Ann�e scolaire 2007-2008
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Année scolaire 2007-2008 Lycée Salvador Allende — Hérouville-Saint-Clair
Classes de Première STG 1 (31 élèves) Épreuves Anticipées du Baccalauréat
Professeur : Emmanuel DESCHAMPS
NOM : …………………………………………… PRENOM : ……………………………………………
Textes 1
LECTURES ANALYTIQUES :
• Texte n°1 : Les Bonnes, de Jean Genet (1947), du début jusqu’à : « Taisez-vous
idiote ! » ;
• Texte n°2 : Les Acteurs de bonne foi, de Marivaux (1757), scène 4, du début
jusqu’à : « COLETTE. — Comme vous voudrez Monsieur Merlin ».
• Texte n°3 : Le Sas, de Michel Azama (1985), du début de l’œuvre à : « Après j’ai
dû m’évanouir » (pp. 9-10) ;
• Texte n°4 : Le Sas, de Michel Azama (1985), de « Dieu » à « Je le savais » (pp.
18-19) ;
• Texte n°5 : Le Sas, de Michel Azama (1985), de « Mon corps est dur et
rigide… » à « … je ne suis un cadeau pour personne. » (pp. 27-28).
• Texte n° 6 : Le Pouvoir des fables, de J. de la Fontaine, Fables, VIII, 4 (1668-
1694) ;
• Texte n° 7 : Le loup et l’agneau, de J. de la Fontaine, Fables, I, 10 (1668-1694) ;
• Texte n° 8 : Melancholia, de Victor Hugo, Les Contemplations, I, 3 (1856) ;
• Texte n° 9 : Gabriel Péri, de Paul Éluard, Au rendez-vous allemand (1944) ;
• Texte n° 10 : « Comment était réglé le mode de vie des Thélémites », F.
Rabelais, Gargantua, chap. 57 (1534) ;
• Texte n° 11 : Article « Autorité » de l’Encyclopédie, de Denis Diderot (1755) ;
• Texte n°12 : Zadig, de Voltaire (1748), Chapitre 1, « Le Borgne », du début à :
« crut qu’il pouvait être heureux » ;
• Texte n°13 : Zadig, de Voltaire (1748), Chapitre 3, « Le Chien et le cheval », de :
« Un jour… » à la fin du chapitre ;
• Texte n°14 : Zadig, de Voltaire (1748), Chapitre 12, « Le souper », de :
« L’homme de Cambalu » à : « Tout le monde l’embrassa ».
• Texte n°15 : Zadig, de Voltaire (1748), Chapitre 18, « Ce fut une veuve
charitable » à la fin du chapitre.
TEXTE 1
La chambre de Madame. Meubles Louis XV. Au SOLANGE
fond, une fenêtre ouverte sur la façade de l'immeuble
en face. A droite, le lit. A gauche, une porte et une Tous les bijoux de Madame ?
commode. Des fleurs à profusion. C'est le soir. 55
5 L'actrice qui joue Solange est vêtue d'une petite robe CLAIRE
noire de domestique. Sur une chaise, une autre petite
robe noire, des bas de fil noirs, une paire de souliers Sortez-les. Je veux choisir. (Avec beaucoup
noirs à talons plats. d'hypocrisie.) Et naturellement les souliers vernis.
60 Ceux que vous convoitez depuis des années.
10 CLAIRE, debout, en combinaison,
tournant le dos à la coiffeuse. Solange prend dans l'armoire quelques
Son geste - le bras tendu - et le ton écrins qu'elle ouvre et dispose sur le lit.
seront d'un tragique exaspéré.
65 Pour votre noce sans doute. Avouez qu'il vous a
15 Et ces gants! Ces éternels gants! Je t'ai dit souvent séduite ! Que vous êtes grosse ! Avouez-le!
de les laisser à la cuisine. C'est avec ça, sans doute,
que tu espères séduire le laitier. Non, non, ne mens Solange s'accroupit sur le tapis et, crachant
pas, c'est inutile. Pends-les , au-dessus de l'évier. dessus, cire des escarpins vernis.
Quand comprendras-tu que cette chambre ne doit pas 70
20 être souillée ? Tout, mais tout ! ce qui vient de la Je vous ai dit, Claire, d'éviter les crachats. Qu'ils
cuisine est crachat. Sors. Et remporte tes crachats ! donnent en vous, ma fille, qu'ils y croupissent. Ah !
Mais cesse ! ah ! vous êtes hideuse, ma belle. Penchez-vous
davantage et vous regardez dans mes souliers. (Elle
Pendant cette tirade, Solange jouait avec une paire 75 tend son pied que Solange examine.) Pensez-vous
25 de gants de caoutchouc, observant ses mains gantées, qu'il me soit agréable de me savoir le pied
tantôt en bouquet, tantôt en éventail. enveloppé par les voiles de votre salive ? Par la
brume de vos marécages ?
Ne te gêne pas, fais ta biche. Et surtout ne te presse
pas, nous avons le temps. Sors ! 80 SOLANGE, à genoux et très humble.
30
Solange change soudain d'attitude et sort Je désire que Madame soit belle.
humblement, tenant du bout des doigts les gants de
caoutchouc. Claire s'assied à la coiffeuse. Elle respire CLAIRE, elle s'arrange dans la glace.
les fleurs, caresse les objets de toilette, brosse ses 85
35 cheveux, arrange son visage. Vous me détestez, n'est-ce pas ? Vous m'écrasez
sous vos prévenances, sous votre humilité, sous les
Préparez ma robe. Vite le temps presse. Vous glaïeuls et le réséda. (Elle se lève et d'un ton plus
n'êtes pas là? (Elle se retourne.) Claire ! Claire ! bas.) On s'encombre inutilement. Il y a trop de
90 fleurs. C'est mortel. (Elle se mire encore.) Je serai
40 Entre Solange. belle. Plus que vous ne le serez jamais. Car ce n'est
pas avec ce corps et cette face que vous séduirez
SOLANGE Mario. Ce jeune laitier ridicule vous méprise, et s'il
vous a fait un gosse...
Que Madame m'excuse, je préparais le tilleul (Elle 95
45 prononce tillol.) de Madame. SOLANGE
CLAIRE Oh ! mais, jamais je n'ai...
Disposez mes toilettes. La robe blanche 100 CLAIRE
50 pailletée. L'éventail, les émeraudes.
Taisez-vous, idiote !
Jean Genet, Les Bonnes, scène d’exposition, 1947.
TEXTE 2
Scène IV
MERLIN, COLETTE (LISETTE et BLAISE, assis).
MERLIN. — Bonjour, ma belle enfant ; je suis COLETTE. — Mais, vraiment ! je sis bien
bien sûr que ce n’est pas moi que vous cherchez. obligée d’en sentir pisque je sis obligée d’en
COLETTE. — Non, Monsieur Merlin ; mais ça prendre dans la comédie. Comment voulez-vous
n’y fait rien ; je suis bien aise de vous y trouver. 50 que je fasse autrement ?
5 MERLIN. — Et moi, je suis charmé de vous LISETTE, assise, interrompant. — Comment !
rencontrer, Colette. Vous aimez réellement Merlin !
COLETTE. — Ça est bien obligeant. COLETTE. — Il faut bien, pisque c’est mon
MERLIN. — Ne vous êtes-vous pas aperçue du devoir.
plaisir que j’ai à vous voir ? 55 MERLIN, à Lisette. — Blaise et toi, vous êtes
10 COLETTE. — Oui ; mais je n’ose pas de grands innocents tous deux ; ne voyez-vous pas
bonnement m’apercevoir de ce plaisir-là, à cause qu’elle s’explique mal ? Ce n’est pas qu’elle
que j’y en prendrai aussi. m’aime tout de bon ; elle veut dire seulement
MERLIN, interrompant. — Doucement, qu’elle doit faire semblant de m’aimer ; n’est-ce
Colette ; il n’est pas décent de vous déclarer si 60 pas, Colette ?
15 vite. COLETTE. — Comme vous voudrez, Monsieur
COLETTE. — Dame ! Comme il faut avoir Merlin.
d’l’amiquié pour vous dans cette affaire-là, j’ai
cru qu’il n’y avait point de temps à perdre.
MERLIN. — Attendez que je me déclare tout à 65
20 fait, moi.
BLAISE, interrompant de son siège. — Voyez Marivaux, Les Acteurs de bonne foi (1757)
en effet comme aIle se presse ; an dirait qu’aIle y
va de bon jeu ; je crois que ça m’annonce du
guignon.
25 LISETTE, assise et interrompant. — Je n’aime
pas trop cette saillie-là non plus.
MERLIN. — C’est qu’elle ne sait pas mieux
faire.
COLETTE. — Eh bien ! velà ma pensée tout
30 sens dessus dessous ; pisqu’ils me blâmont, je sis
trop timide pour aller en avant, s’ils ne s’en vont
pas.
MERLIN. — Éloignez-vous donc pour
l’encourager.
35 BLAISE, se levant de son siège. — Non,
morguié, je ne veux pas qu’aIle ait du courage,
moi ; je veux tout entendre.
LISETTE, assise et interrompant. — Il est vrai,
m’amie, que vous êtes plaisante de vouloir que
40 nous nous en allions.
COLETTE. — Pourquoi aussi me chicanez-
vous ?
BLAISE, interrompant, mais assis. —
Pourquoi te hâtes-tu tant d’être amoureuse de
45 Monsieur Merlin ? Est-ce que tu en sens de
l’amour ?
TEXTE 3
L’EXPOSITION
Une cellule.
Murs clairs et nus sur les côtés cour et jardin. W.-C. Tabouret.
Bat-flanc contre un des murs. Une porte au fond munie d'un œilleton en
cuivre qui s'ouvre parfois avec bruit. Vasistas très haut à vitres dépolies.
5 Le lieu peut aussi être transposé sans réalisme aucun.
L'environnement sonore suffit à faire exister la prison : pas dans un
couloir. Bruits de verrous. Cris. Bris de vitres répercutés en écho. Tap-
tap-tap des tuyaux de chauffage…
La pièce commence au milieu de la nuit et s'achève à l'aube.
10
LA PARTANTE. — Qu'est-ce que c'est ce télégramme ?
J'ai dit à l'éducatrice.
La veille de sortir ça fiche un coup.
Un ministre qui saute, un président qui claque on sait jamais.
15 N'importe quoi on annule vos grâces, votre dossier est ajourné on dit.
Vous ne sortez pas.
Enfin tout ça...
J'ai pas pensé à toi une seconde, maman.
— C'est ma conditionnelle qu'est annulée, j'ai dit.
20 Elle arrivait pas je me suis rendu compte
elle faisait non avec la tête.
Alors j'ai avalé un grand coup d'air. Je suis restée très calme.
Non j'ai crié je crois.
— Enfin lisez-le, j'ai dit.
25 — Je suis désolée, je suis désolée, elle répétait.
Un disque.
J'ai redit en gueulant (non, à voix très basse) :
— Lisez-le.
Et i'habitude, je ne sais pas, j'ai ajouté :
30 — Je vous en prie.
— C'est votre mère, elle a dit enfin.
Le cœur. Elle a pas eu le temps de souffrir.
J'ai dû crier encore une fois. Je ne sais pas. Après j'ai dû m'évanouir.
Le Sas, de Michel Azama (1985), pp. 9-10.
TEXTE 4
LE PROCES
Dieu. — Mais qu'est-ce qu'ils vont chercher ?
Oui. Tu l'as voulu. Oui. C'est de ma faute. J'endosse tout. Je rejette pas. Le plus — Tout compte dit monsieur Maître. L'histoire du grand-père, mauvais
sale, le plus noir, le plus dur. Chaque acte. Je renie pas, non. Je l'ai fait. Je l'ai pour vous ça.
fait. C'est moi, c’est bien moi. Oui, oui, oui. Moi. Le sang versé, le sang caillé 35 — Mais ça n'a rien à voir.
5 sur un tissu. La marque de mon geste exposée là. Les verrous, la rumeur de — Les antécédents ça marque.
foule, la souricière comme ils disent. Cette cage de deux mètres sur deux dans — Mais...
les coulisses du tribunal. J'attends. Vous êtes huit hommes et une femme. — C'est du sang.
J'aurais préféré plus de femmes. Elles m'auraient mieux comprise peut-être. — Maître vous croyez qu'ils vont...
Vous ne saurez pas, vous ne pourrez pas faire te tri des témoignages, des 40 — Patience.
10 rancœurs, des antipathies, des haines. — L'avocat général a l'air très dur.
— Je suis pas bien. — C’est son métier.
— C'est rien, vous tracassez pas. C'est le trac. Dit monsieur Maître. Les femmes ont mis leur tailleur de printemps pour témoigner. Mise en
Les experts, les enquêteurs de personnalité. Ceux qui disent « ma petite », ceux plis, bijoux. L'espoir de passer à la télé peut-être.
qui disent « madame », tous viennent voir la bête. 45 Tant de témoins à charge toute la journée. Je tombe de fatigue.
15 Mes talons hauts font une musique de souris dans les couloirs du tribunal. Le Mon garde compte les témoins. Plus que quatre. Plus que deux.
premier soir, elles m'avaient gardé du thé chaud dans la cellule. J'ai rien pu Attention ceux à décharge maintenant. Mais c'est trop tard, personne n'écoute. La
avaler. Des télégrammes comme pour une actrice. nuit est tombée.
Dormir, impossible... Le sang, les tissus tachés de sang exposés là, à la vue de Flot de paroles perdues. Condamnez-moi tout de suite. Qu'on en finisse.
tous la marque de mon geste. Le jury les regarde tout le temps. Le maximum. 50 Je ne veux pas revenir demain. Partie civile, ma vie dépeinte en noir.
20 Voilà ce qui t'attend ma petite. Les mains qui se lèvent, qui jurent de dire la — Toute petite elle arrachait déjà la tête de ses poupées.
vérité. Toute. Rien que. Ça va durer trois jours. Il faut tenir le choc, elle dit Défense, ma vie repeinte en blanc. Je n'attends rien. Vous êtes sortis.
madame Chef. Vous délibérez. Là-bas au fond d'une pièce, ma vie est entre vos mains. Messieurs,
— Et n'ayez pas l’air si raide dit monsieur Maître, ça les indispose à la cour !
votre égard. Ne vous braquez pas, ça fait hautain. , 55 Toute la salle se lève, on me fait signe.
25 Les journalistes. La salle comble. Ce spectacle. Je ne veux pas croiser le regard Je me mets debout, on dirait la messe. J'ai mal partout. On s'assoit.
de la seule femme du jury. C est fait. C'est décidé.
Qui est-elle ? Oui à la culpabilité. Oui à la préméditation. Je le savais.
Qui êtes-vous madame ? Vous avez des enfants ?
Ma vie depuis ma naissance. Quel déballage. Mon dossier plus épais 60 Le Sas, de Michel Azama (1985), pp. 18-19.
30 que l'annuaire de Paris.
— Son grand-père s'est tiré un coup de carabine dans la bouche.
TEXTE 5
LE DENOUEMENT
Mon corps est dur et rigide. Le corps d'une morte. Dans la cellule d'à côté
on crie : « Non, non, ce n'est pas moi », encore une qui cauchemarde.
J'attends. Le soulagement de l'aube. Le claquement du mouchard encore
une fois. Le dernier signe d'une présence humaine. La sueur inonde mes
5 cuisses, je voudrais m'écrouler morte, mon ventre me fait mal, de toutes
mes forces je me plaque contre le ciment froid du sol pour sentir en
dessous la respiration de la terre. Au secours. Mon sexe obturé inutile, le
cerveau vide. L'oreille emplie de sable. Les yeux plus aveugles que l' œil
cyclope de la porte. Au secours. Je te cherche de la main. Tu es absent.
10 Tu es mort. C'est moi qui t'ai tué. J'aurais voulu pouvoir m'empêcher de
le faire. Je n'étais plus moi-même. Comme folle. Je ne me cherche pas
d'excuses. Depuis mon crime m'accompagne. Deux balles dans le cœur.
Je ne veux plus pleurer.
15 J'ai quarante-neuf ans pas tout à fait cinquante. Je suis devenue laide.
Depuis le temps que j'ai mis ma tête au placard, mon cerveau part en
guenilles ; prendre le dernier virage, pas facile. Je me fais effraction pour
me réinjecter de l'enthousiasme. J'ai la gamberge noire. Je pelote presque
la minute de la sortie. J'entends les oiseaux déjà. Est-ce que je suis assez
20 coriace. Depuis le temps que je m'entraîne à avaler d'un coup quatre
saisons sans respirer j'ai le cœur creux. Faudrait le passer à la fouille. Je
devrais être archicomblée c'est la dérive, la couche de rigolade qui
s'écaille, dis qu'est-ce qu'un homme ? Ma boîte va s'ouvrir et je ne suis un
cadeau pour personne.
Le Sas, de Michel Azama (1985), pp. 27-28.
TEXTE 6
LE POUVOIR DES FABLES
À M. de Barillon
Dans Athène autrefois peuple vain et léger,
Un Orateur1 voyant sa patrie en danger,
Courut à la Tribune ; et d'un art tyrannique,
Voulant forcer les cœurs dans une république,
5 Il parla fortement sur le commun salut.
On ne l'écoutait pas : l'Orateur recourut
À ces figures violentes
Qui savent exciter les âmes les plus lentes2.
Il fit parler les morts3, tonna, dit ce qu'il put.
10 Le vent emporta tout ; personne ne s'émut.
L'animal aux têtes frivoles
Étant fait à ces traits, ne daignait l'écouter.
Tous regardaient ailleurs : il en vit s'arrêter
À des combats d'enfants, et point à ses paroles.
15 Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
Cérès4, commença-t-il, faisait voyage un jour
Avec l'Anguille et l'Hirondelle :
Un fleuve les arrête ; et l'Anguille en nageant,
Comme l'Hirondelle en volant,
20 Le traversa bientôt. L'assemblée à l'instant
Cria tout d'une voix : Et Cérès, que fit-elle ?
— Ce qu'elle fit ? un prompt courroux
L'anima d'abord contre vous.
Quoi, de contes d'enfants son peuple s'embarrasse !
25 Et du péril qui le menace
Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet !
Que ne demandez-vous ce que Philippe5 fait ?
À ce reproche l'assemblée,
Par l'Apologue réveillée,
30 Se donne entière à l'Orateur :
Un trait de Fable en eut l'honneur.
Nous sommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même,
Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau d'âne6 m'était conté,
35 J'y prendrais un plaisir extrême,
Le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.
Jean de La Fontaine, Fables, VIII, 4, 1668-1696
1
Un orateur cet orateur est Démade. Démosthène (384 av. J.-C. - 322 av. J.-C.) avait eu recours au même procédé lorsqu’il avait mis en garde ses concitoyens
contre Philippe de Macédoine dans ses Philippiques.
2
les âmes les plus lentes : les plus difficiles à émouvoir.
3
fit parler les morts : eut recours à la prosopopée (figure de style qui consiste à faire parler des êtres inanimés, morts ou absents).
4
Cérès : déesse de la fertilité dans le monde romain.
5
Philippe : Philippe II de Macédoine (382 av. J.-C. - 336 av. J.-C.) ; il entreprit de dominer la Grèce.
6
Peau d’Âne : personnage dont parle Louison dans Le Malade imaginaire de Molière. Charles Perrault en fera un conte en 1697. Il y narre les aventures d’une
princesse que son père veut épouser et qui se dissimule sous une peau d’âne pour lui échapper.
TEXTE 7
LE LOUP ET L'AGNEAU
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
5 Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
10 — Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
15 Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
— Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
20 — Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
— Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
— Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m’épargnez guère,
25 Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l’a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l’emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
Jean de la FONTAINE,
Fables, I, 10 (1668-1694)
TEXTE 8
MELANCHOLIA
... Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules
5 Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
10 Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
15 Ils semblent dire à Dieu : - Petits comme nous sommes,
Notre père, voyez ce que nous font les hommes !
Ô servitude infâme imposée à l'enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
20 La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,
Et qui ferait - c'est là son fruit le plus certain ! -
D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
25 Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !
Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ?
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l'homme !
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
30 Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,
Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème !
Ô Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !
[…] Paris, juillet 1838.
Victor Hugo, Les Contemplations, 1856.
TEXTE 9
Gabriel Péri
Un homme est mort qui n’avait pour défense
Que ses bras ouverts à la vie
Un homme est mort qui n’avait d’autre route
Que celle où l’on hait les fusils
5 Un homme est mort qui continue la lutte
Contre la mort contre l’oubli
Car tout ce qu’il voulait
Nous le voulions aussi
10 Nous le voulons aujourd’hui
Que le bonheur soit la lumière
Au fond des yeux au fond du cœur
Et la justice sur la terre
15 Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
20 Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d’amies
25 Ajoutons-y Péri
Péri est mort pour ce qui nous fait vivre
Tutoyons-le sa poitrine est trouée
Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux
Tutoyons-nous son espoir est vivant.
Paul Éluard, Au Rendez-vous allemand (1944)
TEXTE 10
COMMENT ÉTAIT RÉGLÉ
LE MODE DE VIE DES THÉLÉMITES
Toute leur vie était régie non par des lois, des statuts ou des règles, mais selon leur
volonté et leur libre arbitre1. Ils sortaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient,
travaillaient, dormaient quand le désir leur en venait. Nul ne les éveillait, nul ne les obligeait à
boire ni à manger, ni à faire quoi que ce soit. Ainsi en avait décidé Gargantua. Et leur
5 règlement se limitait à cette clause :
FAIS CE QUE TU VOUDRAS,
parce que les gens libres, bien nés, bien éduqués, vivant en bonne société, ont
10 naturellement un instinct, un aiguillon2 qu'ils appellent honneur et qui les pousse toujours à
agir vertueusement et les éloigne du vice. Quand ils sont affaiblis et asservis par une vile
sujétion ou une contrainte, ils utilisent ce noble penchant, par lequel ils aspiraient librement à
la vertu, pour se défaire du joug de la servitude3 et pour lui échapper, car nous entreprenons
toujours ce qui est défendu et convoitons ce qu'on nous refuse.
15 Grâce à cette liberté, ils rivalisèrent d'efforts pour faire tous ce qu'ils voyaient plaire à
un seul. Si l'un ou l'une d'entre eux disait : « buvons », tous buvaient ; si on disait : « jouons »,
tous jouaient ; si on disait : « allons nous ébattre aux champs », tous y allaient. Si c'était pour
chasser au vol ou à courre, les dames montées sur de belles haquenées4, avec leur fier
palefroi5, portaient chacune sur leur poing joliment ganté un épervier, un lanier6, un
20 émerillon7; les hommes portaient les autres oiseaux.
Ils étaient si bien éduqués qu'il n'y avait aucun ou aucune d'entre eux qui ne sût lire,
écrire, chanter, jouer d'instruments de musique, parler cinq ou six langues et s'en servir pour
composer en vers aussi bien qu'en prose. Jamais on ne vit des chevaliers si preux 8, si nobles,
si habiles à pied comme à cheval, si vigoureux, si vifs et maniant si bien toutes les armes, que
25 ceux qui se trouvaient là. Jamais on ne vit des dames si élégantes, si mignonnes, moins
désagréables, plus habiles de leurs doigts à tirer l'aiguille et à s'adonner à toute activité
convenant à une femme noble et libre, que celles qui étaient là.
Pour ces raisons, quand le temps était venu pour un des membres de l'abbaye d'en sortir,
soit à la demande de ses parents, soit pour d'autres motifs, il emmenait avec lui une des
30 dames, celle qui l'avait choisi pour chevalier servant, et on les mariait ensemble. Et s'ils
avaient bien vécu à Thélème dans le dévouement et l'amitié, ils cultivaient encore mieux ces
vertus dans le mariage ; leur amour mutuel était aussi fort à la fin de leurs jours qu'aux
premiers temps de leurs noces.
35
François Rabelais, Gargantua, chapitre 57.
1
Pouvoir de l’homme de se déterminer, d’opérer des choix par sa seule volonté.
2
Au sens figuré : un stimulant.
3
Soumission digne de mépris.
4
Juments dressées pour les dames.
5
Cheval destiné à la chasse.
6
Faucon dressé pour la chasse.
7
Un petit faucon.
8
Vaillant, courageux.
TEXTE 11
AUTORITE
Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est
un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d'en jouir aussitôt
qu'il jouit de la raison. Si la nature a établi quelque autorité, c'est la puissance
paternelle ; mais la puissance paternelle a ses bornes ; et dans l'état de nature elle
5 finirait aussitôt que les enfants seraient en état de se conduire. Toute autre autorité
vient d'une autre origine que la nature. Qu'on examine bien et on la fera toujours
remonter à l'une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui qui s'en est
emparé, ou le consentement de ceux qui s'y sont soumis par un contrat fait ou
supposé entre eux et à qui ils ont déféré l'autorité.
10
La puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation et ne dure
qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de ceux qui
obéissent ; en sorte que si ces derniers deviennent à leur tour les plus forts, et qu'ils
secouent le joug, ils le font avec autant de droit et de justice que l'autre qui le leur
15 avait imposé. La même loi qui a fait l'autorité la défait alors ; c'est la loi du plus fort.
Quelquefois l'autorité qui s'établit par la violence change de nature ; c'est lorsqu'elle
continue et se maintient du consentement exprès de ceux qu'on a soumis ; mais elle
rentre par là dans la seconde espèce dont je vais parler ; et celui qui se l'était arrogée
20 devenant alors prince cesse d'être tyran.
La puissance qui vient du consentement des peuples suppose nécessairement des
conditions qui en rendent l'usage légitime utile à la société, avantageux à la
république, et qui la fixent et la restreignent entre des limites ; car l'homme ne peut ni
25 ne doit se donner entièrement et sans réserve à un autre homme, parce qu'il a un
maître supérieur au-dessus de tout, à qui il appartient tout entier. C'est Dieu dont le
pouvoir est toujours immédiat sur la créature, maître aussi jaloux qu'absolu, qui ne
perd jamais de ses droits et ne les communique point. Il permet pour le bien commun
et le maintien de la société que les hommes établissent entre eux un ordre de
30 subordination, qu'ils obéissent à l'un d'eux ; mais il veut que ce soit par raison et avec
mesure, et non pas aveuglément et sans réserve, afin que la créature ne s'arroge pas
les droits du créateur. Toute autre soumission est le véritable d'idolâtrie.
Denis Diderot, article « Autorité » de l’Encyclopédie (1755).
TEXTE 12
CHAPITRE 1
Le borgne
Du temps du roi Moabdar il y avait à Babylone un jeune homme nommé Zadig, né
avec un beau naturel fortifié par l'éducation. Quoique riche et jeune, il savait modérer
ses passions ; il n'affectait rien ; il ne voulait point toujours avoir raison, et savait
respecter la faiblesse des hommes. On était étonné de voir qu'avec beaucoup d'esprit
5 il n'insultât jamais par des railleries à ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux,
à ces médisances téméraires, à ces décisions ignorantes, à ces turlupinades
grossières, à ce vain bruit de paroles, qu'on appelait conversation dans Babylone. Il
avait appris, dans le premier livre de Zoroastre, que l'amour-propre est un ballon
gonflé de vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une piqûre. Zadig surtout
10 ne se vantait pas de mépriser les femmes et de les subjuguer. Il était généreux ; il ne
craignait point d'obliger des ingrats, suivant ce grand précepte de Zoroastre :
« Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te mordre ». Il était
aussi sage qu'on peut l'être, car il cherchait à vivre avec des sages. Instruit dans les
sciences des anciens Chaldéens, il n'ignorait pas les principes physiques de la nature,
15 tels qu'on les connaissait alors, et savait de la métaphysique ce qu'on en a su dans
tous les âges, c'est-à-dire fort peu de chose. Il était fermement persuadé que l'année
était de trois cent soixante et cinq jours et un quart, malgré la nouvelle philosophie de
son temps, et que le soleil était au centre du monde ; et quand les principaux mages
lui disaient, avec une hauteur insultante, qu'il avait de mauvais sentiments, et que
20 c'était être ennemi de l'état que de croire que le soleil tournait sur lui-même, et que
l'année avait douze mois, il se taisait sans colère et sans dédain.
Zadig, avec de grandes richesses, et par conséquent avec des amis, ayant de la
santé, une figure aimable, un esprit juste et modéré, un coeur sincère et noble, crut
25 qu'il pouvait être heureux.
Voltaire, Zadig (1748), chapitre 1.
TEXTE 13
Un jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir à lui un avait fait des petits il y a peu de jours. D'autres traces en un sens différent, qui
eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant,
grande inquiétude, et qui couraient çà et là comme des hommes égarés qui m'ont appris qu'elle avait les oreilles très longues; et comme j'ai remarqué que
cherchent ce qu'ils ont perdu de plus précieux. Jeune homme, lui dit le le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j'ai
5 premier eunuque, n'avez-vous point vu le chien de la reine ? Zadig répondit 40 compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l'ose
modestement, C'est une chienne, et non pas un chien. Vous avez raison, dire.
reprit le premier eunuque. C'est une épagneule très petite, ajouta Zadig ; elle
a fait depuis peu des chiens; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les [Zadig explique ensuite comment il a pu, de la même manière, décrire le cheval à
oreilles très longues. Vous l'avez donc vue? dit le premier eunuque tout partir de ses observations.] Tous les juges admirèrent le profond et subtil
10 essoufflé. Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je n'ai jamais su si la 45 discernement de Zadig; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à la reine. On ne
reine avait une chienne. parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et dans le
cabinet; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on devait le brûler comme
[On interroge ensuite Zadig pour savoir s’il a vu passer un cheval. De la même sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît l'amende des quatre cents onces d'or à
manière, il décrit le cheval avec précision avant de dire qu’il ne l’a pas vu.] Le laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs,
15 grand-veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé le 50 vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces; ils en
cheval du roi et la chienne de la reine; ils le firent conduire devant retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice, et
l'assemblée du grand Desterham, qui le condamna au knout, et à passer le leurs valets demandèrent des honoraires.
reste de ses jours en Sibérie. A peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva
le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d'être trop savant, et se
20 réformer leur arrêt; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces 55 promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu'il avait vu.
d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il avait vu. Il fallut d'abord
payer cette amende; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'état s'échappa; il passa
conseil du grand Desterham ; il parla en ces termes : sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig, il ne répondit rien; mais
on lui prouva qu'il avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime
25 «Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité, qui avez la pesan- 60 à cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la
teur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant, et beaucoup d'affinité coutume de Babylone.
avec l'or, puisqu'il m'est permis de parler devant cette auguste assemblée, je
vous jure par Orosmade, que je n'ai jamais vu la chienne respectable de la Grand Dieu! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se promène
reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé: Je me dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du roi ont passé! qu'il est
30 promenais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le vénérable eunuque et 65 dangereux de se mettre à la fenêtre! Et qu'il est difficile d'être heureux dans
le très illustre grand-veneur. J'ai vu sur le sable les traces d'un animal, et j'ai cette vie !
jugé aisément que
c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur
de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m'ont fait connaître Voltaire, Zadig (1748), chapitre 1.
35 que c'était une chienne dont les mamelles étaient pendantes, et qu'ainsi elle
TEXTE 14
L'homme de Cambalu, prenant la parole, dit : « Je respecte fort les vivre. La querelle s'échauffa pour lors, et Sétoc vit le moment où la
Egyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le bœuf Apis, 25 table allait être ensanglantée. Zadig, qui avait gardé le silence pendant
le beau poisson Oannès ; mais peut-être que le Li ou le Tien, comme toute la dispute, se leva enfin : il s'adressa d'abord au Celte, comme au
on voudra l'appeler, vaut bien les boeufs et les poissons. Je ne dirai plus furieux ; il lui dit qu'il avait raison, et lui demanda du gui ; il loua
5 rien de mon pays ; il est aussi grand que la terre d'Egypte, la Chaldée, le Grec sur son éloquence, et adoucit tous les esprits échauffés. Il ne dit
et les Indes ensemble. Je ne dispute pas d'antiquité, parce qu'il suffit que très peu de chose à l'homme du Cathay, parce qu'il avait été le plus
d'être heureux, et que c'est fort peu de chose d'être ancien ; mais, s'il 30 raisonnable de tous. Ensuite il leur dit : « Mes amis, vous alliez vous
fallait parler d'almanachs, je dirais que toute l'Asie prend les nôtres, et quereller pour rien, car vous êtes tous du même avis. » A ce mot, ils se
que nous en avions de fort bons avant qu'on sût l'arithmétique en récrièrent tous. « N'est-il pas vrai, dit-il au Celte, que vous n'adorez pas
10 Chaldée. » ce gui, mais celui qui a fait le gui et le chêne? — Assurément, répondit
le Celte. — Et vous, monsieur l'Egyptien, vous révérez apparemment
— Vous êtes de grands ignorants tous tant que vous êtes ! s'écria le 35 dans un certain boeuf celui qui vous a donné les bœufs ? — Oui, dit
Grec : est-ce que vous ne savez pas que le chaos est le père de tout, et l'Egyptien. — Le poisson Oannès, continua-t-il, doit céder à celui qui a
que la forme et la matière ont mis le monde dans l'état où il est ? » Ce fait la mer et les poissons. — D'accord, dit le Chaldéen. — L'Indien,
15 Grec parla longtemps ; mais il fut enfin interrompu par le Celte, qui, ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous un premier
ayant beaucoup bu pendant qu'on disputait, se crut alors plus savant principe ; je n'ai pas trop bien compris les choses admirables que le
que tous les autres, et dit en jurant qu'il n'y avait que Teutath et le gui 40 Grec a dites, mais je suis sûr qu'il admet aussi un Être supérieur, de qui
de chêne qui valussent la peine qu'on en parlâ t; que, pour lui, il avait la forme et la matière dépendent. » Le Grec qu'on admirait, dit que
toujours du gui dans sa poche ; que les Scythes, ses ancêtres, étaient Zadig avait très bien pris sa pensée. « Vous êtes donc tous de même
20 les seules gens de bien qui eussent jamais été au monde ; qu'ils avis, répliqua Zadig, et il n'y a pas là de quoi se quereller. » Tout le
avaient, à la vérité, quelquefois mangé des hommes, mais que cela monde l'embrassa.
n'empêchait pas qu'on ne dût avoir beaucoup de respect pour sa nation 45
; et qu'enfin, si quelqu'un parlait mal de Teutath, il lui apprendrait à Voltaire, Zadig (1748), chapitre 12.
TEXTE 15
Ce fut chez une veuve charitable et vertueuse qui avait un neveu de vertueux, que de le noyer ? » Jesrad reprit : « S'il avait été vertueux, et
quatorze ans, plein d'agréments et son unique espérance. Elle fit du s'il eût vécu, son destin était d'être assassiné lui-même avec la femme
mieux qu'elle put les honneurs de sa maison. Le lendemain, elle qu'il devait épouser, et le fils qui en devait naître. — Mais Quoi ! dit
ordonna à son neveu d'accompagner les voyageurs jusqu'à un pont qui, Zadig, il est donc nécessaire qu'il y ait des crimes et des malheurs ? et
5 étant rompu depuis peu, était devenu un passage dangereux. Le jeune 35 les malheurs tombent sur les gens de bien ! — Les méchants, répondit
homme empressé marche au-devant d'eux. Quand ils furent sur le Jesrad, sont toujours malheureux : ils servent à éprouver un petit
pont : « Venez, dit l'ermite au jeune homme, il faut que je marque ma nombre de justes répandus sur la terre, et il n'y a point de mal dont il ne
reconnaissance à votre tante ». Il le prend alors par les cheveux, et le naisse un bien. — Mais, dit Zadig, s'il n'y avait que du bien, et point de
jette dans la rivière. L'enfant tombe, reparaît un moment sur l'eau, et mal ? — Alors, reprit Jesrad, cette terre serait une autre terre,
10 est engouffré dans le torrent. « O monstre ! ô le plus scélérat de tous 40 l'enchaînement des événements serait un autre ordre de sagesse ; et cet
les hommes ! s'écria Zadig. — Vous m'aviez promis plus de patience, ordre, qui serait parfait, ne peut être que dans la demeure éternelle de
lui dit l'ermite en l'interrompant : apprenez que sous les ruines de cette l'Être suprême, de qui le mal ne peut approcher. Il a créé des millions
maison où la Providence a mis le feu, le maître a trouvé un trésor de mondes, dont aucun ne peut ressembler à l'autre. Cette immense
immense : apprenez que ce jeune homme dont la Providence a tordu le variété est un attribut de sa puissance immense. Il n'y a ni deux feuilles
15 cou aurait assassiné sa tante dans un an, et vous dans deux. — Qui te 45 d'arbre sur la terre, ni deux globes dans les champs infinis du ciel, qui
l'a dit, barbare ? cria Zadig ; et quand tu aurais lu cet événement dans soient semblables, et tout ce que tu vois sur le petit atome où tu es né
ton livre des destinées, t'est-il permis de noyer un enfant qui ne t'a devait être dans sa place et dans son temps fixe, selon les ordres
point fait de mal ? » immuables de celui qui embrasse tout. Les hommes pensent que cet
enfant qui vient de périr est tombé dans l'eau par hasard, que c'est par
20 Tandis que le Babylonien parlait, il aperçut que le vieillard n'avait 50 un même hasard que cette maison est brûlée : mais il n'y a point de
plus de barbe, que son visage prenait les traits de la jeunesse. Son hasard ; tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou prévoyance.
habit d'ermite disparut ; quatre belles ailes couvraient un corps Souviens-toi de ce pêcheur qui se croyait le plus malheureux de tous les
majestueux et resplendissant de lumière. « O envoyé du ciel ! ô ange hommes. Orosmade t'a envoyé pour changer sa destinée. Faible mortel
divin ! s'écria Zadig en se prosternant, tu es donc descendu de ! cesse de disputer contre ce qu'il faut adorer. Mais, dit Zadig... »
25 l'empyrée pour apprendre à un faible mortel à se soumettre aux ordres 55 Comme il disait mais, l'ange prenait déjà son vol vers la dixième
éternels ? — Les hommes, dit l'ange Jesrad, jugent de tout sans rien sphère. Zadig à genoux adora la Providence, et se soumit. L'ange lui
connaître : tu étais celui de tous les hommes qui méritait le plus d'être cria du haut des airs : « Prends ton chemin vers Babylone. »
éclairé ». Zadig lui demanda la permission de parler. « Je me défie de
moi-même, dit-il ; mais oserai-je te prier de m'éclaircir un doute : ne Voltaire, Zadig (1748), chapitre 18.
30 vaudrait-il pas mieux avoir corrigé cet enfant, et l'avoir rendu
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