Ann�e scolaire 2007-2008

Shared by: 3g92726
Categories
Tags
-
Stats
views:
9
posted:
4/27/2012
language:
pages:
16
Document Sample
scope of work template
							Année scolaire 2007-2008                                    Lycée Salvador Allende — Hérouville-Saint-Clair
Classes de Première STG 1 (31 élèves)                               Épreuves Anticipées du Baccalauréat
Professeur : Emmanuel DESCHAMPS

NOM : ……………………………………………                               PRENOM : ……………………………………………




                                          Textes 1


                               LECTURES ANALYTIQUES :


            • Texte n°1 : Les Bonnes, de Jean Genet (1947), du début jusqu’à : « Taisez-vous
          idiote ! » ;
            • Texte n°2 : Les Acteurs de bonne foi, de Marivaux (1757), scène 4, du début
          jusqu’à : « COLETTE. — Comme vous voudrez Monsieur Merlin ».
            • Texte n°3 : Le Sas, de Michel Azama (1985), du début de l’œuvre à : « Après j’ai
          dû m’évanouir » (pp. 9-10) ;
            • Texte n°4 : Le Sas, de Michel Azama (1985), de « Dieu » à « Je le savais » (pp.
          18-19) ;
            • Texte n°5 : Le Sas, de Michel Azama (1985), de « Mon corps est dur et
          rigide… » à « … je ne suis un cadeau pour personne. » (pp. 27-28).
            • Texte n° 6 : Le Pouvoir des fables, de J. de la Fontaine, Fables, VIII, 4 (1668-
          1694) ;
            • Texte n° 7 : Le loup et l’agneau, de J. de la Fontaine, Fables, I, 10 (1668-1694) ;
            • Texte n° 8 : Melancholia, de Victor Hugo, Les Contemplations, I, 3 (1856) ;
            • Texte n° 9 : Gabriel Péri, de Paul Éluard, Au rendez-vous allemand (1944) ;
            • Texte n° 10 : « Comment était réglé le mode de vie des Thélémites », F.
          Rabelais, Gargantua, chap. 57 (1534) ;
            • Texte n° 11 : Article « Autorité » de l’Encyclopédie, de Denis Diderot (1755) ;
            • Texte n°12 : Zadig, de Voltaire (1748), Chapitre 1, « Le Borgne », du début à :
          « crut qu’il pouvait être heureux » ;
            • Texte n°13 : Zadig, de Voltaire (1748), Chapitre 3, « Le Chien et le cheval », de :
          « Un jour… » à la fin du chapitre ;
            • Texte n°14 : Zadig, de Voltaire (1748), Chapitre 12, « Le souper », de :
          « L’homme de Cambalu » à : « Tout le monde l’embrassa ».
            • Texte n°15 : Zadig, de Voltaire (1748), Chapitre 18, « Ce fut une veuve
          charitable » à la fin du chapitre.
                                                             TEXTE 1

        La chambre de Madame. Meubles Louis XV. Au                                             SOLANGE
     fond, une fenêtre ouverte sur la façade de l'immeuble
     en face. A droite, le lit. A gauche, une porte et une                Tous les bijoux de Madame ?
     commode. Des fleurs à profusion. C'est le soir.              55
 5   L'actrice qui joue Solange est vêtue d'une petite robe                                     CLAIRE
     noire de domestique. Sur une chaise, une autre petite
     robe noire, des bas de fil noirs, une paire de souliers              Sortez-les. Je veux choisir. (Avec beaucoup
     noirs à talons plats.                                             d'hypocrisie.) Et naturellement les souliers vernis.
                                                                  60   Ceux que vous convoitez depuis des années.
10               CLAIRE, debout, en combinaison,
                   tournant le dos à la coiffeuse.                               Solange prend dans l'armoire quelques
                 Son geste - le bras tendu - et le ton                        écrins qu'elle ouvre et dispose sur le lit.
                   seront d'un tragique exaspéré.
                                                                  65      Pour votre noce sans doute. Avouez qu'il vous a
15       Et ces gants! Ces éternels gants! Je t'ai dit souvent         séduite ! Que vous êtes grosse ! Avouez-le!
     de les laisser à la cuisine. C'est avec ça, sans doute,
     que tu espères séduire le laitier. Non, non, ne mens                 Solange s'accroupit sur le tapis et, crachant
     pas, c'est inutile. Pends-les , au-dessus de l'évier.             dessus, cire des escarpins vernis.
     Quand comprendras-tu que cette chambre ne doit pas           70
20   être souillée ? Tout, mais tout ! ce qui vient de la                  Je vous ai dit, Claire, d'éviter les crachats. Qu'ils
     cuisine est crachat. Sors. Et remporte tes crachats !             donnent en vous, ma fille, qu'ils y croupissent. Ah !
     Mais cesse !                                                      ah ! vous êtes hideuse, ma belle. Penchez-vous
                                                                       davantage et vous regardez dans mes souliers. (Elle
        Pendant cette tirade, Solange jouait avec une paire       75   tend son pied que Solange examine.) Pensez-vous
25 de gants de caoutchouc, observant ses mains gantées,                qu'il me soit agréable de me savoir le pied
     tantôt en bouquet, tantôt en éventail.                            enveloppé par les voiles de votre salive ? Par la
                                                                       brume de vos marécages ?
        Ne te gêne pas, fais ta biche. Et surtout ne te presse
     pas, nous avons le temps. Sors !                             80             SOLANGE, à genoux et très humble.
30
         Solange change soudain d'attitude et sort                        Je désire que Madame soit belle.
     humblement, tenant du bout des doigts les gants de
     caoutchouc. Claire s'assied à la coiffeuse. Elle respire                   CLAIRE, elle s'arrange dans la glace.
     les fleurs, caresse les objets de toilette, brosse ses       85
35   cheveux, arrange son visage.                                          Vous me détestez, n'est-ce pas ? Vous m'écrasez
                                                                       sous vos prévenances, sous votre humilité, sous les
         Préparez ma robe. Vite le temps presse. Vous                  glaïeuls et le réséda. (Elle se lève et d'un ton plus
     n'êtes pas là? (Elle se retourne.) Claire ! Claire !              bas.) On s'encombre inutilement. Il y a trop de
                                                                  90   fleurs. C'est mortel. (Elle se mire encore.) Je serai
40                                             Entre Solange.          belle. Plus que vous ne le serez jamais. Car ce n'est
                                                                       pas avec ce corps et cette face que vous séduirez
                             SOLANGE                                   Mario. Ce jeune laitier ridicule vous méprise, et s'il
                                                                       vous a fait un gosse...
        Que Madame m'excuse, je préparais le tilleul (Elle        95
45 prononce tillol.) de Madame.                                                                SOLANGE

                              CLAIRE                                      Oh ! mais, jamais je n'ai...

              Disposez mes toilettes. La robe blanche            100                            CLAIRE
50 pailletée. L'éventail, les émeraudes.
                                                                          Taisez-vous, idiote !




                                                                 Jean Genet, Les Bonnes, scène d’exposition, 1947.
                                                        TEXTE 2



                                                        Scène IV

                                MERLIN, COLETTE (LISETTE et BLAISE, assis).


       MERLIN. — Bonjour, ma belle enfant ; je suis             COLETTE. — Mais, vraiment ! je sis bien
     bien sûr que ce n’est pas moi que vous cherchez.          obligée d’en sentir pisque je sis obligée d’en
       COLETTE. — Non, Monsieur Merlin ; mais ça               prendre dans la comédie. Comment voulez-vous
     n’y fait rien ; je suis bien aise de vous y trouver.   50 que je fasse autrement ?
 5     MERLIN. — Et moi, je suis charmé de vous                 LISETTE, assise, interrompant. — Comment !
     rencontrer, Colette.                                      Vous aimez réellement Merlin !
       COLETTE. — Ça est bien obligeant.                        COLETTE. — Il faut bien, pisque c’est mon
       MERLIN. — Ne vous êtes-vous pas aperçue du              devoir.
     plaisir que j’ai à vous voir ?                         55 MERLIN, à Lisette. — Blaise et toi, vous êtes
10     COLETTE. — Oui ; mais je n’ose pas                      de grands innocents tous deux ; ne voyez-vous pas
     bonnement m’apercevoir de ce plaisir-là, à cause          qu’elle s’explique mal ? Ce n’est pas qu’elle
     que j’y en prendrai aussi.                                m’aime tout de bon ; elle veut dire seulement
       MERLIN, interrompant. — Doucement,                      qu’elle doit faire semblant de m’aimer ; n’est-ce
     Colette ; il n’est pas décent de vous déclarer si      60 pas, Colette ?
15   vite.                                                      COLETTE. — Comme vous voudrez, Monsieur
       COLETTE. — Dame ! Comme il faut avoir                   Merlin.
     d’l’amiquié pour vous dans cette affaire-là, j’ai
     cru qu’il n’y avait point de temps à perdre.
       MERLIN. — Attendez que je me déclare tout à          65
20   fait, moi.
       BLAISE, interrompant de son siège. — Voyez                      Marivaux, Les Acteurs de bonne foi (1757)
     en effet comme aIle se presse ; an dirait qu’aIle y
     va de bon jeu ; je crois que ça m’annonce du
     guignon.
25     LISETTE, assise et interrompant. — Je n’aime
     pas trop cette saillie-là non plus.
       MERLIN. — C’est qu’elle ne sait pas mieux
     faire.
       COLETTE. — Eh bien ! velà ma pensée tout
30   sens dessus dessous ; pisqu’ils me blâmont, je sis
     trop timide pour aller en avant, s’ils ne s’en vont
     pas.
       MERLIN. — Éloignez-vous donc pour
     l’encourager.
35     BLAISE, se levant de son siège. — Non,
     morguié, je ne veux pas qu’aIle ait du courage,
     moi ; je veux tout entendre.
       LISETTE, assise et interrompant. — Il est vrai,
     m’amie, que vous êtes plaisante de vouloir que
40   nous nous en allions.
       COLETTE. — Pourquoi aussi me chicanez-
     vous ?
       BLAISE, interrompant, mais assis.                —
     Pourquoi te hâtes-tu tant d’être amoureuse de
45   Monsieur Merlin ? Est-ce que tu en sens de
     l’amour ?
                                        TEXTE 3


                                    L’EXPOSITION


     Une cellule.
     Murs clairs et nus sur les côtés cour et jardin. W.-C. Tabouret.
     Bat-flanc contre un des murs. Une porte au fond munie d'un œilleton en
     cuivre qui s'ouvre parfois avec bruit. Vasistas très haut à vitres dépolies.
 5   Le lieu peut aussi être transposé sans réalisme aucun.
     L'environnement sonore suffit à faire exister la prison : pas dans un
     couloir. Bruits de verrous. Cris. Bris de vitres répercutés en écho. Tap-
     tap-tap des tuyaux de chauffage…
     La pièce commence au milieu de la nuit et s'achève à l'aube.
10
     LA PARTANTE. — Qu'est-ce que c'est ce télégramme ?
     J'ai dit à l'éducatrice.
     La veille de sortir ça fiche un coup.
     Un ministre qui saute, un président qui claque on sait jamais.
15   N'importe quoi on annule vos grâces, votre dossier est ajourné on dit.
     Vous ne sortez pas.
     Enfin tout ça...
     J'ai pas pensé à toi une seconde, maman.
     — C'est ma conditionnelle qu'est annulée, j'ai dit.

20   Elle arrivait pas je me suis rendu compte
     elle faisait non avec la tête.
     Alors j'ai avalé un grand coup d'air. Je suis restée très calme.
     Non j'ai crié je crois.
     — Enfin lisez-le, j'ai dit.
25   — Je suis désolée, je suis désolée, elle répétait.
     Un disque.
     J'ai redit en gueulant (non, à voix très basse) :
     — Lisez-le.
     Et i'habitude, je ne sais pas, j'ai ajouté :
30   — Je vous en prie.
     — C'est votre mère, elle a dit enfin.
     Le cœur. Elle a pas eu le temps de souffrir.
     J'ai dû crier encore une fois. Je ne sais pas. Après j'ai dû m'évanouir.



                                        Le Sas, de Michel Azama (1985), pp. 9-10.
                                            TEXTE 4

                                           LE PROCES

     Dieu.                                                                                         — Mais qu'est-ce qu'ils vont chercher ?
     Oui. Tu l'as voulu. Oui. C'est de ma faute. J'endosse tout. Je rejette pas. Le plus           — Tout compte dit monsieur Maître. L'histoire du grand-père, mauvais
     sale, le plus noir, le plus dur. Chaque acte. Je renie pas, non. Je l'ai fait. Je l'ai        pour vous ça.
     fait. C'est moi, c’est bien moi. Oui, oui, oui. Moi. Le sang versé, le sang caillé       35   — Mais ça n'a rien à voir.
 5   sur un tissu. La marque de mon geste exposée là. Les verrous, la rumeur de                    — Les antécédents ça marque.
     foule, la souricière comme ils disent. Cette cage de deux mètres sur deux dans                — Mais...
     les coulisses du tribunal. J'attends. Vous êtes huit hommes et une femme.                     — C'est du sang.
     J'aurais préféré plus de femmes. Elles m'auraient mieux comprise peut-être.                   — Maître vous croyez qu'ils vont...
     Vous ne saurez pas, vous ne pourrez pas faire te tri des témoignages, des                40   — Patience.
10   rancœurs, des antipathies, des haines.                                                        — L'avocat général a l'air très dur.
     — Je suis pas bien.                                                                           — C’est son métier.
     — C'est rien, vous tracassez pas. C'est le trac. Dit monsieur Maître.                         Les femmes ont mis leur tailleur de printemps pour témoigner. Mise en
     Les experts, les enquêteurs de personnalité. Ceux qui disent « ma petite », ceux              plis, bijoux. L'espoir de passer à la télé peut-être.
     qui disent « madame », tous viennent voir la bête.                                       45   Tant de témoins à charge toute la journée. Je tombe de fatigue.
15   Mes talons hauts font une musique de souris dans les couloirs du tribunal. Le                 Mon garde compte les témoins. Plus que quatre. Plus que deux.
     premier soir, elles m'avaient gardé du thé chaud dans la cellule. J'ai rien pu                Attention ceux à décharge maintenant. Mais c'est trop tard, personne n'écoute. La
     avaler. Des télégrammes comme pour une actrice.                                               nuit est tombée.
     Dormir, impossible... Le sang, les tissus tachés de sang exposés là, à la vue de              Flot de paroles perdues. Condamnez-moi tout de suite. Qu'on en finisse.
     tous la marque de mon geste. Le jury les regarde tout le temps. Le maximum.              50   Je ne veux pas revenir demain. Partie civile, ma vie dépeinte en noir.
20   Voilà ce qui t'attend ma petite. Les mains qui se lèvent, qui jurent de dire la               — Toute petite elle arrachait déjà la tête de ses poupées.
     vérité. Toute. Rien que. Ça va durer trois jours. Il faut tenir le choc, elle dit             Défense, ma vie repeinte en blanc. Je n'attends rien. Vous êtes sortis.
     madame Chef.                                                                                  Vous délibérez. Là-bas au fond d'une pièce, ma vie est entre vos mains. Messieurs,
     — Et n'ayez pas l’air si raide dit monsieur Maître, ça les indispose à                        la cour !
     votre égard. Ne vous braquez pas, ça fait hautain.                   ,                   55   Toute la salle se lève, on me fait signe.
25   Les journalistes. La salle comble. Ce spectacle. Je ne veux pas croiser le regard             Je me mets debout, on dirait la messe. J'ai mal partout. On s'assoit.
     de la seule femme du jury.                                                                    C est fait. C'est décidé.
     Qui est-elle ?                                                                                Oui à la culpabilité. Oui à la préméditation. Je le savais.
     Qui êtes-vous madame ? Vous avez des enfants ?
     Ma vie depuis ma naissance. Quel déballage. Mon dossier plus épais                       60                                          Le Sas, de Michel Azama (1985), pp. 18-19.
30   que l'annuaire de Paris.
     — Son grand-père s'est tiré un coup de carabine dans la bouche.
                                       TEXTE 5




                                  LE DENOUEMENT


     Mon corps est dur et rigide. Le corps d'une morte. Dans la cellule d'à côté
     on crie : « Non, non, ce n'est pas moi », encore une qui cauchemarde.
     J'attends. Le soulagement de l'aube. Le claquement du mouchard encore
     une fois. Le dernier signe d'une présence humaine. La sueur inonde mes
 5   cuisses, je voudrais m'écrouler morte, mon ventre me fait mal, de toutes
     mes forces je me plaque contre le ciment froid du sol pour sentir en
     dessous la respiration de la terre. Au secours. Mon sexe obturé inutile, le
     cerveau vide. L'oreille emplie de sable. Les yeux plus aveugles que l' œil
     cyclope de la porte. Au secours. Je te cherche de la main. Tu es absent.
10   Tu es mort. C'est moi qui t'ai tué. J'aurais voulu pouvoir m'empêcher de
     le faire. Je n'étais plus moi-même. Comme folle. Je ne me cherche pas
     d'excuses. Depuis mon crime m'accompagne. Deux balles dans le cœur.
     Je ne veux plus pleurer.

15   J'ai quarante-neuf ans pas tout à fait cinquante. Je suis devenue laide.
     Depuis le temps que j'ai mis ma tête au placard, mon cerveau part en
     guenilles ; prendre le dernier virage, pas facile. Je me fais effraction pour
     me réinjecter de l'enthousiasme. J'ai la gamberge noire. Je pelote presque
     la minute de la sortie. J'entends les oiseaux déjà. Est-ce que je suis assez
20   coriace. Depuis le temps que je m'entraîne à avaler d'un coup quatre
     saisons sans respirer j'ai le cœur creux. Faudrait le passer à la fouille. Je
     devrais être archicomblée c'est la dérive, la couche de rigolade qui
     s'écaille, dis qu'est-ce qu'un homme ? Ma boîte va s'ouvrir et je ne suis un
     cadeau pour personne.


                                      Le Sas, de Michel Azama (1985), pp. 27-28.
                                                        TEXTE 6

                  LE POUVOIR DES FABLES

                                                                        À M. de Barillon


         Dans Athène autrefois peuple vain et léger,
         Un Orateur1 voyant sa patrie en danger,
         Courut à la Tribune ; et d'un art tyrannique,
         Voulant forcer les cœurs dans une république,
 5       Il parla fortement sur le commun salut.
         On ne l'écoutait pas : l'Orateur recourut
               À ces figures violentes
         Qui savent exciter les âmes les plus lentes2.
         Il fit parler les morts3, tonna, dit ce qu'il put.
10       Le vent emporta tout ; personne ne s'émut.
               L'animal aux têtes frivoles
         Étant fait à ces traits, ne daignait l'écouter.
         Tous regardaient ailleurs : il en vit s'arrêter
         À des combats d'enfants, et point à ses paroles.
15       Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
         Cérès4, commença-t-il, faisait voyage un jour
               Avec l'Anguille et l'Hirondelle :
         Un fleuve les arrête ; et l'Anguille en nageant,
               Comme l'Hirondelle en volant,
20       Le traversa bientôt. L'assemblée à l'instant
         Cria tout d'une voix : Et Cérès, que fit-elle ?
               — Ce qu'elle fit ? un prompt courroux
         L'anima d'abord contre vous.
         Quoi, de contes d'enfants son peuple s'embarrasse !
25             Et du péril qui le menace
         Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet !
         Que ne demandez-vous ce que Philippe5 fait ?
               À ce reproche l'assemblée,
               Par l'Apologue réveillée,
30             Se donne entière à l'Orateur :
               Un trait de Fable en eut l'honneur.
         Nous sommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même,
         Au moment que je fais cette moralité,
               Si Peau d'âne6 m'était conté,
35             J'y prendrais un plaisir extrême,
         Le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant
         Il le faut amuser encor comme un enfant.

                                                     Jean de La Fontaine, Fables, VIII, 4, 1668-1696

     1
       Un orateur cet orateur est Démade. Démosthène (384 av. J.-C. - 322 av. J.-C.) avait eu recours au même procédé lorsqu’il avait mis en garde ses concitoyens
     contre Philippe de Macédoine dans ses Philippiques.
     2
       les âmes les plus lentes : les plus difficiles à émouvoir.
     3
       fit parler les morts : eut recours à la prosopopée (figure de style qui consiste à faire parler des êtres inanimés, morts ou absents).
     4
       Cérès : déesse de la fertilité dans le monde romain.
     5
       Philippe : Philippe II de Macédoine (382 av. J.-C. - 336 av. J.-C.) ; il entreprit de dominer la Grèce.
     6
       Peau d’Âne : personnage dont parle Louison dans Le Malade imaginaire de Molière. Charles Perrault en fera un conte en 1697. Il y narre les aventures d’une
     princesse que son père veut épouser et qui se dissimule sous une peau d’âne pour lui échapper.
                          TEXTE 7




                    LE LOUP ET L'AGNEAU


     La raison du plus fort est toujours la meilleure :
            Nous l'allons montrer tout à l'heure.
            Un Agneau se désaltérait
            Dans le courant d'une onde pure.
 5   Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
            Et que la faim en ces lieux attirait.
     Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
            Dit cet animal plein de rage :
     Tu seras châtié de ta témérité.
10   — Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
            Ne se mette pas en colère ;
            Mais plutôt qu'elle considère
            Que je me vas désaltérant
                Dans le courant,
15          Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
     Et que par conséquent, en aucune façon,
            Je ne puis troubler sa boisson.
     — Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
     Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
20   — Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
     Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
            — Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
     — Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tiens :
            Car vous ne m’épargnez guère,
25          Vous, vos bergers, et vos chiens.
     On me l’a dit : il faut que je me venge.
            Là-dessus, au fond des forêts
            Le Loup l’emporte, et puis le mange,
            Sans autre forme de procès.


                                              Jean de la FONTAINE,
                                            Fables, I, 10 (1668-1694)
                                     TEXTE 8


                                   MELANCHOLIA

     ... Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
      Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
      Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
      Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules
 5    Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
      Dans la même prison le même mouvement.
      Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
      Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
      Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
10    Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
      Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
      Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
      Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
      Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
15    Ils semblent dire à Dieu : - Petits comme nous sommes,
      Notre père, voyez ce que nous font les hommes !
      Ô servitude infâme imposée à l'enfant !
      Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
      Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
20    La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,
      Et qui ferait - c'est là son fruit le plus certain ! -
      D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
      Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
      Qui produit la richesse en créant la misère,
25    Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !
      Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ?
      Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
      Une âme à la machine et la retire à l'homme !
      Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
30    Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,
      Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème !
      Ô Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même,
      Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
      Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !

                                            […] Paris, juillet 1838.

                                                   Victor Hugo, Les Contemplations, 1856.
                                       TEXTE 9




                                      Gabriel Péri


     Un homme est mort qui n’avait pour défense
     Que ses bras ouverts à la vie
     Un homme est mort qui n’avait d’autre route
     Que celle où l’on hait les fusils
 5   Un homme est mort qui continue la lutte
     Contre la mort contre l’oubli

     Car tout ce qu’il voulait
     Nous le voulions aussi
10   Nous le voulons aujourd’hui
     Que le bonheur soit la lumière
     Au fond des yeux au fond du cœur
     Et la justice sur la terre

15   Il y a des mots qui font vivre
     Et ce sont des mots innocents
     Le mot chaleur le mot confiance
     Amour justice et le mot liberté
     Le mot enfant et le mot gentillesse
20   Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
     Le mot courage et le mot découvrir
     Et le mot frère et le mot camarade
     Et certains noms de pays de villages
     Et certains noms de femmes et d’amies
25   Ajoutons-y Péri
     Péri est mort pour ce qui nous fait vivre
     Tutoyons-le sa poitrine est trouée
     Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux
     Tutoyons-nous son espoir est vivant.

                                          Paul Éluard, Au Rendez-vous allemand (1944)
                                                             TEXTE 10


                                              COMMENT ÉTAIT RÉGLÉ
                                        LE MODE DE VIE DES THÉLÉMITES

           Toute leur vie était régie non par des lois, des statuts ou des règles, mais selon leur
     volonté et leur libre arbitre1. Ils sortaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient,
     travaillaient, dormaient quand le désir leur en venait. Nul ne les éveillait, nul ne les obligeait à
     boire ni à manger, ni à faire quoi que ce soit. Ainsi en avait décidé Gargantua. Et leur
 5   règlement se limitait à cette clause :

                                                   FAIS CE QUE TU VOUDRAS,

            parce que les gens libres, bien nés, bien éduqués, vivant en bonne société, ont
10   naturellement un instinct, un aiguillon2 qu'ils appellent honneur et qui les pousse toujours à
     agir vertueusement et les éloigne du vice. Quand ils sont affaiblis et asservis par une vile
     sujétion ou une contrainte, ils utilisent ce noble penchant, par lequel ils aspiraient librement à
     la vertu, pour se défaire du joug de la servitude3 et pour lui échapper, car nous entreprenons
     toujours ce qui est défendu et convoitons ce qu'on nous refuse.
15          Grâce à cette liberté, ils rivalisèrent d'efforts pour faire tous ce qu'ils voyaient plaire à
     un seul. Si l'un ou l'une d'entre eux disait : « buvons », tous buvaient ; si on disait : « jouons »,
     tous jouaient ; si on disait : « allons nous ébattre aux champs », tous y allaient. Si c'était pour
     chasser au vol ou à courre, les dames montées sur de belles haquenées4, avec leur fier
     palefroi5, portaient chacune sur leur poing joliment ganté un épervier, un lanier6, un
20   émerillon7; les hommes portaient les autres oiseaux.
           Ils étaient si bien éduqués qu'il n'y avait aucun ou aucune d'entre eux qui ne sût lire,
     écrire, chanter, jouer d'instruments de musique, parler cinq ou six langues et s'en servir pour
     composer en vers aussi bien qu'en prose. Jamais on ne vit des chevaliers si preux 8, si nobles,
     si habiles à pied comme à cheval, si vigoureux, si vifs et maniant si bien toutes les armes, que
25   ceux qui se trouvaient là. Jamais on ne vit des dames si élégantes, si mignonnes, moins
     désagréables, plus habiles de leurs doigts à tirer l'aiguille et à s'adonner à toute activité
     convenant à une femme noble et libre, que celles qui étaient là.
          Pour ces raisons, quand le temps était venu pour un des membres de l'abbaye d'en sortir,
     soit à la demande de ses parents, soit pour d'autres motifs, il emmenait avec lui une des
30   dames, celle qui l'avait choisi pour chevalier servant, et on les mariait ensemble. Et s'ils
     avaient bien vécu à Thélème dans le dévouement et l'amitié, ils cultivaient encore mieux ces
     vertus dans le mariage ; leur amour mutuel était aussi fort à la fin de leurs jours qu'aux
     premiers temps de leurs noces.

35
                                                                                 François Rabelais, Gargantua, chapitre 57.




     1
       Pouvoir de l’homme de se déterminer, d’opérer des choix par sa seule volonté.
     2
       Au sens figuré : un stimulant.
     3
       Soumission digne de mépris.
     4
       Juments dressées pour les dames.
     5
       Cheval destiné à la chasse.
     6
       Faucon dressé pour la chasse.
     7
       Un petit faucon.
     8
       Vaillant, courageux.
                                              TEXTE 11

                                               AUTORITE

       Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est
     un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d'en jouir aussitôt
     qu'il jouit de la raison. Si la nature a établi quelque autorité, c'est la puissance
     paternelle ; mais la puissance paternelle a ses bornes ; et dans l'état de nature elle
 5   finirait aussitôt que les enfants seraient en état de se conduire. Toute autre autorité
     vient d'une autre origine que la nature. Qu'on examine bien et on la fera toujours
     remonter à l'une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui qui s'en est
     emparé, ou le consentement de ceux qui s'y sont soumis par un contrat fait ou
     supposé entre eux et à qui ils ont déféré l'autorité.
10
      La puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation et ne dure
     qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de ceux qui
     obéissent ; en sorte que si ces derniers deviennent à leur tour les plus forts, et qu'ils
     secouent le joug, ils le font avec autant de droit et de justice que l'autre qui le leur
15   avait imposé. La même loi qui a fait l'autorité la défait alors ; c'est la loi du plus fort.

       Quelquefois l'autorité qui s'établit par la violence change de nature ; c'est lorsqu'elle
     continue et se maintient du consentement exprès de ceux qu'on a soumis ; mais elle
     rentre par là dans la seconde espèce dont je vais parler ; et celui qui se l'était arrogée
20   devenant alors prince cesse d'être tyran.

       La puissance qui vient du consentement des peuples suppose nécessairement des
     conditions qui en rendent l'usage légitime utile à la société, avantageux à la
     république, et qui la fixent et la restreignent entre des limites ; car l'homme ne peut ni
25   ne doit se donner entièrement et sans réserve à un autre homme, parce qu'il a un
     maître supérieur au-dessus de tout, à qui il appartient tout entier. C'est Dieu dont le
     pouvoir est toujours immédiat sur la créature, maître aussi jaloux qu'absolu, qui ne
     perd jamais de ses droits et ne les communique point. Il permet pour le bien commun
     et le maintien de la société que les hommes établissent entre eux un ordre de
30   subordination, qu'ils obéissent à l'un d'eux ; mais il veut que ce soit par raison et avec
     mesure, et non pas aveuglément et sans réserve, afin que la créature ne s'arroge pas
     les droits du créateur. Toute autre soumission est le véritable d'idolâtrie.



                                  Denis Diderot, article « Autorité » de l’Encyclopédie (1755).
                                            TEXTE 12



                                           CHAPITRE 1

                                             Le borgne


       Du temps du roi Moabdar il y avait à Babylone un jeune homme nommé Zadig, né
     avec un beau naturel fortifié par l'éducation. Quoique riche et jeune, il savait modérer
     ses passions ; il n'affectait rien ; il ne voulait point toujours avoir raison, et savait
     respecter la faiblesse des hommes. On était étonné de voir qu'avec beaucoup d'esprit
 5   il n'insultât jamais par des railleries à ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux,
     à ces médisances téméraires, à ces décisions ignorantes, à ces turlupinades
     grossières, à ce vain bruit de paroles, qu'on appelait conversation dans Babylone. Il
     avait appris, dans le premier livre de Zoroastre, que l'amour-propre est un ballon
     gonflé de vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une piqûre. Zadig surtout
10   ne se vantait pas de mépriser les femmes et de les subjuguer. Il était généreux ; il ne
     craignait point d'obliger des ingrats, suivant ce grand précepte de Zoroastre :
     « Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te mordre ». Il était
     aussi sage qu'on peut l'être, car il cherchait à vivre avec des sages. Instruit dans les
     sciences des anciens Chaldéens, il n'ignorait pas les principes physiques de la nature,
15   tels qu'on les connaissait alors, et savait de la métaphysique ce qu'on en a su dans
     tous les âges, c'est-à-dire fort peu de chose. Il était fermement persuadé que l'année
     était de trois cent soixante et cinq jours et un quart, malgré la nouvelle philosophie de
     son temps, et que le soleil était au centre du monde ; et quand les principaux mages
     lui disaient, avec une hauteur insultante, qu'il avait de mauvais sentiments, et que
20   c'était être ennemi de l'état que de croire que le soleil tournait sur lui-même, et que
     l'année avait douze mois, il se taisait sans colère et sans dédain.

      Zadig, avec de grandes richesses, et par conséquent avec des amis, ayant de la
     santé, une figure aimable, un esprit juste et modéré, un coeur sincère et noble, crut
25   qu'il pouvait être heureux.


                                                          Voltaire, Zadig (1748), chapitre 1.
                                       TEXTE 13
     Un jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir à lui un                  avait fait des petits il y a peu de jours. D'autres traces en un sens différent, qui
   eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus           paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant,
   grande inquiétude, et qui couraient çà et là comme des hommes égarés qui                  m'ont appris qu'elle avait les oreilles très longues; et comme j'ai remarqué que
   cherchent ce qu'ils ont perdu de plus précieux. Jeune homme, lui dit le                   le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j'ai
 5 premier eunuque, n'avez-vous point vu le chien de la reine ? Zadig répondit            40 compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l'ose
   modestement, C'est une chienne, et non pas un chien. Vous avez raison,                    dire.
   reprit le premier eunuque. C'est une épagneule très petite, ajouta Zadig ; elle
   a fait depuis peu des chiens; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les            [Zadig explique ensuite comment il a pu, de la même manière, décrire le cheval à
   oreilles très longues. Vous l'avez donc vue? dit le premier eunuque tout                   partir de ses observations.] Tous les juges admirèrent le profond et subtil
10 essoufflé. Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je n'ai jamais su si la      45 discernement de Zadig; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à la reine. On ne
   reine avait une chienne.                                                                  parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et dans le
                                                                                             cabinet; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on devait le brûler comme
      [On interroge ensuite Zadig pour savoir s’il a vu passer un cheval. De la même         sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît l'amende des quatre cents onces d'or à
     manière, il décrit le cheval avec précision avant de dire qu’il ne l’a pas vu.] Le      laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs,
15 grand-veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig n'eût volé le            50 vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces; ils en
   cheval du roi et la chienne de la reine; ils le firent conduire devant                    retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice, et
   l'assemblée du grand Desterham, qui le condamna au knout, et à passer le                  leurs valets demandèrent des honoraires.
   reste de ses jours en Sibérie. A peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva
   le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de                   Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d'être trop savant, et se
20 réformer leur arrêt; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces            55 promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu'il avait vu.
   d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il avait vu. Il fallut d'abord
   payer cette amende; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au                 Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'état s'échappa; il passa
   conseil du grand Desterham ; il parla en ces termes :                                     sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig, il ne répondit rien; mais
                                                                                             on lui prouva qu'il avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime
25   «Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité, qui avez la pesan-        60 à cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la
   teur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant, et beaucoup d'affinité               coutume de Babylone.
   avec l'or, puisqu'il m'est permis de parler devant cette auguste assemblée, je
   vous jure par Orosmade, que je n'ai jamais vu la chienne respectable de la                 Grand Dieu! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se promène
   reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé: Je me               dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du roi ont passé! qu'il est
30 promenais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le vénérable eunuque et          65 dangereux de se mettre à la fenêtre! Et qu'il est difficile d'être heureux dans
   le très illustre grand-veneur. J'ai vu sur le sable les traces d'un animal, et j'ai       cette vie !
   jugé aisément que
     c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur
   de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m'ont fait connaître                                                       Voltaire, Zadig (1748), chapitre 1.
35 que c'était une chienne dont les mamelles étaient pendantes, et qu'ainsi elle
                                   TEXTE 14


       L'homme de Cambalu, prenant la parole, dit : « Je respecte fort les          vivre. La querelle s'échauffa pour lors, et Sétoc vit le moment où la
    Egyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le bœuf Apis,        25 table allait être ensanglantée. Zadig, qui avait gardé le silence pendant
    le beau poisson Oannès ; mais peut-être que le Li ou le Tien, comme             toute la dispute, se leva enfin : il s'adressa d'abord au Celte, comme au
   on voudra l'appeler, vaut bien les boeufs et les poissons. Je ne dirai           plus furieux ; il lui dit qu'il avait raison, et lui demanda du gui ; il loua
 5 rien de mon pays ; il est aussi grand que la terre d'Egypte, la Chaldée,         le Grec sur son éloquence, et adoucit tous les esprits échauffés. Il ne dit
   et les Indes ensemble. Je ne dispute pas d'antiquité, parce qu'il suffit         que très peu de chose à l'homme du Cathay, parce qu'il avait été le plus
   d'être heureux, et que c'est fort peu de chose d'être ancien ; mais, s'il     30 raisonnable de tous. Ensuite il leur dit : « Mes amis, vous alliez vous
   fallait parler d'almanachs, je dirais que toute l'Asie prend les nôtres, et      quereller pour rien, car vous êtes tous du même avis. » A ce mot, ils se
   que nous en avions de fort bons avant qu'on sût l'arithmétique en                récrièrent tous. « N'est-il pas vrai, dit-il au Celte, que vous n'adorez pas
10 Chaldée. »                                                                       ce gui, mais celui qui a fait le gui et le chêne? — Assurément, répondit
                                                                                    le Celte. — Et vous, monsieur l'Egyptien, vous révérez apparemment
     — Vous êtes de grands ignorants tous tant que vous êtes ! s'écria le        35 dans un certain boeuf celui qui vous a donné les bœufs ? — Oui, dit
   Grec : est-ce que vous ne savez pas que le chaos est le père de tout, et         l'Egyptien. — Le poisson Oannès, continua-t-il, doit céder à celui qui a
   que la forme et la matière ont mis le monde dans l'état où il est ? » Ce         fait la mer et les poissons. — D'accord, dit le Chaldéen. — L'Indien,
15 Grec parla longtemps ; mais il fut enfin interrompu par le Celte, qui,           ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous un premier
   ayant beaucoup bu pendant qu'on disputait, se crut alors plus savant             principe ; je n'ai pas trop bien compris les choses admirables que le
   que tous les autres, et dit en jurant qu'il n'y avait que Teutath et le gui   40 Grec a dites, mais je suis sûr qu'il admet aussi un Être supérieur, de qui
   de chêne qui valussent la peine qu'on en parlâ t; que, pour lui, il avait        la forme et la matière dépendent. » Le Grec qu'on admirait, dit que
   toujours du gui dans sa poche ; que les Scythes, ses ancêtres, étaient           Zadig avait très bien pris sa pensée. « Vous êtes donc tous de même
20 les seules gens de bien qui eussent jamais été au monde ; qu'ils                 avis, répliqua Zadig, et il n'y a pas là de quoi se quereller. » Tout le
   avaient, à la vérité, quelquefois mangé des hommes, mais que cela                monde l'embrassa.
    n'empêchait pas qu'on ne dût avoir beaucoup de respect pour sa nation        45
    ; et qu'enfin, si quelqu'un parlait mal de Teutath, il lui apprendrait à                                               Voltaire, Zadig (1748), chapitre 12.
                                   TEXTE 15


       Ce fut chez une veuve charitable et vertueuse qui avait un neveu de           vertueux, que de le noyer ? » Jesrad reprit : « S'il avait été vertueux, et
   quatorze ans, plein d'agréments et son unique espérance. Elle fit du              s'il eût vécu, son destin était d'être assassiné lui-même avec la femme
   mieux qu'elle put les honneurs de sa maison. Le lendemain, elle                   qu'il devait épouser, et le fils qui en devait naître. — Mais Quoi ! dit
   ordonna à son neveu d'accompagner les voyageurs jusqu'à un pont qui,              Zadig, il est donc nécessaire qu'il y ait des crimes et des malheurs ? et
 5 étant rompu depuis peu, était devenu un passage dangereux. Le jeune          35   les malheurs tombent sur les gens de bien ! — Les méchants, répondit
   homme empressé marche au-devant d'eux. Quand ils furent sur le                    Jesrad, sont toujours malheureux : ils servent à éprouver un petit
   pont : « Venez, dit l'ermite au jeune homme, il faut que je marque ma             nombre de justes répandus sur la terre, et il n'y a point de mal dont il ne
   reconnaissance à votre tante ». Il le prend alors par les cheveux, et le          naisse un bien. — Mais, dit Zadig, s'il n'y avait que du bien, et point de
   jette dans la rivière. L'enfant tombe, reparaît un moment sur l'eau, et           mal ? — Alors, reprit Jesrad, cette terre serait une autre terre,
10 est engouffré dans le torrent. « O monstre ! ô le plus scélérat de tous      40   l'enchaînement des événements serait un autre ordre de sagesse ; et cet
   les hommes ! s'écria Zadig. — Vous m'aviez promis plus de patience,               ordre, qui serait parfait, ne peut être que dans la demeure éternelle de
   lui dit l'ermite en l'interrompant : apprenez que sous les ruines de cette        l'Être suprême, de qui le mal ne peut approcher. Il a créé des millions
   maison où la Providence a mis le feu, le maître a trouvé un trésor                de mondes, dont aucun ne peut ressembler à l'autre. Cette immense
   immense : apprenez que ce jeune homme dont la Providence a tordu le               variété est un attribut de sa puissance immense. Il n'y a ni deux feuilles
15 cou aurait assassiné sa tante dans un an, et vous dans deux. — Qui te        45   d'arbre sur la terre, ni deux globes dans les champs infinis du ciel, qui
   l'a dit, barbare ? cria Zadig ; et quand tu aurais lu cet événement dans          soient semblables, et tout ce que tu vois sur le petit atome où tu es né
   ton livre des destinées, t'est-il permis de noyer un enfant qui ne t'a            devait être dans sa place et dans son temps fixe, selon les ordres
   point fait de mal ? »                                                             immuables de celui qui embrasse tout. Les hommes pensent que cet
                                                                                     enfant qui vient de périr est tombé dans l'eau par hasard, que c'est par
20    Tandis que le Babylonien parlait, il aperçut que le vieillard n'avait     50   un même hasard que cette maison est brûlée : mais il n'y a point de
   plus de barbe, que son visage prenait les traits de la jeunesse. Son              hasard ; tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou prévoyance.
   habit d'ermite disparut ; quatre belles ailes couvraient un corps                 Souviens-toi de ce pêcheur qui se croyait le plus malheureux de tous les
   majestueux et resplendissant de lumière. « O envoyé du ciel ! ô ange              hommes. Orosmade t'a envoyé pour changer sa destinée. Faible mortel
   divin ! s'écria Zadig en se prosternant, tu es donc descendu de                   ! cesse de disputer contre ce qu'il faut adorer. Mais, dit Zadig... »
25 l'empyrée pour apprendre à un faible mortel à se soumettre aux ordres        55   Comme il disait mais, l'ange prenait déjà son vol vers la dixième
   éternels ? — Les hommes, dit l'ange Jesrad, jugent de tout sans rien              sphère. Zadig à genoux adora la Providence, et se soumit. L'ange lui
   connaître : tu étais celui de tous les hommes qui méritait le plus d'être         cria du haut des airs : « Prends ton chemin vers Babylone. »
   éclairé ». Zadig lui demanda la permission de parler. « Je me défie de
   moi-même, dit-il ; mais oserai-je te prier de m'éclaircir un doute : ne                                                Voltaire, Zadig (1748), chapitre 18.
30 vaudrait-il pas mieux avoir corrigé cet enfant, et l'avoir rendu

						
Related docs
Other docs by 3g92726
BUSINESS & PRESENTATION GRAPHICS 3601H
Views: 5  |  Downloads: 0
PROIECT DE LECTIE - DOC
Views: 867  |  Downloads: 0
COMMENT ANALYSER UN TEXTE LITTERAIRE
Views: 115  |  Downloads: 0
Sartre et l�existentialisme
Views: 4  |  Downloads: 0
Kfz-Info 3/2002
Views: 23  |  Downloads: 0
Ministerul Energeticii al Republicii Moldova
Views: 1  |  Downloads: 0
pps l accent de la bas
Views: 1  |  Downloads: 0
Ann�e scolaire 2007-2008
Views: 9  |  Downloads: 0