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LE SPECTACLE DU RELIGIEUX OU LA VISITE DU PAPE à

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					LE SPECTACLE DU RELIGIEUX OU LA VISITE DU PAPE À MONTRÉAL
                                    EN SEPTEMBRE 1984



         Marie-France WAGNER et Louise FRAPPIER, Université Concordia



                                                   Pourquoi ont-ils fait de la foi une déesse et lui
                                                   ont-ils consacré un temple et un autel? L’autel
                                                   de la foi est dans le cœur de quiconque est
                                                   assez éclairé pour la posséder. D’où savent-ils
                                                   d’ailleurs ce que c’est que cette foi, dont le
                                                   meilleur et le principal ouvrage est de faire
                                                   croire au vrai Dieu?
                                                   Saint Augustin, Cité de Dieu, IV, 19.

                                                   C’est la foy seule qui embrasse vivement et
                                                   certainement les hauts mystères de notre
                                                   Religion.
                                                   Montaigne, Essais, II, 12.


         En ce début du XXIe siècle, à grand renfort de médiatisation, on assiste à
« un retour du religieux » dans le champ social. Il suffit de lire les pages éditoriales
de la presse, de regarder les informations télévisées pour confirmer cette allégation.
Ce retour surprend à une époque où le champ de la socialité a délaissé depuis un
certain temps celui de la sacralité1. Jacques Derrida interroge ce « retour du
religieux » dans le monde occidental, en le pensant dans la tradition philosophique
de la religion, en rapport avec la foi et le savoir2. Dans son étude sur les reflets de la

1 Au Québec, la rupture entre l’État et l’Église est relativement récente. Elle date d’une quarantaine
d’années. Les progrès scientifiques ne sont pas étrangers à cette séparation, ni les changements
moraux, ni la lutte des femmes pour l’égalité. On peut lire dans Le Devoir (agence de presse, 11 sept.
1984) que le Vatican n’a fait qu’une seule concession aux femmes, celle de pouvoir donner
l’Eucharistie aux milliers de fidèles qui assistent aux messes pontificales. Il a refusé la participation
des enfants de chœur féminins au cours des messes. Selon l’agence de presse (AP), cette pratique
voulant que des fillettes soient enfants de chœur est pourtant habituelle au Canada.
2 Jacques Derrida, Foi et savoir, suivi de Le Siècle de Pardon, Paris, Seuil, Points, 2001.
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foi et de la science l’une sur l’autre, Louis Châtellier montre « l’évolution de la
pensée des chrétiens au cours de la période dite « moderne » qui est aussi celle d’une
considérable évolution scientifique3 ». Et Alain Médam, dans ses réflexions sur
l’actualité, constate que le déploiement de celle-ci, « sa prégnance sur nos esprits,
loin de conduire à une "laïcisation" de la raison, mène plutôt à la résurgence du
mystique, du religieux, des fantasmagories obscures. On ne peut tout savoir. Il faut
croire4 ».


         Dans sa quête de « l’inaccessible étoile5 », de la vérité, l’Homme a créé les
dieux et Dieu à son image dans des récits fondateurs, comme par exemple la Bible
ou le Coran. Mais qu’est-ce que la religion qui dit la vérité et la transmet en la
répétant? Car « transmettre c’est conserver dans le temps6 ». L’étymologie du mot
religion d’où découle religieux est controversée depuis l’Antiquité. Les auteurs
chrétiens se plaisent à rattacher religio à religare qui signifierait proprement attache
ou dépendance, désignant à la fois le lien effectif et le lien affectif. Une autre
acception donne l’origine religere qui signifie recueillir, recolliger. Dans ce sens, le
mot exclut le sacré, mais convient à l’exercice du culte, à l’observance rituelle.
Équivalant à « délicatesse de conscience, recueillement, circonspection
minutieuse7 », le terme a pu se fixer rapidement sur l’expérience et la manipulation
du sacré.


         Bien des cérémonies dédiées à des dieux offrent un terreau fertile à l’analyse
du religieux, naissance, mariage ou obsèques. L’ethnologie n’en étant pas avare,
nous aurions pu trouver de nombreuses célébrations, consacrées à des divinités, par

                                                                                         e
3  Louis Châtellier, Les espaces infinis et le silence de Dieu. Science et religion, XVI   –XIX e siècle ,
Paris, Aubier-Flammarion, 2003, p. 11.
4 Alain Médam, De l’actualité. Réflexions sur la forme éphémère du monde , Montréal, Liber, 2003,
p. 47.
5 La quête , Extrait de « L’homme de la Mancha » (J. Darion, J. Brel, M. Leigh), Éditions Marton
Play.
6 Comme le précise Régis Debray dans            Des machines et des âmes, Trois conférences,      Paris,
Descartes & Cie, 2001, p. 12-13. L’auteur précise que « communiquer c’est transporter une
information dans l’espace ».
7 Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1992.
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exemple celles des Incas ou, sans remonter aussi loin dans le temps, les sacrifices
offerts aux dieux par diverses tribus8. Dans le propre même de l’humain reste ce
côté obscur du religieux qui défie le temps, les sciences et les connaissances, qui se
place du côté du spirituel, de la conscience. Paul tombe de cheval à la vision du
Christ sur le chemin de Damas9. À la suite de cette révélation, il se convertit au
christianisme10. La littérature donne également des exemples de ce caractère
religieux. Il suffit de penser au saisissement11 de Renan devant la beauté de la déesse
Athéna sur l’Acropole, qui, toutefois, ne voile pas le Dieu, mais permet de Le
révéler à l’écrivain :

          Ô noblesse! ô beauté simple et vraie! Déesse dont le culte signifie raison et
          sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité,
          j’arrive trop tard au seuil de tes mystères j’apporte à ton autel beaucoup de
          remords. Pour te trouver, il m’a fallu des recherches infinies; […] un immense
          fleuve d’oubli nous entraîne dans un gouffre sans nom. Ô abîme tu es le Dieu
          unique. […] Tout n’est ici bas que symbole et songe. Les dieux passent comme les
          hommes, et il ne serait pas bon qu’ils fussent éternels.12

C’est par la contemplation de l’objet religieux qu’a lieu la conversion, la révélation,
le saisissement.


         Dans la veine des deux exemples cités, nous avons sélectionné la visite du
pape à Montréal les 10 et 11 septembre 1984, événement proche de nous du point de

8  Pour ne citer que deux références : Pascal Boyer,       Et l’homme créa les dieux , Paris, Gallimard,
Folio/Essais, 2003; Corps des dieux, sous la dir. de Charles Malamoud et Jean-Pierre Vernant, Paris,
Gallimard, Folio/Histoire, 1986.
9 On peut penser par exemple aux tableaux suivants : Caravage, La conversion de Saint Paul , 1600.
Huile/toile 230x175 cm. Rome. Santa Maria del Popolo, chapelle Cerasi, paroi latérale droite;
Parmigianino, La conversion de Saint Paul, 1527-1528. Huile/toile 117,5x128,5 cm. Vienne.
Kunsthistorisches Museum, Gemaldegalerie; Taddeo Zuccaro, La conversion de Saint Paul, vers
1563. Rome. San Marcello al Corso.
10 « Trois jours durant, il [Saul] resta sans voir , ne mangeant et ne buvant rien. Il y avait à Damas un
disciple du nom d’Ananie. Le Seigneur l’appela dans une vision : "Ananie !" — "Me voici, Seigneur"
répondit-il. — "Pars, reprit le Seigneur, va dans la rue Droite et demande dans la maison de Judas, un
nommé Saul de Tarse" » (Actes 9, 10-11). Après avoir imposé les mains à Saul, selon les désirs du
Seigneur, « il lui tomba des yeux comme des écailles, et il recouvra la vue » (Actes 9, 10-18).
11 Sur les particularités du sentiment religieux, voir Rudolf Otto,    Le sacré. L’élément non rationnel
dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel, Paris, Payot & Rivages, 2001. L’auteur y analyse
l’impression produite par l’objet religieux, le sentiment du mystère, du « tout autre ».
12 Ernest Renan, Souvenirs d’Enfance et de Jeunesse , 1883, p. 62 et p. 72 [document électronique :
Gallica, BNF. mode texte].
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vue géographique et historique. Le Souverain pontife sera au centre de notre étude
sur la mise en spectacle du religieux. Ce « chef visible de toute l’Église13 »,
incarnation bien vivante, fait partie de la figuration religieuse, car Dieu est
l’indicible, le mystère, il est seul à être seul, unique et indivisible. Depuis le Concile
de Trente, la chrétienté catholique se distingue dans ses nombreuses images de la
Vierge et des saints, car Dieu reste cet inconcevable, cet irreprésentable. Cet
infigurable doit être admiré, glorifié par ses fidèles dans une imagerie très riche. Ces
représentations ouvrent sur l’imaginaire qui n’est pas délimité comme l’image.
Toutes ces images chrétiennes permettent de masquer le néant pour qu’il ne soit pas
trop effrayant, comme « le silence des espaces infinis » de Pascal ou l’« abîme » de
Renan14. D’une part, ces représentations sont des manifestations visibles de la
religion; en représentant le religieux, elles ont un pouvoir, c’est-à-dire des forces
qui, d’autre part, ont elles-mêmes un pouvoir dans « leur effet-représentation »,
comme signes du religieux. Louis Marin distingue ainsi le pouvoir de l’image dans
sa force manipulatrice, que produit l’effet de sa représentation sur la foule15. Dans
ces célébrations, le public manifeste son affection pour le pape et sa croyance en
l’Église catholique. Dans le religieux du catholicisme entre également et surtout ce
caractère émotif, dans lequel se démarque le champ de la croyance, de la foi. Des
liens d’observance des rituels et des liens d’« amitié » caractérisent le religieux
chrétien, où les termes de même étymologie foisonnent, comme foi, fidélité, féal,
confidence, confiance, fiancé, etc.

        Dans cet article, il s’agira d’étudier le spectacle du religieux, ses incarnations
et ses représentations, comme moyen de transmettre les valeurs collectives
d’appartenance à l’institution catholique. La religion existe bien dans ses
représentations imaginaires et dans des actes de communication. D’une part, quels

13 Nous empruntons l’expression utilisée par Mgr Grégoire, dans sa présentation du pape à la
basilique Marie-Reine-du-Monde, le 10 septembre. Radio-Canada, cassette V 840910-7 (7/7).
14 « Par néant, [le mysticisme] entend non seulement ce qui, de toute façon, est indicible, mais ce qui

est absolument et essentiellement le contraire et l’opposé de tout ce qui est et peut être conçu. » (R.
Otto, op. cit., p. 62).
15 Louis Marin,         Des pouvoirs de l’image  , Paris, Seuil, « L’ordre philosophique », 1993,
essentiellement l’Introduction, p. 9-22.
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liens rituels se perpétuent dans cette visite papale? D’autre part, quels liens affectifs
existent entre ces manifestations spectaculaires et le mystère du culte de la religion
chrétienne (la vérité révélée et conservée par le dogme), ainsi que son appréhension
par l’humain, c’est-à-dire l’effet de ce spectacle16? Pour ce faire, nous préciserons le
choix du sujet, nous étudierons successivement l’événement, les liens effectifs des
rituels religieux et les liens affectifs du religieux dans leur représentation visible,
dite ou écrite.


Les voyages du pape

        L’étude de la visite de Jean-Paul II à Toronto en 2002, quatre-vingt-dix-
septième voyage du pape, nous a tentées. Cependant, elle présente d’une part
d’autres problèmes plus spécifiquement canadiens, qui auraient pu nous éloigner de
notre propos17. D’autre part, dans son traitement médiatique, elle représente une
fixation sur le corps, fatigué et souffrant. Il suffit de lire le début de l’allocution du
pape : « Chers Canadiens, je garde un souvenir très vif de mon premier voyage
apostolique en 1984 et de la brève visite accomplie en 1987 auprès des peuples
indigènes dans la terre de Denendeh. Cette fois-ci je dois me contenter de rester
seulement à Toronto18 ». En automne 2003, la presse livre des articles sur l’état de
santé du pape, comme pour un homme d’État. La beauté dépouillée de la photo du
siège épiscopal vide, gardé par un Suisse, frappe le lecteur et impose le silence19. On
associe immédiatement à la condition du pape la formule réservée autrefois aux rois,

16 Volontairement, nous laissons de côté l’arrivée à Québec, le 9 septembre 1984. Dans un second
article sur le même événement, nous étudierons « Le champ politique du religieux ou la première
visite du pape au Québec » (à paraître, en 2005, dans le Bulletin d’histoire politique du Québec,
numéro thématique, consacré aux « Rituels et cérémonies du pouvoir, XVe –XXIe siècle »).
17 Le premier paragraphe de l’article de Jean-Claude Leclerc, dans Le Devoir du 27 juillet 2002, se
lit comme suit : « Le Vatican avait commis une injustice historique en choisissant Toronto plutôt que
Québec ou Montréal pour la tenue de la Journée mondiale de la jeunesse, et raté l’occasion de
montrer que le christianisme n’a pas à emprunter l’uniformité anglo-américaine pour intéresser les
jeunes d’aujourd’hui ». Un peu plus loin, le journaliste rappelle la réplique donnée par Henri
Bourassa à Mgr Bourne, primat de l’Église catholique d’Angleterre. Voir également l’article de
Claire Latraverse dans ce Cahier du Groupe de recherches sur les entrées solennelles.
18 http://www.radionotredame.com/JMJ2002/DiscoursArriveeToronto.html
19 Ce cliché a paru à la une des journaux, en couleurs dans Le Devoir, en noir et blanc dans La Presse
(le jeudi 25 septembre 2003).
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« le pape est mort, vive le pape ». Serait-ce l’imminence d’une élection papale qui
justifierait ce sensationnalisme banalisant le vote au profit d’un jeu de coulisse
politique à l’égal de n’importe quelle élection, réservée à un collège, à une élite
nommée? On pense également à la superbe séquence de La nuit de Varennes20, où la
duchesse habille un mannequin du costume d’apparat de Louis XVI. Le roi vient
d’être arrêté à l’auberge où il allait passer la nuit, et, elle, en fuite, lasse et triste,
s’agenouille devant le simulacre du roi et se recueille dans un silence religieux en
communion avec le souverain. On sait ce qui s’ensuit. C’est justement pour éviter
toutes ces questions, soit brûlantes d’actualité, soit trop proches de celles de la
condition humaine que nous avons cru bon de choisir la première visite d’un pape en
sol canadien, car nous ne proposons pas une étude sur le corps papal (corps
biologique ou corps symbolique21), mais bien une analyse de la représentation des
liens qui unissent le pape à ses fidèles dans sa visite à Montréal.

        Le premier voyage du pape en sol canadien a lieu en 1984. En douze jours,
soit du 9 au 21 septembre, le chef de l’Église catholique visite douze villes
différentes. Il se rend d’un bout à l’autre du pays, dans toutes les provinces
canadiennes, excepté l’Île-du-Prince-Édouard et la Saskatchewan. N’eût été le
spectacle donné au Stade olympique dans la soirée du 11 septembre, ce voyage
aurait laissé paradoxalement peu de traces dans la mémoire collective, même s’il est
le plus long que le pape ait effectué à l’étranger. Ce spectacle reste gravé comme un
divertissement multiculturel, riche en couleurs et fastueux, dont émerge la chanson
La colombe. Cependant le point de vue que nous avons choisi diffère, car ce n’est
pas tant le spectacle devant le pape qui nous intéresse, que le spectacle du Souverain
pontife devant ses fidèles. C’est le pape qui est la vedette, l’acteur des pratiques
religieuses qui se déroulent à Montréal et dont le public est à la fois participant et
récepteur. Comme pour le roi qui avait besoin du peuple pour exercer son pouvoir
de souverain, le pape a besoin de ses ouailles pour exister comme chef de l’Église

20 Le film français de 1982, La Nuit de Varennes , est un drame historique d’Ettore Scola. En 1791,
Restif de la Bretonne rencontre différentes personnalités dans une diligence en route pour Metz.
21 Nous pensons à l’étude d’Ernst      Kantorowicz, Les deux corps du roi. Essai sur la théologie
politique au Moyen Âge, Paris, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1989 [1957].
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catholique. Ce premier voyage du pape a été confirmé en 1982. Invité par la
Conférence des évêques du Canada, la visite demeure proprement sacerdotale. Des
milliers de bénévoles offrant énergie, temps et argent participent à l’organisation du
voyage, fort complexe dans sa préparation.

        Le pape Jean-Paul II voyage beaucoup, et ces visites sont très médiatisées. Il
est vrai que les images de ce touriste, qui est hors de l’ordinaire, font le tour du
monde. Publicité, propagande et rapidité des communications sont les éléments
indispensables pour faire la promotion de la chrétienté, car l’Église catholique aux
dires de certains bat de l’aile22. Ainsi, le champ du religieux révèle la nécessité et
l’urgence de produire des images, de faire produire des images, pour frapper et
marquer l’imagination des fidèles, s’incruster et se propager dans leur imaginaire.
L’initiateur de ces voyages est Jean XXIII, qui, alors trop âgé, se déplace peu.
Paul VI effectue quatorze voyages avec prudence et discrétion. Le père Julien
Harvey23 défend le voyageur qu’est le pape, qui utilise les voies de communication
modernes pour aller vers ses fidèles. En 1984, Jean-Paul II effectue son vingt-
quatrième voyage, en six ans de pontificat. Il est l’invité de l’Église canadienne.
Durant ce séjour à l’étranger, il assiste à soixante événements. Venu une première
fois à Montréal rencontrer la communauté polonaise, le 31 août 1969, Karol Wojtyla
préside alors une concélébration eucharistique en tant qu’archevêque de Cracovie.
Élu pape le 16 octobre 197824, il devient le premier pape non italien depuis 455 ans.
Il vient en terre américaine en 1979, où, après l’Irlande, il visite les États-Unis. Le
16 octobre 2003 eurent lieu les fêtes du 25e anniversaire de son pontificat. De son
règne, d’écrire la presse.




22 En 1984, les médias parlent du ravivement de la ferveur catholique. Serait-ce prémonitoire ? Le
sondage CROP de La Presse du 18 octobre 2003 montre que seulement 17 % des Québécois se
souviennent du Dieu de l’institution religieuse catholique.
23 Radio-Canada, cassette V-840909-6 (1/6). Il y a six cassettes qui narrent le premier jour de la
visite papale en terre canadienne.
24 La presse a abondamment relaté les fête du 25 e anniversaire du pontificat de Jean-Paul II, elle a
mis l’accent davantage sur l’état de santé de l’homme que sur les réalisations du pape.
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L’événement à Montréal en 1984

        Le 10 septembre, le pape et sa suite arrivent en train à Montréal en
provenance de Sainte-Anne-de-Beaupré, via Cap-de-la-Madeleine. Le train, aux
wagons marqués aux armoiries vaticanes25, avance d’abord à petite vitesse. L’avant-
dernière voiture blindée, pourvue d’une fenêtre observatoire, permet au pape de voir
la foule et, essentiellement, d’être vu d’elle26. Entre Québec et Trois-Rivières, « le
train papal file à vive allure, suivi du haut des airs par l’hélicoptère des forces
armées, chargé de filmer tous les déplacements du pape27 ». Puis le train avance à
vitesse réduite aux passages à niveau, à cause de la foule fort nombreuse amassée le
long du parcours pour voir le pape, obstacle physique dû à la quantité de personnes
et aux voitures de police qui donnent l’allure d’une forteresse au convoi, mais
également émotif, car il ne faut pas décevoir cette foule en passant à toute vitesse.
Toute la papetière Reed de Québec (qui a changé de nom depuis) est présente. Des
curieux se sont hissés dans des pelles de tracteur surélevées, d’autres ont grimpé aux
pylônes d’Hydro-Québec, d’autres sont montés sur les capots des voitures, sur les
camions; n’importe quel moyen est bon pour se surélever, pour mieux voir. Le faire-
voir est essentiel pour consacrer l’événement, hors de la quotidienneté, dans un
temps suspendu et dans un espace transfiguré. Sur les banderoles, on peut lire :
« Célébrons notre foi[,] Salut Jean-Paul [et] Serions-nous tous débiles?28 », toute une
gamme d’adresses de la plus respectueuse à la plus mécréante en passant par la plus
familière. Dans la solennité de l’événement, la distance à parcourir paraît plus
longue que la distance réelle, à cause des obstacles, comme le nombre des gardes du
corps, la forte présence des policiers aux intersections et la densité des curieux.


25 Dans l’héraldique ecclésiatique, le blason papal est « posé sur deux clés passées en sautoir, l’une
d’or, l’autre d’argent (Clés de Saint-Pierre) d’où est suspendu le pallium. Le blason est par ailleurs
posé sur une croix processionnnelle à triple traverse (rarement représentée). Enfin, il est surmonté de
la tiare pontificale à trois couronnes (celle-ci ne comportait à l’origine qu’une seule couronne, la
deuxième fut ajoutée par Boniface VIII et la troisième par Benoit XII) ».
http://www.heraldique-europeenne.org/didactitiel/Catholique.htm#Pape
26 Nous tirons ces renseignements d’un article publié dans       le Devoir du 5 septembre 1984 ( Des
événements à Montréal).
27 Maurice Girard, Le Devoir, 11 septembre 1984.
28 Ibid.
                                                                                                  121




        La ferveur retentissante commence à se manifester à l’arrivée à Montréal. La
curiosité se combine à l’impatience, à l’imminence de la venue du pape. À la gare
Windsor, la foule crie et applaudit, les bruits augmentent ainsi que les mouvements,
les bousculades. Pour l’accueil du pape, on obtient la permission de hausser le son
du carillon de la basilique Marie-Reine-du-Monde de soixante-dix ou soixante-
quinze décibels à quatre-vingt-dix29. Le concert des cloches, retransmis par haut-
parleurs, domine le brouhaha des curieux, ainsi que la rumeur de la ville. Le carillon
plus bruyant impressionne davantage, il rend plus convaincant. Le portrait religieux
de Montréal est éloquent, car il explique la multitude des fidèles30. De nuit, le pape
est accueilli par le maire de Montréal, Jean Drapeau, et son épouse. Les dévots
portent des flambeaux allumés, propres aux pèlerinages. C’est en limousine que le
trajet se poursuit jusqu’à la basilique. Sur le toit de celle-ci se dressent les patrons
pétrifiés des paroisses de la ville. Une grande bannière affiche la devise de Jean-Paul
II qui voue un culte particulier à Marie, « TOTUS TUUS », « Je suis tout entier à
vous [la vierge Marie] ».

        Sous les sifflements et les ovations, le pape se retourne vers la foule qui agite
de petits drapeaux aux couleurs vaticanes, blanche et jaune. À son arrivée devant la
cathédrale, au milieu du clergé aux costumes noirs, liserés de pourpre ou de rouge
violacé, et des gardes du corps en gris foncé, le pape se distingue dans sa soutane
blanche aux reflets dorés irradiant la nuit. Le successeur de saint Pierre pénètre dans
la basilique Marie-Reine-du-Monde, qui est « une petite copie de la basilique Saint-
Pierre31 ». Sous un tonnerre d’applaudissements, il encense les lieux pour les bénir,
les mettre sous la protection de Dieu et, par là même, conjurer les esprits
malfaisants. Dans l’espace purifié par le parfum de l’encens, qui chasse la souillure,
se fait le silence le plus total, pendant le recueillement du pape, seul, agenouillé dans


29 Radio-Canada, cassette V 840910-7 (7/7).
30 Il y a alors un million et demi de catholiques, sept cent soixante-sept prêtres diocésains, c’est-à-
dire séculiers, neuf cent soixante-cinq prêtres religieux, des communautés et deux cent quatre-vingt-
trois paroisses et missions.
31 Radio-Canada, cassette V-840909-6 (1/6).
122




le chœur de la basilique. C’est la prière du soir. À la sortie, les fidèles, agrippant ses
manches et caressant ses mains, essaient de toucher le pape, et les parents offrent
leur poupon aux baisers pontificaux. Le pape thaumaturge se fraie un passage à
travers les haies humaines, vibrantes, aux sens en éveil — vue, ouïe, odorat et
toucher — attisés par la magie du moment.

         Le programme de la journée du 11 septembre 1984 se lit ainsi. Le pape
rencontre le clergé, soit quelque mille prêtres, à l’Oratoire Saint-Joseph, puis il dit la
messe au parc Jarry, qui est aussi le stade Jarry, devant quelque trois cent cinquante
mille fidèles. Se déroulant devant la foule la plus nombreuse, c’est l’événement que
nous retiendrons pour notre étude. Après la messe, des milliers de jeunes attendent
le pape à l’église Notre-Dame. Le défilé des voitures officielles, dont la voiture
blanche blindée, reste un exercice difficile pour les services de sécurité32. Il mène au
Stade olympique33, où a lieu un grand rassemblement de quelque soixante mille
personnes, surtout des jeunes. Cette rencontre comprend plusieurs spectacles à
guichet fermé, tous les billets ont été distribués34. Pour y assister, le passeport est
obligatoire; il est disponible dans les paroisses. C’est une sorte de guide que tout
fidèle doit avoir à tout moment sous la main. Dans son char en plexiglas, le
souverain pontife, tel un deus ex machina, fait un tour de piste complet, comme une
vedette, transformant l’espace en lieu de parade, avant de s’installer en haut du
podium, sur « une chaise plutôt design dont le dossier pointu donnait l’impression
qu’il allait s’envoler35 ». De sa place unique, surélevée, dominante, le chef est
visible de tous. Placée sous le signe de la colombe blanche36, la symbolique de cet
événement devient transparente. Dans la peinture religieuse, les ailes déployées dans
une nuée, la colombe accompagne l’annonciation, le baptême du Christ ou un saint



32 La sécurité n’est pas négligée et pour cause. Trois jours avant l’arrivée du pape, un attentat à la
gare Windsor fait trois victimes et le pape a été victime d’un attentat en 1981 en Italie.
33 La programmation est très précise et respectée : Oratoire Saint-Joseph (8 h 15), messe au parc
(10 h 45). Église Notre-Dame (16 h 30), départ du défilé (17 h), arrivée au stade à 18 h 15.
34 Radio-Canada, cassette V 840910-7 (6/7).
35 Nathalie Petrowski, Le Devoir, 12 septembre 1984.
36 C’est un signe polysémique par excellence, aussi bien dans son contenu que dans sa valeur.
                                                                                         123




en dévotion37. Le symbolisme biblique associe la colombe à la douceur de l’épouse
(Cantique des cantiques) et au Saint-Esprit, et les qualités de l’oiseau sont la paix, la
douceur et la pureté38. Lors de cette réjouissance, ce divertissement religieux, la
foule peut observer les réactions papales, diffusées sur grand écran, après le
spectacle sur la création du monde : « Les jeunes ont ensuite regardé le pape
applaudir poliment à l’écran, l’air perplexe, comme s’il avait été inquiet de ne pas
être à la hauteur de la performance39 ».

        Le pape voyageur est essentiellement un missionnaire, qui parcourt l’espace
montréalais, en 1984, selon un itinéraire bien déterminé par les évêques canadiens,
imposé par la nécessité de transmettre ses croyances, son savoir théologique et la
parole de Dieu. Si l’événement à Montréal s’élève à cinquante millions de dollars, le
voyage est pris en charge par l’Église canadienne et le pays hôte pour la sécurité, ses
retombées sont estimées à deux cents millions. Cela relève du domaine de la
mercantilisation des pratiques du religieux, certes important. Cependant, nous nous
attarderons à l’événement, mobilisateur, synonyme de collaboration et d’entraide,
que produit la visite du souverain du Vatican, du chef de l’Église catholique et du
messager du Dieu chrétien.


Représentations des liens effectifs dans les rituels religieux au stade Jarry

        C’est dans une perspective essentiellement relationnelle que nous étudions le
religieux. Le rituel est un rappel du passé, une réactualisation et une mise en action
des éléments des rites, qui, dans leurs répétitions, stabilisent la vie sociale, en
conjurant la peur des individus. Les rituels sont indispensables à la transmission40.
Le principe de l’Église est de transmettre la foi chrétienne. Cette foi est religieuse


37 Fra Filippo Lippi, L’Annonciation, v. 1450. Panneau de peuplier 203x186 cm. Munich.    Alte
Pinakothek; Pietro Vanucci, dit Pérugin, Le Baptême du Christ, v. 1498/1500. Bois 30x23,3 cm.
Vienne. Kunsthistorisches Museum; Tableau anonyme de Saint Bernard au concile d’Etampes, Huile
cintrée 385 cmx 200 cm. Église de la Chartreuse Saint-Julien près de Rouen.
38 Dictionnaire historique de la langue française, op. cit.
39 N. Petrowski, op. cit.
40 R. Debray, op. cit., p. 39.
124




par son objet même. Elle se transmet à travers le culte et ses mises en œuvre, dont la
plus récurrente et la plus sacrée est la messe41. Dans cette pratique dévote, le chemin
qui mène à Dieu passe forcément par l’autre, devant l’autre, le pape : l’officiant
catholique le plus prestigieux. Autour de cette célébration papale, qui conserve dans
le temps, gravitent par conséquent des traditions cultuelles, des coutumes régionales,
des habitudes familiales qui façonnent le milieu social et psychologique de
l’individu. Ces relations de filiation et de rapport entre générations donnent un sens
et une continuité à la vie du pratiquant. En dégageant les aspects fixes des liens
d’interaction, le rituel consacre l’attachement à un collectif, la communauté
catholique, qui procure la sécurité à l’abri de l’institution, mais qui, comme pour la
famille moderne, voit ses valeurs fragilisées par d’autres modèles aux dogmes moins
stricts, d’autres pratiques plus souples, plus adaptées à la vie moderne, d’autres
codes de conduite moins sclérosés42. Cet ensemble articulé d’éléments rituels fixe,
par les objets, la gestuelle et les paroles, l’ordre du religieux catholique, en le
limitant dans ses formes codifiées et dans ses règles de conduite prescrites.

        Si nous qualifions ces rituels avec l’adjectif « effectif », c’est pour mettre en
valeur deux acceptions de ce terme. La première désigne les liens réels, tangibles, et
la seconde signifie le grand effectif, du point de vue quantitatif. Le nombre
important reflète l’enracinement de cette institution et la curiosité qu’elle suscite.
Pour étudier les liens significatifs de ce culte qu’est la messe papale, il faut un lieu
particulier, un stade, « cathédrale du sécularisé43 », terrain d’entente, espace de
rencontre pour exprimer l’harmonie, lieu essentiel à la pratique religieuse. Il faut des
rôles particuliers et un scénario particulier qui contient des gestes à faire et des
opérations à accomplir. Il y a comme un sentiment d’urgence à accomplir cette
messe dans une manière prescrite.


41  L’acception retenue du mot sacré est tirée du Dictionnaire historique de la langue française , qui
reprend celle d’Émile Durkheim (Les formes élémentaires de la vie religieuse). Elle se lit ainsi : « Le
sacré qualifie ce qui appartient à un domaine interdit et inviolable. »
42 Nous faisons ici référence aux positions bien connues du pape sur des sujets aussi importants que
la famille et la contraception.
43 R. Debray, Le feu sacré : fonctions du religieux, Paris, Fayard, 2003, p. 246.
                                                                                             125




        Le dispositif scénique du lieu du culte est minutieusement architecturé,
structuré et orchestré. Un podium en forme de pyramide, de six étages, auquel on
accède par des marches, est l’œuvre des chômeurs, membres de la Fédération des
travailleurs du Québec (FTQ)44. Le stade est divisé en îlots, identifiés par un code,
qui correspond à celui du passeport nécessaire pour accéder au lieu. Des postes de
contrôle au nombre de quatre permettent l’accès au stade et des couloirs de
circulation sont prévus, l’ordre règne45. Dans cette répartition codifiée, dans ce
quadrillage se lit la volonté de protéger l’hôte prestigieux en surveillant
scrupuleusement les déplacements des fidèles. Ainsi l’une des faces visibles de cette
conception du monde est la médiation policière. La surveillance généralisée
s’impose comme une nécessité dans le stade et à sa périphérie; elle a l’attrait de
conférer de l’importance à l’événement et, certes, à l’hôte, et ainsi elle classe et fixe
l’institution catholique du côté du pouvoir. La surveillance est exercée également
par « l’esprit de clocher » des paroissiens réunis dans le même îlot. Les fidèles se
connaissent ou se reconnaissent, la délation est donc permise. Chacun est assigné à
une place, correspondant à son origine, à son état de santé et à son appartenance à
une collectivité religieuse. C’est une micro-société moderne, une société de
surveillance46 qui est recomposée dans les limites du parc Jarry; l’ambiance
familiale y règne, caractérisée par les enfants qui courent partout47, malgré la pluie
fine qui tombe sur Montréal.

        Le dispositif représentatif donne un sens au monde qui entoure les individus
et les groupes. Dans cette cérémonie liturgique, l’altérité entre les fidèles tend à
s’évanouir, la différence s’estompe. Cette perte d’identité se fait au profit de l’ordre
du religieux qui en se répétant, rassemble et unit dans une même foi. Une autre
identité se construit, c’est celle qui amalgame et soude la collectivité catholique, qui

44 Ces chômeurs vont travailler bénévolement pour l’opération fort réussie, véritable coup
médiatique de la « Corvée papale ». (Voir Louis Fournier, Louis Laberge. Le syndicalisme, c’est ma
vie, Montréal, Québec/Amérique, 1992, p. 323.
45 « La messe au parc Jarry », Le Devoir, 5 septembre 1984.
46 Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Tel/Gallimard, 1975.
47 N. Petrowski, op. cit.
126




comme la société civile exige une pièce d’identité, un passeport. Dans le décorum
construit, sur la tribune élevée, les actants ecclésiastiques perdent également leur
individualité au profit de leur fonction et de leur rôle. Revêtus de leur costumes de
cérémonies, tous ces médiateurs professionnels de l’Église catholique, placés au-
dessus de la foule des fidèles, se distinguent par leur place, leur rang. Les liserés de
couleur blanche, pourpre ou rouge violacé, qui dépassent, sont également des
insignes de la hiérarchie de ces messagers de la Parole de Dieu. Le chef unique
impose le silence, impressionne, et attire le respect dans sa représentation.

        Dans l’ordre moral, le pape, pasteur, prêche à des convertis. Dans son
homélie, sans détour, il annonce le thème choisi, celui de « la présence de Dieu » :
« Chers frères et sœurs chrétiens, du Québec, qu’en est-il de votre rencontre avec le
Dieu vivant48 ». Dans son prêche, il poursuit :

          Rien ne saurait combler le vide de son absence [celle de Dieu]. Ni l’abondance
          matérielle, qui ne rassasie pas le cœur; ni la vie facile et permissive, qui ne
          satisfait pas notre soif de bonheur; ni la seule recherche de la réussite ou du
          pouvoir pour eux-mêmes; ni même la puissance technique qui permet de changer
          le monde mais n’apporte pas la vérité […].49

En haussant le ton en signe d’avertissement, le pape, impératif et autoritaire, met les
fidèles en garde contre « les Paradis artificiels », les miroirs aux alouettes, les écarts
de conduite, la facilité technologique. Alliant la parole au geste, il brandit le doigt
inquisiteur ou la main en parlant du péché. Ces gestes, vecteurs d’énergie, ont une
puissance d’admonestation. Au début de la messe, le pape a béatifié Marie-Léonie
Paradis qui, dans son exemplarité, reste un modèle à suivre.

        Mais quittons la surface de l’événement pour accéder à sa symbolique. La
symbolique rassemble par définition. Ainsi les effets de ces liens rituels se
retrouvent dans ce système qui codifie le rapport au divin. Les drapeaux, les
bannières et les macarons aux couleurs vaticanes balisent un espace autre, un
territoire qui se superpose au lieu réel sans s’y confondre, le transfigure et, en le

48 Jean-Pierre Proulx, Le Devoir, 12 septembre 1984.
49 Ibid.
                                                                                               127




contaminant, le divinise. La tribune élève le pape vers le ciel, le distingue et le
célèbre par métonymie Saint-Père de toute l’Église, présente et distante. Le pape a
une valeur symbolique, c’est le point de mire. Dans son rapport au monde se
construit un parcours fléché, dans ce faire-voir allié à un savoir-voir (acquis dans
l’accoutumance et la proximité de la familiarité, et transmis par les habitudes et les
traditions) autour de la figure papale qui unifie. Les sacrements et les rituels
consacrent la liturgie, qui, elle-même, se solennise dans le temps qui s’étire, et
cumule les instants solennels, mais nous ne retiendrons que le sacrement de la
consécration de l’hostie. Dans sa forme ronde de la perfection, la grande galette
blanche est consacrée. Elle symbolise les limites du monde catholique. En petites
répliques rondes, on distribue les hosties aux croyants. Cependant, comme dans tout
rituel, il y a un système qui produit de la distinction, différence et limite50. Ceux qui
ne participent pas à cette communion sont exclus.

      Dans l’Iconologie de Ripa, la foi catholique se présente sous les traits d’une
femme.

          Vous voyez ici quelle doit estre la vraye Foy, par la Figure de cette Femme. Elle
          porte un Casque sur la teste, une Robe blanche, un Calice d’une main, & de l’autre
          un Cœur, avec un Cierge allumé. Le Casque nous monstre, que pour avoir une
          veritable Foy, il se faut mettre à couvert des armes des Ennemis, qui sont, les
          raisons naturelles des Philosophes, & les sophismes des Heretiques; Par le Calice,
          qu’elle regarde fixement, que c’est là principalement que nous devons addresser
          nos espérances; Et par le Cierge allumé, qui se voit joint à un Cœur, que par cette
          Vertu infuse en nos Ames, sont dissipées, comme dit S. Augustin, les ténèbres de
          l’Ignorance & de l’Infidelité51.

Cette figure porte les attributs suivants : un casque pour se protéger des ennemis, un
calice pour garder l’espérance et le cierge pour rester dans le droit chemin, celui des
vertus. L’allégorie délimite une frontière entre les hérétiques, les libres penseurs et
les ignorants, ceux qui ne connaissent pas la foi, et les infidèles, ceux qui la défient.
La messe papale de la même façon exclut l’étranger, celui qui n’y assiste pas, celui

50 Pierre Bourdieu, La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979.
51 Cesare Ripa, Iconologie où les principales choses qui peuvent tomber dans la pensée touchant les
vices sont représentées (Édit. 1643), Paris, Aux Amateurs de Livres, Bibliothèque Interuniversitaire
de Lille, 1989, 2e partie, p. 124. C’est nous qui soulignons. Nous reproduisons la figure de la FOY
CATHOLIQUE à la suite de notre article.
128




qui ne communie pas, car elle trace une limite symbolisée par le rituel liturgique
même, véritable spectacle dont le faire-voir dégage les faire-liens entre le messager
de Dieu, le pape, médiateur professionnel, et ses fidèles, unis autour de lui.
Cependant la condition de l’efficacité de ce rituel se situe en un autre lieu, dans « la
croyance de tous, qui préexiste au rituel52 »; cette efficacité dépend donc du degré de
croyance de chacun.


Représentations des liens affectifs dans les rituels religieux

         En demeurant dans la perspective relationnelle, les liens qualifiés d’affectifs
sont relatifs aux états de sensation, d’émotion et de sentiment. Comment se
traduisent-ils dans le spectacle donné au parc Jarry? C’est par des manifestations
bruyantes de joie, des mouvements de fébrilité, des remous d’impatience, des
applaudissements d’émotion que la foule diversifiée et d’origines différentes reçoit
le pape. Cet accueil se révèle dans des témoignages qui vont de la simple hospitalité,
retenue et polie (« Quand quelqu’un prend la peine de se déplacer. Il faut savoir
l’accueillir »), aux trémolos dans la voix (« voir le pape en chair et en os, sans écran,
sans vitre blindée. Le voir en personne »), ou au pragmatisme sacrificiel (« on ne
voit rien mais on sent sa présence53 »).

         Comme l’institution catholique, marquée par une certaine familiarité, est
dépendante de ces fidèles, le pape accepte les dons qui lui sont offerts. Après la
messe, il reçoit quatre cadeaux d’autant de groupes différents. Deux membres du
conseil diocésain lui offrent un don en argent « afin qu’il puisse répondre aux
nombreuses demandes qui lui sont adressées ». Des religieuses, il reçoit une relique
de Marie-Léonie qu’il vient de béatifier, ainsi qu’une « œuvre artistique représentant
la Sainte-Famille, un patron lui offre un arrangement floral et un travailleur
bénévole, un casque; tous deux ont contribué à la construction du podium54 ».

52 P. Bourdieu, « Les rites comme actes d’institution »,   Actes de la recherche en sciences sociales ,
no 43, 1982, p. 63.
53 N. Petrowski, op. cit.
54 J.-P. Proulx, op. cit.
                                                                                                       129




         Le pape fait vibrer la foule par sa seule présence, sa gestuelle liturgique et
ses discours moraux. Le Saint-Père en profite pour rendre hommage aux
communautés religieuses féminines du Canada, pour les services qu’elles rendent et,
tout particulièrement, à la nouvelle béatifiée : « pour signifier la gratuité de l’amour
dans un don nuptial au Christ, dans une consécration totale à son œuvre
rédemptrice55 ». Ainsi, cette dernière vient grossir le rang des « fiancées » de Dieu,
des saintes. Elle a fait don de sa vie à l’Église. Durant son homélie peut-on lire dans
le journal : « Il régnait alors dans la foule et même dans la salle des journalistes un
silence complet, fort révélateur du charisme du pape Jean-Paul II56 ». Ces paroles
prononcées en plusieurs langues frappent l’intellect et sociabilisent les fidèles. Dans
son prêche, le chef use du pouvoir que donne la voix, dont il joue pour faire mieux
comprendre le message. C’est donc bien la figure sacerdotale, considérée dans sa
puissance, son autorité, qui a pour objectif le recueillement des fidèles sensibilisés,
car « [l]a magie missionnaire est d’essence affective; elle touche aux larmes57 ». Ces
discours savamment composés s’ajoutent aux pratiques de la messe qui se font à
l’unisson et combinent musique, chants et prières pour attiser les émotions des
fidèles58. Tous les sens sont sollicités, le dernier, le goût, durant l’eucharistie. C’est
le moment solennel par excellence du culte, si prisé par les officiants. La
communion est l’image fictive de l’émulation de la foi catholique.

         Comme l’allégorie de « La Foi d’amitié » de Ripa questionne le lien entre les
humains, ce lien de « fidélité » doit être, selon lui, « inviolable »59. Ce lien d’amitié


55 Ibid.
56 Ibid.
57 Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et de l’utilité des voyages              ,
Paris, Fayard, 2003, p. 865.
58 R. Otto souligne l’importance du geste et de la voix dans la transmission du sentiment religieux :
« La solennité de l’attitude, le geste, le ton de la voix, la physionomie, tout ce qui exprime
l’importance singulière d’une chose, le recueillement et la dévotion de la communauté en prière
traduisent ce sentiment sous une forme [...] vivante » (op. cit., p. 117).
59 C. Ripa, op. cit., p. 125 : « Cette Femme vieille & chenuë, couverte d’un Voile, & qui en tient un
autre à la main, représente la Foy mutuelle que se doivent ceux qui s’ayment véritablement. Ce
qu’elle tient la main droite voilée fut autrefois de l’institution de Numa Pompilius Roy des Romains,
dans le Sacrifice qui se faisoit sur l’autel de la Fidelité. Par où il vouloit donner à entendre, qu’il faut
130




(qualification préférable au XXIe siècle) rassembleur n’obéit à aucun culte, n’est régi
par aucune institution. On pourrait se poser la question au sujet de la foi catholique.
Celle-ci rassemble-t-elle? Elle réunit en son Église ceux qui ont la même foi. Ainsi,
l’efficacité du cérémonial de la messe, basé sur le faire-voir, sur le faire-lien (comme
nous venons de l’analyser dans les liens effectifs et les liens affectifs), ne peut passer
au faire-sens60 qu’en fonction du faire-croire. Mais le faire-voir pour faire-croire de
Thomas dépasse la perspective choisie, car la réelle transcendance renvoie au
mysticisme et à la magie, ainsi qu’au questionnement soulevé dans les premières
lignes de cet article sur le religieux.




                                        *        *        *

      Droits de reproduction et de diffusion réservés @ L’Université Concordia et
                                    les auteurs 2003




qu’elle soit inviolable entre Amis. Quant à la Vieillesse, elle nous apprend que les personnes aagées
sont incomparablement plus soigneuses de garder leur foy que les jeunes ». La gravure, qui illustre
cette description, est reproduite à la suite de l’article.
60 Si l’on entend par « faire-sens » ce que Gilles Deleuze en dit : « Ce qu’on appelle le sens d’une
proposition [ajoutons : ou d’une interprétation], c’est l’intérêt qu’elle présente » (cité par Régis
Debray, Le feu sacré, op. cit., p. 278).

				
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