L amour ne se commande pas

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L amour ne se commande pas Powered By Docstoc
					L'amour n'est pas seulement un sentiment, il est aussi un art.

                                                          Honoré de Balzac




Il est d'usage de dire, que le bonheur ne se cherche pas, il se rencontre...




- La Philosophie de l’amour

La philosophie de l’amour selon André Comte-Sponville

En 1995, André Comte-Sponville publie Petit traité des grandes vertus où il nous
fait découvrir dix-huit vertus qui nous manquent et nous éclairent tout en
s’appuyant sur les plus grands philosophes de l’histoire. Comte-Sponville a traité
de deux vertus qui sont reliés à notre sujet : l’amour et la fidélité.

Selon lui, on n’aime pas ce qu’on veut, mais ce qu’on désire. L’amour ne se
commande pas, c’est l’amour qui commande. L’amour n’est pas un devoir, car un
devoir est une contrainte et une tristesse, alors que l’amour est le bien même et
une spontanéité joyeuse. Il affirme que l’amour va bien au-delà des plaisirs
érotiques. Les dimensions fondamentales de l’amour sont la tendresse, la
complicité, la fidélité, l’humour, l’intimité des corps et des âmes, la joie, la
familiarité, la paix, le silence et l’écoute. Être amoureux est à la portée de tous,
mais aimer non. La famille est l’avenir du couple, de l’amour et son
commencement.

Comte-Sponville relate l’explication que donne le philosophe Aristophane,
philosophe du temps de Platon, de l’amour. Aristophane affirme qu’au départ, il
existait trois genres humains : mâle, femelle et le troisième était moitié mâle,
moitié femelle. Chaque être humain était composé de quatre mains, quatre
jambes, deux visages et une tête unique. Chacun avait une très grande force,
une vigueur incroyable et de grandes ambitions. Les humains entreprirent, un
jour, de faire l’ascension du ciel pour s’attaquer aux dieux. Zeus décida après
mûre réflexion de couper les hommes en deux pour qu’ainsi ils soient épargnés,
affaiblis et plus utiles parce qu’ils seront plus nombreux. Chaque moitié regrettait
sa moitié et voulait la rejoindre. Ces individus mouraient de faim et d’inaction,
car ils ne voulaient plus rien faire l’un sans l’autre. Zeus prit pitié et leur plaça le
sexe sur le devant, car jusqu’à présent, ils le portaient à l’arrière et ils
engendraient et enfantaient dans la terre. Ils purent ainsi procréer l’un dans
l’autre, du mâle dans la femelle. De cette façon, si un homme rencontrait une
femme, il pourrait engendrer et donner naissance à une lignée. C’est donc de
cette lointaine nature humaine que provient l’amour; chacun cherche sa
deuxième moitié.
Comte-Sponville affirme qu’il existe trois types d’amour : le premier se nomme
érôs et est l’amour rêvé, le deuxième se nomme philia et est l’amour réel tandis
que le troisième se nomme agapè et est l’amour pur et divin. Bien que ces trois
formes d’amour soient très différentes, elles peuvent coexister dans un même
couple. Voyons-les en détail.

L’amour érôs a d’abord été défini par le philosophe Platon. Platon affirmait que
l’amour conjugal est le plus fort de tous les amours, le plus violent, le plus riche
en souffrances, en échecs, en illusions et en désillusions. Le manque est son
essence, c’est-à-dire qu’on est en amour avec ce qui nous manque et la passion
amoureuse est son sommet. C’est donc un amour caractérisé par la souffrance et
la possessivité.

Le deuxième type d’amour, philia, a été défini par le philosophe Spinoza. Il
correspond à un amour heureux qui ne manque de rien, un amour que l’on fait
ou que l’on donne. Deux personnes en amour jouissent d’eux-mêmes, l’un de
l’autre, l’un par l’autre, ils jouissent de leurs désirs, de leur amour. C’est aimer
l’autre tel qu’il est. L’amour est un désir puisque le désir est l’essence même de
l’homme. Cependant, le désir n’est pas un manque mais une puissance et
l’amour est une joie. Aimer, c’est prendre plaisir à voir, à toucher, à sentir, à
connaître ou à imaginer. L’amour est une joie qui s’ajoute au plaisir et le plaisir
n’est un amour que s’il réjouit l’âme. L’amour n’est pas demander, mais
remercier; il n’est pas posséder, mais jouir; il n’est pas manque, mais gratitude.
Lorsque l’on dit « je t’aime », cela signifie qu’on est joyeux que l’autre existe. Ce
n’est pas un amour malheureux, car il n’y a pas de bonheur sans amour. Aimer
une autre personne, c’est désirer qu’elle soir, quand elle est, c’est jouir de son
existence, de sa présence, de ce qu’elle offre de plaisirs ou de joies. C’est donc
un amour-joie : c’est la joie d’aimer et d’être aimé, c’est une bienveillance
mutuelle ou susceptible de le devenir, une vie partagée, un plaisir et une
confiance réciproques. C’est un amour-action contrairement à érôs qui est un
amour-passion, mais les deux peuvent se mêler dans la vie amoureuse, car on
peut aimer passionnément et joyeusement.

Avant d’enchaîner avec le troisième type d’amour, voyons ce qu’il advient de la
passion avec les années dans un couple. Selon Comte-Sponville, la passion
décline dans tous les couples, car on se rend compte que l’autre n’est plus le
prince charmant que l’on croyait. On aime une personne pour ce qu’elle n’est pas
et on la quitte pour ce qu’elle est. Les couples qui demeurent longtemps
ensemble continuent de se désirer, mais leur amour est plutôt fondé sur le plaisir
que sur la passion. Ces personnes vivent dans la joie, la douceur, la gratitude, la
lucidité, la confiance et le bonheur d’être ensemble. Le passage d’un amour fou à
un amour sage n’est pas une perte, mais un approfondissement, car il y a plus
d’amour et de vérité. La passion ne dure que si elle est malheureuse. Vouloir être
fidèle à la passion, c’est être infidèle à l’amour, car l’amour doit se transformer.

Le troisième type d’amour, agapè, est l’amour le plus rare, le plus précieux, le
miraculeux. Une personne recule d’un pas et l’autre recule de deux pour lui
laisser plus de place, pour ne pas la bousculer, l’envahir ou l’écraser. Cet amour
est une renonciation à l’ego, à la puissance, au pouvoir. C’est ce qu’il y a de plus
divin dans l’amour, car il correspond à l’amour de Dieu, mais peut aussi se vivre
dans un couple. C’est le retrait, la douceur, la délicatesse, c’est exister moins,
l’autolimitation de son pouvoir, de sa force. C’est oubli de soi, sacrifice de son
plaisir et de son bien-être. C’est un amour pur, gratuit, désintéressé, bref, de la
compassion.

Il y a donc trois façons d’aimer, trois types d’amour, trois degrés dans l’amour :
le manque (érôs), la joie (philia) et la charité (agapè).



Comte-Sponville traite aussi de la fidélité. Pour lui, la fidélité est le contraire de
la versatilité frivole ou intéressée, du reniement, de la perfidie, de l’inconstance.
La fidélité est la fidélité à l’amour et par l’amour, c’est amour fidèle. Toute
fidélité est bonne et aimante. C’est l’usage exclusif et mutuellement exclusif du
corps de l’autre.

Selon lui, à chaque couple de choisir à propos de la fidélité. L’amour est moins
trahi par l’amour d’une autre personne que par le mensonge. La vérité est une
valeur plus importante que l’exclusivité. Il existe des couples libres qui sont
fidèles, ils sont fidèles à leur amour, à leur parole, à leur commune liberté.
D’autres couples demeurent fidèles strictement et tristement, alors que les deux
ne voudraient pas l’être. La fidélité n’est pas compassion mais plutôt de ne pas
faire souffrir et de ne pas trahir.

Le couple suppose l’amour, la durée et la fidélité. Aucun couple ne pourrait durer
sans une fidélité à leur histoire commune, c’est-à-dire de ne pas renier tout ce
qu’on a vécu, sans ce mélange de confiance et de gratitude. Selon Comte-
Sponville, la fidélité à l’histoire commune est plus importante que l’exclusivité.
Comme tout amour s’apaise et décline souvent, un couple ne restera couple que
par cette fidélité à l’amour reçu et donné, à l’amour partagé et au souvenir
volontaire et reconnaissant de cet amour. Il faut plutôt jurer de rester fidèle à
l’amour que nous vivons que de jurer de toujours aimer l’autre. Un amour
infidèle n’est pas un amour libre, mais un amour oublieux, un amour qui oublie
ou qui déteste ce qu’il a aimé. « Aime-moi tant que tu le désires, mon amour;
mais ne m’oublie pas. » (Compte-Sponville, p.46)




La Séduction

Peu importe où l’on vie, le rituel de la séduction comporte cinq étapes bien
précises et bien décrites par les anthropologues et les psychologues. En réalité,
le mot séduction signifie "amener à l'écart pour obtenir des faveurs".

La 1ère étape consiste évidemment à attirer l'attention de la personne convoitée.
Les tactiques varient énormément d'un sexe à l'autre. Pour cela, l'homme a
tendance à faire le paon et à étaler ses richesses. Le message émis: "Regarde-
moi! Je ne suis pas n'importe qui. Tu peux avoir confiance en moi pour assurer
ton confort.". La femme, elle, cambre le dos, pointe ses seins et chaloupe des
hanches, attisant ainsi le désir sexuel de l'homme.
La 2e étape débute avec la rencontre des regards. Le regard est l'instrument de
séduction le plus efficace chez l'être humain. Il nous est impossible de résister au
regard, car il déclenche, entre autres, deux émotions fondamentales: l'attirance
ou la répulsion. Si la personne convoitée esquisse un sourire, ce peut être le
début d'une véritable histoire d'amour. Mais rien n'est encore certain.

C'est la conversation, 3e étape, qui fait foi de tout. Converser constitue la
meilleure façon de briser la glace et d'annoncer nos couleurs. Mais ce que nous
disons a moins d'importance que la manière dont nous le disons. La plupart
d'entre nous ignorons le pouvoir de séduction de notre voix: celle-ci révèle notre
personnalité et nos origines sociales et culturelles. D'après les psychologues,
l'intonation de la voix constitue 38 % de la communication alors que la
signification des mots n'équivaut qu'à 7 %. Le reste, 55 %, relève du langage
corporel.

Débute alors la 4e étape: le contact physique. Contrairement à la croyance
populaire, c'est la femme qui, dans 75 % des cas, effectue ce premier contact,
lequel consiste le plus souvent en un léger effleurement de l'épaule, du bras ou
de la main. Ce toucher apparaît très spontané, mais il est, au contraire, la
plupart du temps très délibéré: la femme manifeste ainsi sa réceptivité et donne
à l'homme la permission de prendre l'initiative. Ce qu'il fait en lui prenant la main
ou en l'enlaçant. C'est aussi lui qui fait les premières invitations à sortir, à souper
et à faire l'amour. La relation peut toutefois se terminer à cette étape si l'un ou
l'autre va trop vite ou pas assez vite. Le processus de séduction a besoin
d'encouragement de part et d'autre mais aussi d'apprivoisement.

La 5e étape est celle du synchronisme corporel où chacun se fait l'écho de
l'autre. Face à face, ils se penchent l'un vers l'autre, démontrant ainsi leur
réceptivité réciproque, et boivent leurs verres simultanément ou croisent leurs
jambes en même temps. Cette tendance à se faire l'écho de l'autre est l'indice
que la relation amoureuse et sexuelle, ce que les anthropologues appellent la
"danse de l'amour", devient possible et qu'il est temps de quitter l'endroit où ils
se sont rencontrés pour "aller à l'écart" et vibrer sur la même longueur d'onde.
Cette danse de l'amour se manifeste aussi dans la danse, les invitations à
souper, les conversations et non seulement dans la relation sexuelle.

La majorité des histoires d'amour ont ainsi commencé. Ce processus peut être
très rapide, nous assistons alors au fameux coup de foudre, ou prendre plusieurs
mois pendant lesquels les deux partenaires s'apprivoisent progressivement,
chacun cherchant à savoir à qui il a affaire avant de "tomber" réellement en
amour.




L'art d'aimer

Tout comme les écrivains, les artistes de toutes les époques ont voulu exprimer
ce qu'était l'amour. Ainsi, sculpteur ou peintre, ils ont voulu représenter ce que
signifiant ce concept abstrait.
En Antiquité, les artistes représentaient l'amour à travers la déesse de l'amour
qu'était pour eux Aphrodite (Vénus selon son nom romain). L'art antique était
composé principalement de sculptures, de temples et de vases sur lesquels ils
peignaient leur thème. Pour celui qui nous intéresse, nous n'avons pas retenu les
reliefs sur les temples. La première œuvre, probablement l'une des plus connues,
est la Vénus de Milo, sculpteur de l'Antiquité. Cette œuvre à l'image de la déesse
de l'amour appartient à la troisième période de l'art grec, soit l'art hellénistique.
À l'origine, cette sculpture, comme toutes les autres sculptures grecques, étaient
faite en bronze. Suite à l'invasion par les Romains, ces derniers ont moulé les
sculptures dans du marbre afin de faire fondre le bronze pour en faire des armes.
De plus, les Grecs ne faisaient pas de "réel" puisque cela allait contre leurs
idéaux de beauté et de perfection. Les artistes créaient donc des personnages
jeunes, beaux, nus et musclés pour représenter ce qu'ils considéraient comme
esthétique et beau.

De plus, les Grecs anciens sculptaient des urnes funéraires. Hélène de Troie était
une femme pour qui deux peuples se seraient battus, les Troyens et les Achéens.
Selon la légende, l'amour d'Aphrodite pour Paris, le Troyen amoureux d'Hélène,
aurait fait dégénérer le conflit pour en faire le sanglant combat que rapporte la
légende. Sur cette urne, on voit "l'épisode" où la déesse rencontre Hélène pour
lui dire qu'elle devrait aller voir Paris, qui est blessé, et lui démontrer de la
compassion.

En ce qui concerne le Moyen Âge, on ne valorisait pas beaucoup l'amour au sein
du couple, mais plutôt celui de Dieu. Les valeurs religieuses ont quelque peu
"castré" les artistes, les confinant au thème de la religion. Ainsi, les artistes ont
peint et sculpté la Vierge et son fils, montrant leur attachement l'un pour l'autre,
mais ce n'est pas ce type d'amour qui nous intéresse dans cette recherche. Nous
avons cependant pu mettre la main sur une œuvre représentant Tristan et Iseult.
Cette œuvre aurait servi à illustrer le récit de Thomas d'Angleterre, un autre
conteur comme Béroul (voir Littérature amoureuse).

En ce qui a trait à la période de la Renaissance, on redécouvre l'Antiquité. En
effet, les artistes s'intéressent de nouveaux aux sujets mythiques comme les
dieux et déesses. Pour traiter de l'amour, ils ont donc recours à la déesse
Aphrodite, mais aussi à Cupidon (Éros selon son nom romain) et à Adonis,
célèbre pour sa beauté et son pouvoir séducteur.

Remarquez la nudité. Contrairement au Moyen-Âge, on prend en considération le
corps humain puisque l'Homme est fait à l'image de Dieu. De plus, peindre des
sujets mythiques devient un signe d'érudition et non de profanation.

Durant la période moderne, l'amour a été exprimé en art par des travaux sur le
couple. À titre d'exemple, on retrouve Nana de Manet. Les œuvres de cette
époque ont surtout montré la nudité plutôt que le couple. Les artistes ont de plus
donné plus de caractère à leurs personnages: si, avant, l'on représentait une
certaine pudeur lors de représentation de nudité (partie couverte, regard fuyant,
tentative de se couvrir...), on ne se gêne plus désormais pour montrer la nudité
sans raison apparente, sans motif.

Au dix-neuvième siècle, les œuvres traitant d'amour ont surtout trait au couple
ou bien ils font des retours sur les œuvres littéraires marquantes de l'histoire
telles que Tristan et Iseult et Roméo et Juliette. Ces œuvres démontrent la
passion et la beauté qui entourent ce sentiment profond qu'est l'amour.

Enfin, à notre époque, une multitude de représentations de l'amour nous
"envahissent". Dû à la plus grande ouverture d'esprit de notre siècle, les artistes
donnent libre cours à leur imagination et leur créativité. Nous avons retenu une
sculpture qui représentait bien ce qu'est l'amour. On peut voir deux amants
enlacés et quelque peu difforme. Cela démontre à quel point les membres d'un
couple sont unis et se fondent l'un dans l'autre, perdant leur identité individuelle
pour ne devenir qu'un.

Il est difficile de montrer comment l'humanité entière, à travers tous les âges, a
représenté l'amour. Cependant, des liens unissent ces œuvres: la passion et la
beauté. Ces traits semblent être le fondement des artistes lors de l'approche de
la thématique de l'amour.



Extraits d’un Mémoire Sciences, Lettres et Arts – Canada, 2003
Tamara Bavdek, Patricia Hotte, Joany Lauzon Beaulieu, Marilou Tétreault




- Apprendre à aimer

Chroniques - André Comte-Sponville, 2001

J’étais invité, cet été, au Congrès mondial de sexologie, qui se tenait à Paris,
pour une table ronde sur la passion. Les autres intervenants étaient tous
médecins ou psychanalystes. Mon rôle parmi eux ? Celui du philosophe de
service : prendre un peu de recul, essayer de clarifier quelques concepts,
construire, si possible, une problématique, etc.

En l’occurrence, il fallait d’abord rendre au concept de passion son amplitude,
que l’on réduit trop souvent à la seule passion amoureuse. Quand Hegel écrivait
que « rien de grand ne s’est fait dans le monde sans passion », il ne pensait pas
d’abord à nos histoires d’amour : il pensait à l’Histoire tout court, celle de
l’humanité, et d’abord à la Révolution française qui venait de secouer toute
l’Europe. Sans la passion pour la liberté, pour l’égalité, pour le progrès, on ne
peut rien comprendre à ce séisme, qui renversa un monde, qui en fit naître un
nouveau. La passion est une force qui s’empare de nous, que nous subissons –
c’est le premier sens du mot : dans « passion », il y a « passif » – et qui nous
fait agir.

Une passion, c’est ce qui, en moi, est plus fort que moi. Aussi est-ce le cas, bien
souvent, de l’amour. Mais ce n’est qu’une passion parmi d’autres. Alain, lors d’un
cours sur la passion, rappelait à ses élèves que l'on distingue traditionnellement
trois passions principales : l’amour, l’ambition, l’avarice. Puis il ajouta : « 20 ans,
40, 60… » Ce n’était qu’une boutade, mais qui dit quelque chose d’important :
qu’il y a plusieurs passions différentes, qui ne nous atteignent pas de la même
façon à tous les âges.
Voilà mes sexologues bien inquiets : c’est d’amour, eux, qu’ils voulaient parler…
Pourtant, je ne m’étais pas éloigné du sujet. Toute passion n’est pas amoureuse.
Mais toute passion est aimante. Qu’est-ce que l’ambition, sinon l’amour du
pouvoir ? Qu’est-ce que l’avarice, sinon l’amour de l’argent ? La passion est une
polarisation de l’amour sur un seul objet qui éclipse tous les autres. Mais
pourquoi ? Parce qu’il nous manque, ou parce que nous avons peur de le perdre.
C’est ce que les Grecs appelaient « éros » : l’amour-passion, l’amour qui veut
posséder et garder. C’est n’aimer l’autre que pour son bien à soi. L’amant aime
l’aimé, disait Platon, comme le loup aime l’agneau.

Il y a un autre amour : celui qui donne, qui se réjouit et partage, qui aime l’autre
pour son bien à lui. C’est ce que les Grecs appelaient philia, que l’on traduit par
amitié, que j’appellerais volontiers l’amour-action. Voyez la mère et l’enfant.
L’enfant prend le sein ; la mère le donne. Il y a amour dans les deux cas, mais ce
n’est pas le même. Or, la mère a été un enfant d’abord : elle a commencé par
prendre. Puis elle a appris à donner. C’est le vrai chemin, qui est un chemin
d’amour, ou l’amour comme chemin. La mère serait donc sans passion ? Non
pas. Cet enfant qui est tout pour elle, elle a peur de le perdre. Mais elle renonce
d’avance à le posséder. Mais elle veut son bonheur davantage que le sien. Mais
elle sait bien qu’il doit partir, que c’est sa fonction de mère de l’y préparer. Mais
elle préfère qu’il soit heureux avec une autre, quand l’heure sera venue, plutôt
que malheureux avec elle.

C’est la pierre de touche, qui peut nous en apprendre beaucoup sur nos couples.
Cet homme que vous aimez, préféreriez-vous, s’il fallait choisir, qu’il soit heureux
avec une autre ou malheureux avec vous ? Cette femme qui vous a quitté, est-ce
son bonheur ou son malheur que vous souhaitez ? Souvent, nous aurons du mal
à répondre, sentant bien que l’un et l’autre sont vrais. Eros et philia, l’amour-
passion et l’amour-action, ne cessent, dans le couple, de se mêler, et c’est très
bien ainsi. C’est ce qui en fait le prix, la rareté, la force. Nous commençons
presque tous par la passion, et tant mieux si elle dure. Mais cela ne nous
dispense pas d’apprendre à aimer. Nous voulons prendre, posséder, garder. Il y
a de l’enfance dans toute passion, et dans toute vie. Cela ne dispense pas de
grandir – d’apprendre à donner.

Il y a l’amour que l’on subit, et c’est passion. Et puis l’amour que l’on fait, je
veux dire que l’on bâtit, à quoi la passion ne saurait suffire. « Etre amoureux est
un état, disait Denis de Rougemont. Aimer, un acte. » Heureux les amants qui
vivent l’un et l’autre !




- Soyons égoïstes

Chroniques - André Comte-Sponville, 2004

Il n’y a pas de désintéressement absolu. Chacun va « où le plaisir l’entraîne »,
comme disait Virgile, et c’est ce que Freud, beaucoup plus tard, confirmera. C’est
ce qu’il appelle le principe de plaisir : jouir le plus possible, souffrir le moins
possible. Nul n’y échappe. Est-ce à dire que tout se vaut ? Nullement. Que nous
sommes tous égoïstes ? Peut-être, mais certainement pas au même sens. Etre
égoïste, au sens ordinaire du mot (au sens où l’égoïsme s’oppose à la
générosité), c’est ne savoir jouir que de son propre plaisir, c’est n’aimer que
prendre, recevoir, garder. Etre généreux, à l’inverse, ce n’est pas renoncer au
plaisir, ce que nul ne peut ni ne doit ; c’est prendre plaisir à ce que l’on fait
plutôt qu’à ce que l’on a, au plaisir de l’autre plutôt qu’au sien seul, enfin à ce
que l’on donne plutôt qu’à ce que l’on prend ou que l’on reçoit. Que cela relève
d’un égoïsme plus fondamental, qui est le propre de l’espèce ou de la vie, j’en
suis d’accord. Mais cet égoïsme-là ne s’oppose plus à la générosité : il permet de
la comprendre et, parfois, de la vivre.

C’est pourquoi on peut parler de désintéressement, en un sens relatif : une
action est désintéressée lorsque celui qui l’accomplit ne vise pour lui-même
aucune augmentation de pouvoir ou d’avoir, lorsqu’il ne tend au plaisir que par la
médiation du plaisir de l’autre, enfin lorsqu’il n’agit que par devoir (c’est le
désintéressement selon Kant) ou par amour (c’est le désintéressement selon les
Evangiles). Ce que nous admirons le plus, dans la vie de l’abbé Pierre ou de sœur
Emmanuelle, c’est peut-être cela : qu’ils aient tout donné, comme si leur propre
bonheur était quantité négligeable ; et qu’ils y aient trouvé davantage de
bonheur que l’égoïste repu et inquiet. Ce paradoxe est peut-être le secret du
bonheur : qu’on n’y accède qu’en en donnant. C’est le secret des saints et des
sages, tel que le formula un jour le dalaï-lama : « Soyez égoïstes : aimez-vous
les uns les autres ! »



André Comte-Sponville

Philosophe, il a notamment publié “Le Bonheur, désespérément” (Pleins Feux), “L’Amour,
la Solitude” (Albin Michel) et “Présentations de la philosophie” (Albin Michel).




- Parlons-nous d’amour ?

Jacques Salomé, 2003

Amour est un mot que tout le monde utilise, un mot à la fois commun et
magique, pauvre et riche, banal et étonnant, mais surtout plein d’ombres et de
lumières.

On dit que les nomades de Sibérie ont beaucoup de mots différents, précis,
adaptés, sensibles pour dire la "neige", pour nommer chacun des aspects,
chacune des fonctions, chacune des qualités de la neige. Celle qui est attendue,
celle qui vient d’arriver, celle qui tombe doucement en molleton léger, celle qui
cingle apportée par le vent du Nord, celle qui s’est déposée dans la nuit, celle du
soir, celle de la semaine passée, de la saison à venir, celle de la mort du père, de
la naissance d’un enfant…

Pour ceux qui vivent dans le désert, le mot "sable" peut être énoncé d’une
infinité de façons et, pour ceux qui pêchent des éponges dans l’océan Indien, les
mots pour désigner l’eau, la chercher, lui parler, la boire, se laver avec, cuire les
aliments ou descendre dans ses profondeurs ont des variations infinies. Dans
notre langue, le mot "amour" est un mot souvent galvaudé, conjugué, utilisé
indistinctement pour nommer des sentiments très divers : « J’aime ma femme,
mon chat et le pot-au-feu… », ou encore : « Je n’aime pas tes parents, mais
j’aime qu’ils t’aient donné le jour. » C’est un "mot grenouille" qui veut avaler
toutes les nuances du sentiment amoureux. Celles de l’amour naissant, et même
de l’avant-amour, quand nous ne savons pas encore que nous aimons, celles de
l’amour ébloui, comblé, les subtilités de l’amour blessé, les infinies graduations
de l’amour finissant, les murmures et les odeurs du souvenir, de la nostalgie
aimante, celles du regret ou de la haine. Oui, de la haine aussi, quand l’amour
blessé se transforme en hostilité, en détestation, en amertume ou ressentiment
et entretient un feu destructeur capable de tout détruire sur son passage.

Mais quand nous sommes en amour, nous déclinons ce mot avec des murmures
ou des chants, des poèmes ou des silences chargés d’émotions, des intonations
différentes, avec des regards, des gestes, des attentions particulières. Nous le
ciselons avec des chuchotements, et parfois même avec des cris. Nous
l’accordons avec d’autres mots, des adverbes, des adjectifs, des verbes
énamourés, nous le flattons avec des élans, des enthousiasmes, nous
l’agrandissons avec des rêves et des fantasmes. Nous tentons aussi de l’alléger
quand il pèse si lourd dans l’absence, de le recréer quand il s’éloigne, de le faire
germer pour des temps de famine affective, de le réchauffer l’hiver venu. Nous le
berçons parfois dans des temps de solitude.

Le mot "amour" ne parle pas toujours d’amour, il dit plus souvent l’attente, le
désir, le besoin, la déception, la frustration que la plénitude, le plaisir,
l’abondance ou l’abandon.

Alors, si vous rencontrez le mot "amour" à l’orée d’une rencontre, à l’aube d’une
relation, n’hésitez pas à l’apprivoiser, à en prendre soin et à le protéger, il
contient des rêves et des élans précieux.




- Trouver la bonne distance

Jacques Salomé, 2004

Trouver la bonne distance dans une relation proche n’est pas facile, c’est
toujours une démarche sensible, délicate, qu’il faut apprivoiser dans chaque
rencontre. Nous allons, le plus souvent, vers ceux qui paraissent importants pour
nous, avec beaucoup de contradictions.

Avec le désir de les sentir proches, de vivre plus de choses avec eux et, en
même temps, avec le désir de rester à l’écoute de leur sensibilité, de ne pas les
importuner, de ne pas peser sur eux. Nous voulons pouvoir manifester notre
intérêt ou notre attention tout en voulant qu’ils l’acceptent sans avoir à
quémander ou à imposer. Le besoin de présence et, surtout, de l’attention de
celui ou de celle pour qui nous avons de l’attachement peut être vécu par ceux-ci
comme inconfortable, parfois même comme intrusif.
L’un des paradoxes des relations proches, c’est que le besoin d’intimité de l’un et
de l’autre, en termes de temps et d’espace, risque de devenir contradictoire. L’un
pouvant dire : « C’est avec toi et seulement avec toi que j’ai envie de vivre de
l’intimité… », l’autre tentant de faire entendre : « Mon besoin d’intimité ne se
limite pas à toi, j’ai un besoin d’intimité personnelle dans laquelle tu n’es pas
toujours présent… » Ainsi, notre intimité risque d’être maltraitée par celui ou
celle qui prétend nous aimer ou vouloir notre bien-être.

Cela commence tôt dans la vie d’un enfant, avec des questions intrusives: « A
quoi tu penses ? », « Veux-tu me dire ce qui te passe par la tête quand tu rêves
? » et, par la suite : « J’ai besoin que tu me parles de toi, que tu me dises tout,
que tu ne me caches rien de ce que tu vis, de tes sentiments… » Tout se passe
comme si chacun, dans un donner-recevoir subtil, devait se signifier en
permanence comme ouvert, disponible à l’échange et au partage.

Ma naïveté fut longtemps de croire que ceux qui manifestaient quelque
considération pour moi pouvaient entendre mon besoin de retrait, de réserve ou
de solitude. Le plus difficile est de dire non à une attente de ceux qui nous
aiment, attente chez eux qui cherche à s’imposer comme une évidence pour
nous ! « On se voit si peu, c’est important pour moi de savoir ce que tu vis ! »

Dans le registre du toucher, du contact physique, la bonne distance sera fonction
de l’état émotionnel qui habite chacun. Un seul geste, et un accord inouï se
réalise. « Avec ce geste qu’elle a eu de prendre ma tête dans sa main et
d’approcher sa joue contre la mienne, en respirant tout contre moi, elle a aboli
toutes les distances entre les femmes et moi, réparé d’un seul coup toutes les
injustices de mon enfance.

Elle avait trouvé tout de suite la bonne distance, celle dont je rêvais sans avoir
même jamais pu espérer la rencontrer ! » La bonne distance est à inventer à
chaque rencontre, elle n’obéit à aucune règle, sinon celle d’écouter les milles
signes qui peuvent s’accorder et s’amplifier.

Jacques Salomé

Psychosociologue et écrivain, il est l’auteur notamment de "Contes à aimer, contes à
s'aimer" ( Albin Michel, 2000) et de “N'oublie pas l'éternité” (Albin Michel, 2005).
De plus, chaque semaine, Jacques Salomé décode la vie quotidienne dans son blog
psychologies.com "Passeur de vie". Internet : www.j-salome.com

Jacques Salomé est aussi l’auteur de, notamment “Apprivoiser la tendresse” (J’ai lu,
2002), “En amour, l’avenir vient de loin” et “Je m'appelle toi” (Albin Michel,1996 et
1992).

				
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posted:4/2/2012
language:French
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