Carole GAYET-VIAUD, by 316LPJ

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									Carole Gayet-Viaud, Ce que la description ethnographique fait à la compréhension des
conduites de politesse. Communication aux Journées d’études « Ethiques et politiques
du care, une ethnographie morale est-elle possible ? », Action concertée incitative (ACI)
Terrains techniques et théories, 22 et 23 mai 2006, Nice.
carole_gayet@yahoo.fr

Je voudrais proposer ici d’amorcer une réflexion sur les enjeux d’une analyse ethnographique
des questions morales à partir du récit de quelques-unes des péripéties de l’enquête que j’ai
menée ces dernières années sur les conduites de politesse entre inconnus dans l’espace urbain
parisien. Je plaiderai à cette occasion pour l’adoption de la méthode ethnographique comme
remède à la réduction de la politesse (et de toute exigence morale, aussi ancrée dans une
codification sociale qu’elle puisse paraître) à un corpus de règles (ou de « codes ») auxquelles
on serait tenu malgré soi et qu’il s’agirait simplement d’appliquer ou pas.
C’est Durkheim (dans ses premiers écrits du moins) qui est la figure de proue d’une définition
du « fait moral » qui les arrime à l’existence de règles imposées d’en haut et ravalant les
problèmes pratiques à la bipartition entre conformation et transgression. Dans ses Règles de la
méthode sociologique, comme dans la Division du travail social, il fonde la morale sur
l’obligation, mettant au premier plan son caractère extérieur et coercitif (l’efficacité et la
visibilité de l’obligation étant assurée par la sanction diffuse qui accompagne toute
transgression). Le fait moral ne renvoie alors à rien d’autre chez l’agent qu’à son besoin de se
conformer pour assurer son intégration sociale. C’est ce besoin qui confère un principe
d’unité à la diversité des rites, normes et règles qui caractérise les sociétés humaines. Ainsi
définis, ces règles ou ces rites (la nuance étant de ce point de vue relativement négligeable
chez Durkheim) ne doivent pas être pris au pied de la lettre, mais regardés dans la perspective
de leur efficacité sociale, qui est toute entière contenue dans la fonction de second degré
qu’elles remplissent (pour Durkheim, affermir la cohésion du groupe). L’accomplissement ne
pose donc par principe aucun problème. Pas du moins tant que la santé morale de la société
toute entière est assurée. En temps normal, la cohésion sociale et l’autorité des normes
morales vont de pair et se renforcent mutuellement. Les difficultés d’un accomplissement
situé des normes ne sont pas pensées en elles-mêmes, et sont pour ainsi dire impensables.
Ainsi fondée, la sociologie du fait moral doit s’écarter du sens moral commun qui est ignorant
des raisons véritables de la conduite morale. Un peu comme lorsque quelqu’un montre la
lune, l’idiot regarde le doigt : l’agent lui-même, pris qu’il est dans l’illusion de ses croyances,
est ignorant des mobiles réels de sa conduite. De même que serait niais l’analyste qui
prendrait au pied de la lettre les « raisons » d’agir avancées par les gens eux-mêmes pour
justifier leur conduite. Le sociologue lui, se doit d’expliquer les gestes en tant qu’ils sont
tendus vers leur fonction véritable (ce qu’il faut regarder, c’est la lune). Le fait moral comme
fait social : c’est elle.
A rebours de cette perspective, je plaiderai pour une reconsidération du doigt qui s’élève, et
de la fécondité d’une analyse qui prenne au sérieux sa façon de désigner ce qu’il montre et
vers quoi il se tend. C’est à ce décadrage, espérant capter tout ensemble et le mouvement et sa
cible, qu’invite, me semble-t-il, la démarche ethnographique.
L’ethnographie repose en effet sur un mouvement de retour au premier degré des conduites. Il
ne s’agit plus tant de se déprendre du sens commun que d’en rendre compte. C’est un petit
déplacement qui a des conséquences assez importantes. Le travail du sociologue n’est plus
dans ce cas de trouver ce qui animerait les agents indépendamment de leur volonté, mais
d’expliciter la façon dont ils expriment leurs volontés dans leurs conduites réelles. J’avancerai
alors qu’une sociologie morale est possible, qui puisse espérer s’émanciper de l’alternative
entre formalisme et moralisme (telle que posée par l’appréhension par les règles, mettant dos
à dos, sur la base d’une dichotomie forme/fond, l’intérêt pour la règle et l’intérêt pour son
contenu) en mettant en œuvre une démarche ethnographique qui se donne pour objet l’étude
de la mise en œuvre des normes. C’est alors sur le va-et-vient réalisé par les acteurs eux-
mêmes, entre forme et fond, principes et action, et sur les manières variables de manifester un
sens éthique que l’enquête devra se pencher.
Il s’agit de se donner pour objet l’explicitation des manières dont les personnes elles-mêmes
apprécient et qualifient leurs propres actes et ceux d’autrui, en situation. Plutôt que d’opposer
les conduites aux croyances ou à des idées qui seraient toujours ailleurs, on postule que les
principes ou les normes, peu importe comment on les appelle, peuvent être approchés à partir
de leur façon de se trouver effectivement accomplis, ou pas, et évalués, dans les conduites
réelles. Les valeurs ne résident alors pas dans un monde à part, celui des idées, ni non plus
dans la tête des gens, mais bien dans la matière même des activités humaines, là où elles
tissent la trame des conduites.
C’est donc dans un déplacement de l’intérêt depuis les règles vers les usages que
l’ethnographie peut réaliser la spécificité de son approche, affirmant son rapport particulier
aux apparences et aux phénomènes qu’elle observe et dont elle veut rendre compte. Les
problèmes que pose la description ethnographique sont à cet égard significatifs de l’exigence,
dérangeante aujourd’hui encore en sociologie, de prendre au sérieux les apparences 1, et la
réalité sociale telle qu’elle apparaît et se trouve vécue par les personnes elles-mêmes.
L’écriture et ses problèmes renvoient à la façon particulière de traiter l’évidence sensible, la
signification incarnée, et plus généralement le sens qu’ont les conduites pour ceux-là mêmes
qui les mettent en œuvre dans le monde vécu. Il ne s’agit pas de ravaler l’analyse sociologique
sur le sens commun, mais de procéder, comme y invite Schutz (1932), à une « analyse de
second degré » (c’est-à-dire qui prolonge la réflexivité naturelle des acteurs eux-mêmes, et
explicite les évidences sous-jacentes aux conduites) qui rende compte et raison du sens de
premier degré des activités plutôt que de le renvoyer à une somme de gesticulations insensées
ou négligeables. Les difficultés de l’écriture (depuis les notes de terrain à consigner, jusqu’à
la description des séquences pertinentes au lecteur à informer) renvoient en dernière instance
au choix épistémologique initial de « l’observation participante » comme modalité d’enquête
et d’accès à la connaissance. Impossible donc de ne pas assumer les présupposés d’une
immersion dans le terrain et d’une recherche fondée sur la médiation de l’expérience vécue,
en ce qui concerne la place de l’expérimentation, le rôle de la perception, et les problèmes
récurrents de la « subjectivité » tels qu’ils apparaissent dans l’écriture des compte-rendus
ethnographiques et imposent de réfléchir à l’invention d’un genre littéraire approprié à son
objet.
Je propose, pour amorcer la réflexion, de retracer les étapes principales de mon parcours
interprétatif des conduites de politesse, en m’arrêtant plus particulièrement les péripéties qu’a
connues mon interprétation d’un phénomène précis, central dans mon enquête: le phénomène
des « disputes de politesse ».

1
    Avant même la coupure épistémologique entre opinion et science, la défiance pour les apparences structure la
pensée occidentale. H. Arendt suggère que cette dévalorisation des apparences est un processus continu qui
traverse l’histoire de l’Occident, et dont l’un des moments fondateurs est la différenciation chrétienne de la cité
des hommes et de la cité de Dieu. Les affaires humaines et les conduites mondaines se voient alors définies
comme formant un monde des apparences éphémères et trompeuses, masquant l’authenticité des choses durables
et sincères, qui ne peuvent exister que dans l’intériorité individuelle et le salut éternel. Cette partition,
prolongeant le dualisme corps/esprit, chasse donc le sens hors du monde empirique.
1. Il n’existe rien de tel que des « faits » de politesse – ou d’impolitesse.
Lorsque j’entre dans mon enquête sur les interactions ordinaires dans l’espace urbain et les
formes publiques de la sociabilité, ma question de départ porte sur le sens des règles de la
civilité ordinaire, leur portée éthique. Je me demande : à quoi se rapportent-elles, que mettent-
elles en jeu ? Mon travail de DEA sur la mendicité (« De la mendicité à la manche : quelle
place pour les mendiants dans l’espace public ? ») m’a conduite à mettre en doute une
conception de l’indifférence civile trop unifiée et naturaliste. A partir de là, je veux interroger
de manière plus ample le fondement des rapports sociaux ordinaires, la façon de se comporter
entre personnes qui n’ont d’autre lien que celui de vivre ensemble en société, et examiner
comment les choses se décident pour savoir ce qu’on se doit les uns aux autres en société. A
ce stade, l’idée du code ou du rite me paraît insuffisante du fait qu’elle rend mal compte de la
nature des troubles qui peuvent survenir (et dont la signification ne peut pas toujours s’épuiser
dans la question de l’équilibre interactionnel). Je me donne pour premier horizon la quête de
moments de rupture, de crise, de défaillance. Je recherche les lieux et moments où les règles
vont se trouver explicitées parce qu’elles auront été déçues, des mises en mots naturelles des
attentes engagées dans ces espaces et ces relations.

1.1. Un exemple de phénomène mettant en jeu la constitution de « faits »
(d’impolitesse) : les disputes.
Les disputes de politesse sont l’un des premiers phénomènes qui se constituent comme tel à
mes yeux et émergent de mes observations. Elles apparaissent via leur visibilité physique, que
redouble leur caractère extraordinaire - avant de devenir un phénomène plus énigmatique par
leur récurrence. Ces conduites sortent de l’ordinaire et offrent à l’observateur, gourmandise
pour moi, la verbalisation ô combien précieuse des attentes mises en jeu par la politesse. Je
me précipite sur ces discours et concentre mon attention pendant un long moment sur toutes
les formes d’altercation possibles : ainsi apparaissent des lieux de discorde et des manières de
se disputer tout à fait importants.
Certains critères de typification des personnes révèlent leur pertinence située : le genre, l’âge,
les accessoires (valise à roulettes, sac à dos). Souvent les catégorisations situées, que
j’appelle plus volontiers typifications, s’avèrent hybrides : elles mêlent des variables de
catégorisation classique en sociologie (genre ou âge) avec des éléments comportementaux : ça
donne « les femmes qui », « les vieux qui », « les gens qui téléphonent », « les gens qui ont
une valise à roulettes », etc. Certaines règles de politesse apparaissent dans les incertitudes de
leur « application » . Je découvre l’omniprésence des incertitudes et des troubles relatifs à la
détermination des réactions à adopter : non seulement face au mendiant, mais aussi face au
dragueur, face aux enquêteurs, face aux personnes entre-deux âges, face aux personnes qui
donnent l’impression de vouloir doubler la file ou la passent effectivement, etc.. Et peu à peu
le champ s’étend des « contenus » qui font problème, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un seul
« fait », pas même celui de dire bonjour, qui soit épargné par de possibles incertitudes voire
des tensions (ce dont témoigne à sa manière la prise en charge de la question par la Ratp avec
la campagne « Bus attitude », qui s’engage dans une démarche de réhabilitation des civilités
estimées élémentaires telles que le « bonjour » - et le paiement du titre de transport ).

Dans la concentration de mon investigation sur les verbalisations, je suppose, sans en être
consciente à ce moment-là, que les disputes sont le résultat de l’impolitesse de certains, et du
scandale que cette impolitesse ne manque pas de susciter - bien légitimement - chez d’autres.
Je considère alors que les disputes sont la conséquence de la réprobation de certaines
impolitesses et qu’elles sont donc un lieu de verbalisation des attentes de politesse déçues.
L’idée implicite est que les verbalisations produites par les disputes se contentent de désigner
simplement un contenu pour l’attente déçue. Il n’y a donc plus qu’à cueillir cette révélation...
Les réprobations sont envisagées comme les conséquences logiques du constat de faits
(d’impolitesse). Reste à les inventorier pour produire une analyse de ce à quoi ces
réprobations se rapportent et dont elles assurent la réalisation (par la réaffirmation de leur
importance en cas de transgression).

Dans cette perspective, la verbalisation n’est pas quelque chose de problématique en soi. C’est
à la fois une évidence méthodologique de la sociologie qualitative et sans doute un taken for
granted de membre qui considère normal de formuler des attentes lorsqu’elles se trouvent
déçues. A ce moment, les disputes m’intéressent donc dans leur façon de révéler et d’attester
que ce qui est mis en jeu dans ces espaces n’est pas anodin, et déborde l’indifférence civile,
ou du moins la concurrence. Il me faudra un certain temps avant de questionner non plus ce
que désignent et verbalisent les réactions, mais ce qu’elles font dans l’interaction civile. Les
penser non plus au travers de leur contenu, mais comme des actes. A ce stade initial, je n’ai
pas encore tiré toutes les conséquences de cette idée que « dire c’est faire ». Je ne conçois le
« faire » de la réprobation que comme une sanction diffuse, une réponse à une action donnée,
réponse tenue pour a-problématique en soi.
Mais, à mesure que les observations s’accumulent dans mon journal de terrain et se
sédimentent dans mon esprit, je commence à voir émerger une difficulté croissante: alors
même que mes observations s’affinent et se nuancent, et je bute, toujours davantage, sur
l’impossibilité de dire en toute rigueur de quel côté est le bon droit et de quel côté est la faute.
Rétrospectivement, je comprends que j’ai toujours jusque-là, dans la consignation même des
faits, cherché à établir, pour ma propre gouverne, quelque chose comme la répartition des
torts entre les protagonistes. Or, au fil de l’enquête, cette répartition des torts, au lieu de se
voir facilitée par l’expérience grandissante, est devenue de plus en plus ardue. Ce n’est qu’en
réussissant à thématiser cette difficulté que j’ai pu m’apercevoir de cette manie : celle qui
consistait à chercher toujours, subrepticement, pour clarifier mes prises de notes et affermir
ma compréhension de ce que j’observais, à stabiliser les « faits » dans une répartition des
torts ; ma capacité de statuer sur l’opposition coupable/victime était le critère ultime de ma
compréhension de ce qui se passait. En comprenant cette tendance naturelle, je rendais
possible une explicitation de mes présupposés de départ et une prise de distance d’avec eux,
me donnant l’espoir que quelque chose comme une analyse sociologique de ce que j’avais
étudié allait devenir possible.

1.2. Un exemple de dispute.
Je présente ci-après une séquence qui a beaucoup compté dans mon parcours interprétatif. Je
dois préalablement avertir le lecteur que, malgré l’importance de cette séquence, le caractère
exemplaire que son insertion dans mon récit lui confère sera probablement source de
déception, puisque sa représentativité sera toujours imparfaite, incomplète. Chaque scène ne
prend sa pleine signification que dans le cadre plus général des variations de situations (de
scénarios) et de conduites que j’ai pu observer2 au fil de mon enquête. Il faudra donc me faire
crédit de ce qui s’est composé au travers des progrès de ce qu’il faut bien appeler ma
« compétence de membre », et qui me permet de déplier ici, avec davantage d’assurance que
celle que la seule séquence ne pourrait toujours assurer, des contre-factualités propres à en
éclairer le déroulement (cet éventail de possibles disponibles au moment de l’action, qu’il est
indispensable de mettre en lumière pour rendre compte des orientations effectivement choisies
et des dénouements obtenus). La séquence présente une « dispute » entre une vieille dame et
des adolescents.

Séquence 1.
L’action se déroule en fin d’après-midi un jour de semaine, dans un bus de la ligne 95, qui
traverse Paris de la porte de Vanves à la porte de Saint-Ouen. Toutes les places assises sont
occupées. Plus d’une quinzaine de personnes se tiennent debout le long du couloir et dans les
espaces intermédiaires prévus à cet effet. Tout au fond du bus, quatre garçons, de 14 ans ou
15 ans tout au plus, sont assis ensemble. Acculée vers le fond par la foule qui monte dans le
bus à l’arrêt, une femme plutôt âgée, de 65 ans environ, qui se tenait jusqu’alors debout dans
le couloir, avance vers la rotonde arrière sous la pression des nouveaux arrivants. Elle vacille
quelque peu et se rattrape à une barre de maintien verticale. N’ayant guère l’agilité requise
pour jouer ainsi les pompiers en s’accrochant à la rampe de métal pour suivre les mouvements
du bus, elle semble bousculée, au sens propre comme au sens figuré, par cette agitation, et
préoccupée par la difficulté, somme toute banale mais particulièrement importante dans son
cas, qui consiste à garder l’équilibre lorsque le bus accélère et freine, parfois brutalement.
Entendant et voyant maintenant à quelques pas d’elle les garçons assis à rire et à discuter
bruyamment, elle lance vers eux:
« Vous pourriez céder votre place tout de même ! ». Puis plus bas, en ne regardant plus dans
leur direction :
« Non mais c’est vrai enfin… ».
L’un des garçons lance alors, à voix haute également:
« Et pourquoi ?! Nous aussi on est fatigués et on a le droit de s’asseoir ! »
Tirade suivie de quelques rires à peine étouffés dans l’entourage immédiat du garçon.
Quelques mouvements de sourcils et regards sont échangés dans l’assistance. La vieille dame
ne se retourne pas pour chercher le regard de celui qui lui a répondu. Elle lâche dans un
soupir: « hum, ha lala lala ». L’épisode se clôt ainsi, alors qu’elle pose ostensiblement son
regard vers l’extérieur par la fenêtre.

2
    Les extraits choisis sont sélectionnés parce qu’ils semblent permettre, à eux seuls, de reproduire en partie au
moins, quelque chose du parcours d’enquête, et de faire partager au lecteur la logique de découverte
expérimentée par l’enquêteur. Il s’agit de montrer et de donner à voir, avant d’espérer convaincre. Pour autant,
cet artifice reste un artifice. La chronologie est une chronologie reconstituée a posteriori, le suspense un procédé
narratif emprunté au roman policier. Malgré les techniques littéraires, le paysage interprétatif qui se compose au
fil des mois et parfois des années passées sur le terrain ne peut être pleinement restitué au moment de choisir une
scène qui devra le « représenter ». Ainsi, on est bien contraint de montrer quelque chose, un échantillon. Mais le
choix des séquences à faire briller dans le texte est impossible ; car leur sens ne se dessine que sur un fond de
séquences plus anodines, moins spectaculaires, mais dont l’accumulation est au final déterminante. Les
séquences semblent toujours en-dessous des phénomènes étudiés, et les interprétations peuvent toujours donner
l’impression de sur-interpréter des séquences dont la fragilité est évidemment accrue par cet isolement forcé dans
le corps du texte sociologique.
Un premier niveau d’analyse peut s’intéresser à la règle en jeu (on doit céder son siège aux
personnes âgées) et estimer logique qu’à une transgression donnée, la victime réponde par une
réprobation. Il faudrait encore préciser que le « fait d’impolitesse » qui se voit ici dénoncé est
un manquement à l’initiative. Les jeunes n’ont pas opposé un refus à une demande qu’aurait
formulée la vieille dame, ils ont manqué à lui proposer un siège. Le « faire » de la politesse ne
porte pas tant sur l’objet même que sur la relation qui se manifeste par le truchement de
l’objet. L’attention doit être déplacée du contenu de la règle vers la manifestation d’une
reconnaissance à laquelle la règle sert de médiation.

1.3. Le caractère déterminant de la qualification des faits.
A ne jeter qu’un regard rapide sur la scène, les torts pourraient bien se voir placés du seul côté
des adolescents3. Pourtant, la vieille dame participe de l’impolitesse qu’elle croit se contenter
de diagnostiquer, lorsqu’elle qualifie prestement le manquement en faute, et renonce à
maintenir le bénéfice du doute quant à la qualité de ses interlocuteurs en commentant
directement leur manque d’éducation supposé, plutôt que de chercher la voie d’un accord qui
leur laisserait ouverte, la possibilité d’un rattrapage de leur inattention première.
Les choses prennent un tour intéressant si l’on admet que la réponse apportée par la vieille
dame fait partie intégrante du fait lui-même, et contribue à l’entériner en tant que fait
d’impolitesse en le qualifiant comme tel. Le basculement dans la dispute, et la qualification
du manquement des adolescents comme impolitesse se font en réalité au fil des échanges,
notamment dans le moment où la vieille dame les apostrophe dans un après-coup qui entérine
l’acte comme négligence coupable, sans offrir de porte de sortie à leur inattention première,
puis dans leur façon à eux de répondre à cette agression (ils pourraient bien rattraper leur
manquement et se lever précipitamment pour proposer un siège, ignorant l’offense pour
rétablir la situation, et infirmer le jugements de leur aînée, qui serait alors aussitôt qualifié
d’excessivement sévère ; au lieu de cela, ils confirment ce que le commentaire dépité de la
vieille dame anticipait : un défaut de déférence, et même, dans leur réplique, une insolence).
A chaque stade c’est la qualification du comportement comme inacceptable, irrespectueux,
injuste, et par la réponse en forme de sanction (réprimande hautaine ou raillerie) qui réalise
l’échec de la politesse.
Le diagnostic d’impolitesse s’accompagne d’un discrédit des adolescents comme
interlocuteurs dignes de ce nom. La signification des faits tels qu’ils sont qualifiés gît dans ce
qu’ils disent de leur auteur. Ici, l’inférence est immédiate de l’absence d’égard spontané à la
représentativité du comportement dédaigneux. La réponse de la vieille dame signe
l’identification d’un comportement symptomatique. Aucun espace n’est laissé pour que les
coupables supposés puissent se désolidariser de ce qu’on leur reproche. C’est du moins ce qui
semble déterminer la réponse de la vieille dame, son invalidation directe des jeunes comme

3
    La description impose ici de définir les « personnages » et de faire usage de catégories sociales. Pour désigner
les personnes, il faut les qualifier. Pour raconter ce qui se passe, la description doit inclure les impressions qui
informent la réalité perçue. Mais cela pose des problèmes au moment de l’analyse sociologique. Comment ne
pas surdéterminer le récit en mêlant aux faits des éléments de sa propre subjectivité ? On m’a ainsi fait
remarquer que ma façon de désigner les jeunes ou la dame âgée donnait une certaine tournure à mon récit. Pour
faire face à ce problème de la « qualification » des choses et des personnes : je me suis essayée à différentes
formules (pour décrire la vieille dame par exemple : la dame aux cheveux blancs, la dame âgée, etc.), pour
finalement faire retour aux formulations qui étaient celles de ma perception première, déjà interprétée, que j’ai
fini par admettre dans son caractère premier.
interlocuteurs dignes de ce nom. Dans son interpellation, il est évident qu’elle n’espère pas
tant obtenir un siège, ni les gagner à sa cause, sur la forme ou sur le fond, ou composer un
accord, que leur donner une leçon, leur dire sa façon de penser. Elle se défoule en parlant
d’eux plus qu’elle ne s’adresse à eux véritablement. Car elle leur parle depuis un « après » de
l’interaction civile : elle a déjà renoncé à obtenir d’eux ce qu’elle s’estimait en droit
d’attendre. Ses choix semblent donc tout à fait restreints, pris dans l’alternative entre dire son
indignation ouvertement, ou pester en son for intérieur sans rien formuler. Cette alternative
compose une évidence qui mérite pourtant d’être explicitée : pourquoi la vieille dame ne peut-
elle pas demander un siège aux adolescents ?
Progressivement, il devient évident que l’impolitesse ne peut être associée à un fait unique et
objectif, et ne se constitue que dans l’enchaînement des séquences permettant de la qualifier
comme telle. Sa définition s’en trouvée élargie d’autant, déplacée de la chose (la règle) à la
qualité expressive des gestes (auxquels les règles et les objets servaient d’appuis) : la
manifestation d’une bonne volonté à l’égard d’autrui. Le déplacement se fait depuis le code et
son contenu objectif (ici, la priorité pour un siège) jusqu’à la disposition à manifester la bonne
volonté et, d’un même mouvement, à faire crédit à celle d’autrui (ici, le fait de prendre
l’initiative de proposer son siège ; ou de faire crédit aux défauts d’initiative qu’ils sont des
inattentions et non pas des négligences coupables).

2. Les insuffisances de la bipartition entre coupables et victimes.
Mon interrogation porte de plus en plus sur ce que les sanctions (qui nourrissent les disputes)
disent de la politesse en tant que conduites situées et non plus simplement en tant que théories
de la politesse qui me seraient livrées en toute transparence. Dès lors, plutôt que de considérer
les donneurs de leçon comme de simples informateurs, je commence de les considérer comme
des acteurs à part entière d’un renoncement aux exigences de la politesse.
Plusieurs éléments ont porté ce recadrage. L’un des principaux a été la découverte et
l’expérimentation propre de scénarios où opéraient des diagnostics erronés : les malentendus
ont été riches d’enseignements, en particulier en ce qui concerne l’importance du moment du
diagnostic décrétant l’impolitesse d’autrui (pouvant intervenir à différents moments de
l’interaction : être un a priori de départ, ou un soupçon qui émerge en cours d’interaction).

2.1. Les malentendus : le diagnostic d’impolitesse comme procès d’intention.
Les malentendus qui peuvent prendre place donnent parfois lieu à de véritables procès
d’intention. Ceci suggère à quel point la civilité met en jeu la présomption, bonne ou
mauvaise, à l’égard d’autrui – plutôt qu’un faire objectif à proprement parler. En voici deux
exemples.

Séquence 2.
Dans la rue, une femme laisse tomber quelque chose, peut-être son portefeuille de son sac. Un
homme qui marche derrière elle accélère pour lui rendre. Il la suit et tente de l’interpeller :
« Mademoiselle ! Mademoiselle ! » Elle accélère au lieu de ralentir. Lorsqu’il arrive à son
niveau, elle a un mouvement de recul et rétorque assez brutalement : « Quoi !!?? » L’homme
lui tend l’objet en lui disant : « Vous avez perdu ça ». La femme blémit, et bafouille des
excuses : « Oh euh merci beaucoup, ah désolée je… j’avais pas vu, merci beaucoup, hein,
excusez-moi ». L’homme répond que ce n’est rien et reprend son chemin.

Séquence 3.
Je me trouve dans le bus, acculée debout avec derrière moi, dans un angle, un siège isolé,
occupé par une dame. Le bus est bondé. Les personnes qui se trouvent autour de moi exercent
une pression forte. Manifestement, la femme juste à côté de moi ne voit pas qu’un obstacle
derrière moi m’empêche de reculer, et estime que je prends trop mes aises alors que tout le
monde est compressé. Elle me pousse ostensiblement mais sans totalement l’assumer. Au
bout d’un moment, je lui dis : « Excusez-moi mais je vais finir sur les genoux de cette dame,
derrière moi, si vous me poussez davantage. Je ne peux pas reculer davantage vous savez ! »
Je vois la stupeur se dessiner sur son visage et son air désolé lui échappe littéralement : « ah
excusez moi je n’avais pas vu qu’il y avait le siège derrière vous alors… ».

Ainsi, il semble bien que les variations de conduite s’expliquent pour autant qu’elles
s’ajustent à des interprétations des gestes d’autrui, au point que des écarts importants puissent
être rencontrés pour des faits très voisins, d’une interaction à l’autre, ou mieux encore, d’un
moment à l’autre d’une même interaction. Les méprises, qui diagnostiquent à tort un
mouvement d’agression, d’intrusion ou d’irrespect, forment un équivalent sociable de l’erreur
judiciaire. Si malgré ce faux pas les protagonistes réussissent à rétablir la situation, c’est en
attestant de leur bonne foi mutuelle, et de leur bonne volonté. Alors l’incident peut se clore,
sans rancune, mais parfois avec un certain sentiment de culpabilité du côté de ceux qui se sont
trop empressés de diagnostiquer la faute. La culpabilité (qui se manifeste possiblement dans
une gêne et des excuses empressées) indique alors par contraste la vertu à laquelle on a
manqué : manifester sa bonne volonté et faire crédit à celle d’autrui, alors même que cette
confiance se trouvait menacée.

2.2. Le caractère peu sympathique des donneurs de leçon.
Nourrie des possibilités alternatives, l’appréciation des donneurs de leçon peut se justifier
dans sa négativité. Les difficultés soulevées par la figure du donneur de leçon portent sur trois
plans.
1/ A la différence de modalités plus délicates de manifestation de la gêne ou du désaccord, et
plus humbles aussi (c’est-à-dire moins promptement arc-boutées sur la certitude de leur bon
droit), la réprimande du « donneur de leçon » agresse et, en tant que telle, entérine de ce qui
précède et justifie pour la suite un authentique renoncement aux égards, et aux exigences de la
politesse. La leçon de politesse est elle-même une sortie du registre poli. Plutôt que de
maintenir le bénéfice du doute quant à la politesse d’autrui, elle se précipite vers les
conclusions les pires, de sorte que, loin de se contenter de prendre acte d’une impolitesse déjà
acquise, elle l’entérine et contribue à la réaliser comme telle.
2/ L’indignation propre à la réprimande en forme de leçon est peu sympathique. Un indice en
est que le public se montre bien souvent aussi sévère avec les présumés coupables qu’avec les
victimes supposées. Un tel défaut de sympathie, parfois explicité dans les disputes qui
s’étendent à de larges assemblées (« vous êtes de mauvaise foi », « vous faites preuve de
mauvaise volonté ») peut être compris comme résultant de la pente vindicative qui
l’accompagne. Le donneur de leçon, c’est celui qui adopte la posture étriquée de qui monte
sur ses grands chevaux et prend autrui de haut. De peur de se faire marcher sur les pieds, on
se montre hautain. L’expressivité des conduites touche ici à la métaphore vive : les positions
de la tête ou la position respective des protagonistes dans l’espace incarne, à proprement
parler, des attitudes et des relations réelles.
L’indignation rabat alors la politesse sur sa portion congrue : la thématique, très vindicative,
du respect (celui qui tient à distance, littéralement « tient en respect », plutôt qu’il ne
s’inquiète de créer les conditions d’un agir commun défini par une positivité). Drapé dans son
bon droit bafoué, le donneur de leçon s’offusque et érige sans état d’âme sa fierté blessée en
casus belli. Il pratique la politique de la terre brûlée : puisqu’il a été déçu une seule fois, rien
ne peut être sauvé.
3/ En tant que réaction très vive (à la fois brutale et immédiate), l’indignation subite prend
toujours le risque de se tromper, et de s’avérer injuste. Les situations où de tels diagnostics
sont portés par erreur en donnent la démonstration probante. L’indignation est toujours un
sursaut : elle dresse la tête très haut là où une atteinte à la dignité semble avoir été portée.


3. Quand dire, c’est défaire : la politesse comme ce qui se donne et ne se demande pas.
Au terme de ce parcours, il me semble assez certain que le fait de reprocher vertement à
quelqu’un son impolitesse, ne revienne pas seulement à lui dire quelque chose qui était déjà
là, (i.e. dire à autrui qu’il est impoli), comme si l’impolitesse était déjà acquise, mais que cela
consiste, bien plutôt, à ériger un manquement en négligence coupable et en faute, et c’est
aussi, du même coup, accepter de sortir soi-même du registre de la politesse, en radicalisant
l’interprétation de la déception et en renonçant alors à l’exigence de politesse, pour autant
qu’on veuille bien mettre en son cœur l’appel à une sorte d’epochè morale, soit une
suspension de l’inférence négative sur autrui (présomption de bienveillance et confiance
tenace dans la bonne volonté d’autrui). Il faut en conclure qu’en matière de politesse, « dire,
c’est défaire ».

3.1. L’impossible verbalisation des exigences de politesse.
La verbalisation n’est donc pas une modalité, parmi d’autres, d’exigences uniformes déclinées
indifféremment par les gestes et par les paroles. La politesse repose sur son caractère
implicite, tacite. Si elle est ce qui se manifeste sans se rendre visible, et ce qui se reçoit sans
avoir à se demander, c’est ce que se joue là quelque chose qui est essentiel à sa signification
même. Son épaisseur éthique s’arrime à l’initiative de celui qui l’accomplit, et qui garantit
qu’elle exprime véritablement une attention et lui permet d’accomplir un égard authentique.
Comme dans l’amour, l’initiative spontanée est le garant de la sincérité. La politesse ne peut
donc pas se demander. Mais, à l’inverse du droit, elle ne peut pas non plus se revendiquer. Le
fait d’être acculé à la verbalisation des attentes de politesse représente donc un problème à soi
seul, et ouvre la pente vers un renoncement. Il faudrait ne pas avoir à demander. C’est là un
problème proprement éthique qui se joue sur le fond (et non pas une variation de forme sur un
contenu inchangé, offrant des ressources à l’observateur). Lorsque la politesse d’autrui vacille
ou pose problème, la politesse propre se trouve acculée : renoncer, ou bien jouer d’acrobatie
pour persister dans l’être poli.

3.2. Le sens de l’égard: du respect du code à l’inventivité du tact.
Le caractère peu amène des donneurs de leçon émerge d’autant mieux que peuvent être
relevées d’autres manières plus douces, moins hostiles, bref plus heureuses, d’exprimer une
inquiétude et de susciter chez autrui une attention qui semble prise en défaut. Dans ces cas, la
politesse de celui qui s’inquiète d’autrui se découvre comme un effort de tact : plutôt que de
se laisser prendre dans l’alternative entre se taire (subir) et s’indigner (punir), la voie du tact
est celle qui combine un refus de la passivité (on ne se contente pas de prendre sur soi et de
contenir son agacement) à une réticence maintenue à la plongée dans le conflit (on cherche à
tâtons les manières possibles d’éveiller autrui à la conscience d’une gêne, d’un problème).
La politesse fait alors signe vers des qualités individuelles qui s’éloignent nettement de la
maîtrise des codes. L’humilité, ou presque à l’opposé, l’audace et l’humour s’avèrent autant
de leviers possibles pour des sorties d’impasse. L’humour en particulier permet souvent
d’exprimer, de dire des choses délicates, tout en maintenant l’affirmation d’une connivence.
Le point commun aux modalités du tact est leur manière d’avancer sans heurter. De refuser la
passivité sans se résoudre à en faire une agression. Alors que parler de politesse est une façon
d’excommunier, qui parce qu’elle porte atteinte à l’interlocuteur en mettant en doute sa
qualité, condamne assez sûrement l’avenir de l’interaction, le tact et les détours qu’il
emprunte pour exprimer sa voix, fût-ce un grief, repose sur sa capacité à maintenir et à
réaffirmer le lien entre les interlocuteurs, en dépit du désaccord qui est renvoyé à la périphérie
de la relation, et la contingence de comportements qui ne mettent pas en cause la bonne
volonté en son fond.
La politesse relève de ces choses qui se donnent et ne peuvent se demander. Elle ne consiste
pas tant en un corpus de codes qu’en une façon de manifester, par l’entremise des codes mais
aussi, possiblement, en s’émancipant d’eux, un souci d’autrui minimal qui prend la forme
d’une présomption de bienveillance et de bonne foi. En somme, elle n’est pas tant ce qu’on
doit donner à autrui, que ce qu’il faut lui prêter (la bonne volonté) pour pouvoir en retour lui
manifester la sienne propre.
Plutôt que de vouloir comprendre trop vite ce qui se passe, il est essentiel de décrire les
situations dans leur ambivalence, leur densité, leur incertitude (plutôt que de ramener les
descriptions à une cohérence rétrospective, arrimée à mes propres jugements sur ce qui s’est
passé).

4. Conclusion. Les présupposés de l’ethnographie morale quant à son objet.
La démarche ethnographique redouble strictement le modèle de l’action supposé à l’œuvre
dans le phénomène observé. On croit souvent que le fil d’une enquête fait passer d’une
définition de départ vague et lâche à des définitions d’arrivée fines et précises. Mon
mouvement a été pour ainsi dire inverse. Je partais de définition finalement assez étroites,
impliquant par exemple, comme je l’ai compris a posteriori, un rapport binaire entre
soumission et transgression, une répartition des torts factuelle dans les conflits. Le
cheminement a été, comme j’ai essayé de le montrer, celui d’une explicitation de mes
présupposés initiaux. La prise de distance n’a pas été celle d’une invalidation a priori : plutôt
que de présupposer que la façon dont je considérais les attentes de politesse et les formes de
leur déception ou de leur transgression n’avait aucune pertinence, j’ai essayé, au fil de
l’enquête, de comprendre pourquoi je nourrissais de telles conceptions, et ce que ces idées
témoignaient de la définition sociale de la politesse à laquelle je participais. Bref, peut-être
qu’une ethnographie morale avant toute chose s’exercer à suivre la recommandation de B.
Latour : « s’efforcer de ne pas comprendre trop vite » ce dont elle s’occupe (Latour, 2003).

								
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