par le
      demandeur d’asile aujourd’hui. Doit-il garder le silence et tout accepter en matière
      d’accueil, ou a-t-il d’autres choix ?A-t-il peur de s’exprimer au risque de se retrouver
      doublement victime 38 ? Est-il, pour reprendre les termes de la sociologie critique, un
      « dominé » ?




37
     ce n’est pas toujours le cas notamment en été.
38
      Victime au pays d’exil et au pays d’accueil.


                                                                                                   57
C’est pourquoi nous pensons que même dans la vie quotidienne le réfugié sera jugé sur sa
mise en scène de la crédibilité. Il doit sans cesse convaincre, certes de sa bonne foi, mais
aussi de la légitimité de ses revendications.


Notre terrain nous a confronté à l’hébergement des réfugiés en chambres d’hôtels. Ces
conditions très précaires, sont l’objet de maints litiges et de nombreuses discussions. Le
coût des nuitées d’hôtel et la saturation du parc hôtelier et des centres d’accueil pour
demandeurs d’asiles incitent à héberger de 2 à 4 personnes dans une chambre prévue pour
deux. Les conditions de promiscuité entraînent contestations et négociations, mais le ras-
le-bol peut aussi envenimer les relations entre les hébergés et l’environnement.
Certaines nécessités de la vie quotidienne comme cuisiner et conserver des aliments
peuvent engendrer des conflits. Si la situation paraît a priori banale, dans le cadre d’un
hébergement collectif elle se complexifie surtout si rien n’est prévu pour améliorer le
déroulement d’une vie en hôtel. Le respect des règles communes devient pour le « public »
un indicateur de la bonne conduite du réfugié ou pour reprendre une expression du sens
commun du "bon étranger". Toute personne qui respecte les règles paraît plus crédible car
elle ne commet aucun écart et le public en déduit que sa bonne foi est quasi une qualité
naturelle.
Cependant certains évènements infirment cette hypothèse, mais nous attirent tout de même
l’attention sur une corrélation possible entre « crédibilité au quotidien » et « crédibilité
administrative ». Il s’agit donc pour nous de réfléchir à cette jonction possible, pour
comprendre dans quelles mesures le comportement dans la vie quotidienne peut être lié à
celui adopté dans la procédure.


   Témoin de l’exclusion d’un hôtel, d’une famille de Roms du Kosovo, réfugiés statutaires
   je me suis interrogée sur le poids du statut de réfugié dans la mise en scène de la
   crédibilité. Dans l’exemple suivant, il était visiblement absent, la famille qui attendait
   depuis plus de six mois d’être logée en appartement se retrouvait à la rue. Un mardi
   matin, lors de la permanence hebdomadaire, le patron de l’établissement m’a informée de
   leur exclusion et m’a chargée de les prévenir. Sans connaître les véritables raisons, j’ai dû
   faire respecter l’ultimatum qui était donné pour quitter les lieux. Après conversation avec
   la famille, j’ai su que le conflit avait a priori éclaté pour le non respect d’une règle.
   Toutes les familles qui résidaient dans cet hôtel ne devaient cuisiner en soirée évitant
   ainsi que le système ne disjoncte. Nombreux étaient ceux qui enfreignaient cette règle en
   adoptant différentes stratégies pour éviter que l’odeur de la cuisson ne parvienne aux


                                                                                                   58
          narines du personnel de l’hôtel. Madame Saouri semblait méconnaître cette règle, depuis
          peu (un mois environ) dans l’hôtel, elle avait voulu manger un repas chaud et avait eu la
          négligence de recourir aux plaques électriques dans sa chambre. Cet écart à la règle
          engendra un conflit ouvert et entraîna leur exclusion. Il fallait trouver une solution en
          négociant une nouvelle prise en charge, affaire qui s’avéra peu aisée étant donné que la
          famille avait « mauvaise réputation » et s’était déjà fait exclure d’un autre hôtel du
          département.


      Cet exemple interpelle le lecteur sur les incidents qui peuvent décrédibiliser le réfugié.
      L’accusation d’avoir commis un écart à la règle contribue à catégoriser les personnes
      comme déviantes, même si leur culpabilité n’a pas été reconnue. La décision
      administrative n’est pas prise en compte dans le cadre d’une mise en scène de la crédibilité
      au quotidien. Il en est de même pour le demandeur d’asile qui attend d’être reconnu
      Réfugié, il doit adopter une posture de « justification permanente ».
      La prise en charge sociale va générer de nombreuses interactions au cours desquelles le
      réfugié va se découvrir et jouer de sa présentation. Après tout, ne doit-il pas aussi
      convaincre, tout             comme le public administratif, les travailleurs         sociaux    qui
      l’accompagnent ? Au cours de nos observations, nous avons constaté que certains
      travailleurs sociaux privilégiaient certains réfugiés dans le suivi et ce malgré eux. Dans
      certains cas les connivences entre travailleur social et demandeur d’asile contribuent à
      accréditer ce dernier. En effet, qu’il s’agisse d’un éducateur ou d’une assistante sociale, ils
      incarnent l’institution et un certain contrôle du respect des droits. De fait, si le travailleur
      social sert de médiation pour le réfugié auprès d’un organisme, etc., il devient en quelque
      sorte garant de son comportement. Pour fonder cette hypothèse, il suffit de s’insérer
      quelques temps dans un service social quelconque et d’observer si les assistantes sociales
      sont interpellées sur les écarts de telle ou telle personne ou si elles interviennent auprès de
      services administratifs, sociaux, etc. pour accélérer certaines démarches et ainsi permettre
      aux « clients » d’améliorer leurs conditions. L’appui de professionnels du social qui
      côtoient régulièrement les réfugiés permet de venir à bout de certaines situations
      problématiques. En effet, l’implication des structures sociales, qui accueillent les réfugiés,
      dans des réseaux plus larges, notamment institutionnels permet de mettre à profit quelques
      « liens faibles », pour reprendre la notion de Granovetter 39. Si l’assistante sociale qui a
      traité directement avec le réfugié n’a pas de contact établi avec une institution ou un

39
     La force des liens faibles.


                                                                                                      59
organisme, elle peut informer son responsable hiérarchique, lui transmettre le dossier afin
qu’il intervienne auprès des personnes souhaitées.
Seulement ne peut-on pas supposer qu’avant même une telle intervention auprès de tiers le
travailleur social devra être convaincu de la nécessité d’alerter ? Si évidemment, cette
attitude est fortement répandue dans le travail social, l’accueil du demandeur d’asile ne
suscite-t-il pas de nombreuses interrogations quant au bien-fondé de ses requêtes.
L’étiquette d’usurpateur étant prégnante, il serait bon de vérifier si ce label modifie la
position et la mission du travailleur social. N’y a-t-il pas une inégalité dans
l’accompagnement social du réfugié ?




                                                                                        60
C/ Accompagnement juridique, application du droit et mise en scène
de la « preuve ».

      Dans ce chapitre, essayons de montrer comment la reconnaissance sociale passe aussi par
      le droit et son application concrète. L’accompagnement social et juridique assurent un
      accès aux droits et tentent ainsi de donner au réfugié sa juste place dans la société. Si le
      militant conteste très souvent l’ensemble d’un système de fonctionnement, ses
      revendications génèrent aussi un processus de reconnaissance sociale. Face à un droit
      bafoué, il se mobilise pour le respect de celui-ci. De même, une association quelque que
      soit sa taille, sa notoriété, vise l’amélioration et la stabilisation dans l’application de
      certains droits fondamentaux.


           Des droits, des devoirs et leurs concrétisations :


      Le travailleur social en rédigeant un tel compte-rendu donne un exemple de ce que peut
      être le fossé entre droit et accès au droit. Ainsi on peut lire :


         « […] Par contre, nous avons accompagné Mme Jasmine à la pharmacie pour avoir un
         tire-lait et ils n’ont pas voulu car pas d’argent et de plus ce sont des réfugiés. Quelle
         solidarité !!!!! Pour couronner le tout, quand nous sommes allés à la Caisse d’Epargne
         pour prendre un rendez-vous car ils doivent ouvrir un compte pour percevoir les
         ASSEDIC.
         Réponse de la banque : NON car trop dangereux car ils sont réfugiés !!! Mais bon c’est
                                         40
         pas grave, on ira ailleurs… »


      Bénéficiaire de la CMU, séjournant légalement sur le territoire français, Mme Jasmine
      rencontre de nombreuses difficultés dans sa vie quotidienne. Les refus non argumentés de
      ces deux organismes n’ont a priori aucun fondement juridique. Les refus essuyés par cette
      famille dénotent davantage une stigmatisation couplée d’une catégorisation des réfugiés.
      L’impression de délinquance est ici donnée. La reconnaissance sociale du réfugié n’a
      aucun sens pour les établissements auprès desquels Madame Jasmine et le travailleur social
      se sont adressés. Sans statut, et sans autorisation de travailler comment gagner de l’argent ?

40
     Mercredi 10 mars 2004, cahier de liaison.


                                                                                                     61
Ce "cercle vicieux" qui empêche le réfugié d’être positionné socialement contribue à
l’exclure. En outre, cet incident décrit dans le cahier de liaison, n’est pas un évènement
isolé. Bien au contraire, au cours de cette année de telles situations se reproduisaient de
manière régulière.


   D’autres demandeurs d’asiles se sont vus refusés l’ouverture d’un compte auprès de La
   Poste. Au cours d’une conversation téléphonique avec une conseillère financière pour
   négocier l’ouverture d’un livret A, celle-ci argumentait comme suit : La Poste a une
   image négative, elle accepte déjà toutes les personnes en situation de précarité. En outre,
   ses collègues et elle avaient reçu une directive du chef d’établissement : ne pas accepter
   de demandeurs d’asiles. Quand je l’ai interrogé sur la valeur juridique de cette directive
   elle me rétorqua que la loi refusait l’ouverture d’un compte aux étrangers non résidants.
   Or deux mois plus tard, au CASAM j’ai découvert une note du GISTI au titre suivant
   « L'ouverture d'un compte bancaire n’est pas soumise à une condition de régularité du
   séjour. ».Le 16 mars 2005, le tribunal administratif de Paris statuait sur un litige opposant
   une mère de 3 enfants mineurs de nationalité malgache à la Banque de France. Cette
   dernière lui avait refusé l’ouverture d’un compte, nécessaire pour percevoir ses
   prestations familiales ses seules ressources.


Si ces exemples peuvent être assimilés à une simple dénonciation, ils nous permettent de
nous interroger sur la réalité de l’existence sociale du réfugié. Si Goffman traite des
notions d’identité virtuelle ou réelle pour analyser la notion de stigmate, ne peut-on penser
que dans de nombreuses démarches menées par le réfugié auprès d’institutions et
d’établissements privés, l’identité virtuelle s’impose au détriment d’une identité réelle pas
toujours aussi négative que supposée.


La lecture du « cahier de liaison » complété par les éducateurs, stagiaires et autres
intervenants, nous a permis de confirmer certaines hypothèses. Les exemples fournis
abordent au moins implicitement la question de la crédibilité du réfugié et de la
reconnaissance qu’il peut lui être accordé.
Les comptes-rendus évoquent très souvent la présence d’obstacles face à diverses
démarches en vue d’acquérir un peu de reconnaissance sociale. La place de médiateur
qu’occupe le travailleur social contribue à accroître la part d’action du réfugié lorsque les
interlocuteurs refusent même de s’adresser directement aux personnes, mais sont à la
recherche d’une représentation institutionnelle. Ainsi la parole et le souhait du réfugié sont


                                                                                                   62
      mis entre parenthèses pour laisser s’exprimer un modèle de travail social. Dès que le
      réfugié prend l’initiative de s’adresser à une institution, il risque d’être refoulé et de ne pas
      être légitimé comme interlocuteur. Son statut ou plutôt l’absence de statut ne lui donnerait
      aucun droit et le rendrait ainsi dépendant d’un porte parole.
      L’extrait suivant illustre en partie nos propos :


         « Madame Michel : elle aimerait un courrier écrit de quelqu’un de l’association pour lui
         expliquer pourquoi des familles arrivent et des familles partent…sans cesse.
         Elle voudrait qu’on lui signale toutes les arrivées et tous les départs… »41


      Cette note qui reprend la demande d’une employée de mairie chargée aux affaires scolaires
      reflète une exigence d’information sur les effectifs de réfugiés. En outre, un souhait latent
      d’avoir pour interlocuteur principal une institution et non pas directement les personnes qui
      "débarquent" dans son bureau pour scolariser leurs enfants.
      Cependant cette remarque nous interpelle aussi sur l’ignorance des situations et des
      conditions de vie du public. Si Madame Michel ignore les raisons des départs et des
      arrivées, c’est bien aussi qu’elle ignore la procédure et l’expulsion probable, conséquence
      d’un rejet de la demande d’asile, des personnes dans leur pays d’origine.
      De plus, le cahier de liaison nous interpelle. Il y est en effet rapporté :


         « Madame Michel dit que la scolarisation de tous ces enfants des familles demandeurs
         d’asile ne relève pas de l’éducation, mais du socio-éducatif…
         Elle dit qu’à Belleville il n’y a pas d’instits spécialisés. Selon Madame Michel, il faudrait
         regrouper tous ces enfants entre eux ; car en l’état actuel des choses, "ils perturbent les
         classes ".42 »


      Madame Michel adopte une attitude plutôt commune. Pour elle, la barrière de la langue et
      les différences de culture « perturbent ». Si certes, l’arrivée de primo arrivants dans une
      classe est difficile, elle trouble tout autant l’enfant réfugié. En tout cas, si cette piste a déjà
      été explorée par les chercheurs, la question de l’éducation des jeunes migrants reste à
      étudier pour mieux cerner la reconnaissance sociale du réfugié.




41
     Lundi 19 avril 2004, cahier de liaison.
42
     Ibid.


                                                                                                         63
      Ne peut-on également s’interroger sur la reconnaissance sociale, ne passe-t-elle pas aussi
      par l’attribution d’un minimum de conditions décentes ? Les conditions d’hébergement en
      hôtel ne sont pas adaptées pour un séjour de longue durée surtout avec la présence
      d’enfants en bas âge. La puéricultrice de secteur chargée du suivi de certaines familles en
      hôtel s’en inquiétait, ainsi on a pu lire :


          « Madame Noémie suggère au directeur d’installer un frigo dans l’hôtel => pas
          d’accord ! Elle a peur des toxi-infections…
          Il dit qu’il fait de la gestion, pas du social… »43


      Cette remarque nous interpelle sur la politique d’accueil du réfugié. Fait-il simplement
      parti d’un flux migratoire, ou est-il un être humain qui cherche un refuge ?
      La réponse de l’hôtelier qui revendique sa fonction de gérant d’un établissement, ne vise
      surtout pas à comprendre les problèmes rencontrés par les clients surtout quand ils
      s’éloignent de son champ de compétence. Cette multitude d’exemples, ne fait que nous
      interroger sur le statut réel du réfugié. La place accordée au réfugié semble se restreindre à
      deux figures : un chiffre supplémentaire et un problème à résoudre.




            Le bénévole, le juriste à l’aide du réfugié :


      Pour répondre à la procédure, le réfugié peut à chaque étape être accompagné d’un
      associatif ou si ses moyens le lui permettent d’un avocat.
      Nos observations ont été multiples. Cependant notre exposé se limitera à quelques extraits
      de dossier de demandeurs d’asile qui nous ont particulièrement intéressés.


          Ainsi lors d’une permanence44 du CASAM, une accueillante recevait un géorgien, âgé de
          32 ans. Il avait été convoqué à l’OFPRA le 28 avril 2004, il obtint un rejet. L’avocate
          parisienne qu’il a choisi pour le défendre auprès de la CRR lui avait fait parvenir une
          copie du compte-rendu de son entretien à l’OFPRA. Présente pour traduire du français au
          russe l’entretien à Monsieur Gouchidze, j’ai pu observer le travail mené par




43
     21 avril 2004, cahier de liaison.
44
     CASAM Lundi 25 avril 2005.



                                                                                                    64
     l’accueillante. Cette dernière collabore fréquemment avec la juriste et avait convoqué le
     réfugié dans l’objectif de relire et de repérer d’éventuels erreurs, points à éclaircir.


  Le compte-rendu de l’entretien, formalisé, répond à un nombre de critères précis. Il
  comporte huit parties distinctes énumérées comme suit :


I/identité et nationalité ;II/situation familiale et composition de la famille ;III/études et
activités professionnelles+service militaire ;IV/Départ et conditions de voyage ;V/Motifs de
la demande ;VI/Documents ;VII/Collatéraux+descendants ;VIII/Observations.


  L’officier de protection conduit son entretien à partir de ces catégories. Elles permettent
  ainsi d’obtenir de plus amples informations sur le réfugié et de faire le lien avec le récit
  écrit. L’objectif étant de déterminer si la demande est ou non recevable.
  Le travail de l’accueillant, souvent à la demande de l’avocat, consiste à démêler les
  incohérences possibles dans le récit du réfugié. Il se peut que ce dernier n’ait pas
  conscience d’avoir commis des erreurs. Il est dès lors nécessaire d’étudier l’entretien en sa
  présence et de revenir sur les points obscurs.
  Pour Léa, accueillante, il s’agit surtout d’approfondir et d’aller plus loin pour le recours.
  Ainsi comme l’évoque elle-même : « j’essaie d’avoir le plus de renseignements
  possibles ».
  En outre, de manière rigoureuse l’accueillante compare le recours (déjà parvenu à la
  commission depuis quelques mois) à l’entretien. Elle vérifie ainsi l’argumentaire
  développé par le requérant lors de la rédaction de son recours. L’objectif étant de
  déterminer s’il s’écarte trop de la version soutenue à l’OFPRA ou s’il reste fidèle à lui-
  même. En fait, il faut maintenir une cohérence globale et éviter des erreurs trop grossières.
  Ces dernières mettraient dès lors en doute la crédibilité potentielle du réfugié. Il lui serait
  donc reproché de se contredire et de ne pas être au clair avec lui-même. Or, dans le cadre
  d’une demande d’asile la moindre faute paraît impardonnable, elle catégorise de suite le
  demandeur d’asile d’usurpateur. L’incohérence et la contradiction ne sont pas admises.
  Sinon cela signifie que le réfugié est incapable de rendre compte de son propre vécu. Si
  certains psychologues n’hésitent pas à avancer l’hypothèse d’un oubli du passé suite à de
  violentes persécutions, et de fait de l’impossibilité d’en faire le récit ; beaucoup de réfugiés
  sont en mesure de décrire les événements dont ils ont été victimes. Ne pas agir de la sorte
  valide l’hypothèse de l’OFPRA et peut entraîner de fait une notification de rejet.


                                                                                                 65
      L’accueillante attira davantage notre attention sur certains points du compte-rendu. Pour
      elle,   l’OFPRA développe une véritable stratégie de vérification. Léa soulignait les
      nombreux "retours en arrière" qui permettent de "piéger" une personne en lui faisant dire
      des choses qui s’opposent totalement.
      En effet, on remarquera les différentes interventions de l’accueillante au cours de la séance
      de travail pour me faire prendre conscience des procédés de contrôle de l’information45.
      Ainsi, Léa nous interpellait comme suit :


         « Il ramène au beau-frère, puis repart dans une autre direction pour voir si ça se
         recoupe… »
         « Ordre loufoque, on passe d’un truc à l’autre pour voir s’il dit pareil… » « On refait
         redire des choses », « déjà repassé en 93 et nous revoilà reparti en 92…La stratégie est
         étrange. »
         « Une gymnastique cérébrale permanente sur les dates, sur les évènements… »


      Lorsque Léa s’exprime, elle soulève l’importance de maîtriser chronologie et récit. La
      crédibilité va dès lors dépendre de la cohérence, mais aussi de l’aisance du réfugié à
      répondre "du tac au tac" aux questions posées par l’officier de protection. Il est fort
      probable que si la personne hésite à répondre, elle ne réussira point à convaincre son
      interlocuteur. De fait, elle émettra le doute de ne pas maîtriser son histoire comme si elle
      en avait bel et bien été l’actrice. Pouvoir rendre compte de son passé de manière
      approfondie c’est donner l’assurance à autrui qu’on y était.


      Pour le cas étudié, l’OFPRA exprimait ce doute dans sa décision. Dans la proposition de
      décision inspirée de la « Lettre type n°01 », il est écrit :




         « Toutefois, les déclarations orales de l’intéressé ne comportent aucun élément probant
         ou convaincant permettant d’attester des origines abkhazes de son épouse. Par ailleurs,
         ses déclarations concernant les motifs de son départ de Géorgie et les agissements dont il
         aurait été victime dans ce pays sont peu personnalisées et peu précises et ne permettent
         pas de tenir pour établis les faits allégués. En outre, l’intéressé ne saurait invoquer
         utilement les difficultés survenues en Russie dans la mesure où il est ressortissant


45
     Non pas au sens goffmanien.


                                                                                                      66
         géorgien (ne déclare ne pas posséder la nationalité de ce pays et compte-tenu de
         l’irrégularité de son séjour, la Russie ne peut être considérée comme son pays de
         résidence habituelle 46 ). Dès lors, l’Office ne peut conclure au bien-fondé de sa
         demande.»


      En effet, ce paragraphe souligne le caractère peu « probant », « peu personnalisées et peu
      précises » des déclarations orales tenues par le réfugié. L’accueillante qui n’en est pas à la
      première lecture de compte-rendu d’entretien OFPRA perçoit en Monsieur Gouchidze,
      « quelqu’un qui a donné beaucoup de détails… ». Cette remarque, après une lecture
      attentive du document, montre que pour elle il avait tout dit ou presque. Il restait juste
      quelques points à préciser. En outre, le récit du recours réitérait les mêmes arguments. Seul
      élément nouveau, la traduction d’un acte d’état civil où la nationalité de sa femme
      d’origine abkhaze apparaissait. Selon l’accueillante, Monsieur Gouchidze ne pouvait guère
      développer plus son récit.


      La nationalité de sa femme est la principale raison de l’exil de Monsieur Gouchidze.
      Appartenant à la minorité abkhaze elle était, avant conversion à la religion orthodoxe, de
      confession musulmane. Cette question identitaire a provoqué leur départ de Géorgie, puis
      de Russie où ils s’étaient réfugiés pour un temps. La Russie réservant un accueil méprisant
      à toute personne d’origine caucasienne, généralement assimilée à un potentiel terroriste 47,
      ils ont été contraints de fuir.


      Dans tous les cas, l’intérêt principal du compte-rendu de l’entretien est d’observer
      comment l’OFPRA procède à l’examen d’un dossier et quelles seront dès lors les questions
      incontournables. Sont-elles toujours très précises ou nous donnent-elles simplement un
      aperçu des problèmes vécus par le réfugié ?


           Aperçu de dossiers d’avocat .


      L’accompagnement juridique, c’est aussi le travail de constitution d’un dossier de demande
d’asile établi par le juriste.



46
     Phrase barrée.
47
     (Conséquence des guerres en Tchétchénie).


                                                                                                 67
      En 2004, un avocat plaidant occasionnellement auprès de la CRR me donna accès à
      quelques dossiers archivés. Les nombreuses notes prises me permettent ici de dresser un
      aperçu et d’ébaucher quelques analyses en matière de demande d’asile.


         La première histoire, étudiée de près, était celle d’une femme de nationalité
         azerbaïdjanaise, d’origine lesghienne de par son père et russe de par sa mère.


      En ex-Union soviétique la multiplicité des origines posait relativement peu de problèmes.
      La montée des nationalismes suite à la chute du régime communiste entraîne de nombreux
      conflits cristallisés autour des religions et des ethnies.
      Ainsi l’étude du dossier nous apprend que l’appartenance de Madame Vaylova à la
      communauté lesghienne de confession musulmane et la rencontre avec son mari d’origine
      russe vont entraîner des problèmes, même au sein de son travail. La lecture de son récit de
      vie, nous avait interpellée sur l’importance accordée à la contextualisation de l’histoire
      personnelle dans une histoire plus générale du pays 48 . La chronologie fait état
      d’événements historiques du pays et permet ainsi de s’inscrire dans une vision globale où
      le problème personnel de Madame Vaylova s’ancre dans une réalité établie et n’est pas le
      résultat d’une émanation farfelue de l’esprit.
      Le récit OFPRA, trois pages dactylographiées, fait état des complications vécues en raison
      de l’appartenance ethnique et religieuse. D’apparence le cas relèverait de la Convention de
      Genève, mais sera finalement suivi d’une décision de rejet d’une page et demie où les
      formules toutes faites alternent avec des bribes d’histoire personnelle.
      L’OFPRA évoque la question de la nationalité en répondant comme suit :


         « En raison de ses origines en partie russe, elle déclare également avoir été
         victime d’ostracisme et de discrimination de la part de ses collègues de travail,
         d’origine azérie. »


      Suite au résumé des déclarations de la réfugiée, l’OFPRA informe de sa décision à l’aide
      d’une formule de rejet usuel. Ainsi on lit :


         « Toutefois, ses déclarations orales sont apparues imprécises, stéréotypées et peu
         convaincantes. », « […], ses déclarations, de par leur caractère extrêmement
48
     Il s agit de notre propre remarque annoté dans le journal de bord.


                                                                                              68
   convenu, n’emportent absolument pas la conviction de l’Office. », « Par ailleurs,
   les lettres de menaces et d’insultes versées au dossier, dont l’authenticité ne peut
   manifestement pas être garantie, apparaissent dépourvues de toute façon
   probante et remettent en question le sérieux de la démarche de l’intéressée. »


Ou encore il est écrit :


   « A propos des sévices sexuels dont elle dit avoir été victime, ceux-ci, tels que
   relatés, semblent peu crédibles. Par ailleurs, la copie du certificat médical joint
   au dossier, rédigé en langue russe, ne présente aucune garantie d’authenticité et
   ne saurait constituer une preuve à l’appui de ses allégations. »


La notion de « garantie d’authenticité » très présentes dans les notifications de rejet
interrogent la valeur des pièces présentées dans le cadre d’une demande d’asile.
Finalement, ne vaut-il mieux pas s’abstenir de présenter un document et préférer
argumenter sa requête sur les seuls propos de l’individu. Après tout dans une logique de
suspicion, qu’est-ce qu’un document authentique ? Dès lors il s’agit d’une source de conflit
entre public et acteur. L’OFPRA vise la certitude, or qui est en mesure d’atteindre la vérité
absolue ? En effet, la notion d’intime conviction du public est plus à même de répondre
aux exigences de ce dernier.


Nos observations ont permis de dresser le constat d’une évolution d’écriture du récit de
vie destiné à la CRR. Diffèrent de celui expédié à l’OFPRA, il évoque souvent des faits,
des sentiments qui ont pu être absents de la demande initiale. En outre, le ton et le style
peuvent différer, dans le récit CRR. Ainsi Madame Vaylova s’adresse directement à la
CRR et à ses juges. Ainsi elle a écrit:


   « Comment expliquer la douleur, quels mots faut-il choisir pour convaincre une
   personne devant vous ? Comment décrire la puanteur de la sueur et de l’alcool
   émanent de violeurs ? […] »
A l’appui de son récit, elle évoque un certificat médical qui fait uniquement état des
ecchymoses et ne peut réellement étayer ses propos. En effet, le médecin ne peut qu’établir
un constat physique de l’état de la personne le jour où cette dernière le consulte.



                                                                                          69
     Le recours rédigé par l’avocat de Madame Vaylova nous permet de mieux comprendre la
     procédure de demande d’asile. La requête comportant neuf pages dactylographiées,
     reprend des points essentiels de la demande. Dans un premier temps, le juriste exposera les
     faits, il souligne les événements qui ont potentiellement provoqué l’exil. Le « mariage
     inter-ethnique […] » et les « attouchements sexuels » seront soulignés, ces arguments
     permettent de s’inscrire dans le cadre juridique de la Convention de Genève. Le caractère
     interethnique de l’union matrimoniale laisse entendre le risque de persécutions, et les
     « attouchements sexuels » rappellent les traitements dégradants et inhumains dont
     protègent les droits de l’homme.
     Ainsi nous percevons parfaitement le travail de l’avocat dans le cadre d’une demande
     d’asile. Il s’agit bel et bien de mettre l’accent sur les faits susceptibles d’être pris en
     compte par la législation. En outre, il aide le réfugié à consolider sa requête et à la rendre
     ainsi le plus crédible possible.
     Gérard Noiriel dans une intervention 49 évoquait comme suit la problématique de la
     « preuve » :


     « Etant donné le consensus qui règne dans notre société sur le respect des principes de
     justice et d’égalité, la meilleure façon de répondre aux critiques, d’où qu’elles viennent,
     consiste à s’abriter derrière l’argument de la « preuve ». Le gouvernement français n’est
     pas laxiste puisqu’il se montre intraitable avec tous les «faux » réfugiés qui tentent de se
     faire passer pour des persécutés afin de forcer les frontières. La France reste fidèle à ses
     traditions puisque tous les « vrais » réfugiés sont accueillis sur son sol. Comme on le voit,
     tout l’édifice repose sur la notion de « vrai » et de « faux » réfugiés. Mais comment
     distinguer l’un de l’autre autrement qu’en faisant une enquête, en s’appuyant sur des
     éléments matériels qui à défaut de preuve, fourniront aux juges leur intime conviction ?
     La fragilité de cette argumentation tient au fait que la plupart des réfugiés n’ont pas la
     possibilité de fournir ces preuves, comme en témoigne toute l’histoire du droit d’asile
     depuis un siècle. »50


     Nous retiendrons notamment l’idée d’enquête évoquée par l’auteur. Elle permet de réduire
     les polémiques et tensions qui couvrent la mise en scène de la crédibilité. De plus, les

49
  Noiriel (Gérard), Droit d’asile et institution de la preuve. La « preuve » de persécution dans l’histoire du droit
d’asile, Colloque OFPRA, 1992, p123.




                                                                                                                 70
doutes concernant l’authenticité de documents seraient dès lors levés si une enquête était
menée pour vérifier sur le terrain ce que les pièces attestent. Cette enquête n’étant pas
réalisable par le public, l’accompagnement juridique ne serait-il pas une première
approche. S’il ne s’agit pas véritablement d’une enquête, le travail du juriste consiste
cependant à construire un argumentaire solide quasi incontestable à partir de diverses
données récoltées. Ainsi il reconstitue les événements et les présente aux juges.
L’accompagnement juridique fourni par un juriste ou par des bénévoles se doit donc
d’aider le réfugié à s’accréditer.




                                                                                       71
      Chapitre VI




Le réfugié : un déviant ?
    La sociologie de l’exil
          au regard
 des théories de la désignation.




                                   72
Dans un premier temps, nous tenterons de réfléchir à l’évolution de la perception du
réfugié, comment sa présence peut-elle être qualifiée de problématique ? Pour quelles
raisons le désigne-t-on comme déviant ? Si la perception qu’on a du réfugié est négative et
si son comportement prête à confusion, il doit dès lors sans cesse se justifier. Le regard du
tiers avec lequel il entre en interaction enclenche un processus de « justification
permanente ». Cette dernière nous incite à observer et analyser les éventuels « jeux de
présentations ».


A/La problématisation de l’accueil du réfugié : l’exemple de la scolarisation.


Notre observation participante, nous a permis de constater des réticences à l’accueil de
personnes réfugiées. Cependant, si ce refus de prendre en charge n’était pas toujours
clairement exprimé il était très souvent allusif et il révèle beaucoup de choses, d’éléments
différents. C’est au cours d’une conversation téléphonique avec une employée de mairie
que pour la première fois l’idée de problématisation de l’accueil du réfugié m’était
franchement évoquée.


Un lundi après-midi d’avril 2005 :


Chargée des affaires scolaires, Madame Michel, ne comprenait pas pourquoi l’inspection
académique avait orienté une jeune fille de 12 ans en âge d’être intégrée en collège vers le
cursus primaire. Pour elle, la présence de cette enfant dans une classe de CM2 était un
« problème ». La scolarisation d’enfants étrangers, primo-arrivants, en école primaire était
toujours l’objet de polémique. Leur présence, selon elle, perturbait le bon fonctionnement
d’une classe. Une monitrice-éducatrice, avec laquelle j’avais partagé mon impression suite à
ce coup de fil, me confirmait que la présence d’enfants étrangers dans une classe était un
« problème ». Selon elle, il y a problème d’intégration de l’élève en classe, etc.


Si cet exemple paraît a priori anodin, il rend compte d’une situation plus globale. En effet,
si on considère la classe comme une microsociété ne peut-on dès lors retrouver certaines
perceptions qui s’y appliquent. Cette tentation de mise à l’écart de l’enfant réfugié.




                                                                                               73
      Cette employée de mairie, semble profiter de chaque conversation téléphonique pour
      laisser libre cours à ses préjugés et pour évoquer la saturation des écoles primaires et de
      leurs directeurs, toutefois relatives51.
      Pourtant il semblerait a priori que les enfants scolarisés en primaire apprennent assez
      rapidement à s’exprimer en français et obtiennent d’assez bons résultats.
      Monsieur Kroasrev, père de famille Ingouche, lors d’une permanence (un mardi matin) me
      présenta les bulletins scolaires de ses deux filles, l’une en CE1-CE2 et l’autre en CM2, les
      résultats étaient satisfaisants.


      Les adolescents quant à eux éprouvent davantage de difficultés au sein du système scolaire.
      Il s’agit pour eux de combler de nombreuses lacunes souvent trop importantes. Pour
      revenir à cette idée de l’école comme microsociété où les préjugés sont tout autant
      véhiculés et où « faire bonne figure », comme l’entend Goffman, est tout aussi important
      nous citerons l’exemple suivant.


      Ainsi la conseillère principale d’un collège de centre-ville où un enfant de réfugiés
      statutaires âgé de 13 ans était scolarisé s’inquiétait quant au comportement de ce dernier. A
      l’habitude très calme et plutôt obéissant aux règles de vie collective du collège, il a été
      surpris un jour par la principale du collège à frapper un automate distributeur de boissons. En
      outre, cet enfant s’était absenté des cours de FLE52 pour aller à la piscine avec sa classe. Elle
      me demandait d’informer les parents        des écarts du garçon. Aussi à l’occasion d’une
      rencontre avec la mère je le fis et de suite la mère me rétorqua que son fils était bien mieux
      éduqué que d’autres enfants et qu’il y a sûrement une explication. Elle cherchait à le
      disculper.


      Cette anecdote rappelle les processus d’accréditation d’adultes réfugiés. « Ne pas perdre la
      face » c’est bien là tout un travail de mise en scène de la crédibilité. Chaque événement de
      la vie quotidienne peut à tout moment faire baisser la cote de la bonne foi.
      En effet, la mère protége certes son enfant, mais vise aussi à s’attribuer une posture
      d’honnêteté. Il paraît bien que son enfant n’est pas un jeune délinquant qui aurait abîmé
      l’automate pour se procurer de simples canettes de boissons. A travers le comportement


51
  Pour avoir rencontré un directeur d’école primaire on ne peut qu’affirmer que l’avis de Madame Michel n’est
pas partagé ou alors ne s’interprète pas de la même manière. Ils sont simplement désemparés quand au moyen
d’encadrement, etc., certes mais ne refuse pas l’arrivée d’enfants réfugiés.
52
     Français langue étrangère


                                                                                                           74
irréprochable de l’enfant, un adulte réfugié s’accréditera. L’éducation apportée à l’enfant
devient un indice du niveau social, mais aussi confirme ou non l’aura de crédibilité des
parents.




                                                                                        75
      B/Peut-on appliquer les théories de la désignation au droit d’asile?


      Dans cette partie, nous tenterons d’aborder la question de la crédibilité par le biais des
      théories de la désignation. Il s’agit d’entrevoir comment les notions de déviance, de
      stigmate et de représentations pourront éventuellement nous permettre de dresser un aperçu
      des diverses situations où la crédibilité se met en scène face au processus de labellisation.


      Le réfugié, adulte comme enfant, peut très vite être désigné comme cet autre qui dérange.
      S’il ne respecte pas les règles, il peut de suite se voir catégorisé de déviant quelque soit son
      comportement et la nature de son acte. Aussi dans un premier temps, intéressons-nous
      simplement au processus de désignation du réfugié. Dans quelles situations est-il "mis en
      danger" ? S’agit-il réellement de déviance au sens défini par Howard S. Becker ? Ou plutôt
      de stigmate au sens défini par Erving Goffman ?
      Pour le demandeur d’asile vie quotidienne rime avec procédure et attente. Aussi ne peut-on
      distinguer deux espaces possibles où la transgression des règles pourrait s’opérer ?
      Analyser une demande d’asile contribuerait à s’interroger sur son caractère déviant. Si
      comme l’évoquent les discours commun et politique, la convention de Genève serait
      détournée par ceux qui désirent simplement s’installer en France et obtenir pour ce, un titre
      de séjour par n’importe quel moyen.
      Il s’agit pour nous ici d’évoquer la théorie beckerienne de la déviance que nous
      développerons davantage dans le cadre d’une thèse. S’applique-t-elle à l’étude de la
      crédibilité d’une demande d’asile ?
      Citons brièvement la définition de Becker concernant la notion d’ « outsiders » développée
      dans le premier chapitre de son ouvrage éponyme. Ainsi il nous dit : « Cet individu est
      considéré comme étranger au groupe [outsider]. » 53 ; puis « Il en découle un deuxième
      sens du terme : le transgresseur peut estimer que ses juges sont étrangers à son
      univers. »54
      La première acception du terme pourrait s’appliquer à chaque réfugié, de fait il est étranger
      au groupe, seule sa demande d’asile permettra d’être reconnu comme un élément
      appartenant au groupe (la société française). Cependant, la seconde acception nous paraît
      moins évidente à transposer à notre sujet.



53
     Becker, opus cité, p.25
54
     Ibid.


                                                                                                   76
      La perception première dont est l’objet le réfugié ne le voit pas comme une victime de
      persécutions. Dès son arrivée il est soupçonné par les autorités, l’administration, etc.
      L’accueil réservé au réfugié ressemble désormais davantage à de la surveillance, de la
      recherche d’éventuelles déviances ou autre. La prise d’empreinte est un exemple
      d’utilisation de biométrie, elle donne au réfugié une impression d’être un délinquant
      présumé par l’ordre public.
      La sociologie de la déviance peut être une piste à explorer dans le cadre de la thèse,
      cependant Erving Goffman proche de cette théorie semble plus pertinent.


          Du « discrédit » au stigmate.


      En    effet,   traiter   de    la   crédibilité   sans   se   référer   à   Goffman   et   à   son
      ouvrage Stigmate paraît impossible. Il y développe les thèmes de « contrôle de
      l’information et d’identité personnelle », y traite des notions de « discrédit », d’ « identité
      réelle » et d’ « identité virtuelle » qui seront utiles à notre analyse. Dès lors qu’on
      s’intéresse au réfugié la notion d’identité est incontournable, elle multiplie les
      interrogations. Arrivé en France, il expose son passé et les raisons pour lesquelles il a dû
      abandonner tous ces éléments identificateurs que sont « statut social », « famille », etc.
      Dans la perspective d’une reconnaissance, son identité qui s’est d’autant plus fragilisée
      demeure discréditable. Très souvent assimilé à un usurpateur, il est reproché au réfugié de
      dissimuler certains faits et de déguiser son souhait de séjourner en France 55 par une
      demande d’asile.


      En fait, l’enjeu de la demande d’asile est bien de convaincre le public que l’identité
      virtuelle exposée est bel et bien une identité réelle. Il s’agit d’accréditer son image et de
      fuir ce que Goffman nomme « les faux-semblants ».
      Un constat s’impose donc à nous, la construction de l’identité virtuelle reste à faire.
      Certains tiers interviennent dans l’ébauche de cette dernière, permettent alors au réfugié
      d’avoir de solides bases et éliminent ainsi un risque relatif de discrédit.
      L’objectif des accueillants, juristes ou autres accompagnateurs comme on a pu le montrer
      dans nos travaux précédents, étant d’obtenir une identité virtuelle proche de la réalité. Le




55
     Pour des raisons économiques.


                                                                                                     77
principe de cohérence est de rigueur, sans quoi les identités s’éloignent trop et laissent
ainsi place au soupçon.
La « mise en scène de la preuve » a bien pour objet d’accréditer l’individu et permettre
ainsi de se départir du stigmate de départ qui qualifie le réfugié de quasi-délinquant. Le fait
de le considérer d’entrer de jeu comme un usurpateur contribue à lui attribuer une identité
virtuelle qui pourra être démentie par son identité réelle. En effet, le public vise à
discréditer la personne avant même qu’elle n’ait pu exposer son histoire.




                                                                                            78
C/ Stigmatisation et faits de "paranoïa sociale".


Dans le cadre de notre étude, notre premier constat fut de relever la présence de la
stigmatisation dans de nombreux domaines de la vie du réfugié. Dès lors, il nous a paru
essentiel de se pencher sur la gestion sociale du stigmate. Comprendre comment les
interactions se mettent en scène malgré la présence d’un stigmate visible ou non dans la vie
des réfugiés.
Notre terrain nous ayant confronté à une perpétuelle image négative du réfugié, il nous
paraît donc inconcevable d’écarter cet aspect de nos travaux futurs. Ainsi il nous parait
nécessaire de centrer notre attention au moins sur deux attitudes possibles. On peut
supposer que les processus de stigmatisation influent sur les comportements et impliquent
des stratégies qu’on pourrait qualifier simplement de « défensives» ou d’«attaques». Les
deux postures bouleversent les relations à autrui et contribuent à modifier la mise en scène
de la crédibilité du réfugié. Dans un premier temps, attardons nous à l’idée de « paranoïa
sociale ».


Le réfugié s’exile pour fuir des persécutions, exactions, et autres formes d’agressions,
pourtant à son arrivée dans le pays d’accueil il n’a pas complètement rompu avec son passé
et l’impression d’être poursuivi est toujours tenace. La crainte ne s’arrête donc pas à la
frontière. Voici une anecdote parmi tant d’autres qui illustre parfaitement cette peur.


   Un mercredi après-midi au CASAM :


   Une accueillante préparait le dossier OFPRA d’un couple congolais (RDC), seul l’homme
   était présent. Au cours de la discussion, après le récit détaillé des tortures qu’il avait
   subies, actes de la police locale, il fit part de sa peur des forces de l’ordre. Même réfugié
   en France, il évitait de sortir inutilement de crainte d’être arrêté. En situation régulière, il
   n’avait aucune raison d’avoir peur et ne serait pas interpellé par la police. Pour qu’il cesse
   de s’inquiéter, l’accueillante a du le convaincre qu’il ne risquait désormais plus rien.


Cet exemple ne fait que nous interpeller et prendre conscience que le réfugié est bien après
l’exil toujours traumatisé. Si les séquelles de l’exil, sont des sujets relevants de la




                                                                                                      79
psychologie et à la psychiatrie le sociologue ne doit pas les ignorer puisqu’elles influent les
relations sociales et modifient parfois même la nature des interactions.
Souvent pour comprendre les interactions entre le réfugié et d’autres personnes, il est
indispensable d’accorder une place majeure au passé de l’exilé. S’il est toujours hanté par
celui-ci, il se peut parfaitement qu’ils reproduisent des évènements antérieurs tout en les
transposant dans un espace-temps différent. La sensation que ressent le réfugié d’être
constamment victime envenime les rapports. En accusant autrui de comploter contre lui, il
adopte une attitude agressive qui va nuire à sa crédibilité.


   Printemps 2004, CADA de P. :


   Plusieurs intervenantes sociales me font part d’un fait a priori tout à fait banal qui est
   devenu un "micro-événement" au sein de l’établissement. D’origine tchétchène, père de
   famille, monsieur M. comme chaque mardi était allé chercher un colis alimentaire au
   « Restos du cœur » de la ville de P. . Le colis offrait des œufs, mais un d’entre eux s’était
   cassé. Ce dernier fut l’objet d’une colère de monsieur M. qui a assimilé l’« explosion » de
   l’œuf à un véritable complot contre lui. Il s’était emporté et s’en était même pris
   verbalement aux travailleurs sociaux présents ce jour-là. Selon lui, il était devenu la cible
   de mauvaises actions et se positionnait ainsi dans une logique de persécuté.


Tout échec, accident, devient prétexte à « paranoïa sociale ». Cette anecdote est finalement
loin d’être anodine. Elle révèle un raisonnement plus profond, ancré dans l’être car si
monsieur M. n’avait pas vécu la guerre où il était une cible potentielle et où les malheurs
n’arrivaient jamais seul alors "il n’en aurait pas fait tout un plat". L’œuf cassé pouvait très
bien symboliser dans le psychisme de la personne une réelle explosion.


En tout cas, quelqu’en soit l’interprétation, pour le sociologue cette situation permet de
mieux cerner comment un banal conflit de la vie quotidienne peut révéler un sentiment
puissant de rejet. Les deux exemples développés ci-dessus, retracent comment la
persécution passée est rappelée aux esprits de chacun. Si la notion de « paranoïa sociale »
s’applique dans ces deux cas, elle recouvre également d’autres aspects qu’on ne peut
omettre de citer.




                                                                                                   80
 Sentiments de rejet.


En effet, les conditions de vie et l’isolement incitent souvent le réfugié à adopter une
position défensive. Pourtant cela n’est point une stratégie volontaire de repli, mais bien
probablement une conséquence de la stigmatisation. Il est devenu commun d’assimiler le
demandeur d’asile à un « indésirable ». Ce qualificatif provoque très vite un sentiment
d’exclusion de la société. Cela peut très vite devenir l’objet de revendications au sein des
interactions sociales. L’isolement d’une personne ou d’une famille entière entraîne souvent
des malentendus et des attentes insatisfaites.


   Au cours d’une conversation, l’éducatrice spécialisée me fait part de la venue d’un
   demandeur d’asile albanais hébergé en hôtel avec sa femme et leur bébé depuis un an. Un
   appartement loué par SOLEIL pour accueillir des réfugiés s’est libéré. Monsieur D. rend
   visite à l’éducatrice pour savoir s’il peut être transféré avec sa femme et leur bébé de
   l’hôtel à l’appartement. La configuration de la famille, avec un enfant en bas âge non
   scolarisé, n’entre pas dans les critères requis, il ne peut donc être candidat. Monsieur D.
   déçu de la réponse accordée en profite pour se plaindre de son isolement. Il semblerait
   qu’aucun travailleur social ne soit venu leur rendre visite à l’hôtel, voir si le bébé allait
   bien, etc. et ce depuis près d’un an. Pourtant chaque mardi une permanence du service
   social est tenue à l’hôtel. L’éducatrice n’allait peut être pas les voir dans leur chambre,
   mais rien ne l’empêchait de garder contact. Il a ainsi revêtu un rôle de victime.


Finalement, se croire indésirable c’est admettre la stigmatisation en cours. En adoptant ces
postures de l’éternelle victime le réfugié ne fait qu’entrer dans le jeu et répondre au
stigmate. Il confirme l’image "négative" qui lui est attribuée. Même si sa participation au
processus de stigmatisation est à nuancer. En effet, s’il répond aux attentes de ceux qui le
"méprisent", il n’est pas pour autant leur "complice". Ses relations sociales paieront juste le
tribut du choix, ou du non choix, d’adopter une « stratégie défensive ».


La position de repli évoqué par cet exemple montre comment le réfugié va tenter de se
protéger et cherche à éviter ainsi toute décrédibilisation. Il peut donc comme l’évoque
Goffman se créer une « couverture » et ainsi dissimuler son stigmate.



                                                                                                   81
Cependant ne peut-on supposer que le réfugié peut refuser d’affronter ses craintes et
préférer subir le passé alors même qu’il vit au présent. Le fait de « vivre au passé » n’aide
pas la personne à maintenir des relations sociales saines. On peut supposer qu’il existe un
véritable risque à transposer une sociabilité et des rapports antérieurs à ceux que la
personne vit depuis son arrivée dans le pays d’accueil. Si bien sûr, il ne s’agit pas d’avoir
les mêmes activités que jadis, puisque de fait certaines seront impossibles à mener tel que
le travail, en raison de la restriction législative, on peut s’imaginer que celui qui aura connu
des rapports autoritaires, risque de reproduire cet aspect. On suppose qu’un dirigeant
politique par exemple une fois déchu de sa fonction et en outre exilé pourra toujours se
conduire comme le "dirigeant" qu’il a été. Il peut en être de même pour un chef
d’entreprise. Si certains rétorquent qu’il s’agit là davantage d’une étude de personnalité,
cet aspect est loin d’être si évident. En effet, ici nous faisons plutôt référence à une forme
d’ « habitus » impliquant une similitude dans la mesure du possible entre un autrefois et un
maintenant; la fonction/position sociale passée pourrait déterminer la posture actuelle du
réfugié. Aussi cette hypothèse serait à vérifier dans le cadre d’une étude approfondie de
thèse.
Le réfugié peut aussi adopter une posture contraire et davantage « attaquer ». Il peut ainsi
vouloir démontrer au public son tort de lui attribuer un stigmate. Pour ce, il peut mobiliser
toutes ses capacités et tenter de donner une image de soi des plus positives. Ce processus
s’opère consciemment avec le vœu émis de « se faire bien voir », mais aussi
inconsciemment où l’accumulation de « bonnes actions » contribue à valoriser le réfugié.




                                                                                             82
D/ Mise en scène et « représentations ».


     S’intéresser à la « mise en scène de la preuve » c’est, on le répète, opter pour une approche
     goffmanienne de la demande d’asile. Dans le cadre d’une étude d’une thèse, nous
     mobiliserons au moins deux de ses notions: la « cohérence de l’expression » et la
     « représentation frauduleuse ». En effet, plutôt que de s’insurger en adoptant un point de
     vue militant contre les qualificatifs d’usurpateurs, de menteurs qui visent très souvent les
     réfugiés, il serait bon de comprendre, de façon fine, les représentations diverses des
     demandeurs d’asiles faites aux publics variés (instances juridiques, comme tiers privés,
     etc.). Dès lors, il sera possible d’établir une corrélation entre image évoquée et réalité.
     Observer le comportement du réfugié au cours d’interactions permettrait au chercheur
     d’établir un premier constat quant à la mise en scène de sa crédibilité.


     Pour Goffman, « Les représentations différent évidemment par le soin apporté à
     l’expression des plus petits détails. »56 ; cette phrase, écrite dans le cadre d’une explication
     de la symbolique de la toilette chinoise, contribue à pointer le coeur de la crédibilité dans
     la demande d’asile qui se cache dans la production du détail. Après une fréquentation du
     terrain assidue nous n’avons pu que constater l’importance des précisions dans une
     demande d’asile. Le détail permet, peut-on supposer, de distinguer le potentiel migrant, qui
     tenterait, malgré tout, une procédure d’asile pour se maintenir légalement sur le territoire,
     et le réfugié, qui fuit des persécutions. S’inclure dans un discours très général c’est ne pas
     produire de récit personnalisé et de fait ne pas être en mesure d’être reconnu Réfugié.
     L’art du détail devient donc incontournable pour notre analyse de la crédibilité. Tel des
     pièces d’un puzzle, les détails s’assemblent pour mieux produire l’image cohérente tant
     désirée. Etre cohérent : c’est faire la preuve de son histoire. Si la chronologie d’un récit de
     vie paraît primordiale, c’est sûrement pour les précisions qu’elle apporte et qui contribue à
     corréler différents évènements.




56
 Goffman (Erving), La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1. La présentation de soi, Paris, Editions de
Minuit, 1973, p.56.


                                                                                                            83
     Goffman, dans le tome 2 de « La mise en scène de la vie quotidienne », va plus loin et
     expose dans un chapitre la notion de cohérence appliquée ici aux relations sociales que
     l’acteur développe. Il y distingue deux types de situations, qu’il expose comme suit :


     « Un sujet peut percevoir un événement local comme tout à fait fortuit, parallèle au
     développement de sa propre action, mais non provoqué à dessein pour affecter l’issue de
     cette action. […]A l’inverse, il y a l’événement en raison de son effet sur le déroulement de
     leur action. Relativement au projet du sujet, il y a donc des événements prémédités et des
     événements imprémédités. »57


     En effet, l’explication du facteur hasard dans les histoires de réfugiés contribue aussi bien à
     crédibiliser   qu’à    décrédibiliser      la   personne.      Etre    victime,     témoin     ou    acteur
     d’un « événement local fortuit » pour reprendre les termes d’Erving Goffman, doit
     s’accompagner d’une argumentation solide pour rendre la requête recevable. En effet, tout
     ce qui peut paraître farfelu et de fait incohérent constitue un danger pour la personne qui
     risque de voir sa bonne foi défiée par des parcelles de doutes laissées en suspens.
     Pour notre analyse de la recevabilité de la demande d’asile, ce que dit Goffman de la
« représentation frauduleuse » est également incontournable, selon lui :


     « Si la tendance du public à accepter les signes fait courir à l’acteur le risque de ne pas
     être compris et lui impose une grande vigilance expressive dans toutes ses actions, elle fait
     également courir au public le risque d’être dupé et de s’égarer ; en effet, rares sont les
     signes qu’on ne peut utiliser à prouver l’existence de quelque chose qui n’existe pas
     réellement. Et il est évident que beaucoup d’acteurs ne manquent ni de talent ni de bonnes
     raisons pour falsifier la représentation des faits. Seuls la honte, un sentiment de culpabilité
     ou la crainte peuvent les en empêcher.
     Pour les membres d’un public, l’impression que l’acteur cherche à donner peut être aussi
     bien vraie que fausse, sincère que simulée, réelle que factice. »58


     En effet, le public dans la sphère de la demande d’asile, qu’il s’agisse de l’OFPRA, des
     préfectures ou d’autres institutions, est constamment à observer cette double façade. Le


57
   Goffman (Erving), La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 2. Les relations en public., Paris, Editions de
Minuit, 1973, p.291.
58
   Goffman, Opus cité (Tome 1), p.61.


                                                                                                               84
      bénéfice du doute n’opérant pas ou de manière infime, peut-on supposer, le réfugié est dès
      lors condamné à porter une image négative dont il devra se départir. Pour ce, la mise en
      scène de la crédibilité est essentielle. C’est dans les jeux de présentation que prennent effet
      tromperies et mensonges éventuels. Aussi il est intéressant d’observer de très près ces
      écarts potentiels à la preuve.


      En outre, Goffman écrit :


      « Et si l’on a des réticences à accorder à un acteur le traitement précis auquel lui donne
      droit le statut dont il présente certains traits symboliques, on est, en revanche, toujours
      disposé à ne négliger aucun des défauts de sa cuirasse symbolique pour jeter le doute sur
      les prétentions qu’il exprime. »59


      Cette posture que décrit le sociologue nous évoque les décisions, certes administratives, de
      l’OFPRA où la crédibilité est très souvent remise en doute malgré des éléments qui
      pourraient être pris en compte dans le cadre de la convention de Genève.

      Et il poursuit son idée par :


      « Quand on parle des gens qui présentent une façade mensongère ou « seulement » une
      façade, des gens qui dissimulent, trompent et fraudent, on exprime la conscience d’un
      divorce entre les apparences et la réalité. »60


      Aussi nous souhaitons étudier cette étape que constitue le « divorce » dont traite ci-dessus
      Goffman. Comment la scène dont le réfugié est acteur peut être jouée ou bien réelle ? C’est
      bien à cela qu’il s’agit de s’atteler, comprendre quels peuvent être les indicateurs d’un tel
      décalage et les moyens éventuellement mis en place pour "tirer profit" de cet écart. Où se
      classe la preuve, est-elle un objet apparent à la limite du leurre ou relève-t-elle d’une réalité
      bien ancrée ? Tout le problème se cristallise autour d’une question centrale : la preuve
      n’est-elle pas ce qui permet de transformer le "rêve" en réalité ?




59
     Ibid.
60
     Ibid,p.61


                                                                                                    85
La problématique de la demande d’asile actuelle est-elle indissociable de la
« représentation frauduleuse » ?


En effet, le doute poursuit le réfugié depuis son entrée en France jusqu’à la reconnaissance
du statut ou au rejet de la demande. A l’arrivée, il est soupçonné de simples migrations
économiques, puis son récit va voir se converger des regards suspects.


   Au cours de diverses observations au sein d’une association j’ai été surprise par les
   remarques florissantes à propos des récits de vie provenant de réfugiés bosniaques. Face à
   la pénurie de traducteurs de langue serbo-croate, l’arrivée massive de personnes
   provenant de Bosnie était d’autant plus frappante. Dès lors, les coûts de traductions,
   interrogeaient les esprits et des doutes sur la pertinence des récits personnels
   commençaient à se faire sentir. Plusieurs accueillants ironisaient face à la difficulté de
   faire face au manque d’interprètes et certains évoquaient même « ce sont toutes les même
   histoires, tu en prends une et tu as toutes les autres ».


Les caractères trop généraux d’une histoire peut faire surgir le doute et entraîner dès lors
une forte suspicion.
Il devient dès lors intéressant de se référer aux notions de « réalité et simulation »
développées par Erving Goffman dans son chapitre sur les représentations où il
écrit également que:


« C’est un lieu commun de dire que des groupes sociaux différents expriment de façon
différente des attributs tels que l’âge, le sexe, la résidence et le statut de classe, et que dans
chaque cas ces attributs constituent un matériau brut qui est ensuite façonné par la
constellation complexe des différents modes de comportement, propre à chaque culture.
Dans ces conditions, être réellement un certain type de personne, ce n’est pas se borner à
posséder les attributs requis, c’est aussi adopter les normes de la conduite et de
l’apparence que le groupe social y associe. La facilité avec laquelle les acteurs mènent à
bien, sans avoir besoin d’y réfléchir, et, malgré tout, de façon conséquente, ces routines
conformes aux normes, signifie non pas qu’il n’y a pas eu de représentations mais tout
simplement que les participants ne se sont pas rendu compte qu’il y en avait une. Un
statut, une position, une situation sociale ne sont pas des choses matérielles, que l’on
puisse posséder et donc exhiber. Ce sont des modèles pour une conduite appropriée,



                                                                                                86
      cohérente, élégante, et bien articulée. Exécutés avec aisance ou avec maladresse,
      consciemment ou non, de bonne foi ou par hypocrisie, ces modèles constituent néanmoins
      quelque chose qui demande à être actualisé et qu’il faut réaliser. »61

      Ce long extrait nous interpelle sur le caractère social et culturel de la représentation. Dès
      lors ne peut-on se demander si pour rendre recevable une requête il est nécessaire de se
      conformer au mode de justice du pays d’accueil ? Si la réponse semble évidente, il serait
      intéressant pour le sociologue d’observer et de réaliser une étude sur les postures du
      réfugié pour adapter sa requête et s’il existe bel et bien une différence culturelle entre
      réfugiés de nationalités et de continents différents.




61
     Ibid, p.76.


                                                                                                87
                                      CONCLUSION.

Pour connaître la place occupée par le réfugié dans nos sociétés actuelles, il nous a semblé
nécessaire d’effectuer une étude portant sur la crédibilité du demandeur d’asile au sein des
interactions. Si la procédure juridique reste primordiale et joue un rôle central dans la vie du
réfugié, le temps de sa présence en France il est confronté à de multiples épreuves afférentes à
d’autres domaines que ceux de la seule sphère administrative. Aussi victime du soupçon qui
pèse sur les motifs de son exil, l’interaction sociale devient pour le réfugié une véritable arène
de justifications. De fait, il lui sera nécessaire de construire un argumentaire et d’ainsi
défendre sa cause. Dans ce mémoire, nous avons choisi de présenter quelques exemples de
cette mobilisation des preuves et de la construction de la crédibilité qui s’en suit. Ainsi nous
avons d’abord présenté la trajectoire d’exil d’une azerbaïdjanaise d’origine arménienne
déboutée du droit d’asile par la commission des recours aux réfugiés. Cette histoire de vie,
nous informe sur la difficulté à faire la preuve de sa bonne foi, elle révèle comment le
discours et les pièces peuvent être remis en cause et dévaluer une demande d’asile. Il
semblerait que l’instruction de la requête soit l’objet d’une interprétation de plus en plus
restrictive, la hiérarchisation des preuves influant sur la reconnaissance juridique d’un statut,
le réfugié qui apporte de simples actes d’état-civil voit sa demande rejetée le plus souvent
pour raison de faible authenticité.
Puis, nous avons orienté notre regard sur ce que nous avons nommé la « crédibilité
quotidienne ». Il s’agissait de donner un aperçu de la mise en scène de la preuve dans les
interactions de la vie quotidienne, mais aussi d’observer la précarisation et de fait la
marginalisation du réfugié dans la société : conséquences implicites des politiques de
dissuasion.
Il s’agissait également de présenter comment s’opère ce qu’on peut appeler, pour aller vite,
« l’orchestration d’une demande », ainsi mettre à jour les ajustements nécessaires à la
réalisation même de la requête et décrire comment le réfugié entreprend sa démarche
administrative.
En outre, dans le cadre d’une thèse, il s’agira d’observer les difficultés qui se présentent au
réfugié pour organiser sa défense. Nous souhaitons notamment mettre à jour les disparités
culturelles quant au rendu écrit des demandes. Si bien sûr, il ne s’agit pas d’opérer une
hiérarchisation ethnocentrée et malvenue entre nationalités ou groupes continentaux, tels que



                                                                                               88
les européens et les africains ; nous ne pouvons cependant, nier un rapport différent à
l’élaboration de dossiers selon les groupes. Il s’agira de s’inscrire dans une démarche proche
de celle de l’anthropologie du droit, telle que la décrit Bruno Latour dans son ouvrage La
fabrique du droit62. Ce dernier évoque en effet que : « Le pluralisme juridique fait partie du
droit […]. Il y a dans les droits quelque chose qui se prête à la comparaison sans aussitôt
susciter l’horreur ; on peut toujours dire : "Vous faites cela chez vous, tiens comme c’est
intéressant, chez nous, nous faisons ainsi.".»
Cette remarque de l’anthropologue nous amène à nous interroger sur le caractère universel de
la preuve. Les visions de la preuve et donc de la crédibilité sont différentes selon le point de
vue adopté par ceux qui jugent, mais aussi ceux qui apportent les éléments de justification.
Ainsi on peut également se référer à la modélisation réalisée par Luc Boltanski et Laurent
Thévenot dans Les économies de la grandeur. En effet, les notions de monde et de cités qu’ils
développent nous permettront d’affiner et de nuancer notre approche de la crédibilité. Elle
permet de dépasser son apparente rigidité, car contrairement à ce que le sens commun nous
laisse penser, une preuve n’est pas une et indivisible. Sa valeur varie selon la nature de sa
mobilisation et surtout sa pertinence dépend d’un contexte précis. C’est bien cette
différenciation qu’il s’agit de mettre à jour en associant la crédibilité à des sphères du monde.
Elle se met en scène différemment selon qu’elle agisse dans un rapport administratif ou
quotidien, etc.


Dans la dernière partie de ce travail, nous avons souhaité éclairer notre questionnement à
l’aide des théories de la désignation. Ainsi nous avons présenté quelques exemples
d’interactions où des effets de stigmatisation apparaissent. Dès lors, nous avons perçu la
cristallisation de sentiments de rejets de la part des réfugiés qui souvent implique une forme
de "paranoïa sociale". Aussi ce que nous pouvons considérer au premier abord comme des
conséquences de l’exigence de justification permanente contribue à construire une image du
réfugié. Le fait est que la perception du réfugié découle de sa capacité à défendre sa cause et
vice versa. En effet, se départir d’une image négative n’étant point aisé, le demandeur d’asile
aura nécessité dans un premier temps de faire preuve de sa bonne foi et pour faire une allusion
religieuse, la demande d’asile l’oblige à se confesser.




62
     Latour (Bruno), La fabrique du droit. Une ethnographie du Conseil d’Etat, Paris, La Découverte, 2002,p.264


                                                                                                              89
Aveuglée par la nécessité de contrôle, la société a fini par ainsi dévaluer la place du réfugié et
de fait, remettre en question le droit d’asile lui-même. Dire de l’asile politique qu’il est en
crise, c’est s’interroger sur son existence et son application actuelle. Pourtant, les médias ne
cessent de nous rendre compte, et ce de façon quotidienne, des conflits, des régimes
totalitaires qui provoquent les déplacements humains d’un pays à l’autre, d’un continent à
l’autre. Aussi quel avenir réserve-t-on à ce droit ? Si nous ne sommes pas devins pour
répondre à cette interrogation, il est à notre échelle nécessaire d’observer concrètement la
population réfugiée et essayer de déceler s’il existe bel et bien des stratégies d’accréditation. Il
s’agit de s’interroger sur la réalité du « contournement » du droit d’asile ?
A travers la population russophone, l’étude de la demande d’asile actuelle permettrait de
savoir si le droit d’asile est bien devenu un simple droit au séjour ou si la Convention de
Genève est toujours indispensable aux victimes de persécutions, mais ce à condition que l’on
redéfinisse les critères et la notion de réfugié. Finalement l’analyse de la crédibilité du réfugié
contribue à voir plus loin et à remettre en cause le système du droit d’asile. En étudiant la
mise en scène de la preuve on touche au cœur du problème. La recherche sur ces questions est
donc devenue plus que nécessaire. Nous essaierons dès lors d’y apporter, à notre mesure,
notre contribution.


Nous nous attacherons à l’étude de la construction de la crédibilité et essayer de comprendre
en quoi elle diffère ou se rapproche de la « supplique », évoquée par Didier Fassin63 dans le
cadre d’un article sur le fonds d’urgence sociale. Pour ce dernier, il s’agit d’analyser les
« interactions virtuelles64 » où la personne expose ses difficultés financières. L’analyse tenue
est tout à fait transposable au cas des demandeurs d’asiles, d’ailleurs ce qu’il annonce en fin
de son article. En fait, ce qui est exposé par le sociologue nous interpelle sur le rôle que peut
jouer une crédibilité « quotidienne » et sur les dépassements qu’il peut y avoir : le risque étant
de tomber dans le travers de la complainte incessante. Aussi le travail du réfugié, c’est aussi
d’apprendre à ne plus quémander pour obtenir, mais surtout à argumenter autour de ses
besoins et à convaincre autrui du caractère indispensable de ce qu’il demande.
Notre travail de thèse consistera donc bel et bien à observer cette crédibilité quotidienne, mais
surtout à faire le lien entre ce qui se passe dans la vie du réfugié et dans son rapport à
l’administration.


63
   Fassin (Didier), « La supplique. Stratégies rhétoriques et constructions identitaires dans les demandes d’aide
d’urgence » in Annales, Histoires, Sciences sociales, volume 55, n°5.
64
   Il s’agit notamment des courriers transmis à l’administration, etc.


                                                                                                               90
Cette deuxième dimension de la crédibilité, plus disséminée quant aux lieux et aux
interlocuteurs, nous confronte donc à un véritable travail de fourmi et ce au risque de
transformer des situations exceptionnelles en règle, mais il paraît indispensable de
l’appréhender : ce qui est en question est bien le lien entre la crédibilité administrative et la
crédibilité quotidienne, tant il paraît clair que l’une pèse sur l’autre.




                                                                                              91
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