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									   Monoculture d’exportation et développement agricole durable :
                 cas de la banane en Guadeloupe.

    Monoculture for exportation and sustainable development of
   agriculture : the case of the banana production in Guadeloupe.

Philippe CATTAN, CIRAD, station de Neufchâteau - Sainte Marie, 97130 Capesterre
Belle Eau, France

Michel DULCIRE, CIRAD-TERA, TA 60/15, 73 av Jean-François Breton, 34398
Montpellier Cédex 5, France


                                        RESUME

Les exploitations bananières de Guadeloupe vivent une crise économique qui se
double d’une appréhension sociétale quant à l’impact environnemental des
techniques mises en œuvre pour produire le fruit. La Loi d’Orientation Agricole
française de 1999, en posant un regard nouveau sur l’agriculture, représente une
opportunité afin de les aider à évoluer vers des systèmes de production plus
durables. Le dispositif incitatif des contrats entre Etat et agriculteurs que la Loi
propose requière d’appréhender l’ensemble du contexte de la production agricole et
d’identifier les différentes fonctions remplies par les agricultures de la zone. Si la
spéculation bananière y prédomine, elle n’explique pas à elle seule les différents
types de fonctionnement d’exploitation identifiés. La diversification des activités joue
un rôle essentiel dans la viabilité économique des exploitations et la gestion des
ressources naturelles. Dans ces conditions, un des enjeux majeurs en vue de faciliter
leur intégration territoriale porte sur la reconnaissance différenciée des fonctions
assurées par les agricultures de la zone.

Mots clefs : Antilles françaises, banane, durabilité, multifonctionnalité, typologie.


                                 ABRIDGED VERSION


The banana sector in Guadeloupe is facing an economic crisis which is coupled with
growing concern about the environmental impact of banana production techniques.
The French Regulation of Agricultural Orientation (LOA) of 1999, by posing a new
glance on agriculture, represents an advisability in order to help farmers to evolve to
more sustainable systems of production. The inciting device of the contracts (CTE)
that the Law proposes between State and farmers requires to apprehend the overall
context of agricultural production and to identify the various functions filled by the
agricultural systems of the banana growing zone. The article presents the results of a
preliminary series of inquiries conducted for this purpose at a watershed level, as
part of the research programme entitled "How do farmers regard the environment”.
Figure 4 illustrates the typology proposed for the different farming systems. The
importance of exported banana production cannot be fully explained by the fact that
banana commodity system is structured and its market guaranteed. Some
parameters, such as debt or non-agricultural employment, have as much impact on
the system functions as the developments likely to affect the production unit.
Diversification of activities also plays an important role in terms of economic viability
and natural resource management. However, institutional support is mainly geared
towards the banana sector and fails to take into account the farming system level.
The different activities are based on : bananas, other agricultural activities, and non-
farming activities (Fig. 3). There is considerable conflict between farmers’ and
administration’ perception (Table 3). In this context, the main issues focus on
recognising the functions fulfilled by the different farming systems in the area to make
their regional integration easier. The territorial farming contracts are an incentive to
encourage this development (Inset 2).

Key words : banana, French West Indies, multifunctionality, sustainability, typology.
1. UNE SITUATION DE CRISE
Aujourd’hui le paysage de la partie sud de l’île de Basse-Terre en Guadeloupe est
profondément marqué par la présence de la banane. Elle occupe 5000 ha des 8300
ha de SAU (Surface Agricole Utile) que compte le « croissant bananier » (fig. 1) : les
revenus agricoles, l’investissement, l’organisation du travail, les emplois, les aides à
la production y sont en grande partie liés à sa filière, ainsi que les perspectives
d’évolution des systèmes de production de la zone. Elle représente par ailleurs la
moitié des exportations de l’île.




                          Figure 1. La sole bananière de la Basse
                          Terre en Guadeloupe (d’après la carte de la
                          sole bananière, Lainé-Baleux, 1997)


La banane guadeloupéenne est en situation de crise depuis le début des années
quatre-vingt dix. Tout en reconnaissant les efforts effectués, notamment dans le
domaine de la qualité du fruit, différents rapports (Cnasea,1997 ; Mallessard,1998 ;
Neuschwander,1997 ; Mossé, 1999) égrènent les problèmes rencontrés par la
profession : endettement important ; arrêt programmé des tarifs et quotas européens
préférentiels (fin 2005) ; maîtrise technique inégale ; arrivée prévisible de la
cercosporiose noire. A ces difficultés s’ajoute la récente médiatisation de la pollution




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des eaux de plusieurs captages1 en Basse Terre, dans laquelle les techniques
culturales de la banane ont été mises en cause (Grugeaux-Etna, 2000). Cultivée
pour l’exportation, la banane nécessite en effet d’importants investissements et suit
un schéma technique à hauts niveaux d'intrants2, dans lequel le raisonnement des
pratiques n'intègre pas la gestion des ressources naturelles. En particulier,
l’épandage régulier de nématicides et d’insecticides suscite de fortes craintes
environnementales associées à la toxicité de ces produits (Mejía et Gomez, 1997).
Son taux d’occupation et sa monoculture favorisent la prolifération de parasites
telluriques et aériens (Mallessard, 1998) et diminuent la fertilité physico-chimique des
sols (Dorel, 1993). Compte-tenu des rendements moyens obtenus, 18 à 20 t/ha3,
l’ensemble de ces conditions ne permettent pas aux agriculteurs de garantir la
viabilité économique de leur unité (CGER, 1998) ni sa transmissibilité affectée par le
surendettement (Cnasea, 1997); elles ne leur permettent pas non plus de répondre
aux attentes sociétales sur le cadre de vie.

Face à cette situation de crise, des solutions ont pour la plupart été recherchées au
sein de la filière et non des exploitations agricoles et de leur contexte : la banane fixe
les limites du diagnostic et des propositions ; l’augmentation de sa production et de
sa qualité reste l’objectif essentiel. Les orientations proposées ne remettent pas la
spécialisation des unités en question et leur domaine reste essentiellement
technique : segmentation du marché pour amortir la concurrence de la banane
« dollar » ; services d’appui aux planteurs ; équipement et désendettement des
planteurs.

Ces approches sectorielles sont nécessaires mais doivent être complétées, car elles
ne répondent pas entièrement à l’évolution de la demande sociétale. L’exigence de
développement durable exprimée par la LOA (Loi d’Orientation Agricole, MAP-1999)
assigne plusieurs objectifs à l’évolution des systèmes de production : viabilité
économique, gestion renouvelable de l’écosystème, transmissibilité des exploitations
(Landais, 1998), autonomie et contribution au développement local. Les deux
arguments invoqués (emploi, exportation) pour justifier l’appui centré sur la filière
semblent donc insuffisants au regard de l’ensemble des fonctions
environnementales, économiques et sociales que la LOA reconnaît à l’agriculture.

Le manque de données précises sur les impacts environnementaux des systèmes de
culture bananiers (Balland et al.,1998), la méconnaissance du fonctionnement des
exploitations et des objectifs des agriculteurs, mais aussi la difficulté d'appréhender
simultanément l'ensemble du contexte de la production agricole (attente des
opérateurs économiques, écoulement des produits, demandes sociétale et
institutionnelle), ralentissent l’élaboration de propositions globales et rendent
nécessaire de compléter les diagnostics de filières existants afin de permettre aux
exploitations de se situer dans une perspective de développement durable, inscrite
dans le cadre incitatif français (enc. 1).

1
  La DASS a relevé des taux supérieurs aux normes (de 1 à plus de 90 fois !) pour 3 molécules
organochlorées maintenant interdites.
2
  L’itinéraire technique « de référence » propose des apports de 500, 0 à 140, 1000 à 1500 kg/ha
d’azote, phosphore et potassium, ou encore 3 à 4 applications annuelles de nématicides et
insecticides au sol (Sicabam, 1998).
3
  Le potentiel au champ est de 50 à 60 t/ha (Sicabam, 1998)


                                                                                                   2
    Le développement durable dans les lois françaises.

    LOA : la politique agricole prend en compte les fonctions économique, sociale et
    environnementale de l’agriculture et participe à l’aménagement durable du territoire,
    en vue d’un développement durable. Les CTE (enc. 2) en est l’outil majeur.
    LADT : au sein d'un ensemble européen cohérent et solidaire, la politique nationale
    d'aménagement et de développement durable du territoire permet un
    développement équilibré de l'ensemble du territoire national alliant le progrès
    social, l'efficacité économique et la protection de l'environnement.

    Inset 1 : Sustainable development in French laws



L’article contribue à ce « regard nouveau » sur l’agriculture bananière qu’appelle la
LOA, en proposant une première représentation de la diversité des systèmes de
production et de leur insertion territoriale en zone bananière, ainsi que des modalités
de leur contribution au développement durable. Il établit aussi que la confrontation de
ces éléments et de l’image qu’en ont les acteurs permet de mieux s’interroger sur le
contenu des métiers d’agriculteur et de bâtir des options différenciées par type
d’exploitation.

2. DISPOSITIF ET METHODES : UN BASSIN D’ANIMATION

Les résultats utilisés ici correspondent à la première année d’un projet de recherche
qui vise à préciser les impacts environnementaux, économiques et sociaux de
l’agriculture de la zone, avec un souci opérationnel d’inscrire les unités de production
dans le dispositif incitatif des CTE (Contrat Territorial d’exploitation, enc. 2). Son
originalité est de conjuguer des approches bio-physiques, agronomiques et
économiques, à différentes échelles emboîtées, de la parcelle au bassin versant,
dans un objectif de compréhension des changements pour un développement
agricole durable (Cattan-Dulcire, 2000a), mais aussi d’accompagnement (Avenier,
2000). Le principe méthodologique repose sur une analyse de la situation conduite à
ces différentes échelles et faisant intervenir conjointement (Tonneau-Pichot, 1999)
des approches :

-     à la parcelle, unité de base de compréhension des phénomènes biologiques et
      physico-chimiques en jeu.
-     du fonctionnement des exploitations qui permet de caractériser les systèmes de
      production (interactions des facteurs de production) et le système de décision.
-     spatiale de type géographique débouchant sur un zonage à dire d’acteurs (Caron
      et Mota, 1996 ; Clouet, 2000) qui doit permettre : d’identifier et de classer les
      situations territoriales rencontrées ; d’évaluer l’importance des changements
      nécessaires ; de préciser et de hiérarchiser des enjeux territoriaux partagés.
-     historico-prospective qui fait apparaître pour chaque zone identifiée les
      dynamiques en cours et les facteurs explicatifs des situations actuelles.



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     Le CTE, Contrat Territorial d’Exploitation

     Contrat entre Etat et agriculteur qui favorise une meilleure interaction :
     - entre une agriculture organisée en filières et le développement local.
          Gestion des spécificités territoriales
     - entre fonctions environnementale, sociale, économique de l’agriculture
          projet global d’exploitation
     Le CTE engage la cohérence globale de l’exploitation. Pour ce faire, il
     s’appuie sur un diagnostic d’exploitation s’inscrivant dans une stratégie de
     développement local, en adéquation avec les enjeux environnementaux du
     territoire identifiés lors d’un diagnostic collectif ou territorial préalable. Le
     CTE comporte ainsi, en général, un double volet « socio-économique », et «
     territoire-environnement ».

     Inset 2 : the territorial farm contract (CTE)


Ces approches autorisent l’identification d’un certain nombre de conditions
d’application des techniques à respecter. La notion d’agriculture durable ne se réduit
pas à la prise en compte des problématiques environnementales dans les pratiques
agricoles (Godart, 1994) : elle doit intégrer une réflexion sur les attentes de la
collectivité (qualité des produits, qualité des eaux, respect du paysage pour le
développement du tourisme, maintien de l’emploi…) que la confrontation des points
de vue des acteurs doit faire surgir tout en garantissant par ailleurs l’acceptabilité
sociale des propositions élaborées.


Le choix de l’échelle englobante, un bassin versant, repose sur sa pertinence
biophysique, base de jugement des impacts environnementaux (Benoît et al, 1997).
La restriction à un espace délimité permettra de cerner et quantifier les flux
concernés (engrais, pesticides, terre), à différentes échelles. Sa pertinence pour
l’action est moins évidente : exploitations à cheval sur plusieurs bassins, tailles et
objectifs différents. Ainsi que l’a relevé Chia (1997) les difficultés de l’approche
relèvent dans ces conditions de la non-coïncidence entre territoire de gestion (les
exploitations) et espace concerné (le bassin versant). Néanmoins et dans l’objectif
de contribuer à l’évolution des systèmes techniques, cette échelle représente ici une
unité pertinente d’animation, un « bassin d’animation » pour l’innovation.

La partie cultivée du bassin versant de la rivière Pérou, situé dans la commune de
Capesterre B/E, s’étire sur 6 km depuis le bourg de Capesterre à l’Est au Parc
National de Guadeloupe à l’Ouest (fig. 2). Sa SAU est de 350 ha pour une surface
totale de 600 ha (hors bourg et Parc). L’altitude varie de 25 m à sa bordure orientale
à 450 m en limite du Parc. Sa situation en Côte au Vent le rend sensible aux alizés.
Le gradient de pluviométrie respecte celui de l’altitude, de 2400 mm en bas à 6000
mm en haut (Morel, 1994), auquel correspond la différenciation des sols d’origine
volcanique en bruns rouille à halloysites en bas et andosols en haut. Peu de
personnes y résident, sinon dans le bas au contact du bourg.


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 Figure 2 : le bassin versant de Pérou et ses 5 zones agro-écologiques (Amoravain,
 2000)



Les bases de données existantes ne recouvrent pas l’ensemble des échelles
envisagées. Trois enquêtes complémentaires ont été menées sur un mode
compréhensif. Elles ont porté sur :
-     le fonctionnement des exploitations auprès de 35 petits et moyens exploitants,
      sur les 50 présents sur le bassin (Amoravain, 2000) ;
-     la perception des enjeux territoriaux auprès de 22 personnes choisies parmi
      les acteurs du territoire, agriculteurs et institutionnels (Julien, 2000 a et b) ;
-     la diversification agricole auprès de 10 agriculteurs du bassin (Premsing,
      2000).
Les séances de restitution de résultats devant différents publics (enseignement,
formation, administration, appuis et services, profession) ont également contribué à
alimenter cette réflexion (Amoravain et al., 2000, Cattan et Dulcire, 2000b).

3. DIFFERENCIATION DES TYPES DE FONCTIONNEMENT

L’analyse des systèmes d’activités (Paul et al., 1994) rend compte de la façon dont la
famille satisfait ses objectifs socio-économiques. Sur le bassin, la production de la
banane n’explique qu’une partie des stratégies des exploitants. Les unités
économiques familiales y comprennent trois composantes (fig. 3) : bananes
d’exportation, autres activités agricoles, revenus extérieurs. Leur participation
respective à l’élaboration du revenu, ainsi que la part de la main d’œuvre salariée,
déterminent différents types d’exploitation et de stratégies qui trouvent leur source
dans l’historique d’implantation de la banane.




                                                                                      5
                                      Projet et
                                       revenu
                                      familiaux

                         Activités
                         agricoles

                   Autres            Banane fruit      Activités non
                  cultures             export           agricoles
                et élevages
                Figure 3 : les trois composantes des systèmes
                d’activité du bassin versant (Cattan Dulcire, 2000)


Le bananier a été introduit au 19ème siècle en Guadeloupe, comme plante d’ombrage
du café et du cacao. Deux événements sont à l’origine de sa transformation en
culture d’exportation : le « grand cyclone » de 1928, qui détruit les plantations de
café et cacao, et la mise en place de lignes maritimes avec la métropole. Après la
parenthèse de la seconde guerre mondiale, la demande de la métropole, les
mesures de protection du marché, et trois cyclones violents successifs confirment
cette évolution en faisant progressivement disparaître au profit de la banane les
« habitations » caféières et cacaoyères. Les tentatives d’introduction d’autres
cultures comme le tabac, la lentille, l’arachide ne réussiront pas. La crise de la canne
des années 70 a achevé d’imposer la banane comme spécialisation dominante dans
le sud de la Basse-Terre et la Côte au vent (Mardivirin, 2000), où elle représente
60% de la SAU (fig. 1). Une culture d’exportation en a remplacé une autre,
maintenant la dépendance extérieure (Raudzuel, 1995) et les conséquences
agronomiques et économiques de toute monoculture.

Il n’existe pas de document spécifique présentant la façon dont ces mutations ont
modelé le bassin versant. Les enquêtes ont permis pour partie de rendre compte de
cette histoire, qui explique la diversité des systèmes de production et des logiques
qui l’animent.
Au début du siècle, parallèlement aux grands domaines agricoles issus de la
colonisation, s'est constituée une petite propriété par occupation sans titre des terres
et surtout par la politique des « concessions forestières » promue par
l’administration. C’est ainsi qu’en 1921 des parcelles de 1 à 2 ha sont attribuées
dans la zone de Concessions (fig.2). Les cultures alors pratiquées sont du café, du
cacao et de la vanille, et maintenant essentiellement des cultures vivrières. Ces
petits propriétaires ont formé la majorité de la main-d'œuvre saisonnière de la
centrale sucrière de Marquisat fermée en 1967. Les exploitations correspondantes
(20 % de l’échantillon), du type « polyculture-élevage » (fig. 4), ont peu évolué
jusqu’à nos jours et se caractérisent toujours par l’attention accordée à la diversité
ainsi qu’à la faible utilisation d’intrants. Cette polyculture intensive du point de vue de
l’occupation de l’espace vise d’abord à satisfaire la consommation familiale ; les
revenus dégagés par la vente des excédents sur le marché local sont faibles, ces
exploitants sont tous pluriactifs. Peu sensible aux aléas, cette agriculture est
néanmoins soumise à la pression des cultures bananières environnantes : les


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 producteurs vivriers accusent les applications aériennes de toxicité envers diverses
 cultures (Premsing, 2000).


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      Vivriers et élevage
                                                                                                            d ’exportation




Polyculture-élevage    Diversifié : banane + vivrier   Bananier familial             Bananier entrepreneurial          Société
- 1 UTA                + élevage                       - 1,5 à 2 UTA                 - 2 à 4 UTA                       bananière
- M.O. familiale       - 2 à 4 UTA                     - MO familiale + temporaire   - MO salariée                     - > 15 UTA
- 3 à 4 ha             - MO familiale + salariée       - 5 à 10 ha                   - 15 à 20 ha                      - MO salariée
- revenu extérieur     - 5 à 20 ha                     - revenu agricole             - revenu agricole +               - > 30 ha
                       - peu de revenus extérieurs                                     investissements extérieurs      - revenu agricole



 Des besoins différents
             Des voies d’évolution distinctes
                                Des contributions diverses à un même projet
territorial
Figure 4 : des systèmes d’activité contrastés au sein d’un même bassin versant. Une première
typologie (adapté de Amoravain, 2000 et Cattan et Dulcire, 2000)



 La crise du sucre des années 60 va faire disparaître les grands domaines canniers
 des usines (Valleau, Marquisat) occupant le bas et le milieu du bassin versant, dont
 une grande partie sera reprise sous la forme juridique de sociétés bananières
 (Amoravain, 2000), non enquêtées au cours de cette phase.

 La conjoncture favorable à la banane d’exportation (années 70-80) voit se
 différencier trois autres types d’agriculture autour de sa production. Tout d’abord le
 type « bananier entrepreneurial » (23 %) formé sur un mode opportuniste, bien
 pourvu en facteurs de productions (terre, main d’œuvre, capital) et recherchant
 l’accumulation de capital. La dispersion des parcelles, conséquence de
 l’augmentation volontariste des surfaces, en accroît la difficulté de gestion. Bien
 qu’issu du monde rural, l’exploitant diversifie ses activités hors du monde agricole
 (immobilier par exemple) et diminue ainsi la sensibilité des revenus de l’unité
 familiale aux aléas.

 D’autre part de petits propriétaires – souvent néo-ruraux - se sont lancés dans
 l’aventure bananière afin de satisfaire leur désir de promotion sociale et
 d’indépendance par les revenus attendus. Le système d’aide à la filière, instauré
 alors que la production bananière participe à l’équilibre de la balance commerciale
 du pays, ainsi que les accès facilités aux crédits, a permis d’exaucer ces desseins :
 les systèmes de production résultants sont en contrepartie orientés quasi
 exclusivement sur la banane. Ce type « bananier familial » (40 %) se caractérise par
 un accès limité aux facteurs de production (taille et qualité du foncier) et une
 trésorerie déficiente qui affectent les capacités de l’exploitant à mettre en œuvre les
 décisions techniques. Le revenu familial est essentiellement agricole.




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Enfin les agriculteurs du type « diversifié » (17 %) ont intégré au cours du temps la
banane dans leur système aux côtés des productions antérieures. Leur parcellaire
morcelé leur permet de moduler la production en valorisant la variabilité pédo-
climatique, mais augmente la charge de travail d’autant que les exploitants
participent directement à la commercialisation des produits. La diversité résultante,
qui représente un atout de stabilité face aux divers aléas, est à relativiser : au sein
d’une exploitation les différents systèmes de culture sont généralement conduits de
façon indépendante, ce qui aboutit à la spécialisation de certaines parcelles en
particulier en banane. Le revenu familial est également en grande partie agricole.

4. TRAITS CARACTERISTIQUES DE L’AGRICULTURE SUR LA
ZONE D’ETUDE

Plusieurs traits réunissent ces différents types, d’autres les distinguent qui pèsent sur
les stratégies choisies par les exploitants.




                     Figure 5 : assolement sur le bassin de la rivière Pérou : la
                     banane côtoie d’autres cultures au sein du bassin versant
                     (d’après Amoravain, 2000)




L’agriculteurs et le planteur
La banane représente 80% de la surface cultivée du bassin (fig. 5). La forte
structuration de la filière procure un environnement favorable au développement de
la culture, qui bénéficie d’un appui au développement spécifique et d’aides
importantes (tab. 1). L’extension de la culture et le regroupement des surfaces est
également favorisé par les traitements aériens contre la cercosporiose qui excluent
certaines espèces sensibles aux traitements et nécessitent l’élimination des arbres
gênant le passage des avions (Julien, 2000a), des arbres dont certains par ailleurs
participent au lien social4.


4
    Don et contre-don du fruit de l’arbre à pain.


                                                                                       8
          Tableau 1 : poids relatifs des surfaces, production et aides publiques à la
        production relatifs aux deux grandes cultures d’exportation (chiffres 1999, hors
                           aides exceptionnelles, d’après DAF-2000).
         Table 1: Relative weights of areas, production, and public subsidies for the
5         production of two export crops (1999 figures, excluding one-off subsidies,
                                   according to DAF-2000).

                          % Surface Agricole         % Production Agricole            % des aides à la
                                 Utile                      Finale                      production
    Banane                        11                          24                            70
    Canne à sucre                 25                          17                            27


    Brossier (1989) a montré dans d’autres conditions comment le choix d’un risque
    technique réduit pouvait stratégiquement corriger un risque financier élevé. Dans le
    cas présent, les garanties d’écoulement, de prix5 et d’indemnisation publique des
    aléas climatiques dont profite la banane, et que n’offrent pas les autres produits,
    expliquent l’acceptation par les agriculteurs des importants risques techniques et
    monétaires liés à sa mise en culture. Ce contexte milite localement en défaveur de la
    diversité, pourtant généralement considérée (Larrère et Vermersch, 2000) comme
    symbole de stratégie anti-risque y compris environnemental.
    D’une façon générale les agriculteurs enquêtés ont vu aussi dans l’adoption de la
    culture de la banane d’exportation un moyen d’accéder au statut social supérieur de
    « planteur-entrepreneur ». Cette ambition est affectée quand la filière se porte mal ;
    la non-reconnaissance sociale et économique de leur engagement les démobilise et
    suscite incompréhension, scepticisme voire rejet global des solutions alternatives
    proposées par les services d’appui.

    L’objectif d’autoconsommation de certains producteurs se traduit par un taux de
    « diversification agricole » d’autant plus important que la surface totale de
    l’exploitation est faible (fig. 6). Il conduit à la mise en place de systèmes de
    polyculture et (parfois) d’élevage. Cependant cette stratégie n’y est pas intégrée
    dans les pratiques : à l’analyse, un système « polyculture-élevage » se révèle une
    juxtaposition de parcelles en monoculture bananière et de parcelles
    « diversification ». La part représentée par la banane dans l’assolement d’une
    exploitation ne constitue pas un bon indicateur de son insertion dans les autres
    systèmes de culture. La « diversification » discernée ici ne se traduit pas par une
    meilleure « gestion du milieu », et laisse paradoxalement perdurer les méfaits
    agronomiques de la monoculture6. Cette rupture entre stratégie et pratiques affecte
    de façon significative et préoccupante la durabilité de ces unités, dans ses
    composantes économiques et environnementales.

    Ambivalence des représentations des agriculteurs et des institutions
    Dans le discours officiel, l’agriculture est le plus souvent assimilée aux deux filières
    canne et banane, qui riment avec professionnalisation, emplois et exportation.
    L’agriculture de « plantation » et celle de « diversification » représentent deux

    5
      MCM, Montants Compensatoires Européens, de 2,5 F/kg en 2000.
    6
      Pullulation des ravageurs, affectation des composantes physico-chimiques de la fertilité, baisse
    tendancielle des rendements…


                                                                                                         9
mondes distincts tant pour l’administration que pour les agriculteurs (tab. 2). Leurs
représentations sur ces deux secteurs demeurent peu conciliables et demanderont
un effort certain d’écoute et de compréhension mutuelles pour déboucher sur une
perception partagée, préalable indispensable à un appui global au secteur agricole.
La « diversification » constitue pour les agriculteurs un monde parallèle dont ils ne
parlent pas spontanément à une personne extérieure : ils manifestent ainsi une
certaine circonspection (surprise, méfiance) lorsqu’ils sont interrogés exclusivement
sur leur stratégie « diversification » sans référence à la banane (Premsing, 2000).
Cette « agriculture de résistance »7, non-dite, est maintenant revendiquée par
certains groupements agricoles au nom de l’identité culturelle et de l’autonomie
alimentaire de l’île.
De leur côté les institutions enquêtées considèrent souvent la pluriactivité comme un
« obstacle à la professionnalisation des agriculteurs ». Or elle joue un rôle essentiel
dans la sécurisation du revenu familial et la cohésion sociale, et, contrairement à ce
qui est généralement admis, le pluriactif est fortement attaché au foncier par lequel il
parvient à une certaine reconnaissance sociale.

Plus généralement, la difficulté des institutions à soutenir les logiques d’actions des
agriculteurs hors du modèle planteur bananier entrepreneurial représente un frein à
leur prise en compte dans la politique d’aide à l’agriculture, et donc à l’évolution des
unités diversifiées ou en pluriactivité.

Variabilité des pratiques et des résultats
Les agriculteurs enquêtés se réfèrent toujours implicitement à l’itinéraire « de
référence ». Le regroupement en trois types des itinéraires réels sur la base des
enquêtes d’Amoravain (2000) enseigne que :
-      les itinéraires techniques intentionnels sont peu différents entre eux, et tous
       construits en référence à l’itinéraire « modèle » du livret du planteur (note 2).
       Les adaptations de ses composantes aux objectifs sont exceptionnelles (cf.
       système d’information infra) ;
-      la forte variabilité des pratiques8 a deux explications. Le non-respect du plan
       d’action (trésorerie), et l’absence d’outils de raisonnement des doses et
       modalités afin d’ajuster les pratiques aux conditions et contexte.
-      les rendements exportés sont liés à la qualité des soins à la plantation, très
       dépendante des conditions de trésorerie (cf. infra) ;

Les conditions des enquêtes n’ont pas permis de calculer les coûts de production.
Leur moyenne pour chacun des trois groupes de l’analyse du CGER en zone
bananière (1998) oscille de 3,3 à 3,6 F/kg, sans relation ni avec les rendements
obtenus, ni avec les marges. C’est le service de la dette (cf. infra) qui explique les
différences de revenu.




7
  Concept inspiré des travaux de Amin (1973) ou de Fanon (1961) dans un contexte de dépendance
néo-coloniale, et de Mérion (2000) en Guadeloupe.
8
  Par exemple, pour le cycle passé, la fertilisation (100 à 500 kg/ha d’azote, 300 à 1500 kg/ha de
potassium), ou encore les applications de pesticides au sol (de 0 à 4/an) (Amoravain et al., 2000)


                                                                                                 10
Les agriculteurs n’ont aucun contrôle sur le devenir de la production dont ils reçoivent
le compte de vente plusieurs semaines après livraison au centre de regroupement9 :
certains d’entre eux ont reçu des comptes de vente négatifs en cours d’enquête.10

La trésorerie, facteur limitant de la réussite technique
A l’égal de toute spéculation à coûts opérationnels élevés, la trésorerie constitue la
principale limitation au respect des plans d’action élaborés par les agriculteurs sur
leur banane11 (Cnasea, 1997, Cger, 1998, Amoravain, 2000),. Ce non-respect a des
répercussions sur le potentiel prévu, s’agissant d’un fruit d’exportation répondant à
des normes strictes. Le fort endettement12 y contribue, mais les producteurs
enquêtés incriminent les délais de paiement après livraison, les variations de cours
et d’une façon générale les retards imprévisibles de mise à disposition des aides à la
production.
De ce point de vue, deux catégories bien nettes se dessinent au sein du bassin
versant : les unités de production familiales dont un des membres au moins possède
une source de revenu extra-agricole (généralement un salaire) qu’il s’agisse du chef
d’exploitation ou d’un autre membre, et les familles dont le revenu est uniquement
agricole. Chez ces dernières l’application du schéma technique prévu est souvent
perturbée faute de trésorerie suffisante : elle sera reportée le temps de sa
reconstitution parfois par emprunt court terme (fournisseur, maison d’exportation).
Les autres familles n’expriment pas de contrainte particulière de ce point de vue, et
avouent parfois que c’est le salaire extérieur qui permet de « faire tourner
l’exploitation ».

Les carences du système d’information et de communication
L’inégalité dans l’accès à l’information13 est flagrante. Les sources d’information des
agriculteurs enquêtés sont hétéroclites (famille, entourage, vendeur, conseiller, livret
du planteur). Les schémas techniques ainsi construits ou proposés ne comportent
pas d’outils d’ajustement aux conditions propres des exploitants. Les disponibilités
en trésorerie viennent brouiller un peu plus l’adéquation des pratiques aux objectifs
des exploitants, qui ne bénéficient pas par ailleurs d’une structure
d’accompagnement de la décision, dont la nécessité est à la mesure de l’incertitude
voire de l’angoisse générées par l’ampleur des sommes mises en jeu par tout acte
technique en culture bananière14.



9
  La complexité de la filière, la diversité des intervenants et leurs interactions géographiques rendent
nécessaire un travail spécifique sur la formation du prix du fruit, du producteur au consommateur.
10
   Les prix moyens hebdomadaires en 2000, toutes catégories confondues, ont varié de 2 à 4,5 F/kg
(SICA bananières de Guadeloupe), auxquels il faut ôter 2 F/kg de fret. Les MCM sont versés par
ailleurs.
11
   Indépendamment de leur pertinence eu égard aux conditions et au contexte de l’exploitation.
12
   Il était en moyenne de 117.000 F/ha en 1997 (CGER, 1998), à rapprocher des 26.000 F/ha
observés la même année pour l’ensemble des exploitations fruitières françaises (MAP, 1999).
13
   Au sens de l’Agenda 21, PNUD : « des données, des renseignements, des expériences présentées
de façon appropriée et des connaissances. Le besoin d'informations se fait sentir […] au niveau local
et à celui de l'individu. Pour veiller à ce que les décisions soient de plus en plus fondées sur des
informations correctes, il y a lieu d'appliquer les deux éléments ci-après du programme : a) Elimination
du fossé qui existe en matière d'information; b) Amélioration de l'accès à l'information ».
14
   C’est une des raisons de la récente création du GIE Agroservice (2000).


                                                                                                     11
L’ignorance fréquente des aides mobilisables en leur faveur15, la méconnaissance
des impacts des produits utilisés sur l’environnement et sur eux mêmes 16 (cf. infra),
la non-concordance des points de vue17, ou encore la difficulté des producteurs à
rendre compte de leurs projets de développement traduisent l’inadaptation du
système de communication.

Itinéraires techniques et impacts environnementaux
Les groupes d’acteurs – consommateurs, société civile dont les riverains de
l’exploitation, groupes d’achat du produit, Etat – expriment des attentes différentes,
qui doivent être croisées avec celles du groupe « agriculteur » (tab. 3). Elles se
déclinent à l’échelle territoriale en enjeux spécifiques caractéristiques du type
d’exploitation, de la zone pédo-climatique (sensibilité des sols à l’érosion, protection
des cours d’eau…), des perspectives de développement de loisirs (chemins de
randonnées, aménagement de plages sur les berges…). La confrontation des
différents points de vue et des solutions à mettre en œuvre permet de mettre l’accent
sur les points d’achoppement, sources potentielles de conflit, et sur ceux résultant
d’un consensus.

En l’absence de données précises d’impact environnemental (Balland et al, 1998), il
faut souligner les inquiétudes quant aux quantités de fertilisants appliquées sur le
bassin versant18, les craintes des riverains et des agriculteurs non bananiers
enquêtés quant aux traitements fongicides aériens19, les accusations des usagers de
la rivière vis à vis de l’agriculture20, ou encore les pollutions chimiques de plusieurs
captages (Grugeaux-Etna, 2000). La perception par les agriculteurs enquêtés du
potentiel polluant des produits agrochimiques est très disparate, de même que les
impacts écologiques (concentration dans les chaînes alimentaires). Ils apprécient
mal la modification des caractéristiques hydriques des sols (drainage, érosion) par
les pratiques agricoles, ainsi que les pollutions visuelles ou chimiques engendrées
par les gaines des régimes, les emballages de produits phytosanitaires, ou encore le
déversement libre des eaux de lavage des fruits. Néanmoins et confrontés aux
attentes des riverains quant à la qualité des eaux de baignade, ils affirment être prêts
à modifier leurs pratiques en conséquence, si les « conditions le permettent ».
Le concept de qualité transmis jusqu’ici par les services d’appui a visé à satisfaire les
normes du produit et non des façons de produire ; une démarche en déphasage
avec la demande sociétale et les dispositions incitatives de la LOA, qui conduisent à
poser en enjeux d’égale importance la production et la gestion de l’environnement.



15
   C’était le cas du détiquage bovin lors des enquêtes, et ce malgré les placards dans la presse et les
annonces radio.
16
   Application à mains nues de produits étiquetés « très dangereux ».
17
   Les décalages entre les attentes de l’administration quant aux vitro plants (variété, assainissement
nématologique), leur perception par les agriculteurs (facilité de plantation, coût subventionné) et les
pratiques observées (peu de contrôle des réservoirs et vecteurs de virus, remplacement des
manquants par rejets contaminés de nématodes, …) l’illustrent.
18
   Qui atteignent plusieurs fois les exportations réelles, Amoravain et al, 2000.
19
   Ces traitements mutualisés raisonnés ont cependant permis de ramener à 5-6 le nombre moyen
d’applications par cycle.
20
   Algues, baisse de faune aquatique, épisodes boueux, autres épisodes odorants, gaines plastiques,
qui affectent pêche et baignade (enquêtes aux riverains).


                                                                                                     12
5. DISCUSSION

Enjeux et perspectives par types
Le contexte de la production bananière qui vient d’être brossé amène à s’interroger
sur la durabilité des systèmes existants21 et leur capacité d’adaptation à la nouvelle
donne économique, notamment la réduction annoncée des aides publiques à la
production bananière. Face à la situation de crise actuelle et particulièrement à la
tension sur les prix de la banane, les systèmes d’exploitation les moins sensibles aux
conditions en cours seront soit ceux en dehors du système bananier (polyculture-
élevage) soit ceux ayant des sources de revenus diversifiés agricoles ou non
(exploitations diversifiées, pluriactifs) disposant d’un volant de trésorerie.
L’identification des différentes façons dont les exploitations agricoles ont réagi face
aux changements de leur environnement socio-économique permet de situer les
différentes pistes d’évolution (fig. 7).

Le type « polyculture-élevage », dont la transmission s’est faite sur une longue
période, est a priori plus respectueux de l’environnement (peu d’intrants,
biodiversité), moins sensible aux aléas contextuels, autonome. Il n’assure dans les
situations rencontrées qu’un complément de revenu mais concourt à la viabilité de
l’unité familiale et à la durabilité de l’ensemble territorial. La reconnaissance de ce
type d’agriculture et sa protection vis à vis des cultures intensives en bordure en
représentent les enjeux.

Le type « diversifié » est lui aussi peu sensible aux aléas et autonome. Sa capacité
structurelle à s’orienter vers d’autres spéculations que la banane constitue un atout.
La demande en main d’œuvre est forte. L’itinéraire technique de la banane et la
gestion des effluents d’élevage affectent l’environnement. Les enjeux portent sur
l’intégration des systèmes de culture et d’élevage en vue de diminuer ces impacts
(rotations, transferts de fertilité). Enfin les aides aux productions non bananières et à
leur commercialisation et transformation constituent la seconde priorité, avec l’appui
au recrutement de main d’œuvre temporaire.

La « banane entrepreneuriale » se caractérise par une bonne transmissibilité, une
sensibilité moyenne aux aléas, et une relativement bonne autonomie. Elle est peu
reproductible en raison de l’intensification de la culture bananière. Son exclusivité fait
porter les enjeux sur la mise en rotation des surfaces mécanisables (canne à sucre),
la stabilisation du revenu agricole, la limitation des atteintes à l’environnement. Un
effort particulier sur la qualification / labélisation plutôt que la simple satisfaction
d’une qualité standard doit lui permettre de rester concurrentielle sur le marché.

Le type « bananier familial » est le plus sensible. Les unités sont fortement
endettées, sensibles aux aléas, non autonomes. Elles n’ont que peu accès aux
réseaux d’information et de distribution. Elles développent deux stratégies distinctes
apparemment en rapport avec l’origine agricole ou non de l’exploitant :

21
  Dumaz s’interrogeait déjà sur les modalités de leur viabilité économique dans une économie qu’il
qualifiait de « rentière » (1986).


                                                                                                     13
désengagement (réduction des intrants, de la main d’œuvre, des surfaces cultivées,
et recherche de sources alternatives de revenu) ; ou intensification (investissements)
et agrandissement par location de surface. Cette deuxième attitude est souvent une
fuite en avant qui fragilise l’exploitation en renforçant sa dépendance par
l’endettement. Les deux options réduisent la transmissibilité de l’exploitation ; le
risque est la faillite suivie d’une sortie du monde agricole (fig. 7). Particulièrement
sensibles à la pression des prix de la banane, ces exploitations nécessitent une aide
à la restructuration. L’augmentation et la stabilité de la qualité standard sont une
nécessité pour ne pas être exclu du marché. La diversification des revenus (agricoles
ou non) peut être un moyen de réduire la dépendance vis à vis de ce dernier.

Quelles agricultures appuyer ?
A l’exposé de ces situations contrastées, la collectivité peut légitimement s’interroger
sur les façons d’appuyer la mise en place d’une agriculture économiquement et
écologiquement performante. Trois pistes de réflexion émergent :

i. La production non exportée représente 60 % de la production agricole finale (DAF,
2000) et constitue à ce titre un secteur essentiel pour le développement durable de
l’île. A l’échelle de l’exploitation, elle accroît son autonomie (autoconsommation,
aléas du marché) et permet de satisfaire une demande locale en produits régionaux
tout en autorisant la promotion d’une agriculture plus respectueuse de
l’environnement (biodiversité, diminution des pressions parasitaires liées à la
monoculture, mais aussi paysage…). Le développement de cette agriculture passe
par l’amélioration de la capacité des institutions à appréhender la diversité des
activités en agriculture et de leur combinaison, en vue d’appuis différenciés, ainsi
que par l’organisation des producteurs. Les associations qui se sont mises en place
autour de l’ananas et de l’igname en constituent une référence précieuse.

ii. La question de la capacité des aides sectorielles à appuyer la durabilité, à
répondre aux besoins des types d’exploitation et aux demandes sociétales est
entière. Les moyens de cette évaluation n’existent pas actuellement. L’essentiel des
aides publiques a été axé sur les filières canne et banane (tab. 1), dans l’objectif de
favoriser la satisfaction des quotas d’exportation. Il est difficile en l’absence de
données économiques sur le fonctionnement des exploitations du bassin de juger de
l’efficacité de l’aide selon le type d’unité. Leur diversité, les données préliminaires
ainsi que les études régionales (Cger, 1998 , Cnasea, 1997) laissent présager des
différences autant sur les coûts de production marginaux que sur la destination finale
des aides et leur réinvestissement dans la filière. Par ailleurs, le mode de prise en
compte (taux, temps de remise en production) des dégâts sur culture (cyclone,
sécheresse…) et les délais de remboursement ou de mise à disposition des aides
sont insatisfaisants. Les aides peuvent dans ces conditions se révéler contre-
productives car, en ne réglant pas la trésorerie, problème numéro un des agriculteurs
de ces zones (cf. supra), elles incitent les agriculteurs à emprunter (Mossé, 1999) et
les prêteurs potentiels à prêter, à des taux élevés (Cger, 1998).

iii. Si l’analyse de groupe du Cger (id.) accrédite l’idée que « la banane permet des
revenus plus élevés », elle montre aussi que sa culture aboutit à des systèmes
fragilisés (endettement, trésorerie, transmissibilité). Le rendement de la banane en


                                                                                     14
Basse Terre constitue un "révélateur particulier et très valorisé" (Sébillotte,1993) du
développement agricole ; bien qu'il soit loin d'expliquer à lui tout seul les
performances économiques des unités de production (Mallessard, 1998), c'est sur lui
que se construit le système d'aide à la production agricole. La confusion entre
certains indicateurs de performance bio-techniques tel que le rendement et la qualité
du fonctionnement global de l’exploitation conduit à la fausse route d’assimiler
l’avenir des exploitations agricoles et de la région agricole entière à celui de la
production bananière.

6. CONCLUSION : VERS UN NOUVEAU CONTRAT SOCIAL
L’approche filière a été l’approche privilégiée par la politique agricole française, puis
européenne : les aides aux produits, à la filière ou aux agriculteurs de la filière en
constituaient les outils, sur la base d’une analyse sectorielle bien rodée. La LOA
change cela : l’application de cette approche territoriale , « ménagère » de
l’environnement, prenant en compte la diversité, représente une révolution
méthodologique et culturelle qui ne se mettra pas en œuvre spontanément.
En zone bananière de Basse-Terre, la réduction de l’agriculture à sa seule fonction
de production pour l’exportation s’oppose formellement à sa durabilité exigée par la
société. L’activité agricole ne peut plus s’y exclure de la définition du « nouveau
contrat social » (Léger, 2000) appelé par la LOA, en inventant les formes de sa
contribution et de son insertion dans le développement territorial.

La diversité des modes de production et d’objectifs (de revenu, de rendement,…)
mise en évidence ne permet plus de tenir un discours universel : les innovations
techniques ou économiques ne peuvent pas s’appliquer uniformément à chaque
type. En particulier, il n’est pas sûr que les itinéraires techniques recommandés en
vue de l’obtention d’un fruit répondant au standard d’exportation soient compatibles
sur toutes les exploitations avec l’optimisation contractuelle des impacts
environnementaux, sans modification profonde de leurs systèmes de production. La
mesure « banane pérenne d’altitude », qui propose dans le cadre d’un CTE
d’appuyer la mise en œuvre d’un itinéraire technique raisonné, plus respectueux du
milieu, et la définition d’un cahier des charges collectif afin de valoriser les conditions
de production particulières d’altitude, illustre la forme que peut prendre cette
reconnaissance de la diversité des agricultures.

Les déterminants des stratégies bananières ne résident pas dans la filière elle même
mais au sein de l’exploitation et plus largement du système d’activité, et la seule
analyse de filière conduit à confondre ses performances avec les progrès de
développement. En proposant comme critère d’efficacité la capacité de l’agriculture à
répondre dans le temps aux demandes des acteurs du territoire, on a vu qu’il est
déjà possible de définir un certain nombre d’enjeux spécifiques aux types
d’exploitation identifiés, de nourrir la réflexion sur des thèmes liés à l’activité agricole,
ou encore d’appuyer d’autres façons de produire, d’autres productions, des systèmes
de production variés qui constituent des garanties de développement durable.

On ne peut pas faire l’économie d’un diagnostic quantifié qui précise les fonctions
environnementales, économiques et sociales de l’agriculture et les enjeux de


                                                                                          15
développement territoriaux. La définition des modalités d’application des aides
financières et d’évaluation de leur efficacité doit tenir compte de leur incidence sur la
capacité de l’agriculture à assurer l’ensemble de ces fonctions. Cette démarche
requière une analyse plus fine que celle disponible actuellement du système
d’activité de l’exploitant et des stratégies mises en œuvre. Cette évaluation précise
des impacts environnementaux de l’agriculture doit permettre d’alimenter les
« négociations territoriales » (Beuret, 1999) entre agriculteurs et autres usagers de
l’espace rural, ainsi que d’orienter le déploiement des aides qu’autorisent les CTE.

Enfin ces travaux font s’interroger sur la pertinence d’une contractualisation de
pratiques, voire de systèmes de culture, qui ne prendrait pas en compte l’échelle du
système de production (Bonnal et Dulcire, 2000). La gestion séparée de l’agriculture
bananière d’exportation et de « l’autre » agriculture, tant par les institutions que par
les agriculteurs, représente l’obstacle principal à l’insertion de l’agriculture de la zone
dans un développement local durable : c’est une des leçons que l’élaboration des
prochains CTE locaux (« territorialisés ») doit prendre en compte.

Issu d’un travail exploratoire sur un bassin versant, cet article ne prétend pas tout
régler : il constitue un premier exercice d’un autre regard porté sur une réalité
complexe. Une partie des propositions relève d’hypothèses à consolider et à
objectiver : il n’appartient pas à la recherche d’avoir raison, mais de faire évoluer la
vision des agriculteurs et de l’ensemble des acteurs sur eux-mêmes. La recherche
contribue à alimenter la négociation entre producteurs, société et pouvoirs publics
par des connaissances de différente nature – bio-physique, sociale, économique -
dont la combinaison constitue des arguments et des références des voies de
transformation de la réalité. Mais la refondation appelée par la LOA sera le fait de
l’ensemble des acteurs : elle requière en particulier la pleine collaboration
d’exploitants que les crises successives ont rendu méfiants. Une participation
également indispensable afin de faire évoluer les CTE depuis les mesures
génériques actuelles vers la définition de CTE « locaux » : leur capacité de
mobilisation – et leur efficacité - sont supérieures (Pech et Ruas, 1999) du point de
vue de l’intégration harmonieuse de l’agriculture dans l’aménagement territorial de la
zone bananière.




                                                                                        16
                                  Bibliographie


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