SUR LA PIERRE BLANCHE by amramr45

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									                  SUR LA PIERRE BLANCHE
                              ANATOLE FRANCE∗


   I

                  c      e          e                             a
    Quelques Fran¸ais, li´s d’amiti´, qui passaient le printemps ` Rome,
                                            e             e         e
se rencontraient souvent dans le Forum d´senseveli. C’´taient Jos´phin
               e                       e                     ee
Leclerc, attach´ d’ambassade en cong´; M. Goubin, licenci´ `s lettres,
annotateur; Nicole Langelier, de la vieille famille parisienne des
                                                        e
Langelier, imprimeurs et humanistes; Jean Boilly, ing´nieur; Hippolyte
Dufresne, qui avait des loisirs et aimait les arts.

    Le 1er mai, vers cinq heures du soir, ils franchirent comme de
                                                                u
coutume, la petite porte septentrionale, inconnue du public, o` le
commandeur Giacomo Boni, directeur des fouilles, les accueillit avec
       e e
son am´nit´ silencieuse et les conduisit jusqu’au seuil de sa maison
                 e                     e
de bois, ombrag´e de lauriers, de tro`nes et de cytises, qui domine
                       e        e                           e
cette vaste fosse creus´e, au si`cle dernier, dans le march´ aux
boeufs de la Rome pontificale, jusqu’au sol du Forum antique.

    a           e
   L`, ils s’arrˆtent et regardent.

                                   u           e        e
    En face d’eux se dressent les fˆts tronqu´s des st`les honoraires et
                                                     a           u
l’on voit comme un grand damier avec ses dames ` la place o` fut la
basilique Julia. Plus au sud, les trois colonnes du temple des
Dioscures trempent dans l’azur du ciel leurs volutes bleuissantes. A
                                                      e e
leur droite, surmontant l’arc ruineux de Septime S´v`re et les hautes
                                                                   e
colonnes des demeures de Saturne, les maisons de la Rome chr´tienne et
   o                  e                                c
l’hˆpital des femmes ´tagent sur le Capitole leurs fa¸ades plus jaunes
                                                                ee
et plus fangeuses que les eaux du Tibre. Vers leur gauche s’´l`ve le
               e                                       e
Palatin flanqu´ de grandes arches rouges et couronn´ d’yeuses. Et sous
                        a                                          e
leurs pieds, d’un mont ` l’autre, entre les dalles de la voie Sacr´e
      e
aussi ´troite qu’une rue de village, sortent de terre des murs de
                                             e
brique et des bases de marbre, restes des ´difices qui couvraient le
                                           e
Forum au temps de la force latine. Le tr`fle, l’avoine et l’herbe des
                           e             ıte       e
champs, que le vent a sem´s sur leur faˆ abaiss´, leur font un toit
           u                           e                      e
rustique o` flamboie le coquelicot. D´bris d’entablements ´croul´s,   e
                                         e                 e
multitude de piliers et d’autels, enchevˆtrement de degr´s et
                                                e
d’enceintes: tout cela, non point petit, assur´ment, mais d’une
                            e
grandeur contenue et press´e.

   Sans doute Nicole Langelier relevait dans son esprit la foule des
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                                       1
                           e
monuments autrefois resserr´e dans cet espace illustre:

           e
    –Ces ´difices, dit-il, de proportions sages et de dimensions
     ee e            e e
mod´r´es, ´taient s´par´s les uns des autres par des ruelles
                        a
ombreuses. Il y avait l` de ces vicoli qu’on aime dans les pays du
                                         e        e
soleil, et les magnanimes neveux de R´mus, apr`s avoir entendu les
orateurs, trouvaient le long des temples, pour manger et dormir, des
                               u   e              e             e
coins frais, mal odorants, o` les ´corces de past`ques et les d´bris
                  e                    e
de coquillages n’´taient jamais balay´s. Certes les boutiques qui
bordaient la place exhalaient des senteurs puissantes d’oignon, de
                                     e                  e
vin, de friture et de fromage. Les ´tals des bouchers ´taient charg´se
                            e                                   a
de viandes, spectacle agr´able aux robustes citoyens, et c’est ` l’un
de ces bouchers que Virginius prit le couteau dont il tua sa fille.
                        a
Sans doute il y avait l` aussi des bijoutiers et des marchands de
                                                      e
petits dieux domestiques, protecteurs du foyer, de l’´table et du
                             a                                     e
jardin. Tout ce qu’il faut ` des citoyens pour vivre se trouvait r´uni
                             e
sur cette place. Le march´ et les magasins, les basiliques,
      a
c’est-`-dire les bourses de commerce et les tribunaux civils; la
curie, ce conseil municipal qui devint l’administrateur de l’univers;
                                                                  e
les prisons dont les souterrains exhalaient une puanteur redout´e; les
                             e   e      e
temples, les autels, premi`res n´cessit´s pour les Italiens qui ont
                          a                            e
toujours quelque chose ` demander aux puissances c´lestes.

           a                                            e
    C’est l` enfin que s’accomplirent durant tant de si`cles les actes
vulgaires ou singuliers, presque toujours insipides, souvent odieux ou
                        e e
ridicules, quelquefois g´n´reux, dont l’ensemble constitue la vie
auguste d’un peuple.

   –Qu’est-ce qu’on voit, au milieu de la place, devant les bases
                                          e
honoraires? demanda M. Goubin qui, arm´ de son lorgnon, remarquait une
         e                                 e
nouveaut´ dans l’antique Forum et voulait ˆtre renseign´.e

      e                  e                          e
   Jos´phin Leclerc lui r´pondit obligeamment que c’´taient les
fondations du colosse de Domitien nouvellement mises au jour.

             e                         e                          e
    Puis il d´signa du doigt, l’un apr`s l’autre, les monuments d´couverts
                                     e
par Giacomo Boni durant cinq ann´es de fouilles fructueuses: la
                                                               e e
fontaine et le puits de Juturna, sous le mont Palatin; l’autel ´lev´
        u           e                                e       a
sur le bˆcher de C´sar et dont le soubassement s’´tendait ` leurs
                                 e
pieds, en face des Rostres; la st`le archa¨ıque et le tombeau
 e
l´gendaire de Romulus, que recouvre la pierre noire du Comice; et le
lac de Curtius.

                             e                                     e
    Le soleil, descendu derri`re le Capitole, frappait de ses derni`res
  e                                              e
fl`ches l’arc triomphal de Titus sur la haute V´lia. Le ciel, o` u
         a
nageait ` l’occident la lune blanche, restait bleu comme au milieu du
                   e
jour. Une ombre ´gale, tranquille et claire emplissait le Forum
                                  e
silencieux. Les terrassiers bronz´s piochaient ce champ de pierres,
tandis que, poursuivant le travail des vieux rois, leurs camarades
tournaient la roue d’un puits pour tirer l’eau qui mouille encore le

                                       2
     u                                       e
lit o` dormait, aux jours du pieux Numa, le V´labre ceint de roseaux.

                              a
    Ils accomplissaient leur tˆche avec ordre et vigilance. Hippolyte
                                                        a
Dufresne, qui depuis plusieurs mois les voyait assidus ` l’ouvrage,
                         a                        c
intelligents et prompts ` accomplir les ordres re¸us, demanda au
directeur des fouilles comment il obtenait de ses ouvriers un si bon
service.

                                e
    –En vivant comme eux, r´pondit Giacomo Boni. Je remue avec eux la
terre, je les avertis de ce que nous cherchons ensemble, je leur fais
                e                                   e         a
sentir la beaut´ de notre oeuvre commune. Ils s’int´ressent ` des
                                  e                                 a
travaux dont ils sentent confus´ment la grandeur. Je les ai vus pˆles
                              e
d’enthousiasme quand ils d´couvrirent le tombeau de Romulus. Je suis
leur compagnon de chaque jour et, si l’un d’eux tombe malade, je vais
                e
m’asseoir aupr`s de son lit. Je compte sur eux comme ils comptent sur
           a                              e
moi. Voil` comment j’ai des ouvriers fid`les.

                              e        e
    –Boni, mon cher Boni, s’´cria Jos´phin Leclerc, vous savez si
                                   e                  e
j’admire vos travaux et si je suis ´mu de vos belles d´couvertes, et
                                                                u
pourtant je regrette, permettez-moi de vous le dire, le temps o` les
troupeaux paissaient sur le Forum enseveli. Un boeuf blanc au large
           e            e e                               e          a
front plant´ de cornes ´vas´es ruminait dans le champ d´sert; un pˆtre
sommeillait au pied d’une haute colonne qui sortait des herbes. Et
                                     e
l’on songeait: C’est ici que fut agit´ le sort du monde. Depuis qu’il
      e e                                                         e
a cess´ d’ˆtre le Campo Vaccino, le Forum est perdu pour les po`tes et
pour les amoureux.

                    e                                  e          e
   Jean Boilly repr´senta combien ces fouilles, pratiqu´es avec m´thode,
              a                          e                      e
contribuaient ` la connaissance du pass´. Et, la conversation s’´tant
      e
engag´e sur la philosophie de l’histoire romaine:

                         e
    –Les Latins, dit-il, ´taient raisonnables jusque dans leur religion.
                               e
Ils connurent des dieux born´s, vulgaires, mais pleins de bon sens et
                                                     e
parfois magnanimes. Que l’on compare ce Panth´on romain, compos´ de      e
militaires, de magistrats, de vierges et de matrones, aux diableries
                                        e
peintes sur les parois des tombeaux ´trusques, et l’on verra face ` a
                                  e                    e
face la raison et la folie. Les sc`nes infernales trac´es dans les
               e                        e
chambres fun´raires de Corneto repr´sentent les monstres de
l’ignorance et de la peur. Elles nous apparaissent aussi grotesques
                                        a
que le Jugement dernier d’Orcagna, ` Sainte-Marie-Nouvelle de
Florence, et que l’enfer dantesque du Campo Santo de Pise, tandis que
          e           e                                        ee
le Panth´on latin pr´sente constamment l’image d’une soci´t´ bien
        e                             e
organis´e. Les dieux des Romains ´taient comme eux laborieux et bons
             e
citoyens. C’´taient des dieux utiles; chacun avait sa fonction. Les
                  e
nymphes elles-mˆmes occupaient des emplois civils et politiques.

   Rappelez-vous Juturna, dont nous avons vu tant de fois l’autel au
                                            e
pied du Palatin. Elle ne semblait pas destin´e par sa naissance, ses
                           a                  e
aventures et ses malheurs ` tenir un emploi r´gulier dans la ville de
             e                      e       e
Romulus. C’´tait une Rutule indign´e. Aim´e de Jupiter, elle avait

                                       3
   c                       e                               e      ´ e
re¸u du dieu l’immortalit´. Quand le roi Turnus fut tu´ par En´e, sur
                                                      e
l’ordre des Destins, ne pouvant mourir avec son fr`re, elle se jeta
                                           e                       a
dans le Tibre pour fuir du moins la lumi`re. Longtemps, les pˆtres du
              e
Latium cont`rent l’aventure de la nymphe vivante et plaintive au fond
du fleuve. Et plus tard, les villageois de la Rome rustique, qui se
                                                    a          e
penchaient, la nuit, sur la berge, crurent la voir, ` la clart´ de la
lune, dans ses voiles glauques, sous les roseaux. Eh bien! les Romains
           e                   a                        e
ne la laiss`rent point oisive, ` ses douleurs. La pens´e leur vint
                                                e
tout de suite de lui donner une occupation s´rieuse. Ils lui
      e                                                      e
confi`rent la garde de leurs fontaines. Ils en firent une d´esse
                                           e
municipale. Ainsi de toutes leurs divinit´s. Les Dioscures, dont le
                e                                                e
temple a laiss´ des ruines si belles, les Dioscures, les deux fr`res
     ee                                           e
d’H´l`ne, astres clairs, les Romains les employ`rent comme estafettes
                  ´
au service de l’Etat. Ce sont les Dioscures qui vinrent sur un cheval
                   a                           e
blanc annoncer ` Rome la victoire du lac R´gille.

                                  a
    Les Italiens ne demandaient ` leurs dieux que des biens terrestres et
                              e           e
des avantages solides. A cet ´gard, en d´pit des terreurs asiatiques
                                                                   e
qui ont envahi l’Europe, leur sentiment religieux n’a pas chang´. Ce
                                                         e
qu’ils exigeaient autrefois de leurs Dieux et de leurs G´nies, ils
l’attendent aujourd’hui de la Madone et des saints. Chaque paroisse a
                                                               e
son bienheureux, qu’on charge de commissions, comme un d´put´. Il y ae
                                     ee
des saints pour la vigne, pour les c´r´ales, pour les bestiaux, pour
la colique et pour le mal de dents. L’imagination latine a repeupl´ lee
                                      e                      e
ciel d’une multitude de figures anim´es, et fait du monoth´isme juif
                    e             e    e e
un nouveau polyth´isme. Elle a ´gay´ l’´vangile d’une riche
                    e
mythologie; elle a r´tabli un commerce familier entre le monde divin
et le monde terrestre. Les paysans exigent des miracles de leurs
saints protecteurs et les couvrent d’invectives si le miracle tarde `a
                                    e
venir. Le paysan, qui avait sollicit´ inutilement une faveur du
                     a
Bambino, retourne ` la chapelle et, s’adressant cette fois `a
l’Incoronata:

                  a                                         a
    –Ce n’est pas ` toi, fils de putain, que je parle, c’est ` ta
        e
sainte m`re.

                   e                          a
    Les femmes int´ressent la Madre di Dio ` leurs amours. Elles pensent
avec raison qu’elle est femme, qu’elle sait ce que c’est et qu’on n’a
     a     e                                         e          e
pas ` se gˆner avec elle. Elles n’ont jamais peur d’ˆtre indiscr`tes,
                      ee                                        e
ce qui prouve leur pi´t´. C’est pourquoi il faut admirer la pri`re que
        a                                              e
faisait ` la Madone une belle fille de la Riviera de Gˆnes: Sainte
  e                               c        e
m`re de Dieu, vous qui avez con¸u sans p´cher, accordez-moi la grˆce  a
     e
de p´cher sans concevoir.

    Nicole Langelier fit ensuite observer que la religion des Romains se
  e
prˆtait aux entreprises de leur politique.

                            e                                 e
   –Empreinte d’un caract`re fortement national, dit-il, elle ´tait
                       e e                 e
pourtant capable de p´n´trer les peuples ´trangers et de les gagner
                              e        e
par son esprit sociable et tol´rant. C’´tait une religion

                                         4
administrative, qui se propageait sans peine avec le reste de
l’administration.

                                                        e
    –Les Romains aimaient la guerre, dit M. Goubin, qui ´vitait
soigneusement les paradoxes.

                                              e      e
     –Ils n’aimaient pas la guerre pour elle-mˆme, r´pliqua Jean Boilly.
     e                                                     a
Ils ´taient bien trop raisonnables pour cela. On retenait ` certains
                  e
indices que le m´tier militaire leur paraissait dur. Monsieur Michel
    e
Br´al vous dira que le mot qui d’abord signifiait proprement le
                                                         e e
fourniment du soldat, aerumna , prit ensuite le sens g´n´ral de
                                e                  e
fatigue, d’accablement, de mis`re, de douleur, d’´preuve et de
  e                     e
d´sastre. Ces paysans ´taient comme les autres. Ils ne marchaient que
      e                                     e
forc´s et contraints. Et leurs chefs eux-mˆmes, les gros
        e
propri´taires, ne guerroyaient ni pour le plaisir ni pour la gloire.
Avant de se mettre en campagne, ils consultaient vingt fois leur
    ee
int´rˆt et pesaient attentivement leurs chances.

                                                           e
    –Sans doute, dit M. Goubin, mais leur condition et l’´tat du monde
       c    e                                              e
les for¸a d’ˆtre toujours en armes. C’est ainsi qu’ils port`rent la
                           e   e
civilisation jusqu’aux extr´mit´s du monde connu. La guerre est un
incomparable instrument de progr`s.e

                                     e
    –Les Latins, reprit Jean Boilly, ´taient des cultivateurs qui
faisaient des guerres de cultivateurs. Leurs ambitions furent toujours
agricoles. Ils exigeaient du vaincu, non de l’argent, mais de la
                                              e e
terre, tout ou partie du territoire de la conf´d´ration soumise, le
                                 e
plus souvent un tiers, par amiti´, comme ils disaient, et parce qu’ils
e            ee     u     e                    e
´taient mod´r´s O` le l´gionnaire avait plant´ sa pique, le colon
venait le lendemain pousser sa charrue. C’est par le laboureur qu’ils
                        e
assuraient leurs conquˆtes. Soldats admirables, sans doute,
         e
disciplin´s, patients, courageux, qui se battaient et se faisaient
battre tout comme les autres! Paysans bien plus admirables encore! Si
       e                       e                           e
l’on s’´tonne qu’ils aient gagn´ tant de terres, il faut s’´tonner
                                     e
bien davantage qu’ils les aient gard´es. Le prodige, c’est qu’ayant
                                                    e e
perdu beaucoup de batailles, ils n’aient jamais c´d´ autant dire un
                           e
arpent de sol, ces obstin´s paysans.

   Tandis qu’ils disputaient ainsi, Giacomo Boni regardait d’un oeil
hostile la haute maison de briques qui se dresse au nord du Forum sur
plusieurs assises de substructions antiques.

    –Nous devons maintenant, dit-il, explorer la curia Julia. Nous
               o        e                 a
pourrons bientˆt, j’esp`re, renverser la bˆtisse sordide qui en
                               u              a ´
recouvre les restes. Il n’en coˆtera pas cher ` l’Etat de l’acheter
                              e
pour la pioche. Sous neuf m`tres de terre, que surmonte le couvent de
                 e                           e                   e
Sant Adriano, s’´tendent les dalles de Diocl´tien qui a restaur´ la
                     e                          u
Curie pour la derni`re fois. Nous trouverons sˆrement dans les
  e
d´combres beaucoup de ces tables de marbre sur lesquelles les lois
e           e                a          a
´taient grav´es. Il importe ` Rome et ` l’Italie, il importe au monde

                                       5
                            e                         a        e
entier que les vestiges du S´nat romain soient rendus ` la lumi`re.

                                                          e
   Puis il pria ses amis d’entrer dans sa cabane hospitali`re et rustique
comme la maison d’Evandre.

                                           u
   Elle se composait d’une salle unique o` se dressait une table de bois
            e                            e
blanc, charg´e de poteries noires et de d´bris informes qui exhalaient
une odeur de terre.

           e                        e
    –Du pr´historique! soupira Jos´phin Leclerc. Ainsi, mon cher Giacomo
Boni, non content de chercher dans le Forum les monuments des
                          e
Empereurs, ceux de la R´publique et ceux des Rois, vous vous enfoncez
                                        e
maintenant dans les terrains qui port`rent une flore et une faune
disparues, vous creusez dans le quaternaire, dans le tertiaire, vous
  e e                  e                  e          e e
p´n´trez dans le plioc`ne, dans le mioc`ne, dans l’´oc`ne; de
      e                           a        e        e              a
l’arch´ologie latine, vous passez ` l’arch´ologie pr´historique et `
      e                      e
la pal´ontologie. On s’inqui`te, dans les salons, des profondeurs o` u
                                                      u
vous descendez. La comtesse Pasolini ne sait plus o` vous vous
    e                       e
arrˆterez; et l’on vous repr´sente, dans un petit journal satirique,
sortant par les antipodes et soupirant: Adesso va bene!

   Boni semblait n’avoir pas entendu.

   Il examinait avec une attention profonde un vaisseau d’argile encore
humide et limoneux. Ses yeux clairs et changeants s’assombrissaient
quand il scrutait sur ce pauvre ouvrage humain quelque indice encore
       c           e      e                                     a
inaper¸u d’un pass´ myst´rieux. Et ils redevenaient d’un bleu pˆle
                     e
dans le vague de la rˆverie.

                                a
   –Ces restes que vous voyez l`, dit-il enfin, ces petits cercueils de
         e
bois non ´quarri et ces urnes de terre noire, en forme de cabane,
                       e
contenant des os calcin´s, furent recueillis sous le temple de
Faustine, au nord-ouest du Forum.

               o a o
    On trouve cˆte ` cˆte des urnes noires pleines de cendres et des
                 e
squelettes couch´s dans leur cercueil comme dans un lit. Les Grecs et
                          a                                  e
les Romains pratiquaient ` la fois l’ensevelissement et la cr´mation.
                   e      e              e      a
Sur l’Europe enti`re, aux ´poques ant´rieures ` toute histoire, les
                e                    e                     e       e
deux coutumes ´taient suivies en mˆme temps, dans la mˆme cit´, dans
     e                                 e                         a
la mˆme tribu. Ces deux modes de s´pulture correspondent-ils ` deux
       a       e
races, ` deux g´nies? Je le crois.

   Il prit dans ses mains, d’un geste respectueux et presque rituel, un
vase en forme de cabane qui contenait un peu de cendre:

                                           e            c
    –Ceux, dit-il, qui, dans des temps imm´moriaux, fa¸onnaient ainsi
                          a          e
l’argile, pensaient que l’ˆme, attach´e aux os et aux cendres, avait
besoin d’une demeure, mais qu’il ne lui fallait pas une maison bien
                                   e                e
grande pour y vivre la vie diminu´e des morts. C’´taient des hommes
                                                   e             e e
d’une noble race, venue d’Asie. Celui dont je soul`ve la cendre l´g`re

                                        6
 e                      ´
v´cut avant les temps d’Evandre et du berger Faustulus.

                             a
   Et il ajouta, se plaisant ` parler comme les anciens:

                                                         c
    –Alors le roi Italus, ou Vitulus, le roi Veau, exer¸ait sa domination
                          e           a
paisible sur cette contr´e promise ` tant de gloire. Alors
  e                                          e
s’´tendaient sur la terre ausonienne les r`gnes monotones des
                                e
troupeaux. Ces hommes n’´taient point ignorants et grossiers. Ils
            c               e                                     e
avaient re¸u de leurs ancˆtres beaucoup d’enseignements pr´cieux. Ils
connaissaient le navire et la rame. Ils pratiquaient l’art de
soumettre les boeufs au joug et de les lier au timon. Ils allumaient ` a
              e
leur volont´ le feu divin. Ils recueillaient le sel, travaillaient
       e
l’or, p´trissaient et cuisaient des vases d’argile. Sans doute ils
          c       a                                         a
commen¸aient ` travailler la terre. On conte que les pˆtres latins
                                   e
devinrent laboureurs sous le r`gne fabuleux du Veau. Ils cultivaient
                       e
le millet, l’orge et l’´peautre. Ils cousaient des peaux avec des
                                       e
aiguilles d’os. Ils tissaient et, peut-ˆtre, faisaient mentir la laine
                   e
en couleurs vari´es. Ils mesuraient le temps par les phases de la
lune. Ils contemplaient le ciel et ils y retrouvaient la terre. Ils y
                e                           ıtre
voyaient le l´vrier qui garde pour le maˆ Diospiter le troupeau des
e                                         e e                e
´toiles. Ils reconnaissaient dans les nu´es f´condes le b´tail du
                            e
Soleil, les vaches nourrici`res des campagnes bleues. Ils adoraient
       e                      e
leur p`re le Ciel et leur m`re la Terre. Et, le soir, ils entendaient
les chariots des dieux, migrateurs comme eux, fouler, de leurs roues
                                                               e
pleines, les sentiers de la montagne. Ils aimaient la lumi`re du jour
                                 a          a
et songeaient avec tristesse ` la vie des ˆmes dans le royaume des
ombres.

                 a e                             e
    Ces Aryens ` tˆte large, nous savons qu’ils ´taient blonds, puisque
                   a             e
leurs dieux, faits ` leur image, ´taient blonds. Indra avait les
                      e
cheveux comme les ´pis d’orge et la barbe comme les poils du tigre.
                   e
Les Grecs se repr´sentaient les dieux immortels avec des yeux bleus ou
glauques et des chevelures d’or. La d´esse Rome ´tait flava et
                                       e           e
                                                   e
candida . Dans la tradition latine, Romulus et R´mus ont le crin
jaune.

                                                        e
    Si l’on pouvait reconstruire ces ossements calcin´s, vous verriez
        ıtre                                       a
apparaˆ les pures formes aryennes. En ces crˆnes larges et
                     e        e                    e
vigoureux, en ces tˆtes carr´es comme la premi`re Rome que devaient
fonder leurs fils, vous reconnaˆ             ıeux des patriciens de la
                                ıtriez les a¨
 e
r´publique, la souche longtemps vigoureuse qui produisit les tribuns,
les pontifes et les consuls, vous toucheriez le superbe moule de ces
                                                                     e
robustes cerveaux qui construisirent la religion, la famille, l’arm´e,
                         e                            e
le droit public de la cit´ la plus fortement organis´e qui fut jamais.

              e
   Ayant pos´ lentement sur la table rustique l’urne d’argile, Giacomo
Boni se penche sur un cercueil grand comme un berceau, un cercueil
     e                      e                                       e
creus´ dans un tronc de chˆne et semblable pour la forme aux premi`res
                              e                     e
barques des hommes. Il soul`ve la mince paroi d’´corce et d’aubier qui
                          e                    ıtre
recouvre cette nacelle fun´raire et fait apparaˆ des ossements

                                        7
  e                                                               e
frˆles comme un squelette d’oiseau. Du corps, il ne subsiste gu`re que
  e                                          e e
l’´pine dorsale et l’on croirait voir un vert´br´ des plus humbles, un
        e                                 e e
grand l´zard, si l’ampleur du front ne r´v´lait pas l’homme. Des
            e     e     e
perles color´es, d´tach´es d’un collier, recouvrent ces os bruns,
    e
lav´s par les eaux souterraines et pris dans la terre grasse.

                                                                        ee
    –Voyez maintenant, dit Boni, ce petit enfant qui fut non pas incin´r´
                                                     a
avec honneur, mais enseveli et rendu tout entier ` la terre d’o` il u
e                                                         e
´tait sorti. Ce n’est point un fils des chefs, un noble h´ritier des
                                  a                e         e
hommes blonds. Il appartient ` la race indig`ne de la M´diterran´e,   e
                  e                                            a
qui devint la pl`be romaine et fournit encore aujourd’hui ` l’Italie
des avocats subtils et des calculateurs. Il naquit dans la cit´  e
                            a      e             e
palatine des Sept Monts ` une ´poque effac´e pour nous sous des fables
  e ıques. C’est un enfant romul´en. Alors la vall´e des Sept Monts
h´ro¨                                 e                e
                  e                       e
formait un mar´cage et le Palatin n’´tait couvert que de cabanes de
                                       e
roseaux. Une petite lance fut pos´e sur le cercueil pour indiquer que
         e           a
l’enfant ´tait un mˆle. Il n’avait pas plus de quatre ans quand il
                                          e
s’endormit dans la mort. Alors sa m`re agrafa sur lui une belle
tunique et lui ceignit le cou d’un collier de perles. Ceux de sa tribu
           e                                   e e
ne le laiss`rent pas sans offrandes. Ils d´pos`rent sur sa tombe, dans
                                           e
des vases de terre noire, du lait, des f`ves, une grappe de raisin.
                                                                  e
J’ai recueilli ces vases et j’en ai fait de semblables avec la mˆme
                                 e
terre sur un feu de bois allum´ la nuit dans le Forum. Avant de lui
                    e
dire adieu il mang`rent et burent ensemble une part de ce qu’ils
                 e                  e
avaient apport´, et ce repas fun`bre leur fit oublier leur chagrin.
Petit enfant qui dors depuis les jours du dieu Quirinus, un empire a
     e                                       e
pass´ sur ton cercueil agreste, et les mˆmes astres qui brillaient sur
                                      a                 e
ta naissance vont s’allumer tout ` l’heure sur nos tˆtes. L’insondable
              e                         o
espace qui s´pare tes heures des nˆtres n’est qu’un moment
imperceptible dans la vie de l’univers.

      e
   Apr`s un moment de silence:

    –Le plus souvent, dit Nicole Langelier, il est aussi difficile de
distinguer dans un peuple les races qui le composent que de suivre au
                          e                   e
cours d’un fleuve les rivi`res qui s’y sont jet´es. Et qu’est-ce
qu’une race? Y a-t-il vraiment des races humaines? Je vois qu’il y a
des hommes blancs, des hommes rouges et des hommes noirs. Mais ce ne
          a                            ee            e
sont pas l` des races, ce sont des vari´t´s d’une mˆme race, d’une
  e       e                                         e
mˆme esp`ce, qui forment entre elles des unions f´condes et se mˆlente
                                                    ıt
sans cesse. A plus forte raison le savant ne connaˆ pas plusieurs
races jaunes, plusieurs races blanches. Mais les hommes imaginent des
            e                                                 e
races au gr´ de leur orgueil, de leur haine ou de leur avidit´. En
                      e       e
1871, la France fut d´membr´e en vertu des droits de la race
                                                            e
germanique, et il n’y a pas de race germanique. Les antis´mites
                                    e                    e
allument contre la race juive la col`re des peuples chr´tiens, et il
n’y a pas de race juive.

                                    e
   Ce que j’en dis, Boni, est par sp´culation pure, et non point pour
vous contredire. Comment ne vous croirait-on pas? La persuasion habite

                                       8
          e                                                  e e
sur vos l`vres. Et vous associez, dans votre esprit, aux v´rit´s
e                              e e                       e
´tendues de la science, les v´rit´s profondes de la po´sie. Comme vous
                                                          e      e
le dites, des pasteurs venus de la Bactriane ont peupl´ la Gr`ce et
                                                e           e
l’Italie. Comme vous le dites, ils y ont trouv´ les aborig`nes.
   e                     e
C’´tait, dans l’antiquit´, une croyance commune aux Italiens et aux
     e                                         e                e
Hell`nes que les premiers hommes qui peupl`rent leur pays ´taient n´s e
                       ´     e                                a
de la terre, comme Erecht´e. Et que vous puissiez suivre ` travers les
  e
si`cles, mon cher Boni, les autochtones de votre Ausonie et les
migrateurs venus de Pamir, ceux-ci, patriciens pleins de courage et de
                   e e         e
foi, les autres, pl´b´iens ing´nieux et diserts, je n’y contredis
                                  a
point. Car enfin, s’il n’y a pas, ` proprement parler, plusieurs races
humaines et s’il y a encore moins plusieurs races blanches, on observe
       e                     e          ee                         e
assur´ment dans notre esp`ce des vari´t´s distinctes et parfois tr`s
        e e       e                         a
caract´ris´es. D`s lors, rien d’impossible ` ce que deux ou plusieurs
            ee                       o a o
de ces vari´t´s vivent longtemps cˆte ` cˆte sans se fondre et gardent
                     e                               e
chacune ses caract`res particuliers. Et, parfois mˆme, ces
    e
diff´rences, au lieu de s’effacer avec le temps sous l’action des
forces plastiques de la nature, peuvent, au contraire, sous l’empire
de coutumes immuables et par la contrainte des institutions sociales,
                e        e
s’accuser de si`cle en si`cle plus fortement.

                                                                 e
    – E proprio vero , murmura Boni, en posant le couvercle de chˆne sur
              e
l’enfant romul´en.

                       e    a      o           a
   Puis il offrit des si`ges ` ses hˆtes et dit ` Nicole Langelier:

    –Il faut maintenant tenir votre promesse et nous lire cette histoire
                               e
de Gallion, que je vous ai vu ´crire dans votre petite chambre du
 Foro Traiano . Vous y faites parler des Romains. C’est ici qu’il
                                                     e
convient de l’entendre, dans un coin du Forum, pr`s de la voie Sacr´e,e
                                   a                  e
entre le Capitole et le Palatin. Hˆtez-vous, pour n’ˆtre pas surpris
          e                                                o
par le cr´puscule et de peur que votre voix ne soit bientˆt couverte
par les cris des oiseaux qui s’avertissent entre eux de l’approche de
la nuit.

         o
   Les hˆtes de Giacomo Boni accueillirent ces paroles d’un murmure
                                                     e
favorable et Nicole Langelier, sans attendre des pri`res plus
             e
pressantes, d´roula un manuscrit et lut ce qui suit.

   II

   GALLION

                    e
     En la 804e ann´e depuis la fondation de Rome et la 13e du principat de
             e                             e
Claudius C´sar, Junius Annaeus Novatus ´tait proconsul d’Acha¨ Issuıe.
               e                                      e e
d’une famille ´questre originaire d’Espagne, fils de S´n`que le
    e                                 e                 e
Rh´teur et de la vertueuse Helvia, fr`re d’Annaeus M´la et de ce
  ee                                                e
c´l`bre Lucius Annaeus, il portait le nom de son p`re adoptif, le
   e                  e         e       e e                      e
rh´teur Gallion, exil´ par Tib`re. Sa m`re ´tait du sang de Cic´ron et
          e e           e
il avait h´rit´ de son p`re, avec d’immenses richesses, l’amour des

                                        9
lettres et de la philosophie. Il lisait les ouvrages des Grecs plus
                                                                e
soigneusement encore que ceux des Latins. Une noble inqui´tude agitait
                e                                                   a
son esprit. Il ´tait curieux de la physique et de ce qu’on ajoute ` la
                      e                     e                 e
physique. L’activit´ de son intelligence ´tait si vive, qu’il ´coutait
des lectures en prenant son bain et qu’il portait sans cesse sur lui,
  e     a
mˆme ` la chasse, ses tablettes de cire et son stylet. Dans les
                         e
loisirs qu’il savait se m´nager au milieu des soins les plus graves et
                            e
des plus vastes travaux, il ´crivait des livres sur les questions
                                   e
naturelles et composait des trag´dies.

                                                          e
    Ses clients et ses affranchis vantaient sa douceur. Il ´tait en effet
             e
d’un caract`re bienveillant. On n’avait jamais vu qu’il s’abandonnˆt `a a
      e             e
la col`re. Il consid´rait la violence comme la pire des faiblesses et
la moins pardonnable.

                  e                          e                 e
    Il avait en ex´cration toutes les cruaut´s, quand leur v´ritable
       e          e              a
caract`re ne lui ´chappait pas ` la faveur d’un long usage et de
                                    e                e e e           e
l’opinion publique. Et souvent mˆme, dans les s´v´rit´s consacr´es par
la coutume des a¨                 e                     e
                   ıeux et sanctifi´es par les lois, il d´couvrait des
    e e                                  e                         e
exc`s d´testables contre lesquels il s’´levait et qu’il aurait tent´
     e                     u        e                       ee
de d´truire si on ne lui eˆt oppos´ de toutes parts l’int´rˆt de
  ´                                    e
l’Etat et le salut commun. A cette ´poque les bons magistrats et les
                      e      e
fonctionnaires honnˆtes n’´taient pas rares dans l’Empire. Il s’en
                                           e
trouvait certes d’aussi probes et d’aussi ´quitables que Gallion, mais
      e                              e
peut-ˆtre n’aurait-on pas rencontr´ dans un autre autant d’humanit´.   e

            e                          e    e     e                    e
    Charg´ d’administrer cette Gr`ce d´pouill´e de ses richesses, d´chue
                    e               e     e
de sa gloire, tomb´e de sa libert´ agit´e dans une tranquillit´ e
                                                    e
oisive, il se rappelait qu’elle avait jadis enseign´ au monde la
                                                                  a
sagesse et les arts et il unissait, dans sa conduite envers elle, ` la
                             ee                             e
vigilance d’un tuteur la pi´t´ d’un fils. Il respectait l’ind´pendance
des villes et les droits des personnes. Il honorait les hommes
                                      e
vraiment grecs de naissance et d’´ducation, malheureux seulement de
       e
n’en d´couvrir qu’un petit nombre et d’exercer le plus souvent son
        e                        a                           e
autorit´ sur une multitude infˆme de Juifs et de Syriens, ´quitable
                                            e
toutefois envers ces asiatiques, et s’en f´licitant comme d’un
vertueux effort.

        e       a                 e                               e
    Il r´sidait ` Corinthe, la cit´ la plus riche et la plus peupl´e de la
   e
Gr`ce romaine. Sa villa, construite au temps d’Auguste, agrandie et
                                                  e          e e
embellie depuis lors par les proconsuls qui s’´taient succ´d´ dans le
                                   e                    e
gouvernement de la province, s’´levait sur les derni`res pentes
occidentales de l’Acrocorinthe, dont le sommet chevelu portait le
              e                           e             e
temple de V´nus et les bosquets des hi´rodules. C’´tait une maison
                                                e
assez vaste qu’entouraient des jardins plant´s d’arbres touffus,
      e                   e                    e
arros´s d’eaux vives, orn´s de statues, d’ex`dres, de gymnases, de
                   e                           e
bains, de biblioth`ques, et d’autels consacr´s aux dieux.

                                                              e
   Il s’y promenait un matin, selon sa coutume, avec son fr`re Annaeus
 e
M´la, conversant sur l’ordre de la nature et les vicissitudes de la

                                         10
fortune. Dans le ciel rose le soleil se levait humide et candide. Les
ondulations douces des collines de l’Isthme cachaient le rivage
saronique, le Stade, le sanctuaire des jeux, le port oriental de
         e                                                         e
Kenkhr´es. Mais on voyait, entre les flancs fauves des monts G´raniens
             e      a
et le rose H´licon ` la double cime, dormir la mer bleue des Alcyons.
Au loin, vers le septentrion, brillaient les trois sommets neigeux du
                         e           e
Parnasse. Gallion et M´la s’avanc`rent jusqu’au bord de la haute
                           e
terrasse. A leurs pieds s’´tendait Corinthe sur un vaste plateau de
         a        e                             e
sable pˆle, inclin´ doucement vers les bords ´cumeux du golfe. Les
dalles du forum, les colonnes de la basilique, les gradins du cirque,
                e             e e                       ıtes   e
les blancs degr´s des propyl´es ´tincelaient, et les faˆ dor´s des
                       e                                e        e
temples jetaient des ´clairs. Vaste et neuve, la ville ´tait coup´e de
rues droites. Une voie large descendait jusqu’au port de Leckh´e, e
     e                                                             e
bord´ de magasins et couvert de navires. A l’occident, la terre ´tait
       e             e
offens´e par la fum´e des forges et par les ruisseaux noirs des
                         oe         e              e              a
teintureries, et de ce cˆt´, des forˆts de pins, s’´tendant jusqu’`
l’horizon, s’y confondaient avec le ciel.

         a               e
    Peu ` peu la ville s’´veilla. Le hennissement aigre d’un cheval
  e                                      c
d´chira l’air matinal, et l’on commen¸a d’entendre les bruits sourds
des roues, les cris des charretiers et le chant des vendeuses
                                      a              e
d’herbes. Sorties de leurs masures ` travers les d´combres du palais
                                                           e
de Sisyphe, de vieilles femmes aveugles, portant sur la tˆte des urnes
                                                                 a
de cuivre, allaient, conduites par des enfants, puiser de l’eau ` la
             e
fontaine Pir`ne. Sur les toits plats des maisons qui longeaient les
                                            e
jardins du proconsul, des Corinthiennes ´tendaient du linge pour le
       e
faire s´cher, et l’une d’elles fouettait son enfant avec des tiges de
                                                 a
poireaux. Dans le chemin creux qui montait ` l’Acropole, un vieillard
                                                             a
demi-nu, couleur de bronze, aiguillonnait la croupe d’un ˆne charg´ dee
                                      e e e
salades et chantait entre ses dents ´br´ch´es, dans sa barbe rude, une
chanson d’esclave:

                    a
   Travaille, petit ˆne,
                    e
Comme j’ai travaill´.
Et cela te profitera:
            e     u
Tu peux en ˆtre sˆr.

                                                   c
    Cependant, au spectacle de la ville recommen¸ant son labeur de chaque
                      a        a             e
jour, Gallion se prit ` songer ` cette premi`re Corinthe, la belle
                                               u
Ionienne, opulente et joyeuse, jusqu’au jour o` elle vit ses citoyens
        e
massacr´s par les soldats de Mummius, ses femmes, les nobles filles de
                  a                                         e
Sisyphe, vendues ` l’encan, ses palais, ses temples incendi´s, ses
             e                         e
murs renvers´s et ses richesses entass´es dans les liburnes du Consul.

                              e
    –Il n’y a pas encore un si`cle, dit-il, l’oeuvre de Mummius
                    e                             o       e e
subsistait tout enti`re. Ce rivage que tu vois, ˆ mon fr`re, ´tait
        e
plus d´sert que les sables de Libye. Le divin Julius releva la ville
  e
d´truite par nos armes et la peupla d’affranchis. Sur cette plage, o` u
                                 e e           e
les illustres Bacchiades avaient ´tal´ leur fi`re indolence, des
                              e                               c
Latins pauvres et grossiers s’´tablirent et Corinthe commen¸a de

                                       11
renaˆıtre. Elle s’accrut rapidement et sut tirer avantage de sa
                    c
position. Elle per¸oit un tribut sur tous les navires qui, venus de
                                                                   e
l’orient ou de l’occident, mouillent dans ses deux ports de Leckh´e et
            e                                                    ıtre a
de Kenkhr´es. Son peuple et ses richesses ne cessent de s’accroˆ `
la faveur de la paix romaine.

                                            e
    Que de bienfaits l’Empire n’a-t-il pas r´pandus sur le monde! Par lui
                             u
les villes, les campagnes goˆtent un calme profond. Les mers sont
     e                                                e
purg´es de pirates et les routes de brigands. De l’oc´an brumeux au
                           e a
golfe Permulique, de Gad`s ` l’Euphrate, le commerce des marchandises
                    e   e                                 e
se fait avec une s´curit´ que rien ne trouble. La loi prot`ge la vie
et les biens de tous. Les droits de chacun sont mis hors d’atteinte.
           e      e                                       e
La libert´ n’a d´sormais pour limites que ses lignes de d´fense et
             e              u e
n’est born´e que pour sa sˆret´. La justice et la raison gouvernent
l’univers.

                  e                                    e          e
     Annaeus M´la n’avait pas, comme ses deux fr`res, brigu´ les honneurs.
                              e
Ceux qui l’aimaient, et ils ´taient nombreux, car il se montrait, dans
          e                                      e       e e
ses mani`res, toujours affable et d’une extrˆme am´nit´, attribuaient
     e                          a         e
cet ´loignement des affaires ` la mod´ration d’un esprit qu’attirait
              e                       u
une obscurit´ tranquille et qui n’eˆt voulu se donner d’autres soins
       e
que l’´tude de la philosophie. Mais des observateurs plus froids
                               e                  a        e
croyaient s’apercevoir qu’il ´tait ambitieux ` sa mani`re et jaloux, `    a
                   e e      e                                      e
l’exemple de M´c`ne, d’´galer, simple chevalier romain, le cr´dit des
consulaires. Enfin certains esprits malveillants croyaient discerner
                e       e e
en lui l’avidit´ des S´n`ques pour ces richesses qu’ils affectaient de
   e                                              e        e
m´priser, et ils s’expliquaient de cette mani`re que M´la eˆt   u
              e                 e                   e
longtemps v´cu obscur en B´tique, tout occup´ de l’administration de
                                    e          a
ses vastes domaines, et qu’appel´ ensuite ` Rome par son fr`re le e
                      u        e`                               e
philosophe, il s’y fˆt attach´ a la gestion des finances imp´riales
     o
plutˆt que de rechercher de grands emplois judiciaires ou militaires.
                         e        e                     e
On ne pouvait pas ais´ment d´cider de son caract`re sur ses discours
parce qu’il tenait le langage des sto¨                       a
                                        ıciens, aussi propre ` cacher les
                 a        a e e
faiblesses de l’ˆme qu’` r´v´ler la grandeur des sentiments. C’´tait e
            ee
alors une ´l´gance que de venir des discours vertueux. Du moins est-il
                 e
certain que M´la pensait hautement.

       e       a        e             e       e
   Il r´pondit ` son fr`re que, sans ˆtre vers´ comme lui dans les
affaires publiques, il avait eu sujet d’admirer la puissance et la
sagesse des Romains.

    –Elles se montrent, dit-il, jusqu’au fond de notre Espagne. Mais
c’est dans une gorge sauvage des monts thessalien que j’ai le mieux
               e
senti la majest´ bienfaisante de l’Empire. Je venais d’Hypathe, ville
 ee                                                             e
c´l`bre par ses fromages et ses magiciennes, et j’avais chevauch´
pendant quatre heures dans la montagne sans rencontrer un visage
humain. Vaincu par la fatigue et la chaleur, j’attachai mon cheval `a
              e     e                   e
un arbre peu ´loign´ de la route et m’´tendis sous un buisson
d’arbouses. Je m’y reposais depuis quelques instants quand je vis
                                  e        e     e
passer un maigre vieillard charg´ de ram´e et fl´chissant sous le

                                       12
                                          e                e
faix. A bout de forces, il chancela et, pr`s de tomber, s’´cria:
  e
C´sar! En entendant cette invocation monter de la bouche d’un pauvre
  u                    e                                        e e
bˆcheron dans un d´sert de rochers, mon coeur s’emplit de v´n´ration
                  e
pour la Ville tut´laire, qui inspire jusque dans les pays les plus
e     e        a                                 e
´cart´s, aux ˆmes les plus agrestes, une telle id´e de sa providence
                    a                      ee      o         e
souveraine. Mais ` mon admiration se mˆl`rent, ˆ mon fr`re, la
                    e                       a
tristesse et l’inqui´tude, quand je songeai ` quels dommages, `  a
                                                             e
quelles offenses, par la folie des hommes et les vices du si`cle,
e               e    e
´taient expos´s l’h´ritage d’Auguste et la fortune de Rome.

                  e          e        e
    –J’ai vu de pr`s, mon fr`re, lui r´pondit Gallion, ces crimes et ces
                                    e          a
folies dont tu t’affliges. Assis au S´nat, j’ai pˆli sous le regard
des victimes de Ca¨                         e     e
                    ıus. Je me suis tu, ne d´sesp´rant pas de voir des
jours meilleurs. Je crois que les bons citoyens doivent servir la
 e                                        o         e         a
r´publique sous les mauvais princes plutˆt que d’´chapper ` leurs
devoirs par une mort inutile.

                             c
    Comme Gallion pronon¸ait ces paroles, deux hommes encore jeunes,
                            e                  e
portant la toge, s’approch`rent de lui. L’un ´tait Lucius Cassius,
                 e e                           e e
d’une maison pl´b´ienne, mais ancienne et d´cor´e, originaire de Rome.
L’autre, Marcus Lollius, fils et petit-fils de consulaires et
                        e
toutefois d’une famille ´questre, sortie du municipe de Terracine. Ils
                     e       e   e            e
avaient tous deux fr´quent´ les ´coles d’Ath`nes et acquis une
                                    a
connaissance des lois de la nature ` laquelle les Romains qui
  e              e        e                      a    e
n’´taient pas all´s en Gr`ce demeuraient tout ` fait ´trangers.

                                   a
   A cette heure ils se formaient ` Corinthe au maniement des affaires
                                      a      oe
publiques, et le proconsul les tenait ` ses cˆt´s comme un ornement ` a
                                 e      e
sa magistrature. Un peu en arri`re, vˆtu du manteau court des
philosophes, le front chauve et le menton garni d’une barbe
                                                                 e
socratique, le grec Apollodore marchait avec lenteur, un bras lev´ et
                                             e
remuant les doigts en disputant avec lui-mˆme.

              a
   Gallion fit ` tous trois un accueil bienveillant.

        ea                        a                                  a
    –D´j` les roses du matin ont pˆli, dit-il, et le soleil commence `
              e      ee
darder ses fl`ches ac´r´es. Venez, amis! Ces ombrages nous verseront
      ıcheur.
la fraˆ

    Et il les mena, le long d’un ruisseau dont le murmure conseillait les
                 e
tranquilles pens´es, jusque dans une enceinte d’arbustes verts au
                                   a
milieu de laquelle un bassin d’albˆtre se croisait, plein d’une eau
           u
limpide o` flottait une plume de la colombe qui venait de s’y baigner
et qui maintenant modulait sa plainte dans le feuillage. Ils
                                         e
s’assirent sur un banc de marbre qui s’´tendait en demi-cercle,
soutenu par des griffons. Les lauriers et les myrtes y mariaient leurs
                                               e
ombres. Tout autour de l’enceinte arrondie s’´levaient des statues.
                     e                           e
Une Amazone bless´e entourait mollement sa tˆte de son bras repli´.  e
Sur son beau visage la douleur paraissait belle. Un Satyre velu jouait
             e            e
avec une ch`vre. Une V´nus, au sortir du bain, essuyait ses membres

                                       13
humides sur lesquels on croyait voir courir un frisson de plaisir.
   e                                                     u
Pr`s d’elle un jeune Faune approchait en souriant une flˆte de ses
 e                 e      a        e
l`vres. Son front ´tait ` demi cach´ par les branches, mais son ventre
poli brillait entre les feuilles.

   –Ce Faune semble respirer, dit Marcus Lollius. On dirait qu’un
       e        e
souffle l´ger soul`ve sa poitrine.

                                                      u
    –Il est vrai, Marcus. On attend qu’il tire de sa flˆte des sons
                                                 e
agrestes, dit Gallion. Un esclave grec l’a sculpt´ dans le marbre
      e           e                                         a
d’apr`s un mod`le ancien. Les Grecs excellaient autrefois ` faire ces
bagatelles. Plusieurs de leurs ouvrages en ce genre sont justement
 ee
c´l`bres. On ne peut le nier: ils ont su donner aux dieux un visage
                                                         e
auguste et exprimer sur le marbre ou l’airain la majest´ des maˆ ıtres
du monde. Qui n’admire le Jupiter Olympien de Phidias? Et pourtant qui
          e
voudrait ˆtre Phidias?

                                       e               e
   –Certes aucun Romain ne voudrait ˆtre Phidias, s’´cria Lollius, qui
 e                    e              e    a                  e
d´pensait l’immense h´ritage de ses p`res ` faire venir de Gr`ce et
d’Asie les ouvrages de Phidias et de Myrrhon, dont il ornait sa villa
du Pausilippe.

    Lucius Cassius partageait cet avis. Il soutint avec force que les
                             e
mains d’un homme libre n’´taient pas faites pour manier le ciseau du
sculpteur ou le cestre du peintre et que nul citoyen romain ne saurait
           a                  a                     a
s’abaisser ` fondre l’airain, ` sculpter le marbre, ` tracer des
figures sur une muraille.

                                                             a
   Il professait l’admiration des moeurs antiques et vantait ` toute
                         ıeux:
occasion les vertus des a¨

    –Les Curius et les Fabricius, dit-il, cultivaient leurs laitues et
dormaient sous le chaume. Ils ne connaissaient de statue que le Priape
     e
taill´ dans un coeur de buis qui, dressant au milieu de leur jardin
                         c
son pal vigoureux, mena¸ait les voleurs d’un supplice ridicule et
terrible.

     e
   M´la, qui avait beaucoup lu les annales de Rome, objecta l’exemple
d’un vieux patricien.

                       e                               ıus
    –Au temps de la r´publique, dit-il, cet illustre Ca¨ Fabius, d’une
                             ´            c
famille issue d’Hercule et d’Evandre, tra¸a de ses mains sur les murs
                                            e                  e
du temple de Salus des peintures si estim´es, que leur perte r´cente,
                              ee        ee
dans l’incendie du temple, a ´t´ consid´r´e comme un malheur public.
Et l’on rapporte qu’il ne quittait pas la toge pour peindre ses
                      ıtre     a              a      e
figures, faisant connaˆ par l` que cette tˆche n’´tait pas indigne
                           c
d’un citoyen romain. Il re¸ut le surnom de Pictor que ses descendants
        e
s’honor`rent de porter.

                   e
   Lucius Cassius r´pliqua vivement:

                                       14
                                                      ıus
    –En peignant des victoires dans un temple, Ca¨ Fabius consid´rait   e
                                                                     a
ces victoires et non la peinture. Il n’y avait pas alors de peintres `
Rome. Voulant que les grandes actions des a¨    ıeux fussent sans cesse
  e
pr´sentes aux yeux des Romains, il donna l’exemple aux artisans. Mais
     e                          e                   e               e
de mˆme qu’un pontife ou un ´dile pose la premi`re pierre d’un ´difice
                           e            c                       ıus
et ne fait pas pour cela m´tier de ma¸on ou d’architecte, Ca¨ Fabius
            e
fit la premi`re peinture de Rome sans qu’on puisse le compter au
                                            a
nombre des ouvriers qui gagnent leur vie ` peindre sur des murs.

                              e
   Apollodore, d’un signe de tˆte, approuva ce discours et dit en
caressant sa barbe philosophique:

                          e
    –Les fils d’Iule sont n´s pour gouverner le monde. Tout autre soin
serait indigne d’eux.

   Et longtemps, d’une bouche arrondie, il vanta les Romains. Il les
                                                           e
flattait parce qu’il les craignait. Mais, au dedans de lui-mˆme, il ne
              e                                e
sentait que m´pris pour ces intelligences born´es et sans finesse. Il
                      a
donna des louanges ` Gallion:

                     e
     –Tu as orn´ cette ville de monuments magnifiques. Tu as assur´ la  e
        e              e                        e
libert´ de son S´nat et de son peuple. Tu as ´tabli de bonnes r`glese
                                                                     e
pour le commerce et la navigation, tu rends la justice avec une ´quit´   e
                                ee
bienveillante. Ta statue s’´l`vera sur le Forum. Le titre te sera
  e       e                                           o
d´cern´ de second fondateur de Corinthe, ou plutˆt Corinthe prendra de
toi le nom d’Annaea. Toutes ces choses sont dignes d’un Romain et
dignes de Gallion. Mais ne crois pas que les Grecs estiment plus que
                                                                   a
de raison les arts manuels. Si beaucoup parmi eux s’occupent ` peindre
               a              e    a
des vases, ` teindre des ´toffes, ` modeler des figures, c’est par
  e         e
n´cessit´. Ulysse construisit de ses mains son lit et son navire.
Toutefois les Grecs professent qu’il est indigne d’un sage de
                 a
s’appliquer ` des arts futiles et grossiers. Socrate, en sa jeunesse,
      c         e
exer¸a le m´tier de sculpteur et il fit une image des Kharites qu’on
                                   e                 e         e
voit encore sur l’acropole d’Ath`nes. Son habilet´ certes n’´tait pas
   e
m´diocre et, s’il avait voulu, il aurait su, comme les artistes les
                   e       e          e       c
plus renomm´s, repr´senter un athl`te lan¸ant un disque ou nouant un
bandeau sur son front. Mais il laissa ces ouvrages pour se consacrer `   a
                                                                   e
la recherche de la sagesse, ainsi que l’oracle le lui avait ordonn´.
  e
D`s lors, il s’attacha aux jeunes hommes, non pour mesurer les
proportions de leurs corps, mais uniquement pour leur enseigner ce qui
             e                        e                  ee
est honnˆte. A ceux dont la forme ´tait parfaite il pr´f´rait ceux
          a     e                        a
dont l’ˆme ´tait belle, contrairement ` ce que font les sculpteurs,
                         e      e       a                   e    e
les peintres et les d´bauch´s. Ceux-l` estiment la beaut´ ext´rieure
      e                     e   e
et m´prisent la beaut´ int´rieure. Et vous savez que Phidias grava sur
                                           e              e
l’orteil de son Jupiter le nom d’un athl`te parce qu’il ´tait beau et
                e        e
sans consid´rer s’il ´tait chaste.

   –C’est pourquoi, conclut Gallion, nous ne donnons pas de louanges aux
                  e                         a
sculpteurs alors mˆme que nous en donnons ` leurs ouvrages.

                                       15
                    e
    –Par Hercule! s’´cria Lollius, je ne sais lequel admirer le plus de
                         e          e
ce Faune ou de cette V´nus. La d´esse a la fraˆ   ıcheur de l’eau dont
                      e                                e
elle est encore mouill´e. Elle est vraiment la volupt´ des hommes et
                                o
des dieux, et ne crains-tu pas, ˆ Gallion, qu’une nuit un rustre,
     e                                          e
cach´ dans tes jardins, ne lui fasse subir le mˆme outrage qu’un jeune
                        a     e                           e
impie infligea, dit-on, ` la V´nus des Cnidiens? Les prˆtresses du
              e                       e
temple trouv`rent un matin sur la d´esse les vestiges de l’offense, et
les voyageurs rapportent que depuis lors, elle garde sur elle une
            c
tache ineffa¸able. Il faut admirer et l’audace de cet homme et la
patience de l’Immortelle.

                                   e                       e
   –Le crime ne fut pas impuni, d´clara Gallion. Le sacril`ge se jeta
dans la mer ou se brisa contre les rochers. On ne l’a jamais revu.

                                      e                             e
    –Sans doute, reprit Lollius, la V´nus de Cnide passe en beaut´ toutes
                                                             o
les autres. Mais l’ouvrier qui sculpta celle de tes jardins, ˆ
Gallion, savait amollir le marbre. Vois ce Faune; il rit, la salive
                          e                          ıcheur des
mouille ses dents et ses l`vres; ses joues ont la fraˆ
                                                         a
pommes; tout son corps brille de jeunesse. Pourtant, ` ce Faune je
   ee           e
pr´f`re cette V´nus.

   Apollodore leva la main droite et dit:

         e               e e
    –Tr`s doux Lollius, r´fl´chis un moment et tu reconnaˆ  ıtras qu’une
         ee                      a
telle pr´f´rence est pardonnable ` un ignorant qui suit ses instincts
                                                     a
et ne raisonne pas, mais qu’elle n’est pas permise ` un sage comme
             e             e
toi. Cette V´nus ne peut ˆtre aussi belle que ce Faune, car le corps
de la femme a moins de perfection que celui de l’homme et la copie
                                       e               e
d’une chose moins parfaite ne saurait ´galer en beaut´ la copie d’une
                                             o
chose plus parfaite. Et l’on ne peut douter, ˆ Lollius, que le corps
de la femme ne soit moins beau que celui de l’homme, puisqu’il
              a
contient une ˆme moins belle. Les femmes sont vaines, querelleuses,
       e                                           e
occup´es de niaiseries, incapables de hautes pens´es et de grandes
actions, et souvent la maladie trouble leur intelligence.

                                                                  e
    –Pourtant, fit observer Gallion, dans Rome comme dans Ath`nes, des
               e        ee     e               e
vierges, des m`res ont ´t´ jug´es dignes de pr´sider aux choses
    e
sacr´es et de porter les offrandes sur les autels. Bien plus! les
dieux ont choisi parfois des vierges pour rendre leurs oracles ou
 e e
r´v´ler l’avenir aux hommes. Cassandre a ceint son front des
                                 e e
bandelettes d’Apollon et proph´tis´ la ruine des Troyens. Juturna, que
                                                    a
l’amour d’un dieu rendit immortelle, fut commise ` la garde des
fontaines de Rome.

                     e
     –Il est vrai, r´pliqua Apollodore. Mais les dieux vendent cher aux
                   e                          e
vierges le privil`ge d’expliquer leurs volont´s et d’annoncer
                 e
l’avenir. En mˆme temps qu’ils leur donnent de voir ce qui est cach´, e
          o
ils leur ˆtent la raison et les rendent furieuses. Au reste, je
             o
t’accorde, ˆ Gallion, que certaines femmes sont meilleures que

                                       16
certains hommes et que certains hommes sont moins bons que certaines
                     a
femmes. Cela tient ` ce que les deux sexes ne sont pas aussi distincts
                    e e
l’un de l’autre et s´par´s que l’on croit et que, tout au contraire,
il y a de l’homme dans beaucoup de femmes et de la femme dans beaucoup
d’hommes. Voici comment on explique ce m´lange:e

             e
    Les ancˆtres des hommes qui habitent aujourd’hui la terre sortirent
                     e e                           e
des mains de Prom´th´e qui, pour les former, p´trit l’argile, comme
                                      a c
font les potiers. Il ne se borna pas ` fa¸onner de ses mains un couple
                  e                                      e       a
unique. Trop pr´voyant et trop industrieux pour se r´soudre ` faire
sortir d’une seule semence et d’un seul vase toute la race humaine, il
                                           e
entreprit au contraire de fabriquer lui-mˆme une multitude de femmes
                                             a           e
et d’hommes, afin d’assurer tout de suite ` l’humanit´ l’avantage du
nombre. Pour mieux conduire un travail si difficile, il modela d’abord
 e e
s´par´ment toutes les parties qui devaient composer les corps aussi
         a        e
bien mˆles que f´minins. Il fit autant de poumons, de foies, de
coeurs, de cerveaux, de vessies, de rates, d’intestins, de matrices,
                   e         e      e
de vulves et de p´nis qu’il ´tait n´cessaire et fabriqua enfin avec un
                         e
art subtil et en quantit´ suffisante tous les organes au moyen
desquels les humains pussent parfaitement respirer, se nourrir et se
reproduire. Il n’oublia ni les muscles, ni les tendons, ni les os, ni
                                                         e
le sang, ni les humeurs. Enfin il tailla des peaux, se r´servant de
                                                           e
mettre dans chacune, comme dans un sac, les choses n´cessaires. Toutes
       e                              e             e
ces pi`ces d’hommes et de femmes ´taient achev´es et il ne restait
          a                            e e            ea
plus qu’` les assembler quand Prom´th´e fut invit´ ` souper chez
                                                e
Bacchus. Il s’y rendit et, le front ceint de ros´s, vida trop souvent
la coupe du dieu. C’est en chancelant qu’il regagna son atelier. Le
                                 e
cerveau tout obscurci des fum´es du vin, l’oeil trouble, les mains mal
      e               a
assur´es, il se remit ` l’oeuvre, pour notre malheur. Distribuer les
organes aux humains lui semblait un jeu. Il ne savait ce qu’il faisait
      u                                                `
et goˆtait, quoi qu’il fit, un parfait contentement. A tout instant il
           a                   e                         a
donnait ` une femme, par m´garde, ce qui convenait ` un homme, et ` un a
                           a
homme ce qui convenait ` une femme.

                                                     e
    De la sorte, nos premiers parents furent compos´s de morceaux
disparates, qui ne s’accordaient pas bien les uns avec les autres.
  e             e a        e                                     e
S’´tant accoupl´s ` leur gr´ ou par hasard, ils produisirent des ˆtres
     e
incoh´rents comme eux. C’est ainsi que, par la faute du Titan, nous
                                                e   e
voyons tant de femmes viriles et d’hommes eff´min´s. C’est ce qui
         e
explique ´galement les contradictions qu’on rencontre dans le plus
             e                                e         e      a
ferme caract`re et comment l’esprit le plus r´solu se d´ment ` toute
heure. Et c’est pourquoi enfin nous sommes tous en guerre avec
       e
nous-mˆmes.

                                                                  a
    Lucius Cassius condamna ce mythe parce qu’il n’enseignait pas `
          a               e                                     a
l’homme ` se vaincre lui-mˆme et qu’il l’induisait au contraire `
  e   a
c´der ` la nature.

                                 e                            c
   Gallion fit observer que les po`tes et les philosophes retra¸aient
                                       e
diversement l’origine du monde et la cr´ation des hommes.

                                       17
                                       e
    –Il ne faut pas croire trop aveugl´ment aux fables que content les
                              e         o
Grecs, dit-il, ni tenir pour v´ritable, ˆ Apollodore, ce qu’ils
                                         e
rapportent notamment des pierres jet´es par Pyrrha. Les philosophes ne
s’accordent point entre eux sur le principe du monde et nous laissent
incertains si la terre fut produite par l’eau, par l’air, ou, comme il
est plus croyable, par le feu subtil. Mais les Grecs veulent tout
                        e
savoir et forgent d’ing´nieux mensonges. Qu’il est meilleur d’avouer
                           e               e
notre ignorance! Le pass´ nous est cach´ comme l’avenir; nous vivons
               e e
entre deux nu´es ´paisses, dans l’oubli de ce qui fut et l’incertitude
                                         e
de ce qui sera. Et pourtant la curiosit´ nous tourmente de connaˆ   ıtre
                                             e                  a e
les causes des choses et une ardente inqui´tude nous excite ` m´diter
          e
les destin´es de l’homme et du monde.

     –Il est vrai, soupira Cassius, que nous nous appliquons sans cesse `a
  e e            e e
p´n´trer l’imp´n´trable avenir. Nous y travaillons de toutes nos
forces et par toutes sortes de moyens. Nous croyons y parvenir tantˆt  o
           e              o           e
par la m´ditation, tantˆt par la pri`re et l’extase. Les uns
consultent les oracles des dieux, les autres, ne craignant pas de
faire ce qui n’est pas permis, interrogent les divinateurs de Chald´ee
                                            e
ou tentent les sorts babyloniens. Curiosit´ impie et vaine! Car de
quoi nous servirait la connaissance des choses futures, puisqu’elles
         e
sont in´vitables? Pourtant les sages, plus encore que le vulgaire,
e                e
´prouvent le d´sir de percer l’avenir et de s’y jeter pour ainsi dire.
                                    e               e
C’est sans doute parce qu’ils esp`rent de la sorte ´chapper au
   e                                                 e u
pr´sent, qui leur apporte tant de tristesses et de d´goˆts. Comment
                                                         e       e
les hommes d’aujourd’hui ne seraient-ils pas aiguillonn´s du d´sir de
                      e                            a     e
fuir leur temps mis´rable? Nous vivons dans un ˆge fr´quent en
 a      e
lˆchet´s, abondant en igniominies, fertile en crimes.

              e e                         e        u
    Cassius d´pr´cia longtemps encore l’´poque o` il vivait. Il se
                             e
plaignit que les Romains, d´chus de leurs antiques vertus, ne prissent
                a
plus plaisir qu’` manger des huˆ ıtres du Lucrin et des oiseaux du
                               u
Phase, et n’eussent plus de goˆt que pour des mimes, des cochers et
des gladiateurs. Il sentait douloureusement le mal dont souffrait
                                                      e
l’Empire, le luxe insolent des grands, la basse avidit´ des clients,
    e            e
la d´pravation f´roce de la multitude.

                      e            e
    Gallion et son fr`re l’approuv`rent. Ils aimaient la vertu. Pourtant,
ils n’avaient rien de commun avec les vieux patriciens qui, sans autre
                                                                 e
souci que d’engraisser leurs porcs et d’accomplir les rites sacr´s,
                                                          e
conquirent le monde pour la bonne gestion de leurs m´tairies. Cette
             e             e                                e
noblesse d’´table, institu´e par Romulus et par Brutus, ´tait depuis
             e                                    ee
longtemps ´teinte. Les familles patriciennes, cr´´es par le divin
                                                         e
Julius et par l’empereur Auguste, n’avaient point dur´. Des hommes
intelligents, venus de toutes les provinces de l’Empire, occupaient
                       a             e                  e
leur place. Romains ` Rome, ils n’´taient nulle part ´trangers. Ils
                                             e e              ee
l’emportaient de beaucoup sur les vieux C´th´gus par les ´l´gances de
l’esprit et les sentiments humains. Ils ne regrettaient pas la
 e                                           e                   e
r´publique; ils ne regrettaient pas la libert´, dont le souvenir ´tait

                                        18
   ee           a
mˆl´ pour eux ` celui des proscriptions et des guerres civiles. Ils
                                e                a          e
honoraient Caton comme le h´ros d’un autre ˆge, sans d´sirer de revoir
une si haute vertu se dresser sur de nouvelles ruines. Ils
        e       e                               e        e
consid´raient l’´poque d’Auguste et les premi`res ann´es de Tib`re   e
                                                   u
comme le temps le plus heureux que le monde eˆt jamais connu, puisque
  a                     e                                e
l’ˆge d’or n’avait exist´ que dans l’imagination des po`tes. Et ils
  e
s’´tonnaient douloureusement que ce nouvel ordre de choses, qui
                                             e   e u
promettait au genre humain une longue f´licit´, eˆt si vite apport´ `  ea
                        ıes                              e
Rome des hontes inou¨ et des tristesses inconnues mˆme aux
contemporains de Marius et de Sylla. Ils avaient vu, durant la folie
       ıus,                               e
de Ca¨ les meilleurs citoyens marqu´s au fer rouge, condamn´s aux   e
                                           e        e        e
mines, aux travaux des chemins, aux bˆtes, les p`res forc´s d’assister
                                                            e
au supplice de leurs enfants, et des hommes d’une vertu ´clatante,
             e
comme Cr´mutius Cordus pour priver le tyran de leur mort, se laisser
mourir de faim. A la honte de Rome, Caligula ne respectait ni ses
soeurs, ni aucune des femmes les plus illustres. Et, ce qui indignait
       e
ces rh´teurs et ces philosophes autant que le viol des matrones et le
                                    e                        ıus
meurtre des meilleurs citoyens, c’´taient les crimes de Ca¨ contre
  e                                              c
l’´loquence et les lettres. Ce furieux avait con¸u le dessein
     e            e            e
d’an´antir les po`mes d’Hom`re et il faisait enlever de toutes les
          e        e
biblioth`ques les ´crits, les portraits, les noms de Virgile et de
Tite-Live. Enfin Gallion ne lui pardonnait pas d’avoir compar´ le  e
            e e    a
style de S´n`que ` un mortier sans ciment.

                                                                e
    Ils craignaient un peu moins Claudius, mais ils le m´prisaient
      e                                      e
peut-ˆtre davantage. Ils raillaient sa t`te de citrouille et sa voix
                                         e
de veau marin. Ce vieux savant n’´tait pas un monstre de m´chancet´.    e         e
                  e a
Ils n’avaient gu`re ` lui reprocher que sa faiblesse. Mais, dans
                                                     e
l’exercice du pouvoir souverain, cette faiblesse ´tait parfois aussi
                        e
cruelle que la cruaut´ de Ca¨    ıus. Ils avaient aussi contre lui des
                              ıus e             e     e e
griefs domestiques. Si Ca¨ s’´tait moqu´ de S´n`que, Claudius
             e        ıle
l’avait exil´ dans l’ˆ de Corse. Il est vrai qu’il l’avait ensuite
        ea                 e                             e
rappel´ ` Rome et revˆtu des ornements de la pr´ture. Mais ils ne lui
e                                             e e
´taient point reconnaissants d’avoir ex´cut´ de la sorte un ordre
                                e
d’Agrippine, ignorant lui-mˆme ce qu’il ordonnait. Indign´s mais    e
                                           e
patients, ils s’en reposaient sur l’imp´ratrice de la fin du vieillard
                                                               a
et du choix du nouveau prince. Mille bruits couraient ` la honte de la
                                                            e
fille impudique et cruelle de Germanicus. Ils n’y prˆtaient pas
               ee                                                 a
l’oreille, et c´l´braient les vertus de cette femme illustre ` qui les
  e e                                           a
S´n`ques devaient le terme de leurs disgrˆces et l’accroissement de
leurs honneurs. Comme il arrive souvent, leurs convictions ´taient    e
                           ee                             e
d’accord avec leurs int´rˆts. Une douloureuse exp´rience de la vie
                         e      e                            e
publique n’avait pas ´branl´ leur confiance dans le r´gime fond´ par        e
                                       e
le divin Auguste, affermi par Tib`re et dans lequel ils remplissaient
                                e                       e
de hautes fonctions. Pour r´parer les maux caus´s par les maˆ            ıtres de
l’Empire, ils comptaient sur un nouveau maˆ       ıtre.

    Gallion tira d’un pli de sa toge un rouleau de papyrus.

    –Chers amis, dit-il, j’ai appris ce matin par des lettres de Rome que

                                            19
                       c                               e
notre jeune prince a re¸u en mariage Octavie, fille de C´sar.

   Un murmure favorable accueillit cette nouvelle.

                                                     e
     –Certes, poursuivit Gallion, nous devons nous f´liciter d’une union
   a a                               a
grˆce ` laquelle le prince, joignant ` ses premiers titres ceux
   e                              e         e
d’´poux et de gendre, marche d´sormais l’´gal de Britannicus. Mon
  e     e e                                              e
fr`re S´n`que ne cesse de me vanter dans ses lettres l’´loquence et la
                 ee                                             e
douceur de son ´l`ve, qui illustre sa jeunesse en plaidant au S´nat
                                                        e       e
devant l’empereur. Il n’a pas encore accompli sa seizi`me ann´e et il
     ea      e
a d´j` gagn´ la cause de trois villes coupables ou malheureuses,
Ilion, Bologne, Apam´e.e

                                                    e e
   –Ainsi donc, demanda Lucius Cassius, il n’a pas h´rit´ l’humeur noire
                   ıeux?
des Domitius, ses a¨

                 e
   –Non certes, r´pondit Gallion. C’est Germanicus qui revit en lui.

    Annaeus Mela, qui ne passait pas pour flatteur, donna aussi des
louanges au fils d’Agrippine. Elles paraissaient touchantes et
    e                                                            e
sinc`res, parce qu’il les garantissait, pour ainsi dire, sur la tˆte
de son fils encore enfant.

        e
     –N´ron est chaste, modeste, bienveillant et pieux. Mon petit Lucain,
qui m’est plus cher que mes yeux, fut son compagnon de jeux et
   e                  e               a e
d’´tudes. Ils s’exerc`rent ensemble ` d´clamer en langue grecque et en
                          e                a                  e
langue latine. Ils s’essay`rent ensemble ` composer des po`mes.
                             e           e
Jamais, dans ces luttes ing´nieuses, N´ron ne donna le moindre signe
                                     a
d’envie. Il se plaisait au contraire ` vanter les vers de son rival,
  u       e                  a                 c     a
o`, malgr´ la faiblesse de l’ˆge, paraissait, ¸a et l`, une ardente
e                                             e
´nergie. Il semblait quelquefois heureux d’ˆtre vaincu par le neveu de
        e
son pr´cepteur. Charmante modestie du prince de la jeunesse! Les
    e                                e       e                  a
po`tes compareront un jour l’amiti´ de N´ron et de Lucain ` la sainte
      e
amiti´ d’Euryale et de Nisus.

      e
   –N´ron, reprit le proconsul, montre dans l’ardeur de la jeunesse, une
a                          e           a                       e
ˆme douce et pleine de piti´. Ce sont l` des vertus que les ann´es ne
pourront qu’affermir.

                                                 e              e
    Claudius, en l’adoptant, a sagement acquiesc´ au voeu du S´nat et au
 e                                       e    e
d´sir du peuple. Par cette adoption il a ´cart´ de l’Empire un enfant
       e     e                  e
accabl´ du d´shonneur de sa m`re, et il vient, en donnant Octavie ` a
  e                  e                      e                e
N´ron, d’assurer l’av`nement d’un jeune C´sar qui fera les d´lices de
                                  e        e            ee
Rome. Fils respectueux d’une m`re honor´e, disciple z´l´ d’un
               e
philosophe, N´ron, dont l’adolescence brille des plus aimables vertus,
  e
N´ron, notre espoir et l’espoir du monde, se souviendra dans la
                c
pourpre des le¸ons du Portique et gouvernera l’univers avec justice et
     e
mod´ration.

                                                        e
   –Nous en acceptons l’augure, dit Lollius. Puisse une `re de bonheur

                                       20
s’ouvrir pour le genre humain!

                         e
    –Il est difficile de pr´voir l’avenir, dit Gallion. Pourtant nous ne
                     e      e                                    a
doutons point de l’´ternit´ de la Ville. Les oracles ont promis ` Rome
un empire sans fin et il serait impie de n’en pas croire les dieux.
                          e       e                              a
Vous dirai-je ma plus ch`re esp´rance? Je m’attends avec joie ` ce que
          e                                   e       a
la paix r`gne pour toujours sur la terre apr`s le chˆtiment des



Parthes. Oui, nous pouvons, sans crainte de nous
tromper, annoncer la

                 e    e         e                    e
fin des guerres d´test´es des m`res. Qui pourrait d´sormais troubler
                                       e
la paix romaine? Nos aigles ont touch´ les bornes de l’univers. Tous
                e       e                      e
les peuples ont ´prouv´ notre force et notre cl´mence. L’Arabe, le
    e                                                 e    e
Sab´en, l’habitant de l’Haemus, le Sarmate qui se d´salt`re dans le
                                  a                    e    ´
sang de son cheval, le Sicambre ` la chevelure boucl´e, l’Ethiopien
  e                                                      u
cr´pu, viennent en foule adorer Rome protectrice. D’o` sortiraient de
nouveaux barbares? Est-il probable que les glaces du Nord ou les
          u                              e
sables brˆlants de la Libye tiennent en r´serve des ennemis du peuple
                                   e a             e e
romain? Tous les Barbares, gagn´s ` notre amiti´, d´poseront les
armes, et Rome, a¨ ıeule aux cheveux blancs, calme dans sa vieillesse,
verra les peuples assis avec respect autour d’elle, comme ses enfants
            e
adoptifs, m´diter la concorde et l’amour.

               e                                              e
   Tous approuv`rent ces paroles, hors Cassius qui secoua la tˆte.

                                                        e a
    Il s’enorgueillissait des honneurs militaires attach´s ` sa naissance,
                                  e             e            e
et la gloire des armes, tant vant´e par les po`tes et les rh´teurs,
excitait son enthousiasme.

               o
    –Je doute, ˆ Gallion, dit-il, que les peuples cessent jamais de se
  ır                        a
ha¨ et de se craindre. Et, ` vrai dire, je ne le souhaite pas. Si la
                                                       e
guerre cessait, que deviendraient la force des caract`res, la grandeur
  a                                               e
d’ˆme, l’amour de la patrie? Le courage et le d´vouement ne seraient
plus que des vertus sans emploi.

                                                                     e
    –Rassure-toi, Lucius, dit Gallion, quand les hommes auront cess´ de
                                        a                   e
se vaincre entre eux, ils travailleront ` se vaincre eux-mˆmes. Et
       a
c’est l` le plus vertueux effort qu’ils puissent faire, le plus noble
                                                 e            e
emploi de leur courage et de leur magnanimit´. Oui, la m`re auguste
                                                                 e
dont nous adorons les rides et les cheveux blanchis par les si`cles,
         e
Rome, ´tablira la paix universelle. Alors il fera bon vivre. La vie
                              e       e     e
dans certaines conditions m´rite d’ˆtre v´cue. C’est une petite flamme
                                                          e
entre deux ombres infinies; c’est notre part de divinit´. Tant qu’il
vit, un homme est semblable aux dieux.



                                        21
    Pendant que Gallion parlait de la sorte, une colombe vint se poser sur
  e             e
l’´paule de la V´nus dont les formes de marbre brillaient entre les
myrtes.

                                                                       ıt
    –Cher Gallion, dit Lollius en souriant, l’oiseau d’Aphrodite se plaˆ
a                                           e     e
` tes discours. Ils sont doux et pleins de v´nust´.

                                                                   e
    Un esclave apporta du vin frais, et les amis du proconsul parl`rent
                                       e                         ıtre
des dieux. Apollodore pensait qu’il n’´tait pas facile d’en connaˆ
la nature. Lollius doutait de leur existence.

                                         e
    –Quand, dit-il, la foudre tombe, il d´pend du philosophe que ce soit
     e                          e
la nu´e ou le dieu qui ait tonn´.

                                               e
    Mais Cassius n’approuvait pas ces propos l´gers. Il croyait aux dieux
        e
de la R´publique. Incertain seulement des limites de leur providence,
                                                a     e
il affirmait qu’ils existaient, ne consentant pas ` se s´parer du
genre humain sur un point essentiel. Et pour se confirmer dans la
              ıeux, il employait un raisonnement qu’il avait appris
religion des a¨
des Grecs:

   –Les dieux existent, dit-il. Les hommes s’en font une image. Et l’on
                                    e e
ne peut concevoir une image sans r´alit´. Comment verrait-on Minerve,
Neptune, Mercure, s’il n’y avait ni Mercure, ni Neptune, ni Minerve?

                      e
    –Tu m’as persuad´, lui dit Lollius, en se moquant. La vieille femme
               a
qui vend des gˆteaux de miel, sur le Forum, au pied de la basilique, a
                                  a      e
vu le dieu Typhon, ayant d’un ˆne la tˆte velue et le ventre
formidable. Il la terrassa, la troussa par-dessus les oreilles, la
frappa en cadence de coups retentissants et la laissa demi-morte,
      e                                                            e
inond´e d’une urine prodigieusement infecte. Elle rapporta elle-mˆme
           a                                 ee       e
comment, ` l’exemple d’Antiope, elle avait ´t´ visit´e par un
                                                                   e
immortel. Il est certain que le dieu Typhon existe puisqu’il a piss´
                         a
sur une marchande de gˆteaux.

          e
    –En d´pit de tes moqueries, Marcus, je ne doute pas de l’existence
des dieux, reprit Cassius. Et je pense qu’ils ont la forme humaine,
                                                            a
puisque c’est sous cette forme qu’ils se montrent toujours ` nous,
                                                      e   e
soit que nous dormions, soit que nous nous tenions ´veill´s.

    –Il est meilleur, fit observer Apollodore, de dire que les hommes ont
la forme divine, puisque les dieux existaient avant eux.

                          e                                            e
    –O cher Apollodore, s’´cria Lollius, tu oublies que Diane fut honor´e
d’abord sous la forme d’un arbre et que de grands dieux ont
                                     e          e     e
l’apparence d’une pierre brute. Cyb`le est repr´sent´e non pas avec
deux seins comme une femme, mais avec plusieurs mamelles comme une
chienne ou une truie. Le soleil est un dieu, mais trop chaud pour
garder la forme humaine, il s’est mis en boule; c’est un dieu rond.



                                       22
                  a                                      e
   Annaeus Mela blˆma avec indulgence ces railleries acad´miques.

                             a
    –Il ne faut pas prendre ` la lettre, dit-il, tout ce qu’on rapporte
                                     e ee
des dieux. Le vulgaire appelle le bl´ C´r`s, le vin Bacchus. Mais o`  u
trouverait-on un homme assez fou pour croire qu’il boit et mange un
dieu? Connaissons mieux la nature divine. Les dieux sont les diverses
parties de la nature, ils se confondent tous en un dieu unique, qui
                  e
est la nature enti`re.

                                               e
   Le proconsul approuva les paroles de son fr`re et, prenant un grave
          e               e                 e
langage, d´finit les caract`res de la divinit´.

                 a                  e
    –Dieu est l’ˆme du monde, r´pandue dans toutes les parties de
l’univers, auquel elle communique le mouvement et la vie. Cette ˆme, a
                     e e               e                 e
flamme artisane, p´n´trant la mati`re inerte, a form´ le monde. Elle
                                      e
le dirige et le conserve. La divinit´, cause active, est
                                  e
essentiellement bonne. La mati`re dont elle fit usage, inerte et
passive, est mauvaise en certaines de ses parties. Dieu n’en a pu
changer la nature. C’est ce qui explique l’origine du mal dans le
               a
monde. Nos ˆmes sont des parcelles de ce feu divin dans lequel elles
                                         e
doivent s’absorber un jour. Par cons´quent Dieu est en nous et il
                  e                                         a
habite particuli`rement dans l’homme vertueux dont l’ˆme n’est pas
       e         e           e                            e        e
obstru´e par l’´paisse mati`re. Ce sage en qui Dieu r´side est l’´gal
de Dieu. Il doit, non l’implorer, mais le contenir. Et quelle folie de
                          ee
prier Dieu! Quelle impi´t´ que de lui adresser nos voeux! C’est croire
                      e
qu’il est possible d’´clairer son intelligence, de changer son coeur
                 a                       e     ıtre     e
et de l’induire ` se corriger. C’est m´connaˆ la n´cessit´ quie
gouverne son immuable sagesse. Il est soumis au Destin. Disons mieux:
                                e
le Destin c’est lui. Ses volont´s sont des lois qu’il subit comme
                                  e
nous. Il ordonne une fois, il ob´it toujours. Libre et puissant dans
                       a      e            e              e e
sa soumission, c’est ` lui-mˆme qu’il ob´it. Tous les ´v´nements du
                   e                                   e
monde sont le d´roulement de ses intentions premi`res et souveraines.
               e
Contre lui-mˆme son impuissance est infinie.

    Les auditeurs de Gallion l’applaudirent. Mais Apollodore demanda
licence de faire quelques objections:

                             o                                   a
    –Tu as raison de croire, ˆ Gallion, que Jupiter est soumis ` la
  e      e                                  e     e             e
N´cessit´, et j’estime comme toi que la N´cessit´ est la premi`re des
 e
d´esses immortelles. Mais il me semble que ton dieu, admirable surtout
         e                 e
par son ´tendue et sa dur´e, eut plus de bon vouloir que de bonheur
                                                      e
quand il fit le monde, puisqu’il ne trouva pour le p´trir qu’une
                                              e
substance ingrate et rebelle, et que la mati`re trahit l’ouvrier. Je
                e                         a                       e
ne puis m’empˆcher de plaindre sa disgrˆce. Les potiers d’Ath`nes sont
plus heureux. Ils se procurent, pour faire des vases, une terre fine
                           e
et plastique qui prend ais´ment et garde les contours qu’ils lui
donnent. Aussi leurs amphores et leurs coupes sont-elles d’une forme
                                       a
plaisante. Elles s’arrondissent avec grˆce, et le peintre y trace
   e                     e      a                             e
ais´ment des figures agr´ables ` voir, telles que le vieux Sil`ne sur
     a
son ˆne, la toilette d’Aphrodite et les chastes Amazones. En y

                                      23
           o
songeant, ˆ Gallion, je pense que si ton dieu fut moins heureux que
                  e
les potiers d’Ath`nes, c’est qu’il manqua de sagesse et ne fut point
                           e                    e
un bon artisan. La mati`re qu’il trouva n’´tait pas excellente. Elle
  e           e e                                 ee
n’´tait pas d´nu´e pourtant de toutes propri´t´s utiles, tu l’as
               e
reconnu toi-mˆme. Il n’y a pas de choses absolument bonnes ni de
choses absolument mauvaises. Une chose est mauvaise pour un usage;
elle est bonne pour un autre. On perdrait son temps et sa peine `    a
                                              a c
planter des oliviers dans l’argile qui sert ` fa¸onner les amphores.
L’arbre de Pallas ne croˆ ıtrait pas dans cette terre fine et pure, dont
                                       e                 c
on fait les beaux vases que nos athl`tes vainqueurs re¸oivent en
rougissant de pudeur et d’orgueil. A ce qu’il me semble, lorsqu’il
                              e             e
forma le monde d’une mati`re qui n’y ´tait pas toute propre, ton dieu,
o                                                      a
ˆ Gallion, s’est rendu coupable d’une faute pareille ` celle que
                                  e
commettrait un vigneron de M´gare en plantant un arbre dans de la
      a                                       e
terre ` modeler, ou quelque artisan du C´ramique, s’il prenait, pour
                                    e
en fabriquer des amphores, la gl`be pierreuse qui nourrit les grappes
                                        u
blondes. Ton dieu a fait l’univers. Sˆrement c’est une autre chose
                                                             e
qu’il devait faire, pour employer convenablement ses mat´riaux.
                                          e
Puisque la substance, comme tu le pr´tends, lui fut rebelle par son
                                      e
inertie ou par quelque autre qualit´ mauvaise, devait-il s’obstiner ` a
lui donner un emploi qu’elle ne pouvait tenir, et tailler
                                                        e
imprudemment, comme on dit, son arc dans un cypr`s? L’industrie n’est
                                                                  ea
pas de faire beaucoup, c’est de bien faire. Que ne s’est-il born´ `
construire peu de chose, mais parfaitement bien, un petit poisson, par
exemple, un moucheron, une goutte d’eau!

                                              a
     J’aurais encore plusieurs observations ` faire sur ton dieu, Gallion,
    a
et ` te demander, par exemple, si tu ne crains pas que, par son
                  e                 e
frottement perp´tuel avec la mati`re, il ne s’use comme une meule
       a            a
s’use ` la longue ` moudre le grain. Mais ces questions ne pourraient
e      e                                           a
ˆtre r´solues promptement et le temps est cher ` un proconsul.
Permets-moi du moins de te dire que tu n’as pas raison de croire que
le dieu dirige et conserve le monde, puisque, de ton propre aveu, il
           e                  e                                 e
s’est priv´ d’intelligence apr`s avoir tout compris, de volont´ apr`se
                                     e
avoir tout voulu, de puissance apr`s avoir pu tout faire. Et ce fut l` a
                                  e                  o
encore, de sa part, une faute tr`s grave. Car il s’ˆta de la sorte les
moyens de corriger son oeuvre imparfaite. Pour ce qui est de moi,
          a                            e e
j’incline ` croire que le dieu est en r´alit´, non celui que tu dis,
                    e               e
mais bien la mati`re qu’il a trouv´e un jour et que nos Grecs
appellent le chaos. Tu te trompes en croyant qu’elle est inerte. Elle
                                e
se meut sans cesse, et sa perp´tuelle agitation entretient la vie dans
l’univers.

                                                   e      e
    Ainsi parla le philosophe Apollodore. Ayant ´cout´ ce discours avec un
                                 e         e         e
peu d’impatience, Gallion se d´fendit d’ˆtre tomb´ dans les erreurs et
                                                             e
les contradictions que le Grec lui reprochait. Mais il ne r´futa pas
victorieusement les raisons de son adversaire, parce qu’il n’avait pas
           e
l’esprit tr`s subtil et parce que, dans la philosophie, il recherchait
                                                                  e
surtout des raisons de rendre les hommes vertueux et ne s’int´ressait
          e e
qu’aux v´rit´s utiles.

                                        24
    –Entends mieux, Apollodore, dit-il, que Dieu n’est autre chose que la
nature. La nature et lui ne font qu’un. Dieu et Nature sont les deux
                 e                                  e             e
noms d’un seul ˆtre, comme Novatus et Gallion d´signent un mˆme homme.
              ee                               ee
Dieu, si tu pr´f`res, c’est la raison divine mˆl´e au monde. Et ne
                                             e
crains pas qu’il s’y use, car sa substance t´nue participe du feu qui
                     e                     e
consume toute mati`re et demeure inalt´rable.

     Mais, si toutefois, poursuivit Gallion, ma doctrine embrasse des
   e                e a
id´es mal habitu´es ` se rencontrer les unes avec les autres, ne me le
                 o                                   o
reproche pas, ˆ cher Apollodore, et loue-moi plutˆt de ce que j’admets
                                         e          e
quelques contradictions dans ma pens´e. Si je n’´tais pas conciliant
                       e                 a              e
avec mes propres id´es, si j’accordais ` un seul syst`me une
   ee                                         e           e
pr´f´rence exclusive, je ne saurais plus tol´rer la libert´ des
                          e
opinions, et l’ayant d´truite en moi, je ne la supporterais pas
volontiers chez les autres, et je perdrais le respect qu’on doit `a
                  e                e                      e
toute doctrine ´tablie ou profess´e par un homme sinc`re. Aux dieux ne
                                      e        a
plaise que je voie mon sentiment pr´valoir ` l’exclusion de tout autre
et exercer un empire absolu sur les intelligences. Faites-vous un
             e                   e
tableau, tr`s chers amis, de l’´tat des moeurs, si des hommes en assez
                                            e       e e
grand nombre croyaient fermement poss´der la v´rit´ et si, par
                                           e e           ee
impossible, ils s’entendaient sur cette v´rit´. Une pi´t´ trop
e                       e
´troite, chez les Ath´niens, pourtant pleins de sagesse et
                        e
d’incertitude, a caus´ l’exil d’Anaxagore et la mort de Socrate. Que
                                     e                 a      e
serait-ce si des millions d’hommes ´taient asservis ` une id´e unique
                                 e
sur la nature des dieux? Le g´nie des Grecs et la prudence de nos
     e
ancˆtres ont fait une part au doute et permis d’adorer Jupiter sous
divers noms. Que dans l’univers malade une secte puissante vienne `    a
                                                     o
proclamer que Jupiter n’a qu’un seul nom, aussitˆt le sang coulera par
                                              ıus
toute la terre et ce ne sera pas un seul Ca¨ alors dont la folie
menacera de mort le genre humain. Tous les hommes de cette secte
seront des Ca¨  ıus. Ils mourront pour un nom. Ils tueront pour un nom.
Car il est plus naturel encore aux hommes de tuer que de mourir pour
                                   e
ce qui leur semble excellent et v´ritable. Aussi convient-il de fonder
                               e
l’ordre public sur la diversit´ des opinions et non de chercher ` a
  e                                     a         e
l’´tablir sur le consentement de tous ` une mˆme croyance. On
                                                                c
n’obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s’effor¸ant de
l’obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En
           e e             e
effet, la v´rit´ la plus ´clatante n’est qu’un vain bruit de mots pour
                                                    a
les hommes auxquels on l’impose. Tu m’obliges ` penser une chose que
tu comprends et que je ne comprends pas. Tu mets en moi de cette
       e
mani`re non pas quelque chose d’intelligible, mais quelque chose
            e                            e
d’incompr´hensible. Et je suis plus pr`s de toi en croyant une chose
     e
diff´rente, que je comprends. Car alors tous deux nous faisons usage
de notre raison et avons tous deux l’intelligence de notre propre
croyance.

   –Laissons cela, fit Lollius. Les hommes instruits ne s’uniront jamais
     e
pour ´touffer toutes les doctrines au profit d’une seule. Et quant au
vulgaire, qui se soucie de lui enseigner que Jupiter a six cents noms

                                      25
ou qu’il n’en a qu’un?

   Cassius, plus lent et plus grave, prit la parole:

                    o
    –Prends garde, ˆ Gallion, que l’existence de Dieu, telle que tu
                                                ıeux. Il n’importe
l’exposes, ne soit contraire aux croyances des a¨
   e
gu`re, en somme, que tes raisons soient meilleures ou pires que celles
                                    a                       a
d’Apollodore. Mais il faut songer ` la patrie. Rome doit ` sa religion
                              e                               e
ses vertus et sa puissance. D´truire nos dieux, c’est nous d´truire
        e
nous-mˆmes.

                           e
    –Ne crains pas, ami, r´pliqua vivement Gallion, ne crains pas que je
           a                  e
nie d’une ˆme insolente les c´lestes protecteurs de l’Empire. La
       e          o
divinit´ unique, ˆ Lucius, que connaissent les philosophes, contient
                                         e
en elle tous les dieux comme l’humanit´ contient tous les hommes. Les
                       ee        e                        ıeux,
dieux dont le culte a ´t´ institu´ par la sagesse de nos a¨
Jupiter, Junon, Mars, Minerve, Quirinus, Hercule, sont les parties les
plus augustes de la providence universelle, et les parties n’existent
pas moins que le tout. Non certes, je ne suis pas un homme impie,
ennemi des lois. Et nul plus que Gallion ne respecte les choses
    e
sacr´es.

                                          e
   Personne ne fit mine de combattre ces id´es. Et Lollius, ramenant la
             a
conversation ` son premier sujet:

                    a
   –Nous cherchions ` percer l’avenir. Quels sont, selon vous, amis, les
      e                 e
destin´es de l’homme apr`s la mort?

        e      a                                                e
   En r´ponse ` cette question, Annaeus Mela promit l’immortalit´ aux
 e
h´ros et aux sages. Mais il la refusa au commun des hommes.

    –Il n’est pas croyable, dit-il, que les avares, les gourmands, les
                     a                                      e
envieux aient une ˆme immortelle. Un semblable privil`ge pourrait-il
              a    e
appartenir ` des ˆtres ineptes et grossiers? Nous ne le pensons pas.
                             e
Ce serait offenser la majest´ des dieux que de croire qu’ils ont
       ea              e                         ıt           e
destin´ ` l’immortalit´ le rustre qui ne connaˆ que ses ch`vres et
                                                 e
ses fromages, et l’affranchi, plus riche que Cr´sus, qui n’eut
                                     e
d’autres soins au monde que de v´rifier les comptes de ses intendants.
                                                      a
Pourquoi, dieux bons! seraient-ils pourvus d’une ˆme? Quelle figure
                        e
feraient-ils parmi les h´ros et les sages, dans les prairies
e e                                          a
´lys´ennes? Ces malheureux, semblables ` tant d’autres sur la terre,
ne sont pas capables de remplir la vie humaine, qui est courte.
                                                         a
Comment en rempliraient-ils une plus longue? Les ˆmes vulgaires
  e           a
s’´teignent ` la mort, ou tourbillonnent quelque temps autour de notre
                                          e
globe et se dissipent dans les couches ´paisses de l’air. La vertu
           e                                                a
seule, en ´galant l’homme aux dieux, le fait participer ` leur
             e                         e
immortalit´. Ainsi que l’a dit un po`te:

   Elle ne descend jamais aux ombres du Styx, l’illustre vertu. Vis en
 e                             ıneront point dans le fleuve cruel de
h´ros et les destins ne t’entraˆ

                                        26
l’oubli. Au dernier de tes jours, la gloire t’ouvrira le chemin du
ciel.

                                                   e        e
    Connaissons notre condition. Nous devons tous p´rir et p´rir tout
                               e          e
entiers. L’homme d’une vertu ´clatante n’´chappe au sort commun qu’en
                                                                   e
devenant dieu et en se faisant admettre dans l’Olympe parmi les H´ros
et les Dieux.

                                                         e
    –Mais il n’a pas connaissance de sa propre apoth´ose, dit Marcus
Lollius. Il n’existe pas sur la terre un esclave, il n’existe pas un
barbare qui ne sache qu’Auguste est un dieu. Mais Auguste ne le sait
                   e                      a
pas. Aussi nos C´sars s’acheminent-ils ` regret vers les
constellations et nous voyons aujourd’hui Claudius approcher en
 a                  a
pˆlissant de ces pˆles honneurs.

                      e
   Gallion secoua la tˆte:

         e
   –Le po`te Euripide a dit:

                                       a
   Nous aimons cette vie qui se montre ` nous sur la terre parce que nous
n’en connaissons point d’autre.

                                                          ee
    Tout ce qu’on rapporte des morts est incertain, mˆl´ de fables et de
mensonges. Toutefois, je crois que les hommes vertueux parviennent `  a
                e
une immortalit´ dont ils ont pleine connaissance. Entendez bien qu’ils
                                                                  e
l’obtiennent par leur propre effort et non point comme une r´compense
  e    e
d´cern´e par les dieux. De quel droit les dieux immortels
                                               a     e
abaisseraient-ils un homme vertueux jusqu’` le r´compenser? Le
  e
v´ritable salaire du bien est de l’avoir fait et il n’y a hors de la
                                                a
vertu aucun prix digne d’elle. Laissons aux ˆmes vulgaires, pour
                                                a
soutenir leurs vils courages, la crainte du chˆtiment et l’espoir de
    e                                                           e
la r´compense. N’aimons dans la vertu que la vertu elle-mˆme. Gallion,
                e                              e               e
si ce que les po`tes content des enfers est v´ritable, si apr`s ta
mort tu es conduit devant le tribunal de Minos, tu lui diras: Minos
ne me jugera pas. Mes actions m’ont jug´.   e

   –Comment, demanda le philosophe Apollodore, les dieux donneraient-ils
                       e                                e
aux hommes l’immortalit´ dont ils ne jouissent pas eux-mˆmes?

   Apollodore, en effet, ne croyait pas que les dieux fussent immortels
                                            u            e
ou du moins que leur empire sur le monde dˆt s’exercer ´ternellement.

   Il en donna ses raisons:

          e                             e          e a
    –Le r`gne de Jupiter a commenc´, dit-il, apr`s l’ˆge d’or. Nous
                                         e                    e
savons, par des traditions que des po`tes nous ont conserv´es, que le
                        e ea        e
fils de Saturne a succ´d´ ` son p`re dans le gouvernement du monde.
Or, tout ce qui eut commencement doit avoir fin. Il est inepte de
                               e           oe      e
supposer qu’une chose limit´e par un cˆt´ peut ˆtre d’un autre cˆt´oe
       e
illimit´e. Il faudrait alors la dire tout ensemble finie et infinie,

                                       27
                                      e                    e
ce qui serait absurde. Tout ce qui pr´sente un point extrˆme est
           a                                          e
mesurable ` partir de ce point et ne saurait cesser d’ˆtre mesurable
                         e       a
sur aucun point de son ´tendue, ` moins de changer de nature, et c’est
                                    e
le propre de ce qui est mesurable d’ˆtre compris entre deux points
    e                                                    e
extrˆmes. Nous devons donc tenir pour certain que le r`gne de Jupiter
                        e
finira comme a fini le r`gne de Saturne. Ainsi que l’a dit Eschyle:

                       a     e      e             e        a
    Jupiter est soumis ` la N´cessit´. Il ne peut ´chapper ` ce qui est
fatal.

                        e                        e
    Gallion pensait de mˆme, pour des raisons tir´es de l’observation de
la nature.

                            o                            e
    –J’estime comme toi, ˆ mon Apollodore, que les r`gnes des dieux ne
                                              e    e       e
sont pas immortels; et l’observation des ph´nom`nes c´lestes m’incline
a                                                    a
` cet avis. Les cieux ainsi que la terre sont sujets ` la corruption,
et les palais divins, ruineux comme les demeures des hommes,
  e                              e                               e
s’´croulent sous le poids des si`cles. J’ai vu des pierres tomb´es des
 e                      e                            e
r´gions de l’air. Elles ´taient noires et toutes rong´es par le feu.
                              e
Elles nous apportaient le t´moignage certain d’une conflagration
 e
c´leste.

                                                           e
    Apollodore, les corps des dieux ne sont pas plus inalt´rables que
                                                    e
leurs maisons. S’il est vrai, comme l’enseigne Hom`re, que les dieux,
                                                      e
habitants de l’Olympe, ensemencent les flancs des d´esses et des
                                               e
mortelles, c’est donc qu’ils ne sont pas eux-mˆmes immortels, bien que
leur vie passe de beaucoup en longueur celle des hommes, et il est
                 a                          a     e      e
manifeste, par l`, que le destin les soumet ` la n´cessit´ de
transmettre une existence qu’ils ne sauraient garder toujours.

                                   c      e
   –En effet, dit Lollius, on ne con¸oit gu`re que des immortels
                        a        e                                   e
produisent des enfants ` la mani`re des hommes et des animaux, ni mˆme
           e
qu’ils poss`dent des organes pour cet usage. Mais les amours des dieux
           e                       e
sont peut-ˆtre un mensonge des po`tes.

                                                     e e           e
   Apollodore soutint de nouveau, par des raisons d´li´es, que le r`gne
                                       c
de Jupiter finirait un jour. Et il annon¸a qu’au fils de Saturne
    e             e e
succ´derait Prom´th´e.

          e e e                         e e
    –Prom´th´e, r´pliqua Gallion, fut d´livr´ par Hercule avec le
                                                          e     e
consentement de Jupiter, et il jouit dans l’Olympe de la f´licit´ due
a      e           a
` sa pr´voyance et ` son amour des hommes. Rien ne changera plus ses
destins heureux.

   Apollodore demanda:

                                o           e
   –Qui donc, alors, selon toi, ˆ Gallion, h´ritera la foudre qui
e
´branle le monde?

                                    e       a
   –Bien qu’il semble audacieux de r´pondre ` cette question, je crois

                                       28
                   e
pouvoir le faire, r´pondit Gallion, et nommer le successeur de
Jupiter.

                      c                                           e
    Comme il pronon¸ait ces mots, un officier de la basilique, charg´
                           e
d’appeler les causes, se pr´senta devant lui et l’avertit que des
plaideurs l’attendaient au tribunal.

                                    e
   Le proconsul demanda si l’affaire ´tait de grande importance.

                         e         o           e
    –C’est une affaire tr`s petite, ˆ Gallion, r´pondit l’officier de la
                                           e
basilique. Un homme du port de Kenchr´es vient de traˆ            e
                                                          ıner un ´tranger
devant ton tribunal. Ils sont tous deux Juifs et d’humble condition.
Ils se querellent au sujet de quelque coutume barbare ou de quelque
       e
grossi`re superstition, comme c’est l’habitude des Syriens. Voici la
minute de leur plainte. C’est du punique pour le greffier qui l’a
e
´crite.

                         e        o                                   e
    Le plaignant te repr´sente, ˆ Gallion, qu’il est chef de l’assembl´e
des Juifs ou, comme on dit en grec, de la synagogue, et il te demande
                                           e
justice contre un homme de Tarse, qui, ´tabli nouvellement `     a
        e
Kenchr´es, vient, chaque samedi, parler dans la synagogue contre la
loi juive. C’est un scandale et une abomination, que tu feras
                                 e            e   e           e
cesser, dit le plaignant. Et il r´clame l’int´grit´ des privil`ges
                                  e      e
appartenant aux enfants d’Isra¨l. Le d´fendeur revendique pour tous
                   a
ceux qui croient ` ce qu’il enseigne leur adoption et leur
                                                     e
incorporation dans la famille d’un homme nomm´ Abrahamus et il menace
                      e                      o
le plaignant de la col`re divine. Tu vois, ˆ Gallion, que cette cause
                                             e
est petite et obscure. Il t’appartient de d´cider si tu la retiens
pour toi ou si tu la laisseras juger par un moindre magistrat.

                                     e                     e
   Les amis du proconsul lui conseill`rent de ne point se d´ranger pour
        e
une si m´chante affaire.

                                 e                     a     e
    –Je me fais un devoir, leur r´pondit-il, de suivre ` cet ´gard les
 e         e
r`gles trac´es par le divin Auguste. Ce ne sont pas seulement les
                                                  e
grandes causes qu’il importe que je juge moi-mˆme; mais aussi les
                                                 e
petites quand la jurisprudence n’en est pas fix´e. Certaines affaires
minimes reviennent tous les jours et sont importantes, du moins par
       e                                          e
leur fr´quence. Il convient que j’en juge moi-mˆme une de chaque
sorte. Un jugement du proconsul est exemplaire et fait loi.

                       o                           e               a
    –Il faut te louer, ˆ Gallion, dit Lollius, du z`le que tu mets `
remplir tes fonctions consulaires. Mais, connaissant ta sagesse, je
                        e
doute qu’il te soit agr´able de rendre la justice. Ce que les hommes
 e                               e e                  e
d´corent de ce nom n’est, en r´alit´, qu’un minist`re de basse
prudence et de vengeance cruelle. Les lois humaines sont filles de la
   e
col`re et de la peur.

    Gallion rejeta mollement cette maxime. Il ne reconnaissait pas aux
                        e           e
lois humaines les caract`res de la v´ritable justice:

                                       29
          a
   –Le chˆtiment du crime est de l’avoir commis. La peine que les lois y
               e
ajoutent est in´gale et superflue. Mais enfin puisque, par la faute
                                                       e
des hommes, il est des lois, nous devons les appliquer ´quitablement.

    Il avertit l’officier de la basilique qu’il se rendrait dans quelques
instants au tribunal, puis, se tournant vers ses amis:

                                            e
    –A vrai dire, j’ai une raison particuli`re d’examiner cette affaire
                             e
par mes yeux. Je ne dois n´gliger aucune occasion de surveiller ces
                 e
Juifs de Kenchr´es, race turbulente, haineuse, contemptrice des lois,
qu’il n’est pas facile de contenir. Si jamais la paix de Corinthe est
        e                               u
troubl´e, ce sera par eux. Ce port, o` viennent mouiller tous les
navires de l’Orient, cache dans un amas confus de magasins et
d’auberges une foule innombrable de voleurs, d’eunuques, de devins, de
              e                           e
sorciers, de l´preux, de violateurs de s´pulcres et d’homicides. C’est
le repaire de toutes les infamies et de toutes les superstitions. On y
  e e                         e        e
v´n`re Isis, Eschmoun, la V´nus Ph´nicienne et le dieu des Juifs. Je
           e                                                 o a
suis effray´ de voir ces Juifs immondes se multiplier, plutˆt ` la
      e                    a
mani`re des poissons qu’` celle des hommes. Ils pullulent dans les
rues fangeuses du port comme des crabes dans les rochers.

                        e    a                                e
    –Ils pullulent de mˆme ` Rome, chose plus effrayante, s’´cria Lucius
                                          e
Cassius. C’est le crime du grand Pomp´e d’avoir introduit cette l`pree
                                       e        e
dans la Ville. Les prisonniers, amen´s de Jud´e pour son triomphe et
qu’il eut le tort de ne pas traiter selon la coutume des a¨ıeux, ont
      e
peupl´ de leur engeance servile la rive droite du fleuve. Au pied du
Janicule, parmi les tanneries, les boyauderies et les pourrissoirs,
                      u
dans ces faubourgs o` afflue tout ce qu’il y a d’infamies et
                                              e
d’horreurs dans le monde, ils vivent des m´tiers les plus vils,
  e
d´chargent les chalans venus d’Ostie, vendent des loques et des
           e                                                e
rogatons, ´changent des allumettes contre des verres cass´s. Leurs
femmes vont dire l’avenir dans les maisons des riches; leurs enfants
                                                       e
tendent la main aux passants dans les bosquets d’Eg´rie. Comme tu l’as
                                                     e
dit, Gallion, ennemis du genre humain et d’eux-mˆmes, ils fomentent
                e                            e
sans cesse la s´dition. Il y a quelques ann´es, les partisans d’un
                                         e
certains Chrestus ou Cherestus, soulev`rent parmi les Juifs de
             e                                    a       a
sanglantes ´meutes. La porta Portese fut mise ` feu et ` sang, et
  e          e                     e       e
C´sar, en d´pit de sa longanimit´, dut s´vir. Il chassa de Rome les
       e
plus s´ditieux.

    –Je le sais, dit Gallion. Plusieurs de ces bannis vinrent habiter
        e
Kenchr´es, entre autres un Juif et une Juive du Pont qui y vivent
                                          e
encore et y exercent quelque humble m´tier. Ils tissent, je crois, les
      e    e
grossi`res ´toffes de Cilicie. Je n’ai rien appris de remarquable sur
                                     a               e
les partisans de Chrestus. Quant ` Chrestus lui-mˆme, j’ignore ce
qu’il est devenu et s’il vit encore.

   –Je l’ignore comme toi, Gallion, reprit Lucius Cassius, et nul ne le
                  e                               e   a     ee     e
saura jamais. Ces ˆtres vils ne parviennent pas mˆme ` la c´l´brit´ du

                                        30
crime. D’ailleurs, il y a tant d’esclaves du nom de Chrestus qu’il
             e
serait malais´ d’en discerner un dans cette multitude.

                                       e
    Mais c’est peu que les Juifs soul`vent des tumultes dans ces bouges
  u                              e      e       a
o` leur nombre et leur infimit´ les d´robent ` toute surveillance. Ils
     e
se r´pandent par la Ville, ils s’insinuent dans les familles et
partout ils jettent le trouble. Ils vont crier dans le Forum pour le
                                                  e         e
compte des agitateurs qui les payent, et ces m´prisables ´trangers
                       a      ır
excitent les citoyens ` se ha¨ entre eux. Nous avons trop longtemps
                  e                       e
souffert leur pr´sence dans les assembl´es populaires, et ce n’est pas
                                  e
d’aujourd’hui que les orateurs ´vitent de parler contre le sentiment
            e                                   ee a                a
de ces mis´rables, de peur des outrages. Entˆt´s ` se soumettre ` leur
loi barbare, ils veulent y soumettre les autres, et ils trouvent des
                                     e
adeptes parmi les Asiatiques et mˆme parmi les Grecs. Et, chose `     a
peine croyable, pourtant certaine, ils imposent leurs usages aux
                e
Latins eux-mˆmes. Il y a, dans la Ville, des quartiers entiers o` u
                                 e
toutes les boutiques sont ferm´es le jour de leur Sabbat. O honte de
Rome! Et tandis qu’ils corrompent les gens de peu, parmi lesquels ils
                                               e
vivent, leurs rois, admis dans le palais de C´sar, pratiquent leurs
                                            a
superstitions avec insolence et donnent ` tous les citoyens un exemple
              e
illustre et d´testable. Ainsi, de toutes parts, les Juifs imbibent
l’Italie du venin oriental.

                                  e                                    a
    Annaeus Mela, qui avait voyag´ par tout le monde romain, fit sentir `
           e
ses amis l’´tendue du mal dont ils se plaignaient.

    –Les Juifs corrompent toute la terre, dit-il. Il n’y a point de ville
                                                         u
grecque, il n’y a presque point de villes barbares o` l’on ne cesse de
                    e           u                                u
travailler le septi`me jour, o` l’on n’allume des lampes, o` l’on ne
 ee            u      a                  u
c´l`bre des jeˆnes ` leur exemple, o` l’on ne s’abstienne comme eux de
                                                         ea
manger la chair de certains animaux. J’ai rencontr´ ` Alexandrie un
                                                               e
vieillard juif qui ne manquait pas d’intelligence et qui mˆme ´tait e
     e                                     e                   e
vers´ dans les lettres grecques. Il se r´jouissait du progr`s de sa
                                                e
religion dans l’Empire. A mesure que les ´trangers connaissent nos
lois, m’a-t-il dit, ils les trouvent aimables et s’y soumettent
volontiers, tant les Romains que les Grecs, et ceux qui demeurent sur
le continent et les habitants des ˆ  ıles, les nations occidentales et
                                                             e
orientales, l’Europe et l’Asie. Ce vieillard parlait peut-ˆtre avec
               e
quelque exag´ration. Pourtant on voit beaucoup de Grecs incliner aux
croyances des Juifs.

                              e           u
   Apollodore nia avec vivacit´ qu’il en fˆt ainsi.

    –Des Grecs qui juda¨ısent, dit-il, vous n’en trouverez que dans la lie
                                                     e
du peuple et parmi les Barbares errant dans la Gr`ce comme des
brigands et des vagabonds. Il se peut toutefois que les sectateurs du
 e           e
B`gue aient s´duit quelques Grecs ignorants, en leur faisant croire
                               e             e
qu’on trouve dans des livres h´breux les id´es de Platon sur la
providence divine. Tel est, en effet, le mensonge qu’ils s’efforcent
    e
de r´pandre.

                                        31
                     e
    –C’est un fait, r´pondit Gallion, que les Juifs reconnaissent un dieu
                                     e
unique, invisible, tout-puissant, cr´ateur du monde. Mais il s’en faut
qu’ils l’adorent avec sagesse. Ils publient que ce dieu est l’ennemi
de tout ce qui n’est pas juif et qu’il ne peut souffrir dans son
                                                               e
temple ni les simulacres des autres dieux, ni la statue de C´sar ni
                                                                    e
ses propres images. Ils traitent d’impies ceux qui, avec des mati`res
  e                                  a
p´rissables, se fabriquent un dieu ` la ressemblance de l’homme. Que
                   e           e
ce dieu ne puisse ˆtre exprim´ par le marbre ni l’airain, on en donne
diverses raisons dont quelques-unes, je l’avoue, sont bonnes et
            a    e
conformes ` l’id´e que nous nous faisons de la divine providence. Mais
              o                                                  e
que penser, ˆ cher Apollodore, d’un dieu assez ennemi de la r´publique
pour ne point admettre dans son sanctuaire les statues du Prince? Que
                                                      a
penser d’un dieu qui s’offense des honneurs rendus ` d’autres dieux?
                                    e a
Et que penser d’un peuple qui prˆte ` ses dieux de pareils sentiments?
Les Juifs regardent les dieux des Latins, des Grecs et des Barbares
comme des dieux ennemis, et ils poussent la superstition jusqu’`   a
                  e                                e
croire qu’ils poss`dent de Dieu une pleine et enti`re connaissance, ` a
laquelle on ne doit rien ajouter, dont on ne saurait rien retrancher.

    Vous le savez, chers amis, ce n’est pas assez de souffrir toutes les
religions; il faut les honorer toutes, croire que toutes sont saintes,
                e
qu’elles sont ´gales entre elles par la bonne foi de ceux qui les
                                a                e              e
professent, que semblables ` des traits lanc´s de points diff´rents
            e
vers un mˆme but, elles se rejoignent dans le sein de Dieu. Seule,
                                                    e       ee
cette religion qui ne souffre qu’elle, ne saurait ˆtre tol´r´e. Si on
la laissait croˆ            e
                ıtre, elle d´vorerait toutes les autres. Que dis-je?
                                                             o
une religion si farouche n’est pas une religion, mais plutˆt une
abligion et non plus un lien qui unit les hommes pieux, mais le
                              e                ee
tranchant de ce lien sacr´. C’est une impi´t´ et la plus grande de
                                                      a          e
toutes. Car, peut-on faire un plus cruel outrage ` la divinit´ que de
                                     e                       e
l’adorer sous une forme particuli`re et de la vouer en mˆme temps `    a
    e                                                     e
l’ex´cration sous toutes les autres formes qu’elle revˆt au regard des
hommes?

                     a                                        e
    Quoi! sacrifiant ` Jupiter qui porte un boisseau sur la tˆte,
              a            e                    a
j’interdirais ` un homme ´tranger de sacrifier ` Jupiter dont la
                       a
chevelure, semblable ` la fleur d’hyacinthe, descend nue sur ses
e
´paules; et je me croirais encore adorateur de Jupiter, impie que je
                                        e
serais! Non! non! l’homme religieux, li´ aux dieux immortels, est
e             ea
´galement li´ ` tous les hommes par la religion qui embrasse la terre
                 e
avec le ciel. Ex´crable erreur des Juifs qui se croient pieux en
n’adorant que leur Dieu!

    –Ils se font circoncire en son honneur, dit Annaeus Mela. Pour
                                           e
dissimuler cette mutilation, ils sont oblig´s, quand ils vont aux
                                      e
bains publics, de renfermer dans un ´tui ce qu’on ne doit
                      e
raisonnablement ni ´taler avec ostentation ni cacher comme une
                        e                  a
ignominie. Car il est ´galement ridicule ` un homme de se faire
orgueil ou honte de ce qu’il a de commun avec tous les hommes. Ce

                                        32
                                                                e
n’est pas sans raison que nous redoutons, chers amis, le progr`s des
           e                               a
usages jud´ens dans l’Empire. Il n’est pas ` craindre toutefois que
les Romains et les Grecs adoptent la circoncision. Il n’est pas
                         e e      e
croyable que cet usage p´n`tre mˆme chez les Barbares, qui pourtant en
e                                a
´prouveraient une moindre disgrˆce, puisqu’ils sont, pour la plupart,
                             ` e           a
assez absurdes pour imputer a d´shonneur ` un homme de se montrer nu
devant ses semblables.

                   e
    –J’y songe! s’´cria Lollius. Quand notre douce Canidia, la fleur des
matrones de l’Esquilin, envoie ses beaux esclaves aux thermes, elle
           a                c            a                      a
les oblige ` mettre un cale¸on, enviant ` tout le monde jusqu’` la vue
de ce qui lui est le plus cher en eux. Par Pollux! elle sera cause
                             c                 e
qu’on les croira Juifs, soup¸on outrageant, mˆme pour un esclave.

                               a        e
   Lucius Cassius reprit d’une ˆme irrit´e:

                       e
     –J’ignore si la d´mence juive gagnera le monde entier. Mais c’est
trop que cette folie se propage parmi les ignorants, c’est trop qu’on
la souffre dans l’Empire, c’est trop qu’on laisse subsister cette race
 e                   a
f´tide, descendue ` toutes les hontes, absurde et sordide dans ses
                       ee                         e
moeurs, impie et sc´l´rate dans ses lois, en ex´cration aux dieux
                              e
immortels. Le Syrien obsc`ne corrompt la Ville de Rome. Cette
                                                           e    e
humiliation est la peine de nos crimes. Nous avons m´pris´ les anciens
                                           e
usages et les bonnes disciplines des ancˆtres. Ces maˆ    ıtres de la
terre, qui nous l’ont soumise, nous ne les servons plus. Qui pense
                                                            e e
encore aux aruspices? Qui respecte les augures? Qui r´v`re Mavors et
les Jumeaux divins? 0 triste abandon des devoirs religieux! L’Italie a
 e      e                 e            e        e
r´pudi´ ses dieux indig`tes et ses g´nies tut´laires. Elle est
  e                                                      e
d´sormais ouverte de toutes parts aux superstitions ´trang`res ete
     e        e        a                       e
livr´e sans d´fense ` la foule impure des prˆtres orientaux. H´las!e
                                                e
Rome n’a-t-elle conquis le monde que pour ˆtre conquise par les Juifs!
                                                          e        e
Certes, les avertissements ne nous auront pas manqu´. Les d´bordements
du Tibre et la disette des grains ne sont pas des signes douteux de la
    e                                                   e
col`re divine. Chaque jour nous apporte quelque pr´sage funeste. La
                                             e
terre tremble, le soleil se voile, la foudre ´clate dans un ciel pur.
                    e
Les prodiges succ`dent aux prodiges. On a vu des oiseaux sinistres
       e       ıte                           e
perch´s au faˆ du Capitole. Sur la rive ´trusque, un boeuf a parl´.    e
                          e
Des femmes ont enfant´ des monstres; une voix lamentable s’est ´lev´e e e
                            ea                                  a e
au milieu des jeux du th´ˆtre. La statue de la Victoire a lˆch´ les
 e
rˆnes de son char.

                                 e
    –Les habitants des palais c´lestes, dit Marcus Lollius, ont
  e           c
d’´tranges fa¸ons de se faire entendre. S’il veulent un peu plus de
graisse et d’encens, qu’ils le disent clairement au lieu de s’exprimer
par le tonnerre, les nuages, les corneilles, les boeufs, les statues
                        a        e
d’airain et les enfants ` deux tˆtes. Reconnais aussi, Lucius, qu’ils
                    a         e
ont trop beau jeu ` nous pr´sager des malheurs, puisque, selon le
                                                           e
cours naturel des choses, il n’y a pas de jour qui n’am`ne une
                e
infortune priv´e ou publique.



                                       33
                              e
   Mais Gallion semblait touch´ des douleurs de Cassius.

                                                                   e
    –Claudius, dit-il, Claudius, bien qu’il dorme toujours, s’est ´mu
                e                         e         e      ue
d’un si grand p´ril. Il s’est plaint au S´nat du m´pris o` ´taient
     e                              e          e
tomb´s les anciens usages. Effray´ du progr`s des superstitions
e      e        e                       e
´trang`res, le S´nat, sur son avis, a r´tabli les aruspices. Mais ce
                             ee
ne sont pas seulement les c´r´monies du culte, ce sont les coeurs des
                          e                      e       e
hommes qu’il faudrait r´tablir dans leur puret´ premi`re. Romains,
                                         e
vous redemandez vos dieux. Le vrai s´jour des dieux en ce monde est
  a                                                              e
l’ˆme des hommes vertueux. Rappelez en vous les vertus pass´es, la
         e
simplicit´, la bonne foi, l’amour du bien public, et les dieux y
                  o                        e
rentreront aussitˆt. Vous serez vous-mˆmes des temples et des autels.

                           e                           e
   Il dit, et, prenant cong´ de ses amis, gagna sa liti`re qui, depuis
                                 e
quelques instants, l’attendait pr`s du bosquet de myrtes, pour le
porter au tribunal.

          e          e           e
    Ils s’´taient lev´s et, derri`re lui, quittant les jardins, ils
              a                                              e
marchaient ` pas lents sous un double portique, dispos´ de mani`re `e a
                   a               a
ce qu’on y trouvˆt de l’ombre ` toute heure du jour, et qui conduisait
                             a                u
des murs de la villa jusqu’` la basilique o` le proconsul rendait la
justice.

                                                 a e                u
    Lucius Cassius, chemin faisant, se plaignait ` M´la de l’oubli o`
e           e
´taient tomb´es les antiques disciplines.

                                        e
   Marcus Lollius, posant la main sur l’´paule d’Apollodore:

                                                        e        e
     –Il me semble que ni notre doux Gallion, ni M´la ni mˆme Cassius
n’ont dit pourquoi ils ha¨ ıssaient si fort les Juifs. Je crois le
                                 e
savoir et veux te le confier, tr`s cher Apollodore. Les Romains qui
                                   e          e
offrent aux dieux, comme un pr´sent agr´able, une truie blanche, orn´e  e
                            e
de bandelettes, ont en ex´cration ces Juifs qui refusent de manger du
porc. Ce n’est pas en vain que les destins envoy`rent au pieux En´e
                                                      e            ´ e
                         e
une laie blanche en pr´sage. Si les dieux n’avaient pas couvert de
   e                               ´
chˆnes les royaumes sauvages d’Evandre et de Turnus, Rome ne serait
pas aujourd’hui la maˆ  ıtresse du monde. Les glands du Latium
          e                                               e
engraiss`rent les cochons dont la chair a seule apais´ l’insatiable
                                       e
faim des magnanimes neveux de R´mus. Nos Italiens, dont les corps sont
      e                                               e
form´s de sangliers et de porcs, se sentent offens´s par
                                              e a
l’orgueilleuse abstinence des Juifs, obstin´s ` rejeter, ainsi qu’un
aliment immonde, ces gras troupeaux, chers au vieux Caton, qui
nourrissent les maˆ ıtres de l’Univers.

                        e                                  u
    Ainsi, tous quatre, ´changeant de faciles propos et goˆtant l’ombre
                      a       e   e                            a
douce, ils parvinrent ` l’extr´mit´ du portique et virent tout ` coup
           e                 e
le Forum ´tincelant de lumi`re.

                              e              e
   A cette heure matinale, il ´tait tout agit´ du mouvement de la foule
sonore. Au milieu de la place se dressait une Minerve d’airain sur un

                                       34
       ue              e                               a          a
socle o` ´taient sculpt´es les Muses, et l’on voyait, ` droite et `
gauche, un Mercure et un Apollon de bronze, oeuvre d’Hermog`ne de  e
     e                  a
Cyth`re. Un Neptune ` la barbe verte se tenait debout dans une vasque.
Sous les pieds du dieu, un dauphin vomissait de l’eau. Le Forum ´taite
                           e
de toutes parts environn´ de monuments dont les hautes colonnes et les
   u     e e
voˆtes r´v´laient l’architecture romaine. En face du portique par
          e               e                        e
lequel M´la et ses amis ´taient venus, les Propyl´es, que surmontaient
                e
deux chars dor´s, bornaient la place publique et conduisaient par un
                                                           e
escalier de marbre dans la voie large et droite du Leckh´e. De l’un et
         oe                   e ıques, r´gnaient les frontons peints
l’autre cˆt´ de ces portes h´ro¨        e
                            e                          ´ e
des sanctuaires, le Panth´on et le temple de Diane Eph´sienne. Le
temple d’Octavie, soeur d’Auguste, dominait le Forum et regardait la
mer.

                      e      e e
    La basilique n’en ´tait s´par´e que par une ruelle obscure. Elle
  e                e
s’´levait sur deux ´tages d’arcades, soutenues par des piliers
auxquels s’appliquaient des demi-colonnes doriques portant sur une
          e
base carr´e. On y reconnaissait le style romain qui imprimait son
       e a                  e
caract`re ` tous les autres ´difices de la ville. Il ne subsistait de
         e                     e           e
la premi`re Corinthe que les d´bris calcin´s d’un vieux temple.

                    e                         e
     Les arcades inf´rieures de la basilique ´taient ouvertes et servaient
               a                                 e
de boutiques ` des marchands de fruits, de l´gumes, d’huile, de vin et
             a
de friture, ` des oiseleurs, des bijoutiers, des libraires et des
                                                    e
barbiers. Des changeurs s’y tenaient assis derri`re de petites tables
                 e
couvertes de pi`ces d’or et d’argent. Et du creux sombre de ces
e
´choppes sortaient des cris, des rires, des appels, des bruits de
                                               e
querelles et des odeurs fortes. Sur les degr´s de marbre, partout o`  u
                                                         e
l’ombre bleuissait les dalles, des oisifs jouaient aux d´s ou aux
osselets, des plaideurs se promenaient de long en large avec un air
anxieux, des matelots cherchaient gravement les plaisirs auxquels ils
dussent consacrer leur argent et des curieux lisaient des nouvelles de
         e e
Rome r´dig´es par des Grecs futiles. A cette foule de Corinthiens et
   e
d’´trangers se montraient avec obstination des mendiants aveugles, de
            c    e e          e
jeunes gar¸ons ´pil´s et fard´s, des marchands d’allumettes et des
                e                  a
marins estropi´s portant pendu ` leur cou le tableau de leur naufrage.
Du toit de la basilique les colombes descendaient en troupes sur les
grands espaces vides, recouverts de soleil, et becquetaient des
graines dans les fentes des dalles chaudes.

                                           e
   Une fille de douze ans, brune et velout´e comme une violette de
                                   e
Zanthe, posa par terre son petit fr`re qui ne savait pas encore
                e                e   e e e
marcher, mit pr`s de lui une ´cuelle ´br´ch´e, pleine de bouillie avec
une cuiller de bois, et lui dit:

   –Mange, Comatas, mange et tais-toi, de peur du cheval rouge.

                                 a
    Puis elle courut, une obole ` la main, vers le marchand de poissons
                  e                        e
qui dressait derri`re des corbeilles tapiss´es d’herbes marines sa
        e
face rid´e et sa poitrine nue, couleur de safran.

                                        35
                                                                      e
    Cependant une colombe, voletant au-dessus du petit Comatas, emmˆla ses
pattes dans les cheveux de l’enfant. Et pleurant et appelant sa soeur
a                                e    e
` son aide, il criait d’une voix ´touff´e par les sanglots:

   –Ioessa! Ioessa!

    Mais Ioessa ne l’entendait pas. Elle cherchait dans les corbeilles du
vieillard, parmi les poissons et les coquillages, de quoi charmer la
 e
s´cheresse de son pain. Elle ne prit ni une grive de mer, ni une
                             e
smaride, dont la chair est d´licate, mais qui valent beaucoup
                                                            e
d’argent. Elle emporta, dans le creux de sa robe retrouss´e, trois
       e                 e
poign´es d’oursins et d’´pines de mer.

    Et le petit Comatas, la bouche grande ouverte et buvant ses larmes, ne
cessait d’appeler:

   –Ioessa! Ioessa!

                 e                   a
   L’oiseau de V´nus n’enleva pas, ` l’exemple de l’aigle de Jupiter, le
                                                  a
petit Comatas dans le ciel radieux. Il le laissa ` terre, emportant
dans son vol, entre ses pattes roses, trois fils d’or d’une chevelure
     ee
emmˆl´e.

                                                           e
   Et l’enfant, les joues brillantes de larmes et barbouill´es de
      e
poussi`re, pressant dans ses petits poings sa cuiller de bois,
                e         e               e
sanglotait aupr`s de son ´cuelle renvers´e.

                e                                      e       e
    Annaeus M´la, suivi de ses trois amis, avait mont´ les degr´s de la
                 e
basilique. Indiff´rent au bruit et au mouvement de la multitude vague,
              a             e
il enseignait ` Cassius la r´novation future de l’univers:

                 e                            e
    –Au jour fix´ par les dieux, les choses pr´sentes, dont l’ordre et
                                               e
l’arrangement frappent nos regards, seront d´truites. Les astres
                                      e
heurteront les astres; toutes les mati`res qui composent le sol, l’air
               u                                   a
et les eaux, brˆleront d’une seule flamme. Et les ˆmes humaines,
ruines imperceptibles dans la ruine universelle, retourneront en leurs
ee
´l´ments primitifs. Un monde tout neuf....

              c                           e                         e
    En pronon¸ant ces mots, Annaeus M´la heurta du pied un dormeur ´tendu
` l’ombre. C’´tait un vieillard qui avait assembl´ avec art sur son
a            e                                   e
corps poudreux les trous de son manteau. Sa besace, ses sandales et
      a            a       oe
son bˆton gisaient ` son cˆt´.

        e                             e
   Le fr`re du proconsul, toujours am`ne et bienveillant envers les
                                                    e
hommes de la plus humble condition, se serait excus´, mais l’homme
     e
couch´ ne lui en laissa pas le temps.

                    u
    –Regarde mieux o` tu poses le pied, brute, lui cria-t-il, et donne
      o                         e
l’aumˆne au philosophe Posochar`s.

                                       36
                               a
    –Je vois une besace et un bˆton, fit le Romain en souriant. Je ne
vois pas encore un philosophe.

                              a         e        e
    Et, comme il allait jeter ` Posochar`s une pi`ce d’argent, Apollodore
       e
lui arrˆta la main.

                                                                     e
   –Abstiens-toi, Annaeus. Ce n’est pas un philosophe, ce n’est pas mˆme
un homme.

                    e        e
    –J’en suis un, r´pondit M´la, si je lui donne de l’argent, et il est
un homme s’il prend cet argent. Car, seul de tous les animaux, l’homme
fait ces deux choses. Et ne vois-tu pas que, pour un denier, je
                                               ıtre
m’assure que je vaux mieux que lui? Ton maˆ enseigne que celui qui
                                   c
donne est meilleur que celui qui re¸oit.

            e            e                                 e
    Posochar`s prit la pi`ce. Puis il vomit sur Annaeus M´la et ses
                      e
compagnons de grossi`res injures, les traitant d’orgueilleux et de
  e     e                                e
d´bauch´s et les renvoyant aux prostitu´s et aux jongleurs qui
                                 c                    e
passaient autour d’eux en balan¸ant les hanches. Apr`s quoi,
  e
d´couvrant jusqu’au nombril son corps velu et ramenant sur son visage
les lambeaux de son manteau, il se recoucha de son long sur le pav´.e

       e                                         a
   –N’ˆtes-vous pas curieux, demanda Lollius ` ses compagnons,
                                       e
d’entendre les Juifs exposer dans le pr´toire le sujet de leur
querelle?

            e                                   e
   Ils lui r´pondirent qu’ils n’en avaient nul d´sir et qu’ils
  ee
pr´f´raient se promener sous le portique, en attendant le proconsul
                                   a
qui, sans doute, ne tarderait pas ` sortir.

                                      e
    –Je ferai donc comme vous, amis, r´pliqua Lollius. Nous n’y perdrons
          e
rien d’int´ressant.

                                                     e
   D’ailleurs, ajouta-t-il, les Juifs venus de Kenkhr´es pour
accompagner les plaideurs ne sont pas tous dans la basilique. En voici
                                 a                e   a
un, reconnaissable, mes amis, ` son nez recourb´ et ` sa barbe
fourchue. Il s’agite comme la Pythie.

                                                  e
   Et Lollius, du regard et du doigt, montrait un ´tranger maigre,
              e                            e
pauvrement vˆtu, qui sous le portique vocif´rait au milieu d’une foule
moqueuse:

                                          a
    –Hommes corinthiens, vous vous fiez ` tort en votre sagesse, qui
                                    e           e
n’est que folie. Vous suivez aveugl´ment les pr´ceptes de vos
philosophes, qui vous enseignent la mort et non la vie. Vous
n’observez pas la loi naturelle et, pour vous punir, Dieu vous a
    e
livr´s aux vices contre nature...




                                      37
   Un matelot, qui s’approcha du cercle des curieux, reconnut cet homme,
                               e
car il murmura en haussant les ´paules:

              e                        e
    –C’est St´phanas, le Juif de Kenkhr´es, qui apporte encore quelque
                             e          e    u            e
nouvelle extraordinaire du s´jour des nu´es o` il est mont´, si nous
l’en croyons.

        e
   Et St´phanas enseignait le peuple:

           e          e e
    –Le chr´tien est d´livr´ de la loi et de la concupiscence. Il est
                                     e
exempt de la damnation par la mis´ricorde de Dieu, qui a envoy´ son e
                                    e e          e         e e
fils unique prendre une chair de p´ch´ pour d´truire le p´ch´. Mais
                e e
vous ne serez d´livr´s que si, rompant avec la chair, vous vivez selon
l’esprit.

                                              e         e
    Les Juifs observent la loi et ils croient ˆtre sauv´s par leurs
oeuvres. Mais c’est la foi qui sauve, et non les oeuvres. Que leur
       e
sert d’ˆtre circoncis de fait, si leur coeur est incirconcis?

                                                         e
   Hommes corinthiens, ayez la foi et vous serez incorpor´s dans la
famille d’Abraham.

                      c   a        a
    La foule commen¸ait ` rire et ` se moquer de ces paroles obscures.
                                      e                c
Mais le Juif, d’une voix creuse, proph´tisait. Il annon¸ait une grande
   e
col`re et le feu destructeur qui consumerait le monde.

   –Et ces choses arriveront moi vivant, criait-il, et je les verrai de
                                        e
mes yeux. L’heure est venue de nous r´veiller du sommeil. La nuit est
    e
pass´e, le jour approche. Les saints seront ravis au ciel et ceux qui
                      e          e e
n’auront pas cru en J´sus crucifi´ p´riront.

                        e
   Puis, promettant la r´surrection des corps, il invoqua Anastasis, au
milieu des moqueries de la foule hilare.

   A ce moment un homme aux robustes poumons, le boulanger Milon, membre
    e                                                 e
du S´nat de Corinthe, qui depuis quelques instants ´coutait le Juif
avec impatience, s’approcha de lui, le tira par le bras et le secouant
rudement:

                e                            e
    –Cesse, mis´rable, lui dit-il, cesse de d´biter ces paroles vaines.
                                                             a e
Tout cela n’est que contes d’enfants et niaiseries propres ` s´duire
l’esprit des femmes. Comment peux-tu, sur la foi de tes songes,
  e
d´biter tant de sottises, laissant tout ce qui est beau et ne te
             a                         e
plaisant qu’` ce qui est mal, sans mˆme tirer profit de ta haine?
          a        o      e          a                       a
Renonce ` tes fantˆmes ´tranges, ` tes desseins pervers, ` tes sombres
       e
proph´ties, de peur qu’un dieu ne t’envoie aux corbeaux pour te punir
             e
de tes impr´cations contre cette ville et contre l’Empire.

   Les citoyens applaudirent aux paroles de Milon.



                                        38
                   e
   –Il dit vrai, s’´criaient-ils. Ces Syriens n’ont qu’un dessein: ils
                                                          e
veulent affaiblir notre patrie. Ils sont les ennemis de C´sar.

                      a e
    Plusieurs prirent ` l’´tal des fruitiers des courges et des caroubes,
                 e                                            e
d’autres ramass`rent des coquilles d’huitres, et ils les lanc`rent `a
    o
l’apˆtre, qui vaticinait encore.

       ea                                                             e
    Jet´ ` bas du portique, il allait par le Forum, criant sous les hu´es,
                             e
l’injure et les coups, souill´ d’immondices, sanglant, et demi-nu:

          ıtre
   –Mon maˆ l’a dit, nous sommes les balayures du monde.

   Et il exultait de joie.

                                                      e
   Les enfants le poursuivirent sur la route de Kenkhr´es, en criant:

   –Anastasis! Anastasis!

               e
    Posochar`s ne dormait point. A peine les amis du proconsul
  e           e      e                                        a
s’´taient-ils ´loign´s, qu’il se souleva sur le coude. Assise `
quelques pas de lui, sur une marche, la brune Ioessa broyait entre ses
                                              e
dents de jeune chienne la carapace d’une ´pine de mer. Le cynique
                             e
l’appela et fit briller la pi`ce d’argent qu’il venait de recevoir.
                     e
Puis, ayant rajust´ ses haillons, il se leva, chaussa ses sandales,
                 a                                     e
ramassa son bˆton, sa besace, et descendit les degr´s. Ioessa vint `a
                                        e
lui, lui prit des mains la besace trou´e qu’elle posa gravement sur
     e                                             a
son ´paule, comme pour la porter en offrande ` l’auguste Cypris, et
suivit le vieillard.

                                                         e
    Apollodore les vit qui prenaient la route de Kenkhr´es pour gagner le
      e                                              e
cimeti`re des esclaves et le lieu de supplices, marqu´ de loin par les
   e
nu´es de corbeaux qui volaient au-dessus des croix. Le philosophe et
                                                           e
la jeune fille y savaient un buisson d’arbouses, toujours d´sert, et
                     ´
propice aux jeux d’Eros.

                                   e
   A cette vue Apollodore, tirant M´la par un pan de la toge:

                                                o    c         o
   –Regarde, lui dit-il. Ce chien n’a pas plus tˆt re¸u ton aumˆne,
         e                                 a
qu’il emm`ne une enfant pour s’accoupler ` elle.

                 e         e                 e            a
   –C’est donc, r´pondit Mˆla, que j’ai donn´ de l’argent ` une sorte
         a             e       e
d’homme ` qui l’argent ´tait tr`s convenable.

                                                        c
    Et le petit Comatas, assis sur la dalle chaude et su¸ant ses pouces,
                         e
riait de voir un caillou ´tinceler au soleil.

                            e                   ıtre, ˆ Apollodore, que la
     –Au reste, poursuivit M´la, tu dois reconnaˆ     o
   c                 e
fa¸on dont Posochar`s fait l’amour n’est pas de toutes la moins
                                             e
philosophique. Ce chien est plus sage assur´ment que nos jeunes
  e      e
d´bauch´s du Palatin, qui aiment dans les parfums, les rires et les

                                        39
larmes, avec des langueurs et des fureurs...

                                             e            e
   Comme il parlait, une rauque clameur s’´leva dans le pr´toire et vint
e
´tourdir les oreilles du Grec et des trois Romains.

                   e
    –Par Pollux! s’´cria Lollius, les plaideurs que juge notre Gallion
crient comme des portefaix et il me semble qu’avec leurs grognements
            a        a
vient jusqu’` nous, ` travers les portes, une odeur de sueur et
d’oignon.

                                                              e e
    –Rien n’est plus vrai, dit Apollodore. Mais si Posochar`s ´tait un
                                               a      e
philosophe et non un chien, loin de sacrifier ` la V´nus des
                                   e
carrefours, il fuirait la race enti`re des femmes et s’attacherait
              a               c
uniquement ` un jeune gar¸on dont il ne contemplerait la beaut´    e
   e                                             e     e
ext´rieure que comme l’expression d’une beaut´ int´rieure plus noble
          e
et plus pr´cieuse.

                         e
   –L’amour, reprit M´la, est une passion abjecte. Il trouble les
                              e e                     e
conseils, brise les desseins g´n´reux et tire les pens´es les plus
                                                                    e
hautes aux soins les plus vils. Il ne saurait habiter un esprit sens´.
                 e
Ainsi que le po`te Euripide nous l’enseigne....

     e                     e e e                 e
   M´la n’acheva pas. Pr´c´d´ des licteurs qui ´cartaient la foule, le
proconsul sortit de la basilique et s’approcha de ses amis.

                  ee                e e
    –Je n’ai pas ´t´ longtemps s´par´ de vous, dit-il. La cause que
  e           ea        e
j’´tais appel´ ` juger ´tait aussi mince que possible et tr`s  e
                                  e
ridicule. En entrant dans le pr´toire, je le trouvai envahi par une
               e
troupe bigarr´e de ces Juifs qui vendent aux marins, sur le port de
         e                                                   e
Kenkhr´es, dans des boutiques sordides, des tapis, des ´toffes et de
menus joyaux d’or et d’argent. Ils remplissaient l’air de
glapissements aigus et d’une farouche odeur de bouc. J’eus du mal `   a
saisir le sens de leurs paroles et il me fallut faire effort pour
                                             e      e
comprendre que l’un de ces Juifs, nomm´ Sosth`ne, qui se disait le
                                          ee                      a
chef de la synagogue, accusait d’impi´t´ un autre Juif, celui-l` fort
                                        e
laid, bancroche et chassieux, nomm´ Paul ou Saul, originaire de Tarse,
                                      a                e
qui exerce depuis quelque temps ` Corinthe son m´tier de tapissier et
             ea                  e
s’est associ´ ` des Juifs expuls´s de Rome pour fabriquer des toiles
                  e                                 e
de tente et ces vˆtements ciliciens de poil de ch`vre. Ils parlaient
      a
tous ` la fois, en bien mauvais grec. Je saisis pourtant que ce
       e                    a             e                         u
Sosth`ne faisait un crime ` ce Paul d’ˆtre venu dans la maison o` les
Juifs de Corinthe ont coutume de s’assembler chaque samedi, et d’y
                            e
avoir pris la parole pour s´duire ses coreligionnaires et leur
                                             e             a
persuader de servir leur dieu d’une mani`re contraire ` leur loi. Je
n’ai pas voulu en entendre davantage. Et les ayant fait taire, non
                                    e                           a
sans peine, je leur dis que, s’ils ´taient venus se plaindre ` moi de
quelque injustice ou de quelque violence dont ils eussent souffert, je
            e    e                                              e
les aurais ´cout´s patiemment, et avec toute l’attention n´cessaire;
mais que, puisqu’il s’agissait uniquement d’une querelle de mots et
          e                                       e
d’un diff´rend sur les termes de leur loi, ce n’´tait pas mon affaire

                                        40
                          e                                    e
et que je ne pouvais pas ˆtre juge dans une cause de cette esp`ce.
                e
Puis je les cong´diai sur ces mots: Videz vos querelles entre vous
comme vous l’entendrez.

   –Et qu’ont-ils dit? demanda Cassius. Se sont-ils soumis, Gallion, de
        a a          e
bonne grˆce ` un arrˆt si sage?

                                               e
     –Il n’est pas dans la nature des brutes, r´pondit le proconsul, de
   u                                               e
goˆter la sagesse. Ces gens ont accueilli mon arrˆt par d’aigres
murmures dont je n’ai pris, comme vous pensez, nul souci. Je les ai
      e               e
laiss´s criant et se d´battant au pied du tribunal. A ce que j’ai cru
                               c
voir, c’est le plaignant qui re¸ut le plus de coups. Si mes licteurs
n’y mettent ordre, il restera sur le carreau. Ces Juifs du port sont
   e
tr`s ignares et, comme la plupart des ignorants, n’ayant pas la
        e                                e e
facult´ de soutenir par des raisons la v´rit´ de ce qu’ils croient,
                            a                  a
ils ne savent disputer qu’` coups de pied et ` coups de poing.

                                                            e
    Les amis de ce petit Juif difforme et chassieux, nomm´ Paul, semblent
         e                 a
particuli`rement habiles ` cette sorte de controverse. Dieux bons!
comme ils prenaient avantage sur le chef de la synagogue en
                      e                   e
l’accablant d’une grˆle de coups et en l’´crasant sous leurs talons!
                                                  e
D’ailleurs, je ne doute pas que les amis de Sosth`ne, s’ils avaient
ee                                 e
´t´ les plus forts, n’eussent trait´ Paul comme les amis de Paul ont
     e       e
trait´ Sosth`ne.

    e e
   M´la f´licita le proconsul.

                 o       e                    a            e
    –Tu fis bien, ˆ mon fr`re, de renvoyer dos ` dos ces mis´rables
plaideurs.

                                      e
     –Pouvais-je agir autrement? r´pliqua Gallion. Comment aurais-je jug´e
               e
entre ce Sosth`ne et ce Paul qui sont aussi stupides et aussi
                                                             e
extravagants l’un que l’autre?.... Si je les traite avec m´pris, ne
croyez pas, mes amis, que ce soit parce qu’ils sont faibles et
                            e                       e
pauvres, parce que Sosth`ne sent le poisson sal´ et parce que Paul
         e                       a
s’est us´ les doigts et l’esprit ` tisser des tapis et des toiles de
                   e                 e                      e
tente. Non! Phil´mon et Baucis ´taient pauvres et ils ´taient dignes
                                                  e
des plus grands honneurs. Les dieux ne refus`rent point de s’asseoir ` a
                                 ee
leur table frugale. La sagesse ´l`ve un esclave au-dessus de son
maˆ                                                  e
    ıtre. Que dis-je? un esclave vertueux est sup´rieur aux dieux. S’il
    e                                               e
les ´gale en sagesse, il les surpasse par la beaut´ de l’effort. Ces
                 e
Juifs ne sont m´prisables que parce qu’ils sont grossiers et que nulle
                     e
image de la divinit´ ne brille en eux.

   A ces mots, Marcus Lollius sourit:

                                              e
   –Les dieux, en effet, dit-il, ne visitent gu`re les Syriens qui
vivent dans les ports parmi les marchands de fruits et les
        e
prostitu´es.



                                        41
                           e
    –Les Barbares eux-mˆmes, reprit le proconsul, ont quelque
                                           ´
connaissance des dieux. Sans parler des Egyptiens qui, dans les temps
                                           ee
antiques, furent des hommes pleins de pi´t´, il n’est pas de peuple,
                                                        a
dans la riche Asie, qui n’ait su rendre un culte soit ` Jupiter, soit
a         a           a           a      e            e
` Diane, ` Vulcain, ` Junon ou ` la m`re des Aen´ades. Ils donnent `   a
            e            e
ces divinit´s des noms ´tranges, des formes confuses et leur offrent
parfois des victimes humaines; mais ils reconnaissent leur puissance.
Seuls les Juifs ignorent la providence des dieux. Je ne sais si ce
                                  e
Paul, que les Syriens nomment ´galement Saul, est aussi superstitieux
                               e
que les autres et aussi obstin´ dans ses erreurs; je ne sais quelle
            e                                    a
obscure id´e il se fait des dieux immortels et, ` vrai dire, je ne
suis pas curieux de le savoir. Que peut-on apprendre de ceux qui ne
                     a
savent rien? C’est, ` proprement parler, s’instruire dans l’ignorance.
      e                                                           e
D’apr`s quelques propos confus qu’il a tenus devant moi, en r´ponse `  a
                                                e             e
son accusateur, j’ai cru comprendre qu’il se s´pare des prˆtres de sa
               e                                                e
nation, qu’il r´pudie la religion des Juifs et qu’il adore Orph´e sous
         e
un nom ´tranger, que je n’ai pas retenu. Ce qui me le fait supposer,
                                                  o         e
c’est qu’il parle avec respect d’un dieu, ou plutˆt d’un h´ros qui
                                            e             e
serait descendu dans les enfers et remont´ au jour apr`s avoir err´  e
             a                             e              e
parmi les pˆles ombres des morts. Peut-ˆtre a-t-il vou´ un culte `  a
Mercure souterrain. Mais je croirais plus volontiers qu’il adore
                           e             a
Adonis, car il m’a sembl´ entendre qu’` l’exemple des femmes de
Biblos, il plaignait les souffrances et la mort d’un dieu.

    Ces dieux adolescents, qui meurent et ressuscitent, abondent sur la
                                                       e
terre d’Asie. Les courtisanes syriennes en ont apport´ plusieurs ` a
               e
Rome et ces c´lestes adolescents plaisent plus qu’il ne conviendrait
                  e                                           ee
aux femmes honnˆtes. Nos matrones ne rougissent pas de c´l´brer en
                 e                                  e     e
secret leurs myst`res. Ma Julie, si prudente et si r´serv´e, m’a
                      e
plusieurs fois demand´ ce qu’il fallait en croire. Quel dieu, lui
       e                                                        ıt
ai-je r´pondu avec indignation, quel dieu que celui qui se plaˆ aux
                                      e
hommages furtifs d’une femme mari´e! Une femme ne doit avoir d’autres
amis que ceux de son mari. Et les dieux ne sont-ils pas nos premiers
amis?

                                                                    e e
    –Cet homme de Tarse, demanda le philosophe Apollodore, ne v´n`re-t-il
          o                 ´                     e
pas plutˆt Typhon, que les Egyptiens nomment S´thus? On dit qu’un dieu
` tˆte d’ˆne est en honneur dans une certaine secte juive. Ce dieu ne
a e       a
      e
peut ˆtre que Typhon et je ne serais pas surpris que les tisserands de
         e
Kenkhr´es entretiennent un commerce secret avec l’Immortel qui, au
                                                           a
rapport de notre doux Marcus, inonda la marchande de gˆteaux d’une
        e
urine c´leste.

                                         a      e e
    –Je ne sais, reprit Gallion. On dit, ` la v´rit´, que plusieurs
                              ee                                   a e
Syriens s’assemblent pour c´l´brer en secret le culte d’un dieu ` tˆte
  a                                           a
d’ˆne. Et il se peut que Paul soit de ceux-l`. Mais qu’import´   e
                              e                                    e
l’Adonis, le Mercure, l’Orph´e ou le Typhon de ce Juif! Il ne r´gnera
jamais que sur ces diseuses de bonne aventure, ces usuriers et ces
                                                    e
marchands sordides qui, dans les ports de mer, d´pouillent les marins.
                                 e
Tout au plus pourra-t-il conqu´rir, dans les faubourgs des grandes

                                       42
                      e
villes, quelques poign´es d’esclaves.

               e                        e
    –Eh! eh! s’´cria Marcus Lollius en ´clatant de rire, voyez-vous ce
hideux Paul fondant une religion d’esclaves? Par Castor! ce serait une
                        e
merveilleuse nouveaut´. Si d’aventure le dieu des esclaves (Jupiter
  e            e
d´tourne ce pr´sage!) escaladait l’Olympe et en chassait les dieux de
                        a
l’Empire, que ferait-il ` son tour? Comment exercerait-il sa puissance
              e     e                              a
sur le monde ´tonn´? Je serais curieux de le voir ` l’ouvrage. Sans
                                                          e
doute il prolongerait les Saturnales tout le long de l’ann´e. Il
                                  e                  e
ouvrirait aux gladiateurs la carri`re des honneurs, ´tablirait les
        e                                                        e
prostitu´es de Subure dans le temple de Vesta et ferait, peut-ˆtre, de
            e
quelque mis´rable bourgade de Syrie la capitale du monde.

    Lollius aurait poursuivi longtemps encore ce badinage, si Gallion ne
   u     ee
l’eˆt arrˆt´.

                     e                                      e
    –Marcus, n’esp`re pas voir ces merveilleuses nouveaut´s, dit-il. Bien
que les hommes soient capables de grandes folies, ce n’est pas un
                                      e
petit tapissier juif qui saurait les s´duire avec son mauvais grec et
                       e
ses contes d’un Orph´e syrien. Le dieu des esclaves ne pourrait que
                e
fomenter des r´voltes et des guerres serviles, qui seraient vite
e     e                        e            o       e
´touff´es dans le sang, et il p´rirait bientˆt lui-mˆme avec ses
                                ea                      e     e
adorateurs, dans un amphith´ˆtre, sous la dent des bˆtes f´roces, aux
applaudissements du peuple romain.

                            e               e
    Laissons Paul et Sosth`ne. Leur pens´e ne nous serait d’aucun secours
dans les recherches que nous poursuivions avant qu’ils nous eussent
interrompus si malencontreusement. Nous nous efforcions de connaˆ     ıtre
                              e               a
l’avenir que les dieux nous r´servent, non ` vous, mes chers amis, et
a                                               e a
` moi en particulier (car nous sommes dispos´s ` souffrir tout ce qui
            a
sera), mais ` la patrie et au genre humain, dont nous avons l’amour et
         e                                           e          e
la charit´. Ce n’est pas ce tapissier juif, aux paupi`res enflamm´es,
qui pourrait nous dire, quoi qu’en pense Marcus, le nom du dieu qui
  e o
d´trˆnera Jupiter.

                                                e
   Gallion interrompit son discours pour cong´dier les licteurs qui se
             e                                      a e
tenaient rang´s immobiles devant lui, les faisceaux ` l’´paule.

    –Nous n’avons pas besoin de ces verges et de ces haches, fit-il en
souriant. La parole est notre seule arme. Puisse, un jour, l’univers
                 ıtre                    e               e
n’en plus connaˆ d’autres! Si vous n’ˆtes point fatigu´s, allons,
                               e                     a
mes amis, vers la fontaine Pir`ne. Nous trouverons ` mi-chemin un
                              e e           e
antique figuier sous lequel M´d´e trahie m´dita, dit-on, sa vengeance
                           e e                    e
cruelle. Les Corinthiens v´n`rent cet arbre en m´moire de cette reine
                                                     e e
jalouse et y suspendent des tablettes votives: car M´d´e ne leur a
                            e
fait que du bien. Il a plong´ dans la terre des branches qui y ont
   e                                          e                    a
jet´ des racines et se couronne encore d’un ´pais feuillage. Assis `
son ombre, nous y attendrons, en conversant, l’heure du bain.

                    e                  e
   Les enfants, lass´s de poursuivre St´phanas, jouaient aux osselets sur

                                        43
                           o               a
le bord du chemin. L’apˆtre marchait ` grands pas, quand il rencontra,
   e
pr`s du lieu des supplices, une troupe de Juifs, qui venaient de
        e
Kenkhr´es pour savoir le jugement du proconsul touchant la synagogue.
   e                           e         e              e
C’´taient des amis de Sosth`ne. Ils ´taient fort irrit´s contre le
Juif de Tarse et ses compagnons qui voulaient changer la loi.
Observant cet homme qui essuyait avec sa manche ses yeux aveugl´s de  e
sang, ils crurent le reconnaˆ ıtre, et l’un d’eux lui demanda, en lui
                        e            e
tirant la barbe, s’il n’´tait pas St´phanas, compagnon de Paul.

       e
   Il r´pondit avec orgueil:

                      a
   –Vous voyez celui-l`!

            e      eaa              e
    Mais il ´tait d´j` ` terre, foul´ aux pieds. Les Juifs ramassaient des
pierres en criant:

                   e
   –C’est un blasph´mateur! Lapidons-le!

                    ee                                      e
   Deux des plus z´l´s arrachaient la borne milliaire, plant´e par les
                   c
Romains, et s’effor¸aient de la lancer. Les pierres tombaient avec un
                        e     e         o
bruit sourd sur les os d´charn´s de l’apˆtre, qui hurlait:

        e                  o                     o      ıchissement des
    –0 d´lices des plaies! ˆ joie des supplices! ˆ rafraˆ
                   e
tortures! Je vois J´sus.

                       a                       e
    A quelques pas de l`, le vieillard Posochar`s, sous un buisson
d’arbouses, au murmure d’une source, pressait dans ses bras les flancs
                         e                                e     e
polis d’Ioessa. Importun´ du bruit, il grogna d’une voix ´touff´e dans
les cheveux de la jeune fille:

   –Fuyez, viles brutes; et ne troublez pas les jeux d’un philosophe.

                          e                                         e
    Quelques instants apr`s, un centurion qui passait sur la route d´serte
         e                             e
releva St´phanas, lui fit boire une gorg´e de vin, et lui donna du
linge pour bander ses blessures.

                                                            e e
   Cependant, Gallion, assis avec ses amis sous l’arbre de M´d´e, disait:

                          ıtre               ıtre
   –Si vous voulez connaˆ le successeur du maˆ des hommes et des
        e                       e
dieux, m´ditez les paroles du po`te:

     e                                                         e
   L’´pouse de Jupiter enfantera un fils plus puissant que son p`re.

              e
    Ce vers d´signe, non pas l’auguste Junon, mais la plus illustre des
mortelles auxquelles s’unit l’Olympien qui changea tant de fois de
                                ıt
formes et d’amours. Il me paraˆ certain que le gouvernement de
                      a
l’univers doit passer ` Hercule. Cette opinion est depuis longtemps
e                                          e
´tablie dans mon esprit sur des raisons tir´es non seulement des
   e
po`tes, mais encore des philosophes et des savants. J’ai, pour ainsi
          e                                       e         e
dire, salu´ par avance l’avenement du fils d’Alcm`ne, au d´nouement de

                                        44
       e
ma trag´die d’ Hercule sur l’Oeta , qui se termine par ces vers:

    0 toi, grand vainqueur des monstres et pacificateur du monde,
sois-nous propice. Regarde la terre, et, si quelque monstre d’une
                e                         e
forme nouvelle ´pouvante les hommes, d´truis-le d’un coup de foudre.
                           e
Tu sauras mieux que ton p`re lancer le tonnerre.

                                  e
    J’augure favorablement du r`gne prochain d’Hercule. Il montra dans sa
                  a                                            e
vie terrestre une ˆme patiente et tendue vers de hautes pens´es. Il
terrassa les monstres. Quand la foudre armera son bras, il ne laissera
                    ıus                  e
pas un nouveau Ca¨ gouverner impun´ment l’Empire. La vertu, la
         e                                              e
simplicit´ antique, le courage, l’innocence et la paix r´gneront avec
         a
lui. Voil` mon oracle!

                 e        e      e
   Et Gallion, s’´tant lev´, cong´dia ses amis en ces mots:

   –Portez-vous bien et aimez-moi.

   III

                                    e                              e
   Quand Nicole Langelier eut achev´ sa lecture, les oiseaux annonc´s par
                                                          e
Giacomo Boni couvrirent de leurs cris amicaux le Forum d´sert.

            e                                              e
    Le ciel ´tendait sur les ruines romaines le voile cendr´ du soir; les
                      e                 e e                      e
jeunes lauriers plant´s sur la voie Sacr´e ´levaient dans l’air l´ger
leurs rameaux noirs comme des bronzes antiques, et les flancs du
               e
Palatin se revˆtaient d’azur.

                                      e
   –Langelier, vous n’avez pas imagin´ cette histoire, dit M. Goubin,
                         e               e       e           e a
qu’on ne trompait pas ais´ment. Le proc`s intent´ par Sosth`ne ` saint
                                                     ıe,
Paul devant le tribunal de Gallion, proconsul d’Acha¨ est dans les
              o
 Actes des Apˆtres .

                                           e
   Nicole Langelier en convint sans difficult´.

                                                                   a
   –Il y est, dit-il, au chapitre XVIII, et remplit les versets 12 ` 17,
que je puis vous lire, car j’en ai pris copie sur un feuillet de mon
manuscrit.

   Et il lut:

                     e                      ıe,
   12. Or, Gallion ´tant proconsul d’Acha¨ les Juifs d’un commun
         e e                             e      a
accord s’´lev`rent contre Paul, et le men`rent ` son tribunal,

   13. En disant: Celui-ci veut persuader aux hommes d’adorer Dieu
          e             a
d’une mani`re contraire ` la loi.

                  e         e                      e
   14. Et Paul ´tant pr`s de parler pour sa d´fense, Gallion dit aux
Juifs: O Juifs, s’il s’agissait de quelque injustice, ou de quelque
                                        e
mauvaise action, je me croirais oblig´ de vous entendre avec

                                        45
patience.

    15. Mais s’il ne s’agit que de contestations de doctrine, de mots,
                 e e            e
et de votre loi d´m´lez vos diff´rends comme vous l’entendrez: car je
ne veux point m’en rendre juge.

   16. Il les fit retirer ainsi de son tribunal.

                                 e
   17. Et tous ayant saisi Sosth`ne, chef d’une synagogue, le battirent
                                          ıt
devant le tribunal sans que Gallion s’en mˆ en peine.

                        e                                   e
    Je n’ai rien invent´, ajouta Langelier. D’Annaeus M´la et de Gallion
       e
son fr`re, on sait peu de chose. Mais il est certain qu’ils comptaient
parmi les hommes les plus intelligents de leur temps. Quand l’Acha¨     ıe,
            e                                      e                 e
province s´natoriale sous Auguste, province imp´riale sous Tib`re, fut
               e                                    e
rendue au S´nat par Claude, Gallion y fut envoy´ comme proconsul. Il
                                      e           e      e e
devait sans doute cet emploi au cr´dit de son fr`re S´n`que; mais
      e                                                 e
peut-ˆtre fut-il choisi pour sa connaissance de la litt´rature grecque
                            e     a                    e
et comme un homme agr´able ` ces professeurs ath´niens dont les
                                   e      e                     e
Romains admiraient l’esprit. Il ´tait tr`s instruit. Il avait ´crit un
                                           e                     e
livre des questions naturelles et compos´, croit-on, des trag´dies.
                                   a
Ces ouvrages sont tous perdus, ` moins qu’il ne se trouve quelque
                                    e                              e
chose de lui dans ce recueil de d´clamations tragiques attribu´, sans
                      a       e                              e
raisons suffisantes, ` son fr`re le philosophe. J’ai suppos´ qu’il
e
´tait sto¨ıcien et pensait, sur beaucoup de points, comme ce fr`re e
                     e                                         e
illustre. C’est extrˆmement probable. Mais tout en lui prˆtant des
                                                  e
propos vertueux et tendus, je me suis bien gard´ de lui attribuer une
               ee                           e            e       ´
doctrine arrˆt´e. Les Romains d’alors mˆlaient les id´es d’Epicure `   a
             e            e         e         a
celles de Z´non. En prˆtant cet ´clectisme ` Gallion, je ne courais
                                                e    e
pas grand risque de me tromper. Je l’ai repr´sent´ comme un homme
                                e       e e
aimable. Il est certain qu’il l’´tait. S´n`que a dit de lui que
                          e                        e
personne ne l’aimait m´diocrement. Sa douceur ´tait universelle. Il
recherchait les honneurs.

          e               e                                           a
    Son fr`re Annaeus M´la, tout au contraire, les fuyait. Nous avons `
    e          e              e e
cet ´gard le t´moignage de S´n`que le philosophe et celui de Tacite.
             e              e e
Quand la m`re des trois S´n`ques, Helvia, perdit son mari, le plus
 ee                                                e
c´l`bre de ses fils composa pour elle un petit trait´ philosophique.
                                             a
En un endroit de cet ouvrage, il l’exhorte ` penser qu’il lui reste,
                   a                                          e
pour la rattacher ` la vie, des enfants tels que Gallion et M´la,
    e                e        e
diff´rents de caract`re, mais ´galement dignes de son affection.

                               e               a       e
    –Jette les yeux sur mes fr`res, lui dit-il ` peu pr`s. Peux-tu, tant
                                                               e
qu’ils vivront, accuser la fortune? Tous deux, par la diversit´ de
leurs vertus, charmeront tes ennuis. Gallion est parvenu aux honneurs
                   e          e      e
par ses talents. M´la les a d´daign´s par sa sagesse. Jouis de la
       e                                e
consid´ration de l’un, de la tranquillit´ de l’autre, de l’amour de
                                                          e
tous deux. Je connais les intimes sentiments de mes fr`res. Gallion
                     e                                   e
recherche les dignit´s pour t’en faire un ornement. M´la embrasse une
                                          a
vie douce et paisible pour se consacrer ` toi.

                                        46
                                    e
     Enfant sous le principat de N´ron, Tacite n’avait point connu les
  e e
S´n`ques. Il n’a fait que recueillir les bruits qui, de son temps,
                                      e    e
couraient sur eux. Il dit que, si M´la s’´loignait des honneurs,
  e                                           e
c’´tait par raffinement d’ambition et pour ´galer, simple chevalier
              e                          e                 e      e
romain, le cr´dit des consulaires. Apr`s avoir administr´ lui-mˆme les
                             e          e          e       a
grands domaines qu’il poss´dait en B´tique, M´la vint ` Rome et se fit
                                           e
nommer administrateur des biens de N´ron. On en conclut qu’il ´tait  e
                          e              c           e
habile en affaires, et mˆme on le soup¸onna de n’ˆtre pas aussi
  e     e   e                     ıtre. C’est possible. Les S´n`ques,
d´sint´ress´ qu’il voulait le paraˆ                           e e
                     e                           e
qui affichaient le m´pris des richesses, en poss´daient d’immenses, et
                    a             e              e
l’on a grand’peine ` croire le pr´cepteur de N´ron quand il se
     e         e                                                   a
repr´sente fid`le, au milieu du luxe des meubles et des jardins, ` sa
   e           e                                     e
ch`re pauvret´. Pourtant les trois fils d’Helvia n’´taient pas des
ˆmes communes. M´la eut d’Atilla, sa femme, un fils, Lucain le po`te.
a                     e                                                e
         ıt                                        e
Il paraˆ que le talent de Lucain jeta un grand ´clat sur le nom de
       e                e
son p`re. Les lettres ´taient alors en honneur, et l’on mettait
  e                  e
l’´loquence et la po´sie au-dessus de tout.

      e e        e                     e
    S´n`que, M´la, Lucain, Gallion p´rirent avec les complices de Pison.
  e e                    e     ea                                 ee
S´n`que le philosophe ´tait d´j` vieux. Tacite, qui n’avait pas ´t´
 e
t´moin de sa mort, nous en donne le spectacle. On sait par lui comment
      e              e
le pr´cepteur de N´ron se coupa les veines dans son bain, et comment
sa jeune femme Pauline voulut mourir avec lui, d’une mort semblable.
                   e                                          e
Sur l’ordre de N´ron, on banda les poignets que Pauline s’´tait fait
               e                    a
ouvrir. Elle v´cut, gardant une pˆleur mortelle. Tacite rapporte que
                           a             e    c       e
le jeune Lucain, soumis ` la torture, d´non¸a sa m`re. Cette infamie
                                                            e
serait certaine, qu’il en faudrait d’abord accuser l’atrocit´ des
supplices. Mais il y a une raison de n’y pas croire. Lucain, si la
                                                      e            c
souffrance lui arracha les noms de plusieurs conjur´s, ne pronon¸a pas
                                                ee
celui d’Atilla, puisqu’Atilla ne fut point inqui´t´e, alors que toute
  e       e                  e
d´lation ´tait crue aveugl´ment.

       e                         e                           a
    Apr`s la mort de Lucain, M´la recueillit avec trop de hˆte et
                                                           e
d’attention la succession de son fils. Un ami du jeune po`te, qui,
                            e                                e
sans doute, convoitait cet h´ritage, se fit l’accusateur de M´la. On
             e       e
supposa le p`re initi´ au secret de la conjuration et l’on produisit
                               e         e
une fausse lettre de Lucain. N´ron, apr`s l’avoir lue, ordonna qu’elle
 u        e a e                              e
fˆt apport´e ` M´la. A l’exemple de son fr`re et de tant de victimes
     e       e                               e       e e
de N´ron, M´la se fit ouvrir les veines, apr`s avoir l´gu´ aux
                e
affranchis de C´sar une grande somme d’argent, pour conserver le reste
a                                         e        a            e
` la malheureuse Atilla. Gallion ne surv´cut pas ` ses deux fr`res; il
se donna la mort.

            e                                     e            e
    Ainsi p´rirent tragiquement ces hommes agr´ables et cultiv´s. J’ai
                             a                       e      e
fait parler deux d’entre eux ` Corinthe, Gallion et M´la. M´la
                                                                e
voyageait beaucoup. Son fils Lucain, encore enfant, visitait Ath`nes
              u         e                      ıe.
au moment o` Gallion ´tait proconsul d’Acha¨ J’ai donc pu supposer
                           e                    a
avec vraisemblance que M´la se trouvait alors ` Corinthe avec son
  e               e
fr`re. J’ai imagin´ que deux jeunes Romains, d’une illustre naissance,

                                      47
                          e
et un philosophe de l’Ar´opage, accompagnaient le proconsul. En cela
                                      e
je n’ai pas pris une excessive libert´, puisque les intendants, les
                        e
procurateurs, les propr´teurs, les proconsuls, que l’empereur et le
  e
S´nat envoyaient gouverner les provinces, avaient toujours avec eux
des fils de grandes familles, qui venaient s’instruire aux affaires
par leur exemple, et des hommes d’un esprit subtil comme mon
Apollodore, le plus souvent des affranchis, qui leur servaient de
     e                                    e                   u
secr´taires. Enfin, je me suis persuad´ que, au moment o` saint Paul
          e
fut amen´ devant la justice romaine, le proconsul et ses amis
s’entretenaient librement des sujets les plus divers, art,
                                                               a
philosophie, religion, politique, et qu’ils laissaient percer, `
                     e      e           e
travers des curiosit´s vari´es, une pr´occupation constante de
                                                                 a
l’avenir. Il y a quelques chances, en effet, pour que, ce jour-l` tout
                                                   e      e
aussi bien qu’un autre jour, ils se soient efforc´s de d´couvrir la
       e                                                 e
destin´e future de Rome et du monde. Gallion et M´la comptaient parmi
                                                      e
les plus hautes et les plus libres intelligences de l’´poque. C’est
une disposition ordinaire aux esprits de cette valeur de rechercher
           e                     e
dans le pr´sent et dans le pass´ les conditions de l’avenir. J’ai
         e
remarqu´ chez les hommes les plus savants et les mieux avertis que
                                                         e a
j’aie connus, Renan, Berthelot, une tendance marqu´e ` jeter, au
                                                                    e
hasard de la conversation, des utopies rationnelles et des proph´ties
scientifiques.

                    e                    a
    –Ainsi, dit Jos´phin Leclerc, voil` un des hommes les plus instruits
                                  e            e
de son temps, un homme vers´ dans les sp´culations philosophiques,
        a                                             e
rompu ` la pratique des affaires et dont l’esprit ´tait aussi libre,
                            e                                      e
aussi large que pouvait l’ˆtre l’esprit d’un Romain, Gallion, fr`re de
  e e                              e            e             e
S´n`que, l’ornement et la lumi`re de son si`cle. Il s’inqui`te de
                                  ıtre
l’avenir, il s’efforce de reconnaˆ le mouvement qui emporte le
                                 e
monde, il recherche les destin´es de l’Empire et des dieux. A ce
moment, par une fortune unique, il rencontre saint Paul; l’avenir
                                                     ıt
qu’il cherche passe devant lui et il ne le reconnaˆ pas. Quel exemple
                                              e e
de l’aveuglement qui frappe, devant une r´v´lation inattendue, les
                  e    e                                 e e
esprits les plus ´clair´s et les intelligences les plus p´n´trantes!

                                             e
    –Je vous prie de remarquer, cher ami, r´pondit Nicole Langelier,
        e                     a
qu’il n’´tait pas bien facile ` Gallion de converser avec saint Paul.
                                           e               e
On ne voit pas comment ils auraient pu ´changer des id´es. Saint Paul
               a                      a
avait du mal ` s’exprimer, et c’est ` grand’peine qu’il se faisait
                                              a         e
entendre des gens qui vivaient et pensaient ` peu pr`s comme lui. Il
                      e            a                  e      e
n’avait jamais adress´ la parole ` un homme cultiv´. Il n’´tait
              e ea                      e    a
nullement pr´par´ ` conduire sa pens´e et ` suivre celles d’un
                                                               ea
interlocuteur. Il ignorait la science grecque. Gallion, habitu´ ` la
conversation des gens instruits, avait fait un long usage de sa
raison. Il ne connaissait pas les sentences des Rabbins. Qu’est-ce que
ces deux hommes auraient bien pu se dire?

                       u             a
   Ce n’est pas qu’il fˆt impossible ` un Juif de causer avec un Romain.
     e                                               a    e     a
Les H´rodes avaient un tour de langage qui plaisait ` Tib`re et `
                     e                  ee
Caligula. Flavius Jos`phe et la reine B´r´nice tenaient des propos

                                       48
    e       a                        e
agr´ables ` Titus, destructeur de J´rusalem. Nous savons bien qu’il se
                                                        e           e
trouva toujours des Juifs en ornements chez les antis´mites. C’´taient
                          e
des meschoumets. Paul ´tait un nabi. Ce Syrien ardent et fier,
  e
d´daigneux des biens que recherchent tous les hommes, avide de
          e
pauvret´, ambitieux d’outrages et d’humiliations, mettant toute sa
      a                                                     e
joie ` souffrir, ne savait qu’annoncer ses visions enflamm´es et
                                             e        e
sombres, sa haine de la vie et de la beaut´, ses col`res absurdes, sa
        e                   a                  a          e e
charit´ furieuse. Hors de l`, il n’avait rien ` dire. En v´rit´, je ne
  e
d´couvre qu’un sujet sur lequel il aurait pu s’accorder avec le
                   ıe.
proconsul d’Acha¨ C’est N´ron.e

                  a       e                 e
    Saint Paul, ` cette ´poque, n’avait gu`re entendu parler, sans doute,
                                                       e   e
du jeune fils d’Agrippine, mais en apprenant que N´ron ´tait destin´ ` ea
                      ee                e
l’Empire, il aurait ´t´ tout de suite n´ronien. Il le devint plus
           e                 e        e                  e
tard. Il l’´tait encore, apr`s que N´ron eut empoisonn´ Britannicus.
             u
Non qu’il fˆt capable d’approuver un fratricide, mais parce qu’il
avait un respect infini du gouvernement. Que chacun soit soumis aux
              e          e          a   e
puissances r´gnantes, ´crivait-il ` ses ´glises. Les gouvernants font
peur au mal. Ils ne font pas peur au bien. Veux-tu ne pas craindre
         e
l’autorit´? Fais le bien et tu obtiendras d’elle des louanges.
                       e         e
Gallion aurait peut-ˆtre trouv´ ces maximes un peu simples, un peu
                             e                e
plates; il n’aurait pu les d´sapprouver enti`rement. Mais s’il est un
                           ee      e
sujet qu’il n’aurait pas ´t´ tent´ d’aborder en causant avec un
                                                                   e
tapissier juif, c’est bien le gouvernement des peuples et l’autorit´
de l’empereur. Encore une fois, qu’est-ce que ces deux hommes auraient
bien pu se dire?

                                                               e
    De notre temps, lorsqu’en Afrique un fonctionnaire europ´en, si vous
                           e e                             e
voulez, le gouverneur g´n´ral du Soudan pour Sa Majest´ britannique,
                                 e
ou notre gouverneur de l’Alg´rie, rencontre un fakir ou un marabout,
                         e         e    a
leur conversation se r´duit forc´ment ` peu de chose. Saint Paul
e
´tait, pour un proconsul, ce qu’est un marabout pour notre gouverneur
              e
civil de l’Alg´rie. Une conversation de Gallion et de saint Paul
n’aurait eu que trop de ressemblance, j’imagine, avec la conversation
     e e                                    e
du g´n´ral Desaix et de son derviche. Apr`s la bataille des Pyramides,
    e e              a      e
le g´n´ral Desaix, ` la tˆte de douze cents cavaliers, poursuivit,
                ´
dans la Haute-Egypte, les mamelouks de Mourad-bey. Se trouvant `    a
Girgeh, il apprit qu’un vieux derviche, qui avait acquis parmi les
                       e                                 e          e
Arabes une grande r´putation de science et de saintet´, habitait pr`s
                                                              e
de cette ville. Desaix avait de la philosophie et de l’humanit´.
                    ıtre                 e
Curieux de connaˆ un homme estim´ de ses semblables, il fit appeler
                             e e      c
le derviche au quartier g´n´ral, le re¸ut honorablement et entra en
                                              e
conversation avec lui au moyen d’un interpr`te:

       e e                        c
    –V´n´rable vieillard, les Fran¸ais sont venus porter en Egypte la
                    e
justice et la libert´.

                                   e
   –Je savais qu’ils viendraient, r´pondit le derviche.

   –Comment le savais-tu?

                                       49
            e
   –Par une ´clipse de soleil.

                e
   –Comment une ´clipse de soleil put-elle t’instruire des mouvements
          e
de nos arm´es?

         e                 e
    –Les ´clipses sont caus´es par l’ange Gabriel qui se met devant le
                                                                    e
soleil pour annoncer aux croyants les malheurs dont ils sont menac´s.

       e e                                              e
    –V´n´rable vieillard, tu ignores la vraie cause des ´clipses; je
                      ıtre.
vais te la faire connaˆ

          o
   Aussitˆt, saisissant un bout de crayon et un chiffon de papier, il
trace des figures:

   –Soit A le soleil, B la lune, C la terre, etc...

                          e     e
   Et, quand il eut termin´ sa d´monstration:

        a               e         e
   –Voil`, dit-il, la th´orie des ´clipses de soleil.

   Et comme le derviche murmurait quelques paroles:

                            e e    a          e
   –Que dit-il? demanda le g´n´ral ` l’interpr`te.

            e e
    –Mon g´n´ral, il dit que c’est l’ange Gabriel qui cause les
e
´clipses en se mettant devant le soleil.

                               e
   –C’est donc un fanatique! s’´cria Desaix.

                            a
   Et il chassa le derviche ` grands coups de pied au cul.

                                             e          e
    J’imagine que la conversation, si elle s’´tait engag´e entre saint
                            a        e
Paul et Gallion, aurait fini ` peu pr`s comme le dialogue du derviche
        e e
et du g´n´ral Desaix.

                                      e                          o
     –Encore est-il vrai, objecta Jos´phin Leclerc, qu’entre l’apˆtre
                                e e
saint Paul et le derviche du g´n´ral Desaix il y a tout au moins cette
     e                                    e       a
diff´rence que le derviche n’a pas impos´ sa foi ` l’Europe. Et vous
                                        e       ´
conviendrez que l’honorable sous-secr´taire d’Etat aux colonies de Sa
        e                               e
Majest´ Britannique n’a pas rencontr´ sans doute le marabout qui
                    a               e
donnera son nom ` la plus vaste ´glise de Londres; vous conviendrez
                                      e                     e
que notre gouverneur civil de l’Alg´rie ne s’est pas trouv´ en
   e
pr´sence du fondateur d’une religion que croira et professera un jour
          e           c
la majorit´ des Fran¸ais. Ces fonctionnaires n’ont pas vu l’avenir se
dresser devant eux sous une forme humaine. Le proconsul d’Acha¨ l’a   ıe
vu.

            e                          a           e
   –Il n’en ´tait pas moins impossible ` Gallion, r´pliqua Langelier,
de mener avec saint Paul une conversation soutenue sur quelque grand

                                         50
sujet de morale ou de philosophie. Je sais bien, et vous n’ignorez pas
                                e      e       e
sans doute que, vers le Ve si`cle de l’`re chr´tienne, on croyait que
  e e                                a               e
S´n`que avait connu saint Paul ` Rome et admir´ la doctrine de
      o                          e
l’apˆtre. Cette fable put se r´pandre dans le triste obscurcissement
                                       e a
de l’esprit humain qui suivit de si pr`s l’ˆge de Tacite et de Trajan.
             e
Pour l’accr´diter, des faussaires, comme il en pullulait parmi les
     e              e                                        eo
chr´tiens, fabriqu`rent une correspondance dont saint J´rˆme et saint
                                 e
Augustin parlent avec consid´ration. Si ces lettres sont celles qui
                                                       e e
nous sont parvenues sous les noms de Paul et de S´n`que, il faut que
        e
ces P`res ne les aient pas lues ou qu’ils eussent peu de discernement.
                                e                            e
C’est l’ouvre inepte d’un chr´tien qui ignorait tout de l’´poque de
   e       e                                           e e
N´ron et ´tait bien incapable d’imiter le style de S´n`que. Est-il
                                                     a
besoin de dire que les grands docteurs du moyen ˆge crurent fermement
a       e e                   a             e
` la v´rit´ des relations et ` l’authenticit´ des lettres? Mais les
                                                         a e
humanistes de la Renaissance n’eurent pas de peine ` d´montrer
                                   e
l’invraisemblance et la fausset´ de ces inventions. Il importe peu que
                                  e
Joseph de Maistre ait ramass´ en passant cette vieillerie avec
                                                             e
beaucoup d’autres. Personne n’y fait plus attention et d´sormais c’est
                                         e
seulement dans les jolis romans destin´s aux gens du monde par des
                                                           o
auteurs pleins de spiritualisme et d’adresse, que les apˆtres de la
            ´
primitive Eglise conversent abondamment avec les philosophes et les
ee                         e                  a e
´l´gants de la Rome imp´riale et exposent ` P´trone ravi les beaut´s  e
les plus fraˆıches du christianisme. Le dialogue du Gallion, que vous
                                     e
venez d’entendre, a moins d’agr´ment et plus de v´rit´.e e

                        e          e
    –Je ne le nie pas, r´pliqua Jos´phin Leclerc, et je crois que les
personnages de ce dialogue pensent et parlent comme ils devaient
 e                                                     e
r´ellement penser et parler et qu’ils n’ont que des id´es de leur
               a                     e
temps. C’est l`, ce me semble, le m´rite de cet ouvrage, et c’est
aussi pourquoi j’en raisonne comme si je m’appuyais sur un texte
historique.

   –Vous le pouvez, dit Langelier. Je n’y ai rien mis que je ne puisse
                 ee
autoriser d’une r´f´rence.

                          e
    –Fort bien, reprit Jos´phin Leclerc; nous venons donc d’entendre un
                                            e
philosophe grec et plusieurs Romains lettr´s rechercher ensemble les
       e                                       e
destin´es futures de leur patrie, de l’humanit´, de la terre,
               e
s’efforcer de d´couvrir le nom du successeur de Jupiter. Tandis qu’ils
             a                             o
se livrent ` cette recherche anxieuse, l’apˆtre du dieu nouveau parait
                       e
devant eux et ils le m´prisent. Je dis qu’en cela ils manquent
        e
singuli`rement de clairvoyance et perdent par leur faute une occasion
                                                         e
unique de s’instruire sur ce qu’ils avaient un si grand d´sir de
connaˆ ıtre.

                     e                    e
    –Il vous parait ´vident, cher ami, r´pondit Nicole Langelier, que
Gallion, s’il avait su s’y prendre, aurait obtenu de saint Paul le
                                 e                    e
secret de l’avenir. C’est peut-ˆtre, en effet, la premi`re opinion qui
       a                                                   e
vient ` l’esprit et c’est aussi celle que beaucoup ont gard´e. Renan,
apr`s avoir rapport´, d’apr`s les Actes , cette singuli`re entrevue
   e                 e       e                          e

                                        51
                                          e    e
de Gallion et de saint Paul, n’est pas ´loign´ de voir la marque d’un
       e          e               e                      e
esprit ´troit et l´ger dans ce d´dain que le proconsul ´prouva pour le
                                    a
Juif de Tarse qui comparaissait ` son tribunal. Il en prend occasion
       e
pour d´plorer la mauvaise philosophie des Romains. Que les gens
            e                                e
d’esprit, s’´crie-t-il, ont parfois peu de pr´voyance! Il s’est trouv´e
                                                    e
plus tard que la querelle de ces sectaires abjects ´tait la grande
              e
affaire du si`cle. Renan semble croire que le proconsul d’Acha¨     ıe
            ae                            e        o
n’avait qu’` ´couter ce tapissier pour ˆtre aussitˆt averti de la
 e                                e                          e e
r´volution spirituelle qui se pr´parait dans l’univers et p´n´trer le
                       e
secret de l’humanit´ future. Et c’est aussi sans doute ce que tout le
                a        e                               e
monde pense ` premi`re vue. Pourtant, avant d’en d´cider, regardons-y
              e            a
d’un peu pr`s; voyons ` quoi l’un et l’autre s’attendaient et
                                      e
cherchons lequel des deux fut, apr`s tout, le meilleur proph`te.e

             e                                            e
     Premi`rement, Gallion croyait que le jeune N´ron serait un empereur
                                    e
philosophe, gouvernerait d’apr`s les maximes du portique et ferait les
  e
d´lices du genre humain. Il se trompait et les raisons de son erreur
                                     e       e e   e          e
ne sont que trop claires. Son fr`re S´n`que ´tait le pr´cepteur du
fils d’Agrippine; son neveu, le petit Lucain, vivait famili`remente
                                 ee
avec le jeune prince. L’int´rˆt de sa famille et son propre int´rˆt   ee
                               a                 e
attachaient le proconsul ` la fortune de N´ron. Il croyait que N´ron     e
                                                   e
serait un excellent empereur parce qu’il le d´sirait. L’erreur vient
     o                                e               e
plutˆt d’une faiblesse de caract`re que d’un d´faut d’esprit. Au reste
   e      e
N´ron ´tait alors un adolescent plein de douceur; et les premi`res    e
     e                                           e                e
ann´es de son principat ne devaient pas d´mentir les esp´rances des
                      e
philosophes. Deuxi`mement, Gallion croyait que la paix r´gnerait sure
               e         a
le monde apr`s le chˆtiment des Parthes. Il se trompait, faute de
        ıtre                                                 a
connaˆ les vraies dimensions de la terre. Il croyait ` tort que
                       e
l’ orbis romanus s’´tendait sur tout le globe, que le monde habitable
                         u                  e
finissait aux rives brˆlantes ou glac´es, aux fleuves, aux montagnes,
                    e
aux sables, aux d´serts atteints par les aigles romaines et que les
Germains et les Parthes habitaient les confins de l’univers. On sait
                                    a                       u
ce que cette erreur, commune ` tous les Romains, coˆta de larmes et de
       a                     e
sang ` l’Empire. Troisi`mement, Gallion, sur la foi des oracles,
           a e      e
croyait ` l’´ternit´ de Rome. Il se trompait si l’on prend sa
        e            e              e
proph´tie au sens ´troit et litt´ral. Il ne se trompait pas si l’on
         e                                  e
consid`re que Rome, la Rome de C´sar et de Trajan, nous a donn´ ses         e
                                                                e
coutumes et ses lois et que la civilisation moderne proc`de de la
                                  a                     u
civilisation romaine. C’est ` la place auguste o` nous sommes, du haut
                                                        e ee
de la tribune rostrale et dans la curie que fut d´lib´r´ le sort de
                  c
l’univers et con¸ue la forme dans laquelle les peuples sont encore
                                                    e
aujourd’hui contenus. Notre science est fond´e sur la science grecque
                                         e                e
que Rome nous a transmise. Le r´veil de la pens´e antique au XVe
  e                              e
si`cle en Italie, au XVIe si`cle en France et en Allemagne, fit
      ıtre          a                   a
renaˆ l’Europe ` la science et ` la raison. Le proconsul d’Acha¨           ıe
ne se trompait pas. Rome n’est pas morte puisqu’elle vit en nous.
          e                e                  e
Consid´rons en quatri`me lieu les id´es philosophiques de Gallion.
                                      e
Sans doute il n’avait pas une tr`s bonne physique et il n’interpr´tait   e
                                           e             e   e
pas toujours avec une suffisante pr´cision les ph´nom`nes naturels. Il
                 e                                          a
faisait de la m´taphysique comme un Romain; c’est-`-dire sans finesse.

                                        52
Au fond il n’estimait la philosophie que pour son utilit´ ete
s’attachait surtout aux questions morales. En rapportant ses discours,
                           e                e e            e
je ne l’ai ni trahi ni flatt´. Je l’ai montr´ s´rieux et m´diocre,
                           e
assez bon disciple de Cic´ron. Vous avez entendu qu’il conciliait, au
moyen des plus pauvres raisonnements, la doctrine sto¨     ıcienne avec la
                                              e
religion nationale. On sent que lorsqu’il sp´cule sur la nature des
                                                    e
dieux, il a le souci de rester bon citoyen et honnˆte fonctionnaire.
                                        e
Mais enfin il pense, il raisonne. L’id´e qu’il se fait des forces qui
 e
r´gissent l’univers est, dans son principe, rationnelle et
                                     a
scientifique et, en cela, conforme ` celle que nous nous en formons
        e
nous-mˆmes. Il raisonne moins bien que son ami, le grec Apollodore. Il
                                                                    e
ne raisonne pas plus mal que les professeurs de notre Universit´, qui
                               e                                  e
enseignent la philosophie ind´pendante et le spiritualisme chr´tien.
              e                           e
Par la libert´ de l’esprit, par la fermet´ de l’intelligence, il
                                        e
semble notre contemporain. Sa pens´e se tourne naturellement dans la
                                      a
direction que l’esprit humain suit ` cette heure. Ne disons donc pas
        e
qu’il m´connaissait l’avenir intellectuel de l’humanit´. e

           a                      c
    Quant ` saint Paul, il annon¸ait l’avenir, personne n’en doute.
                         a
Pourtant il s’attendait ` voir de ses yeux le monde finir, et toutes
                         ım´
les choses existantes abˆ ees dans les flammes. Cette conflagration de
                                ıciens pr´voyaient dans un avenir si
l’univers que Gallion et les sto¨        e
                            c                  e       e
lointain, qu’ils n’en annon¸aient pas moins l’´ternit´ de l’Empire,
                                       e      a
Paul la croyait toute proche et se pr´parait ` ce grand jour. En cela
                                               a
il se trompait et cette erreur est plus grosse ` elle seule, vous en
                                      e
conviendrez, que toutes les erreurs r´unies de Gallion et de ses amis.
Ce qui est plus grave encore, c’est que Paul n’appuyait cette
extraordinaire croyance sur aucune observation, sur aucun
                                e
raisonnement. Il ignorait et m´prisait la science. Il se livrait aux
plus basses pratiques de la thaumaturgie et de la glossolalie, il
n’avait de culture d’aucune sorte.

         e e                                 e                  e
    En r´alit´, sur l’avenir comme sur le pr´sent et sur le pass´, le
                        a                   o
proconsul n’avait rien ` apprendre de l’apˆtre, rien qu’un nom. Il
                     e
aurait su que Paul ´tait de la religion du Christ qu’il n’en aurait
     ee
pas ´t´ pour cela mieux instruit de l’avenir du christianisme qui
                      e       e      a        e     e              e
devait en peu d’ann´es se d´gager ` peu pr`s enti`rement des id´es de
Paul et des premiers hommes apostoliques. En sorte que, si l’on ne
     e        a                         e       e
s’arrˆte pas ` des textes liturgiques, d´pouill´s de leur sens
                                                          e
primitif, et aux constructions purement verbales des th´ologiens, on
                                e
s’apercevra que saint Paul pr´voyait moins bien l’avenir que Gallion
                            o                              a
et l’on supposera que l’apˆtre, s’il revenait aujourd’hui ` Rome, y
e
´prouverait plus de surprise que le proconsul.

    Saint Paul, dans la Rome moderne, ne se reconnaˆ     ıtrait pas plus sur la
                      e
colonne de Marc Aur`le, qu’il ne reconnaˆ  ıtrait sur la colonne Trajane
                               o
son vieil ennemi Kephas. Le dˆme de Saint Pierre, les stances du
                          e
Vatican, la splendeur des ´glises et la pompe papale, tout
                                                 a        a      e
offusquerait ses yeux clignotants. A Londres, ` Paris, ` Gen`ve, il
chercherait en vain des disciples. Il ne comprendrait ni les

                                         53
                      e     e             a         e    e
catholiques ni les r´form´s qui citent ` l’envi ses ´pitr`s vraies ou
        e
suppos´es. Il ne comprendrait pas mieux les esprits affranchis de tout
                                                               e
dogme, qui fondent leur opinion sur les deux forces qu’il m´prisait et
ha¨ıssait le plus: la science et la raison. En voyant que le fils de
                                e              e
l’homme n’est pas venu, il d´chirerait ses vˆtements et se couvrirait
de cendre.

   Hippolyte Dufresne intervint:

                                         a            a
    –Sans doute, dit-il, saint Paul ` Paris ou ` Rome serait comme un
                                                          e
hibou au soleil. Il ne s’y trouverait pas plus en ´tat de communiquer
                  e           e            e              e
avec les Europ´ens cultiv´s qu’un B´douin du d´sert. Il ne se
reconnaˆ                       e e
          ıtrait pas chez un ´vˆque et il n’y serait pas reconnu.
                                                          e
Descendu chez un pasteur suisse, nourri de ses ´crits, il le
surprendrait par la rudesse primitive de son christianisme. C’est
                             e           e        e           a     e
vrai. Mais songez que c’´tait un s´mite, ´tranger ` la pens´e latine,
     e                                         e
au g´nie des Germains et des Saxons, ´tranger aux races dont sortirent
       e                 a
ces th´ologiens, qui, ` force de faux sens, de contresens et de
                       e           a
non-sens, ont trouv´ un sens ` ses ´pˆ                    e
                                          e ıtres falsifi´es. Vous le
                                     e
concevez dans un monde qui n’´tait pas le sien, qui ne peut en aucun
                                                                ıtre
cas devenir le sien, et cette imagination absurde fait naˆ tout `      a
coup une multitude d’images incongrues. On voit, par exemple, ce
tapissier nomade dans le carrosse d’un cardinal et l’on s’amuse de la
                           e                                e
figure que feront deux ˆtres humains d’un caract`re aussi oppos´. Si   e
                                                    u
vous ressuscitez saint Paul, ayez le bon goˆt de le replacer dans sa
                                      e
race et dans son pays, chez les s´mites d’Orient, qui n’ont pas
                    e                  e
beaucoup chang´ depuis vingt si`cles et pour qui la Bible et le Talmud
contiennent toute la science humaine. Plantez-le parmi les Juifs de
                   e                            a
Damas ou de J´rusalem. Conduisez-le ` la synagogue. Il y entendra sans
                                             ıtre
surprise les enseignements de son maˆ Gamaliel. Il discutera avec
                                         e
les rabbins, tissera des poils de ch`vre, vivra de dattes et d’un peu
                       e                           a
de riz, observera fid`lement la loi et tout ` coup entreprendra de la
  e                      e                 e e
d´truire. Il sera pers´cuteur et pers´cut´, bourreau et martyr avec
     e                                                      e
une ´gale ardeur. Les Juifs de la synagogue proc´deront ` son     a
                                                        a
excommunication en soufflant dans un cornet ` bouquin et en versant
         a
goutte ` goutte la cire des cierges noirs dans une cuve de sang. Il
                           e                     ee
supportera avec fermet´ cette horrible c´r´monie et exercera, dans une
      e                              e     e                  a
vie p´nible et sans cesse menac´e, l’´nergie d’une ˆme intraitable.
Cette fois, il ne sera connu probablement que d’un petit nombre de
Juifs ignares et sordides. Mais ce sera Paul encore et Paul tout
entier.

                            e
    –C’est possible, dit Jos´phin Leclerc. Mais vous m’accorderez bien
que saint Paul fut un des principaux fondateurs du christianisme, et
                        a                                e
qu’il aurait pu fournir ` Gallion quelques indications pr´cieuses sur
le grand mouvement religieux que le proconsul ignorait totalement.

                                                      e
   –Qui fait une religion ne sait pas ce qu’il fait, r´pliqua Langelier.
J’en dirai presque autant de ceux qui fondent les grandes institutions
humaines, ordres monastiques, compagnies d’assurances, garde

                                       54
                                                e
nationale, banques, trusts, syndicats, acad´mies et conservatoires,
      ee                                    e             e
soci´t´s de gymnastique, soupes et conf´rences. Ces ´tablissements,
d’ordinaire, ne correspondent pas longtemps aux intentions de leurs
                                                             a
fondateurs, et il arrive parfois qu’ils y deviennent tout ` fait
         e
oppos´s. Encore y peut-on reconnaˆ               e                e
                                       ıtre, apr`s de longues ann´es,
                                               e
quelques indices de leur destination premi`re. Quant aux religions,
                                                       e
tout au moins chez les peuples dont la vie est agit´e et la pens´e  e
                                                        e
mobile, elles se transforment sans cesse et si compl`tement, au gr´     e
                           ee                 e
des sentiments et des int´rˆts de leurs fid`les et de leurs ministres,
                           e
qu’au bout de peu d’ann´es elles ne gardent rien de l’esprit qui les
   e
cr´a. Les dieux changent plus que les hommes, parce qu’ils ont une
                   e
forme moins pr´cise et qu’ils durent plus longtemps. Il y en a qui
       e                                     a            a
s’am´liorent en vieillissant; d’autres se gˆtent avec l’ˆge. En moins
          e                      e                             e
d’un si`cle, un dieu devient m´connaissable. Celui des chr´tiens s’est
             e          e                e
transform´ plus compl`tement peut-ˆtre qu’aucun autre. Cela tient,
                a                                      a
sans doute, ` ce qu’il a appartenu successivement ` des civilisations
    a               e
et ` des races tr`s diverses, aux Latins, aux Grecs, aux Barbares, `     a
                         e             e
toutes les nations form´es sur les d´bris de l’Empire romain. Certes,
                                     e     a
il y a loin du roide Apollon de D´dale ` l’Apollon classique du
       e e                                         e e
Belv´d`re. Il y a plus loin encore du Christ ´ph`be des Catacombes au
              e                e
Christ asc´tique de nos cath´drales. Ce personnage de la mythologie
     e                                               e
chr´tienne surprend par le nombre et la diversit´ de ses
   e                                                           e
m´tamorphoses. Au Christ flamboyant de saint Paul succ`de, d`s le IIe  e
  e
si`cle, le Christ des synoptiques, Juif pauvre, vaguement communiste,
                      o                          e   e
qui presque aussitˆt devient, avec le quatri`me ´vangile, une sorte de
                              e
jeune alexandrin, disciple tr`s faible des gnostiques. Et plus tard, `   a
             e                                             e
ne consid´rer que les Christs romains et pour ne s’arrˆter qu’aux plus
  ee                                              e
c´l`bres, on eut le Christ dominateur de Gr´goire VII, le Christ
sanguinaire de saint Dominique, le Christ chef de bandes de Jules II,
                 e               e
le Christ ath´e et artiste de L´on X, le Christ fade et louche des
  e                                            e
J´suites, le Christ protecteur de l’usine, d´fenseur du capital et
                                                                e
adversaire du socialisme, qui fleurit sous le pontificat de L´on XIII
           e
et qui r`gne encore. Tous ces Christs, qui n’ont entre eux de commun
                                   e
que le nom, saint Paul ne les pr´voyait pas. Au fond il n’en savait
pas plus que Gallion sur le dieu futur.

             e                                       e
   –Vous exag´rez, dit M. Goubin, qui n’aimait l’exag´ration en aucun
sens.

                         e e                  e
   Giacomo Boni, qui v´n`re les livres sacr´s de tous les peuples, fit
observer alors que le tort de Gallion, que le tort des philosophes et
                                                     e
des historiens romains, fut d’ignorer les livres sacr´s des Juifs.

                                                              e
    –Mieux instruits, dit-il, les Romains n’auraient pas gard´ d’injustes
  e                                   e
pr´ventions contre la religion d’Isra¨l; et, comme dit votre Renan,
                           e                    e    e
dans ces questions qui int´ressaient l’humanit´ enti`re, un peu de bon
                                                     e    e e
vouloir et une meilleure information auraient peut-ˆtre ´vit´ de
terribles malentendus. Il ne manquait pas de Juifs instruits, comme
                                     ıse
Philon, pour expliquer la loi de Mo¨ aux Romains, si ceux-ci avaient
eu l’esprit plus large et un plus juste pressentiment de l’avenir. Les

                                       55
                                        e                 e u
Romains ressentaient devant la pens´e asiatique du d´goˆt et de
l’effroi. S’ils avaient raison de la craindre, ils avaient tort de la
   e                                             e
m´priser. C’est une grande sottise que de m´priser un danger. En
                                                ee
traitant d’imaginations criminelles et d’impi´t´s populaires les
religions syriennes, Gallion manqua de clairvoyance.

                                  e
    –Et comment les Juifs hell´nisants eussent-ils instruit les Romains
                                e
de ce qu’ils ignoraient eux-mˆmes? demanda Langelier. Comment un
                e                           e       u     e ee
Philon si honnˆte, si savant mais si born´, leur eˆt-il r´v´l´ la
     e                        e              e
pens´e obscure, confuse et f´conde d’Isra¨l qu’il ne connaissait pas
      e                            a
lui-mˆme? Qu’aurait-il appris ` Gallion touchant la foi des Juifs,
                         e                           e
sinon des niaiseries litt´raires? Il lui aurait expos´ que la doctrine
        ıse              a
de Mo¨ est conforme ` la philosophie de Platon. Alors comme
                              e                      e
toujours, les hommes cultiv´s n’avaient aucune id´e de ce qui se
                                                        a
passait dans l’esprit des multitudes. C’est toujours ` l’insu des
     e                               e
lettr´s que les foules ignorantes cr´ent des dieux.

                           e                         e
    Un des faits les plus ´tranges et les plus consid´rables de
                          e
l’histoire, c’est la conquˆte du monde par le dieu d’une peuplade
syrienne, c’est la victoire d’Iaveh sur tous les dieux de Rome, de la
   e                      ´         e
Gr`ce, de l’Asie et de l’Egypte. J´sus ne fut en somme qu’un nabi et
                       e         e
le dernier des proph`tes d’Isra¨l. On ne sait rien de lui. Nous ne
                                           e     e
connaissons ni sa vie ni sa mort, car les ´vang´listes ne sont
                                      e                    ee
nullement des biographes. Et les id´es morales qui ont ´t´ mises sous
                             e e                         e
son nom proviennent en r´alit´ de la foule des illumin´s qui
       e                         e
proph´tisaient au temps des H´rodes.

     Ce qu’on appelle le triomphe du christianisme est plus exactement le
triomphe du juda¨                       e       e
                    ısme, et c’est Isra¨l a qui ´chut le singulier
       e                                                       ıtre
privil`ge de donner un dieu au monde. Il faut reconnaˆ que Iaveh
   e       a           e            ee                     e
m´ritait, ` bien des ´gards, son ´l´vation subite. C’´tait, quand il
         a
parvint ` l’empire, le meilleur des dieux. Il avait bien mal commenc´.    e
On peut dire de lui que les historiens disent d’Auguste, qu’il
                  a          e        u        e         e
s’adoucit avec l’`ge. A l’´poque o` les Isra´lites s’´tablirent dans
                           e                e
la terre promise, Iaveh ´tait stupide, f´roce, ignare, cruel,
                         e           e                 e
grossier, mal embouch´, le plus bˆte et le plus m´chant des dieux.
                                   e
Mais sous l’influence des proph`tes il changea du tout au tout. Il
         e
cessa d’ˆtre conservateur et formaliste et se convertit aux id´es   e
                  e                               e          e
pacifiques, aux rˆves de justice. Son peuple ´tait mis´rable. Il
                   e                                e
ressentit une piti´ profonde pour tous les mis´rables. Et, bien qu’au
             a   e             e                             e
fond il restˆt tr`s Juif et tr`s patriote, en devenant r´volutionnaire
               e                                            e
il devint forc´ment international. Il se constitua le d´fenseur des
                         e                            e
humbles et des opprim´s. Il eut une de ces pens´es simples par
                                                c
lesquelles on se concilie le monde. Il annon¸a le bonheur universel,
     e
l’av`nement d’un messie bienfaisant et pacificateur. Son proph`te        e
    ıe                                    e
Isa¨ lui souffla sur cet admirable th`me des paroles d’une po´sie       e
  e
d´licieuse et d’une douceur invincible: La maison d’Iaveh sera
e                                             ee
´tablie sur le sommet des montagnes et s’´l`vera par-dessus les
collines. Alors toutes les nations s’y rendront, les peuples
                                                  a
innombrables la visiteront, disant: Montons ` la montagne d’Iaveh, `      a

                                       56
la maison du Dieu de Jacob, afin qu’il nous enseigne ses voies et que
nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi et de
  e
J´rusalem la parole d’Iaveh. Il jugera entre les nations; il jugera
                                             e e
entre les peuples innombrables. De leurs ´p´es ils forgeront des
hoyaux et de leurs lances des faucilles. Alors le loup habitera avec
l’agneau. Le lionceau et les brebis seront ensemble et un petit enfant
les conduira... Dans l’Empire romain, le dieu des Juifs travaillait `a
           e                             a      e
la conquˆte des classes laborieuses et ` la r´volution sociale. Il
                                                    e
s’adressait aux malheureux. Or, au temps de Tib`re et de Claude, il y
avait dans l’Empire infiniment plus de malheureux que d’heureux. Il y
                                                           e
avait des multitudes d’esclaves. Un seul homme en poss´dait jusqu’`    a
                          e                            a
dix mille. Ces esclaves ´taient pour la plupart tout ` fait
    e
mis´rables. Ni Jupiter ni Junon ni les Dioscures ne s’occupaient
                                                   e
d’eux. Les dieux latins ne les plaignaient pas. C’´taient les dieux de
leurs maˆ                                     e    e
           ıtres. Quand un dieu vint de Jud´e, qui ´coutait les plaintes
                                  e                            e
des humbles, les humbles l’ador`rent. Ainsi la religion d’Isra¨l
                                             a
devint la religion du monde romain. Voil` ce que ni saint Paul ni
                                                      ıe,
Philon ne pouvaient expliquer au proconsul d’Acha¨ parce qu’ils ne
                                     a
le voyaient pas clairement. Et voil` ce que Gallion ne pouvait
  e                                        e               e       e
d´couvrir. Cependant il sentait que le r`gne de Jupiter ´tait pr`s de
                   c      e
finir et il annon¸ait l’av´nement d’un dieu meilleur. Par amour des
          e                                                  e
antiquit´s nationales, il prenait ce dieu dans l’Olympe gr´co-latin;
et il le choisissait du sang de Jupiter, par sentiment aristocratique.
                          e
C’est de la sorte qu’il d´signa Hercule au lieu de Iaveh.

                         e
   –Pour le coup, dit Jos´phin Leclerc, vous avouerez que Gallion se
trompait.

                                        e
     –Moins que vous ne croyez, r´pondit Langelier en souriant. Iaveh ou
                                  e
Hercule, il n’importait gu`re. Croyez-le bien: le fils d’Alcm`ne       e
                            e                               e
n’aurait pas gouvern´ le monde autrement que le p`re de J´sus. Tout  e
                    e
olympien qu’il ´tait, il lui aurait bien fallu devenir le dieu des
esclaves et prendre l’esprit religieux des temps nouveaux. Les dieux
se conforment exactement aux sentiments de leurs adorateurs: ils ont
des raisons pour cela. Et faites-y attention. L’esprit qui favorisa
     e           a                         e e
l’av`nement ` Rome du dieu d’Isra¨l n’´tait pas seulement l’esprit
                e                                         e
populaire, c’´tait aussi celui des philosophes. Ils ´taient alors
   e
pr´vue tous sto¨                          a
                     ıciens et croyaient ` un dieu unique, auquel avait
          e
travaill´ Platon et qui ne se rattachait par aucun lien de famille ni
          e               a                           e
d’amiti´ aux dieux ` forme humaine de la Gr`ce et de Rome. Ce dieu,
par son infinit´, ressemblait au dieu des Juifs. S´n`que et Epict`te
                   e                                     e e         ´     e
          e e                     ee
qui le v´n´raient eussent ´t´ les premiers surpris de la ressemblance
                              e
si on les avait mis en ´tat de faire la comparaison. Pourtant ils
                                   e      e     a
avaient beaucoup contribu´ eux-mˆmes ` rendre acceptable l’aust`re           e
           e                e       e
monoth´isme des jud´o-chr´tiens. Il y avait loin sans doute de la
      e
fiert´ sto¨        a             e     e                            e e
             ıque ` l’humilit´ chr´tienne, mais la morale de S´n`que, par
                           e                      e
sa tristesse et son m´pris de la nature, pr´parait la morale
e       e
´vang´lique. Les sto¨              e             e
                           ıciens ´taient brouill´s avec la vie et la beaut´;e
cette rupture, que l’on attribua au christianisme, fut commenc´e par     e
                                e               a e
les philosophes. Deux si`cles plus tard, ` l’´poque de Constantin, les

                                         57
pa¨               e                                 e
   ıens et les chr´tiens auront, autant dire, une mˆme morale, une mˆme  e
                                       e
philosophie. L’empereur Julien, qui r´tablit la vieille religion de
l’Empire abolie par Constantin l’Apostat, passe avec raison pour un
                     e                                    e
adversaire du Galil´en. Et, quand on lit les petits trait´s de Julien,
              e              e     e                            e
on est frapp´ de la quantit´ d’id´es que cet ennemi des chr´tiens
     e                                                      e
poss`de en commun avec eux. Comme eux il est monoth´iste; comme eux il
             e                           u
croit aux m´rites de l’abstinence, du jeˆne et des mortifications;
                  e                                                  e
comme eux il m´prise les plaisirs charnels et pense se rendre agr´able
aux dieux en ne s’approchant point des femmes; enfin il pousse le
                e          a     e
sentiment chr´tien jusqu’` se f´liciter d’avoir la barbe sale et les
                                         a                        e
ongles noirs. L’empereur Julien avait, ` bien peu de chose pr`s, le
  e                          e                         a
mˆme morale que saint Gr´goire de Nazianze. Rien ` cela que de naturel
                                                            e
et d’ordinaire. Les transformations des moeurs et des id´es ne sont
jamais soudaines. Les plus grands changements de la vie sociale se
                                                a
produisent insensiblement et ne se voient qu’` distance. Ceux qui les
                        c                                    e
traversent ne les soup¸onnent pas. Le christianisme ne s’´tablit que
          e
lorsque l’´tat des moeurs s’accommoda de lui et que lui-mˆme   e
                     ea
s’accommoda de l’´tˆt des moeurs. Il ne put se substituer au paganisme
                  u                   a                      u
qu’au moment o` le paganisme vint ` lui ressembler et o` il vint `     a
ressembler au paganisme.

                      e
    –Mettons, dit Jos´phin Leclerc, que ni saint Paul ni Gallion ne
lurent dans l’avenir. Personne n’y lit. N’est-ce pas un de vos amis
                            e e     a
qui a dit: L’avenir est cach´ mˆme ` ceux qui le font.

     –Notre connaissance de ce qui sera, reprit Langelier, est en raison
de notre connaissance de ce qui est et de ce qui fut. La science est
       e
proph´tique. Plus une science est exacte, plus on en peut tirer
                  e                e         a
d’exactes proph´ties. Les math´matiques, ` qui seules appartient
      e                                                    e
l’enti`re exactitude, communiquent une partie de leur pr´cision aux
                    e
sciences qui proc`dent d’elles. Aussi fait-on par le moyen de
                      e                             e
l’astronomie math´matique et de la chimie des pr´dictions certaines.
                            e                              e
Vous pouvez calculer les ´clipses pour des millions d’ann´es sans
                                         e
craindre que vos calculs soient trouv´s faux, tant que le soleil, la
                                     e
lune et la terre seront dans les mˆmes rapports de masse et de
                                e      e
distance. Vous pouvez de mˆme pr´voir que ces rapports changeront dans
             e                                  e          e
un avenir tr`s lointain. Car on fonde sur la m´canique c´leste cette
       e
proph´tie encore, que l’astre aux cornes d’argent ne tracera pas
e                     e
´ternellement le mˆme cercle autour de notre globe et que des causes
                              a            e e
qui agissent actuellement, ` force de se r´p´ter, changeront son
                                                               ee
cours. Vous pouvez annoncer que le soleil s’assombrira et n’´l`vera
                           e         e              e e
plus au-dessus de nos oc´ans glac´s qu’un globe r´tr´ci. A moins qu’il
                         a
ne lui soit venu, d’ici l`, de nouveaux aliments: ce qui est bien
                                                         e ıdes comme
possible, car il est capable d’attraper des essaims d’ast´ro¨
         e                                                         e
l’araign´e des mouches. Vous pouvez annoncer pourtant qu’il s’´teindra
                            e
et que les figures disloqu´es des constellations s’effaceront point
                                                                  e
par point dans l’espace noir. Mais qu’est-ce que la mort d’une ´toile?
   e                       e
L’´vanouissement d’une ´tincelle. Que tous les astres du ciel
  e                      e                                           a
s’´teignent comme se s`chent les herbes de la prairie, qu’importe ` la
                                ee
vie universelle, tant que les ´l´ments infiniment petits qui les

                                      58
                        e                                 e
composent auront gard´ en eux la puissance qui fait et d´fait les
                          e                       e
mondes! Vous pouvez pr´dire une fin plus compl`te de l’univers, la fin
                                         ee                  e
de l’atome, la dissociation des derniers ´l´ments de la mati`re, les
        u
temps o` le protyle, le brouillard sans forme, aura reconquis sur la
                                          e                a
ruine de toutes choses son empire illimit´. Et ce ne sera l` qu’un
temps dans la respiration de Dieu. Tout recommencera.

    Les mondes renaˆ                  ıtront pour mourir. La vie et la mort
                      ıtront. Ils renaˆ
        e       e
se succ´deront ´ternellement. Dans l’infini de l’espace et du temps se
 e
r´aliseront toutes les combinaisons possibles et nous nous
                                                         e
retrouverons de nouveau assis au flanc du Forum ruin´. Mais puisque
nous ne saurons pas que c’est nous, ce ne sera pas nous.

   M. Goubin essuya les verres de son lorgnon.

             a                e    e    e
   –Ce sont l`, dit-il, des id´es d´sesp´rantes.

             e
    –Qu’esp´rez-vous donc, monsieur Goubin, demanda Nicole Langelier, et
                                     e        e
que vous faut-il pour combler vos d´sirs? Pr´tendez-vous donc garder
           e                                 e
de vous-mˆme et du monde une conscience ´ternelle? Pourquoi
                                               e
voulez-vous toujours vous rappeler que vous ˆtes monsieur Goubin? Je
                                                         e
ne vous le cache pas: l’univers actuel, qui n’est pas pr`s de finir,
                       a                a     e
ne semble pas propre ` vous satisfaire ` cet ´gard. Ne comptez pas non
                                                  e
plus sur les suivants qui seront sans doute du mˆme genre. Pourtant ne
                                               e
perdez pas tout espoir. Il est possible qu’apr`s une succession
   e
ind´finie d’univers, vous renaissiez, monsieur Goubin, avec le
                               e                             e
souvenir de vos existences ant´rieures. Renan disait que c’´tait une
        a                                           ınt,
chance ` courir et qu’en tout cas, si tard qu’elle vˆ elle ne se
ferait pas attendre. Les successions d’univers s’accompliront pour
nous en moins d’une seconde. Le temps ne dure point aux morts.

    –Connaissez-vous, demanda Hippolyte Dufresne, les rˆveries  e
astronomiques de Blanqui? Le vieux Blanqui, prisonnier au
                                                                 e
Mont-Saint-Michel, ne voyait qu’un peu de ciel par sa fenˆtre bouch´e, e
et n’avait de voisins que les astres. Il en devint astronome et fonda
          e            e                                          e
sur l’unit´ de la mati`re et des lois qui la gouvernent une ´trange
  e                  e                              e
th´orie de l’identit´ des mondes. J’ai lu un m´moire d’une soixantaine
            u                                          e
de pages o` il expose que la forme et la vie se d´veloppent exactement
        e          e
de la mˆme mani`re dans un grand nombre de mondes. Selon lui, une
                                               o         e     e e
multitude de soleils, tout semblables au nˆtre, ont ´clair´, ´clairent
    e                     e                                  e
ou ´claireront des plan`tes toutes semblables aux plan`tes de notre
     e                           a                e
syst`me. Il est, il fut, il sera ` l’infini des V´nus, des Mars, des
                                            a                  a
Saturnes, des Jupiters tout semblables ` notre Saturne, ` notre Mars,
` notre V´nus, des terres toutes semblables ` notre terre. Ces terres
a          e                                      a
produisent exactement ce que produit notre terre, et portent des
                                            e
plantes, des animaux, des hommes enti`rement pareils aux plantes, aux
                                          e
animaux, aux hommes terrestres. L’´volution de la vie y est identique
a e                                                   e
` l’´volution de la vie sur notre globe. En cons´quence, pensait le
vieux prisonnier, il est, il fut, il sera, par l’espace, des myriades
de Monts-Saint-Michel, contenant chacun un Blanqui.

                                       59
    –Nous ne savons pas grand’chose des mondes dont les soleils brillent
sur nos nuits, reprit Langelier. Nous voyons pourtant que, soumis aux
  e           e                              e         o
mˆmes lois m´caniques et chimiques, ils diff`rent du nˆtre et
    e                 e
diff`rent entre eux d’´tendue et de forme et que les substances qui
      u                  e                             e
s’y brˆlent ne sont pas r´parties entre tous dans les mˆmes
                      e                                     e
proportions. Ces diff´rences en doivent produire une infinit´ d’autres
                  c
que nous ne soup¸onnons pas. Il suffit d’un caillou pour changer le
                                        e
sort d’un empire. Mais qui sait? Peut-ˆtre, monsieur Goubin, multiple
       e    e
et diss´min´ dans des myriades de mondes, essuya, essuie, essuiera
e
´ternellement et infiniment les verres de son lorgnon.

       e                                     e
   Jos´phin Leclerc ne laissa pas ses amis s’´tendre davantage en
 e
rˆveries astronomiques.

    –Je trouve, comme monsieur Goubin, dit-il, que tout cela serait
 e                e
d´solant, si ce n’´tait trop loin de nous pour nous toucher. Ce qui
         e
nous int´resse vivement, ce que nous serions curieux de connaˆ ıtre,
                                                     e
c’est le sort de ceux qui viendront tout de suite apr`s nous en ce
monde.

    –Sans doute, dit Langelier, la succession des univers ne nous inspire
                 e
qu’un morne ´tonnement. Nous embrasserions d’un regard plus fraternel
                                                    e
et plus ami l’avenir de la civilisation et la destin´e prochaine de
                                                                    e
nos semblables. Plus l’avenir est prochain, plus nous en sommes ´mus.
Par malheur, les sciences morales et politiques sont inexactes et
                             e
pleines d’incertitude. De l’´volution humaine elles connaissent mal
     e                   ea
les d´veloppements d´j` accomplis, et ne peuvent donc pas nous
             e u                e                          a
instruire tr`s sˆrement des d´veloppements qui restent ` accomplir.
             e         e                      e
N’ayant gu`re de m´moire, elles n’ont gu`re de pressentiment. C’est
                                    e
pourquoi les esprits scientifiques ´prouvent une insurmontable
 e             a                                              e
r´pugnance ` tenter des recherches dont ils savent la vanit´, et ils
                 e                        e            e
n’osent pas mˆme avouer une curiosit´ qu’ils n’esp`rent point
satisfaire. On se propose volontiers de rechercher ce qui serait si
les hommes devenaient plus sages. Platon, Thomas Morus, Campanella,
  e
F´nelon, Cabet, Paul Adam reconstruisent leur propre cit´ en  e
                                                     a
Atlantide, dans l’Ile des Utopiens, dans le Soleil, ` Salente, en
                              e
Icarie, en Malaisie, et ils y ´tablissent une police abstraite.
                                    e
D’autres, comme le philosophe S´bastien Mercier et le socialiste-po`tee
                     e e
William Morris, p´n`trent dans un lointain avenir. Mais ils avaient
        e                              e
emport´ leur morale avec eux. Ils d´couvrent une nouvelle Atlantide et
            e      e             a
c’est la cit´ du rˆve qu’ils y bˆtissent harmonieusement. Citerai-je
                                                 e
encore Maurice Spronck? Il nous montre la R´publique fran¸aise  c
conquise, en l’an 230 de sa fondation, par les Marocains. Mais c’est
                      a
pour nous induire ` livrer le gouvernement aux conservateurs, qu’il
                                            e
juge seuls capables de conjurer un tel d´sastre. Cependant Camille
                                        e
Mauclair, plus confiant en l’humanit´ future, lit dans l’avenir la
  e
d´fense victorieuse de l’Europe socialiste contre l’Asie musulmane.
            e
Daniel Hal´vy ne craint pas les Marocains. Avec plus de raison, il
craint les Russes. Il raconte, dans son Histoire de quatre ans , la

                                      60
                          ´
fondation, en 2001, des Etats-Unis d’Europe. Mais il veut surtout nous
               e
montrer que l’´quilibre moral des peuples est instable et qu’il suffit
      e                e                 a
peut-ˆtre d’une facilit´ introduite tout ` coup dans les conditions de
                   e ıner sur une multitude d’hommes les pires fl´aux
l’existence pour d´chaˆ                                             e
                        e
et les plus cruelles mis`res.

                                       ea        ıtre
    Ils sont rares ceux qui ont cherch´ ` connaˆ l’avenir par
         e
curiosit´ pure, sans intention morale ni desseins optimistes. Je ne
                                                    a
connais que H.-G. Wells qui, voyageant dans les ˆges futurs, ait
  e         a          e
d´couvert ` l’humanit´ une fin qu’il ne lui souhaitait pas, selon
toute apparence; car c’est une dure solution des questions sociales,
       e                      e
que l’´tablissement d’un prol´tariat anthropophage et d’une
                                                                    a
aristocratie comestible. Et tel est le sort que H.-G. Wells assigne `
                                               e
nos derniers neveux. Tous les autres proph`tes dont j’ai connaissance
             a              e                e                  e
se bornent ` confier aux si`cles futurs la r´alisation de leurs rˆves.
               e
Ils ne nous d´couvrent pas l’avenir, ils le conjurent.

          e e
     La v´rit´ est que les hommes ne regardent pas si loin devant eux sans
effroi. Beaucoup estiment qu’une telle investigation n’est pas
seulement inutile, qu’elle est mauvaise; et ceux qui croient le plus
                     e
facilement qu’on d´couvre les choses futures sont ceux qui
                                 e                         a
craindraient le plus de les d´couvrir. Il y a sans doute ` cette
crainte des raisons profondes. Toutes les morales, toutes les
                              e e                  e
religions apportent une r´v´lation de la destin´e humaine. Qu’ils se
                               a      e
l’avouent ou se le cachent ` eux-mˆmes, les hommes, pour la plupart,
                   e              e e                      e
craindraient de v´rifier ces r´v´lations augustes et de d´couvrir le
  e                 e                            e a               e
n´ant de leurs esp´rances. Ils sont accoutum´s ` supporter l’id´e des
                      e
moeurs les plus diff´rentes des leurs quand ces moeurs sont plong´es   e
              e          e                       e
dans le pass´. Ils se f´licitent alors des progr`s de la morale. Mais,
                             e e
comme leur morale est r´gl´e en somme sur leurs moeurs ou du moins sur
ce qu’ils en laissent voir, ils n’osent s’avouer que la morale, qui
       a               e
jusqu’` eux a chang´ sans cesse avec les moeurs, changera encore apr`s    e
                                                         e
eux et que les hommes futurs pourront se faire une id´e tout autre que
la leur de ce qui est permis et de ce qui n’est pas permis. Il leur en
   u                    ıtre
coˆterait de reconnaˆ qu’ils n’ont que des vertus transitoires et
                                           e
des dieux caducs. Et, bien que le pass´ leur montre des droits et des
devoirs sans cesse changeants et mouvants, ils se croiraient dupes
        e                           e
s’ils pr´voyaient que l’humanit´ future se ferait d’autres droits,
d’autres devoirs et d’autres dieux. Enfin, ils ont peur de se
  e
d´shonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible
            e                                    a         e
immoralit´ qu’est la morale future. Ce sont l` des empˆchements `     a
rechercher l’avenir. Voyez Gallion et ses amis; ils n’auraient pas os´  e
   e       e    e
pr´voir l’´galit´ des classes dans le mariage, la suppression de
                  e              e
l’esclavage, les d´faites des l´gions, la chute de l’Empire, la fin de
              e
Rome, ni mˆme la mort des dieux auxquels ils ne croyaient plus gu`re.   e

                           e                           ıner.
   –C’est possible, dit Jos´phin Leclerc, mais allons dˆ

                                                           e
    Et, laissant le Forum que la lune baignait de sa clart´ tranquille,
         e
ils gagn`rent, par les rues populeuses de la ville, un cabaret modique

                                       61
         e
et renomm´ de la via Condotti.

   IV

             e     e                                 e
    La salle ´tait ´troite, tendue d’un papier enfum´ qui datait du
pontificat de Pie IX. De vieilles lithographies pendaient aux murs, o`u
                                                e    e
l’on voyait M. de Cavour, avec ses lunettes d’´caill´ et son collier
                    e                                      e
de barbe, la face l´onine de Garibaldi et les moustaches ´pouvantables
                         e                                     e
de Victor-Emmanuel, r´union classique des symboles de la r´volution et
            e         e     e                        e
de l’autorit´ combin´es, t´moignage populaire du g´nie italien qui
                                                           a
excelle dans les juxtapositions et chez qui, de nos jours, ` Rome,
                                                                u
avec un sens exquis de la politique et non sans un certain goˆt de
         e                                             ee
fine com´die, le pape fulminant et le roi excommuni´ ´changent chaque
                                                e                 e
matin des assurances de bon voisinage. Des r´chauds de plaqu´ et des
              a
coupes d’albˆtre chargeaient le buffet d’acajou. La maison affectait
     e                    e
ce m´pris des nouveaut´s qui convient aux vieilles renomm´es.e

     a
   L`, devant les fiasques de vin de Chianti, autour d’une table
        e                           e       e
couronn´e de roses, les cinq continu`rent d’´changer des propos
philosophiques.

                                             a
     –Il est vrai, dit Nicole Langelier, qu’` beaucoup le coeur manque
quand leur regard rencontre l’abˆ   ıme des choses futures. Il est
certain, d’ailleurs, que notre connaissance trop imparfaite des faits
                                      ee           e
accomplis ne nous fournit pas les ´l´ments n´cessaires ` la  a
  e
d´termination exacte des faits qui doivent s’accomplir. Mais enfin,
                  e         ee
puisque le pass´ des soci´t´s humaines nous est connu quelques
                               ee                  e
parties, l’avenir de ces soci´t´s, suite et cons´quence de leur pass´,e
                        e
ne nous est pas enti`rement inconnaissable. Il ne nous est pas
                                     e     e
impossible d’observer certains ph´nom`nes sociaux et de d´finir, e
        e                                                ea
d’apr`s les conditions dans lesquelles ils se sont d´j` produits, les
conditions dans lesquelles ils se produiront encore. Il ne nous est
pas interdit, en voyant commencer un ordre de faits, de le comparer `     a
             e                                               e
un ordre r´volu de faits analogues et d’induire de l’ach`vement du
                 e
second un ach`vement semblable du premier. Par exemple: en observant
                                                     a
que les formes du travail sont changeantes, qu’` l’esclavage a succ´d´ e e
                                                 e
le servage, au servage le salariat, on doit pr´voir une nouvelle forme
de la production; en constatant que le capital industriel s’est
          e               e              a                   ee
substitu´ depuis un si`cle seulement ` la petite propri´t´ artisane et
                           ea
paysanne, on est amen´ ` rechercher la forme qui doit se substituer au
              e                 e                 ee
capital; en ´tudiant la mani`re dont s’est op´r´ le rachat des charges
                      e              c                          e
et des servitudes f´odales, on con¸oit comment pourra s’op´rer un jour
                                                  e
le rachat des moyens de production constitu´s aujourd’hui en propri´t´   ee
      e        e                               ´
priv´e. En ´tudiant les grands services d’Etat qui fonctionnent `  a
   e                              e                        e
pr´sent, on se fait quelque id´e de ce que pourront ˆtre plus tard les
                                                                e
modes socialistes de production et, quand on aura interrog´ de cette
   c                                                   e
fa¸on sur un assez grand nombre de points le pr´sent et le pass´ dee
                             e                            e a e
l’industrie humaine, on d´cidera sur des probabilit´s, ` d´faut de
                                     e
certitudes, si le collectivisme se r´alisera un jour, non parce qu’il
est juste, car il n’y a aucune raison de croire au triomphe de la

                                       62
                                        e              e      e
justice, mais parce qu’il est la suite n´cessaire de l’´tat pr´sent et
        e                   e
la cons´quence fatale de l’´volution capitaliste.

   Prenons, si vous voulez, un autre exemple: nous avons quelque
    e
exp´rience de la vie et de la mort des religions. La fin du
       e
polyth´isme romain, en particulier, nous est assez bien connue.
      e
D’apr`s cette fin lamentable nous pouvons nous figurer celle du
                                    e
christianisme dont nous voyons le d´clin.

                              e       e               e
    On peut rechercher de la mˆme mani`re si l’humanit´ future sera
belliqueuse ou pacifique.

                                                                  e
   –Je suis curieux de savoir comment il faut s’y prendre, dit Jos´phin
Leclerc.

                        e
   M. Goubin secoua la tˆte:

                                                             e
   –Cette recherche est inutile. Nous en savons d’avance le r´sultat. La
guerre durera autant que le monde.

                          e                             e             e
   –Rien ne le prouve, r´pliqua Langelier, et la consid´ration du pass´
       a
donne ` croire, au contraire, que la guerre n’est pas une des
conditions essentielles de la vie sociale.

                                                          a
   Et Langelier, en attendant la minestra qui tardait ` venir,
 e                 e                     e                  ee
d´veloppa cette id´e, sans toutefois se d´partir de la sobri´t´
           a
habituelle ` son esprit.

                        e     e
     –Bien que les premi`res ´poques de la race humaine, dit-il, se
                                       e    e e
perdent pour nous dans une obscurit´ imp´n´trable, il est certain que
                                                         e
les hommes ne furent pas toujours belliqueux. Ils ne l’´taient pas
                  a
durant ces longs ˆges de la vie pastorale dont le souvenir subsiste
                                                       a
seulement dans un petit nombre de mots communs ` toutes les langues
            e              e e
indo-europ´ennes, et qui r´v`lent des moeurs innocentes. Et nous avons
                                e                     a         ee
des raisons de croire que ces si`cles tranquilles de pˆtres ont ´t´
                            e          e
d’une bien plus longue dur´e que les ´poques agricoles, industrielles
                                                     e e
et commerciales qui, venues ensuite par un progr`s n´cessaire,
  e       e                                        e              a
d´termin`rent entre les tribus et les peuples un ´tat de guerre ` peu
   e
pr`s constant.

                                                        a     e
    C’est par les armes qu’on chercha le plus souvent ` acqu´rir des
biens, terres, femmes, esclaves, bestiaux. Les guerres se firent
                    a
d’abord de village ` village. Puis, les vaincus, s’unissant aux
                  e
vainqueurs, form`rent une nation, et les guerres se firent de peuple `a
peuple. Chacun de ces peuples, pour conserver les richesses acquises
ou s’en procurer de nouvelles, disputait aux peuples voisins les lieux
                                                                e e
forts du haut desquels on pouvait commander les routes, les d´fil´s
des montagnes, le cours des fleuves, le rivage des mers. Enfin, les
              e             e e                    e
peuples form`rent des conf´d´rations et contract`rent des alliances.
Ainsi des groupes d’hommes, de plus en plus vastes, au lieu de se

                                        63
                                           e        e
disputer les biens de la terre, en firent l’´change r´gulier. La
             e                          ee      e
communaut´ des sentiments et des int´rˆts s’´largit. Rome, un jour,
             e                                                   e
crut l’avoir ´tendue sur le monde entier. Auguste pensa ouvrir l’`re
de la paix universelle.

                                                                      e
    On sait comme cette illusion fut lentement et cruellement dissip´e et
                              e
quels flots de barbares inond`rent la paix romaine. Ces barbares,
e                             e    e                 e
´tablis dans l’Empire, s’entr’´gorg`rent quatorze si`cles sur ses
               e
ruines et fond`rent par le carnage de sanglantes patries. Telle fut la
                           a
vie des peuples au moyen ˆge et la constitution des grandes monarchies
      e               e              e            e
europ´ennes. Alors l’´tat de guerre ´tait le seul ´tat possible, le
                                           ee     e               e
seul concevable. Toutes les forces des soci´t´s n’´taient organis´es
que pour le soutenir.

           e               e                                  a
    Si le r´veil de la pens´e, lors de la Renaissance, permit ` quelques
                                                e e
rares esprits d’imaginer des relations mieux r´gl´es entre les
                e
peuples, en mˆme temps, l’ardeur d’inventer et la soif de connaˆ  ıtre
             a                                                e
fournirent ` l’instinct guerrier des aliments nouveaux. La d´couverte
des Indes Occidentales, les explorations de l’Afrique, la navigation
         e                        a        e           e
de l’Oc´an Pacifique ouvrirent ` l’avidit´ des Europ´ens d’immenses
                                             e
territoires. Les royaumes blancs se disput`rent l’extermination des
                                             e                    e
races rouges, jaunes et noires, et s’acharn`rent durant quatre si`cles
au pillage de trois grandes parties du monde. C’est ce qu’on appelle
la civilisation moderne.

    Durant cette succession ininterrompue de rapines et de violence, les
       e             a        ıtre e
Europ´ens apprirent ` connaˆ l’´tendue et la configuration de la
                            c
terre. A mesure qu’ils avan¸aient dans cette connaissance ils
e
´tendaient leurs destructions. Aujourd’hui encore les blancs ne
communiquent avec les noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les
massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent
encore que par nos crimes.

                                                    e
    Pourtant ces navigations, ces explorations tent´es dans un esprit de
         e e
cupidit´ f´roce, ces voies de terre et de mer ouvertes aux
       e
conqu´rants, aux aventuriers, aux chasseurs d’hommes et aux marchands
d’hommes, ces colonisations exterminatrices, ce mouvement brutal qui
                                      e             ea e
porta et qui porte encore une moiti´ de l’humanit´ ` d´truire l’autre
      e                                                   e
moiti´, ce sont les conditions fatales d’un nouveau progr`s de la
                                                  e e
civilisation et les moyens terribles qui auront pr´par´, pour un
                   e      e
avenir encore ind´termin´, la paix du monde.

                                   e                     e           e
    Cette fois, c’est la terre enti`re qui se trouve amen´e vers un ´tat
                     e e                          a e
comparable, malgr´ d’´normes dissemblances, ` l’´tat de l’Empire
romain sous Auguste. La paix romaine fut l’oeuvre de la conquˆte.  e
      e                                  e                    e
Assur´ment la paix universelle ne se r´alisera pas par les mˆmes
                                                e      a e e
moyens. Nul empire aujourd’hui ne peut pr´tendre ` l’h´g´monie des
                  e
terres et des oc´ans qui couvrent le globe, enfin connu et mesur´.  e
             e
Mais, pour ˆtre moins apparents que ceux de la domination politique et
                                       a               e         e
militaire, les liens qui commencent ` unir l’humanit´ tout enti`re, et

                                       64
                                   e                        e
non plus une partie de l’humanit´, ne sont pas moins r´els; et ils
      a
sont ` la fois plus souples et plus solides; ils sont plus intimes et
                e                          a
infiniment vari´s, puisqu’ils s’attachent, ` travers les fictions de
                       e e
la vie publique, aux r´alit´s de la vie sociale.

                    e                                       e
    La multiplicit´ croissante des communications et des ´changes, la
          e     e             e
solidarit´ forc´e des march´s financiers de toutes les capitales, des
       e
march´s commerciaux qui s’efforcent en vain de garantir leur
    e                       e
ind´pendance par des exp´dients malheureux, la rapide croissance du
                                                     o
socialisme international, semblent devoir assurer, tˆt ou tard,
                                                 a
l’union des peuples de tous les continents. Si, ` cette heure,
             e                    ´
l’esprit imp´rialiste des grands Etats et les ambitions superbes des
              e                 e            e
nations arm´es paraissent d´mentir ces pr´visions et condamner ces
    e                  c           e e
esp´rances, on s’aper¸oit qu’en r´alit´, le nationalisme moderne n’est
qu’une aspiration confuse vers une union de plus en plus vaste des
                            e             e
intelligences et des volont´s, et que le rˆve d’une plus grande
                                                                  e
Angleterre, d’une plus grande Allemagne, d’une plus grande Am´rique,
                                                      e
conduit, quoi qu’on veuille et quoi qu’on fasse, au rˆve d’une plus
                  e   a
grande humanit´ et ` l’association des peuples et des races pour
l’exploitation en commun des richesses de la terre...

                                o                    e           e
   Interrompant ce discours, l’hˆtelier apporta lui-mˆme la soupi`re
                       a e
fumante et le fromage rˆp´.

                                                       e
   Et Nicole Langelier, dans la vapeur chaude et parfum´e du potage,
conclut en ces termes:

                                                                e
    –Il y aura sans doute encore des guerres. Les instincts f´roces, unis
                                                                  e
aux convoitises naturelles, l’orgueil et la faim, qui ont troubl´ le
                            e
monde durant tant de si`cles, le troubleront encore. Les immenses
                                  a
masses humaines, qui tendent ` se former, n’ont pas encore trouv´ leur e
                  e               e e
assiette et leur ´quilibre. La p´n´tration des peuples n’est pas
                 e                                e
encore assez m´thodique pour assurer le bien-ˆtre commun par la
      e              e     e
libert´ et la facilit´ des ´changes, l’homme n’est pas encore devenu
                       a
partout respectable ` l’homme; toutes les parties de l’humanit´ ne  e
             e
sont pas pr`s encore de s’associer harmonieusement pour former les
                                e                                e e
cellules et les organes d’un mˆme corps. Il ne sera pas donn´, mˆme
                                                   e
aux plus jeunes d’entre nous, de voir se clore l’`re des armes. Mais
ces temps meilleurs que nous ne connaˆ    ıtrons pas, nous les pressentons.
                                                 e
A prolonger dans l’avenir la courbe commenc´e, nous pouvons apercevoir
  e                                           e
l’´tablissement de communications plus fr´quentes et plus parfaites
                                                                   e e
entre toutes les races et tous les peuples, un sentiment plus g´n´ral
                              e                          e
et plus fort de la solidarit´ humaine, l’organisation m´thodique du
            e                   ´
travail et r´tablissement des Etats-Unis du monde.

                             e
   La paix universelle se r´alisera un jour, non parce que les hommes de
                                                 e
viendront meilleurs (il n’est pas permis de l’esp´rer), mais parce
qu’un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles
 e      e e                               e
n´cessit´s ´conomiques leur imposeront l’´tat pacifique, comme
                           e                             c
autrefois les conditions mˆmes de leur existence les pla¸aient et les

                                        65
                    e
maintenaient dans l’´tat de guerre.

                                            e
   –Nicole Langelier, une rose s’est effeuill´e dans votre verre, dit
Giacomo Boni. Cela ne s’est pas fait sans la permission des dieux.
       a
Buvons ` la paix future du monde.

      e
   Jos´phin Leclerc leva son verre:

                                                          e e e
   –Ce via de Chianti est d’une saveur piquante et mouss´ l´g`rement.
       a
Buvons ` la paix, tandis que les Russes et les Japonais combattent
a
ˆprement en Mandchourie et dans le golfe de Cor´e.e

    –Cette guerre, reprit Langelier, marque une des grandes heures de
l’histoire du monde. Et pour en comprendre le sens il faut remonter
                      e
deux mille ans en arri`re.

                                c
    Certes les Romains ne soup¸onnaient pas la grandeur du monde barbare
                       e                    e
et n’avaient aucune id´e de ces immenses r´servoirs d’hommes qui
devaient un jour crever sur eux et les submerger. Ils ne se doutaient
             u
pas qu’il y eˆt dans l’univers une autre paix que la paix romaine. Et
pourtant il en existait une et plus antique et plus vaste, la paix
chinoise.

    Ce n’est pas que leurs marchands ne fussent en relations avec les
                     e                                   e
marchands de la S´rique. Ceux-ci apportaient la soie ´crue en un lieu
    e
situ´ au nord du plateau de Pamir et qu’on nommait la Tour de Pierre.
      e
Les n´gociants de l’Empire s’y rendaient. Des trafiquants latins plus
         e e e                                           o
hardis p´n´tr`rent dans le golfe du Tonkin et sur les cˆtes chinoises
       a                              ı.
jusqu’` Hang-Tchan-Fou ou Hano¨ Cependant les Romains ne
                            e              a                      e
s’imaginaient pas que la S´rique formˆt un empire plus peupl´ que le
                             e                              e
leur, plus riche, plus avanc´ dans l’agriculture et dans l’´conomie
                                    oe
politique. Les Chinois, de leur cˆt´, connaissaient les hommes blancs.
Leurs annales mentionnent que l’empereur An-Thoun, en qui nous
reconnaissons Marcus Aurelius Antoninus, leur envoya une ambassade,
      e            e                 e
qui n’´tait, peut-ˆtre, qu’une exp´dition de navigateurs et de
  e
n´gociants. Mais ils ne savaient pas qu’une civilisation plus agit´e e
                                         e
et plus violente que la leur, et plus f´conde aussi et infiniment plus
              e
expansive, s’´tendait sur une des faces de ce globe dont ils
couvraient une autre face: agriculteurs et jardiniers pleins
      e
d’exp´rience, marchands habiles et probes, ils vivaient heureux, grˆce a
a         e            e          a                                e
` leurs m´thodes d’´change et ` leurs vastes associations de cr´dit.
Satisfaits de leur science subtile, de leur politesse exquise, de leur
   ee                                                    e
pi´t´ tout humaine et de leur immuable sagesse, ils n’´taient pas
                                ıtre           e
curieux, sans doute, de connaˆ la mani`re de vivre et de penser de
                                             e           e
ces hommes blancs, venus du pays de C´sar. Et peut-ˆtre que les
ambassadeurs d’An-Thoun leur parurent un peu grossiers et barbares.

                                                                   e
    Les deux grandes civilisations, la jaune et la blanche, continu`rent
a                          u                             e
` s’ignorer jusqu’au jour o` les Portugais, ayant doubl´ le cap de
           e          e                  a
Bonne Esp´rance, all`rent commercer ` Macao. Les marchands et les

                                       66
                   e          e                              e
missionnaires chr´tiens s’´tablirent en Chine et s’y livr`rent `   a
toutes sortes de violences et de rapines. Les Chinois les enduraient
                     e
en hommes habitu´s aux ouvrages de patience et merveilleusement
                                                          e
capables de supporter les mauvais traitements; et n´anmoins les
          a                                e
tuaient, ` l’occasion, avec toutes les d´licatesses d’une fine
        e       e               e
cruaut´. Les J´suites soulev`rent, dans l’Empire du Milieu, pendant
   e             e                      e
pr`s de trois si`cles, d’incessants d´sordres. De nos jours les
             e
nations chr´tiennes prirent l’habitude d’envoyer ensemble ou
 e e                                                     e
s´par´ment dans ce grand empire, quand l’ordre y ´tait troubl´, des  e
                 e
soldats qui le r´tablissaient par le vol, le viol, le pillage, le
                                     e    a
meurtre et l’incendie, et de proc´der ` courts intervalles, au moyen
                          a      e e
de fusils et de canons, ` la p´n´tration pacifique du pays. Les
                e           e                   e
Chinois inarm´s ne se d´fendent pas ou se d´fendent mal; on les
                          e            e                    ee
massacre avec une agr´able facilit´. Ils sont polis et c´r´monieux;
mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Europ´ens.   e
                                                                  a
Nous avons contre eux des griefs qui ressemblent beaucoup ` ceux que
monsieur Du Chaillu avait contre son gorille. Monsieur Du Chaillu tua,
               e a                           e
dans une forˆt, ` coups de carabine, la m`re d’un gorille. Morte, elle
serrait encore son petit dans ses bras. Il l’en arracha et le traˆ  ına
     e                        a
apr`s lui, dans une cage, ` travers l’Afrique, pour le vendre en
Europe. Mais ce jeune animal lui donna de justes sujets de plaintes.
   e
Il ´tait insociable; il se laissa mourir de faim. Je fus impuissant,
                       a
dit M. Du Chaillu, ` corriger son mauvais naturel. Nous nous
plaignons des Chinois avec autant de raison que monsieur Du Chaillu de
son gorille.

                            ee         ea e              e
    En 1901, l’ordre ayant ´t´ troubl´ ` P´kin, les arm´es des cinq
                                                             e
grandes puissances, sous le commandement d’un feld-mar´chal allemand,
     e                                    e      e e
l’y r´tablirent par les moyens accoutum´s. Apr`s s’ˆtre ainsi
                                                       e
couvertes de gloire militaire, les cinq puissances sign`rent un des
                    e                                      e   e
innombrables trait´s par lesquels elles garantissent l’int´grit´ de
cette Chine dont elles se partagent les provinces.

                                                                   e
    Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Cor´e au
commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur
                              e             a
terre et sur mer, et particip´, en 1901, ` l’action pacifique des
puissances, vit avec une rage froide s’avancer l’ourse vorace et
                            e e
lente. Et tandis que la bˆte ´norme allongeait indolemment le museau
                                                            a
sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes ` la fois
                                         e           u          e
leurs ailes et leurs aiguillons, la cribl`rent de piqˆres enflamm´es.

                                               e
    C’est une guerre coloniale, disait express´ment un grand
                     a
fonctionnaire russe ` mon ami Georges Bourdon. Or, le principe
                                                         e
fondamental de toute guerre coloniale est que l’Europ´en soit
    e
sup´rieur aux peuples qu’il combat; sans quoi la guerre n’est plus
coloniale, cela saute aux yeux. Il convient, dans ces sortes de
                      e
guerres, que l’Europ´en attaque avec de l’artillerie et que
                               e                 e
l’Asiatique ou l’Africain se d´fende avec des fl`ches, des massues,
                                                                e
des sagayes et des tomahawks. On admet qu’il se soit procur´ quelques
             a
vieux fusils ` pierre et des gibernes; cela rend la colonisation plus

                                      67
                                        e       e             a
glorieuse. Mais en aucun cas il ne doit ˆtre arm´ ni instruit `
       e
l’europ´enne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de
             e                                    e             a
canots creus´s dans un tronc d’arbre. S’il a achet´ des navires ` des
                 e
armateurs europ´ens, ces navires seront hors d’usage. Les Chinois qui
                                                                  e
garnissent leurs arsenaux d’obus en porcelaine restent dans les r`gles
de la guerre coloniale.

                             e    e                          e
    Les Japonais s’en sont ´cart´s. Ils font la guerre d’apr`s les
                   e                    e e
principes enseign´s en France par le g´n´ral Bonnal. Ils l’emportent
de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l’intelligence. En
                                   e                   e
se battant mieux que des Europ´ens, ils n’ont point ´gard aux usages
        e                           c
consacr´s, et ils agissent d’une fa¸on contraire, en quelque sorte, au
droit des gens.

    En vain des personnes graves, comme monsieur Edmond Th´ry, leure
  e      e                       e                    ee      e
d´montr`rent qu’ils devaient ˆtre vaincus dans l’int´rˆt sup´rieur du
       e       e             e              e                        e
march´ europ´en, conform´ment aux lois ´conomiques les mieux ´tablies.
                                                                 e
En vain le proconsul de l’Indo-Chine, monsieur Doumer lui-mˆme, les
                    a       e         e        e
somma d’essuyer, ` bref d´lai, des d´faites d´cisives sur terre et sur
                               e                            e
mer. Quelle tristesse financi`re assombrirait nos coeurs, s’´criait
                                         e
ce grand homme, si Besobrazof et Alex´ief ne tiraient plus aucun
                e      e
million des forˆts cor´ennes! Ils sont rois. Je fus roi comme eux: nos
causes sont communes. 0 Nippons! imitez en douceur les peuples cuivr´s e
                   e e                        e
sur lesquels j’ai r´gn´ glorieusement sous M´line. En vain le docteur
                          e                    a             e
Charles Richet leur repr´senta, un squelette ` la main, qu’´tant
prognathes et n’ayant pas les muscles du mollet suffisamment
  e       e
d´velopp´s, ils se trouvaient dans l’obligation de fuir dans les
                                            e
arbres devant les Russes qui sont brachyc´phales et comme tels
e                                                                e
´minemment civilisateurs, ainsi qu’il a paru quand ils ont noy´ cinq
                                                        e
mille Chinois dans l’Amour, Prenez garde que vous ˆtes des
       e
interm´diaires entre le singe et l’homme, leur disait obligeamment
                                    u     e
monsieur le professeur Richet, d’o`. il r´sulte que si vous battiez
les Russes ou finno-letto-ougro-slaves, ce serait exactement comme si
les singes vous battaient. Concevez-vous? Ils ne voulurent rien
entendre.

    Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans
les gorges de la Mandchourie, ce n’est pas seulement leur politique
avide et brutale en Orient, c’est la politique coloniale de l’Europe
          e
tout enti`re. Ce qu’ils expient, ce ne sont pas seulement leurs
                                           e     e
crimes, ce sont les crimes de toute la chr´tient´ militaire et
                                           a
commerciale. Je n’entends pas dire par l` qu’il y ait une justice au
                          e
monde. Mais on voit d’´tranges retours des choses; et la force, seul
juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus.
               e                   e
Ses brusques ´carts rompent un ´quilibre qu’on croyait stable. Et ses
                                         e         e     e
jeux, qui ne sont jamais sans quelque r`gle cach´e, am`nent des coups
   e                                                            e
int´ressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec pr´cision
                                               e        ee
les Russes en Mandchourie. Leurs marins d´truisent ´l´gamment une
             e              o
flotte europ´enne. Aussitˆt nous discernons un danger qui nous menace.
                       ee
S’il existe, qui l’a cr´´? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus

                                      68
chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher
                    e           `                 e
les blancs. Nous d´couvrons, a cette heure, le p´ril jaune. Il y a
               e                                     e
bien des ann´es que les Asiatiques connaissent le p´ril blanc. Le sac
              ´ e                    e
du Palais d’Et´, les massacres de P´kin, les noyades de
                      e                             e              a
Blagovetchensk, le d´membrement de la Chine, n’´tait-ce point l` des
                e
sujets d’inqui´tude pour les Chinois? Et les Japonais se sentaient-ils
     u e                                                   ee    e
en sˆret´ sous les canons de Port-Arthur? Nous avons cr´´ le p´ril
             e             ee     e
blanc. Le p´ril blanc a cr´´ le p´ril jaune. Ce sont de ces
enchaˆ                        a            e     e      e
      ınements qui donnent ` la vieille N´cessit´ qui m`ne le monde une
apparence de Justice divine et l’on admire la surprenante conduite de
cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon,
               e                          e
si cruel nagu`re aux Chinois et aux Cor´ens, le Japon, complice impay´ e
                       e
des crimes des Europ´ens en Chine, devenir le vengeur de la China et
l’espoir de la race jaune.

               ıt                  `       e               e
    Il ne paraˆ pas toutefois, a premi`re vue, que le p´ril jaune, dont
    e                    e       e
les ´conomistes europ´ens s’´pouvantent, soit comparable au p´ril    e
                                                            a
blanc suspendu sur l’Asie. Les Chinois n’envoient pas ` Paris, `     a
          a         e
Berlin, ` Saint-P´tersbourg, des missionnaires pour enseigner aux
    e                                    e
chr´tiens le foung-choui et jeter le d´sordre dans les affaires
       e                       e
europ´ennes. Un corps exp´ditionnaire chinois n’est pas descendu dans
la baie de Quiberon pour exiger du gouvernement de la R´publiquee
                       e        a
l’ extra-territorialit´ , c’est-`-dire le droit de juger par un
tribunal de mandarins les causes pendantes entre Chinois et Europ´ens. e
                                                      e
L’amiral Togo n’est pas venu avec douze cuirass´s bombarder la rade de
Brest, en vue de favoriser le commerce japonais en France. La fleur du
                     c      e                                   e e
nationalisme fran¸ais, l’´lite de nos Trublions, n’a pas assi´g´ dans
         o                                            e
leurs hˆtels des avenues Hoche et Marceau, les l´gations de la Chine
                          e                             e        e
et du Japon, et le mar´chal Oyama n’a pas amen´ en cons´quence les
     e            e             e
arm´es combin´es de l’Extrˆme-Orient sur le boulevard de la Madeleine,
                    a                          e
pour exiger le chˆtiment des Trublions x´nophobes. Il n’a pas incendi´   e
                                             e                e
Versailles au nom d’une civilisation sup´rieure. Les arm´es des
                                                     ea            a e
grandes puissances asiatiques n’ont pas emport´ ` Tokio et ` P´kin les
tableaux du Louvre et la vaisselle de l’Elys´e.  e

                                 e         e
   Non! Monsieur Edmond Th´ry lui-mˆme convient que les jaunes ne sont
                 e                                      e e
pas assez civilis´s pour imiter les blancs avec cette fid´lit´. Et il
     e                  ee              a
ne pr´voit pas qu’ils s’´l`vent jamais ` une si haute culture morale.
                                                       e
Comment auraient-ils nos vertus? Ils ne sont pas chr´tiens. Mais les
               e                         e               e    e
hommes comp´tents estiment que le p´ril jaune, pour ˆtre ´conomique,
                                                               e
n’en est pas moins effroyable. Le Japon et la Chine organis´e par le
                                                   e
Japon menacent de nous faire sur tous les march´s du monde une
                                      e
concurrence affreuse, monstrueuse, ´norme et difforme, dont la seule
    e                         e                   e
pens´e fait dresser sur leur tˆte les cheveux des ´conomistes. C’est
                                               e             e
pourquoi les Japonais et les Chinois doivent ˆtre extermin´s. Il n’y a
                                    e                     ´
pas de doute. Mais il faut aussi d´clarer la guerre aux Etats-Unis
          e             e                                        a
pour empˆcher leurs m´tallurgistes de vendre le fer et l’acier ` plus
                                               e
bas prix que nos fabricants moins bien outill´s.

                            e e
   Disons donc une fois la v´rit´. Cessons un moment de nous flatter. La

                                       69
vieille Europe et la nouvelle Europe (c’est le vrai nom de l’Am´rique)e
           e           e
ont institu´ la guerre ´conomique. Chaque nation est en lutte
industrielle avec les autres nations. Partout la production s’arme
furieusement contre la production. Nous avons mauvaise grˆce ` nous a a
                                e e          e
plaindre de voir sur le march´ d´sordonn´ du monde tomber de nouveaux
                                                           e
produits concurrents et perturbateurs. Que sert de g´mir? Nous ne
connaissons que la raison du plus fort. Si Tokio est le plus faible,
il aura tort et nous le lui ferons sentir; s’il est le plus fort il
                                                      a
aura raison, et nous n’aurons point de reproche ` lui faire. Est-il au
monde un peuple qui ait le droit de parler au nom de la justice?

                          e                  e
    Nous avons enseign´ aux Japonais le r´gime capitaliste et la guerre.
                                                         a
Ils nous effraient parce qu’ils deviennent semblables ` nous. Et
                                         e                         e
vraiment c’est assez horrible. Ils se d´fendent contre les Europ´ens
                        e                e e
avec des armes europ´ennes. Leurs g´n´raux, leurs officiers de marine,
         e     e
qui ont ´tudi´ en Angleterre, en Allemagne, en France, font honneur `   a
leurs maˆ                                             ´        e
          ıtres. Plusieurs ont suivi les cours de nos Ecoles sp´ciales.
Les grands-ducs, qui craignaient qu’il ne sortit rien de bon de nos
                                e              a       e          e
institutions militaires, trop d´mocratiques ` leur gr´, doivent ˆtre
       e
rassur´s.

                                                                        a
     Je ne sais quelle sera l’issue de la guerre. L’Empire russe oppose `
  e           e                                      e     e
l’´nergie m´thodique des Japonais ses forces ind´termin´es, que
                  e     e                                       e
comprime l’imb´cillit´ farouche de son gouvernement, que d´tourne
            e                          e
l’improbit´ d’une administration d´vastatrice, que perd l’ineptie du
                                          e e       e
commandement militaire. Il a montr´ l’´normit´ de son impuissance et
                        e                               e
la profondeur de sa d´sorganisation. Toutefois ses r´servoirs
                                         e
d’argent, qu’alimentent ses riches cr´anciers, sont presque
   e
in´puisables. Son ennemi, au contraire, n’a de ressources que dans des
                         e                            e
emprunts difficiles, on´reux, dont ses victoires mˆmes le priveront
       e                                 e
peut-ˆtre. Car les Anglais et les Am´ricains entendent l’aider `  a
                                 `
affaiblir la Russie et non pas a devenir puissant et redoutable. On ne
         e      e                  e
peut gu`re pr´voir la victoire d´finitive d’un combattant sur l’autre.
Mais si le Japon rend les jaunes respectables aux blancs, il aura
                                            e     e ea
grandement servi la cause de l’humanit´ et pr´par´ ` son insu, et sans
                     e
doute contre son d´sir, l’organisation pacifique du monde.

   –Que voulez-vous dire? demanda M. Goubin en levant le nez de dessus
                                 e
son assiette pleine d’un fritto d´licieux.

                                                                     ee
    –On craint, poursuivit Nicole Langelier, que le Japon grandi n’´l`ve
                                 a     e           a
la Chine; qu’il ne lui apprenne ` se d´fendre et ` exploiter ses
richesses. On craint qu’il ne fasse une Chine forte. Il faudrait non
                                         ee
le craindre, mais le souhaiter dans l’int´rˆt universel. Les peuples
                  a                a
forts concourent ` l’harmonie et ` la richesse du monde. Les peuples
                                                              e
faibles, comme la Chine et la Turquie, sont une cause perp´tuelle de
troubles et de dangers. Mais nous nous pressons trop de craindre ou
      e
d’esp´rer. Si le Japon victorieux entreprend d’organiser le vieil
                       e                 o
empire jaune, il n’y r´ussira pas de si tˆt. Il faudra du temps pour
            a
apprendre ` la Chine qu’il y a une Chine. Car elle ne le sait pas, et

                                       70
tant qu’elle ne le saura pas, il n’y aura pas de Chine. Un peuple
n’existe que par le sentiment qu’il a de son existence. Il y a trois
cent cinquante millions de Chinois; mais ils ne le savent pas. Tant
                                e
qu’ils ne se seront pas compt´s ils ne compteront pas. Ils
                     e                         e
n’existeront pas, mˆme par le nombre. Num´rotez-vous! C’est le
                                                  a
premier ordre que donne le sergent instructeur ` ses hommes. Et il
                    e                               ee
leur enseigne en mˆme temps le principe des soci´t´s. Mais il faut
                      a
beaucoup de temps ` trois cent cinquante millions d’hommes pour se
     e                                         e
num´roter. Toutefois Ular, qui est un Europ´en extraordinaire,
                           e                     a e
puisqu’il croit qu’il faut ˆtre humain et juste ` l’´gard des Chinois,
nous annonce qu’un grand mouvement national s’accomplit dans toutes
les provinces de l’immense empire.

             e          e                       e
    –Alors mˆme, dit Jos´phin Leclerc, alors mˆme que le Japon victorieux
                                                e
donnerait aux Mongols, aux Chinois, aux Thib´tains conscience
        e
d’eux-mˆmes et les rendrait respectables aux blancs, en quoi la paix
                                   e                    e
du monde en serait-elle mieux assur´e, et la folie conqu´rante des
                                                a
nations plus contenue? Ne leur resterait-il pas ` exterminer
          e e
l’humanit´ n`gre? Quel peuple noir rendra les noirs respectables aux
blancs et aux jaunes?

   Mais Nicole Langelier:

                                      u     e
    –Qui peut marquer les limites o` s’arrˆtera une des grandes races
                             e
humaines? Les noirs ne s’´teignent pas comme les rouges au contact des
       e                  e
Europ´ens. Quel proph`te peut annoncer aux deux cents millions de
                                e e     e
noirs africains que leur post´rit´ ne r´gnera jamais dans la richesse
et la paix sur les lacs et les grands fleuves? Les hommes blancs ont
        e    a                            e                e
travers´ les ˆges des cavernes et des cit´s lacustres. Ils ´taient
                                      e
alors sauvages et nus. Ils faisaient s´cher au soleil des poteries
      e
grossi`res. Leurs chefs formaient des choeurs de danses barbares. Ils
n’avaient de sciences que celle de leurs sorciers. Depuis lors, ils
      a           e           c     e e
ont bˆti le Parth´non, con¸u la g´om´trie, soumis aux lois de
                                      e
l’harmonie l’expression de leur pens´e et les mouvements de leurs
corps.

                            e
    Pouvez-vous dire aux n`gres de l’Afrique: toujours vous vous
                       a
massacrerez de tribu ` tribu et vous vous infligerez les uns aux
                                                             e e
autres des supplices atroces et saugrenus; toujours le roi Gl´gl´,
               e
dans une pens´e religieuse, fera jeter du haut de sa case des
                 e                                 e
prisonniers ficel´s dans un panier; toujours vous d´vorerez avec
 e                       e                  e       e
d´lices les chairs arrach´es aux cadavres d´compos´s de vos vieux
parents; toujours les explorateurs vous tireront des coups de fusil et
                                                             e
vous enfumeront dans vos huttes; toujours le fier soldat chr´tien
                       a
amusera son courage ` couper vos femmes par morceaux; toujours le
                                          e
marin jovial venu des mers brumeuses cr`vera d’un coup de pied le
        a                             e
ventre ` vos petits enfants pour se d´gourdir les jambes. Pouvez-vous
            u                             e
annoncer sˆrement au tiers de l’humanit´ une constante ignominie?

                                          e
   Je ne sais pas si, un jour, comme le pr´voyait en 1840 Mrs. Beecher

                                      71
                e
Stowe, la vie s’´veillera en Afrique avec une splendeur et une
magnificence inconnues aux froides races de l’Occident et si l’art s’y
e                          e
´panouira en des formes ´clatantes et nouvelles. Les noirs ont un vif
                                                      e
sentiment de la musique. Il se peut qu’il naisse un d´licieux art
  e                                                               e
n`gre de la danse et du chant. En attendant, les noirs de l’Am´rique
                                                      e
du Sud font dans la civilisation capitaliste des progr`s rapides.
                                                    a
Monsieur Jean Finot nous a instruits l’autre jour ` leur sujet.

                                       e           a
   II y a cinquante ans, ils ne poss´daient pas, ` eux tous, cent
                                                ee      a
hectares de terres. Aujourd’hui leurs biens s’´l`vent ` plus de quatre
                         e               e
milliards de francs. Ils ´taient illettr´s. Aujourd’hui cinquante sur
                    e                                          e
cent savent lire et ´crire. Il y a des romanciers noirs, des po`tes
           e
noirs, des ´conomistes noirs, des philanthropes noirs.

           e                 ıtre                            e
    Les m´tis, issus du maˆ et de l’esclave, sont particuli`rement
                                                     a           e
intelligents et vigoureux. Les hommes de couleur, ` la fois rus´s et
 e                                                  a
f´roces, instinctifs et calculateurs, prendront peu ` peu (m’a dit un
des leurs) l’avantage du nombre et domineront un jour la race amollie
       e                    e e                             e
des cr´oles qui exerce si l´g`rement sur les noirs sa cruaut´
  e                     e      ea e        a        e
fi´vreuse. Il est peut-ˆtre d´j` n´, le mulˆtre de g´nie qui fera
                                                  e         e
payer cher aux enfants des blancs le sang des n`gres lynch´s par leurs
  e
p`res!

   Cependant M. Goubin arma ses yeux de son lorgnon puissant.

                     e
    –Si les Japonais ´taient vainqueurs, dit-il, ils nous prendraient
l’Indo-Chine.

                                                    e
   –C’est un grand service qu’ils nous rendraient, r´pliqua Langelier.
                      e
Les colonies sont le fl´au des peuples.

                 e                                e
   M. Goubin ne r´pondit que par un silence indign´.

                                              e        e
    –Je ne puis vous entendre parler ainsi, s’´cria Jos´phin Leclerc. Il
           e      e
faut des d´bouch´s pour nos produits, des territoires pour notre
expansion industrielle et commerciale. A quoi pensez-vous, Langelier?
                                                  e
Il n’y a plus qu’une politique en Europe, en Am´rique, dans le monde:
la politique coloniale.

                                           e
   Nicole Langelier reprit avec tranquillit´:

                                                   e
    –La politique coloniale est la forme la plus r´cente de la barbarie
ou, si vous aimez mieux, le terme de la civilisation. Je ne fais pas
       e
de diff´rence entre ces deux expressions: elles sont identiques. Ce
                                                 e
que les hommes appellent civilisation, c’est l’´tat actuel des moeurs
                                             e        e
et ce qu’ils appellent barbarie, ce sont les ´tats ant´rieurs. Les
           e
moeurs pr´sentes, on les appellera barbares quand elles seront des
              e                              e
moeurs pass´es. Je reconnais sans difficult´ qu’il est dans nos moeurs
                                               e
et dans notre morale que les peuples forts d´truisent les peuples
faibles. C’est le principe du droit des gens et le fondement de

                                        72
l’action coloniale.

                  a                    e
    Mais il reste ` savoir si les conquˆtes lointaines sont toujours pour
les nations une bonne affaire. Il n’y parait pas. Qu’ont fait le
                 e                            e
Mexique et le P´rou pour l’Espagne? le Br´sil pour le Portugal?
Batavia pour la Hollande? Il y a diverses sortes de colonies. Il y a
                    c                              e
des colonies qui re¸oivent de malheureux Europ´ens sur une terre
            e               a      e
inculte et d´serte. Celles-l`, fid`les tant qu’elles sont pauvres, se
 e                e          e                     e
s´parent de la m´tropole d`s qu’elles sont prosp`res. Il y en a
                          u                   e          e       u
d’inhabitables, mais d’o` l’on tire des mati`res premi`res et o` l’on
                                     e                  a
porte des marchandises. Et il est ´vident que celles-l` enrichissent
non qui les gouverne, mais quiconque y trafique. Le plus souvent elles
                              u                                a
ne valent pas ce qu’elles coˆtent. Et de plus elles exposent ` chaque
             e         a       e
instant la m´tropole ` des d´sastres militaires.

   M. Goubin fit cette interruption:

   –Et l’Angleterre?

    –L’Angleterre est moins un peuple qu’une race. Les Anglo-Saxons n’ont
de patrie que la mer. Et cette Angleterre, qu’on croit riche de ses
                                                    a
vastes domaines, doit sa fortune et sa puissance ` son commerce. Ce ne
sont pas ses colonies qu’il faut lui envier; ce sont ses marchands,
auteurs de ses biens. Et croyez-vous que le Transvaal, par exemple,
                                                         c
soit pour elle une si bonne affaire? Cependant on con¸oit que, dans
  e
l’´tat actuel du monde, des peuples qui font beaucoup d’enfants et
fabriquent beaucoup de produits, cherchent au loin des territoires ou
           e
des march´s et s’en assurent la possession par ruse et violence. Mais
                          e                    a
nous! mais notre peuple ´conome, attentif ` n’avoir d’enfants que ce
                                                                 ee
que la terre natale en peut facilement porter, qui produit mod´r´ment,
et ne court pas volontiers les aventures lointaines; mais la France
               e
qui ne sort gu`re de son jardin, qu’a-t-elle besoin de colonies, juste
                                                          e    ea
Ciel! qu’en fait-elle? que lui rapportent-elles? Elle a d´pens´ `
profusion des hommes et de l’argent pour que le Congo, la
                                                                    e
Cochin-chine, l’Annam, le Tonkin, la Guyane et Madagascar ach`tent des
             a                          a                  a e
cotonnades ` Manchester, des armes ` Birmingham et ` Li`ge, des
             a                                              a
eaux-de-vie ` Dantzig et des caisses de vin de Bordeaux ` Hambourg.
                                     e       e       e      e
Elle a, pendant soixante-dix ans, d´pouill´, chass´, traqu´ les Arabes
                    e
pour peupler l’Alg´rie d’Italiens et d’Espagnols!

                     e                                         c
    L’ironie de ces r´sultats est assez cruelle, et l’on ne con¸oit pas
                          a
comment put se former, ` notre dommage, cet empire dix et onze fois
     e                             e                         e
plus ´tendu que la France elle-mˆme. Mais il faut consid´rer que, si
               c                       a    e
le peuple fran¸ais n’a nul avantage ` poss´der des terres en Afrique
et en Asie, les chefs de son gouvernement trouvent, au contraire, des
                       a             e
avantages nombreux ` lui en acqu´rir. Ils se concilient par ce moyen
                   e                     e
la marine et l’arm´e qui, dans les exp´ditions coloniales, recueillent
des grades, des pensions et des croix, en outre de la gloire qu’on
           a                                             e
remporte ` vaincre l’ennemi. Ils se concilient le clerg´ en ouvrant
                     a
des voies nouvelles ` la Propagande et en attribuant des territoires

                                       73
                                e
aux missions catholiques. Ils r´jouissent les armateurs,
constructeurs, fournisseurs militaires qu’ils comblent de commandes.
                                         e           e             e
Ils se font dans le pays une vaste client`le en conc´dant des forˆts
immenses et des plantations innombrables. Et ce qui leur est plus
   e                         a             e
pr´cieux encore, ils fixent ` leur majorit´ tous les brasseurs
d’affaires et tous les courtiers marrons du parlement. Enfin ils
                                       e
flattent la foule, orgueilleuse de poss´der un empire jaune et noir
           a
qui fait pˆlir d’envie l’Allemagne et l’Angleterre. Ils passent pour
de bons citoyens, pour des patriotes et pour de grands hommes d’Etat.´
Et, s’ils risquent de tomber, comme Ferry, sous le coup de quelque
  e                                                              e
d´sastre militaire, ils en courent volontiers la chance, persuad´s que
                         e                          u
la plus nuisible des exp´ditions lointaines leur coˆtera moins de
peines et leur attirera moins de dangers que la plus utile des
 e
r´formes sociales.

   Vous concevez maintenant que nous ayons eu parfois des ministres
   e
imp´rialistes, jaloux d’agrandir notre domaine colonial. Et il faut
              e                      e
encore nous f´liciter et louer la mod´ration de nos gouvernants qui
pouvaient nous charger de plus de colonies.

               e             e    e                       e
   Mais tout p´ril n’est pas ´cart´ et nous sommes menac´s de
quatre-vingts ans de guerres au Maroc. Est-ce que la folie coloniale
ne finira jamais?

    Je sais bien que les peuples ne sont pas raisonnables. On ne
                                     a
comprendrait pas qu’ils le fussent, ` voir de quoi ils sont faits.
Mais un instinct souvent les avertit de ce qui leur est nuisible. Ils
                                                     a
sont capables, quelquefois, d’observation. Ils font ` la longue
      e
l’exp´rience douloureuse de leurs erreurs et de leurs fautes. Ils
s’apercevront un jour que les colonies sont pour eux une source de
  e                                                              e
p´rils et une cause de ruines. A la barbarie commerciale succ´dera la
                           a     e e                      e e
civilisation commerciale; ` la p´n´tration violente, la p´n´tration
                  e
pacifique. Ces id´es entrent aujourd’hui jusque dans les parlements.
         e                                                    e    e
Elles pr´vaudront non parce que les hommes seront plus d´sint´ress´s, e
mais parce qu’ils connaˆ                       ee
                         ıtront mieux leurs int´rˆts.

                                                     e
    La grande valeur humaine c’est l’homme lui-mˆme. Pour mettre en
valeur le globe terrestre, il faut d’abord mettre l’homme en valeur.
Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et
                             e
toutes les forces de la plan`te, il faut l’homme, tout l’homme,
           e                   e                      e
l’humanit´, toute l’humanit´. L’exploitation compl`te du globe
                                   e
terrestre exige le travail combin´ des hommes blancs, jaunes, noirs.
     e
En r´duisant, en diminuant, en affaiblissant, pour tout dire d’un mot,
                                         e
en colonisant une partie de l’humanit´, nous agissons contre
        e
nous-mˆmes. Notre avantage est que les jaunes et les noirs soient
                                           e e
puissants, libres et riches. Notre prosp´rit´, notre richesse
  e                                           e e
d´pendent de leur richesse et de leur prosp´rit´. Plus ils produiront,
plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous, plus nous
profiterons d’eux. Qu’ils jouissent abondamment de notre travail et
nous jouirons du leur abondamment.

                                      74
                                                             ee
    En observant les mouvements qui emportent les soci´t´s, peut-ˆtre  e
  e                                  e                         e
d´couvrira-t-on les signes que la p´riode de violences s’ach`ve. La
             e              a e
guerre, qui ´tait autrefois ` l’´tat permanent parmi les peuples, est
maintenant intermittente et les temps de paix sont devenus beaucoup
plus longs que les temps de guerre. Notre pays donne lieu ` unea
                 e                   c        e
observation int´ressante. Les Fran¸ais pr´sentent dans l’histoire
                                 e
militaire des peuples un caract`re original. Tandis que les autres
                                                   ee
nations ne faisaient jamais la guerre que par int´rˆt ou par
  e      e           c
n´cessit´, les Fran¸ais seuls se battaient pour le plaisir. Or il est
                                                e        u          e
remarquable que nos compatriotes ont chang´ de goˆt. Renan ´crivait il
                                   ıt
y a trente ans: Quiconque connaˆ la France dans son ensemble et dans
         ee                   e            a        ıtre
ses vari´t´s provinciales n’h´sitera pas ` reconnaˆ que le
mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-si`cle este
                                                e
essentiellement pacifique. C’est un fait attest´ par un grand nombre
d’observateurs que la France en 1870 n’avait pas envie de prendre les
armes et que l’annonce de la guerre fut accueillie avec consternation.
                                              c            a
Il est certain qu’aujourd’hui peu de Fran¸ais songent ` se mettre en
                                                                e
campagne, et que tout le monde accepte volontiers cette id´e qu’on a
          e        e
une arm´e pour ´viter la guerre. Je citerai un exemple entre mille de
     e                                  e e
cet ´tat d’esprit. Monsieur Ribot, d´put´, ancien ministre, invit´ `  ea
           e                                        e
quelque fˆte patriotique, s’excusa par une lettre ´loquente. Monsieur
                          e
Ribot, au seul mot de d´sarmement, plisse son front sourcilleux. Il a
                                                              a
pour les drapeaux et les canons l’inclination qui convient ` un ancien
                       e      e                          e
ministre des Affaires ´trang`res. Dans sa lettre, il d´nonce comme un
                       e                 e
danger national les id´es pacifiques r´pandues par les socialistes. Il
    e
y d´couvre des renoncements qu’il ne peut souffrir. Ce n’est point
qu’il soit belliqueux. C’est aussi la paix qu’il veut, mais une paix
                          e                e
pompeuse, magnifique, ´tincelante et fi`re comme la guerre. Entre
                         e
monsieur Ribot et Jaur`s, il n’est plus question que de la mani`re. e
                                      e
Ils sont tous deux pacifiques. Jaur`s l’est simplement, monsieur Ribot
                         a                                 u
l’est superbement. Voil` tout. Mieux encore et plus sˆrement que la
  e
d´mocratie socialiste qui se contente de la paix en blouse ou en
                                             e
paletot, le sentiment des bourgeois qui r´clament une paix orn´e   e
                                      e
d’insignes militaires et toute charg´e des simulacres de la gloire,
             e e         e            e                            e
atteste l’irr´m´diable d´clin des id´es de revanche et de conquˆtes,
                                                      u       e
puisqu’on y saisit l’instinct militaire au moment o` il se d´nature et
devient pacifique.

                               a
    La France acquiert peu ` peu le sentiment de sa vraie force qui est
la force intellectuelle; elle prend conscience de sa mission qui est
                 e                                   e
de semer les id´es et d’exercer l’empire de la pens´e. Elle
                   o
s’apercevra bientˆt que sa seule puissance solide et durable fut dans
                                     e
ses orateurs, ses philosophes, ses ´crivains et ses savants. Aussi
bien, faudra-t-il qu’elle reconnaisse un jour que la force du nombre,
    e                                   e        e
apr`s l’avoir tant de fois trahie, lui ´chappe d´finitivement et qu’il
                              e       a
est temps pour elle de se r´signer ` la gloire que lui assurent
l’exercice de l’esprit et l’usage de la raison.

                          e
   Jean Boilly secoua la tˆte:

                                      75
     –Vous voulez, dit-il, que la France enseigne aux nations la concorde
              ˆ          u              e    e
et la paix. Etes-vous sˆr qu’elle sera ´cout´e et suivie? Sa
            e e                      e                 a
tranquillit´ mˆme lui est-elle assur´e? N’a-t-elle pas ` craindre les
                      a e                    a       a     u e a
menaces du dehors, ` pr´voir les dangers, ` veiller ` sa sˆret´, `
           a      e
pourvoir ` sa d´fense? Une hirondelle ne fait pas le printemps; une
nation ne fait pas la paix du monde. Est-il certain que l’Allemagne
                      e
n’entretient des arm´es que pour ne pas faire la guerre? Ses
 e
d´mocrates socialistes veulent la paix. Mais ils ne sont pas les
maˆ                 e   e                                    e
    ıtres et leurs d´put´s n’ont point au Parlement l’autorit´ que
                                          e
devrait leur assurer le nombre de leurs ´lecteurs. Et la Russie, qui
     a            e           e
est ` peine entr´e dans la p´riode industrielle, croyez-vous qu’elle
                o           e                                   e
entrera bientˆt dans la p´riode pacifique? Croyez-vous qu’apr`s avoir
        e
troubl´ l’Asie, elle ne troublera pas l’Europe?

          a
    Mais ` supposer que l’Europe devienne pacifique, ne voyez-vous pas
          e                     e        e           e        e
que l’Am´rique devient guerri`re? Apr`s Cuba, r´duite en r´publique
               ı,                                    e
vassale, Hawa¨ Porto-Rico, les Philippines annex´es, on ne peut nier
                  e                                 e
que l’Union am´ricaine ne soit une nation conqu´rante. Un publiciste
                                                   ´
yankee, Stead, a dit, aux applaudissements des Etats-Unis tout
               e
entiers: L’am´ricanisation du monde est en marche. Et monsieur
            e                          e
Roosevelt rˆve de planter le pavillon ´toile sur l’Afrique du Sud,
l’Australie et les Indes occidentales. Monsieur Roosevelt est
    e                         e
imp´rialiste et veut une Am´rique maˆ   ıtresse du monde. Entre nous, il
  e
m´dite l’empire d’Auguste. Il a eu le malheur de lire Tite-Live. Les
      e                         e
conquˆtes des Romains l’empˆchent de dormir. Avez-vous lu ses
discours? Ils sont belliqueux. Mes amis, battez-vous, dit monsieur
Roosevelt, battez-vous terriblement. Il n’y a de bon que les coups. On
n’est sur la terre que pour s’exterminer les uns les autres. Ceux qui
                                                       e
vous diront le contraire sont des gens immoraux. M´fiez-vous des
                                 e                           c
hommes qui pensent. La pens´e amollit. C’est un vice fran¸ais. Les
Romains ont conquis l’univers. Ils l’ont perdu. Nous sommes les
                              e
Romains modernes. Paroles ´loquentes, soutenues par une flotte de
                      o            e
guerre qui sera bientˆt la deuxi`me du monde et par un budget
militaire d’un milliard cinq cents millions de francs!

    Les Yankees annoncent que, dans quatre ans, ils feront la guerre `    a
                                                                  u
l’Allemagne. Pour les en croire il faudrait qu’ils nous disent o` ils
                                                            a e e
pensent rencontrer l’ennemi. Toutefois cette folie donne ` r´fl´chir.
                                                                 e
Qu’une Russie, serve de son tsar, qu’une Allemagne, encore f´odale,
                     e
nourrissent des arm´es pour les batailles, c’est ce qu’on serait tent´  e
de s’expliquer par des habitudes anciennes et les survivances d’un
          e                 e                      ´
rude pass´. Mais qu’une d´mocratie neuve, les Etats-Unis d’Am´rique, e
                                                     e    e
une association d’hommes d’affaires, une foule d’´migr´s de tous les
                         e
pays, sans communaut´ de race, de traditions, de souvenirs, jet´s   e
e                                                           a
´perdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout ` coup
          e       e
transport´s du d´sir de lancer des torpilles aux flancs des cuirass´s  e
            e
et de faire ´clater des mines sous les colonnes ennemies, c’est une
                       e       e
preuve que la lutte d´sordonn´e pour la production et l’exploitation
                                         u
des richesses entretient l’usage et le goˆt de la force brutale, que

                                        76
la violence industrielle engendre la violence militaire, et que les
       e
rivalit´s marchandes allument entre les peuples des haines qui ne
            e
peuvent s’´teindre que dans le sang. La fureur coloniale, dont vous
              a
parliez tout ` l’heure, n’est qu’une des mille formes de cette
                        e          e                       e
concurrence tant vant´e par nos ´conomistes. Comme l’´tat f´odal e
  e                       e                e
l’´tat capitaliste est un ´tat guerrier. L’`re est ouverte des grandes
                             e                        e
guerres pour la souverainet´ industrielle. Sous le r´gime actuel de
production nationaliste, c’est le canon qui fixera les tarifs,
e                                                  e
´tablira les douanes, ouvrira, fermera les march´s. Il n’y a pas
          e
d’autre r´gulateur du commerce et de l’industrie. L’extermination est
    e                            e
le r´sultat fatal des conditions ´conomiques dans lequel se trouve
                              e
aujourd’hui le monde civilis´....

                                                               c
    Le gorgonzola et le stracchino parfumaient la table. Le gar¸on
                           e
apportait les bougies arm´es de fils de fer pour allumer les longs
cigares avec paille, chers aux Italiens.

                                                         e        a
   Hippolyte Dufresne, qui depuis quelque temps semblait ´tranger ` la
conversation:

                        a
    –Messieurs, dit-il ` voix basse avec une orgueilleuse modestie, notre
                               a
ami Langelier affirmait tout ` l’heure que beaucoup d’hommes ont peur
        e
de se d´shonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette
                    e
horrible immoralit´ qu’est la morale future. Je n’ai pas eu cette peur
        e                                         e
et j’ai ´crit un petit conte qui n’a pas d’autre m´rite que celui,
      e                              e                a       e
peut-ˆtre, de montrer la tranquillit´ de mon esprit ` consid´rer
l’avenir. Je vous demanderai un jour la permission de vous le lire.

   –Lisez-le tout de suite, dit Boni en allumant son cigare.

                                  e        e
   –Vous nous ferez plaisir, ajout`rent Jos´phin Leclerc, Nicole
Langelier et M. Goubin.

                                              e
   –Je ne sais si j’ai le manuscrit sur moi, r´pondit Hippolyte
Dufresne.

   Et, tirant de sa poche un rouleau de papier, il lut ce qui suit.

   V

   PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D’IVOIRE

       e
    Il ´tait environ une heure du matin. Avant de me coucher, j’ouvris ma
    e
fenˆtre et j’allumai une cigarette. Le bourdonnement d’un auto qui
passait sur l’avenue du Bois de Boulogne traversa le silence. Les
arbres rafraˆ                                      e
              ıchissaient l’air en secouant leurs tˆtes sombres. Nul
                                                              e
bruit d’insecte, nulle rumeur vivante ne montait du sol st´rile de la
                e            e    e
ville. La nuit ´tait illustr´e d’´toiles. Leurs feux, dans la
transparence de l’air, mieux que par les autres nuits, apparaissaient
                    e                              u     a
diversement color´s. Le plus grand nombre brˆlait ` blanc. Mais il y

                                       77
                              e
en avait de jaunes et d’orang´es, comme les flammes des lampes
                       e                                          a
mourantes. Plusieurs ´taient bleues et j’en vis une d’un bleu si pˆle,
                                            e
si limpide et si doux, que je n’en pouvais d´tourner ma vue. Je
regrette de ne pas savoir comment on l’appelle, mais je m’en console
                                                 e
en pensant que les hommes ne donnent pas aux ´toiles leur vrai nom.

                                                    e e
     Songeant que chacune de ces gouttes de lumi`re ´claire des mondes, je
                                               e
me demande si, comme notre soleil, elles n’´clairent pas aussi
d’innombrables souffrances et si la douleur ne remplit pas les abˆ   ımes
                                                             o
du ciel. Nous ne pouvons juger les mondes que par le nˆtre. Nous ne
                                                     e
connaissons la vie que dans les formes qu’elle revˆt sur la terre et,
` supposer mˆme que notre plan`te soit des moins bonnes, nous n’avons
a               e                   e
    e
gu`re de raisons de croire que tout aille bien dans les autres, ni que
                             ıtre                      ır,
ce soit un bonheur de naˆ sous les rayons d’Alta¨ de Betelgeuse
                                                    a
ou de l’ardent Sirius, quand nous savons quelle fˆcheuse affaire c’est
                                      a       e
que d’ouvrir les yeux sur la terre ` la clart´ de notre vieux soleil.
                                                           e
Ce n’est pas que je trouve mon sort mauvais, compar´ au sort des
autres hommes. Je n’ai ni femme ni enfant. Je n’ai ni amour ni
                              e
maladie. Je ne suis pas tr`s riche, je ne vais pas dans le monde. Je
suis donc parmi les heureux. Mais les heureux ont peu de joie. Quel
                                                             a
est donc le sort des autres! Les hommes sont vraiment ` plaindre. Je
                               a
n’en fais pas de reproches ` la nature: on ne peut pas causer avec
elle; elle n’est pas intelligente. Je ne m’en prendrai pas non plus `a
        ee                              a                eea
la soci´t´. Il n’y a pas de bon sens ` opposer la soci´t´ ` la nature.
                                                          a      ee
Il est aussi absurde d’opposer la nature des hommes ` la soci´t´ des
                                                 a         ee
hommes que d’opposer la nature des fourmis ` la soci´t´ des fourmis,
                         a        ee                         ee
la nature des harengs ` la soci´t´ des harengs. Les soci´t´s animales
 e           e
r´sultent n´cessairement de la nature animale. La terre est la plan`te e
  u                      e
o` l’on mange, la plan`te de la faim. Les animaux y sont naturellement
            e
avides et f´roces. Seul, le plus intelligent de tous, l’homme, est
                                          e                  ee
avare. L’avarice est jusqu’ici la premi`re vertu des soci´t´s humaines
                                                       e
et le chef-d’oeuvre moral de la nature. Si je savais ´crire,
  e            e                          e e
j’´crirais un ´loge de l’avarice. A la v´rit´, ce ne serait pas un
         e                                  e
livre tr`s nouveau. Les moralistes et les ´conomistes l’ont fait cent
               ee
fois. Les soci´t´s humaines ont pour fondement auguste l’avarice et la
cruaut´.e

                                                                  e
    Dans les autres univers, dans ces mondes innombrables de l’´ther, en
                         e                   e
est-il ainsi? Toutes les ´toiles que je vois ´clairent-elles des
                                                          e
hommes? Est-ce qu’on mange, est-ce qu’on s’entre-d´vore par l’infini?
                                                                 e
Ce doute me trouble et je ne puis regarder sans effroi cette ros´e de
feu suspendue dans le ciel.

              e       a                                               e
    Mes pens´es peu ` peu se font plus douces et plus claires, et l’id´e
                            e      a
de la vie, dans sa sensualit´ tour ` tour violente et suave, me
redevient aimable. Je me dis que parfois la vie est belle. Car sans
            e
cette beaut´, comment verrions-nous ses laideurs et comment croire que
                                         e
la nature est mauvaise sans croire en mˆme temps qu’elle est bonne?

   Depuis quelques instants, les phrases d’une sonate de Mozart

                                      78
suspendent dans l’air leurs colonnes blanches et leurs guirlandes de
roses. J’ai pour voisin un pianiste qui joue la nuit du Mozart et du
                           e
Gluck. Je referme ma fenˆtre et tout en faisant ma toilette je
 e e
r´fl´chis aux incertains plaisirs que je pourrai me donner demain; et
     a                                 e                      ea a
tout ` coup je songe que je suis invit´, depuis une semaine d´j`, `
  e
d´jeuner au Bois; je crois vaguement me rappeler que c’est pour le
jour qui vient. Afin de m’en assurer, je cherche la lettre
                         e
d’invitation qui est rest´e ouverte sur ma table. La voici:

   16 septembre 1903.

   Mon vieux Dufresne,

                                 e
   Fais-moi le plaisir de venir d´jeuner avec... etc., etc., samedi
prochain, 23 septembre 1903, etc., etc.

   C’est demain.

   Je sonnai mon valet de chambre:

                   e                 a
   –Jean, vous me r´veillerez demain ` neuf heures.

            e e
     Et pr´cis´ment demain, 23 septembre 1903, j’aurai trente-neuf ans
                    e              ea
accomplis. D’apr`s ce que j’ai d´j` vu en ce monde, je puis me
          a       e
figurer ` peu pr`s ce que j’y verrai encore. Ce sera probablement un
   e                             e      a        u
m´diocre spectacle. Je puis pr´dire ` coup sˆr les propos de table
qui seront tenus demain au restaurant du Bois. Il y sera dit
                                          a
certainement: Moi je fais du soixante ` l’heure.–Blanche a un sale
       e                                    c            u
caract`re; mais elle ne me trompe pas, ¸a j’en suis sˆr.–Le
        e
minist`re prend le mot d’ordre des socialistes.–Les petits chevaux,
a
` la longue, c’est rasant. Il n’y a encore que le bac.–Les ouvriers
                            e
auraient bien tort de se gˆner: le gouvernement leur donne toujours
                         ˆ
raison.–Je te parie qu’Epingle-d’Or battra Ranavalo. –Moi, ce qui
                                              e e
me passe, c’est qu’il ne se trouve pas un g´n´ral pour balayer toute
cette fripouille.–Qu’est-ce que vous voulez? La France est vendue
               a                 `                    a
par les Juifs ` l’Angleterre et a l’Allemagne. Voil` ce que
                           a       e
j’entendrai demain! Voil` les id´es politiques et sociales de mes
               e
amis, les arri`re-petits-fils de ces bourgeois de Juillet, princes
de l’usine et de la forge, rois de la mine, qui surent maˆ   ıtriser et
                            e
asservir les forces de la R´volution. Mes amis ne me paraissent pas
capables de conserver longtemps l’empire industriel et la puissance
                              e
politique que leur ont laiss´s leurs a¨ ıeux. Ils ne sont pas tr`se
                                                           e
intelligents, mes amis. Ils n’ont pas beaucoup travaill´ de la tˆte. e
Moi non plus. Jusqu’ici je n’ai pas fait grand’chose dans la vie. Je
suis comme eux un oisif et un ignorant. Je ne me sens capable de
                                 e
rien et si je n’ai pas leur vanit´, si ma cervelle n’est pas garnie
de toutes les sottises qui encombrent la leur, si je n’ai pas, comme
                                 e               a
eux, la haine et la peur des id´es, cela tient ` une circonstance
           e                     e
particuli`re de ma vie. Mon p`re, gros industriel et d´put´e     e
                          e
conservateur, m’a donn´, quand j’avais dix-sept ans, un jeune

                                        79
 e e
r´p´titeur timide et silencieux, qui avait l’air d’une fille. En me
  e                      e                      e
pr´parant au baccalaur´at, il organisait la R´volution sociale en
             e
Europe. Il ´tait d’une douceur charmante. On l’a beaucoup mis en
                             e   e
prison. Il est maintenant d´put´. Je lui copiais ses appels au
    e                                                      e
prol´tariat international. Il me fit lire toute la biblioth`que
                                                    e
socialiste. Il m’enseigna des choses qui toutes n’´taient pas
croyables; mais il me fit ouvrir les yeux sur ce qui se passait
                        e                                    ee
autour de moi; il me d´montra que tout ce que notre soci´t´ honore
      e                                  e
est m´prisable et que tout ce qu’elle m´prise est estimable. Il me
          a     e                                        e
poussait ` la r´volte. Je conclus au contraire de ses d´monstrations
                                       e e
qu’il faut respecter le mensonge et v´n´rer l’hypocrisie, comme les
             u
deux plus sˆrs appuis de l’ordre public. Je restai conservateur.
            a                  e u
Mais mon ˆme s’emplit de d´goˆt.

                                                   c      a
   Tandis que je m’endors, presque imperceptibles, ¸a et l`, quelques
                                                             a
phrases de Mozart me parviennent encore et me font songer ` des
temples de marbre dans des feuillages bleus.

                                         e
    Il faisait grand jour quand je me r´veillai. Je m’habillai beaucoup
                a                              e
plus vite qu’` l’ordinaire. Ignorant moi-mˆme la cause de cette hˆte,a
je me trouvai dehors sans trop savoir comment. Ce que je vis alors
autour de moi me causa une surprise qui suspendit toutes mes facult´s     e
     e                   a a                        e     e e
de r´flexion; et c’est grˆce ` cette impossibilit´ de r´fl´chir que ma
surprise ne s’accrut point, mais demeura fixe et tranquille. Sans
                                        o e           e
aucun doute elle serait devenue bientˆt d´mesur´e et se serait chang´e   e
                    e                           e
en stupeur et en ´pouvante, si j’avais gard´ l’usage de mon esprit,
                                               e         e
tant le spectacle que j’avais sous les yeux ´tait diff´rent de ce
               e                                  e
qu’il devait ˆtre. Tout ce qui m’entourait m’´tait nouveau, inconnu,
e
´tranger. Les arbres, les pelouses que je voyais tous les jours,
                      u             e                      a
avaient disparu. O`, la veille, s’´levaient les hautes bˆtisses grises
                            e
de l’avenue, maintenant s’´tendait une ligne capricieuse de
                                  e
maisonnettes de brique, entour´es de jardins. Je n’osai me retourner
pour voir si ma maison existait encore et j’allai droit vers la porte
                                                              e
Dauphine. Je ne la trouvai plus. A cet endroit le Bois ´tait chang´ en e
                              e       a
village. Je pris une rue qui ´tait, ` ce qu’il me parut, l’ancienne
                                                                e
route de Suresnes. Les maisons qui la bordaient, d’un style ´trange et
                                            e           e
d’une forme nouvelle, trop petites pour ˆtre habit´es par des gens
         e                    e
riches, ´taient pourtant orn´es de peintures, de sculptures et de
  ıences ´clatantes. Elles ´taient surmont´es d’une terrasse couverte.
fa¨        e               e                  e
Je suivais cette voie agreste dont les courbes produisaient des
                                  e          e
perspectives charmantes. Elle ´tait coup´e obliquement par d’autres
voies sinueuses. Il ne passait ni trains, ni autos, ni voitures
                                                                 e
d’aucune sorte. Des ombres couraient sur le sol. Je levai la t`te et
                                        e
vis de vastes oiseaux et des poissons ´normes glisser rapidement en
                                `                           e    e
foule dans l’air, qui semblait a la fois un ciel et un oc´an. Pr`s de
                         e            e
la Seine, dont le cours ´tait chang´, je rencontrai une compagnie
               e                           e a
d’hommes vˆtus de blouses courtes nou´es ` la ceinture et chauss´s de e
             e                             e
hautes guˆtres. Vraisemblablement, ils ´taient en habits de travail.
                   e          e e            ee
Mais leur allure ´tait plus l´g`re et plus ´l´gante que celle de nos
                       c
ouvriers. Je m’aper¸us qu’il y avait des femmes parmi eux. Ce qui

                                        80
              e e                                                  e
m’avait empˆch´ de les distinguer tout d’abord, c’est qu’elles ´taient
  e
vˆtues comme les hommes et qu’elles avaient les jambes droites et
             a                                  e
longues et, ` ce qu’il me sembla, les hanches ´troites de nos
     e
Am´ricaines. Bien que ces gens n’eussent pas du tout l’air farouche,
                                                      e
je les regardai avec effroi. Ils me paraissaient plus ´trangers
                                                            a
qu’aucun des innombrables inconnus que j’avais jusque-l` rencontr´s    e
sur la terre. Pour ne plus voir un visage humain, je m’engageai dans
             e                o                                  e
une ruelle d´serte. Et bientˆt j’atteignis un rond-point plant´ de
   a    u
mˆts o` flottaient des oriflammes rouges, portant ces mots en lettres
         ´ ´                    ´                       e
d’or: FEDERATION EUROPEENNE. Des affiches ´taient suspendues au pied
          a                              e         e
de ces mˆts dans de grands cadres orn´s d’embl`mes pacifiques. C’´tait   e
                  a      e                a                    e
des avis relatifs ` des fˆtes populaires, ` des prescriptions l´gales,
a                    ee
` des travaux d’int´rˆt public.

    Il y avait aussi des horaires de ballons et une carte des courants
          e             e                              e e
atmosph´riques dress´e le 28 juin de l’an 220 de la f´d´ration des
                            e                 e        e
peuples. Tous ces textes ´taient imprim´s en caract`res nouveaux et
dans un langage dont je ne comprenais pas tous les mots. Tandis que
                    e
j’essayais de les d´chiffrer, les ombres des innombrables machines qui
traversaient l’air passaient sur mes yeux. Une fois encore je levai la
 e                       e                       e
tˆte et dans ce ciel m´connaissable, plus peupl´ que la terre, que
                                                 e
fendaient les gouvernails et que battaient les h´lices, vers qui
                                           e
montait de l’horizon un cercle de fum´e, je vis le soleil. J’eus envie
                              e
de pleurer en le voyant. C’´tait la seule figure connue que j’eusse
                  e                                               e
encore rencontr´e depuis le matin. A sa hauteur je jugeai qu’il ´tait
                                          a                   e
environ dix heures avant midi. Tout ` coup je fus envelopp´ par une
seconde troupe d’hommes et de femmes, qui avait la contenance et le
                       e
costume de la premi`re. Je me confirmai dans cette impression que les
                                 a           e            e e
femmes, bien qu’il s’en trouvˆt de fort ´paisses et de tr`s s`ches et
aussi beaucoup dont on ne pouvait rien dire, offraient en grand nombre
un aspect d’androgynes. Le flot passa. La place redevint subitement
  e                                                 e
d´serte, comme nos quartiers suburbains qu’anim´ seule la sortie des
               e
ateliers. Rest´ devant les affiches, je relus cette date: 28 juin de
                 e e               e
l’an 220 de la f´d´ration europ´enne. Qu’est-ce que cela signifiait?
                                e e e      a               e
Une proclamation du Comit´ f´d´ral, ` l’occasion de la fˆte de la
                    a                   e
terre, me fournit ` propos des donn´es utiles pour l’intelligence de
                  e
cette date. Il y ´tait dit: Camarades, vous savez comment, en la
      e       e             e
derni`re ann´e du XXe si`cle, le vieux monde s’abˆ   ıma dans un
                                             e
cataclysme formidable et comment, apr`s cinquante ans d’anarchie,
                e e
s’organisa la f´d´ration des peuples de l’Europe... L’an 220 de la
 e e                        e                        e      e
f´d´ration des peuples, c’´tait donc l’an 2270 de l’`re chr´tienne, le
     e                         a
fait ´tait certain. Il restait ` l’expliquer. Comment me trouvais-je
      a
tout ` coup en l’an 2270?

   J’y songeais en marchant au hasard.

                                              ee         e
    –Je n’ai pas, que je sache, me disais-je, ´t´ conserv´ durant tant
      e a e
d’ann´es ` l’´tat de momie, comme le colonel Fougas. Je n’ai pas
conduit la machine par laquelle M. H.-G. Wells explore le temps. Et si
                   a                                            e
c’est en dormant, ` l’exemple de William Morris, que j’ai saut´ trois

                                     81
  e                                               e
si`cles et demi, je ne puis le savoir, puisqu’en rˆvant on ignore
        e                   e
qu’on rˆve. Je crois, de tr`s bonne foi, que je ne dors pas.

                          e
    Tout en faisant ces r´flexions et d’autres qu’il est inutile de
                                             e                e
rapporter, je suivais une longue rue bord´e de grilles derri`re
lesquelles souriaient, dans le feuillage, des maisons roses, de formes
     e                 e                                      e
vari´es, mais toutes ´galement petites. Je voyais parfois s’´lever
                                                       e
dans la campagne de vastes cirques d’acier, couronn´s de flammes et de
     e        e                            e
fum´e. Une ´pouvante planait sur ces r´gions innommables et l’air
vibrant du vol rapide des machines retentissait douloureusement dans
      e                       a                 e
ma tˆte. La rue conduisait ` une prairie sem´e de bouquets d’arbres et
      e
coup´e de ruisseaux. Des vaches y paissaient. Tandis que mes yeux
   u
goˆtaient cette fraˆıcheur, je crus voir devant moi, sur une route
lisse et droite, courir des ombres. Leur vent, en passant, me frappa
                      c          e
le visage. Je m’aper¸us que c’´taient des trams et des autos
transparents de vitesse.

    Je traversai la route sur une passerelle et cheminai longtemps par les
  e                                                                 e
pr´s et les bois. Je me croyais en pleine campagne quand je d´couvris
un vaste front de maisons brillantes qui bordaient le parc. Bientˆt jeo
                                                     e e
me trouvai devant un palais d’une architecture l´g`re. Une frise
       e                 e                                 e
sculpt´e et peinte, repr´sentant un festin nombreux, s’´tendait sur la
         c            c    a                       e
vaste fa¸ade. J’aper¸us, ` travers les baies vitr´es, des hommes et
des femmes assis dans une grande salle claire, autour de longues
                          e
tables de marbre, charg´es de jolies fa¨  ıences peintes. J’entrai,
                 e
pensant que c’´tait un restaurant. Je n’avais pas faim, mais j’´taise
              ıcheur de cette salle, orn´e de guirlandes de fruits, me
las, et la fraˆ                         e
            e                                    a               e
semblait d´licieuse. Un homme qui se tenait ` la porte me r´clama mon
bon, et comme j’avais l’air embarrass´:  e

   –Je vois, compagnon, que tu n’es pas d’ici. Comment voyages-tu sans
                 a e
bons? J’en suis fˆch´, mais il m’est impossible de te recevoir. Va
            ee ea
trouver le d´l´gu´ ` l’embauchage; ou, si tu es infirme, adresse-toi
    ee ea
au d´l´gu´ ` l’assistance.

        e                e                              e
    Je d´clarai que je n’´tais nullement infirme et je m’´loignai. Un gros
                       e                                       e
homme, qui dans le mˆme moment sortait le cure-dents aux l`vres, me
dit avec obligeance:

                                                     ee ea
    –Camarade, tu n’as pas besoin de t’adresser au d´l´gu´ `
                       ee ea
l’embauchage. Je suis d´l´gu´ ` la boulangerie de la section. Il
manque un camarade. Viens avec moi. Tu travailleras tout de suite.

                                                               e
   Je remerciai le gros compagnon, l’assurai de ma bonne volont´,
                             e
objectant toutefois que je n’´tais pas boulanger.

    Il me regarda avec un peu de surprise et me dit qu’il voyait que
j’aimais la plaisanterie.

                              ea                        a
   Je le suivis. Nous nous arrˆtˆmes devant un immense bˆtiment de fonte,

                                       82
   e e e
pr´c´d´ d’une porte monumentale, sur le fronton de laquelle deux
 e                  e             e
g´ants de bronze ´taient accoud´s, le Semeur et le Moissonneur. Leurs
corps exprimaient la force sans l’effort. Sur leurs visages brillait
         e                                      e             e
une fiert´ tranquille, et ils portaient haut la tˆte, bien diff´rents
en cela des sauvages travailleurs du flamand Constantin Meunier. Nous
  e e a                                                     e     u
p´n´trˆmes dans une salle haute de plus de quarante m`tres, o`, parmi
    e e            e
de l´g`res poussi`res blanches, avec un bruit vaste et tranquille, des
                                   o      e
machines travaillaient. Sous le dˆme m´tallique, des sacs s’offraient
         e                         e
d’eux-mˆmes au couteau qui les ´ventrait; la farine qu’ils perdaient
                            u                             e
tombait dans des cuves o` de larges mains d’acier la p´trissaient, et
     a                                  e         e
la pˆte coulait dans des moules qui, d`s qu’ils ´taient pleins,
couraient s’enfourner sans aide dans un four vaste et profond comme un
tunnel. Cinq ou six hommes au plus, immobiles dans ce mouvement,
surveillaient le travail des choses.

                                                                      a
   –C’est une vieille boulangerie, me dit mon compagnon. Elle produit `
peine quatrevingt mille pains par jour, et ses machines trop faibles
                           ¸                      a
occupent trop de monde. Ca ne fait rien. Monte ` l’arrivage.

    Je n’eus pas le temps de demander des ordres plus explicites. Un
                        e                         e      a
ascenseur m’avait port´ sur la plate-forme. J’y ´tais ` peine arriv´ e
                                                  e              e
qu’une sorte de baleine volante vint se poser pr`s de moi et d´chargea
                            e          e              e
des sacs. Cette machine n’´tait mont´e par aucun ˆtre vivant. J’y fis
                            u                             e
grande attention. Je suis sˆr qu’il n’y avait pas de m´canicien dans
cette machine. D’autres baleines volantes vinrent avec d’autres sacs,
           e                                        e
qu’elles d´chargeaient et qui se livraient l’un apr`s l’autre au
                               e
couteau qui les ouvrait. Les h´lices tournaient, le gouvernail
fonctionnait. Il n’y avait personne au timon, personne dans la
                                  e                          e
machine. J’entendais au loin le l´ger bruit d’un vol de guˆpe, puis la
                                   e
chose grossissait avec une rapidit´ surprenante. Elle avait l’air bien
 u                                                      a
sˆre d’elle, mais mon ignorance de ce qu’il y aurait ` faire, si
pourtant elle se trompait, me donnait le frisson. Je fus plusieurs
         e               a
fois tent´ de demander ` descendre. Une honte humaine m’en empˆcha. Je e
            a                               a               e
demeurai ` mon poste. Le soleil baissait ` l’horizon et il ´tait
                                                                 e e
environ cinq heures quand on m’envoya l’ascenseur. La journ´e ´tait
             c
finie. Je re¸us un bon de vivres et de logement.

   Le gros camarade me dit:

                                              a
    –Tu dois avoir faim. Si tu veux souper ` la table publique, tu le
                                                              e
peux. Si tu veux manger seul dans ta chambre, tu le peux ´galement. Si
      ee
tu pr´f`res manger chez moi avec quelques camarades, dis-le tout de
                   ee        a
suite. Et je vais t´l´phoner ` l’atelier culinaire pour qu’on t’envoie
                                                  a
ta part. Ce que je t’en dis est pour te mettre ` l’aise. Car tu
          e        e
sembles d´sorient´. Tu viens de loin sans doute. Tu n’as pas l’air
 e
d´brouillard. Aujourd’hui tu as eu un travail facile. Mais ne crois
                                           a
pas qu’on gagne ici tous les jours sa vie ` si bon compte. Si les
                                                               e
rayons Z qui gouvernaient les ballons avaient mal fonctionn´, comme il
                                                            e
arrive parfois, tu aurais eu plus de peine. Quel est ton m´tier? Et
   u
d’o` viens-tu?

                                     83
                               e
    Ces questions m’embarrass`rent beaucoup. Je ne pouvais pas lui dire la
  e e                                    e
v´rit´. Je ne pouvais pas lui dire que j’´tais un bourgeois et que je
                    e                           e
venais du XXe si`cle. Il m’aurait cru fou. Je r´pondis d’une mani`ree
                      e                       e
vague et embarrass´e que je n’avais point d’´tat et que je venais de
           e
loin, de tr`s loin.

   Il sourit:

                       e
   –Je comprends, me r´pondit-il. Tu n’oses pas l’avouer. Tu viens des
´                                              e
Etats-Unis d’Afrique. Tu n’es pas le seul Europ´en qui nous soit ainsi
e     e            e
´chapp´. Mais ces d´serteurs nous reviennent presque tous.

           e                                                          e
    Je ne r´pondis rien et mon silence lui fit croire qu’il avait devin´
                                      a
juste. Il me renouvela son invitation ` souper, et me demanda comment
                       e
je m’appelais. Je lui r´pondis qu’on me nommait Hippolyte Dufresne. Il
parut surpris que j’eusse deux noms.

   –Moi, dit-il, je m’appelle Michel.

                       e
   Puis, ayant examin´ avec attention mon chapeau de paille, mon veston,
mes souliers et tout mon costume, sans doute un peu poudreux, mais
d’une bonne coupe, car enfin je ne m’habille pas chez un tailleur
concierge de la rue des Acacias:

                                      u                  e
    –Hippolyte, me dit-il, je vois d’o` tu viens. Tu as v´cu dans les
provinces noires. Il n’y a plus aujourd’hui que les Zoulous et les
                                                  a
Bassoutos pour tisser aussi mal le drap, donner ` un habit une forme `a
ce point grotesque, pour faire de si vilaines chaussures et pour
durcir le linge avec de l’amidon. Il n’y a que chez eux que tu as pu
            a                        e
apprendre ` te raser la barbe en m´nageant sur ton visage des
                                                    e
moustaches et deux petits favoris. Cet usage de d´couper les poils de
                 e a
la face de mani`re ` former des figures et des ornements est une
      e                                  e
derni`re forme du tatouage, encore usit´e seulement chez les Bassoutos
                                           ´
et les Zoulous. Ces provinces noires des Etats-Unis d’Afrique
                                                         a e
croupissent dans une barbarie qui ressemble beaucoup ` l’´tat de la
France il y a trois ou quatre cents ans.

   J’acceptai l’invitation de Michel.

                       e                              e
   –Je demeure tout pr`s, en Sologne, me dit-il. Mon a´roplane file
                             o
assez bien. Nous serons bientˆt rendus.

                                                         e
    Il me fit asseoir sous le ventre d’un grand oiseau m´canique et
       o              a
aussitˆt nous traversˆmes l’air d’une telle vitesse que j’en perdis le
                                   e             e
souffle. L’aspect de la campagne ´tait bien diff´rent de celui que je
                                e           e
connaissais. Toutes les routes ´taient bord´es de maisons;
d’innombrables canaux croisaient sur les champs leurs lignes
       e
argent´es. Comme j’admirais:



                                        84
    –La terre, me dit Michel, est assez bien mise an valeur, et la
culture est intense, comme on dit, depuis que les chimistes sont
       e                                               e e
eux-mˆmes des cultivateurs. On s’est beaucoup ing´ni´ et l’on a
                   e                                           e
beaucoup travaill´ depuis trois cents ans. C’est que pour r´aliser le
                                      a
collectivisme il a fallu faire rendre ` la terre quatre et cinq fois
                               e
plus qu’elle ne rendait aux ´poques d’anarchie capitaliste. Toi qui as
  e
v´cu chez les Zoulous et les Bassoutos, tu sais que chez eux les biens
  e          a                                                   e
n´cessaires ` la vie sont si peu abondants que, les partager ´galement
                                       e
entre tous, ce serait partager la mis`re et non pas la richesse. La
production surabondante que nous avons obtenue, nous la devons surtout
          e
au progr`s des sciences. La suppression presque totale des classes
                       e               a
urbaines fut aussi tr`s avantageuse ` l’agriculture. Les gens de
                              e          a        e e
boutique et de bureau se r´partirent ` peu pr`s ´galement entre
l’usine et la campagne.

               e                           e
   –Comment? m’´criai-je, vous avez supprim´ les villes. Qu’est devenu
Paris?

                                  e         e
    –Personne n’y habite plus gu`re, me r´pondit Michel. La plupart de
              a      e                               u
ces maisons ` cinq ´tages, hideuses et malsaines, o` logeaient les
              e                   e                          ee
citadins de l’`re close, sont tomb´es en ruines et n’ont pas ´t´
      e         a                           e            e
relev´es. On bˆtissait bien mal au XXe si`cle de cette `re
                                    e
malheureuse. Nous avons conserv´ des constructions plus anciennes et
                                          e
meilleures et nous en avons fait des mus´es. Nous avons beaucoup de
     e                 e             a
mus´es et de biblioth`ques: c’est l` que nous nous instruisons. On a
     e                   e          o               e          a
gard´ aussi quelques d´bris de l’Hˆtel de Ville. C’´tait une bˆtisse
                        u
laide et fragile, mais o` s’accomplirent de grandes choses. N’ayant
                                         e
plus ni tribunaux, ni commerce, ni arm´es, nous n’avons plus `   a
proprement parler de villes. Toutefois la population est beaucoup plus
                                                      e          e
dense sur certains points que sur d’autres, et malgr´ la rapidit´ des
                                e                                  e
communications, les centres m´tallurgiques et miniers sont extrˆmement
       e
peupl´s.

                                                            e
    –Que me dites-vous? lui demandai-je. Vous avez supprim´ les
                                  e                   e
tribunaux? Avez-vous donc supprim´ les crimes et les d´lits?

                                                                     e
    –Les crimes dureront autant que la vieille et sombre humanit´: Mais
                                    e
le nombre des criminels a diminu´ avec le nombre de malheureux. Les
                               e
faubourgs des grandes villes ´taient sol nourricier des crimes; nous
                                      ee
n’avons plus de grandes villes. Le t´l´phone sans fil rend les routes
 u     a                                              e        e
sˆres ` toute heure. Nous sommes tous munis de d´fenses ´lectriques.
              e          e                                 e       e
Quant aux d´lits, ils d´pendaient moins de la perversit´ des pr´venus
que des scrupules des juges. Maintenant que nous n’avons plus de
 e
l´gistes ni de juges, et que la justice est rendue par les citoyens
        a          o                    e
requis ` tour de rˆle, beaucoup de d´lits ont disparu, sans doute
parce qu’on ne sait plus les reconnaˆ  ıtre.

                                                   e
   Ainsi me parlait Michel, en manoeuvrant son a´roplane. Je rapporte le
sens de ses paroles aussi exactement qu’il m’est possible. Je regrette
                     e          e
de ne pouvoir, par d´faut de m´moire, et aussi de peur de ne pas me

                                     85
faire comprendre, reproduire toutes les expressions et surtout le
              e
mouvement mˆme de son langage. Le boulanger et ses contemporains
                                                             e
parlaient une langue qui me surprit d’abord par la nouveaut´ du
                                                        e
vocabulaire et de la syntaxe et surtout par un tour abr´viatif et
rapide.

                                                     e     e
   Michel aborda la terrasse d’une maison modique, tr`s agr´able.

                     e
   –Nous sommes arriv´s, me dit-il, c’est ici que j’habite. Tu souperas
avec des compagnons qui, comme moi, s’occupent de statistique.

                  e
   –Comment? vous ˆtes statisticien. Je vous croyais boulanger.

                                                          e           e
    –Je suis boulanger pendant six heures. C’est la dur´e de la journ´e,
                    e           e         e                 e e e
telle qu’elle est fix´e depuis pr`s d’un si`cle par le Comit´ f´d´ral.
Le reste du temps, je fais de la statistique. C’est la science qui a
         e
remplac´ l’histoire. Les anciens historiens contaient les actions
e                                                o
´clatantes d’un petit nombre d’hommes. Les nˆtres enregistrent tout ce
qui se produit et tout ce qui se consomme.

         e                                                e       e
    Apr`s m’avoir fait passer dans un cabinet d’hydroth´rapie ´tabli sur
                                               a          e    e a
le toit, Michel me fit descendre dans la salle ` manger, ´clair´e ` la
     e e                               e
lumi`re ´lectrique, toute blanche, orn´e seulement d’une frise
       e                                      ıence color´e ´tait
sculpt´e de fraisiers en fleurs. La table de fa¨          e e
                          a         e
couverte d’une vaisselle ` reflets m´talliques. Trois personnes s’y
tenaient, que Michel me nomma:

                       e
   –Morin, Perceval, Ch´ron.

                        e         e                             e
    Ces trois personnes ´taient vˆtues pareillement d’une cotte ´crue,
d’une culotte de velours et de bas gris. Morin portait une longue
                   e
barbe blanche, Ch´ron et Perceval avaient le visage clair. Leurs
cheveux courts et plus encore la franchise de leur regard leur
                             c
donnaient l’air de jeunes gar¸ons. Mais je ne doutai pas que ce ne
                                                                    u
fussent des femmes. Perceval me parut assez belle, bien qu’elle ne fˆt
       e                        e         a
plus tr`s jeune. Je trouvais Ch´ron tout ` fait charmante. Michel me
  e
pr´senta:

                 e                                 e
   –Je vous am`ne le camarade Hippolyte, nomm´ aussi Dufresne, qui a
 e                 e                                 ´
v´cu parmi les m´tis, dans les provinces noires des Etats-Unis
                      ıner ` onze heures. Aussi doit-il avoir faim.
d’Afrique. Il n’a pu dˆ    a

                                                     e      e        e
    J’avais faim. On me servit de petits morceaux d´coup´s en carr´s, qui
  e                                                         u
n’´taient pas mauvais, mais dont je ne reconnus pas le goˆt. Il y
avait sur la table toutes sortes de fromages. Morin me versa d’une
  e e e                                           a
bi`re l´g`re, et m’avertit que j’en pouvais boire ` ma soif, qu’elle
ne contenait pas d’alcool.

                                                      e
   –A la bonne heure, dis-je. Je vois que vous vous pr´occupez des
dangers de l’alcool.

                                      86
                           e        e                     e
    –Ils n’existent plus gu`re, me r´pondit Morin. Oa a r´ussi ` a
                                        e
supprimer l’alcoolisme avant la fin de l’`re close. Sans cela, il
        ee               e                  e               e
aurait ´t´ impossible d’´tablir le nouveau r´gime. Un prol´tariat
                               e
alcoolique est incapable de s’´manciper.

                                             u
   –N’avez-vous pas aussi, demandai-je en goˆtant un morceau bizarrement
 e    e                             e
d´coup´, n’avez-vous pas perfectionn´ l’alimentation?

                  e
     –Camarade, r´pondit Perceval, tu veux parler sans doute de
                                                                 e
l’alimentation chimique. Elle n’a pas fait encore de grands progr`s.
                    ee
Nous avons beau d´l´guer nos chimistes aux cuisines... Leurs pilules
                         e
ne valent rien. A cela pr`s que nous savons doser convenablement les
aliments caloriques et les aliments nutritifs, nous mangeons presque
            e                             e
aussi grossi`rement que les hommes de l’`re close, et nous y prenons
autant de plaisir.

    –Nos savants, dit Michel, essayent d’instituer une alimentation
rationnelle.

     ¸                                              e
    –Ca, c’est de l’enfantillage, reprit la jeune Ch´ron. On ne fera rien
                                          e
de bon tant qu’on n’aura pas supprim´ le gros intestin, organe inutile
et nuisible, foyer d’infection microbienne... On y arrivera.

   –Comment cela? demandai-je.

    –Mais tout simplement par ablation. Et cette suppression, obtenue
d’abord chirurgicalement sur un nombre suffisant d’individus, tendra `  a
  e              ee e                              a             e
s’´tablir par l’h´r´dit´ et sera plus tard acquise ` la race enti`re.

                                            e
    Ces gens me traitaient avec humanit´, me parlaient avec obligeance.
                                                                   e
Mais je n’entrais pas facilement dans leurs moeurs ni dans leurs id´es
                                      e                       e
et je m’apercevais que je ne les int´ressais en aucune mani`re et
       e                         c                       e      e
qu’ils ´prouvaient pour mes fa¸ons de penser une enti`re indiff´rence.
                                              e
Plus je leur faisais de politesses, plus je d´courageais leur
                                  ea     e
sympathie. Quand j’eus adress´ ` Ch´ron quelques compliments pourtant
                e                            e
discrets et sinc`res, elle ne me regarda mˆme plus.

       e
   Apr`s le repas, me tournant vers Morin, qui me semblait intelligent et
                              e e         e         e
doux, je lui dis avec une sinc´rit´ qui m’´mut moi-mˆme:

    –Monsieur Morin, je ne sais rien et je souffre cruellement de ne rien
                    e e                           e
savoir. Je vous le r´p`te: je viens de loin, de tr`s loin. Dites-moi,
                                   e     e e               e
je vous prie, comment fut institu´e la f´d´ration europ´enne, et
                   e
donnez-moi une id´e de l’ordre social actuel.

                      e
   Le vieux Morin se r´cria:

                                e
   –C’est l’histoire de trois si`cles que tu me demandes. Nous en
aurions pour des semaines et des mois. Et il y a bien des choses que

                                       87
                                                              e
je ne pourrais t’apprendre, parce que je ne les sais pas moi-mˆme.

                                               c    e
   Je le suppliai de me donner au moins un aper¸u tr`s sommaire, comme
                e
aux enfants des ´coles.

   Alors Morin se renversa dans son fauteuil et dit:

                                 ee
   –Pour savoir comment la soci´t´ actuelle se constitua, il faut
           e                    e
remonter tr`s avant dans le pass´.

                              e         e
   L’oeuvre capitale du XXe si`cle de l’`re close fut l’extinction de la
guerre.

              e                              e
    Le Congr`s arbitral de la Haye, institu´ en pleine barbarie, ne
              e
contribua gu`re au maintien de la paix. Mais une autre institution
                    ee a        e
plus efficace fut cr´´e ` cette ´poque. Dans les parlements des divers
´                                    e   e
Etats il se forma des groupes de d´put´s qui se mirent en rapport les
                                                 e e
uns avec les autres et prirent l’habitude de d´lib´rer en commun sur
                                                     e
les questions internationales. Exprimant la volont´ pacifique d’une
                   e                 e
foule croissante d’´lecteurs, leurs r´solutions avaient une grande
       e               a e e
autorit´ et donnaient ` r´fl´chir aux gouvernements, dont les plus
                                               e       e
absolus, si l’on excepte la Russie, avaient, d`s cette ´poque, appris
a
` compter avec le sentiment populaire. Ce qui nous surprend
                                                               e
aujourd’hui, c’est que personne alors ne reconnut, dans ces r´unions
     e    e
de d´put´s venus de tous les pays, le premier essai d’un parlement
international.

                                     e
   Au reste, le parti de la violence ´tait encore puissant dans les
             e              e               c
empires et mˆme dans la R´publique fran¸aise. Et, si le danger des
                                                         e e
guerres dynastiques et de ces guerres diplomatiques, d´cid´es autour
                                                       e
d’une table verte pour maintenir ce qu’on appelait l’´quilibre
     e     e          e
europ´en, ´tait conjur´ pour toujours, on pouvait encore, dans le
         e                u
mauvais ´tat industriel o` se trouvait l’Europe, redouter que le
              ee
conflit des int´rˆts commerciaux ne produisit quelque terrible
conflagration.

           e                              e
    Le prol´tariat, insuffisamment organis´, et n’ayant pas encore
                              e                   a        e
conscience de sa force, n’empˆcha pas les luttes ` main arm´e entre
                                     e                e
les nations, mais il en diminua la fr´quence et la dur´e.

              e                         e
    Les derni`res guerres furent caus´es par cette folie furieuse du
vieux monde qu’on appelait la politique coloniale. Anglais, Russes,
                  c        e                        a
Allemands, Fran¸ais, Am´ricains se disputaient ˆprement, en Asie et en
                                                        u
Afrique, des zones d’influence, comme ils disaient, o` ils pussent
e                     e
´tablir avec les indig`nes, sur le pillage et le massacre, des
           e                   e
relations ´conomiques. Ils d´truisirent, en Afrique et en Asie, tout
         e                  e
ce qu’il ´tait possible de d´truire. Puis il arriva ce qu’il devait
                 e                                       u
arriver. Ils gard`rent les colonies pauvres qui leur coˆtaient cher et
                              e
perdirent les colonies prosp`res. Sans compter qu’en Asie, un petit
          e ıque, instruit par l’Europe, sut se rendre respectable `
peuple h´ro¨                                                        a

                                       88
l’Europe. C’est un grand service que, dans les temps barbares, le
             a          e
Japon rendit ` l’humanit´.

                 e
   Quand cette p´riode abominable de la colonisation prit fin, on ne fit
                         ´                                 e
plus de guerre. Mais les Etats entretenaient encore des arm´es.

                                             e
    Cela dit, je vais t’exposer, selon ton d´sir, les origines de la
     ee                                     ee e e
soci´t´ actuelle. Elle est sortie de la soci´t´ pr´c´dente. Dans la
vie morale comme dans la vie individuelle les formes s’engendrent les
                          ee
unes les autres. La soci´t´ capitaliste produisit naturellement la
     ee                                                 e        e
soci´t´ collectiviste. Au commencement du XIXe si`cle de l’`re close
                              e            e
il se fit dans l’industrie une ´volution m´morable. A la mince
                                        e
production des petits artisans propri´taires de leurs outils se
                                          e
substitua la grande production actionn´e par un agent nouveau, d’une
                                                             e
merveilleuse puissance, le capital. Ce fut un grand progr`s social.

                                    e
   –Qu’est-ce qui fut un grand progr`s social? demandai-je.

         e                      e                          a
    –Le r´gime capitaliste, me r´pondit Morin. Il apporta ` l’humanit´ e
une source incalculable de richesse. En rassemblant les ouvriers par
                                                    e         e
grandes masses, et en multipliant leur nombre, il cr´a le prol´tariat.
                                        ´           ´          e
En faisant des travailleurs un immense Etat dans l’Etat, il pr´para
     e                                                e
leur ´mancipation et leur fournit les moyens de conqu´rir le pouvoir.

                 e                          a
    Pourtant ce r´gime qui devait produire ` l’avenir de si heureux
      e                 e e
effets ´tait justement ex´cr´ des travailleurs, parmi lesquels il fit
d’innombrables victimes.

                                            ue
    I1 n’est pas de bien social qui n’ait coˆt´ du sang et des larmes. Au
           e                                     e
reste, ce r´gime, qui avait enrichi la terre enti`re, faillit la
             e                              e
ruiner. Apr`s avoir grandement augment´ la production, il se trouva
                  e            e        e
incapable de la r´gler, et se d´battit ´perdument dans des difficult´se
inextricables.

                           e                                 e
    Tu n’ignores pas enti`rement, camarade, les troubles ´conomiques qui
                      e                           e        e
remplirent le XXe si`cle. Durant les cent derni`res ann´es de la
                              e                                e
domination capitaliste, le d´sordre de la production et le d´lire de
                         e          e
la concurrence accumul`rent les d´sastres. Les capitalistes et les
              e
patrons essay`rent vainement, par des groupements gigantesques, de
 e                            e
r´gler la production et d’an´antir la concurrence. Leurs entreprises
          c       ım`
mal con¸ues s’abˆ erent dans d’immenses catastrophes. Durant cette
  e
p´riode d’anarchie la lutte des classes fut aveugle et terrible. Le
    e              e                                         e
prol´tariat, accabl´ par ses victoires autant que par ses d´faites,
e     e         e           e                              e
´cras´ par les d´bris de l’´difice qu’il renversait sur sa tˆte,
  e     e
d´chir´ par d’effroyables luttes intestines, rejetant avec une
                                                                u
violence aveugle ses chefs les meilleurs et ses amis les plus sˆrs,
                                   e e
combattait sans ordre, dans les t´n`bres. Cependant il gagnait sans
cesse quelque avantage: augmentation des salaires, diminution des
                         e
heures de travail, libert´ croissante d’organisation et de propagande,
       e                               e                 e      e
conquˆte des pouvoirs publics, progr`s dans l’opinion ´tonn´e. On le

                                       89
croyait perdu par ses divisions et ses erreurs. Mais tous les grands
                   e                                               e
partis sont divis´s et ils commettent tous des fautes. Le prol´tariat
                                                                   e
avait pour lui la force des choses. Il atteignit vers la fin du si`cle
                    e                           a
ce point de bien-ˆtre qui permet d’arriver ` mieux. Camarade, il faut
                      ea                       e          a
qu’un parti soit d´j` fort pour faire une r´volution ` son profit. A
                   e           e                     e e
la fin du XXe si`cle de l’`re close la situation g´n´rale ´tait e
            e                       e
devenue tr`s favorable aux d´veloppements du socialisme. De plus en
        e                              e           e
plus r´duites dans le cours du si`cle, les arm´es permanentes furent
             e         e             e    ee
abolies apr`s une r´sistance d´sesp´r´e des pouvoirs publics et de la
                   e
bourgeoisie poss´dante, par les Chambres issues du suffrage universel,
sous l’ardente pression du peuple des villes et des campagnes. Depuis
               ea                 ´                       e
longtemps d´j` les chefs d’Etat gardaient leurs arm´es, moins en vue
                                                e
d’une guerre qu’ils ne craignaient ou n’esp´raient plus, que pour
          a      e                              e             e e
contenir ` l’int´rieur la multitude des prol´taires. Ils c´d`rent
                 e      e     e                  e
enfin. Les arm´es r´guli`res furent remplac´es par des milices imbues
     e                         e
d’id´es socialistes. Ce n’´tait pas sans raison qu’ils avaient
 e e        e              e
r´sist´. N’´tant plus d´fendues par des canons et des fusils, les
                     e                    e             a
monarchies tomb`rent les unes apr`s les autres et ` leur place
  e                               e
s’´tablit le gouvernement r´publicain. Seules, l’Angleterre qui avait
   e             e              e
pr´alablement ´tabli un r´gime que les ouvriers trouvaient
                                        e    e           e
supportable, et la Russie demeur´e imp´riale et th´ocratique,
     e
rest`rent en dehors de ce grand mouvement. On craignait que le tsar,
e                                e                                  e
´prouvant pour l’Europe r´publicaine les sentiments que la R´volution
      c                   e a                              a
fran¸aise avait inspir´s ` la grande Catherine, ne levˆt des arm´es   e
                                                  e              a
pour la combattre. Mais son gouvernement ´tait tombe ` ce degr´ de      e
                     e      e
faiblesse et d’imb´cillit´ qu’une monarchie absolue peut seule
                      e
atteindre. Le prol´tariat russe, uni aux intellectuels, se souleva et,
     e
apr`s une succession effroyable d’attentats et de massacres, le
                         e                   e
pouvoir passa aux r´volutionnaires, qui ´tablirent le r´gime e
      e
repr´sentatif.

         ee                ee                 e
     La t´l´graphie et la t´l´phonie sans fil ´taient alors en usage d’une
     e    e              a
extr´mit´ de l’Europe ` l’autre et d’un emploi si facile que l’homme
le plus pauvre pouvait parler, quand il voulait et comme il voulait, ` a
                 e                                                  a
un homme plac´ sur un point quelconque du globe. Il pleuvait ` Moscou
des paroles collectivistes. Les paysans russes entendaient dans leur
lit les discours des camarades de Marseille et de Berlin. En mˆme e
                                                                   e
temps la direction approximative des ballons et la direction pr´cise
               a            e
des machines ` voler entr`rent dans la pratique. Ce fut la suppression
           e
des fronti`res. Heure critique entre toutes! Aux coeurs des peuples,
      e                                                  e
si pr`s de s’unir et de se fondre en une vaste humanit´, l’instinct
                 e                                e
patriotique se r´veilla. Dans tous les pays en mˆme temps la foi
                     e            e
nationaliste, rallum´e, jeta des ´clairs. Comme il n’y avait plus ni
             e
rois, ni arm´es, ni aristocratie, ce grand mouvement prit un caract`ree
                                  e             c          e
tumultueux et populaire. La R´publique fran¸aise, la R´publique
                 e                          e
allemande, la R´publique hongroise, la R´publique roumaine, la
  e                                 e                       e
R´publique italienne, la suisse mˆme et la belge, exprim`rent chacune,
par un vote unanime de leur parlement et dans d’immenses meetings, la
 e                          e                               e     e
r´solution solennelle de d´fendre contre toute agression ´trang`re le
                                                       e
territoire national et l’industrie nationale. Des lois ´nergiques

                                       90
                  e    e                                        a
furent promulgu´es, r´primant la contrebande des machines ` voler et
 e                   e e e              ee
r´glementant avec s´v´rit´ l’usage du t´l´graphe sans fil. Partout les
                e        e         e
milices furent r´organis´es, ramen´es au type ancien des arm´es e
                              ıtre
permanentes. On vit reparaˆ les vieux uniformes, les bottes, les
                           e e                              a
dolmans, les plumes des g´n´raux. A Paris, les bonnets ` poil furent
applaudis. Tous les boutiquiers et une partie des ouvriers prirent la
                                            e
cocarde tricolore. Dans tous les centres m´tallurgiques on fondait des
                                                      a
canons et des plaques de blindage. On s’attendait ` des guerres
                      e
terribles. Ce furieux ´lan se prolongea trois ans, sans choc, puis se
                                                     a
ralentit insensiblement. Les milices reprirent peu ` peu un aspect et
des sentiments bourgeois. L’union des peuples, qui semblait recul´e  e
                            e                  e
dans un lointain fabuleux, ´tait proche. Les ´nergies pacifiques se
  e                                                             a
d´veloppaient de jour en jour; les collectivistes faisaient peu ` peu
          e            ee                   u
la conquˆte de la soci´t´. Et le jour vint o` les capitalistes vaincus
               e
leur abandonn`rent le pouvoir.

                        e
   –Quel changement! m’´criai-je. Il n’y a pas d’exemple dans l’Histoire
             e
d’une telle r´volution.

    –Tu penses bien, camarade, reprit Morin, que le collectivisme ne vint
    a
qu’` son heure. Les socialistes n’auraient pu supprimer le capital et
         ee
la propri´t´ individuelle si ces deux formes de la richesse n’avaient
ee eaa            e e                                    e
´t´ d´j` ` peu pr`s d´truites en fait par l’effort du prol´tariat et
                     e
plus encore par les d´veloppements nouveaux de la science et de
l’industrie.

                                       ´
     On avait bien cru que le premier Etat collectiviste serait
                                  e           e            e
l’Allemagne; le parti ouvrier y ´tait organis´ depuis pr`s de cent ans
et l’on disait partout: Le socialisme est chose allemande. La
                       e e              c                   e
France, moins bien pr´par´e, la devan¸a pourtant. La r´volution
                       a        a         a
sociale se fit d’abord ` Lyon, ` Lille et ` Marseille, au chant de
                           e
 l’Internationale . Paris r´sista quinze jours, puis arbora le drapeau
                                                       e
rouge. Le lendemain seulement Berlin proclamait l’´tat collectiviste.
                                            e            e
Le triomphe du socialisme eut pour cons´quence la r´union des peuples.

         ee e                  e                e        e
   Les d´l´gu´s de toutes les R´publiques europ´ennes, si´geant `a
                  e                         ´
Bruxelles, proclam`rent la constitution des Etats-Unis d’Europe.

                                                              e
     L’Angleterre refusa d’en faire partie. Mais elle s’en d´clara
      e                                      e
l’alli´e. Devenue socialiste, elle avait gard´ son roi, ses lords et
jusqu’aux perruques de ses juges. Le socialisme dominait alors en
    e                                                              e
Oc´anie, en Chine, au Japon et dans une partie de la vaste R´publique
                              e
russe. L’Afrique noire, entr´e dans la phase capitaliste, formait une
      e e                  e                 e
conf´d´ration peu homog`ne. L’Union am´ricaine avait renonc´ depuis  e
                                     e
peu au militarisme mercantile. L’´tat du monde se trouvait donc
                                     e                    ´
favorable, en somme, aux libres d´veloppements des Etats-Unis
                                                        e
d’Europe. Pourtant cette union, accueillie par un d´lire de joie, fut
                    e                  e
suivie d’un demi-si`cle de troubles ´conomiques et de mis`res  e
                                   e
sociales. Il n’y avait plus d’arm´es et presque plus de milices;
   e                   e                                  e
n’´tant pas comprim´s, les mouvements populaires n’´clataient pas avec

                                      91
                      e
violence. Mais l’inexp´rience ou le mauvais vouloir des gouvernements
                        e
locaux entretenait un d´sordre ruineux.

                          e                    ´            e         e
     Cinquante ans apr`s la constitution des Etats, les m´comptes ´taient
                        e            a
si cruels, les difficult´s semblaient ` ce point insurmontables, que
                                        c       a e     e
les esprits les plus optimistes commen¸aient ` d´sesp´rer. De sourds
                      c
craquements annon¸aient partout la rupture de l’Union. C’est alors que
                            e     e
la dictature d’un comit´ compos´ de quatorze ouvriers mit fin `    a
                              e e                         e
l’anarchie et organisa la F´d´ration des peuples europ´ens, telle
qu’elle existe aujourd’hui. Les uns disent que les Quatorze
  e     e          e                      e
d´ploy`rent un g´nie divinateur et une ´nergie terrible; d’autres
   e                e               e              e
pr´tendent que c’´tait des gens m´diocres, terrifi´s et broy´s e
       e              e       e           e e                    e
eux-mˆmes par la n´cessit´, et qu’ils pr´sid`rent comme malgr´ eux `    a
                           e
l’organisation spontan´e des nouvelles forces sociales. Il est certain
                       e
du moins qu’ils n’all`rent pas contre le cours des choses.
                         e                  e
L’organisation qu’ils ´tablirent ou virent ´tablir subsiste encore
                   e
presque tout enti`re. La production et la consommation des biens
     e
s’op`rent aujourd’hui, peu s’en faut, comme elles furent alors
 e e                                                    e
r´gl´es. C’est avec justice qu’on a fait partir d’eux l’`re nouvelle.

                           e                                       ee
  Morin m’exposa ensuite tr`s sommairement les principes de la soci´t´
moderne.

                                                               ee
   –Elle repose, dit-il, sur la suppression totale de la propri´t´
individuelle.

                                               e
   –Cela, demandai-je, ne vous est-il pas intol´rable?

                                                    e
    –Pourquoi, Hippolyte, cela nous serait-il intol´rable? Autrefois, en
           ´                    o
Europe, l’Etat percevait l’impˆt. Il disposait de ressources qui lui
e                                   e
´taient propres. Maintenant il est ´galement juste de dire qu’il
     e                        e
poss`de tout et qu’il ne poss`de rien. Il est plus juste encore de
                             e                     ´
dire que c’est nous qui poss´dons tout puisque l’Etat n’est pas
                                                                  e
distinct de nous et qu’il n’est que l’expression de la collectivit´.

                                                               e
    –Mais, demandai-je, vous n’avez rien en propre, rien; pas mˆme ces
                                            e
assiettes dans lesquelles vous mangez, pas mˆme votre lit, vos draps,
vos habits?

   A cette question, Morin sourit.

     –Tu es encore plus simple que je ne croyais, Hippolyte. Comment? Tu
                                           ee
t’imagines que nous n’avons pas la propri´t´ de nos meubles? Quelle
   e                          u
id´e te fais-tu donc de nos goˆts, de nos instincts, de nos besoins et
de notre genre de vie? Nous prends-tu pour des moines, comme on disait
                           e                        e
autrefois, pour des gens d´pourvus de tout caract`re individuel et
                                                   a
incapables de donner une empreinte personnelle ` ce qui les entoure?
                                         e
Tu erres, mon ami, tu erres. Nous poss´dons en propre les objets
       e a                 a          e
destin´s ` notre usage et ` notre agr´ment et nous y sommes plus
       e                        e           e             e a
attach´s que les bourgeois de l’`re close n’´taient attach´s ` leurs

                                        92
                                      u
bibelots, parce que nous avons le goˆt plus aigu et un sentiment plus
                                                  e      e
vif des formes. Tous nos camarades un peu affin´s poss`dent des objets
                    e            e
d’art et en sont tr`s jaloux. Ch´ron a chez elle des tableaux qui font
                                                e e e
sa joie et elle trouverait mauvais que le Comit´ f´d´ral lui en
        a                           a
contestˆt la possession. Je garde l` dans cette armoire des dessins
anciens, l’oeuvre presque complet de Steinlen, un des artistes les
           e       e
plus estim´s de l’`re close. Je ne les donnerais ni pour or ni pour
argent.

        u                                               ee           e
    D’o` sors-tu, Hippolyte? On te dit que notre soci´t´ est fond´e sur
                                   ee
la suppression totale de la propri´t´ individuelle et tu te figures
                          e
que cette suppression s’´tend aux biens meubles et aux objets usuels.
                                ee
Mais, homme simple, la propri´t´ individuelle que nous avons
                      e                ee
totalement supprim´e, c’est la propri´t´ des moyens de productions,
                                   e
sol, canaux, chemins, mines, mat´riel, outillage, etc. Ce n’est pas la
       ee                                                       e
propri´t´ d’une lampe ou d’un fauteuil. Ce que nous avons d´truit,
                   e     e
c’est la possibilit´ de d´tourner au profit d’un individu ou d’un
groupe d’individus les fruits du travail; ce n’est pas la naturelle et
innocente possession des choses amies qui nous entourent.

                              e
  Morin m’exposa ensuite la r´partition des travaux intellectuels et
                                              e
manuels sur tous les membres de la communaut´, selon leurs aptitudes.

              ee                                  e
    –La soci´t´ collectiviste, ajouta-t-il, ne diff`re pas seulement de
       ee                                        e
la soci´t´ capitaliste en ce que, dans la premi`re, tout le monde
                      e
travaille. Durant l’`re close les gens qui ne travaillaient pas
e                                e               e            ee
´taient nombreux; pourtant c’´tait la minorit´. Notre soci´t´ diff`re e
                  e e                                           e
surtout de la pr´c´dente en ce que, dans celle-ci, le travail n’´tait
               e
pas coordonn´ et qu’il s’y faisait beaucoup de choses inutiles. Les
                                            e
ouvriers produisaient sans ordre, sans m´thode, sans concert. Il y
avait dans les villes une multitude de fonctionnaires, de magistrats,
                          e
de marchands, d’employ´s qui travaillaient sans produire. Il y avait
                                    e               e
des soldats. Le fruit du travail n’´tait pas bien r´parti. Les douanes
                    e                     e
et les tarifs qu’on ´tablissait pour rem´dier au mal, l’aggravaient.
Tout le monde souffrait. La production et la consommation sont
                           e e                      ee
maintenant exactement r´gl´es. Enfin notre soci´t´ diff`re dee
l’ancienne en ce que nous jouissons tous des bienfaits de la machine
                       a              e              e
dont l’usage dans l’ˆge capitaliste ´tait souvent d´sastreux pour les
travailleurs.

                                  ee                               ee
   Je demandai comment il avait ´t´ possible de constituer une soci´t´
       e          e
compos´e tout enti`re d’ouvriers.

   Morin me fit remarquer que l’aptitude de l’homme au travail est
 e e                               e
g´n´rale et que c’est un des caract`res essentiels de la race.

                                         a            e
    –Dans les temps barbares, et jusqu’` la fin de l’`re close, les
                                              e         ee
aristocrates et les riches ont toujours montr´ leur pr´f´rence pour le
                                   e
travail manuel. Ils ont peu exerc´ leur intelligence, et seulement par
                     u           e
exception. Leur goˆt s’est port´ constamment sur des occupations

                                       93
                                    u
telles que la chasse et la guerre, o` le corps a plus de part que
                        a
l’esprit. Ils montaient ` cheval, conduisaient des voitures, faisaient
de l’escrime, tiraient au pistolet. On peut donc dire qu’ils
                                             e     e
travaillaient de leurs mains. Leur travail ´tait st´rile ou nuisible,
                 e e
parce qu’un pr´jug´ leur interdisait tout travail utile ou bienfaisant
et aussi parce que, de leur temps, le travail utile se faisait le plus
                                             e u
souvent dans des conditions ignobles et d´goˆtantes. Il n’a pas ´t´  ee
trop difficile, en remettant le travail en honneur, d’en donner le
   u a                                     a              e
goˆt ` tout le monde. Les hommes des ˆges barbares ´taient fiers de
porter un sabre ou un fusil. Les hommes d’aujourd’hui sont fiers de
               e                                            e
manier une bˆche ou un marteau. Il y a dans l’humanit´ un fond qui ne
            e
change gu`re.

    Morin m’ayant dit qu’on avait perdu jusqu’au souvenir de toute
               e
circulation mon´taire:

                              a e            e         e
   –Comment, lui demandai-je, ` d´faut de num´raire, op´rez-vous les
transactions?

            e                                                        a
    –Nous ´changeons les produits au moyen de bons semblables ` celui que
        c
tu as re¸u, camarade, et qui correspondent aux heures de travail que
                                                 e             e
nous faisons. La valeur des produits est mesur´e sur la dur´e du
                     ue                            e
travail qu’ils ont coˆt´. Le pain, la viande, la bi`re, les habits, un
a´roplane, valent x heures, x jours de travail. Sur chacun de ces
 e
                        e e                 e
bons, qui nous sont d´livr´s, la collectivit´, ou, comme on disait
              ´
autrefois, l’Etat, retient un certain nombre de minutes pour les
                                            e
affecter aux ouvrages improductifs, aux r´serves alimentaires et
  e                                                  e
m´tallurgiques, aux maisons de retraite et de sant´, etc., etc.

   –Et ces minutes, interrompit Michel, vont toujours croissant. Le
       e e e
Comit´ f´d´ral ordonne beaucoup trop de grands travaux dont nous avons
                      e                       e
ainsi la charge. Les r´serves sont trop consid´rables. Les magasins
publics regorgent de richesses de toutes sortes. Ce sont nos minutes
                         a
de travail qui dorment l`. Il y a encore bien des abus.

                  e
   –Sans doute, r´pliqua Morin. On pourrait mieux faire. La richesse de
                                 e e        e
l’Europe, accrue par le travail g´n´ral et m´thodique, est immense.

      e                                    a
    J’´tais curieux de savoir si ces gens-l` n’avaient pour mesure du
                                                            e
travail que le temps de l’accomplir et si pour eux la journ´e du
                   a            a
terrassier ou du gˆcheur de plˆtre, valait celle du chimiste ou du
                                 e
chirurgien. Je le demandai ing´nument.

        a                       e
   –Voil` une sotte question, s’´cria Perceval.

                                 a e
   Mais le vieux Morin consentit ` m’´clairer.

                e
   –Toutes les ´tudes, toutes les recherches, tous les travaux qui
           a                                                     e
concourent ` rendre la vie meilleure et plus belle sont encourag´s
                                              ´
dans nos ateliers et dans nos laboratoires. L’Etat collectiviste

                                       94
                    e        ´
favorise les hautes ´tudes. Etudier c’est produire, puisqu’on ne
                  e         e
produit pas sans ´tude. L’´tude, comme le travail, donne droit `  a
                                 a
l’existence. Ceux qui se vouent ` de longues et difficiles recherches
                       e                                    e
s’assurent par cela mˆme une existence paisible et respect´e. Un
sculpteur fait en quinze jours la maquette d’une figure: mais il a
        e                           a                               ´
travaill´ cinq ans pour apprendre ` modeler. Et depuis cinq ans l’Etat
                                   e
paye sa maquette. Un chimiste d´couvre en quelques heures les
       ee         e                             e     e         a
propri´t´s singuli`res d’un corps. Mais il a d´pens´ des mois ` isoler
                    e a
ce corps et des ann´es ` se rendre capable d’une telle oeuvre. Durant
                     e                  ´                       e
tout ce temps il a v´cu aux frais de l’Etat. Un chirurgien enl`ve une
                                         e              e
tumeur en dix minutes. Mais c’est apr`s quinze ans d’´tude et de
                  a                    c            e
pratique. Et voil` quinze ans qu’il re¸oit en cons´quence des bons de
  ´
l’Etat. Tout homme qui donne en un mois, en une heure, en quelques
                                              e
minutes le produit du travail de sa vie enti`re ne fait que rendre
            a             e                     c
d’un coup ` la collectivit´ ce qu’il en avait re¸u chaque jour.

    –Sans compter que nos grands intellectuels, dit Perceval, nos
                                                       e
chirurgiens, nos doctoresses, nos chimistes, savent tr`s bien profiter
                                e                    ıtre e
de leurs travaux et de leurs d´couvertes pour accroˆ d´mesur´mente
                                                        e
leurs jouissances. Ils se font attribuer des machines a´riennes de
soixante chevaux, des palais, des jardins, des parcs immenses. Ce sont
                              e a      a
des gens, pour la plupart tr`s ˆpres ` s’emparer des biens de la vie
         e
et qui m`nent une existence plus splendide et plus abondante que les
               e
bourgeois de l’`re close. Et le pis est que beaucoup d’entre eux sont
        e
des imb´ciles qu’on devrait embaucher dans les moulins, comme
Hippolyte.

                                                         e
   Je saluai. Michel approuva Perceval et se plaignit am`rement de la
                    ´  a                               e
complaisance de l’Etat ` engraisser les chimistes aux d´pens des
autres travailleurs.

   Je demandai si le trafic des bons n’en amenait pas la hausse ou la
baisse.

                             e
    –Le trafic des bons, me r´pondit Morin, est interdit. En fait on ne
               e
peut pas l’emp`cher absolument. Il y a chez nous, comme autrefois, des
avares et des prodigues, des laborieux et des paresseux, des riches et
des pauvres, des heureux et des malheureux, des satisfaits et des
  e
m´contents. Mais tout le monde vit, et c’est bien quelque chose.

   Je demeurai un moment songeur; puis:

                       a                                           e e
    –Monsieur Morin, ` vous entendre, il me semble que vous avez r´alis´,
             e                 e     e                e
autant qu’il ´tait possible, l’´galit´ et la fraternit´. Mais je
                             e                   e
crains que ce ne soit aux d´pens de la libert´, que j’ai appris `a
  e
ch´rir comme le premier des biens.

                    e
   Morin haussa les ´paules.

                     e        e     e
   –Nous n’avons pas ´tabli l’´galit´. Nous ne savons ce que c’est. Nous

                                      95
           e        a
avons assur´ la vie ` tout le monde. Nous avons mis le travail en
              e                c             e            e
honneur. Apr`s cela, si le ma¸on se croit sup´rieur au po`te et le
   e        c
po`te au ma¸on, c’est leur affaire. Tous nos travailleurs s’imaginent
que leur genre de travail est le premier du monde. Il y a plus
            a                    e
d’avantages ` cela que d’inconv´nients.

     Camarade Hippolyte, tu sembles avoir beaucoup lu les livres du XIXe
  e         e                                   e
si`cle de l’`re close, que l’on n’ouvre plus gu`re: tu parles leur
                                 e
langage, qui nous est devenu ´tranger. Nous ne concevons pas
facilement aujourd’hui que les anciens amis du peuple aient pu prendre
                       e ´      e           e           e
pour devise: Libert´, Egalit´, Fraternit´ . La libert´ ne peut pas
e                  ee
ˆtre dans la soci´t´, puisqu’elle n’est pas dans la nature. Il n’y a
                                                             e
pas d’animal libre. On disait autrefois d’un homme qu’il ´tait libre
               e                      e       e
quand il n’ob´issait qu’aux lois. C’´tait pu´ril. On a fait d’ailleurs
       e                                e
un si ´trange usage du mot de libert´ dans les derniers temps de
l’anarchie capitaliste, que ce mot a fini par exprimer uniquement la
                          e         e     e   e
revendication des privil`ges. L’id´e d’´galit´ est moins raisonnable
                     a                                          e
encore, et elle est fˆcheuse en ce qu’elle suppose un faux id´al. Nous
              a                                 e
n’avons pas ` rechercher si les hommes sont ´gaux entre eux. Nous
                a
devous veiller ` ce que chacun fournisse tout ce qu’il peut donner et
   c                                        a           e
re¸oive tout ce dont il a besoin. Quant ` la fraternit´, nous savons
                      e             e       e                  e
trop comment les fr`res ont trait´ les fr`res pendant des si`cles.
Nous ne disons pas que les hommes sont mauvais. Nous ne disons pas
qu’ils sont bons. Ils sont ce qu’ils sont. Mais ils vivent en paix
quand ils n’ont plus de causes de se battre. Nous n’avons qu’un mot
pour exprimer notre ordre social. Nous disons que nous sommes en
harmonie. Et il est certain qu’aujourd’hui toutes les forces humaines
agissent de concert.

           e                                          e
   –Aux si`cles, lui dis-je, de ce que vous appelez l’`re close, on
                  e                         c
aimait mieux poss´der que jouir. Et je con¸ois qu’au rebours vous
                              e                              e
aimiez mieux jouir que poss´der. Mais ne vous est-il pas p´nible de
                     a          `
n’avoir pas de biens ` laisser a vos enfants?

                                    e
    –Dans les temps capitalistes, r´pliqua vivement Morin, combien
                           e
d’hommes laissaient un h´ritage? Un sur mille, un sur dix mille. Sans
                                e e                                 e
compter que de nombreuses g´n´rations ne connurent point la libert´ de
tester. Quoi qu’il en soit, la transmission de la fortune par voie
   e       e
d’h´ritage ´tait parfaitement concevable quand la famille existait.
Mais maintenant...

            e
   –Quoi! m’´criai-je, vous ne vivez pas en famille?

                                 e                     a
   Ma surprise, que j’avais laiss´ voir, parut comique ` la camarade
  e
Ch´ron.

    –Nous savons en effet, me dit-elle, que le mariage subsiste chez les
                          e
Cafres. Nous, les Europ´ennes, nous ne faisons point de promesses; ou
                                                                e
si nous en faisons, la loi l’ignore. Nous estimons que la destin´e
    e        e                          e
enti`re d’un ˆtre humain ne saurait d´pendre d’un mot. Il subsiste

                                      96
                                       e
pourtant un reste des coutumes de l’`re close. Quand une femme se
                    e e                                 e e
donne, elle jure fid´lit´ sur les cornes de la lune. En r´alit´, ni
l’homme ni la femme ne prennent d’engagement. Et il n’est pas rare que
leur union dure autant que la vie. Ils ne voudraient ni l’un ni
        e                     e e      e
l’autre ˆtre l’objet d’une fid´lit´ gard´e au serment et non pas
      e
assur´e par des convenances physiques et morales. Nous ne devons rien
a                                               a
` personne. Un homme autrefois persuadait ` une femme qu’elle lui
                                                                   e
appartenait. Nous sommes moins simples. Nous croyons qu’un ˆtre humain
                  a
n’appartient qu’` lui seul. Nous nous donnons quand nous voulons et `a
qui nous voulons.

                                            e         e
    D’ailleurs nous n’avons pas honte de c´der au d´sir. Nous ne sommes
pas hypocrites. Il y a seulement quatre cents ans, les hommes
                     a                                   e
n’entendaient rien ` la physiologie, et cette ignorance ´tait cause de
grandes illusions et de cruelles surprises. Hippolyte, quoi qu’en
                                              eea
disent les Cafres, il faut subordonner la soci´t´ ` la nature et non,
                                               a        ee
comme on l’a fait trop longtemps, la nature ` la soci´t´.

   Perceval appuya les paroles de sa camarade:

    –Pour te montrer, ajouta-t-elle, comment la question des sexes est
 e e                  ee
r´gl´e dans notre soci´t´, je t’apprendrai, Hippolyte, que, dans
                        ee e`                                    e
beaucoup d’usines, le d´l´gu´ a l’embauchage ne demande pas mˆme si
                                                         e
l’on est homme ou femme. Le sexe d’une personne n’int´resse pas la
           e
collectivit´.

   –Mais les enfants?

   –Quoi? les enfants?

                              e
   –Ne sont-ils point abandonn´s, n’ayant pas de famille?

         u                                e
    –D’o` te peut venir une semblable id´e? L’amour maternel est un
           e                                         ee      e
instinct tr`s fort chez la femme. Dans l’affreuse soci´t´ pass´e, on
              e                e                   e
voyait des m`res braver la mis`re et la honte pour ´lever leurs
                                 o                                  e
enfants naturels. Pourquoi les nˆtres, exemptes de honte et de mis`re,
abandonneraient-elles leurs petits? Il y a parmi nous beaucoup de
                                              e
bonnes compagnes et beaucoup de bonnes m`res. Mais le nombre est tr`s  e
                 ıt
grand et s’accroˆ sans cesse des femmes qui se passent d’hommes.

     e       a                                 e
   Ch´ron fit ` ce propos une observation assez ´trange.

                                         e
    –Nous avons, dit-elle, sur les caract`res sexuels, des notions que ne
     c                        e                           e
soup¸onnait pas la simplicit´ barbare des hommes de l’`re close. De ce
qu’il y a deux sexes et qu’il n’y en a que deux, on tira longtemps des
     e
cons´quences fausses. On en conclut qu’une femme est absolument femme
                                         e e
et un homme absolument homme. La r´alit´ n’est pas telle, il y a des
femmes qui sont beaucoup femmes, et des femmes qui le sont peu. Ces
   e                            e
diff´rences, autrefois dissimul´es par le costume et le genre de vie,
       e           e e
masqu´es par le pr´jug´, apparaissent clairement dans notre soci´t´.ee

                                     97
                                                                   a
Ce n’est pas tout, elles s’accentuent et deviennent plus sensibles `
         e e
chaque g´n´ration. Depuis que les femmes travaillent comme les hommes,
agissent et pensent comme les hommes, on en voit beaucoup qui
             a                                     e            a e
ressemblent ` des hommes. Nous arriverons peut-ˆtre un jour ` cr´er
             a                 e
des neutres, ` faire des ouvri`res, comme on dit des abeilles. Ce sera
un grand avantage: on pourra augmenter le travail sans augmenter la
                        e                  e                 e
population d’une mani`re disproportionn´e avec les biens n´cessaires.
                 e               e           e
Nous redoutons ´galement le d´ficit et l’exc´dent des naissances.

                                 e                                  e
    Je remerciai Perceval et Ch´ron de m’avoir obligeamment renseign´ sur
               e                                         e
un sujet si int´ressant et demandai si l’instruction n’´tait pas
 e    e              ee
n´glig´e dans la soci´t´ collectiviste et s’il y avait encore une
          e                        e
science sp´culative et des arts lib´raux.

                                   e
   Voici ce que le vieux Morin me r´pondit:

                    a               e         e e       e
    –L’instruction, ` tous les degr´s, est tr`s d´velopp´e. Les camarades
                                                    e
savent tous quelque chose; ils ne savent pas les mˆmes choses et n’ont
                                                  ae
rien appris d’inutile. On ne perd plus le temps ` ´tudier le droit et
     e
la th´ologie. Chacun prend des arts et des sciences ce qui lui
convient. Nous avons encore beaucoup d’ouvrages anciens, bien que la
                           e           e                  e
plupart des livres imprim´s avant l’`re nouvelle aient p´ri. On
imprime encore des livres; on en imprime plus que jamais. Pourtant la
                   a
typographie tend ` disparaˆ                         e
                             ıtre. Elle sera remplac´e par la
                  ea        e                        e
phonographie. D´j` les po`tes et les romanciers s’´ditent
                                          e
phonographiquement. Et l’on a imagin´ pour la publication des pi`cese
      ea                         e     e                         e
de th´ˆtre une combinaison tr`s ing´nieuse du phono et du cin´mato qui
reproduit tout ensemble le jeu et la voix des acteurs.

                    e
   –Vous avez des po`tes? des auteurs dramatiques?

                                         e                              e
    –Non seulement nous avons des po`tes, mais nous avons une po´sie. Les
                        e     e                      e
premiers, nous avons d´limit´ le domaine de la po´sie. Avant nous,
               e e                 e                           e
beaucoup d’id´es ´taient exprim´es en vers, qui pouvaient l’ˆtre mieux
                           e         e
en prose. On rimait des r´cits. C’´tait une survivance du temps o`    u
      e                          e                  e
l’on r´digeait en langage mesur´ les dispositions l´gislatives et les
           e                                    e
recettes d’´conomie rurale. Maintenant les po`tes ne disent plus que
             e
des choses d´licates qui n’ont pas de sens, et leur grammaire, leur
langue leur appartiennent en propre comme leurs rythmes, leurs
                         e                 a         ea
assonances et leurs allit´rations. Quant ` notre th´ˆtre, il est
                                                                   e e
presque exclusivement lyrique. Une connaissance exacte de la r´alit´
                                                          e
et une vie sans violence nous ont rendus presque indiff´rents au drame
   a        e                                   e     e
et ` la trag´die. L’unification des classes et l’´galit´ des sexes ont
      ea               e                           e
enlev´ ` la vieille com´die presque toute sa mati`re. Mais jamais la
              ee                       e
musique n’a ´t´ si belle ni tant aim´e. Nous admirons surtout la
sonate et la symphonie.

               ee       e
    Notre soci´t´ est tr`s favorable aux arts du dessin. Beaucoup de
  e e                    a
pr´jug´s, qui nuisaient ` la peinture, ont disparu. Notre vie est plus
claire et plus belle que la vie bourgeoise, et nous avons un vif

                                       98
sentiment de la forme. La sculpture est plus florissante encore que la
                                     e                 a     e
peinture, depuis qu’elle s’est associ´e intelligemment ` la d´coration
                                           e
des palais publics et des habitations priv´es. Jamais on n’avait tant
fait pour l’enseignement de l’art. Si tu conduis quelques minutes
                 e
seulement ton a´roplane sur une de nos rues, tu seras surpris du
             e                  e
nombre des ´coles, et des mus´es.

                       e
   –Enfin, demandai-je, ˆtes-vous heureux?

                    e
   Morin secoua la t`te:

                                               u
    –Il n’est pas dans la nature humaine de goˆter un bonheur parfait. On
n’est pas heureux sans effort et tout effort comporte la fatigue et la
                                                  a
souffrance. Nous avons rendu la vie supportable ` tous. C’est quelque
chose. Nos descendants feront mieux. Notre organisation n’est pas
                                                e         e
immuable. Il y a seulement cinquante ans, elle ´tait diff´rente de ce
qu’elle est aujourd’hui. Et des observateurs subtils croient
s’apercevoir que nous allons vers de grands changements. Il se peut.
                e                                    e
Mais les progr`s de la civilisation humaine seront d´sormais
harmonieux et pacifiques.

    –Ne craignez-vous pas, au contraire, lui demandai-je, que cette
                                                   e
civilisation dont vous semblez satisfait, ne soit d´truite par une
invasion de barbares? Il reste encore, m’avez-vous dit, en Asie et en
Afrique, de grands peuples noirs ou jaunes, qui ne sont pas entr´s e
                                    e
dans votre concert. Ils ont des arm´es et vous n’en avez pas. S’ils
vous attaquaient...

              e               e                e
    –Notre d´fense est assur´e. Seuls les Am´ricains et les Australiens
pourraient lutter contre nous, parce qu’ils sont aussi savants que
                 e          e                      e        ee
nous. Mais l’oc´an nous s´pare et la communaut´ des int´rˆts nous
                   e               e
assure leur amiti´. Quant aux n`gres capitalistes, ils en sont encore
                                 a        a                        e
aux canons d’acier, aux armes ` feu et ` toute la vieille ferraill´ du
        e                                                      e
XXe si`cle. Que pourraient ces antiques engins contre une d´charge de
                       e          e              e       e     e
rayons Y? Nos fronti`res sont d´fendues par l’´lectricit´. Il r`gne
                e e                                              a
autour de la f´d´ration une zone de foudre. Un petit homme ` lunettes
                      u
est assis je ne sais o`, devant un clavier. C’est notre unique soldat.
          a                                            e
Il n’a qu’` mettre le doigt sur une touche pour pulv´riser une arm´e e
de cinq cent mille hommes.

          e
   Morin h´sita un moment. Puis il reprit d’une voix plus lente:

                          e          e
   –Si notre civilisation ´tait menac´e, ce ne serait pas par ses
ennemis du dehors. Ce serait par ses ennemis du dedans.

   –Il y en a donc?

   –Il y a les anarchistes. Ils sont nombreux, ardents, intelligents.
Nos chimistes, nos professeurs de sciences et de lettres sont presque
                                  a    e
tous anarchistes. Ils attribuent ` la r´glementation du travail et des

                                       99
                                                             ee
produits la plupart des maux qui affligent encore la soci´t´. Ils
   e                         e                              e
pr´tendent que l’humanit´ ne sera heureuse que dans l’´tat d’harmonie
         e
spontan´e qui naˆ  ıtra de la destruction totale de la civilisation. Ils
                                                          e
sont dangereux. Ils le seraient davantage si nous les r´primions. Mais
nous n’en avons ni l’envie ni les moyens. Nous n’avons aucun pouvoir
                        e
de contrainte ou de r´pression, et nous en trouvons bien. Dans les
a
ˆges barbares, les hommes se faisaient de grandes illusions sur
          e                    e                 e
l’efficacit´ des peines. Nos p`res ont supprim´ tout l’ordre
judiciaire. Ils n’en avaient plus besoin. En supprimant la propri´t´  ee
     e                    e      e
priv´e, ils ont supprim´ du mˆme coup le vol et l’escroquerie. Depuis
                           e       e
que nous portons des d´fenses ´lectriques, les attentats sur les
                           a
personnes ne sont plus ` craindre. L’homme est devenu respectable `      a
l’homme. On commet encore des crimes passionnels, on en commettra
toujours. Pourtant ces sortes de crimes, quand ils sont impunis,
deviennent plus rares. Tout notre corps judiciaire se compose de
                e
prud’hommes ´lus qui jugent gratuitement les contraventions et les
contestations.

   Je me levai, et, remerciant mes compagnons de leur bienveillance, je
          a                                      e
demandai ` Morin la faveur de lui faire une derni`re question.

   –Vous n’avez plus de religion?

    –Nous en avons au contraire un grand nombre et quelques-unes assez
nouvelles. Pour ne parler que de la France, nous avons la religion de
          e
l’humanit´, le positivisme, le christianisme et le spiritisme. Dans
               e
certaines contr´es, il reste des catholiques, mais peu nombreux et
     e                       a
divis´s en plusieurs sectes, ` la suite des schismes qui se
                         e              ´         e e          ´
produisirent au XXe si`icle, quand l’Eglise fut s´par´e de l’Etat. Il
n’y a plus de pape depuis longtemps.

    –Tu te trompes, dit Michel. Il y a encore un pape. Le hasard me l’a
          ıtre. C’est Pie XXV, teinturier, via dell’ Orso , ` Rome.
fait connaˆ                                                 a

               e
   –Comment! m’´criai-je, le pape est teinturier?

                              a                                  e
   –Qu’y a-t-il de surprenant ` cela? Il faut bien qu’il ait un m´tier,
comme tout le monde.

             ´
   –Mais son Eglise?

   –Il est reconnu par quelques milliers de personnes, en Europe.

                             e a
    A ces mots, nous nous s´parˆmes. Michel m’avertit que je trouverais un
                                 e
logis dans le voisinage et que Ch´ron m’y conduirait en rentrant chez
elle.

           e     e     e              e               e e         e
   La nuit ´tait ´clair´e par une lumi`re d’opale, p´n´trante en mˆme
                                           e          e
temps et douce. Le feuillage en recevait l’´clat de l’´mail. Je
         a oe          e
marchais ` cˆt´ de Ch´ron.

                                       100
                                                     a     e
    Je l’observais. Ses chaussures plates donnaient ` sa d´marche de la
       e a                                          e
solidit´, ` son corps de l’aplomb et, bien que ses vˆtements d’homme
                ıtre                     e                  u
la fissent paraˆ plus petite qu’elle n’´tait, bien qu’elle eˆt une
main dans la poche, son allure, toute simple, ne manquait pas de
     e                            a         a
fiert´. Elle regardait librement ` droite et ` gauche. C’est la
       e           a                               e
premi`re femme ` qui je voyais cet air de curiosit´ tranquille et de
  a            e                              e
flˆnerie amus´e. Ses traits avaient, sous le b´ret, de la finesse et
de l’accent. Elle m’irritait et me charmait. Je craignais qu’elle ne
          a e                                   e
me trouvˆt bˆte et ridicule. Tout au moins, il ´tait visible que je
                      e          e
lui inspirais une extrˆme indiff´rence. Pourtant elle me demanda tout
a             e         e          e                      e
` coup quel ´tait mon ´tat. Je r´pondis au hasard que j’´tais
e
´lectricien.

   –Moi aussi, me dit-elle.

        e
   J’arrˆtai prudemment la conversation.

                   ıs
    Des sons inou¨ remplissaient l’air nocturne de leur bruit tranquille
    e              e                                            e
et r´gulier, que j’´coutais avec effroi comme la respiration du g´nie
monstrueux de ce monde nouveau.

    A mesure que je l’observais davantage, je me sentais pour
  e                  u
l’´lectricienne un goˆt qu’une pointe d’antipathie avivait.

                            a                  e e
    –Alors, lui dis-je tout ` coup, vous avez r´gl´ scientifiquement
l’amour, et c’est une affaire qui ne trouble plus personne.

                             e                                         a
    –Tu te trompes, me r´pondit-elle. Sans doute nous n’en sommes plus `
      e     e                e
l’imb´cillit´ furieuse de l’`re close, et le domaine entier de la
                              e                                 e
physiologie humaine est d´sormais affranchi des barbaries l´gales et
                e
des terreurs th´ologiques. Nous ne nous faisons plus une fausse et
          e                                   e
cruelle id´e du devoir. Mais les lois qui r`glent l’attrait des corps
                                    e             e            e
pour les corps nous restent myst´rieuses. Le g´nie de l’esp`ce est ce
qu’il fut et ce qu’il sera toujours, violent et capricieux.
Aujourd’hui comme autrefois l’instinct est plus fort que la raison.
           e      e
Notre sup´riorit´ sur les anciens est moins de le savoir que de le
                                                     e
dire. Nous avons en nous une force capable de cr´er les mondes, le
  e                                          e
d´sir, et tu veux que nous puissions la r´gler. C’est trop nous
demander. Nous ne sommes plus des barbares. Nous ne sommes pas encore
                           e
des sages. La collectivit´ ignore totalement tout ce qui concerne les
                                                                e
rapports des sexes. Ces rapports sont ce qu’ils peuvent, tol´rables le
                             e
plus souvent, rarement d´licieux, parfois horribles. Mais ne crois
pas, camarade, que l’amour ne trouble plus personne.

         e                                  e      e
   Il m’´tait impossible de discuter des id´es si ´tranges. J’amenai la
                            e                  e             a
conversation sur le caract`re des femmes. Ch´ron en vint ` me dire
qu’il y en avait de trois sortes, les amoureuses, les curieuses et les
      e                                                    e
indiff´rentes. Je lui demandai alors de quelle sorte elle ´tait.



                                      101
   Elle me regarda avec un peu de hauteur et me dit:

   –Il y a aussi plusieurs sortes d’hommes. Il y a d’abord les
impertinents...

                             ıtre
   Ce mot me la fit paraˆ beaucoup plus contemporaine qu’il ne m’avait
      e          a                         a
sembl´ jusque-l`. C’est pourquoi je me mis ` lui tenir le langage qui
  e                                                   e
m’´tait habituel dans de semblables occasions. Et apr`s plusieurs
paroles futiles et frivoles:

   –Voulez-vous m’accorder une faveur? Dites-moi votre petit nom.

   –Je n’en ai pas.

   Elle vit que cela me semblait disgracieux. Car elle reprit un peu
    e
piqu´e:

   –Penses-tu qu’une femme ne puisse plaire que si elle a un petit nom,
                                            e                     ee
comme les dames d’autrefois, un nom de baptˆme, Marguerite, Th´r`se ou
Jeanne?

   –Vous me prouvez bien le contraire.

    Je cherchai son regard et ne le trouvai pas. Elle avait l’air de
                                                       e
n’avoir pas entendu. Je n’en pouvais douter: elle ´tait coquette.
  e
J’´tais ravi. Je lui dis que je la trouvais charmante, que je
l’aimais, et je le lui redis. Elle m’en laissa tout le temps et me
demanda apr`s: e

   –Qu’est-ce que cela veut dire?

   Je devins pressant.

   Elle me le reprocha:

                    e
   –Ce sont des mani`res de sauvage.

             e
   –Je vous d´plais.

   –Je ne dis pas cela.

      e       e                            u
   –Ch´ron! Ch´ron! est-ce qu’il vous en coˆterait beaucoup de...

    Nous nous assˆ                          e
                   ımes sur un banc ombrag´ par un orme. Je lui pris la
                 a      e             a
main, la portai ` mes l`vres... Tout ` coup, je ne sentis, ne vis plus
                             e
rien, et je me trouvai couch´ dans mon lit. Je me frottai les yeux,
                    e
que piquait la lumi`re matinale, et je reconnus mon valet de chambre
           e
qui, dress´ devant moi, l’air stupide, me disait:




                                       102
                                                         e
   –Monsieur, il est neuf heures. Monsieur m’a dit de r´veiller monsieur
a                            a
` neuf heures. Je viens dire ` monsieur qu’il est neuf heures.

   VI

                                           e
   Quand Hippolyte Dufresne eut achev´ sa lecture, ses amis lui
      e          e
adress`rent les f´licitations convenables.

                                                           a    e
   Nicole Langelier, lui appliquant les paroles de Critias ` Tri´phon:

   –Tu sembles, lui dit-il, avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu
                                                      e
du peuple des songes, puisque tu as fait un si long rˆve durant une
nuit si courte.

                                     e
    –Il n’est pas probable, dit Jos´phin Leclerc, que l’avenir soit tel
                                               e
que vous l’avez vu. Je ne souhaite pas l’av`nement du socialisme, mais
je ne le crains pas. Le collectivisme au pouvoir serait tout autre
                                                               e
chose qu’on ne s’imagine. Qui donc a dit, reportant sa pens´e au temps
                              e                  ´
de Constantin et des premi`res victoires de l’Eglise: Le
christianisme triomphe. Mais il triomphe aux conditions impos´es pare
       a
la vie ` tous les partis politiques et religieux. Tous, quels qu’ils
                                       e                             e
soient, ils se transforment si compl`tement dans la lutte, qu’apr`s la
                                   e
victoire, il ne leur reste d’eux-mˆmes que leur nom et quelques
                         e
symboles de leur pens´e perdue.

                          a      ıtre
   –Faut-il donc renoncer ` connaˆ l’avenir? demanda M. Goubin.

                                                              e
   Mais Giacomo Boni, qui en creusant quelques pieds de terre ´tait
              e               a a
descendu de l’´poque actuelle ` l’ˆge de la pierre:

                       e
    –En somme l’humanit´ change peu, dit-il. Ce qui sera c’est ce qui
fut.

                     e
     –Sans doute, r´pliqua Jean Boilly, l’homme, ou ce que nous appelons
                                              a        e
l’homme, change peu. Nous appartenons ` une esp`ce d´finie.   e
   e                   e           e                         e
L’´volution de l’esp`ce est forc´ment comprise dans la d´finition de
      e
l’esp`ce. Elle ne comporte pas d’infinies metamorphoses. On ne peut
                       e     e                             e
concevoir l’humanit´ apr`s sa transformation. Une esp`ce transform´e   e
             e
est une esp`ce disparue. Mais quelle raison avons-nous de croire que
                               e
l’homme est le terme de l’´volution de la vie sur la terre? Pourquoi
                                 e     e           e
supposer que sa naissance a ´puis´ les forces cr´atrices de la nature,
             e                                            e
et que la m`re universelle des flores et des faunes, apr`s l’avoir
      e          a           e
form´, devint ` jamais st´rile? Un philosophe naturaliste, qui ne
                                     e
s’effraie point de sa propre pens´e, H.-G. Wells, a dit: L’homme
n’est pas final. Non, l’homme n’est ni le principe ni la fin de la
                                                         e
vie terrestre. Avant lui, sur le globe, des formes anim´es se
         e
multipli`rent au fond des mers, dans le limon des plages, dans les
    e                                                             e
forˆts, les lacs, les prairies et sur les montagnes chevelues. Apr`s
                                 e
lui des formes nouvelles se d´velopperont encore. Une race future,
               e           o                    e
sortie, peut-ˆtre de la nˆtre, n’ayant, peut-ˆtre, avec nous aucun

                                      103
                         e                             e
lien d’origine, nous succ´dera dans l’empire de la plan`te. Ces
             e                                          e
nouveaux g´nies de la terre nous ignoreront ou nous m´priseront. Les
                                   e
monuments de nos arts, s’ils en d´couvrent des vestiges, n’auront
point de sens pour eux. Dominateurs futurs, dont nous ne pouvons pas
                                        e
plus deviner l’esprit, que le palaeopith`que des monts Siwalik n’a pu
                   e
pressentir la pens´e d’Aristote, de Newton et de Poincar´.e

   FIN




                                    104

								
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