Le vivant et les math�matiques

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					                                    Les mathématiques
                                       « En mathématiques, on ne sait jamais de quoi on parle,
                                                                ni si ce que l’on dit est vrai ».
                                                                            Bertrand Russel

                                             « L’essence des mathématiques, c’est la liberté ».
                                                                                  G. Cantor

                                                              « …une mathématique bleue… ».
                                                                                 Léo Ferré

Introduction


L’opinion commune : On considère à tort les mathématiques comme une science du fait que
de nombreuses sciences sont mathématisées. On affirme même souvent que ce qui est
mathématisé peut être tenu pour certain et indiscutable, comme si le réel était approché avec
le plus de précision dans les expressions mathématiques.

Contre-exemples et contre-arguments : Mais l’astrologie, qu’elle soit mathématisée ou non,
reste fausse et sans valeur théorique. Ce qui indique bien que tout dépend de ce que l’on
prétend mesurer : la vitesse de chute d’une bille sur un plan incliné telle que la met en
application expérimentale Galilée pour comprendre et mesurer les lois du mouvement
physique, ou bien la position des étoiles dans le ciel et leur influence sur ma vie. Dans les
deux cas, on ne « mesure » pas des choses de même valeur et de même certitude théorique et
sensible. On prétend encore mesurer l’intelligence des individus : on procède aux fameux
tests dits de « QI ». On sait bien qu’en réalité, tout dépend des exigences qu’on se donne, de
la définition de l’intelligence et de ses conditions qu’on est prêt à admettre. Les
mathématiques ne s’intéressent et ne retiennent que ce qui est quantifiable, mais tout l’est-il ?
Ex. : + 1 et –1 = 0 en mathématiques, mais 100 m dans un sens et 100 m dans l’autre = 200
m ! On peut bien mathématiser une chute, mais pas les émotions pendant une chute.

Contrairement aux lieux communs, les mathématiques ne sont pas une science, car elles
n’étudient pas le réel et ne nous apprennent rien de « concret » sur le réel. Elles permettent
plutôt d’expliquer du concret avec de l’abstrait, avec des relations abstraites. Elles peuvent
seulement être appliquées au réel. Les mathématiques sont un jeu de langage : 15 000 + 2 =
15002 ; mais à la vitesse de la lumière, par exemple, 300 000 + 10 000 = 300 000. A la
différence des sciences de la nature, comme la physique, la chimie ou la biologie, les
mathématiques n’utilisent rien de matériel et ne procèdent à aucune expérimentation dans le
réel ou la matière. Elles sont plutôt le langage du dialogue avec la nature. Dire que les
mathématiques sont un jeu n’est pas seulement le fait d’une position ou d’un constat
théorique ; cela a toujours été une réalité pratique : au XVIIè siècle, on proposait, lors de
concours, des problèmes déjà résolus à de grands mathématiciens et celui qui reconstituait les
bonnes démarches et les bons calculs le plus rapidement remportait les prix. Descartes était un
véritable champion international dans ce domaine.

Il faut comprendre que les mathématiques ne définissent aucune vérité absolue. Elles
constituent un langage précieux, un moyen très rigoureux de donner une cohérence interne et
formelle à un langage. On ne peut jamais dire que le vrai se réduit au mathématisé sans courir
le risque de perdre tout contact avec le réel tel qu’il est. Cette réduction laisserait la porte
ouverte à toutes les manifestations et élucubrations irrationnelles. D’où l’importance d’une
réflexion sur les origines et sur les fondements de la démarche mathématique.

Elles sont devenues le prototype de toute vérité et on les utilise dans tous les domaines, y
compris les sciences humaines. Mais elles s’attachent moins aux êtres eux-mêmes, à la réalité,
qu’aux relations entre les êtres : l’important, c’est la cohérence, la rigueur. Critique du
chosisme par Bachelard. Critique par Russel de l’idée que les êtres mathématiques existent
comme les objets de notre expérience quotidienne. Rapport de non-contradiction, sens du
possible, formalisme plutôt que réalisme des êtres.

Position philosophique du problème

COMMENT QUALIFIER ET DEFINIR LES MATHEMATIQUES ?
QUE SONT-ELLES ?
ONT-ELLES UN OBJET ?
SONT-ELLES LE MODELE DE TOUTE CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE ?
PARLENT-ELLES DES OBJETS DE LA REALITE OU DE LEURS RAPPORTS, RELATIONS ?
SONT-ELLES NECESSAIRES A LA CONSTITUTION DE TOUTE SCIENCE ?
VERS QUEL TYPE DE FORMALISATION ONT-ELLES EVOLUE DEPUIS UN SIECLE ?
QUEL AVENIR POUR LES MATHEMATIQUES ?
Y A-T-IL ENCORE QUELQUE CHOSE A TROUVER ET A DEMONTRER EN MATHEMATIQUES ?


I/- PREHISTOIRE ET GENESE DES MATHEMATIQUES :

Nos ancêtres ont commencé par compter empiriquement, c’est-à-dire d’après leur
expérience sensible, en fondant leur démarche sur des objets qu’ils voyaient et contemplaient.
Par le passé, le cycle lunaire de 28 jours servait de calendrier et de moyen de prévoir les
saisons et leur retour : on devançait, on anticipait la réalité à partir de certains de ses signes
réguliers et observables, comme la position des astres dans le ciel. On peut alors parler de
mathématiques empiriques constituant une sorte de mémoire matérielle et aussi bien une
espèce d’anticipation des cycles de la réalité naturelle. Les hommes de la préhistoire
associaient directement ce qui se produisait dans le ciel et dans la réalité terrestre, et
adaptaient leur comportement à leurs interprétations de leurs contemplations et de leurs
observations célestes. « Etre né sous une bonne » ou une « mauvaise étoile » pour les hommes
de ces temps-là avait un sens très « pratique » : naître en hiver ou en été, c’est-à-dire quand
certaines étoiles étaient ou non visibles, ne donnait pas les mêmes chances de survie. La
chasse, les déplacements sur de longues distances, la cueillette, etc., étaient également autant
d’activités mises en perspective et en application à partir des « informations » recueillies dans
les cieux.

Ce qu’on appelle mathématiques fait sans doute son apparition en Chine et en Inde, vers
3000 avt JC, lorsqu’on essaie de constituer des signes abstraits ayant valeur de langage
abstrait. On invente le boulier. La grande difficulté d’alors, c’est de réduire au strict minimum
le nombre de signes et de leur faire signifier le maximum de choses. Mais les mathématiques
de cette époque sont autrement plus « laborieuses » et évoluent avec une grande lenteur
comparativement aux mathématiques contemporaines. On met plusieurs dizaines d’années
pour résoudre des difficultés qui ne nous demandent pas plus de quelques minutes aujourd’hui
et qu’on enseigne à des élèves de collège. Ex. : les théorèmes de Thalès et de Pythagore.
Ce langage, d’abord complètement empirique et tâtonnant, se perfectionne progressivement
au fil des siècles ; mais il faudra longtemps avant que quelque chose comme des
mathématiques abstraites soient créées. On sait que les Egyptiens avaient une grande maîtrise
des calculs, sans laquelle des réalisations aussi considérables que les pyramides ou certains
temples gigantesques n’auraient pu être bâtis. Cette maîtrise propre à l’Egypte est également
liée aux crues du Nil, à la suite desquelles on établissait par le calcul le partage des terres les
plus fertiles. Le sommet des mathématiques égyptiennes, c’est le nombre  (pi). C’est à peu
près la seule grande innovation de langage qui fera date.

C’est en Grèce qu’on trouve le premier grand âge de l’histoire des mathématiques. Les Grecs
de l’antiquité ont inventé le système décimal sans position aux alentours des VIIIè-VIIè
siècles avt JC. C’est Thalès de Milet (vers 625- vers 550 avt JC), à la fois philosophe,
astronome, physicien et mathématicien, qui donne naissance aux math abstraites. Il fait
basculer de façon décisive les mathématiques de leur état de mathématiques empiriques vers
celui de mathématiques abstraites. Les Grecs le vénéraient pour sa sagesse et pour ses
prévisions, dont l’une fit sa fortune lors d’une récolte d’huile d’olive dont il détermina avec
exactitude le moment opportun pour en assurer une qualité optimale. Thalès est aussi le
premier à chercher une explication rationnelle des choses composant le monde, ce qu’il
appelle cosmos (bijou, parure). Pour la première fois historiquement, un mode de pensée
permet de régler les problèmes empiriques (saisons, récoltes, éclipses, etc.) par des idées et un
langage abstrait.

Les mathématiques commencent véritablement quand on fait abstraction de la réalité
matérielle. On travaille alors à partir de concepts. On raisonne a priori, c’est-à-dire de
manière universelle, nécessaire et sans rapport avec une réalité vécue ou observée. C’est le
cas de la géométrie établie par Euclide au IIIè siècle avt JC.

Pythagore (vers 580- vers 500 avt JC) poursuit cette constitution des mathématiques comme
formes abstraites, et fait même des Nombres, avant Platon lui-même, les idéalités célestes et
parfaites qui sont comme la clé et la vérité de toutes choses. Le nombre 10, la Décade, est le
chiffre parfait et absolu, celui qui assure « l’harmonie » du « tout-du-monde », selon
l’expression de Husserl. Pythagore a pourtant fondé une secte assez obscure dans le sud de
l’Italie, dans ce qu’on a appelé la « grande Grèce » (Calabre et Sicile actuelles), dans laquelle
les Nombres faisaient l’objet d’un véritable culte religieux réglant toutes les activités et
croyances de l’existence. Comment se fait-il qu’on trouve des théorèmes ? C’est la question
qui se pose à Pythagore et à ses contemporains. La réponse à cette question, c’est qu’en
mathématiques on travaille sur des idées, des abstractions, des objets intellectuels ou
« intelligibles ». A partir de ces théorèmes, les Grecs prétendaient détenir des vérités absolues
et éternelles, le principe de toutes choses. Apparaît alors l’idée d’un Dieu des Nombres, des
Figures ou des Formes qui constitueraient le divin lui-même. Dieu serait quelque chose de
mathématique, ou les Nombres Dieu lui-même dans sa perfection, son immuabilité et sa
beauté. C’est ce que la secte de Pythagore affirme d’une manière quasi-mystique. Mais
Pythagore est aussi et avant tout un mathématicien de génie, dont on étudie aujourd’hui
encore les théorèmes dans les écoles. Ce dernier rencontre une difficulté théorique : il
s’aperçoit que les formes qu’il est capable de dessiner (triangles, carrés, rectangle, etc.)
existent, mais que les nombres qui leur sont associés sont irrationnels. C’est par un nombre dit
« irrationnel », à savoir 2, qu’on peut calculer la diagonale d’un carré. Pourtant, on peut
représenter le carré ! Cette difficulté théorique occupera bon nombre des mathématiciens de
l’époque. Ce mystère de la diagonale du carré est défendu comme un secret à ne pas
divulguer.
A ce stade, mathématiques et religion sont liées : Pythagore en est l’exemple type, mais on
pourrait en dire autant de Platon et des penseurs de son Académie (qui se trouvait dans les
faubourgs d’Athènes, et à l’entrée de laquelle était inscrit : « Que nul n’entre ici s’il n’est
géomètre ») – Platon dont Galilée retrouvera l’état d’esprit et les exigences théoriques
quelques 20 siècles plus tard dans sa lutte contre l’aristotélisme, en fondant la physique de
type mathématique. Cf. Les études galiléennes de A. Koyré.

En Grèce, les mathématiques se réduisent à la géométrie. Il n’y a pas encore d’algèbre, dont
le nom est d’origine arabe. Les Arabes jouèrent un rôle majeur dans l’histoire des
mathématiques. Paru à Bagdad entre 813 et 830, Kitab al-jabr wa al-muqabala, d’al-
Khwarizmi, est le premier livre où le terme d’algèbre apparaît dans un titre – al-jabr et al-
muqabala y désignent à la fois une discipline et deux opérations ; soit, par exemple, x2 + c –
 bx = d, avec c > d ; l’algèbre consiste à transposer les expressions soustractives (x2 + c
= bx + d), et al-muqabala à réduire les termes semblables : x2 + (c – d) = bx. Le but d’al-
Khwarizmi est clair, jamais conçu auparavant : élaborer une théorie des équations résolubles
par radicaux, auxquelles peuvent être ramenés indifféremment les problèmes arithmétiques et
géométriques, et ainsi pouvoir s’en servir dans le calcul, les échanges commerciaux, les
successions, l’arpentage des terres.

C’est à Bagdad au début du IXe siècle que l’entreprise de traduction des grandes
compositions mathématiques hellénistiques est à son apogée ; elle présente deux
caractéristiques frappantes : les traductions sont l’œuvre de mathématiciens, souvent de
premier ordre, comme Thabit ibn Qurra (mort en 901), et elles sont suscitées par la recherche
la plus avancée de l’époque. Cette recherche elle-même n’a pas été animée par les seuls
intérêts théoriques, mais aussi par les besoins de la nouvelle société, en astronomie, en
optique, en arithmétique, dans le domaine des instruments de mesure, etc. Le début du
IXe siècle est donc un grand moment d’expansion en arabe des mathématiques hellénistiques.
Or c’est précisément à cette période, et dans ce milieu – celui de la Maison de la sagesse à
Bagdad -, que Muhammad ibn Musa al-Khwarizmi rédige un livre dont le sujet et le style sont
nouveaux. C’est dans ces pages, en effet, que surgit pour la première fois l’algèbre comme
discipline mathématique distincte et indépendante. L’événement est crucial et fut perçu
comme tel par les contemporains, tant pour le style de cette mathématique que pour
l’ontologie de son objet et, plus encore, pour la richesse des possibilités qu’elle offrait
désormais. Le style est à la fois algorithmique et démonstratif, et d’ores et déjà, avec cette
algèbre, on entrevoit l’immense potentialité qui imprégnera les mathématiques à partir du
IXe siècle : l’application des disciplines mathématiques les unes aux autres. En d’autres
termes, si l’algèbre, en raison de son style et de la généralité de son objet, a rendu ces
applications possibles, celles-ci, par leur nombre et par la diversité de leur nature, ne cesseront
de modifier la configuration des mathématiques après le IXe siècle. Les successeurs d’al-
Khwarizmi entreprennent progressivement l’application de l’arithmétique à l’algèbre, de
l’algèbre à l’arithmétique, de l’une et de l’autre à la trigonométrie, de l’algèbre à la théorie
euclidienne des nombres, de l’algèbre à la géométrie, de la géométrie à l’algèbre. Ces
applications furent toujours les actes fondateurs de nouvelles disciplines ou de nouveaux
chapitres. Ainsi verront le jour l’algèbre des polynômes, l’analyse combinatoire, l’analyse
numérique, la résolution numérique des équations, la nouvelle théorie élémentaire des
nombres, la construction géométrique des équations. D’autres effets résulteront de ces
multiples applications, comme la séparation de l’analyse diophantienne entière et de l’analyse
diophantienne rationnelle, devenue un chapitre à part entière de l’algèbre sous le titre
d’« analyse indéterminée ». Au cours des siècles postérieurs, de multiples applications de
l’algèbre seront élaborées, notamment à l’arithmétique.
L’algèbre au sens moderne, à savoir l’étude des structures algébriques indépendamment de
leurs réalisations concrètes, ne s’est dégagée que très progressivement au cours du
XIXe siècle, en liaison avec le mouvement général d’axiomatisation de l’ensemble des
mathématiques et la préoccupation croissante des mathématiciens de « substituer les idées au
calcul » ; jusqu’alors, le propos essentiel de l’algèbre avait été la résolution, par des formules
explicites, des équations algébriques. Les tentatives infructueuses pour résoudre les équations
générales de degré supérieur ou égal à cinq, ainsi que les problèmes de la théorie des
nombres, conduisirent alors les mathématiciens à introduire des êtres mathématiques de
nature nouvelle qui présentaient entre eux des analogies étroites dans leur maniement et par
suite à ressentir le besoin de dégager ce qui pouvait être commun à toutes ces situations. Ils
furent ainsi amenés à penser que la « nature » des objets mathématiques étudiés est au fond
secondaire, et le mathématicien anglais George Boole pouvait déclarer en 1847 : « La
mathématique traite les opérations considérées en elles-mêmes, indépendamment des matières
diverses auxquelles elles peuvent être appliquées. »

Tout au long du XIXe siècle va se développer ce processus d’axiomatisation de l’algèbre qui
aboutit aux structures actuelles. Si, dès 1850, les mathématiciens anglais ont dégagé avec une
parfaite netteté la notion de loi de composition et l’appliquent à des situations variées
(vecteurs, matrices, algèbre de la logique), il faudra attendre 1910 pour trouver dans la vaste
synthèse de Steinitz l’exposé abstrait qui marque le début de l’algèbre moderne proprement
dite.

L’étude des groupes domine tout d’abord les préoccupations de cette époque ; introduite par
Cauchy et surtout mise en évidence par Galois qui en a montré l’importance dans la théorie
des équations, cette notion va jouer un rôle essentiel dans presque tous les domaines des
mathématiques, en physique et en mécanique quantique. Les travaux des mathématiciens
allemands sur les nombres algébriques seront à l’origine de l’étude des corps et des anneaux
commutatifs et ces notions apparaîtront comme les outils essentiels pour étudier les courbes et
surfaces algébriques, conduisant à la géométrie algébrique abstraite ; ainsi s’introduit le
langage géométrique en algèbre commutative. L’algèbre linéaire prend une grande importance
lorsque, après une axiomatisation convenable, les mathématiciens s’aperçoivent du caractère
linéaire de nombreuses situations et de l’importance du processus de linéarisation. Et comme
« la mathématique est un organisme dont la force vitale a pour condition l’indissoluble union
de ses parties » (Hilbert, Conclusion de la conférence de 1900), l’algèbre a rejoint avec succès
l’analyse par la considération simultanée, sur un même ensemble, de structures algébriques et
topologiques (constituant ainsi la branche des mathématiques appelée algèbre topologique).

II/ LA POSITION PHILOSOPHIQUE DU PROBLEME

On sait depuis Euclide (mathématicien, fondateur de la géométrie, auteur des fameux
Eléments, professeur de mathématiques à Alexandrie au IIIè siècle avt JC) que les
mathématiques ne peuvent pas venir de l’expérience. Le point est ce dont la partie est nulle,
ce qui n’a pas de partie. La ligne est une longueur sans largeur, ni épaisseur. La surface est
ce qui a seulement longueur et largeur. Les mathématiques permettent d’atteindre des vérités
plus rigoureuses que l’expérience sensible. Mais ces vérités nous sont utiles pour dans notre
expérience concrète de la réalité. Comment résoudre cette difficulté ou ce mystère ? A cela,
les Grecs répondent que le monde matériel, changeant et en devenir, entre génération et
corruption comme le dit Aristote, est comme une dégradation du monde intelligible, parfait,
divin et idéal. La nature fait figure d’incarnation dégradée, dévaluée. Les chrétiens
reprendront cette condamnation de la matière, qu’ils étendront à celle de la chair du corps
elle-même.

C’est justement dans ce contexte qu’apparaît l’idée que les mathématiques sont ce qu’il y a de
plus rigoureux, que le mathématisé est ce qu’il y a de plus vérace et de plus réel. Mais ce
contexte est aussi celui de l’apparition des premières esquisses de numérologie, dans
lesquelles on prétend prédire l’avenir à partir des chiffres de la date de naissance, leur place
dans le calendrier et les saisons, etc.

De l’antiquité grecque jusqu’à la Renaissance et même jusqu’au XVIIè siècle, les
mathématiques font figure d’unique discipline rationnelle, coupée de l’expérience sensible. Le
seul à chercher un lien entre mathématiques et expérience, c’est le mathématicien et ingénieur
grec Archimède, né à Syracuse en Sicile vers 287-212 avt JC, auteur d’une œuvre
scientifique et technique considérable. Il calcule le nombre  (pi) par la méthode des
périmètres et des isopérimètres, étudie les solides engendrés par la rotation des courbes autour
de leurs axes, réalisent certaines inventions : vis sans fin, poulie mobile, moufles (pas les gros
gants fourrés, mais un assemblage de poulies dans une même chape permettant de soulever de
très lourdes charges !), roues dentées, leviers. Il tint pendant trois ans en échec les Romains
qui assiégeaient Syracuse ; on dit qu’il enflammait les vaisseaux ennemis dans la baie de
Syracuse à l’aide de miroirs ardents tournés vers le soleil. Il fut tué lors de la prise de la ville.
On lui doit la découverte du fameux principe qui porte son nom et qu’il aurait trouvé dans son
bain (Eurêka !, « j’ai trouvé ») : tout corps plongé dans un fluide subit une poussée verticale
dirigée, de bas en haut, égale au poids du fluide déplacé. Mais Archimède ne souhaitait pas
qu’on fasse mention de ses travaux d’ingénieur ni de ses traités techniques ; il voulait passer à
la postérité en tant que théoricien et mathématicien. Cf. Koyré.

On étudie donc le réel à partir d’idées abstraites. Concernant la réalité et ce qu’on peut en
espérer, il faudrait ici, en passant, distinguer religions chrétienne et musulmane : dans cette
dernière, on remercie par des prières Dieu pour le présent, le passé et l’avenir, car Dieu est en
tout et est éternel ; dans l’autre, la chrétienne, on formule des prières pour changer l’avenir,
pour influencer Dieu en le suppliant et en s’en remettant à lui. Dieu a perdu son éternité mais,
tout-puissant, il peut faire que les lois de la nature changent et ne valent pas de manière
identique pour tous les temps. C’est ce qu’affirme encore Descartes dans une lettre d’avril
1630 à un de ses correspondants, le Père Mersenne, lorsqu’il dit que les vérités éternelles sont
des créations de Dieu, donc des choses qui ne sont éternelles que selon le bon vouloir de Dieu.
Tout le moyen-âge, ses scientifiques et Descartes encore, restent pris dans ce concept
paradoxal de vérités éternelles dues à Dieu en personne. C’est contre ces idées, tout en
baignant abondamment dedans, que Galilée, professeur de mathématiques à Padoue de 1592 à
1610, va fonder la science classique sur les mathématiques dans les premières années du
XVIIè siècle. Nous y viendrons un peu plus loin. Nous donnons d’abord un bref aperçu du
rôle des mathématiques dans la pensée de philosophes majeurs qui les ont pratiquées de façon
précoce et féconde.

Platon et l’idée de la mathématique comme système hypothético-déductif

La mathématique « nous laisse encore dans le monde des songes ». Accord sur ce point
Platon/pensée moderne. La mathématique est indifférente à l’égard des existences. Mais pour
Platon, c’est le signe d’une faiblesse, là où les Modernes s’en contentent et même s’en
félicitent. Cette faiblesse est toute relative pourtant.
Célèbre thèse de Platon : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ».
Comment comprendre cette thèse ? La force des mathématiques, c’est qu’elles appartiennent
au monde intelligible (seul réel et vrai pour Platon, par opposition au monde sensible) ; elles
ont pour vertu de se détourner du pseudo (= faux en grec) réel qu’est le sensible. La
mathématique prend éventuellement appui sur des objets (rond, carré, triangle, etc.) dans son
raisonnement, mais elle traite alors ces objets essentiellement comme des images des vraies
réalités que sont les Idées ou Formes intelligibles. Mais la « faiblesse » des mathématiques,
c’est qu’elles restent encore prises dans le « monde des songes », dans la mesure où elles
traitent les Idées sans s’attacher à leur existence effective, en les tenant pour de simples
hypothèses. Platon construit ainsi une opposition mathématiques/philosophie : elles ses
rapportent toutes deux à l’intelligible, aux Idées, mais de façon différente toutefois. Cela pose
des questions d’ordre ontologique : Qu’est-ce qui existe ? Qu’est-ce que l’être, le vrai, le
réel ? Qu’est-ce qui les distingue ? Elle se rapporte aux Idées en tant qu’elles sont ce qui
existe vraiment. Les mathématiques se rapportent aux Idées, mais leur « réalité » ne les
intéresse pas. Elle sont un système hypothético-déductif et posent les Idées comme des
hypothèses. Ex. : « Si telle chose existe, alors… ». Même en portant sur les Idées « réelles »,
les mathématiques sont inférieures à la philosophie, car elles traitent ces Idées comme de
simples hypothèses. Il y a donc deux grandes positions des Platon sur les mathématiques : 1/
elles sont indépendantes à l’égard du monde sensible physique : leur vérité ne vient pas de
leur correspondance à/avec la réalité. 2/ les mathématiques ont un caractère hypothético-
déductif, donc ce qui prime c’est leur rigueur logique plutôt que leur conformité au réel.
Platon est contemporain de la constitution du corpus géométrique euclidien, soit de la 1 ère
axiomatisation de la mathématique, qui pose que la valeur de vérité de la géométrie consiste
dans la rigueur démonstrative du système et non dans la réalité de ses objets.

III/ LAPHYSIQUE MATHEMATIQUE, OU LA MATHEMATISATION DE LA NATURE DANS LA
SCIENCE MODERNE

Galilée est reconnu comme le fondateur de la physique classique, c’est-à-dire fondée
mathématiquement. Il est à la fois dessinateur, peintre, musicien, astronome, mathématicien,
auteur d’ouvrages de mécanique. Loin de lui l’idée de critiquer les travaux techniques et
mécaniques, comme les Anciens (voir Archimède lui-même, qui ne faisait pas grand cas de
ses propres innovations mécaniques), puisqu’il a vécu de la réalisation de quelques travaux de
ce genre. Galilée opère le passage de l’observation de la nature à la théorie de l’observation et
transforme les problèmes physiques traditionnels en problèmes géométriques. Par exemple, il
étudie la trajectoire d’un caillou lancé ou la vitesse de chute d’une bille le long d’un plan
incliné.

Mais Galilée est également croyant et retrouve certaines inspirations platoniciennes et
pythagoriciennes : pour lui aussi, Dieu est à l’origine de la physique et des mathématiques, et
de leur association. Encore une fois, il faut admettre qu’on ne comprendra rien aux grandes
découvertes et innovations scientifiques si l’on sépare les penseurs du contexte historique
général de leurs existences individuelles.

Galilée réduit dans L’Essayeur la matière à un ensemble de concepts et de formules
mathématiques : le monde est un Livre écrit par Dieu en nombres, poids, mesures et figures
que les hommes peuvent lire, comprendre et grâce auquel ils accèdent à une certaine efficacité
sur les choses, puisqu’ils sont désormais capables d’en pré-voir le cours. Tout se passe
comme si les objets obéissaient à des lois mathématiques. D’où l’idée d’une expérimentation
de type scientifique.
Mais si la nature est bien cet alphabet divin qu’il s’agit de déchiffrer, dans l’esprit de Galilée,
Dieu n’est pas pour autant une explication finale. Galilée libère la physique de la religion et
lui donne son autonomie théorique : Dieu a mis du rationnel dans la nature pour que l’homme
comprenne la nature par lui-même. Ce point est décisif pour l’ensemble de la pensée moderne
et même contemporaine.

Ainsi, la physique est née avec la réduction de la nature et de la matière à des relations
mathématiques ; en réduisant le mouvement à de l’immobilité dans les formules
mathématiques et transgéométriques, le temps n’existe plus. Par exemple, dans le cas d’une
courbe, l’axe des abscisses constitue l’axe du temps sur lequel on a t1, t2, t3… Mais, dans la
réalité, quand on a t1, on n’a pas encore t2, t3, etc. La mathématisation de la nature élimine
toute connaissance qualitative des phénomènes, pour ne nous en livrer que la quantité
calculable. Par exemple, 1% de hausse du chômage ou un 1% de hausse de la quantité de sel
dans la mer, ça reste toujours 1%. Peu importe de quoi il s’agit. On ne s’occupe pas, en
mathématiques, de ce qu’il y a derrière les statistiques. En mathématiques, notamment en
statistique, on est obligé de faire abstraction de tout un tas de paramètres et d’éléments de la
réalité pour la rendre calculable.

Pour Galilée, il est clair que tout peut être mathématisé dans le réel. Du reste, les succès de la
physique mathématisée sont considérables et historiquement fulgurants dans la maîtrise de la
nature. En à peine quelques siècles, notre connaissance du réel a connu un développement en
termes à la fois théoriques et pratiques unique et absolument nouveau au regard de toute notre
histoire. Les hommes se sentent, depuis Galilée, capables de dominer la nature, de lui
imprimer leurs désirs et leurs attentes. La mécanique en physique bouleverse dès sa création
l’ensemble de la production humaine : industrielle, artisanale, technique…

Mais en un sens, cette extraordinaire explosion des moyens et des pouvoirs techniques sur la
nature se fonde sur une illusion : tout n’est pas mathématisable dans le réel.

IV/ LA CRISE DES FONDEMENTS           DES MATHEMATIQUES         :   DE LA GEOMETRISATION DE
L’ESPACE A LA DECONSTRUCTION .

Dès le XVIIIè siècle, on s’aperçoit que les réactions chimiques ne sont pas mathématisables.
On constate que les phénomènes biologiques ne relèvent pas de la mécanique. Il y a des
phénomènes strictement qualitatifs : la vie, par exemple.

Le pragmatisme

Au XVIIIè siècle, on commence à critiquer les mathématiques en se disant qu’elles ne
recouvrent pas la totalité du réel, mais seulement une partie. On cherche à réintroduire dans
l’étude du réel les idées de temps et de qualité avec celle de quantité ; cet effort est
notamment celui de Denis Diderot. Mathématiciens et chimistes entrent dans des luttes et des
conflits parfois très violents, qui donnent lieu à des ruptures entre certains scientifiques sur
des points de doctrine. Il est clair que pendant le XVIIIè siècle, les mathématiques deviennent
suspectes et commencent à devenir un obstacle plus qu’un outil dans la connaissance du réel.

Dès la fin du XVIIè siècle, Newton avait remarqué que les mathématiques sont une mesure
faite par l’homme pour comprendre la nature et qu’elles ne s’appuient pas sur la richesse
effective de la réalité.

Au XVIIIè siècle, Diderot s’interroge : science ou outil de langage ?
Au XIXè siècle, on tente de régler ce problème fondamental. Les mathématiques sont
reconnues pour ce qu’elles sont : un ensemble de conventions, un langage. On retrouve une
méthode mathématique pour décrire la nature en physique. On invente des signes, des
nombres, des symboles qui permettent de saisir des relations, des choses, des phénomènes. On
invente de nouveaux concepts, on développe un nouveau langage conventionnel valable par
lui-même.

En 1854, le mathématicien Riemann publie une étude intitulée Sur les hypothèses de la
géométrie, dans laquelle la géométrie apparaît comme une hypothèse parmi d’autres dans la
compréhension de la réalité. Il invente une nouvelle géométrie, mais qui ne sera d’aucune
« utilité » pratique. Il affirme, par exemple, que par 2 points passe une infinité de droites ; ce
qui implique qu’une droite est à la fois droite et courbe dans l’espace. Einstein reprendra les
hypothèses de Riemann en montrant que la géométrie euclidienne n’est pas applicable dans
l’espace. Einstein découvre et formule l’idée que l’espace est courbe grâce à Riemann, chez
qui il trouve l’outil mathématique de son affirmation théorique. L’espace et le temps, pour
Einstein, n’existent plus en eux-mêmes, comme le voulaient Newton et la science classique à
sa suite ; ce sont plutôt des dimensions de la matière. L’espace est relatif à la vitesse et au
temps. Einstein utilise la géométrie déconstruite et non appliquée par Riemann.

Au début du XXè siècle, survient la crise des fondements des mathématiques.

V/ AXIOMATIQUE  ET LOGIQUE FORMELLE             :   DE L’INTUITIONNISME AU FORMALISME. LE
CHANGEMENT DE STATUT DE L’AXIOME.

Au XIXè siècle s’est affinée la notion de système hypothético-déductif, apparu avec le
platonisme et la géométrie d’Euclide. Platon a en effet bien vu qu’à partir d’Euclide, c’est la
non-contradiction d’un système déductif et le processus formel de déduction à partir des
termes premiers indéfinissables (axiomes, postulats, définitions), qui caractérise la démarche
mathématique. Mais le système euclidien ne constitue pas vraiment une axiomatique au sens
moderne, car il arrive que la démonstration fasse appel à des notions qui n’ont pas été posées
comme définitions, et surtout les axiomes et postulats sont pour Euclide indémontrables parce
que vrais, càd non conventionnels, càd qu’ils sont posés parce que l’on a égard à la nature des
choses dont ils parlent, à savoir les êtres donnés dans l’espace perceptif. Sans le savoir,
Euclide fait la géométrie qui correspond à notre perception quotidienne de l’espace et il fonde
la déduction sur l’évidence des termes premiers.

Au contraire, une axiomatique moderne implique le caractère conventionnel des termes
premiers non démontrés et l’indifférence à l’égard de la nature des termes. Seules les relations
sont prises en compte. Dès lors, la notion de vérité change de sens. La géométrie euclidienne
était vraie parce que déductive et parce que ses axiomes étaient posés comme vrais. Les
géométries non-euclidiennes qui apparaîtront au XIXè siècle sont vraies en vertu de leur
cohérence interne : « vrai » ne signifie plus que « non-contradictoire ». Ce qu’on appelait
géométrie vraie n’est plus alors qu’une géométrie particulière, celle qui a la particularité
d’adopter des axiomes conformes à notre intention sensible, à notre expérience quotidienne de
l’espace. Les géométries non euclidiennes qui nient le 5è postulat d’Euclide (« Si une droite
tombant sur deux droites fait les angles intérieurs du même côté plus petits que deux angles
droits, ces deux droites prolongées indéfiniment se rencontrent du côté où les angles sont plus
petits que deux droits ») sont tout aussi vraies bien que leurs postulats ne correspondent plus à
notre représentation quotidienne de l’espace ; leur vérité renvoie seulement à leur caractère
non contradictoire. Ex : la géométrie de Lobatchevski (1830) : la somme des angles d’un
triangle est inférieure à deux droits, par un point pris hors d’une droite on peut mener deux
parallèles.
Ex. : la géométrie de Riemann (1854) : la somme des angles d’un triangle est supérieure à
deux droits ; par un point…. Il n’y aura aucune parallèle. Toutes les droites du plan sont
sécantes. A une « droite » riemanienne (un grand cercle) on ne peut mener par un point du
plan (la sphère) extérieur à cette droite, une parallèle (un autre cercle).
Désormais, « on ne sait plus de quoi on parle ou si ce que l’on dit est vrai », parce que les
géométries ne renvoient pas à notre perception de l’espace, mais à la non-contradiction
interne du système duquel la déduction procède à partir de termes premiers posés comme
vrais dans le système S, étant bien entendu que d’autres systèmes T.V. pourraient adopter des
axiomes contraires à ceux de S. « Ne plus savoir de quoi l’on parle », c’est la condition du
savoir mathématique.
A partir de la construction des géométries non euclidiennes, il devient possible de définir ce
qu’est une géométrie. On avait longtemps pensé que l’évidence des axiomes étaient un peu de
vérité pour un système hypothético-déductif. Il apparaît ensuite que cette évidence ne joue
aucun rôle. La géométrie euclidienne, comme celle de Lobatchevski ou de Riemann, est vraie
dans la mesure où elle correspond aux exigences de systèmes formels.
Cf. En 1872, le « programme d’Erlangen » de F. Klein : une géométrie est caractérisée par un
certain groupe de transformations laissant invariantes les propriétés des figures. Par exemple,
en géométrie euclidienne, les translations constituent un groupe laissant invariantes les
propriétés des figures.

Une construction axiomatique doit satisfaire certaines exigences :
   - D’abord énoncer les indéfinissables et indémontrables de la théorie. Les termes
      dérivés ne seront introduits que par la référence à ces seuls termes premiers. Pour une
      même théorie (Euclide), on peut construire plusieurs systèmes axiomatiques
      équivalents dans la mesure où les termes premiers et les termes dérivés sont choisis
      par convention.
   - Ensuite, les postulats ou axiomes d’un même système doivent être plus souvent
      indépendants, càd non déductibles les uns des autres. Si un postulat était déductible
      des autres postulats, il deviendrait un théorème. On démontre l’indépendance d’un
      axiome en démontrant la consistance, càd la non contradiction, qui laisse de côté ce
      postulat.
   - La consistance du système est prouvée par la réduction à une théorie antérieure, en
      traduisant la théorie que l’on veut tester dans un système postulé non contradictoire.
      Non contradictoire signifie que deux propositions p et p ne peuvent être vraies
      ensemble dans le même système, l’une des deux étant fausse au moins. Par ex., Hilbert
      montre la consistance de la géométrie d’Euclide en traduisant dans l’arithmétique.
      Poincaré établit une traduction de la géométrie non euclidienne pour établir la
      consistance de la première.
   - La complétude est fondée sur le principe du tiers exclu : deux propositions p et non p
      ne peuvent être fausses ensemble, une au moins est vraie. Un système de postulats est
      dit complet lorsque de deux propositions contradictoires formulées correctement dans
      les termes du système, l’une des deux au moins peut toujours être démontrée.
   - La catégoricité, c’est la consistance plus la complétude. En présence d’une proposition
      quelconque d’un système, on peut toujours la démontrer ou la réfuter, affirmer sa
      vérité ou sa fausseté.
   - Peu de systèmes sont catégoriques, il existe une catégoricité plus faible : la
      décidabilité. Pour l’une quelconque des expressions, on peut toujours sinon la
      démontrer ou la réfuter, du moins décider si elle est ou non démontrable ou réfutable.
       Cette décidabilité n’est elle-même atteinte que par quelques systèmes élémentaires.
       Par exemple, l’arithmétique, dont on postule la consistance, n’est pas décidable. Cf. le
       théorème de Gödel.

Si l’on assume ces contraintes, on obtient des axiomatiques dans lesquelles l’attention se porte
sur la structure logique des théories et non sur la nature des objets sur lesquels elles
porteraient. A la boutade de Russel, on pourrait joindre celle de Poincaré : la mathématique
est l’art de donner le même nom à des choses différentes. En effet, la structure logique des
axiomatiques est susceptible de recevoir plusieurs modèles, càd plusieurs interprétations, càd
d’être plongée dans des domaines d’objets différents. Une même axiomatique peut recevoir
plusieurs interprétations et l’axiomatisation des théories a précisément l’intérêt de révéler les
isomorphismes entre des théories concrètes apparemment hétérogènes. De ce fait, toute
axiomatique est « équivoque ».

Peano construit une axiomatique pour les nombres naturels, qui comporte trois termes
premiers : zéro, nombre, successeur, et cinq propositions : 1/ zéro est un nombre, 2/ le
successeur d’un nombre est un nombre, 3/ plusieurs nombres quelconques ne peuvent avoir le
même successeur, 4/ zéro n’est le successeur d’aucun nombre, 5/ si une propriété appartient à
zéro et si, lorsqu’elle appartient à un nombre quelconque, elle appartient aussi à son
successeur, alors elle appartient à tous les nombres. C’est le principe d’induction. Si on
désigne par « nombres » les seuls nombres pairs et par successeurs le deuxième successeur,
les axiomes demeurent vérifiés. De même si zéro représente le nombre un, successeur
signifiant moitié et nombre désignant chacun des termes de la série : 1, ½, ¼ , etc. Dès lors
les êtres mathématiques tendent à se confondre avec la logique, puisque l’intérêt est porté sur
la structure logique des théories. Ceci a induit une redéfinition des mathématiques. Cf.
Bourbaki et Lichnerowicz. Bourbaki : « Au lieu des compartiments bien délimités de
l’algèbre, l’analyse, la théorie des nombres et de la géométrie, nous verrons la théorie des
nombres premiers voisiner avec des courbes algébriques ou la géométrie euclidienne voisiner
avec les équations intégrales ; et le principe ordonnateur sera la conception d’une hiérarchie
de structure allant du simple au complexe, du général au particulier ».

Les mathématiques se sont donc progressivement séparées de l’intuition de façon absolue,
aboutissant à l’élimination de toute référence à la nature des termes, au profit de la mise en
valeur de leurs relations. C’est encore plus vrai dans la formalisation qui complète
l’axiomatisation.

Formalisation et métamathématique

Pour éliminer encore davantage toute référence à des choses qui satisfont aux axiomes
(droites, plans, etc.), on a recours à la symbolisation, en substituant aux mots qui désignent les
notions premières de la théorie des symboles dénués de sens préalable. Au lieu d’écrire qu’un
point est situé sur une droite, on désignera par exemple la relation d’incidence par la lettre J,
ls points par des lettres majuscules, les droites par des minuscules et on écrira J(A,a). les
symboles, au lieu de signifier point, droite, plan, pouvaient tout autant signifier table, chaise,
verre de bière, comme le faisait remarquer Hilbert.

Pour s’assurer de la rigueur de la déduction, « on va faire pour les règles de la logique selon
lesquelles on raisonne ce qu’on avait fait précédemment pour les postulats sur lesquels on
raisonne », càd les énoncer expressément et en totalité. Puis adopter à leur égard la même
attitude détachée qu’on avait prise devant les postulats : les poser hypothétiquement, non les
affirmer catégoriquement. Cf. R. Blanché et L’axiomatique.

De même qu’on admet côte à côte, au niveau des axiomatiques abstraites, divers systèmes de
postulats incompatibles entre eux (euclidiens, lobatchevskiens) sans se demander lequel est
« vrai » et en les acceptant comme également valables, de même on pourra accueillir au
niveau des axiomatiques formalisées divers systèmes de règles logiques, et par conséquent,
diverses manières de développer une même axiomatique. Les règles de la logique ne
renvoient plus à des règles absolues, mais à des « règles du jeu » fixées conventionnellement.
Ainsi, la logique bivalente (deux valeurs de vérité, vrai et faux) n’est- elle pas la « structure de
l’esprit humain », mais une logique possible seulement. Désormais, pour une axiomatique
formalisée, on se devra d’expliciter les règles de maniement des signes. Il y a deux types de
règles : 1/ des règles de structure qui concernent la formation des expressions ; 2/ des règles
de déduction qui concernent leur transformation. Le raisonnement devient alors un calcul sur
des signes écrits pour lesquels les règles de calcul sont elles aussi explicitées
symboliquement : l’interprétation est laissée de côté, de même qu’un soi-disant sentiment
spontané d’évidence. Est vrai ce qui est obtenu conformément à des règles de déduction
opérant sur des signes. Se surimpose alors à la mathématique une méta-mathématique (méta :
au-delà, au-dessus) selon Hilbert (1917), qui prend pour objet non plus les êtres
mathématiques dont parlaient les formules mais les formules elles-mêmes qui parlent de ces
objets : problèmes de complétude, de décidabilité des théories elles-mêmes.

Cette métamathématique demeure toutefois l’instrument privilégié de l’approche scientifique
du réel.

CONCLUSION

Les mathématiques sont un langage abstrait permettant de dialoguer avec la nature et
que l’on peut développer pour lui-même. Elles ne sont pas une science à part entière.
Elles tendent à devenir de plus en plus autonomes et formalisées : c’est le cas de la
formalisation opérée par des mathématiciens comme Hilbert dans son programme, ou le
groupe de mathématiciens réunis sous le nom de « Nicolas Bourbaki ». La rationalité, la
précision et la certitude auxquelles permettent d’accéder les mathématiques, ne sont
possibles qu’au prix d’une réduction du réel. Il faut toujours bien savoir de quoi on
parle quand on prétend énoncer quelque chose en sciences. C’est pourquoi les
mathématiques n’ont d’utilité et de valeur que reliées à quelque chose de non-
mathématique. La physique ou la biologie, par exemple. La philosophie aussi. Elles ne
sont pas un Absolu.
                                Définitions/ Les mathématiques

Axiome : Du grec axioma, prix, valeur, principe aussi. Chez les Grecs, et jusqu’à la
découverte des géométries non-euclidiennes, c’est une proposition ou un principe évident et
non démontrable, qui est posé comme préalable à toute démonstration avec les définitions et
les postulats.

Compréhension : Synonyme de connotation, par opposition à extension ; c’est l’ensemble
des qualités ou caractères essentiels communs appartenant à un terme ou un concept, qui
s’exprime par la définition. Par ex., un oiseau est un vertébré, à sang chaud, ovipare, etc.
Quand un terme est contenu par extension dans un autre (ex. : Socrate par rapport à Grec), le
second est contenu en compréhension dans le premier. Extension et compréhension sont en
raison inverse l’un de l’autre. Par ex., le concept d’être a une compréhension minimale et une
extension maximale. C’est l’inverse pour l’individu et le singulier (ex. : Socrate), dont
l’extension est minimale et la compréhension maximale.

Crise des fondements : Du grec krisis, choix, décision, mais aussi séparation, distinction,
division. Situation des mathématiques au tournant du XXè siècle alors que s’affrontent
différentes écoles (formaliste, intuitionniste, logiciste) en vue de formaliser la logique et les
mathématiques.

Définition : Du latin definire, borner, fixer des limites. En logique formelle, définir un
concept ou une idée, c’est par l’analyse de sa compréhension en dégager l’essence, c-à-d
moins ce qu’elle est que tout ce qu’elle n’est pas. Une définition est dite caractéristique, c-à-d
convenir à tout le défini et au seul défini. En mathématiques, une définition est opératoire si
elle formule la loi de construction d’un être mathématique. Par exemple, une sphère est la
figure engendrée par un demi-cercle qui tourne autour de son diamètre.

Formalisme : Courant qui identifie les mathématiques à la logique en tant que système
formel dans lequel il est possible de déduire toute la mathématique à partir d’axiomes et de
règles de déduction rigoureusement définies et sans recours à l’intuition. Cf. Hilbert.

Infini : En mathématique, le mot est synonyme d’indéfini et s’applique à tout être
mathématique, arithmétique, géométrique ou mécanique auquel on ne peut assigner de limite.
Par exemple, deux parallèles sont dites se rencontrer à l’infini, la série des nombres entiers est
infinie, etc. Chez les philosophes chrétiens et Descartes, c’est une notion positive par
excellence malgré sa forme négative, s’appliquant à l’être souverainement parfait. Alors que
l’infini est réel et infini, attribué à Dieu seul, le fini est négation d’être. L’infini se distingue
de l’indéfini, qui est le terme que Descartes emploie pour parler des choses et non de Dieu.

Intuitionnisme : Courant selon lequel un être mathématique ne peut exister que si l’on peut
effectivement le construire. Cf. Brouwer.

Logicisme : Courant visant à la construction des mathématiques par la seule logique formelle
ou symbolique. Cf. Russel et Whitehead. Les mathématiques sont conçues comme un système
hypothético-déductif, fondé sur une axiomatique dont la seule loi est la cohérence.

Mathématique(s ): Du grec mathèma, science, de manthanein, apprendre. Ensemble des
sciences déductives ayant pour objet le nombre, l’espace, l’ordre. Descartes évoque une
« mathématique universelle » comme « quelque science générale, expliquant tout ce que l’on
peut chercher touchant l’ordre et la mesure sans application à une matière particulière »
(Règle IV).

Postulat : Du latin postulare, demander. Dans la géométrie euclidienne, un postulat est une
proposition ni évidente ni démontrable que le géomètre demande d’admettre pour qu’il puisse
construire son système hypothético-déductif. Au sens large, le mot désigne toute proposition
prise implicitement ou explicitement comme principe de déduction.

Théorème : Du grec theôrèma, ce qu’on peut contempler, et de theôrein, objet d’étude. En
mathématique, un théorème est une proposition démontrable dont on établit qu’elle résulte
nécessairement d’autres propositions déjà démontrées ou de principes posés, et qui sert à son
tour à démontrer d’autres propositions.
                                            Le vivant

Introduction

Mots et expressions
Vie, vivre, vivant, vivre sa vie, être ou rester en vie, un être vivant, la matière vivante, un récit
vivant, un portrait vivant, une preuve vivante, une langue vivante, un bon vivant, un « bien-
vivant » (XVIè siècle : un bon chrétien), une classe vivante, vivre ensemble, vécu de
conscience, vitalité

Ce à quoi s’oppose le mot « vivant » :
Quand parle d’un être vivant, on peut le comprendre en l’opposant à deux états très
différents : soit à l’inertie, soit à la mort.
a- par opposition à être mort : « Etre » mort, c’est ne plus assurer un certain nombre de
fonctions élémentaires : respiration, locomotion, nutrition, réplication. Tout être vivant meurt
en tant et parce qu’il a vécu. On ne peut pas défaire que ce qui a vécu a vécu (Jankélévitch :
même la mort n’y peut rien).
b- par opposition à être inerte ou inorganique : ici, ce qui n’est pas vivant ne peut avoir vécu,
non pas accidentellement mais essentiellement. C’est ce sens qui sera en cause dans ce cours.

Adjectif ou substantif ?
On distingue dans les usages du mot « vivant » ce qui vaut pour l’adjectif et pour le
substantif :
a - l’adjectif désigne ce qui est en vie, ce qui possède les caractères de la vie, par opposition à
ce qui est mort ou inanimé : l’algue, le lapin ou le caillou sont des êtres « vivants ».
b- le substantif est un terme générique pour désigner l’ensemble des êtres vivants, ainsi que
les phénomènes et les propriétés qui constituent l’existence organique.

Les trois règnes et l’homme
Le vivant ne recouvre pas la totalité de la réalité mais seulement une partie. Parmi les réalités
existantes, on distingue généralement trois règnes :
1/ le minéral, constitué de matière inerte, qui suppose une stabilisation de ses composantes,
les atomes, particules, etc.
2/ le végétal, qui ajoute au règne précédent l’ensemble des phénomènes relevant de la
photosynthèse, voire de la chimiosynthèse.
3/ l’animal, qui ajoute aux deux autres ensembles la faculté de sensation.
L’homme, capable de langage et de pensée, est l’être qui cumule les caractéristiques de ces
trois règnes.

Racines étymologiques des mots « vivant » et « vie »
Le terme de vivant trouve sa lointaine origine dans une racine indo-européenne gwyo, que
l’on retrouve aussi bien dans le grec (gwyo-ion donnant zôon) qu’en latin (gwiy-ta donnant
vita). On a deux familles de mots pour désigner la vie.

A/ En grec, une première série de termes, commençant par z-, sont dérivés du verbe zân, tels
zôê (vie), zôôn (être vivant ou animal), azote (le « a » privatif désignant un gaz au sein duquel
la vie ne peut se développer) ou encore zoologie. En ce sens, la vie (zôé) est commune aux
animaux et aux hommes. Mais une seconde série de termes, commençant par b-, ont été
formés à partir de biônai (vivre), tels que bios (terme qui désigne plutôt en grec l’homme et
son mode de vie, quoique pas exclusivement), biôtikos (qui concerne la vie, d’où on a forgé
en français le terme antibiotique), sumbiôsis (vivre ensemble, c’est vivre en symbiose).

B/ En latin, vivere (vivre) donne vivus, que l’on traduit par « vivant », et toute une série de
variations possibles sur cette racine, comme vivifier, vivipare (désigne tous les animaux
donnant naissance à des progénitures immédiatement autonomes, par opposition avec les
ovipares), vivarium (lieu qui sert à garder les bêtes vivantes). Le fait d’être vivant est une
caractéristique présente dans une majorité de types de réalités répertoriées notamment sur
terre, bien qu’à l’échelle de l’univers, la quasi-totalité des réalités existantes connues de nous
ne dépasse pas le stade minéral.

Position philosophique du problème

Comment définir un être vivant et le vivant en général ?
Faut-il le comprendre simplement en l’opposant à l’inerte ?
Peut-on assimiler un organisme vivant à une machine ?
Peut-on réduire le biologique au physico-chimique ?
La biologie constitue-t-elle un modèle pour les sciences de l’esprit ?
Comment expliquer l’origine et l’évolution du vivant ?
La connaissance du vivant doit-elle renoncer à l’idée de finalité ?
Peut-on soumettre le vivant à une norme ?
Peut-on comprendre le vivant en laboratoire ?
Faut-il poser des limites aux manipulations du vivant ?
Les sciences du vivant doivent-elles se penser sur le modèle des sciences de la matière ?
Le vivant peut-elle objet de science ?
Est-ce à l’homme qu’il revient de décider du sens de la vie ?
La vie a-t-elle un sens ?
Que vaut la vie ?
Le vivant est-il régi par la finalité ?
La vie est-elle un objet d’expérience ?
Qu’est-ce que la connaissance scientifique nous de la vie ?
Une connaissance scientifique du vivant est-elle possible ?
Faut-il attendre de la connaissance scientifique une explication de la vie ?
Tous les êtres vivants ont-ils un vécu ?
L’homme n’est-il qu’un être vivant parmi d’autres ?
Vivre et exister, est-ce la même chose ?


I/ La finalité du vivant et les conditions de son intelligibilité rationnelle (Aristote,
Hippocrate)

C’est en Grèce que, dans l’Antiquité, se construisent les premières approches du vivant et de
la vie. On peut en retenir deux principales d’abord : la médecine hippocratique et la physique
aristotélicienne. Dans ces deux systèmes de pensée, on trouve l’idée que le vivant est doté
d’un finalisme interne, qui lui donne sa forme et sa raison d’être. Il y a du vivant en tant qu’il
y a des fins dans la nature. La nature (phùsis) n’est pas un chaos, ni un principe aveugle, ni
soumise aux inconstances des dieux et de leurs volontés.
A/ La médecine hippocratique et la rupture avec le sacré :

A travers son célèbre Serment, Hippocrate est le fondateur de la médecine occidentale comme
pratique, à la fois art, technique, science et même éthique. Il fonde la médecine par sa rupture
avec les pratiques magico-religieuses qui attribuaient aux seuls dieux les maladies autant que
les guérisons. Pour la premier fois, avec Hippocrate, on conçoit le corps vivant comme le
résultat d’un équilibre interne qui produit la santé. La maladie s’apparente, quant à elle, à un
déséquilibre. Ces notions d’équilibre et de mesure sont au cœur de la pensée grecque, y
compris en matière de morale et de politique, où l’homme bon et utile aux autres est d’abord
celui qui sait faire preuve de modération et de tempérance dans son existence.
Le grand précepte de la médecine naissante avec Hippocrate est traduit en latin sous la forme
du « Natura mediatrix », càd la nature comme médecin et le corps comme ce qui tend
naturellement vers la santé. Le médecin est avant tout celui qui assiste la nature dans son
opération de retour vers l’équilibre du corps. Ce naturalisme hippocratique s’oppose à la
médecine pratiquée alors dans les temples par les prêtres. Dans son livre Sur la médecine
sacrée, Hippocrate s’oppose violemment aux charlatans. Selon lui, l’épilepsie, alors appelée
« maladie sacrée », n’a rien de sacré. Les maladies sont d’origine naturelle et non divine.
Toute maladie est connaissable non par expiation et par purification, mais par la connaissance
appropriée de régime capable de maintenir le corps dans un équilibre physiologique, qui est la
santé même. Par exemple, l’équilibre entre le chaud et le froid, ou encore entre le sec et
l’humide. A l’opposé des analogies oiseuses qui sont à l’origine des pratiques magiques,
Hippocrate institue l’observation et l’attention portées aux manifestations du corps comme
conditions premières tant de la connaissance que de la pratique médicales.

Mais on ne trouve nulle part encore chez Hippocrate de définition unitaire du vivant par
opposition à l’inerte qui permette d’inscrire le vivant dans la connaissance générale de la
nature. Seul le corps est considéré comme lieu d’un équilibre naturel.

B/ La physique d’Aristote et son finalisme : la nature, l’âme, la forme et le corps.

Aristote joue pour le vivant, comme pour ce qui relève de la logique, de la métaphysique ou
encore de la politique ou de l’éthique, un rôle fondateur qu’on ne saurait que très difficilement
ignorer. Son autorité intellectuelle, revalorisée par les chrétiens au XIIIè siècle, est quasiment
incontestée jusqu’au XVIIè siècle dans nombre de domaines.

Selon Aristote, la science du naturaliste, de celui qui étudie la nature dans ses manifestations
et dans ses transformations, porte avant tout sur l’âme (psukhè), dans les Parties des animaux
(I, 641 a). Il ne considère pas la nature dans les mêmes termes que nous : il ne la confond pas
avec l’univers pris comme un tout plus ou moins chaotique et instable, doté de lois
universelles. La nature n’est pas non plus la matière au sens des modernes. Aristote reconnaît
le mérite des penseurs qui ont précédé Socrate : ils ont cherché à dégager l’intelligibilité de
tout ce qui est, mais ils l’ont fait en termes matérialistes, en ramenant toutes choses à un
principe matériel unique : l’eau chez Thalès, le feu chez Héraclite ou encore l’air chez
Anaximène, pour s’en tenir à quelques exemples. Contre ces « physiologues » et ces
« matérialistes », Aristote prend parti pour la spécificité du vivant et pour sa dimension
téléologique : il y a une finalité de tout ce qui est comme de tout ce qui vit. Ce qui est ne peut
se réduire à la seule matière ou cause matérielle. A cela, il préfère la combinaison de la
matière et de la forme, la matière seule et indifférenciée étant insuffisante à ses yeux pour
rendre compte de la structure différenciée des êtres vivants et de leur constance.
Aristote affirme contre Démocrite que la forme (eidos) n’est pas la simple configuration d’un
être, mais ce qui en produit la structure interne et la formation de l’adulte à partir de tel
embryon.
Aristote affirme contre Empédocle que la matière n’est pas auto-organisée. S’il n’y avait que
la matière, n’importe quoi naîtrait à partir de n’importe quoi (Parties des animaux, I, 641
b26).
Aristote affirme contre les matérialistes en général qu’on ne peut attribuer un rôle purement
mécanique à la matière dont le résultat serait l’agencement des parties.

Pour qu’il y ait un être vivant, il faut de la matière mais aussi une forme. La forme agit
comme la cause finale. Aristote distingue quatre types de cause : matérielle, formelle,
efficiente, finale (cf. le cours sur la connaissance scientifique et le positivisme). C’est la
pérennité des espèces elles-mêmes qui nécessité une forme fixe et stable intervenant à
plusieurs niveaux pour organiser la matière.

Une première synthèse différencie la matière indéterminée en quatre éléments de forme fixe :
l’eau, l’air, le feu, la terre (II, 2, 556 b).
Une deuxième synthèse produit des parties indifférenciées : les tissus vitaux se divisent en
parties semblables : les os en os, la chair en chair, etc.
Une troisième synthèse donne forme aux parties différenciées comme les mains, le visage,
etc.

Il y a une finalité à l’œuvre dans la nature : les tissus sont formés en vue des organes et les
organes en vue des fonctions bien précises liées à la satisfaction des besoins vitaux. La
matière est bien nécessaire comme base, la forme est ce qui permet de différencier la matière
et de produire des individualités. Aristote distingue la matière, qui est de l’indéterminé passif,
de la forme, qui organise et produit les fonctions vitales. Ce qui assure la constance
d’organisation des êtres vivants, les espèces, c’est ce processus finalisé où les moyens sont
toujours adaptés aux fins visées. C’est la finalité qui explique la genèse des êtres et non
l’inverse.

La nature (phùsis) est pour Aristote le principe producteur et non ce qui est produit. Ce
principe est source de mouvement (Physique, II, 192 b), source du mouvement interne qui est
propre à chaque être vivant. Toute transformation interne à un être est une opération de la
nature, soit un ou du mouvement. Mais cette nature (comme mouvement) n’est pas le résultat
ou le cadre de mouvements ou de transformation aveugles ; elle est organisée et régie par un
principe spécifique : la finalité. On peut le résumer ainsi : « la nature ne fait rien en vain », ni
« rien de trop » ou « d’inutile ». Tout y est hiérarchisé et rapporté à une organisation générale.
Le hasard se limite à l’occasionnel ou l’accidentel. Le monde est finalisé dans son ensemble,
et particulièrement le vivant où la fonction détermine l’organe. Le monstre, par exemple, est
l’expression de l’impuissance occasionnelle de la nature comme forme à modeler
parfaitement la matière. Il y a de l’indéterminé, quelque chose qui résiste à la forme, à
l’information. Aristote compare les productions naturelles et les productions artificielles.
Dans les deux cas, il y a de la matière, càd de la forme en puissance, qui peut se réaliser dans
et par une forme. Mais, dans le cas du vivant naturel, la forme et la cause efficiente sont toutes
les deux internes à l’être et opèrent en vue de réaliser tel individu. La nature est cause finale ;
elle s’oppose au hasard et ressemble à la production intelligente de l’homme selon Aristote.
Mais cette finalité n’est pas consciente, elle n’est pas un art ; elle est spontanée.
Le vivant est doté d’un principe pour Aristote, c’est l’âme. Elle n’est pas incorporelle comme
chez Platon, mais définie simplement comme « ce par quoi nous vivons ». L’âme participe à
la réalisation du dessein de la nature, qui dispose les êtres en structure fixe et dote chaque être
vivant de cette finalité naturelle générale à des degrés différents. « Parmi les corps naturels,
les uns ont la vie, les autres ne l’ont pas ; la vie telle que je l’entends consiste à se nourrir soi-
même, à croître et à dépérir ». Si la nature est surtout cause formelle et finale, être vivant c’est
alors avant tout réaliser une finalité dont le principe est l’âme. Le cadavre n’est « corps que
par homonymie », il n’en a que le nom (Parties, I, 641 a). L’âme n’est pas un principe
spirituel séparé du corps, mais le guide interne au corps, qui lui confère sa forme et le finalise.
Par exemple, la main de la statue est inerte, dépourvue d’organisation interne, privée d’âme.
L’âme est ce qui permet la réalisation, l’actualisation de ce qui est en puissance dans la
matière vivante. Par exemple, le gland devient chêne quand rien n’entrave son
développement. L’âme ou la forme (comme chez Spinoza, il y a Dieu ou la nature), c’est sa
forme finalisée, achevée, son entéléchie dans la langue d’Aristote. L’entéléchie est la
tendance naturelle de ce qui est en puissance à réaliser sa forme achevée. Dans le vivant,
l’âme préside à l’organisation dès le stade embryonnaire et se manifeste par les facultés
propres à chaque règne vivant. Ses manifestations particulières sont la nutrition, l’appétit, la
sensation, le mouvement local et la réflexion (De l’âme, II, 414 a 30). Du point de vue
corporel, l’individu est constitué de l’unité du corps et de l’âme. Du point de vue de la pensée,
l’homme réalise sa propre entéléchie en accédant à une connaissance universelle, quoique
momentanée en raison de sa finitude, par opposition à l’absence de fatigue et à la perfection
des dieux.

Mais Aristote reconnaît lui-même que sa caractérisation du vivant est trop large. Le
naturaliste étudie l’âme nutritive et l’âme sensitive, mais pas la partie rationnelle noétique,
intellectuelle, de l’âme, dont l’étude appartient au métaphysicien et aux spécialistes d’éthique
et de politique. Dans le cas contraire, les sciences naturelles engloberaient toute la
philosophie ; ce qui n’est pas le cas dans un système finalisé et hiérarchisé comme celui
d’Aristote. Pour distinguer le vivant de l’inerte, Aristote pose trois fonctions propres au
vivant : la nutrition, la croissance, la reproduction. Le vivant est une unité, celle l’âme et du
corps, de la forme et de la matière, et non une simple addition de parties. Chaque règne
(minéral, végétal, animal) a sa place dans la hiérarchie naturelle et se trouve concerné par la
vie

Aristote reprend le célèbre « arbre de Porphyre » :


                                               Substance
                                        Corporelle/incorporelle
                                                 Corps
                                             Animé/inanimé
                                                 Vivant
                                          Sensible/non sensible
                                                Animal
                                    Doté de raison/non doté de raison

                                                = l’homme
Le vivant n’est qu’une partie d’un système dominé par les notions de genre, espèce et
différence spécifique. Par exemple, si le corps est genre, le vivant est l’une de ses espèces et
l’animé la différence spécifique entre minéral et végétal. Ou si le vivant est genre, l’animal
une espèce, le sensible la différence spécifique entre animal et végétal.

L’ordre de la nature est un logos pour Aristote, une raison. Tout ce qui est renvoie à cette
réalité naturelle générale qui produit tous les êtres naturels immédiatement, par opposition à la
raison humaine qui délibère et agit seulement médiatement, en produisant des êtres artificiels.
L’homme, en tant qu’être unique doté de raison est à la fois l’être le plus finalisé et le plus
achevé de la nature, celui qui lui ressemble le plus, mais qui reste inférieur à la raison
naturelle qui gouverne et poursuit une finalité dans chaque chose existante. La nature est ce
qui fixe une place à chaque chose. D’où la notion de fixisme en biologie.

Aristote a le grand mérité d’apporter la première classification des vivants fondée sur leur
observation systématique. On raconte qu’il conseillait les pécheurs sur la manière de pécher
les plus belles anguilles. Il étudie chez les animaux leurs modes de locomotion, de
reproduction et de nutrition, ainsi que leur taille, couleur, etc.

II/ Le modèle mécaniste et les conséquences théoriques de sa conception du vivant
(Descartes et sa postérité au XVIIIè siècle)

A/ Descartes et le mécanisme :

La science classique opère au XVIIè siècle une révolution de ses principes déjà évoquée dans
le cours sur la connaissance scientifique. La physique rationnelle et mathématisée abandonne
le principe de finalité dans l’étude de la nature.

Descartes construit un dualisme, qui repose sur l’opposition de deux substances distinctes :
l’âme et le corps. L’âme a pour seule fonction de penser. L’idée d’âme nutritive, tirée
d’Aristote, est abandonnée. Descartes oppose la chose pensante (res cogitans) à la chose
étendue (res extensa). Il construit un « nouveau Monde », une nouvelle image de la nature. Le
monde est créé par Dieu, ni parfait ni achevé, fait d’un chaos de matière soumise aux seules
lois du mouvement de la physique mécanique. Ce sont des « lois de Dieu pour la nature » (A.
Koyré et les Lettres à Mersenne de 1630). La finalité est absente de la nature et se limite à
Dieu seul. La matière se réduit à des éléments géométriques et à l’étendue. Descartes rejette
les qualités sensibles héritées de la physique d’Aristote.

Le vivant est composé de matière élémentaire et dénué de toute âme végétante ou sensible,
contrairement aux thèses d’Aristote. Le vivant doit ses fonctions et ses actions au seul
principe vivant connu : le mouvement provenant de la chaleur du sang fournie par le corps. Ce
mouvement suffit à rendre compte de tous les mouvements des animaux (comparés à des
« machines ». Cf. le cours sur le langage) et des mouvements involontaires du corps humain.
L’homme occupe une place particulière dans la Création. L’homme est doué de sensibilité et
de raison ; il a reçu de Dieu une « âme raisonnable par un acte particulier ». Mais le vivant est
privé de toute finalité. La physiologie, sauf en partie pour l’homme, dérive entièrement de la
physique. Si les animaux sont des « machines », plus complexes que celles conçues par les
hommes, c’est qu’ils portent la marque du Créateur. Les produits de la nature (par ex., les
fruits d’un arbre) sont supérieurs aux artifices humains (par ex., les rouages d’une horloge ou
d’une machine). « …comme une machine qui, ayant été faite des mains de Dieu, est
incomparablement mieux ordonnée et a en soi des mouvements plus admirables qu’aucune de
celles qui peuvent être inventées par les hommes ». L’animal est un pur automate, sans unité
fonctionnelle, ni individualité, privé d’âme, de sensibilité et de pensée. Il est agencé par une
composition de matière et de fluides en mouvement. L’âme, réservée à l’homme seul, n’est ni
un corps ni un moteur ni une forme. Elle exige l’intervention directe, la « création continuée »
du Créateur. Elle est surtout une substance pensante, par opposition à la substance étendue et
matérielle, et elle permet l’individualité fonctionnelle du corps humain. Le corps n’est pas le
simple instrument de l’âme ; il y a une unité substantielle de l’âme et du corps. L’âme
incorporelle et immatérielle est située par Descartes dans la partie mobile du cerveau, la
glande pinéale (Traité des passions de l’âme, I, art. 31-32).

Le mécanisme cartésien se fonde sur l’abandon du finalisme et la formation d’un dualisme,
mais on peut se demander si le vivant en général n’est pas pensé à partir des lois de la
physique de la matière inerte. Qu’est-ce qui fait la spécificité du vivant par rapport à la
matière physique inerte ? Qu’en est-il des espèces naturelles ? Sont-elles crées par Dieu de
façon fixe et définitive, ou bien évoluent-elles dans le temps ? Si oui, selon quel principe ?
Ces questions sont au centre des courants de la pensée du XVIIIè siècle, qui se créent en
réaction à la pensée de Descartes et anticipent pour certains l’idée d’une science du vivant qui
n’apparaît qu’au XIXè siècle (le mot de biologie date de1802 et vient de Lamarck).

B/ L’embryologie : épigenèse ou préformation ?

L’épigenèse est la théorie qui affirme la formation progressive de l’embryon à partir d’une
matière non-organisée. Elle nécessite un principe, par ex. l’âme nutritive chez Aristote, qui
guide la formation des individus selon les caractéristiques de l’espèce. Descartes associe
épigenèse et formation mécanique.

C/ Les transformations de l’animal-machine :
La Mettrie : Auteur de L’animal-machine en 1748. Conservation du modèle de la machine
pour comprendre le vivant et extension de ce modèle à l’homme. Dualité cartésienne
pensée/matière abandonnée. Matière encore capable d’activité (contre Leibniz) depuis le
niveau le plus simple de l’irritabilité jusqu’aux fonctions complexes du cerveau.
Diderot : Matière sensible et organique. Cf. Lettre à Duclos du 10.10.1755. La nature n’est
pas inerte, comme chez Descartes. Vision matérialiste de la nature.

D/ La tension entre animisme et vitalisme :
Ces courants naissent de la remise en cause du modèle mécaniste cartésien.
Définition de l’animisme : cf. Aristote.
Stahl : Animisme construit sur le couple matière/vie : la vie est la tendance de ce qui est
organique à résister à la corruption de la matière.
Définition du vitalisme : Courant qui attribue à un principe vital la cause première et unique
de toute vie.
Bichat : Le concept d’ « énergie vitale ». « La vie est l’ensemble des forces qui résistent à la
mort ».
E/ Le concept d’organisme dans la pensée du XVIIIè siècle :

Etude d’un texte : KANT, Critique de la faculté de juger, § 64

« L’être vivant se produit lui-même, en tant qu’espèce et en tant qu’individu, grâce à une force
formatrice interne, et il possède des propriétés originales qui le distinguent de tout produit de l’art
humain.
Premièrement, un arbre produit un autre arbre selon une loi naturelle connue. Mais l’arbre qu’il
produit est de la même espèce ; et ainsi il se produit lui-même selon l’espèce dans laquelle, d’un côté
en tant qu’effet, de l’autre côté en tant que cause, continuellement produit par lui-même et de même
sans cesse se reproduisant, il se conserve en permanence comme espèce.
Deuxièmement, un arbre se produit aussi lui-même comme individu. Cette sorte d’effet, nous la
nommons, il est vrai, seulement croissance ; mais cela est à prendre en un sens tel que la croissance se
distingue totalement de tout accroissement de grandeur selon des lois mécaniques et qu’il faut la
considérer comme équivalente, sous un autre nom, à une génération. La matière qu’elle assimile, la
plante commence par l’élaborer en lui donnant une qualité spécifique et particulière que ne peut
fournir, hors d’elle, le mécanisme de la nature, et ensuite elle se forme elle-même par l’intermédiaire
d’une substance qui, dans sa composition, est son produit propre. Bien qu’en effet, pour ce qui est des
éléments constitutifs qu’elle reçoit de la nature extérieure, elle ne doive certes être considérée que
comme une éduction1, on doit rencontrer cependant dans l’analyse et la recomposition de cette matière
brute une originalité telle, quant au pouvoir dont dispose ce genre d’êtres naturels pour dissocier et
former, que tout art en reste infiniment éloigné quand il essaye de reconstituer ces produits du règne
végétal à partir des éléments qu’il obtient par leur décomposition ou bien aussi à partir de la matière
que la nature leur fournit comme nourriture.
         Troisièmement, une partie de cette créature se produit aussi d’elle-même, de telle manière que
la conservation d’une partie dépend de la conservation de l’autre, et réciproquement. L’œil d’une
feuille d’arbre, enté sur la branche d’un autre, produit sur un pied étranger une végétation de sa propre
espèce, et il en va de même pour la greffe sur un autre arbre. C’est pourquoi on peut considérer aussi,
sur le même arbre, chaque branche ou chaque feuille comme simplement greffée ou écussonnée sur
celui-ci, par conséquent comme un arbre existant pour lui-même qui s’attache simplement à un autre
arbre et se nourrit à la manière d’un parasite. En même temps, les feuilles sont assurément des produits
de l’arbre, mais il est pourtant vrai aussi que, de leur côté, elles les conservent ; car le dépouillement
réitéré des feuilles le tuerait, et sa croissance dépend de l’action que les feuilles exercent sur le tronc.
La capacité que possède la nature, chez ces créatures, de se défendre elle-même contre ce qui inflige
une lésion, lorsque le manque d’une partie intervenant dans la conservation des parties voisines est
compensé par les autres parties ; les monstruosités ou les difformités dans la croissance, quand
certaines parties, parce que surviennent des manques ou des obstacles, se forment d’une manière
entièrement nouvelle pour conserver ce qui existe et produire une créature anormale 2 : il y a là des
propriétés que je ne veux mentionner ici qu’en passant, bien qu’elles soient parmi les plus étonnantes
des créatures organisées. »

                      Immanuel Kant, Critique de la faculté de juger (1790), trad. A. Renaut, Éd.
                Flammarion, coll. « GF », 2000, pp. 362-364.


1. L’éduction suppose que les formes sont tirées de la matière elle-même. Kant affirme que ce n’est
pas la matière en elle-même qui peut produire l’organisation ; par là, il rejette une explication
purement mécaniste du vivant.

2. Anormal est un terme équivoque ; il a ici le sens d’anomal, c’est-à-dire ce qui est une anomalie par
rapport à la règle. En effet, le monstre échappe à toute classification dans une espèce définie.
Le concept d’organisme est construit, au XVIIIe siècle, pour rendre compte de la spécificité
de l’être vivant lequel présente une unité interne qui le distingue nettement d’une machine ; le
vivant est un système dans lequel les parties entretiennent des rapports de réciprocité tels que
la modification d’une partie entraîne nécessairement des répercussions sur le tout, alors que la
machine est un assemblage de pièces préalablement distinctes, de telle sorte que le
changement d’une pièce n’affecte en rien les autres pièces. L’organisme est donc une totalité
intégrée de parties qui n’est pas une simple addition d’éléments, mais une véritable totalité.
Un exemple peut aider à mettre en évidence le type de totalité propre à l’organisme et à mieux
comprendre son originalité. Si l’on compare trois types d'ensembles, un tas de cailloux, un
moteur de voiture et un chat, on voit bien que le fait d’enlever une partie de chacun de ces
ensembles n’entraîne pas du tout les mêmes conséquences pour chacun d’eux. Un tas de
cailloux auquel on soustrait un caillou reste un tas de cailloux. Un moteur de voiture auquel
on enlève la batterie ne peut plus remplir sa fonction : il reste un moteur, mais un moteur en
panne car on en a retranché une pièce; toutefois, les autres pièces sont intactes, et il
fonctionnera à nouveau si on remplace la batterie par une autre semblable. En revanche,
l’ablation d’un organe du chat a nécessairement des répercussions sur le tout. Celle d’un
organe vital tue l’animal, et même si l’organe enlevé ne joue dans l’organisme qu’un rôle
mineur, comme une griffe par exemple, c’est tout l’organisme qui réagit par la souffrance et
éventuellement la fièvre. Et si la plaie n’est pas désinfectée, la contamination peut s’étendre à
l’organisme entier. C’est ainsi qu’une simple piqûre de rosier au doigt peut entraîner la mort
de l’organisme par le tétanos. On voit ainsi qu’un organe n’est pas à proprement parler une
partie ; l’organisme n’est pas une juxtaposition d’organes, mais un système, c’est-à-dire une
totalité telle que la modification ou la suppression d’un organe entraîne la modification ou la
destruction du tout. Il y a entre les organes des rapports de réciprocité ; chacun vit par les
autres et pour les autres.

La réflexion sur l’être vivant est au centre des préoccupations scientifiques et philosophiques
du XVIIIe siècle. Leibniz le définit ainsi : « on nomme un animal, ce tout organisé qui vit,
croît, sent, se meut, se conserve, se reproduit» (Tableau des considérations sur les corps
organisés, 1769).

En Allemagne, à la fin du siècle, c’est la Critique de la faculté de juger (1790) de Kant qui a
le plus contribué à faire de l’organisme un des concepts majeurs de la biologie. Le paragraphe
64 dégage les caractères majeurs de l’organisme à partir de l’exemple de l’arbre.
En premier lieu, « un arbre produit un autre arbre (…) de la même espèce » : il s’agit, bien
que Kant n’emploie pas ce mot, de la reproduction. Le vivant naît du vivant, et la
reproduction donne le plus souvent lieu à la formation d’un être identique. Dans ce cas,
statistiquement le plus fréquent, l’être vivant appartient à une espèce et présente de ce fait une
organisation spécifique.
En deuxième lieu, l’arbre « se produit aussi lui-même en tant qu’« individu » : par la
croissance, l’arbrisseau devient un grand arbre et cette croissance est due à une tendance
interne au changement et non à une adjonction extérieure de matière. Cette croissance est une
faculté originale du vivant et s’opère « grâce à une substance qui en sa composition est son
objet propre » ; par l’assimilation, le vivant ingère et transforme des matériaux extérieurs qu’il
s’incorpore et intègre à son organisme. Se nourrir, c’est s’assimiler des aliments bruts en les
broyant et en les digérant. Leur transformation permet de les analyser et de les recomposer
afin de les faire servir à la survie de l’organisme. Ainsi, l’organisme est capable d’auto-
conservation.
En troisième lieu, « la conservation d’une partie dépend de la conservation d’une autre partie
et réciproquement ». Le concours des organes est essentiel à la conservation du tout :
l’organisme n’est pas seulement organisé : il est organisateur, et même auto- organisateur.
L’organisme est défini comme un système d’organes en relation de réciprocité circulaire. Ce
rapport interne des parties est particulièrement manifeste dans les phénomènes
d’autoréparation, quand « à l’occasion d’une lésion », « le manque d’une partie, nécessaire à
la conservation des autres parties est compensé par les autres parties ». Par exemple,
lorsqu’on pratique l’ablation de la rate, qui joue un rôle dans la fabrication du sang
(hématopoièse), d’autres organes, comme le tube digestif, prennent cette fonction en charge.
De même, quand un homme devient aveugle, son ouïe gagne en finesse. Il y a donc une
autodéfense de l’organisme, même le plus modeste. Une plante que l’on oublie d’arroser roule
ses feuilles pour offrir une moins grande surface à l’évaporation et résister ainsi à la
déshydratation.
En dernier lieu, Kant note que les monstruosités, loin de témoigner d’un échec de la vie, sont
le signe même de sa puissance puisqu’elle invente un être anomal, qui n’appartient à aucune
espèce connue, « afin de conserver ce qui existe ».
Dans le paragraphe 65, qui fait suite à celui-ci, Kant compare une montre à l’arbre et dégage
clairement la différence entre machine et organisme :
" Ainsi un être organisé n’est pas simplement machine, car la machine possède uniquement
une forme motrice ; mais l’être organisé possède en soi une force formatrice qu’il
communique aux matériaux qui ne la possèdent pas (il les organise) : il s’agit ainsi d’une
force formatrice qui se propage et qui ne peut pas être expliquée par la seule faculté de
mouvoir (le mécanisme)".
 Au XIXe siècle, le concept d’organisme est fondamental dans la nouvelle science biologique
(le mot « biologie » est une invention de Lamarck et date de 1802).
Ainsi que le définira Claude Bernard, un des plus grands médecins de ce siècle, « l’être vivant
forme un organisme et une individualité ». On doit le considérer comme un individu, (=
indivisible), un tout, bien qu’il doive être sans cesse en relation avec son milieu pour se
maintenir comme tout ; il ne peut garder son unité et survivre que par la relation à l’autre. Ce
tout a le caractère d’un système, que le naturaliste Cuvier précise ainsi :
« Tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos, dont les parties se
correspondent mutuellement et concourent à la même action décisive par la même action
réciproque. Aucune de ces parties ne peut changer sans que les autres ne changent aussi et
par conséquent chacune d’elles prises séparément indique et donne toutes les autres »
C’est pour cela que Cuvier a pu se rendre célèbre en parvenant à déduire, de l’examen d’une
dent fossile, la forme de la mâchoire, la position de la tête sur la colonne vertébrale et, de
proche en proche, tout le squelette. Il a pu penser et dessiner certains animaux préhistoriques
avant que la découverte de leurs restes ne viennent confirmer ses vues.
Enfin, seul un être vivant peut tomber malade et s’en relever ou mourir. La mort est le destin
ultime de tout vivant : « il a fallu naître et mourir s’ensuit », chante le poète Aragon.

 Ces caractères spécifiques du vivant expliquent les difficultés de l’expérimentation en
biologie. Non seulement, elle rencontre des obstacles extrinsèques d’ordre religieux ou moral,
mais le vivant lui-même pose des problèmes que ne rencontrent pas le physicien ou le
chimiste. Ces difficultés sont multiples. Du fait de la systématicité de l’organisme, on ne peut
étudier un organe isolé « sans que cette partie elle-même ait perdu dès ce moment la
principale de ses caractéristiques qui est de vivre avec l’ensemble », comme le souligne
Claude Bernard. De plus, la spécificité des formes vivantes et la diversité des individus
rendent très difficile la généralisation. L’être vivant est affecté par le temps : il y a une
mémoire du corps, par exemple l’immunité que procure un vaccin ; tout vivant a une histoire
qui limite nécessairement les possibilités de répéter l’expérience, toutes choses égales, comme
le font les sciences physico-chimiques. L’observation directe est très difficile : la dissection
n’opère que sur un cadavre, et la vivisection provoque une souffrance qui trouble le
phénomène que l’on veut observer. Comme le constate Georges Canguilhem, « il n’est pas
certain qu’un organisme auquel on a enlevé un organe soit le même organisme moins un
organe, c’est un autre organisme. » ( La Connaissance de la vie ).
Ces difficultés que rencontre la constitution d’une science du vivant sont très clairement
résumées dans un des plus grands textes de philosophie biologique, la Quarantième leçon du
Cours de philosophie positive d’Auguste Comte :
« L’expérimentation consiste, en général, à introduire, dans chaque condition proposée, un
changement bien défini afin d’apprécier directement la variation correspondante du
phénomène lui-même. L’entière rationalité d’un tel artifice et son succès irrécusable reposent
évidemment sur ces deux suppositions fondamentales : 1° que le changement introduit soit
pleinement compatible avec l’existence du phénomène étudié, 2° que les cas comparés ne
diffèrent exactement que sous un seul point de vue, car autrement l’interprétation, quoique
directe, serait essentiellement équivoque. Or, la nature des phénomènes biologiques doit
rendre presque impossible une suffisante réalisation de ces deux conditions préliminaires, et
surtout de la seconde ».
Ed. Hermann, T. I, p. 690

F/ Une brève histoire de la cellule :
On pourrait croire que parler de la cellule, à la différence des questions politiques ou sociales,
ne devrait poser aucun problème d’objectivité. Composant de tout être vivant, toujours issu
d’une autre cellule préexistante se divisant pour engendrer tout être vivant sexué : problème
de la définition réglé, en somme ! Mais suffit-il d’observer directement avec ses sens (avec les
« yeux du corps » selon Galilée) pour voir et comprendre ce qu’est une cellule ? Elle est
observée par Hooke dès 1667 et par bien d’autres à sa suite, mais elle n’est comprise en tant
que telle que deux siècles plus tard (Oken, Schwann, Wirchow, Haeckel, Claude Bernard).

Cf. En pièce jointe : « Chacun dans sa cellule », tirée de Les Français sont-ils nuls ?, S.
Huet/JP Jouary.

Les six caractères du vivant définissant l’originalité du fait biologique :

   -   la perméabilité sélective de la cellule
   -   l’irritabilité cellulaire
   -   la capacité d’assimilation de la cellule
   -   la respiration de la cellule
   -   la capacité de division cellulaire et d’auto-réparation
   -   la capacité de reproduction par fusion de cellules spéciales, les gamètes

III/ Une science du vivant est-elle possible ?
Les origines historiques et théoriques de la biologie

Jusqu’au milieu du XVIIIè siècle, les savants sont pour l’essentiel fixistes, pour des raisons
religieuses mais aussi liées à l’évidence sensible. Ce n’est que très progressivement que l’on
commence à s’intéresser à l’origine des espèces vivantes et à leur évolution dans le temps (un
facteur ignoré par les lois de la nature définies par Descartes). C’est le cas avec la taxinomie,
la classification systématique des espèces. A partir de Buffon, ainsi que Diderot et
Maupertius, se développe l’idée que la Terre a une histoire différente de celle présentée par la
lettre des textes bibliques. La vie ne serait-elle pas, comme nombre de mythes l’ont suggéré,
le résultat d’une transformation, qui en commanderait aussi bien l’apparition que le
développement dans le temps historique ? C’est ce que l’apparition de la paléontologie, avec
Lamarck et Cuvier, va permettre d’interroger.

Définition du transformisme selon Lalande : « Le transformisme est la théorie d’après laquelle
les espèces vivantes ne sont pas fixes et distinctes, mais variables et susceptibles de se
transformer les unes les autres ». Le terme peut être considéré comme synonyme
d’évolutionnisme.

La théorie transformiste permet seule de coordonner et de d’expliquer un grand nombre de
faits :
- bio-géographiques : Le soulèvement de l’isthme de Panama au début du tertiaire a produit
deux océans isolés ; ce fait explique les différences légères entre les espèces de la faune
marine des deux océans. Il y a eu des évolutions différentes selon les espèces et les lieux.
- anatomiques : Le crâne des mammifères est composé chez tous des mêmes os, malgré
l’extrême diversité des formes. Le cou immense de la girafe est fait de 7 vertèbres comme le
cou très court de l’hippopotame.
- paléontologiques : Apparition des poissons, puis des batraciens, à la fin de l’ère primaire.
Les reptiles prolifèrent dès le début de l’ère secondaire. Puis les oiseaux et les mammifères. Il
y a des étapes dans l’évolution des espèces. On a retrouvé des équidés fossiles à cinq doigts,
alors que le cheval actuel n’en a qu’un.
- embryologiques : Le développement de l’embryon d’une espèce passe par des stades qui
rappellent les états embryonnaires d’animaux inférieurs. Par exemple, l’embryon humain
présente, à des stades déterminés, des arcs aortiques, des indications de fentes branchiales, un
cœur qui a la forme d’un tube en S creusé de 2 cavités, tous caractères qui se retrouvent
actuellement chez les poissons.

A/ Lamarck (1744-1829) et le transformisme :

Le mot biologie apparaît en 1802 chez Lamarck dans le cadre d’une réflexion sur l’évolution
des espèces vivantes. Lamarck refuse la division traditionnelle de la nature en trois règnes
(minéral, végétal, animal). La biologie n’étudie que les êtres vivants, soit les végétaux et les
animaux. Le minéral appartient au domaine de la physique et du mécanisme statique. D’où
l’idée d’évolution : contre l’ancienne conception statique et fixiste (Cuvier, Linné : « Il y
autant d’espèces que l’Etre infini produisit à l’origine de formes visibles. »), l’ordre du vivant
est conçu comme soumis à la contingence et au temps.

La théorie de Lamarck résulte de la conjonction de deux thèses, qui correspondent à 2 lois :
1/ Le milieu agit sur les individus, qui sont détenteurs d’une tendance à la complexification
par la modification de la structure des organes, soit pour des besoins nouveaux, soit par
l’abandon de besoins devenus superflus. L’usage habituel d’un organe le développe, le défaut
d’usage l’atrophie : la fonction crée l’organe par l’intermédiaire de l’habitude.
→ loi d’adaptation ou loi de l’usage et de la désuétude
2/ La modification est héréditaire et se propage dans l’espèce. Hypothèse de l’hérédité des
caractères acquis.
→ loi de l’hérédité

B/ Darwin (1809-1882) et la théorie de l’évolution des espèces (1859) :

Darwin écrit un demi-siècle après Lamarck et il partage avec lui l’idée d’une évolution des
espèces par différenciations successives. Mais la nature de l’explication de mécanisme de
l’évolution naturelle varie. Pour Darwin, il y a une sélection naturelle, qui agit sur les
individus. Si les vivants semblent si bien adaptés à leur milieu, ce n’est pas en raison de la
perfection divine, mais de leur adéquation acquise au milieu. Tout être vivant est soumis à une
double contrainte : se nourrir et se reproduire. Dans cette double optique, la concurrence
vitale à l’intérieur de chaque espèce permet aux membres les plus forts, càd les plus adaptés,
de transmettre les nouveaux caractères acquis. Il n’y a pas de sélection arbitraire des plus
aptes à la survie. Il n’y a pas de finalité à l’œuvre, mais la production aléatoire de variations et
de réactions des êtres vivants à ces variations.

Darwin a appris de l’économiste Malthus que les êtres vivants tendent par la reproduction à se
multiplier beaucoup plus vite que les subsistances dont ils peuvent disposer. Une sévère lutte
pour la survie oppose les êtres naturels. Or les êtres vivants d’une même espèce ne sont pas
tous absolument semblables entre eux. Ils présentent de petites variations individuelles. On
conçoit donc que, dans la concurrence vitale, les individus porteurs des variations qui
fortuitement les adaptent mieux au milieu, subsistent seuls, tandis que les mal pourvus sont
appelés à disparaître. C’est la sélection naturelle, qui a pour effet la subsistance des plus aptes.
Seuls les êtres vivants ainsi « sélectionnés » ont le temps de se reproduire. Leurs descendants
ne survivront, à leur tour, et ne se reproduiront que s’ils sont pourvus de caractéristiques qui,
dans la lutte pour la vie, les favorisent. Ainsi, de génération en génération, les petites
variations favorables s’accumulent et l’espèce évolue.

Mutation, évolution et sélection se confondent-elles pour autant ? La drosophile est un insecte
mutant qui n’a pourtant pas évolué depuis l’ère tertiaire. Les mutations ne portent que sur des
détails ; jamais elles ne font apparaître un organe nouveau. La sélection ne se fait pas
seulement par l’aptitude mais aussi de façon aléatoire par des phénomènes relevant du hasard.
Par exemple, la survie de têtards dans plusieurs mares voisines ne relèvent pas uniquement de
l’aptitude des membres de l’espèce.

Les thèses de Darwin et de Lamarck ont donné lieu à des mouvements dits « néo-darwinien »
et « néo-lamarckien » au XXè siècle.

C/ La méthode expérimentale en biologie : Claude Bernard

Cf. L’introduction à l’étude de la médecine expérimentale de 1865, troisième partie.

Le but pratique du physiologiste est de connaître les causes des phénomènes vitaux à l’état
normal pour établir une médecine rationnelle. La connaissance des fonctions de l’organisme
est requise. Il n’y a pas de finalité naturelle, mais un processus aléatoire de variations qui
n’est pas régressif mais progressif.
La méthode est la même pour la biologie et pour la physique. C’est une méthode ternaire :
observation du fait, hypothèse qui fournit une explication anticipée, vérification de
l’hypothèse.
Un fait : Des lapins rapportés du marché ont une urine claire et acide. Ce fait pourrait passer
pour anodin, mais il a une valeur polémique pour le savant car « les lapins ont ordinairement
l’urine trouble ou alcaline, en leur qualité d’herbivores, tandis que les carnivores ont au
contraire les urines claires et acides ».
L’hypothèse explicative : Les lapins n’ont pas mangé depuis longtemps et ils « se trouvent
transformés par l’abstinence en véritables animaux carnivores, vivant de leur propre sang ».
La vérification expérimentale : Bernard fait varier le régime alimentaire des lapins. Il leur
donne de l’herbe, puis quelques heures après leurs urines deviennent troubles et alcalines. Il
les soumet à nouveau à l’abstinence, et trente-six heures plus tard, les urines sont de nouveau
claires et fortement acides. Pour construire une contre-épreuve, Bernard « réalise
expérimentalement un lapin carnivore » en le nourrissant de bœuf bouilli froid et il constate
que le lapin conserve pendant toute la journée des urines claires et acides. Il reproduit
l’expérience sur le cheval et aboutit à la conclusion que, à jeun, tous les animaux se
nourrissent de viande.

Le contexte de la découverte en 1843 de la fonction glycogénique du foie est lui aussi
intéressant. Bernard part du fait polémique de la présence de sucre dans le sang de tous les
animaux, même quand ils ne mangent pas. Par analogie avec le monde végétal, dans lequel on
sait à l’époque que la plante transforme le glucose en amidon qui est mis en réserve (ex. : la
pomme de terre stocke le glucose sous forme d’amidon insoluble), Bernard suppose qu’il y a
un organe capable de stocker le sucre dans l’organisme sous une forme particulière et de le
restituer quand il le faut. Bernard découvre l’organe régulateur dont il a supposé l’existence
(le foie) en dosant le taux de glucose tout au long du parcours du sang à partir de l’intestin. Il
choisit de doser le sucre dans le foie de l’animal en faisant varier les conditions
physiologiques. Il fait toujours deux dosages de la matière sucrée avec le même tissu
hépatique. Fortuitement, il remet un jour la seconde analyse au lendemain, pressé par le
temps. Cette circonstance fortuite le conduit à une découverte importante : les quantités de
sucre trouvées le lendemain sont beaucoup plus grandes. Il procède alors à une contre-épreuve
expérimentale : la célèbre expérience du foie lavé. En faisant passer dans un foie encore
chaud, aussitôt après la mort de l’animal, un courant d’eau tiède (qui entre par la veine porte
et sort par les veines hépatiques), Bernard débarrasse apparemment le tissu hépatique du sucre
qu’il contient. Mais le lendemain, quand on place le foie dans une étuve à 38°C, si on
recommence le lavage, il y a encore du glucose dans l’eau. En réalité, le foie met le glucose
en réserve sous forme de glycogène.

Les difficultés de l’expérimentation biologique sont liées à la spécificité de la matière vivante
et aux manières de l’aborder. La dissection a permis des progrès considérables, mais a aussi
conduit à des égarements. Elle procède sur un cadavre et non sur un corps vivant. Par
exemple, on a cru que les artères avaient pour fonction de conduire l’air, parce qu’on les
trouvait vide ; ou que le sang irriguait le corps au lieu de circuler en lui. La vivisection pose
des problèmes d’ordre moral : le malade doit-il être consentant ? L’animal, qui ne peut
protester, n’est-il que de la matière vivante à notre disposition ? L’ablation expérimentale
d’un organe pose aussi le problème de l’identité du corps prélevé : est-il le même avant et
après l’ablation d’une de ses parties ? Ne détruit-elle pas l’unité et l’équilibre de l’organisme
concerné ?

Claude Bernard admet que l’expérimentation biologique doit respecter certaines conditions et
se fixer des buts clairs. Elle doit éviter les généralisations hâtives et respecter les être vivants
individués.
D/ Le rôle des mathématiques en biologie :

Les mathématiques sont en biologie, comme dans les autres sciences, un outil fondamental.
C’est le cas dans les lois mendéliennes de l’hérédité, vérifiées et précisées par Morgan dans
ses expériences sur la mouche du vinaigre. Mendel croisa, par exemple, deux races de pois :
les uns à grains lisses, les autres à grains ridés. A la première génération, tous les descendants
sont à grains lisses (le caractère lisse est dit dominant, le caractère ridé récessif). A la
deuxième génération, le quart des pois obtenus est de l’espèce ridée (valeur statistique qui
diffère quelque peu à chaque expérience). Les caractères se sont disjoints selon le schéma
suivant : ¼ lisses purs, ¼ ridés purs, ½ lisses apparents (où le caractère ridé demeure masqué).
Les caractères héréditaires (dont Morgan montra qu’ils sont localisés dans les gènes des
chromosomes) se répartissent comme des pièces de monnaie au jeu de pile ou face, ou comme
des dés. C’est la « loterie de l’hérédité ». Mendel, poursuivant « l’analyse factorielle de
l’hybridation », considéra les croisements différant par deux caractères, par exemple à la fois
la forme (pois lisses et pois ridés) et la couleur (pois jaunes et pois verts) – c’est le
dihybridisme – par trois caractères (trihybridisme), et jusqu’à sept caractères. Les lois de
Mendel sont des lois statistiques qui permettent de prévoir la distribution des caractères
héréditaires dans telle ou telle génération.

On utilise aussi en biologie la mesure dans les enregistrements graphiques qui révèlent avec
précision le rythme et l’allure de certaines fonctions physiologiques. Exemples : cardiologie,
électro-encéphalographie. Autre exemple : la « biométrie » mesure certains caractères des
« populations » biologiques, comme la taille des individus.

E/ Le déterminisme physico-chimique :

Dans la tradition rationaliste du mécanisme cartésien, Claude Bernard a fondé la biologie
scientifique moderne en expliquant positivement les phénomènes vitaux par leurs conditions
physico-chimiques. Les organismes vivants sont liés à des processus mécaniques. « La vie,
c’est la mort ». Le physiologiste s’efforce d’expliquer les lois de la vie à partir de celles qui
rendent compte des phénomènes de la matière inerte. « ..chez les êtres vivants aussi bien que
dans les corps bruts, les conditions d’existence de tout phénomène sont déterminées d’une
manière absolue ». Ni animisme ni vitalisme. Un organisme se compose d’éléments
chimiques qui sont ordonnés en vue de maintenir son équilibre interne. La biologie
déterministe peut-elle admettre l’idée de finalité naturelle ? N’est-elle pas plutôt une
hypothèse de type philosophique ?

F/ Déterminisme et finalité :

La finalité est en fait un problème métaphysique. Mais plutôt que de l’opposer au
déterminisme, on peut considérer que la finalité biologique implique nécessairement une part
de déterminisme. Par exemple, l’oiseau semble être constitué dans le but de voler. Il est
adapté au vol par la structure des os de l’aile, très légers, creux et pleins d’air, la forme ovoïde
du tronc, sa rigidité assurée par la soudure des vertèbres dorsales, le centre de gravité situé en
arrière de l’attache des ailes (ainsi l’oiseau ne capote pas dans son vol), l’extrême légèreté de
la tête et du cou, la disposition des plumes des ailes. Le métaphysicien peut le considérer
comme fait pour voler, mais pas le biologiste. Le fait est que l’oiseau vole parce qu’il est
constitué de telle façon déterminée, et c’est le moyen qui détermine ici la fin. Idem pour les
phénomènes de régulation organique, notamment thermique. Cf. L’homéothermie : constance
de la température malgré les variations du milieu extérieur. Pas de finalité ici, mais des
mécanismes strictement déterminés.

Contrepoint métaphysique :

a/ La théorie bergsonienne de « l’élan vital » : Bergson construit une conception
dynamique de la conscience comme durée. L’évolution inscrit selon lui la vie elle-même dans
la durée. Dans L’évolution créatrice (1906), Bergson pose le problème de l’origine et de la
destination du vivant. Il n’est pas le produit de mutations, sinon il y aurait de la finalité ; il
n’est pas non plus l’effet direct du milieu sur les organismes, sinon se pose le problème des
caractères acquis. La solution de Bergson, c’est « l’élan vital originel de la vie, passant d’une
génération de germes à la génération suivante de germes par l’intermédiaire des organismes
développés qui forment entre les germes le trait d’union ». Ni pur mécanisme, ni finalité
naturelle, l’élan vital s’oppose aussi à tous les vitalismes plus ou moins spontanés et se définit
comme la puissance mystérieuse qui soulève la matière et l’organisme en des êtres
complexes, physiquement improbables. La vie pose le problème de son expression dans
l’ordre de la pensée : on recourt à des images parce qu’il est difficile d’exprimer dans le
langage de l’intelligence ce qui se révèle à l’intuition. Le rôle de la vie est d’insérer de
l’indétermination dans la matière. L’homme est une forme particulière réussie, aboutie,
d’organisation de la matière. Sans prétendre à la scientificité, il s’agit de dégager les
conditions dans lesquelles s’expriment des formes complexes et en constante évolution.

b/ Teilhard de Chardin : Contre les matérialistes modernes qui insistent sur le passé animal
de l’espèce humaine, le courant spiritualiste médite sur l’avenir humain de la succession des
espèces disparues et voit dans chaque étape de l’évolution les moments d’un progrès qui,
lentement, conduit à l’épanouissement du « phénomène humain ». Des végétaux aux animaux
et des animaux à l’homme, il y a sans cesse, par rapport au milieu, plus d’indépendance, plus
de souplesse adaptative, une action plus puissante de la vie sur l’univers.

IV/ Vie et éthique : le problème de la maîtrise du vivant /en guise de conclusion…

L’histoire contemporaine pose le problème de la maîtrise du vivant et des effets politiques et
moraux de la connaissance scientifique que l’homme a de la vie dans sa complexité. Ce
problème n’est pas simplement d’ordre théorique, ni technique ; il a aussi des dimensions
métaphysique, morale et politique. Peut-on manipuler le vivant ? Y a-t-il une hiérarchie des
êtres vivants ? Peut-on légitimement choisir de ne plus vivre ? Tout vie doit-elle, par principe,
être vécue et préservée ? Le problème de la valeur de la vie, humaine ou non, peut-il se
résoudre avec les seuls outils de la science ? En quoi le vivant est-il autre chose qu’un
problème épistémologique ?
                                    Définitions / Le vivant


Bioéthique : C’est une partie de l’éthique qui est apparue, en tant que « champ » ou
« discipline » nouvelle, dans le courant des années 1960 et des interrogations au sujet du
développement de la biomédecine et des technosciences. Si les interrogations éthiques
concernant la médecine ne sont pas neuves, la bioéthique se distingue de la déontologie
médicale classique, en ce que celle-ci constitue davantage un code éthique fondé par les
médecins pour les médecins. La bioéthique, au contraire, fait intervenir une pluralité d'acteurs
et de disciplines (outre les médecins, biologistes et généticiens, les philosophes, juristes,
sociologues, théologiens, etc.). On peut distinguer deux orientations principales de la
bioéthique : l'une, davantage descriptive, s'appuie sur la philosophie morale, vise à éclaircir
les choix éthiques et les valeurs présupposées par ceux-ci, en écartant les arguments
contradictoires; l'autre est davantage prescriptive: elle recherche les normes morales qui sont
applicables aux sciences du vivant, y compris la médecine, propose certaines règles et
certaines postures face à d'éventuels dilemmes. L'éthique médicale, qui remonte au serment
d’Hippocrate, fait partie intégrante de l'exercice de la médecine. Toutefois, elle est formulée
par les corporations, s'incarnant parfois dans des codes déontologiques quasi-juridiques; dès
lors, elle relaie nécessairement les valeurs inhérentes à la recherche médicale elle-même. Au
XXe siècle, la déontologie médicale a pris en compte l'importance croissante des droits de
l'homme, les organisations internationales (l'Association médicale mondiale (AMM) ou
l'Organisation mondiale de la santé (OMS)) se situant ainsi au confluent de ces deux
traditions. Cette convergence s'est concrétisée dans le Code de Nuremberg de 1947, rédigé à
la suite des expérimentations perpétrées par les nazis sur des cobayes humains. Elle conduit à
légitimer l'opposition et la résistance des médecins envers des pratiques autoritaires ou des
Etats non démocratiques (Déclaration de Hawaï de 1977 de l'Association mondiale de
psychiatrie en matière d'internement psychiatrique pour des motifs politiques). Mais la
« bioéthique », en tant que domaine non réservé aux médecins, s'est développée davantage
dans les années 1960-70, en conjonction avec les avancées du progrès scientifique et les
questions que celui-ci posait. Le néologisme de « bioéthique » lui-même a été forgé par Potter
van Rensselaer dans Bioethics : Bridge to the Future (1971). Le comité national consultatif de
bioéthique a été créé en France en 1983. Les lois de bioéthiques sont constamment révisées et
augmentées depuis 1994.

Biologie : Du grec bios, vie, et logos, science, le terme est introduit par Lamarck au XIXè
siècle, en 1802 précisément. Science des phénomènes généraux de la vie communs aux
végétaux et aux animaux.

Ecologie : C’est la science ayant pour objet les relations des êtres vivants (animaux, végétaux,
micro-organismes) avec leur habitat et l’environnement, ainsi qu'avec les autres êtres vivants.
Malgré une confusion extrêmement fréquente, elle ne doit pas être confondue avec
l’écologisme, qui est un courant de pensée idéologique, ni avec l'environnement, qui est
l'ensemble des éléments entourant un être vivant. L'écologie, du grec οίκος : "oikos"
(maison) ; et λόγος : "logos" (discours, sciences, connaissance), est l'étude scientifique des
interactions qui déterminent la distribution et l'abondance des organismes vivants. Ainsi,
l'écologie est une science biologique qui étudie deux grands ensembles : celui des êtres
vivants (biocénose) et le milieu physique (biotope), le tout formant l'écosystème (mot inventé
par Tansley). L'écologie étudie les flux d'énergie et de matières (réseaux trophiques) circulant
dans un écosystème. L'écosystème désigne une communauté biotique et son environnement
abiotique. Le terme « écologie » fut inventé en 1866 par le biologiste allemand Ernst Haeckel,
bien que Henry David Thoreau l'ait peut-être inventé dès 1852. Il semble avoir été utilisé pour
la première fois en français vers 1874. Dans son ouvrage Morphologie générale des
organismes, Haeckel désignait en ces termes : « (...) la science des relations des organismes
avec le monde environnant, c'est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions
d'existence. »

Eugénisme : Il peut être désigné comme l’ensemble des méthodes et pratiques visant à
améliorer le patrimoine génétique de l’espèce humaine. Il peut être le fruit d’une politique
délibérément menée par un Etat. Il peut aussi être le résultat collectif d’une somme de
décisions individuelles convergentes prises par les futurs parents, dans une société où
primerait la recherche de l’ « enfant parfait », ou du moins indemne de nombreuses affections
graves. L'eugénisme pose de sérieuses questions éthiques car il implique une sélection portant
nécessairement une part de subjectivité et une part de contrainte, ne serait-ce qu'envers les
embryons écartés, ou à l'égard des individus incités à se reproduire, voire à se reproduire avec
telle personne et nulle autre. L'histoire du XXè siècle a fourni des exemples de graves dérives
morales associées aux politiques eugéniques. Dans la période contemporaine, les progrès du
génie génétique et le développement des techniques de PMA ont ouvert de nouvelles
possibilités médicales (diagnostic prénétal, pré-implantatoire, etc.) qui ont nourri les débats
concernant la convergence des techniques bio-médicales et des pratiques sélectives.

Euthanasie : (gr: ευθανασία - ευ, bonne, θανατ mort) Elle désigne l'acte mettant fin à la vie
d'une autre personne pour lui éviter l'agonie. Dans une acception plus contemporaine et plus
restreinte, l'euthanasie est décrite comme une pratique (action ou omission) visant à
provoquer le décès d'un individu atteint d'une maladie incurable qui lui inflige des souffrances
morales et/ou physiques intolérables, particulièrement par un médecin ou sous son contrôle.

Finalisme : Doctrine qui affirme l’action ou l’intervention des causes finales, soit dans
l’ensemble de l’univers (providentialisme), soit chez les êtres vivants et dans les processus
vitaux (vitalisme).

Fixisme : Théorie aujourd’hui abandonnée qui admet la fixité des espèces vivantes, c-à-d
l’immutabilité et la spécificité de chacun d’entre elles, par opposition à l’évolutionnisme.

Genre/espèce/individu : En biologie, on appelle espèce l’ensemble des êtres vivants qui ont
des caractères communs et qui peuvent engendrer des individus féconds. Des individus
d’espèces différentes ne peuvent procéder à des croisements durables. Le genre, par exemple
végétal ou animal, est composé d’espèces vivantes déterminées. Socrate est un individu qui
appartient à l’espèce humaine, qui fait elle-même partie du genre animal.

Hasard : Terme qui vient d’un mot arabe qui désigne un jeu de dés. Notion polysémique qui
désigne ce qui est imprévu ou imprévisible, non expliqué ou inexplicable, trop complexe pour
en déterminer les conditions, sans justification apparente, trop complexe ou aléatoire pour être
anticipé et prédit.

Principe de précaution : Ce principe provient plus spécifiquement du droit de
l'environnement, ainsi que de certains champs de droit scientifique (sang contaminé, vache
folle, etc.). Ce principe est d'abord pour certains un principe décisionnel, officiellement
entériné en 1992 dans la convention de Rio. Bien qu'il n'y ait pas de définition
universellement admise du principe de précaution, on peut s'appuyer sur l'énoncé de la loi
française de 1995 (dite loi Barnier) : « l'absence de certitudes, compte tenu des connaissances
scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l'adoption de mesures effectives et
proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à
l'environnement à un coût économiquement acceptable ». Ce principe décisionnel existait à
différents degrés dans les chartes et les conventions internationales comme dans des lois
nationales. Ce sont les domaines de la santé et de l'environnement (par exemple la question du
réchauffement climatique) qui fournissent l'essentiel des sujets d'inquiétudes « graves » et
« irréversibles », et donc de la matière d'application de ce principe.

Sociobiologie : C’est la science qui a pour objet l'étude des sociétés animales. Sous-discipline
de l'éthologie, elle se distingua particulièrement par la réforme complète du mécanisme de la
sélection naturelle qu'elle provoqua dans le dernier quart du XXe siècle, en particulier par
l'introduction de la sélection de parentèle, de la sélection de groupe et de la sélection
stratégique. L'origine de la sociobiologie est intimement liée à celle de la sociologie. En effet,
nous devons à Alfred Espinas (1844-1922), sociologue de la première heure, le premier traité
de sociobiologie : Des sociétés animales. La thèse d'Espinas fit scandale ; il défendait l'idée
que l'étude des sociétés animales éclairait l'étude des sociétés civilisées. Il parle des «lois des
faits sociaux chez les animaux» et de «la moralité des animaux». Dans l'introduction, il
défend sa démarche : « Nous croyons servir plus efficacement la civilisation en montrant que
l'humanité est le dernier terme d'un progrès antérieur et que son point de départ est un
sommet, qu'en l'isolant dans le monde et en la faisant régner sur une nature vide d'intelligence
et de sentiment.» Espinas est convaincu que l'étude des sociétés animales et humaines relève
de la sociologie mais cette position fut vivement critiquée, en particulier par Émile Durkheim,
voulant dissocier la sociologie de la biologie. Durkheim était anti-Darwinien, du moins en ce
qui concerne l'évolution des fonctions cognitives humaines, et s'opposait ainsi fortement à la
sociologie de Herbert Spencer. Bien que, comme Aristote, il considérerait que « l'homme est
un animal sociable » plus proche de Platon, il voyait dans la société une manifestation d'une
tension entre ce qu'il baptisa les inclinaisons du moi, l'égoïsme et l'altruisme. Il cherchera à
concilier ces deux forces contraires, celle de l'individualisme et celle du socialisme. C'est cette
même tension entre l'égoïsme, poussant l'individu à l'agression envers ses congénères pour
s'accaparer les ressources et l'altruisme poussant au contraire l'individu au partage qui est
également le fondement théorique de la sociobiologie. La position anti-Darwinienne de
Durkheim se fondait sur le fait que l'explication de la sociabilité alors proposée par la théorie
de la sélection naturelle était incertaine et très controversée au sein même des partisans de
cette théorie, et permettait difficilement d'expliquer la genèse de l'altruisme.

Téléologie : Du grec télos (la fin), science ou étude de la finalité par opposition au seul
mécanisme. On parle de la téléologie de la vie. Ce n’est pas une doctrine, mais une partie de
la critique de la faculté de juger qui permet de suppléer à l’insuffisance de la causalité
mécanique. Kant distingue la finalité externe, qui concerne la recherche des lois empiriques
de la nature, et la finalité interne, qui concerne l’existence de tel être particulier. La téléologie
est indémontrable théoriquement, elle relève d’un savoir inaccessible à l’homme ; elle ne peut
«que guider la recherche dans les objets de ce genre ». mais l’homme se distingue de tous les
autres êtres vivants par le fait qu’il est le seul être dont la causalité soit téléologique, càd
dirigée vers des fins indépendantes des conditions naturelles et nécessaires en soi, du moins
entant qu’il est considéré comme noumène. Cf. Kant, Critique de la faculté de juger, § 84 :
« C’est le seul être naturel en lequel nous puissions reconnaître, du fait de sa propre
constitution, une faculté supra-sensible (le liberté), et même la loi de causalité, ainsi que
l’objet de celle-ci, qu’il peut se propose comme fin suprême (le souverain bien du monde) ».
Kant distingue une téléologie physique et une téléologie morale (un auteur du monde comme
cause morale).
Téléonomie : Désigne une conception qui pose la possibilité d’expliquer le mécanisme de la
finalité en écartant tout recours à un principe métaphysique (force vitale, volonté, etc.) et en le
réduisant à un mécanisme de type causal.

Théorie de l’évolution/évolutionnisme/transformisme: Par opposition au fixisme, le terme
renvoie en biologie aux conceptions scientifiques d’après lesquelles les espèces, des êtres les
plus simples (monocellulaires) aux organismes les plus complexes, dérivent les unes des
autres par transformation naturelle. C’est le cas des théories de Lamarck et de Darwin. C’est
aussi une doctrine philosophique selon laquelle l’évolution est la loi générale des êtres
(matière, vie, esprit, sociétés), qui régit en conséquence toutes les sciences (cosmologie,
biologie, psychologie, sociologie), et même la morale selon H. Spencer.

Transformisme/évolutionnisme : Selon Lalande, « le transformisme est la théorie d’après
laquelle les espèces vivantes ne sont pas fixes et distinctes, mais variables et susceptibles de
se transformer les unes les autres ». Le terme peut être considéré comme synonyme
d’évolutionnisme.

Vitalisme : Doctrine issue d’Hippocrate et d’Aristote, reprise par les scolastiques
(hylémorphisme) et par Leibniz, selon laquelle il faut poser pour rendre compte de la vie une
entéléchie ou un principe propre en chaque être vivant. Elle est reprise par l’école de
Montpellier (Barthez, XVIIIè siècle) qui affirme qu’il existe en chaque individu un principe
vital, à la fois différent de l’âme pensante et de la matière, qui produit la vie par son énergie
propre. Le terme s’applique aussi à diverses doctrines qui ont en commun d’admettre que la
vie se crée et se développe d’elle-même par un mouvement spontané et que ce dynamisme des
êtres vivants est irréductible à toute explication causale et mécaniciste (Schelling,
Schopenhauer, Bergson).

Vivant : Se dit des êtres qui s’opposent à la fois aux choses physiques inertes et aux objets
artificiels par des caractères définis : l’être vivant est indivisible (individu), circonscrit dans
l’espace, doué d’une autonomie relative à l’égard du milieu ambiant et régi par une
programmation interne (il est capable d’auto-réparation), même si pour sa croissance et son
entretien il a besoin d’assimiler des substances étrangères (nutrition). Il possède aussi une
invariance reproductive, dans la mesure où un système vivant produit d’autres systèmes
vivants qui conservent toutes les caractéristiques de l’espèce (réplication).
                            Bibliographie indicative sur le vivant


Georges Canguilhem
La connaissance de la vie, Vrin
Le normal et le pathologique, PUF

François Dagognet
Philosophie biologique, PUF
La maîtrise du vivant, Fayard

François Jacob
La logique du vivant, Gallimard
Le jeu des possibles, Fayard

Jacques Monod
Le hasard et la nécessité, Seuil

				
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