MES TROIS ANS D'ANNAM by GH0Q5Q2

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                                    MES TROIS ANS D'ANNAM
                                   PAR GABRIELLE M. VASSAL

                                    Traduit et adapté par le Dr. J.-J. Vassal.

                                                                Chapitre I

    Arrivée à Nhatrang. - La réception que nous font les indigènes. - Notre installation. - La lutte contre les animaux parasites. - Nos
 domestiques, les ennuis qu'ils me causent. - Notre vie journalière. - L'heure délicieuse du bain. - L'Institut Pasteur de Nhatrang. - Le Dr.
                                        Yersin et le sérum de la peste. - Les malades annamites.

  À Saïgon où nous avait conduits le grand paquebot Salazie des Messageries Maritimes, nous prîmes un petit
vapeur annexe pour gagner l'Annam. Mon mari, médecin de l'armée coloniale française, allait servir au poste de
Nhatrang et à l'Institut Pasteur qui y est installé. Je l'accompagnais. Ce long voyage n'avait nullement surpris ma
famille que je laissais à Londres. Mes amies de France n'envisageaient pas avec la même sérénité mon désir de
suivre mon mari en Indo-Chine : elles oubliaient d'abord que j'étais toute jeune mariée et ensuite qu'étant
Anglaise, j'étais habituée depuis mon enfance à voir mes compatriotes des deux sexes s'en aller au loin pour de
très longues absences...
  Vingt-quatre heures après notre départ de Saïgon, nous nous rapprochions de la côte de l'Annam. Il était cinq
heures du matin quand je me levai et regardai autour de moi. Quel superbe tableau ! Jamais plus je n'ai oublié
l'enchantement de ce réveil. C'était donc dans une telle contrée que nous allions vivre ! Nous avions laissé les
plaines basses de Saïgon; de hautes collines et des montagnes s'élevaient de tous côtés, pour la plupart couvertes
de forêts aux verdures sombres; des histoires de tigres et de jungles mystérieuses vinrent à mon esprit. Il n'y avait
pas trace de mainmise de l'homme; les montagnes s'enfonçaient dans l'intérieur du pays, une chaîne derrière
l'autre, aussi loin que le regard pouvait atteindre. Le soleil étant encore à l'horizon, de grandes ombres
s'allongeaient sur les versants des montagnes tandis que les parties éclairées s'enlevaient avec une précision de
détails et des couleurs extraordinaires. Que d'excursions on pourrait faire dans ces bois silencieux, que
d'impressions nouvelles à recueillir ! Dans la brousse tropicale, je me voyais déjà, m'abandonnant à mes illusions
et à mon inexpérience, sur des sentiers bordés de magnifiques fleurs et de gazons comme on en trouve en Europe.
  Les eaux de la baie où nous nous engagions maintenant avaient des teintes bleues de Méditerranée. À notre
droite s'étendait la grande île montagneuse, l'île Trê qui ferme en partie la baie à l'Est, puis d'autres îles de
moindre importance, dont les verdures se dessinaient nettement sur la ligne d'horizon.
  Tandis que je m'oubliais dans la contemplation de cette scène, un bruit retentissant de chaînes et celui d'un
plongeon m'annoncèrent que nous venions de jeter l'ancre. Mon mari montait sur le pont, charmé aussi, mais
n'ayant pas eu le temps, à cause des paquets et des préparatifs, d'admirer à loisir. Je lui cédai ma place et
descendis dans la cabine pour boucler les dernières valises et mettre mon casque.
  Enfin tous nos bagages furent rassemblés sur le pont et prêts à être débarqués. Une embarcation s'était détachée
de la petite plage jaune où l'on percevait avec les jumelles, une série de cases basses et sombres comme des
fourmilières. Il n'y avait pas autour de nous d'indigènes dans des sampans pour vendre au bateau des fruits, des
oeufs et du poisson, ainsi que cela se voit à toutes les arrivées dans les ports; point de bateliers pour escalader les
échelles de coupée et offrir de nous transporter à terre : c'était le calme de la pleine mer. Cette fois d'ailleurs, nous
étions les seuls passagers à débarquer. Quand l'embarcation accosta, M. Schein, vétérinaire de l'Institut Pasteur, se
présenta bientôt à nous; nous le suivîmes dans son embarcation et tandis que nos bagages, placés sur une jonque,
se rendaient directement à Nhatrang, nous cinglions vers Cuao Bê, à trois ou quatre kilomètres de notre
mouillage.
  Cuao Bê ne possédait même pas le débarcadère primitif des plus pauvres villages de la côte. Nous fûmes obligés
de nous laisser porter par des indigènes pour gagner la rive. Je fus enlevée par un petit homme deux fois moins
grand que moi, qui s'en tira cependant à souhait. On s'enfonçait davantage à chaque pas dans le sable brûlant de la
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plage. Tout le village n'avait pas tardé à se mettre à nos trousses. Des cases étaient sortis les vieillards graves à la
peau parcheminée, les femmes à la bouche pleine de bétel et toute une ribambelle d'enfants tout nus. Les garçons
aussi bien que les filles de sept à huit ans portaient un bébé non dans leurs bras, mais sur la hanche à califourchon,
et ces pauvres petits avaient à faire des contorsions terribles pour équilibrer leur charge aussi grosse qu'eux. Le
village paraissait beaucoup moins prospère que la majorité de ceux qui entourent Saïgon; les maisons mal tenues,
les ophtalmies et les boutons trahissaient chez la plupart des indigènes une condition assez misérable, mais leur
bonne humeur ne s'en montrait pas affectée.
  Le premier moment de défiance passé, les enfants s'approchèrent de nous. Je tendis mon sac à qui voudrait le
porter : vingt paires de petites mains s'élevèrent en même temps. Aussitôt, ils s'emparèrent de tous nos bagages, et
l'ombrelle qui allait m'être si utile me fut enlevée des mains. Ils paraissaient ravis de s'employer ainsi; même ceux
qui étaient presque aveugles écarquillaient leurs pauvres yeux et dansaient avec autant de conviction que les
autres. C'était navrant de voir ces malheureux que l'ignorance et la pauvreté allaient bientôt priver de la vue.
  Deux voitures dites « américaines » ou cradle cars, nous attendaient au bout de la route. C'est un type de
véhicule très pratique pour les routes d'Annam, qui ne valent souvent pas mieux que des sentiers défoncés. La
caisse est suspendue sur des ressorts à boudins : au lieu d'être cahoté et projeté en l'air à chaque pierre ou à chaque
trou, vous êtes simplement balancé. Son faible poids permet aux petits chevaux du pays de la tirer sans trop de
peine même dans la boue et le sable; elle glisse sur un pont où d'autres s'effondreraient. On ne se sent point
d'abord très à l'aise dans la petite caisse étroite qui remue toujours; et il est plutôt difficile d'y monter ou d'en
descendre, d'autant plus que nos poneys ne se conduisirent pas le mieux du monde. Avant d'arriver à Nhatrang je
connaissais déjà beaucoup de leurs tours malicieux.
  Nhatrang (de annamite Maison Blanche) est un village de pêcheurs comprenant 3000 âmes environ. C'est la
capitale européenne de la province de Khanh-Hoa, bien que la population blanche ne dépasse guère vingt ou
trente personnes : le Résident, les fonctionnaires de la province, l'Institut Pasteur, quelques colons, c'est à peu près
tout. Tous les quinze jours, les bateaux annexes qui vont de Saigon à Haiphong débarquent des Européens qui
rejoignent leur poste, des fonctionnaires de la Douane ou des Travaux publics. il n'est pas facile à un voyageur de
trouver un logement à Nhatrang; il existe bien un hôtel-restaurant tenu par un Chinois, mais qui n'a d'alléchant
que son enseigne.
  Cependant nous n'avions pas à nous en préoccuper, puisque nous étions logés pas l'Administration. J'étais
d'ailleurs très impatiente de voir la petite maison qui allait devenir notre résidence pour plusieurs années.
  Nous avions reconnu de loin les bâtiments de l'Institut, qui, avec l'Hôtel des postes et la demeure du Dr. Yersin,
sont les seuls qui soient à étage. À quelques minutes de l'Institut, nous découvrons notre futur logis. Il est petit,
mais splendidement situé au bord de la mer. Comme c'est en vain que nous essayons de faire franchir la porte du
jardin à notre poney, nous mettons pied à terre et entrons chez nous. La maison est en briques enduites d'un crépi
blanchâtre. Le toit est couvert de tuiles brunes. Notre maison est divisée en trois pièces qui communiquent;
chacune d'elles ouvre sur les vérandas par des portes-fenêtres; les murailles blanchies à la chaux et les parquets de
ciment blanc donnent à notre logis une apparence claire, propre, mais assez monotone. Seules, les boiseries en
vert clair mettent un peu de variété dans la tonalité générale... Tout cela constitue un type de maison coloniale
assez commun en lndo-Chine. La cuisine, les écuries et les chambres des domestiques sont réunies dans une
construction annexe, sur le côte et à quelques mètres du bâtiment principal. Pour bien des raisons c'est une bonne
disposition, car, avec les portes ouvertes, les bruits des serviteurs, la chaleur et la fumée de la cuisine seraient
insupportables.
  Pendant les premières semaines, les ennuis causés par les cancrelats, les fourmis, les mouches, les moustiques et
autres insectes nuisibles, et l'influence déprimante du climat chaud et humide, nous incommodèrent tellement que
nous ne pouvions nous préoccuper d'autre chose, pas même des erreurs de service de nos domestiques. Nous
étions installés depuis deux jours seulement que les fourmis avaient envahi le sucre, les gâteaux et presque toutes
nos provisions. Et bientôt après, je trouvais des papillons et des cancrelats dans les armoires, sur nos vêtements et
un scorpion dans la chambre à coucher sans compter les mouches et les moustiques ! Je dus placer les pieds des
étagères à provisions et des dressoirs dans des boites de vinaigre pour en défendre l'approche aux fourmis, mais
cela n'empêchait pas des centaines de ces insectes de se précipiter sur un morceau de sucre tombé sur le parquet.
Je passai beaucoup de temps à suivre des traces de fourmis d'une pièce à l'autre afin de trouver l'objet qui les
attirait; à défaut de sucrerie c'était le cadavre d'une coccinelle sous l'armoire ou d'une mouche dans quelque fente
de la muraille; il devenait évident que les murs blanchis à la chaux avaient l'avantage de faciliter cette chasse.
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  En outre, des lianes et des buissons menaçaient d'envahir les appartements et cachaient peut-être des serpents;
nous dûmes couper, arracher, déraciner ces fouillis. Les étoffes, draps, etc., furent placés dans des caisses de fer-
blanc uni, fermant hermétiquement, quitte à les sortir tous les quinze jours pour les secouer et les brosser. Les
cancrelats adorant les belles reliures, où ils tracent des arabesques indélébiles, il fallut recouvrir, doubler de papier
de journal tous les volumes que nous pûmes leur arracher. Nous réalisâmes un grand progrès en protégeant notre
chambre et notre cabinet de toilette avec de la toile métallique afin de pouvoir nous habiller et nous déshabiller
sans devenir la proie des moustiques et pour dormir la nuit ou faire la sieste sans avoir recours à des
moustiquaires, qui arrêtent l'air.
  De leur côté, nos domestiques nous causèrent mille ennuis. Nous avions été salués par cinq indigènes à notre
arrivée dans la maison. Tous à la fois s'étaient agenouillés, avaient placé la paume de leurs mains sur le plancher,
avaient mis leur front dans la poussière, s'étaient relevés et avaient répété les mêmes gestes plusieurs fois. J'étais
fort étonnée : mon mari me dit que c'était l'habitude courante de saluer ainsi les mandarins de haut rang et
quelques Européens. C'étaient des cuisiniers, des servantes, des jardiniers qui avaient appris notre arrivée et nous
offraient leurs services. D'abord je les avais pris pour de jeunes garçons, sinon pour des femmes, et je n'avais pas
pu me figurer que c'étaient des Annamites adultes mariés et pères de famille. Ils portaient le veston blanc et le
pantalon blanc, très large, qui distinguent tous les serviteurs des Européens; leur regard placide et leur air soumis
me donnaient à espérer que je pourrais en avoir facilement raison; je devais bientôt perdre mes illusions !
  L’anse des pêcheurs à Nhatrang.
  Nous arrêtâmes notre choix sur trois d'entre eux : un cuisinier, un boy et un jardinier. Avec un soldat indigène
qui servait d'ordonnance à mon mari nous trouvâmes que c'était suffisant. Quand ils sont trop, c'est un sous-boy
qui fait l'office du boy pendant que celui-ci joue ou dort, et le dîner est préparé par le marmiton ou le petit tireur
de pankah. Assez peu experte en ménage, je débutai cependant avec beaucoup d'assurance, et d'un coeur léger,
dans mes nouvelles fonctions de maîtresse de maison sous les tropiques.
  Que de déceptions m'attendaient ! Je découvris, dès la fin du premier mois, que toutes les serviettes et tout le
linge que j'avais tirés de mes plus beaux stocks n'existaient plus ou étaient en morceaux. Le torchon spécial de la
verrerie avait servi à nettoyer les souliers, un autre figurait comme turban sur la tête du boy - ce qui n'empêchait
pas ce dernier d'en essuyer encore les assiettes ! - beaucoup étaient perdus ou vendus ! Chaque boy reçut
dorénavant deux torchons à la fois; il devait les laver tous les soirs et me les montrer propres chaque matin. Dans
notre puits découvert, des tas d'objets tombaient. Comme c'était de là, que nous tirions notre eau potable, il fallait
veiller aussi à ce que les boys ne prissent pas fantaisie de laver sur la margelle. Nous le fîmes récurer, nettoyer à
fond et désinfecter. Après quoi il fut muni d'une pompe et couvert. Si j'avais pu seulement me faire comprendre
de mes domestiques !
  Mais ils parlaient très peu le français et j'étais parfaitement incapable de donner au français que j'avais appris
dans mes classes une tournure petit nègre propre à me faire mieux entendre. J'étais par moments désespérée.
Heureusement, le côté comique de la situation finissait par me faire rire. C'était le meilleur parti; autrement
j'aurais perdu la tête.
  Mon cuisinier était le pire de tous ! Je m'aperçus que mes provisions apportées d'Europe disparaissaient
rapidement. Je finis par découvrir que tandis que je faisais mes distributions dans l’office, ce rusé compère tirait
le loquet de la fenêtre. Lorsque j'avais fermé la porte, il rentrait par la fenêtre pour faire main basse sur ce qui se
trouvait là.
  II allait au marché tous les jours. Au lieu de le rembourser article par article, je trouvai préférable de lui allouer
une somme fixe de dix francs environ par semaine en exigeant trois plats au déjeuner et trois plats au dîner. Je me
félicitais déjà de cette innovation qui me dispensait désormais de faire les menus, lorsque je découvris que ce
serviteur malhonnête trouvait encore moyen de prélever sa part sur l'argent que je lui donnais. Et pourtant, les
provisions étaient d'un bon marché ridicule à Nhatrang : les soles coûtaient vingt centimes dans leur saison; une
douzaine d'œufs trente centimes, un régime de bananes dix, un poulet, soixante. Mais je ne tardai pas à découvrir
mieux encore. Une de nos voisines vint un jour chez nous pour me confier ses peines : tous ses pigeons avaient
disparu en son absence; sur vingt-deux, il en restait trois ! À mon grand effroi je me souvins que les pigeons
figuraient avec insistance sur nos derniers menus, et, en comparant ce que mon cuisinier et le sien nous avaient
servi la veille, nous arrivâmes à cette conclusion, que les mêmes repas avaient été préparés pour les deux maisons.
Tandis qu'un cuisinier se reposait, l'autre travaillait pour deux !
  Je m'évertuai en vain à styler mes domestiques ou tout au moins à modifier certaines de leurs plus déplorables
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habitudes. C'était trop souvent peine perdue. Ils ne purent jamais consentir par exemple à laver les verres sur une
table plutôt que dessous, et à polir l'argenterie ou à faire de la couture autrement qu'accroupis sur le parquet. Une
jolie table que je leur avais préparée pour toutes ces opérations ne leur parut convenable que pour s'y étendre et
dormir à l'occasion. Leur façon de repasser le linge peut à peine se décrire : ils remplissaient leur bouche d'eau et,
avant d'empeser, humectaient en vaporisant bruyamment, avec la bouche; tremper leurs doigts dans un verre d'eau
pour asperger le linge leur parut toujours un acte trop compliqué. Les Annamites simplifient bien des petites
opérations et se passent le plus possible d'instruments. À quoi bon un tire-bouchon quand on a des dents solides,
et une pelle à charbon quand les doigts sont agiles ? Une telle ingéniosité peut être appréciable dans un poste
éloigné dépourvu de charpentier, de ferblantier, mais elle est souvent poussée trop loin. Je surpris un jour mon
cuisinier roulant des croquettes de pommes de terre sur sa poitrine. Il continua son manége devant moi, le
trouvant probablement très naturel; mais les croquettes ne connurent plus désormais les honneurs du menu. Je me
suis laissé raconter plus tard une anecdote analogue : un cordon-bleu réussissait admirablement les
ornementations sucrées des gâteaux, sortes de filigranes avec lesquels on figure des oiseaux et des papillons. La
maîtresse de maison le complimenta et lui demanda comment il s'y prenait. Avec un sourire de satisfaction, il
montra sa bouche, et, avançant la tête, il produisit un bruit significatif entre ses dents.
  Il est peu de cuisiniers qui ne se livrent à des fugues de deux et trois jours. Le mien ne faisait point exception;
quand cela se produisait au milieu d'un repas où j'avais des invités, c'était fort ennuyeux !
  Je dois confesser cependant que tous ces troubles domestiques ne durèrent que les six premiers mois de notre
installation. Je finis par recruter un personnel de choix qui me donna toute satisfaction et que nous gardâmes
jusqu'à notre départ; c'étaient le cuisinier A-Koi, un Céleste tranquille et habile, Y, un boy actif et très
consciencieux, le fidèle et brave Sau, le modèle des jardiniers Hai.
  À Nhatrang, les jours succédaient aux jours sans grand changement. Nous avions l'habitude de nous lever à six
heures et de nous baigner dans la mer avant que le soleil fût trop chaud; c'était un des meilleurs moments de la
journée que ce bain dans une eau attiédie et dans une atmosphère encore fraîche. Cela ne rappelait que de très loin
la plage mondaine, grouillante de baigneurs en Europe. Il n'y avait pas ici à attendre des heures pour obtenir une
cabine ni à s'enfermer dans une petite boîte chaude et à grelotter dix minutes dans une eau glacée. Sans doute les
requins pullulent sur cette côte ! Juste de quoi éloigner les peureux.
  Après le premier déjeuner, j'accompagnais mon mari, s'il avait à se rendre dans les environs pour voir ses
malades. Il allait à l'hôpital, puis au laboratoire à huit heures. Je restais seule jusqu'à midi. Que de loisirs pour
jardiner, coudre, lire. Mou mari rentrait chez nous entre cinq et six; nous allions alors jouer au tennis ou faire une
promenade à cheval, en voiture, ou en bateau. Les genres de sport ne manquaient pas, heureusement; mais il
fallait savoir les varier. Nous avions aussi des passe-temps, tels que la photographie, les collections d'insectes,
d'oiseaux, de plantes et de mammifères. Pour la photographie qui nous amusait beaucoup, que de patience était
nécessaire ! Dans la chambre noire, terriblement chaude, les moustiques nous dévoraient; puis c'était la conduite
d'eau qui était bouchée, la glace qui fondait trop vite, - la pire de toutes les calamités, - la gélatine qui se décollait.
Et encore nous abordâmes les plaques colorées, les « autochromes-Lumière » !
  Malgré bien des difficultés au cours de nos chasses et de nos excursions, nous avons réussi à faire une ample
moisson zoologique. Lorsque nous essayâmes d'envoyer des indigènes à la chasse, il nous arriva des aventures
fâcheuses : l'un s'échappa avec le fusil, l'autre tua le cochon de son voisin, etc., etc. Un jour, mon mari avait réussi
à rapporter un faisan qu'il recherchait depuis fort longtemps et qui était probablement d'une espèce inconnue;
pendant qu'il prenait son bain et changeait de vêtements, il laissa un moment le précieux volatile pour le réclamer
bientôt. Le cuisinier l'apporta... plumé !
  Le nom de Pasteur est associé dans l'esprit de beaucoup de personnes à celui de la rage et le nom d'un Institut
Pasteur au traitement de cette maladie. Il est vrai que la guérison de la rage est une des plus glorieuses
découvertes du grand savant; grâce à lui, en effet, des milliers d'êtres humains ont échappé à la plus horrible des
morts. Mais il ne faut pas          oublier que par ses études sur les vins, ses travaux sur la maladie des vers à soie,
sa découverte de l'atténuation des virus et ses vaccinations anticharbonneuses, il a été le créateur de méthodes
nouvelles et l'inspirateur de recherches dont les merveilleux résultats ont transformé nombre de sciences dans le
domaine de la biologie et surtout la médecine.
  Aux noms illustres des disciples de Pasteur, tels que Roux, Metchnikoff, Koch, Lister, Laveran Ross, Calmette,
etc., on peut ajouter celui de Yersin, qui fut un des premiers élèves du Maître. Après avoir passé plusieurs années
dans les laboratoires de l'Institut Pasteur de Paris, il partit pour l'Extrême-Orient. Tandis qu'il était au Tonkin, une
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épidémie de peste éclata à Hong-Kong et à Canton (1894). Il y fut envoyé par le Gouvernement français alors que
le fléau avait déjà frappé des milliers de Chinois.
  Le Dr. Yersin établit un petit laboratoire de fortune dans une salle abandonnée d'un hôpital et se mit tout de suite
à l'oeuvre. Ce qui le frappa tout d'abord en visitant les logements misérables des indigènes, ce fut le grand nombre
de rats crevés. On lui dit que cette mortalité affectant les rongeurs était connue depuis longtemps et précédait
toujours la peste humaine. Yersin examina donc au microscope le sang des rats et vit que ces animaux mouraient
de la même maladie que les indigènes. Dans les bubons, il discerna un bacille qu'il réussit à cultiver. Des rats et
souris sains furent inoculés avec une parcelle de culture et montrèrent rapidement les symptômes de la peste; le
microbe de la peste était trouvé. Yersin rechercha quel pouvait être l'intermédiaire infectieux entre le rat et
l'homme et indiqua plus tard que ce devaient être les puces, si abondantes dans les climats chauds.
  Cependant le petit laboratoire du début ne pouvait suffire. Il fallait des crédits pour fonder en Indo-Chine un
nouvel Institut où l'on ferait des études sur la peste et où se préparerait le sérum antipesteux. L'Institut de Saigon
créé par Calmette et déjà célèbre ne paraissait pas susceptible de recevoir les installations pour les grands
animaux fournisseurs de sérum. Quand Yersin eut obtenu les crédits demandés, on fut donc obligé de chercher un
endroit favorable pour y créer une station d'expériences. Yersin connaissait très bien l'lndo-Chine, ayant été un
des premiers explorateurs de l'Annam. Il avait déjà découvert le plateau du Lang Bian qui aurait parfaitement
convenu s'il n'avait été aussi éloigné de tout centre et en dehors de toute communication. C'est pourquoi il dut
s'installer près de la côte et son choit se porta sur Nhatrang; ce petit village de pêcheurs dans une baie renommée
pour sa beauté, remplissait toutes les conditions désirables; c'était une localité salubre, abondamment fournie de
chevaux et de boeufs, avec des pâturages à proximité et desservie par les courriers bimensuels entre Saigon et
Hanoi.
  Quand nous arrivâmes à Nhatrang, en 1904, le bâtiment principal de l'Institut allait être terminé. Le premier
étage était affecté à la bibliothèque, au laboratoire du Dr. Yersin, à ceux de mon mari et du vétérinaire; le rez-de-
chaussée comprenait les salles de manipulations et de saignée des animaux avec la chambre des autoclaves et des
fours à flamber. On trouvait à côté les différentes installations pour la machine à glace, la photographie, la
conservation des sérums; puis les cages pour les singes, les cobayes et les rats; enfin, les écuries des grands
animaux. Tout à fait à part étaient les chevaux et les vaches qui servaient au personnel de l'Institut et qui n'étaient
pas en traitement. La préparation des sérums destinés à combattre la peste humaine et la peste bovine demande un
nombre d'animaux plus considérable qu'on n'aurait pu raisonnablement en nourrir à Nhatrang, où le sol est
sablonneux et la végétation pauvre. Il fallait aller chercher au loin l'herbe qui constitue leur principale nourriture.
C'est pourquoi les réserves des troupeaux se trouvent à l'île Trê et à Suoi-Giao.
  Suoi-Giao ou « Concession Yersin » comme l'appellent les cartes géographiques, est une vaste propriété, à dix-
huit kilomètres environ de Nhatrang, et qui a été offerte par la colonie au Dr. Yersin.
  On y cultivait d'abord le tabac, le café, la coca, d'où l'on tire la cocaïne; mais les plantations de caoutchouc
hœvea bresiliensis y priment tout aujourd'hui. Elles sont déjà en plein rapport. On a récolté ces dernières années
plus d'une tonne du précieux caoutchouc. Deux ménages européens vivent sur la plantation : M. Pernin est chargé
surtout de l'élevage et des petites cultures, M. Vernet des caoutchoucs. De vastes laboratoires sont aménagés pour
toutes les études se rapportant au caoutchouc et à sa préparation industrielle. Le Dr. Yersin a ainsi montré quel
parti on peut tirer du sol de l'Annam pour de nouvelles cultures qui enrichiront la colonie.
  Contrairement à Nhatrang, Suoi-Giao est très malsain; sa réputation à cet égard est si bien-établie parmi les
Annamites que le recrutement des coolies y est rendu difficile. Les blancs y étaient aussi malades que les
indigènes jusqu'à ces dernières années, avant que les ouvertures des maisons ne fussent protégées par des toiles
métalliques. Tandis que les Européens et leurs familles n'ont plus de fièvre, les Annamites, qui n'usent d'aucune
protection contre les moustiques, meurent toujours en grand nombre. Il est en effet établi aujourd'hui que la fièvre
est donnée par les moustiques. On en distingue différentes espèces qui sont plus ou moins dangereuses; mais les
pires, les anophelines pullulent à Suoi-Giao. Les moustiques ont absolument besoin d'eau pour y déposer leurs
oeufs et les faire se développer. Comme ils ne s'éloignent pas beaucoup de leur habitat, il n'y aura pas de
moustiques dans un pays dépourvu d'eau; mais il est souvent très difficile de débarrasser une contrée marécageuse
ou sujette à des inondations de toute eau stagnante.
  À Nhatrang, tout contribuait à écarter les moustiques: sol sablonneux, végétation clairsemée, absence de mares
et même de rivière dans le voisinage, éloignement des centres indigènes. Il suffisait d'y couvrir les puits et de
répandre du pétrole sur les nappes d'eau stagnante. À Suoi-Giao, ces précautions ne suffiraient pas : il y existe non
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seulement des rizières et des canaux, mais des marais qu'on ne peut ni pétroler, ni drainer. Il a fallu trouver autre
chose. Comme le moustique dangereux, l'anophèle, ne pique guère que le soir et dans la nuit; c'est donc à ce
moment qu'il faut se soustraire à son atteinte. Malheureusement on ne peut demander au colonial le plus soucieux
de l'hygiène de dîner à cinq heures pour s'enfermer dans sa moustiquaire avant la tombée de la nuit. La seule
détermination raisonnable à prendre c'est de protéger toute la maison avec de la toile métallique. C'est un système
qui, sans arrêter la brise, met à l'abri de toutes les mouches et moustiques. On devrait bien le voir se généraliser :
on éviterait ainsi non seulement des piqûres fort désagréables, mais encore la plus terrible des maladies tropicales,
la fièvre.
  Les boeufs sont envoyés à Nhatrang suivant les besoins du laboratoire. Ces fournisseurs de sérum ne peuvent
pas être saignés trop souvent; quand ils ont rempli leur office, on les renvoie à Suoi-Giao pour se refaire. Les
vaches laitières destinées à l'usage du personnel de l'Institut doivent être changées fréquemment, car ces bêtes ne
donnent que très peu de lait dès que leurs veaux ont atteint trois mois; leur rendement maximum n'est pas d'un
litre par jour. Encore, la traite est-elle singulièrement malaisée - les Annamites ne boivent pas de lait eux-mêmes
et n'en donnent pas à leurs enfants; il faut donc leur enseigner comment s'y prendre pour traire et surveiller toutes
leurs opérations. Ils ne voient pas la nécessité d'user de récipients propres ou de se laver les mains; la plupart de
leurs vaches sont si difficiles à approcher qu'il faut parfois leur attacher les quatre membres. Les troupeaux de
l’île Trê abandonnés à eux-mêmes retournent presque à l'état sauvage; et, quand il fallait les faire revenir à
Nhatrang, l'embarquement était singulièrement délicat. Pour le débarquement, on usait d'un stratagème bien
annamite : les bêtes étaient jetées à l'eau un kilomètre environ avant d'arriver, de sorte qu'elles étaient
suffisamment domptées par la fatigue quand elles abordaient.
  Mon mari était le premier médecin titulaire du poste de Nhatrang. Les Européens virent sans doute arriver un
docteur avec plaisir, mais les Annamites, dont les maladies sont d'un plus grand intérêt scientifique, hésitèrent
avant de se confier à lui. Tout d'abord, il n'eut à traiter que des cas désespérés, des moribonds que les médecins
annamites ou chinois avaient abandonnés. Mais un revirement ne tarda pas à se produire. Un jour, des pêcheurs de
Cuao Bê portèrent à l'infirmerie un de leurs camarades couvert de sang et grièvement blessé; il avait été à la pêche
la nuit, comme d'habitude, et vers le matin il avait sauté dans l'eau pour lever son filet; s'aidant d'un gros bambou,
il nageait rapidement et ramenait avec ses camarades le filet vers le bord; tout à coup, les pêcheurs virent avec
terreur un énorme requin qui s'avançait à la poursuite des poissons, et qui vint se heurter avec eux au filet; surpris,
le squale tourna à angle droit, passa près de deux hommes sans les toucher, mais s'élançant sur le troisième, il le
saisit par la jambe; le pauvre diable se débattit désespérément, tandis que les marins restés sur le bateau suivaient
la scène et poussaient des cris épouvantables; le monstre lâcha sa proie et disparut; mais déjà, la terrible mâchoire
avait fait son couvre.
  Quand le blessé fut hissé à bord, le sang coulait en abondance d'énormes blessures; les Annamites, avec tout ce
qui leur tomba sous la main, firent une compression qui, par bonheur, tint bon jusqu'au bout. En toute hâte, le
blessé fut porté au village, où la principale autorité médicale indigène l'examina, puis déclara qu'il n'y avait pas le
moindre espoir de le sauver; le médecin annamite avait vu un bon nombre de cas analogues et, sans exception, les
malheureux qui échappaient à l'horrible perte de sang ne tardaient pas, affirma-t-il, à succomber d'une autre façon,
car il attribuait aux blessures du requin comme à celles du tigre un maléfice surnaturel. On mit néanmoins le
malheureux sur un palanquin pour l'apporter à l'infirmerie, où mon mari l'examina. Le fémur était mis à nu sur
une grande étendue, les muscles pendaient arrachés, le mollet était détaché, le sang ruisselait de partout; il fallait
se hâter. Mon mari plaça la bande de caoutchouc et se prépara à amputer la cuisse. Les Annamites n'avaient
jamais entendu parler d'une chose semblable; ils étaient consternés. Une vieille femme se jeta à ses pieds. «
Sauvez mon fils, criait-elle, mais je ne veux pas que vous lui coupiez la jambe ! »
  Elle n'écoutait pas les paroles rassurantes du docteur, pleurait et poussait des gémissements, ce qui peut passer
ici pour un phénomène tout à fait extraordinaire, car les Annamites, même en face de la mort, ne perdent jamais
leur impassibilité. Mais comme ce n'était pas le moment de s'attendrir, mon mari fit enlever la pauvre vieille et
demanda au malade lui-même l'autorisation de l'opérer.
  Pendant ce temps, les infirmiers, - des novices à peine dégrossis, - multipliaient les bévues. L'un enfonçait la
compresse de chloroforme jusque dans la bouche du malheureux et l'étouffait à moitié; l'autre touchait avec ses
mains le coton stérilisé : on dut le faire sortir. Néanmoins, l'opération fut menée à bien. J'arrivai à l'infirmerie pour
le dénouement; j'avais attendu mon mari à déjeuner plus de deux heures ! J'étais venue moi-même le chercher. Par
la porte ouverte, je vis un petit groupe autour de la table d'opération où gisait un corps nu et ensanglanté; c'était la
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première fois que cela m'arrivait et je frissonnai du peu que je vis. L'air assuré et tranquille de mon mari me
surprit étranglement, car j'étais trop émue pour bien comprendre la satisfaction que l'on doit éprouver en sauvant
une existence humaine. Peu après le malade fut porté dans son lit et j'allai le voir; c'était un jeune homme de vingt
ans peut-être ! Le lit n'avait ni coussin ni matelas, c'était seulement une natte sur des planches; une natte pour un
malheureux qu'on allait immobiliser pendant plusieurs jours ! Mais les lits annamites ne sont point autrement
faits. Dès qu'il fut réveillé, nous quittâmes l'infirmerie. Le même soir, j'accompagnai mon mari dans sa dernière
visite aux malades, après le dîner. Deux femmes se tenaient près de l'amputé : l'une était sa mère qui avait
retrouvé tout sou calme, l'autre était sa femme. Malgré ses dénégations l'opéré était marié. Sa mère l'avait nié
aussi pour éviter que la femme ne soit amenée à consentir à l'amputation.
  Le malade se rétablit. Cette cure fut vite connue et l'on en parla dans toute la province. Non seulement les
Annamites n'avaient jamais vu de guérison après des blessures de requin, mais ils ne croyaient pas une
amputation possible. La réputation du docteur était faite : les malades allaient venir en grand nombre.
  Les Annamites sont des malades déconcertants avec leurs mille superstitions et leur autour de l'indépendance.
Des opérés s'en vont avant qu'on leur ait enlevé les fils de suture; d'autres disparaissent au moment le plus critique
de leur affection. Un soir, nous discutions les moyens de procurer une jambe de bois à un amputé qui avait déjà
reçu des béquilles dont il se servait à merveille; un appareil aurait été pour lui d'un prix inestimable, car il aurait
pu gagner sa vie presque comme auparavant; le matin suivant, nous apprîmes qu'il était parti. Les béquilles
avaient suffi à notre protégé pour disparaître. Nous n'aurions jamais cru tout de même qu'un homme avec une
seule jambe aurait pu filer ainsi.
  Pourtant, parmi les indigènes qui s'en allaient sans crier gare, quelques-uns revenaient apporter à mon mari des
présents témoignant de leur gratitude: quelques bananes, des oeufs. Une fois, je vis à la porte de notre jardin un
pauvre vieillard tout brisé par l'âge; ses haillons et ses cheveux en désordre révélaient son extrême pauvreté.
J'allais lui donner quelque chose quand, avec un flot de paroles incompréhensibles, c'est lui qui me remit un
cadeau : deux oeufs ! Mon mari ne se rappelait même pas l'avoir traité.
  J'ai parlé des superstitions religieuses des indigènes; elles ménagent beaucoup de surprises au médecin.
  Certain jour il arriva qu'un employé de l'infirmerie tomba malade. Comme c'était un excellent serviteur, mon
mari se donna la peine de l'aller voir matin et soir pendant plusieurs semaines; la fièvre à la fin céda et la
convalescence commença sans trop de complications. Cependant, un soir que j'accompagnais mon mari chez le
malade, nous trouvâmes la case pleine de monde; la chambre était d'ailleurs dans une obscurité presque complète;
seuls, des cierges éclairaient faiblement une extrémité où l'on distinguait un autel et l'image de Bouddha. Nous
nous dirigeâmes vers le lit où était couché d'habitude notre patient. Pour la première fois il s'était levé et
manifestait une grande agitation : ses yeux étaient brillants, ses joues très rouges. Il nous expliqua qu'une grande
cérémonie religieuse allait avoir lieu en l'honneur de sa guérison et que le bonze qui officiait était un des plus
célèbres du pays. Nos yeux s'habituant à la demi obscurité, nous distinguions maintenant très bien l'autel; il était
changé, outre les vases rituels, de jarres d'alcool, de corbeilles de fruits et de fleurs, de poulets rôtis, de canards
laqués et d'un petit cochon bien verni. Le bonze était un homme âgé aux cheveux gris coupés court; il portait une
longue robe de soie verte. Tantôt il se livrait à des contorsions du corps accompagnées de gestes des mains, tantôt
il se tenait en contemplation dans une immobilité de statue. Finalement, à un signe de sa main, on lui tendit un
vase rempli d'eau; il le porta à ses lèvres, remplit sa bouche, puis, avec beaucoup de dignité, se tourna à droite, à
gauche, et aspergea tout alentour, fruits, fleurs et rôtis.
  Le mouvement qui su produisit dans la salle après cette aspersion sembla signifier que c'était la fin de la
cérémonie. Au silence religieux de tout à l'heure succéda un grand vacarme. Le prêtre enlevait pendant ce temps
ses ornements sacerdotaux et reprenait ses habits ordinaires. Se dirigeant vers la porte il dit quelque chose à voix
basse aux indigènes près de lui; ceux-ci se précipitèrent vers l'autel et s'en allèrent en procession avec les fruits,
les rôtis, le cochon et toutes les offrandes sacrées. L'autel était dévalisé. Le jeune convalescent se tourna alors vers
nous et nous dit : « Fini, malade. Maintenant monsieur bonze guérir moi !...» puis, sur un ton plus bas: « Lui,
manger tout ! »
  Des incidents comme celui-ci ont un côté comique qui sauve la situation; mais parfois il en est d'autres qui sont
légèrement décourageants ! Un malade qui s'échappe, c'est surtout ennuyeux; mais une température mal observée,
des préparations microscopiques qu'un aide maladroit lave consciencieusement avant qu'on les ait regardées; un
animal en expérience depuis plusieurs mois qui disparaît soudain parce que les indigènes l'ont enterré sous des tas
de chaux avant l'autopsie tant attendue, voilà qui est plus grave de beaucoup ! Plus d'un Annamite peut devenir un
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garçon de laboratoire adroit et intelligent; mais il en est aussi qui, pour s'épargner de la peine, ont recours à des
enfantillages incroyables qui compromettent les meilleures expériences. Quoi qu'il en soit, pour un chercheur
convaincu, les difficultés n'existent que pour être surmontées. Sous les tropiques il faut peut-être, pour arriver à
un résultat, plus de persévérance et de patience qu'en Europe. L'Institut Pasteur de Nhatrang n'en manque pas; il
remplit bien son rôle. Comme les autres Instituts coloniaux, il travaille avec énergie à libérer l'homme des
maladies qui retardent le progrès sous les tropiques : les résultats qui ont déjà été obtenus font bien présager de
l'avenir.
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Description de Nhatrang. - Notre jardin. - Village annamite et village tonkinois. - Pagodes et tombeaux. - Promenades dans les environs. -
                     Les troupeaux de buffles et leurs jeunes gardiens. - Spectacles du soir. - Aventures de chasse.

  Nhatrang est situé à l'entrée d'une vallée relativement étroite qui est fort bien ventilée; la succession des brises
de mer et des brises de terre s'opère presque toute l'année avec beaucoup de régularité. L'eau potable est
excellente; elle provient de puits où elle a filtré à travers les sables; aussi Nhatrang est-il un endroit salubre. Les
cas de malaria et de dysenterie y sont inconnus parmi les Européens. Ceux que l'on y rencontre parfois
proviennent de l'intérieur de la province. D'ailleurs, cette salubrité naturelle est encore augmentée par des mesures
d'hygiène mieux observées ici que dans le reste de l'Indo-Chine, comme par exemple la séparation des blancs et
des jaunes. Les habitations des Européens sont construites le long du rivage de la mer, tandis que les indigènes se
tiennent plus volontiers sur le fleuve et sur une bande de sable appelée « Pointe des Pêcheurs »; celle-ci forme une
jetée naturelle qui convient en effet au mouillage des bateaux et au commerce du poisson et qui vient finir au
point où l'embouchure du fleuve est le plus étroite. Il y a là un service de bac, où les indigènes, des femmes
surtout allant au marché, passent et repassent continuellement, du lever au coucher du soleil; elles restent blotties
dans le fond du bateau; on ne voit que le fouillis des chapeaux et des paniers; au débarquement, elles relèvent le
bas de leur pantalon et pataugent consciencieusement dans l'eau après avoir dégagé non sans peine leur personne
et leurs marchandises. Quand le bateau repart, d'autres passagères accourent et surchargent tellement le bateau
qu'il menace de couler. Les faibles protestations du passeur sont immédiatement couvertes par une tempête de
clameurs indignées. Que peut le pauvre homme contre tant de femmes dont la voix est perçante et le vocabulaire
fourni ? Aussi la frêle embarcation chavire-t-elle parfois; mais tous les Annamites, y compris les femmes, nagent
comme des anguilles, et ces bains intempestifs ne sont jamais des noyades. Malheur toutefois au passeur qui leur
a fait perdre quelques oranges ou du riz ! Sur la plage grouillent des enfants : des douzaines de petites formes
souples jouent au bord de l'eau ou font des cabrioles et des plongeons dans la mer.
  C'est dans l'après-midi que le village montre le plus d'animation, à l'arrivée des bateaux de pêche. Le pêcheur
met à la voile à l'heure où s'élève la brise de terre, c'est-à-dire le soir; il pêche toute la nuit au filet, à l'aide de
torches, et regagne la rive à l'aube en profitant de la brise de mer. Ses pêches sont toujours fructueuses : les
bateaux à peine amarrés sont assiégés par une foule empressée de femmes, qui marchent dans l'eau et remplissent
de poisson des paniers et encore des paniers. Il n'est pas rare de trouver parmi le fretin ordinaire une magnifique
pièce, telle qu'un requin; celui-ci est traîné sur le sable où une femme est solennellement désignée pour dépecer le
monstre; maniant son long couteau avec dextérité, elle découpe la bête en tranches nettes et régulières; elle en a
l'habitude ! La distribution est rapidement menée : le monstre disparaît morceaux par morceaux dans les
corbeilles.
  La plus grande partie du poisson est portée dans l'intérieur du pays, surtout à « La Citadelle », qui est la capitale
annamite et la résidence des grands mandarins provinciaux. Les femmes comme les hommes font office de
porteurs. On croise sur la route leurs longues files qui s'avancent à toute allure, celle à peu près d'un cheval au
trot, sans s'arrêter, pendant une douzaine de kilomètres.
  Quand nous arrivâmes à Nhatrang, l'enclos autour de la maison désigné sous le nom de « jardin » était aussi
sablonneux et sec que la plage elle-même. Notre premier soin fut d'acheter de la bonne terre dans un village situé
sur les rives du fleuve, et quand les sampans nous en eurent apporté une provision suffisante, nous arrêtâmes un
plan digne d'un horticulteur : massifs variés et sentiers aux courbes gracieuses. Mais ce fut moins facile de passer
à l'exécution. Le coolie que nous avions pris comme jardinier n'avait jamais travaillé auparavant dans un jardin
d'Européen; ses connaissances en agriculture étaient limitées à la culture du riz; c'est sur le modèle d'une rizière
qu'il fit nos massifs. Il bâtit avec de l'argile des bordures à pic qui possédaient le double avantage, en été, de
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retenir l'eau et, en hiver, de ne pas laisser les fortes pluies entraîner la terre, mais ce n'était pas extrêmement
gracieux. Heureusement, nous découvrîmes bientôt une petite plante au feuillage rouge qui poussait bien : elle
cacha très vite les vilaines bordures des massifs. Nous avions assez à faire de garder nos massifs à leur place sans
chicaner le coolie sur ses méthodes de bordure. Dès que nous avions le dos tourné, il mettait les parterres où nous
voulions les sentiers et les sentiers où étaient les parterres. Il ne comprenait pas un mot de français, de sorte que
mes ordres donnes par signes et sans explications devaient lui paraître un peu fous. Il s'étonnait d'avoir à user de
fumure pour les plantes : se sert-on d'engrais pour les rizières ? Il aurait de beaucoup préféré que les allées fussent
rectilignes; pour lui, les courbes n'avaient aucune raison d'être et manquaient de beauté. D'ailleurs, il restait
toujours calme et travaillait très consciencieusement.
  En Europe, il y a peu de désagréments et beaucoup de plaisir à diriger les divers travaux d'un jardin; mais ici,
avec un soleil aveuglant dans les yeux et une chaleur torride dans le dos, il n'en est point de même. Mais on en est
dédommagé largement, car la verdure délicate et les riches couleurs des fleurs font d'un jardin une véritable oasis
au milieu d'un désert; en Angleterre, avec les champs voisins et les haies, on ne sent pas un tel contraste.
  Au moment où j'écris ces lignes, deux années se sont écoulées depuis notre arrivée à Nhatrang et j'ai sous les
yeux, à la place de sable jaune, une merveilleuse floraison dont les teintes s'avivent sur la verdure des pelouses.
Des instruments de jardinage nouveaux dans le pays ont fait leur apparition : rouleau, tondeuse et cisailles. Le
jardinier a été abasourdi d'avoir à tondre de l'herbe; mais, quand cela fut devenu une pelouse il s'est pris à aimer
son oeuvre. Peut-être le gazon a-t-il un aspect de jeune semis de rizière qui touche son coeur d'Annamite. Les
flamboyants au fond du jardin sont en pleine floraison; leurs taches d'un rouge écarlate éblouissent les yeux. Près
de la maison, par les portes grandes ouvertes, les caféiers envoient leur parfum. La fleur du caféier est du blanc le
plus pur; elle est si régulière qu'elle semble artificielle; elle dure deux jours, mais elle revient deux fois par mois;
l'arbuste se couvre alors tout d'un coup d'une véritable neige; on est très étonné au matin de le trouver chargé de
fleurs alors que la veille on n'avait même pas aperçu les boutons; chaque fois c'est une charmante surprise d'être
salué au réveil par ces effluves embaumés. La bas se trouvent les filaos, sortes de pins tropicaux dont on retrouve
de nombreux spécimens le long des rues du village; leurs fines aiguilles sont très délicates et la brise fait en se
jouant parmi elles un murmure que les poètes ont noté, mais elles ont l'inconvénient de tomber en masses et de
former un tapis serré où il n'y a place pour aucune plante. Cependant, nous avions fini par acclimater des
pervenches roses et blanches qu'on trouve en grand nombre sur le rivage. Plus loin, nous avions des grevilleas aux
feuilles argentées rappelant certains peupliers d'Europe, quelques céaras qui sont des arbres à caoutchouc, et des
lilas du Japon. Les fleurs de ces lilas sont blanches et violet clair; elles sont très parfumées; les grappes sont
moins belles que celles d'Europe, mais le feuillage est d'un vert plus délicat et plus fourni. À l'ombre de ces
arbres, nous avions planté des fougères arborescentes et des capillaires, tandis que de leurs branches pendaient
des corbeilles d'orchidées.
  Des cycas, en grand nombre, étaient disséminés un peu partout; les cycas, que l'on prend dans la brousse, où ils
poussent librement, peuvent devenir très âgés et atteindre exceptionnellement le développement d'un cocotier. Les
sujets moyens, ayant de deus à dix ans, ont trois ou quatre pieds de hauteur; le sommet de leur tige trapue porte un
panache de fines palmes qui tombent périodiquement; de l'extrémité de la tige sortent de nouveaux rejetons qui
s'entr'ouvrent et donnent naissance à des feuilles d'une rare délicatesse; leur développement est si rapide qu'on
peut presque le suivre à vue d'oeil. Nous avions trouvé des cycas dans le jardin, mais ils paraissaient perdus;
cependant, nous réussîmes à en sauver plusieurs en leur donnant beaucoup d'eau et de la fumure.
  On nous avait aussi laissé des agaves qui devenaient trop envahissants; nous résolûmes de les détruire. Il ne
fallait pas songer à transplanter ces masses dont l'approche est si bien défendue par leurs feuilles, aussi
menaçantes que des épées. On nous dit qu'ils fleuriraient bientôt et que cela valait la peine de les épargner jusque-
là. En effet, quelques mois plus tard, une tige surgit au milieu de la plante; elle finit par atteindre 5 mètres de haut
et 30 centimètres de diamètre à la base; et un bouquet de fleurs blanchâtres se balança au sommet, bouquet à la
vérité assez décevant ! Mais sa destinée étant accomplie, il se prépara à mourir. Ce fut trop lent à notre gré; nous
perdîmes patience. Un beau jour, cinq indigènes et un boeuf s'attelèrent ensemble pour déraciner et enlever nos
malheureux agaves, dont on n'entendit plus parler. Quelques rejetons de taille moyenne furent placés dans un coin
écarté du jardin, et nous trouvions au bleu ardoisé de leurs teintes un réel attrait.
  Les couleurs vives du jardin venaient des arbustes, tels que les hibiscus aux larges corolles écarlates, les
grenadiers aux cocardes rouge sang et les acacias amis des pagodes, dont les grappes sont jaune d'or ou rouge
brunâtre; enfin les bougainvillias. Ceux-ci, quand on les arrose, restent en fleurs toute l'année. Avec l'abondante
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floraison de leurs clochettes de pourpre rosé, c'est la plus belle liane des tropiques. Les pâles spécimens que l'on
voit dans les serres en Europe ne donnent qu'une idée bien imparfaite de leurs frères coloniaux. Deux pieds,
s'élevaient de chaque côté de la porte d'entrée et allaient se rejoindre pour former un arc magnifique tandis que de
la véranda, leurs grosses taches pourpres se détachaient à ravir sur le bleu de la mer. J'aimais d'autant plus ces
arbustes que je les avais plantés moi-même. Ils venaient de jardins d'Annamites.
  J'avais une douzaine de rosiers qui, en toutes saisons, me fournissaient chaque jour des fleurs pour la maison. Il
y en avait de grosses aux couleurs pâles qui embaumaient et des petites d'un rouge sombre qui ne donnaient aucun
parfum, les deux variétés du pays. Tous nos efforts pour avoir des rosiers d'Europe, acclimatés déjà au Lang Bian,
avaient été vains. Il est impossible de mentionner tous les arbustes que nous avions dans notre jardin, mais je ne
dois pas oublier cependant les mimosas aux petites houppes jaunes, à l'odeur si suave, ni les cocas, ni enfin les
gardenias.
  Nous avions également des arbres fruitiers: des bananiers aux larges et puissantes feuilles et aux lourds régimes
de fruits; des papayers qui portent des sortes de gros coings suspendus à même le tronc, et si légèrement qu'ils
semblent vouloir tomber sur le sol à tout moment. On attribue à la papaye des vertus digestives; aussi quelques
Européens en prennent-ils à chaque repas. Nous avons goûté aux pommes-cannelle de nos arbres et aussi à nos
oranges, à nos citrons, à nos ananas. Les citronnelles forment de magnifiques bouquets d'une herbe ornementale
qui s'emploie en infusion chaude agréable au goût.
  Nous recevions tous les six mois de Paris ou de Londres des graines toutes fraîches. Je crois que la plupart
poussaient mieux à Nhatrang que dans leur contrée d'origine. Par exemple les balsamines, aussi grosses que des
roses, et les dahlias de toutes colorations, les capucines, les cannas, les oeillets d'Inde et de Chine, les zinnias, les
chrysanthèmes et les pétunias. À la saison fraîche, j'avais le plaisir de récolter une douzaine de violettes par jour.
Il avait fallu beaucoup de soins pour arriver à les cultiver; le jardinier s'était donné réellement de la peine ! Les
grands amaryllis rouges poussaient au contraire à l'abandon. Ils ressemblent à des lis de Florence, mais la fleur
s'attache à la tige en faisant un angle accusé.
  La végétation est très rapide : nous avons pu récolter de la moutarde et du cresson quatre et cinq jours après les
avoir semés; mais il y a des contre-parties : lorsque ces graines ont été placées un peu trop profondément, elles
germent en soulevant la terre en masse et n'arrivent pas, malgré leur vigueur, à percer cette croûte. En outre, il
faut avoir bien soin de faire les semis dans des caisses perchées sur des pieds qu'on isole du sol en les faisant
plonger dans du vinaigre ou des solutions crésylées, sans quoi ils seraient dévorés par les fourmis. Voilà les plus
grandes ennemies des jardins tropicaux. Elles s'attaquent à tout et font de grands ravages. Les fleurs en sont
remplies et si vous en cueillez une sans prendre garde, vous êtes cruellement piqué.
  Il y a aussi de petits crabes blanchâtres, presque transparents, aux yeux pédonculés, qui grattent terriblement
autour des plantes. Ils viennent du rivage; mais notre jardin n'est pas un bon terrain de chasse pour eux, car, bien
qu’ils courent très vite, ils n'échappent pas à notre chat quand ils ont une fois attiré son regard de matou siamois
aux yeux bleus. Des lézards se logent quelquefois dans nos plates-bandes. Sur les rivages sablonneux du Sud de
l'Annam, il y a des quantités de ces animaux qui ont toutes les teintes de l'arc-en-ciel. Quand nous nous
promenons en voiture, ceux qui traversent la route se soulèvent sur les pattes de devant, tournent la tête dans notre
direction jusqu'à ce que nous les touchions presque; alors, ils se jettent dans le sable et se réfugient dans leurs
trous. Les Annamites les trouvent bons et les mangent. Ils les attrapent avec des pièges de bambou qu'ils placent à
l'entrée des trous. Nous employions ce procédé avec succès.
  Quant au petit lézard domestique, le margouillat, cette curieuse bête qui se promène au plafond et sur les murs
de toutes les habitations tropicales, nous n'avons jamais essayé de lui faire la guerre : on dit en effet qu'il mange
les moustiques et les araignées. En tout cas il fait une curée de tous les papillons et des éphémères qui sont si
nombreux le soir autour des lampes. Il saisit et avale d'un trait les petits insectes; pour les plus grands, il leur
détache les ailes et ne les mange que lentement. Au début, vous craignez de voir les margouillats de votre plafond
perdre l'équilibre et tomber sur votre tête, mais cela n'arrive que très rarement. Ils sont gris et beaucoup plus petits
que les gekkos des pagodes ou les lézards de la plage.
  Pendant un mois ou deux, les oiseaux me causèrent beaucoup de tracas. Ils venaient régulièrement à la même
heure tous les matins, s'abattaient en bandes sur les massifs de cannas et se perchant au sommet des tiges,
déchiquetaient les beaux calices jaunes et rouges. Une corbeille superbe de trente ou quarante pieds que je voyais
à mon réveil dans toute sa splendeur, était saccagée pendant que je finissais de m'habiller. Il ne restait plus une
fleur intacte. Ces oiseaux, très communs dans le pays, ont une huppe sur la tête, un petit chapeau annamite, qui
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leur donne un air pimpant et narquois, surtout quand ils viennent d'accomplir leurs forfaits. Passe encore s'ils
avaient eu la petite tête lisse et modeste des moineaux et des merles ! Ils devenaient trop insolents à la fin.
J'essayai d'abord de les chasser à coups de fusil, mais je criblai les feuilles et les tiges : le remède était pire que le
mal. Un grand mannequin, les bras étendus, fut ensuite placé comme épouvantail; mais dès le second jour les
oiseaux se posèrent sur son nez et sur ses mains. Il fallut avoir recours à une grosse cloche au bout d'un piquet.
C'était une de ces sonnailles suisses que l'on met aux vaches dans la campagne et qui s'entendent de si loin. La
ficelle aboutissait à ma table et je sonnais chaque fois qu'un oiseau s'approchait d'une corbeille. Mais j'en eus bien
vite assez. Alors, je passai la consigne au cuisinier et aux boys, qui parurent s'amuser beaucoup d'avoir à faire du
bruit. Ils y mirent un véritable zèle et sonnèrent à tout moment. Quand un coup de cloche retentissait plus violent
que les autres, je me levais instinctivement : je me croyais encore à l'école ! C'était une calamité, mais je me
consolais en pensant que nos cannas étaient intacts.
   Il nous arrivait aussi dans notre potager quelques dégâts du fait de nos pignons voyageurs et de nos paons, mais
nous aimions mieux cela que de les tenir enfermés. Paons, poules, pigeons et chats venaient autour de notre table
à l'heure des repas. Ils nous égayaient beaucoup par leur manège.
   Malgré tous ces incidents, notre jardin faisait de grands progrès et nous était plus cher chaque jour. Vraiment,
s'il faut me prononcer, je suis très embarrassée : le jardin anglais a pour lui sa verdure, ses couleurs moins vives et
plus nuancées; un jardin tropical est toujours en fleurs. Et puis si c'est un réel plaisir d'avoir des fleurs en Europe,
aux colonies, cela tient encore plus à coeur. Un jardin fait d'une maison quelconque un « home » plein d'attraits
et, dans une large mesure, aide à supporter l'exil.
   Aussitôt arrivée dans ce pays, je pris des leçons d'équitation et de tir. Sans y mettre trop de temps, je m'habituai
à ne plus être terrifiée au moindre mouvement des oreilles de mon cheval ou au bruit de mon propre fusil. J'usais
de la selle d'homme parce que c'est beaucoup plus sûr avec les petits chevaux indigènes et plus commode pour
passer partout. Il m'avait fallu renoncer aux sports que j'avais tant aimés en Angleterre, le tennis, le hockey par
exemple; mais si je les avais continués à Nhatrang, comment aurais-je pu parcourir le pays et l'étudier ? Ceci me
console d'avoir perdu cela. Nos excursions multipliées me permirent de connaître jusqu'aux coins les plus reculés
de la contrée.
   L'Annam diffère beaucoup de la Cochinchine où les routes, les voies ferrées, les canaux et les fleuves rendent
les communications si faciles. La Cochinchine est occupée depuis plus longtemps que l'Annam; ses ressources
naturelles et sa valeur économique ont tout de suite amené les premiers Français à y organiser des moyens de
transport rapides. II existe aujourd'hui des services très satisfaisants d'automobiles, de bateaux à vapeur, de
tramways et de trains autour de Saïgon.
   L'Annam ne possède aucun de ces avantages. La mer est la seule route par laquelle on se rende d'un point à un
autre sans trop de difficultés. Et cependant, bien qu'il y ait sur une très longue étendue de côte des ports
relativement sûrs, il y a peu de commerce. Le cabotage est fait par des jonques, moyen de communication qui ne
convient qu'aux rares Européens disposant de beaucoup de loisirs, et à des périodes où la mousson est favorable.
Sur terre, il y a la route mandarine qui suit la côte du nord au sud; mais elle n'est carrossable que sur de bien
faibles tronçons.
   À moins de 60 kilomètres par exemple, au nord de Nhatrang cette route se transforme en un misérable petit
sentier qui se heurte bientôt au contrefort du Varella; il franchit, il est vrai, le Col du Déoka; mais il constitue un
chemin des plus primitifs. Il faut s'aventurer sur des rocs presque à pic, formant les marches d'un escalier
cyclopéen de trois cents mètres de haut. Les malheureux chevaux, cependant agiles comme des chèvres, s'y
briseraient infailliblement les jambes et entraîneraient leurs conducteurs dans l'abîme si on ne les laissait pas
libres d'aller à leur guise. Le Déoka, un des points les plus sauvages et les plus pittoresques d'Annam, est, grâce à
cette impraticabilité, un défilé facile à garder qui a joué un certain rôle dans l'histoire. À la saison des pluies, les
meilleures routes deviennent d'ailleurs impraticables, la plupart des ponts sont démolis ou entraînés par
l'inondation. Alors, pour aller au village voisin, il ne reste que le cheval ou le palanquin.
   L'Annam sera traversé plus tard par le chemin de fer qui ira de Saïgon à Hanoi. Les lignes Tourane-Hué et
Hanoï-Thanh Hoa-Vinh fonctionnent depuis plusieurs années. Les tronçons Saïgon-Phanrang et Phanrang-
Nhatrang seront bientôt terminés. Mais la pénurie actuelle de communications retarde le développement de
l'Annam, qui est plutôt pauvre. Les vallées sont fertiles, mais très restreintes pour la plupart; elles ne nourrissent
que leurs propres habitants. L'Annamite, heureusement, n'a pas beaucoup de besoins et se contente de peu; aussi
ne voit-on pas en Annam, comme dans des contrées même plus riches, de famines générales. Avec le riz,
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l'Annamite cultive le maïs, le tabac, les patates et le ricin, mais juste pour sa consommation; il n'en fait point en
quantité suffisante pour un commerce sérieux d'exploitation.
  Si l'Annam n'est pas très fortuné, du moins il est extrêmement pittoresque; c'est là qu'on trouve les plus beaux
sites d'Indo-Chine. Il a pour lui sa côte découpée, ses montagnes, ses forêts et maintes régions qui ont encore tout
l'attrait de l'inconnu. Peu de contrées réservent autant de surprises aux voyageurs et offrent une série aussi variée
de paysages. Le village indigène s'étend sur une grande superficie; les maisons sont disséminées sans règles bien
précises ni plan bien ordonné, sauf ceci, que les emplacements les plus recherchés se trouvent autour du marché.
Il présente donc un aspect très différent du village tonkinois. Celui-ci est groupé derrière une haie de bambous,
véritable rempart contre les pirates qui infestaient autrefois les provinces frontières. Quand on se rend de
Haïphong à Hanoï et que l'on traverse l'immense plaine de rizières qui est le delta tonkinois, les villages
dissimulés derrière les hautes tiges de bambous prennent un air mystérieux; au milieu de cette rizière qui s'étend
sans limite, dans une ordonnance de jardin, il n'y a pas une case isolée; rien n'arrête le regard au delà des clôtures
verdoyantes, sauf quelques pagodes qui s'élèvent sur de rares îlots de terrain trop escarpés pour y planter du riz.
  Un village annamite, lui, se reconnaît à distance par ses bouquets d'arbres très verts, bambous, cocotiers qui,
quand ils ont atteint tout leur développement, balancent, à plus de dix mètres de hauteur, leurs grandes palmes
plumeuses; manguiers, qui ressembleraient plutôt aux arbres de nos pays tempérés et dont le fruit est souvent
préféré à tous les autres fruits exotiques; aréquiers dont la longue tige mince, toute droite, se termine par un
bouquet de palmes - un plumeau élancé, dit-on irrévérencieusement, - et dont la noix fait partie de la chique de
bétel. Il faut être au milieu de ces plantations pour découvrir les petites habitations indigènes semées çà et là, et
paraissant écrasées par les majestueuses frondaisons qui les dominent.
  Nous portions un grand trouble dans ces intérieurs paisibles quand nous apparaissions tout à coup. Les enfants,
nus, aux formes gracieuses de bronze, surgissaient effrayés de l'ombre des arbres et laissaient inachevés leurs
morceaux de canne à sucre, dont ils sont friands. Quelquefois nous surprenions les femmes dans une de leurs
occupations favorites - la recherche mutuelle des parasites de la chevelure; elles s'arrêtaient un moment et
reprenaient de plus belle.
  Chaque habitation, ou presque, possède son petit jardin où poussent les plantes qui se vendront ensuite au
marché public : maïs, tabac, canne à, sucre, quelques rangées de patates, caladiums énormes dont les tubercules
sont comestibles; des concombres et des salades, des maniocs (plante à tapioca). Parmi les arbres fruitiers, les
plus communs dans l'enclos sont les pamplemousses dont les fruits ressemblent à d'énormes oranges verts, des
bananiers, des pommes-cannelle, des citronniers. Quelques fleurs sont aussi cultivées pour elles-mêmes et pour
leur charme, que l'Annamite apprécie : des millets de Chine, des immortelles pourpres, des roses, des tubéreuses,
des bougainvillias qui sont souvent taillés en forme de coq ou de dragon.
  Toutes les maisons, y compris l'école communale et la mairie, ont les mêmes murailles de bambou tressé et le
même toit de chaume. De riches propriétaires construisent en briques; mais c'est un luxe rare dans les petits
villages. La brique et la pierre sont réservées généralement aux pagodes et aux tombes. Les Annamites se
déclarent satisfaits pour eus d'un modeste abri; mais pour leurs morts et leurs dieux ils veulent mieux. Tandis que
les habitations particulières sont souvent dans les bas-fonds, près des terrains inondés et des mares, leurs pagodes
et leurs tombes occupent les plus beaux sites. Chaque colline près de Nhatrang a son sanctuaire au sommet; la vue
y est souvent fort belle. Quand ils construisent dans la plaine, l'orientation prend à leurs yeux une grande
importance; ils recherchent la perspective et tirent souvent le meilleur parti des beautés du paysage. Ils ne savent
pas cependant, comme les Japonais en fournissent de si merveilleux exemples à Nikko et à Tokio, demander à la
nature d'embellir l’œuvre architecturale.
  Les tombeaux se rencontrent un peu partout. Dans le Sud de l'Annam, la forme la plus commune des sépultures
est celle d'une tortue, un des animaux sacrés du bouddhisme. D'autres représentent le bouton de lotus couché ou
debout, symbole dérivant probablement de la pierre emblématique du brahmanisme.
  Au cours de nos promenades, nous mettions parfois pied à terre et laissions nos chevaux à un indigène pour
monter jusqu'aux pagodes et jouir du panorama. L'enceinte de feuillage ou de briques du temple sitôt franchie, le
bonze et les gardiens sortaient de leurs cachettes et venaient au-devant de nous. Tout en souriant et en s'inclinant,
ils tenaient sans répit leurs regards fixés sur nous et ne paraissaient pas très rassurés. Ce n'est pas qu'il y eût des
trésors cachés dans leur temple : les emblèmes rituels de bois pesait en rouge, des vases de porcelaine grossière
sur l'autel osa brûlent les baguettes odorantes, quelques cloches de bronze et des gongs de cuivre en constituent
les seules richesses. Par exception, nous découvrions une cloche aux fines sculptures, remarquable surtout par son
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âge; mais ce n'était point là un article à dissimuler dans sa poche. Les images de Bouddha et des animaux sacrés
sculptés ou peints étaient parfois aussi d'un grand intérêt. Devant la porte principale des temples, à une distance
de deux ou trois pas, il y a toujours une sorte de stèle en pierre qui sert de paravent et masque l'entrée. Elle est
généralement ornée de dessins.
  Nous découvrîmes une fois une pagode très curieusement située. Nous étions en train de chasser la bécassine
autour de quelques mares tout près d'une rivière, à quelques kilomètres dans l'intérieur, lorsque, passant devant un
immense rocher isolé, nous remarquâmes un puits récemment foré. Pas de village à proximité, pas de maison. Qui
donc avait creusé cela ? Plus loin, nous tombons sur une plantation de maïs ! Que signifiait cette culture
inattendue ? Nous eûmes bientôt la réponse à notre curiosité : un bonze apparut sur le rocher et, après maints
sourires et discours, nous fit signe de le suivre.
  Nous passâmes par l'étroite ouverture d'où il était sorti et nous nous engageâmes de l'autre côté, dans un sentier
qui montait tout droit à travers les blocs. C'était comme un tunnel escarpé et aux marches menues. D'abord, nous
marchâmes sans trop de difficulté sur les traces de notre guide. La lumière filtrait par les interstices. Du dehors,
on n'aurait point soupçonné l'existence de ce passage creusé dans le roc. Après une ascension de cent mètres
environ et tournant en tire-bouchon, glissant d'un roc à un autre, nous accrochant au hasard, nous arrivâmes
brusquement au-dessus d'un rocher énorme d'où l'on découvrait plusieurs lieues à la ronde. Cette grotte avait été
transformée en pagode : autel, cierges, cloche, rien n'y manquait. Deux petites niches de chaque côté avaient été
aménagées pour servir de chambres à coucher au bonze et aux gardiens. Nous en visitâmes une seulement, qui
était meublée d'une natte, d'un récipient en terre et d'un plat de riz. Pour voir l'autre, il fallait faire une
gymnastique à laquelle je ne me soumis point.
  J'aurais voulu, alors, pour jouir d'une plus belle vue, arriver jusqu'au sommet du roc qui surplombait la voûte. Le
bonze hocha la tête. Était-ce réellement inaccessible ou ne fallait-il pas être si indiscrète ? Nous dûmes nous
contenter de jeter quelques coups d'oeil sur la campagne et la rivière sans sortir de notre place, en avançant
désespérément le cou et en faisant des contorsions. Le bonze descendit avec nous le curieux escalier; il prenait
grand plaisir sans doute à nos exclamations de surprise. C'était d'ailleurs ingénieux et très enfantin.
  Nous aimions à diriger nos promenades à cheval vers un coude du fleuve que les buffles traversent. Au coucher
du soleil, les troupeaux passent par là pour rentrer à l'étable. Ces animaux énormes, aux cornes démesurées et à
l'air défiant sont certainement terribles. On ne peut les rencontrer au détour d'un sentier sans une grosse émotion.
D'ailleurs, ils sont probablement très effrayés aussi de leur côté, mais ils ne le montrent jamais : ils avancent et
reculent tour à tour, aussi prêts pour la défense que pour l'attaque. Si vous ne bronchez pas, ils renifleront très fort
et partiront au galop.
  Que si, pour vous tirer d'embarras, vous appelez à l'aide, le gardien viendra peut-être. Ce sera le plus souvent un
bambin de huit ou neuf ans, tout nu, surgissant on ne sait d'où et qui, avec quelques gestes de son morceau de
bambou, aura vite fait de se faire obéir. Les buffles se dispersent vivement. Il est très curieux de voir comment de
pareilles brutes se laissent mener si facilement par les enfants indigènes : ceux-ci leur en imposent avec leur petite
voix aiguë et un brin de cravache; ils vivent avec les buffles depuis l'âge de quatre ou cinq ans, et les ont gardés
avec un frère ou un ami a peine plus âgé qu'eux; à l'ombre de quelque arbre, ils ont vu chaque jour le troupeau
paître de l'aube aux heures où le soleil devient brillant, puis gagner un par un la mare voisine, se rouler dans la
boue jusqu'à en garder partout une couche épaisse... Quand les buffles se sont bien établis dans le plus profond de
la mare, ils restent immobiles, leurs petits yeux bleus s'agitant seuls sous les longs cils, et poussent quelques
grognements de satisfaction; il n'y a donc pas de danger qu'ils s'écartent et donnent du mal au pâtre; celui-ci n'a
qu’à dormir, manger, jouer, dormir encore ou s'étendre sur le dos, écouter tout le jour murmurer les frondaisons
vertes au-dessus de sa tête. Parfois, les animaux sont tellement enfoncés dans la boue qu'ils y disparaissent et on
ne saurait plus où ils sont sans les bruits crépitants comme des coups de pistolet que font leurs masses quand elles
se remuent et se décollent de la boue. Vers cinq heures, la chaleur tombe, animaux et pâtre se sentent revivre. Le
grand événement de la journée se prépare : on va passer le fleuve. Mais les animaux prennent leurs ébats plus
sagement que les enfants. Ils vont à une allure très lente dans l'eau jusqu'à perdre pied presque entièrement, et
alors on ne voit surgir que leurs mufles sonores et leurs longues cornes. On croirait voir un crocodile ou quelque
étrange serpent se jouant sur l'eau. Les enfants de leur côté dansent sur les berges; puis jetant la guenille qui
parfois couvre leur nudité, ils sautent à l'eau, criant, s'éclaboussant, se poursuivant les uns les autres; ils s'élancent
à la nage sur les buffles les plus proches, attrapent leur queue et grimpent sur leur dos, s'y tiennent debout en
triomphateurs, et poussent tout le troupeau vers l'autre rive. Il y a cependant des buffles retardataires qui ne
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veulent pas quitter leur bain et qui n'écoutent plus leurs gardiens; alors il faut aller les chercher un par un et ce
sont parfois des scènes bien amusantes.
  Ce spectacle avait pour nous un tel attrait que, pour avoir le plaisir de le contempler, nous rentrions au logis
souvent très tard et que la nuit nous surprenait en route. Mais c'était alors une attraction nouvelle, tout le long de
la route de Cho-Moi à Nhatrang, qui est plantée de massifs épais de bambous des deus côtés. À cette heure
tardive, ces arbres étaient recouverts entièrement de lucioles qui en dessinaient les contours. On distinguait les
buissons et les plantes mêlés aux bambous. Si les lueurs avaient été plus intenses et plus fixes, on aurait pu se
croire dans une avenue d'arbres de Noël. Mais leur éclat était intermittent, bien que le feu de toutes les lucioles de
chaque arbre jaillit simultanément. Et les lueurs se succédaient d'un arbre à l'autre avec une telle vivacité qu'elles
semblaient obéir à un signal. Je ne sais si les savants ont expliqué cette extraordinaire entente de millions de
mouches, mais il y a là quelque chose de saisissant.
  C'est le soir que grenouilles et crapauds font entendre leur musique. À la nuit, les insectes s'animent, des vols
d'éphémères et d'insectes de toutes sortes remplissent l'air tandis que les concerts des crapauds commencent. C'est
assez monotone et trop bruyant. Et cependant, deux heures plus tôt, les rivières et les bambous avaient une
apparence de calme et de tranquillité qui empêchait de soupçonner la vie intense partout latente jusqu'à la tombée
de la nuit.
  Le dimanche, avec nos fusils pendus à la selle, nous jouissions plus vivement encore de l'intense vie tropicale.
Nous ne sortions jamais sans tomber sur un gibier nombreux, lapins, sangliers, cerfs, coqs et poules sauvages,
paons, bécassines, cailles, faisans de tontes sortes, et beaucoup d'autres volatiles.
  Il y avait aussi quelques animaux plus difficiles à atteindre, et que, nous ne désirions point déranger d'ailleurs.
Quand nous entendions un tigre ou une panthère bondir dans un buisson ou que nous tombions sur les traces
récentes d'un éléphant, nous étions assez émotionnés, surtout quand nous constations que nous n'avions pour nous
défendre que des cartouches à bécassines. Le chasseur chassé n'est pas encore si rare dans la brousse annamite.
Moins de cinq ans auparavant, un chancelier en résidence à Nhatrang quittait le village pour aller à la rencontre
d'un camarade. On lui avait recommandé de rentrer de bonne heure ou de passer la nuit dans un village, car les
tigres à cette époque étaient encore plus nombreux qu'à présent. Méprisant ce bon conseil, il rentrait à cheval le
soir, sur la route mandarine, lorsque, à vingt kilomètres environ de Nhatrang, un tigre et une tigresse s'attaquèrent
à lui. Perdit-il la tête, ou son arme fut-elle déviée ? On ne sait. Il se contenta de décharger son revolver en l'air. Le
boy annamite, qui le suivait à cheval, le vit jeté à bas de son cheval et emporté. Il ne lui restait plus qu'à tourner
bride et à galoper vers Nhatrang, où il arriva à moitié fou de terreur. Plusieurs Européens partirent immédiatement
au secours de l'infortuné. C'était trop tard : quand ils arrivèrent, il était déjà à moitié dévoré.
  Il y a d'autres rencontres moins périlleuses, mais qui cependant sont très désagréables. Nous remontions un jour
la rivière de Nhatrang quand j'aperçus un coq sauvage sur la rive. Il fallait escalader un certain nombre de rochers
pour l'atteindre. Je m'approche, au prix de mille difficultés, à vingt-cinq pas, et je le couche en joue. Mais au
même moment, je me sens piquée à la paupière, et, avant même de pouvoir y porter la main, je suis cruellement
mordue sur tout le corps. Je jette mon fusil et, d'instinct, sans une minute d'hésitation, je déchire mes habits.
J'étais couverte de grosses fourmis rouges qui s'acharnaient sur moi. Ce fut intolérable. Par bonheur, mon costume
de bain était dans le sampan; je le revêtis pendant que mon mari débarrassait mes habits de la fourmilière. Un bain
et quelques applications d'alcool mentholé calmèrent une démangeaison insupportable et nous continuâmes notre
promenade.
  Notre sampan était ce jour-là manoeuvré par un Annamite et sa femme qui, couchés paresseusement dans le
fond, prenaient le plus vif intérêt à nos moindres gestes. Pour le plus minuscule des oiseaux ils auraient voulu
arrêter l'embarcation afin de me voir tirer quelque chose. Bientôt, le vent tomba et ils durent se lever et travailler.
La voile, sorte de natte faite en lanières de coco, se mit à claquer de côté et d'autre; ils l'amenèrent donc avec
beaucoup d'adresse et la roulèrent. Alors, la femme allant à la poupe, prit la rame du côté droit et posant
solidement les deux pieds nus sur le bord gauche du sampan, elle se mit à manier cette rame en se balançant
d'avant en arrière, avec une remarquable adresse. Ses mouvements, d'un rythme gracieux, faisaient valoir les
formes élancées mais vigoureuses de son jeune corps, tandis que sa longue tunique flottait au vent. Le mari ramait
de son côté en prenant bien son temps, un pied tendu en arrière pour manoeuvrer le gouvernail. Deux de leurs
enfants étaient aussi dans le bateau : l'aine parfois se plaçait à côté de la mère, ses petites mains sur l'épais aviron.
Il n'était d'aucun secours, mais il s'accoutumait ainsi à un exercice et à un geste qui lui permettraient plus tard de
gagner sa vie.
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                                                            Chapitre III

Visite à la briqueterie de Logoum. - En sampan. - Quelques mots sur les Tchams. - Le temple Tcham de Nhatrang. - La fête du Têt; courses
                                                   et jeux; une représentation théâtrale.

  Certain jour, en remontant la rivière de Nhatrang, à bord de notre sampan, nous allâmes visiter la briqueterie, de
Logoum. Ce petit village cuit toutes les briques dont la province a besoin. Son commerce se fait par la voie du
fleuve; aucune autre route n'y mène; mais les habitants aiment leur isolement.
  Aussitôt débarqués, nous fûmes entourés par les chiens qui aboyaient furieusement. Sans un des enfants qui
nous avait suivis, nous aurions été sérieusement mordus. Les chiens des Européens se précipitent sur les indigènes
qui essaient de pénétrer dans un enclos, mais les chiens des indigènes, par une touchante réciprocité, sont
également féroces contre l'Européen. Les bêtes sont cependant parfois de la même race et de la même famille !
Ces hurlements firent sortir les indigènes de leurs maisons. Ils ne paraissaient pas surpris de nous voir et le motif
de notre visite les laissait indifférents. Tous les enfants, attroupés, nous suivaient à une distance respectueuse.
  Après avoir circulé autour des cases, nous rencontrâmes une petite place découverte où des jeunes filles
pétrissaient de l'argile avec les pieds, qui, pour cette opération, sont certainement plus commodes que les mains;
mais des Européens n'auraient jamais été capables de travailler l'argile avec cette dextérité et sans perdre
l'équilibre. Quand la matière a acquis la préparation et la consistance désirables, elles la divisent en briques et en
tuiles avec une ficelle; elles les mettent ensuite au soleil pour les faire sécher. C'est encore avec les pieds qu'elles
les alignent sur le sol et elles les y laissent jusqu'à ce que le four se trouve prêt à les cuire. Le travail le plus
intéressant de ces manieurs d'argile est celui du tour pour la fabrication des vases; c'est la femme la plus vieille
que j'aie jamais vue qui en était chargée : ses cheveux étaient complètement blancs, ses yeux s'étaient obscurcis,
sa bouche avait perdu ses dents, et son visage n'était plus qu'un réseau de rides profondes; malgré cela ses mains
desséchées et ses pieds restaient agiles et vigoureux. D'un mouvement très vif, elle mettait le tour en action et les
pots sortaient les uns après les autres modelés parfaitement; elle en acheva plusieurs sous nos yeux. Alors, des
enfants les mirent au soleil. Ceux-ci se tenaient près d'elle, attentifs au moindre geste. Elle paraissait être traitée
avec le plus grand respect - bien mérité d'ailleurs. N'était-ce pas son travail qui, depuis des années, contribuait à la
richesse du village ? Tous les pots étaient de la même forme mais de différentes tailles; après la cuisson, ils
prenaient une couleur rouge brunâtre. Les briques et les pots, une fois terminés, sont portés aux marchés voisins
ou présentés à la Résidence comme impôts en nature. Tandis que les femmes travaillaient ainsi, les hommes
s'employaient à détacher les blocs d'argile des berges du fleuve et coupaient les pièces de bois pour chauffer le
four. Il y avait du bois en tas dans tout le village, où il formait de véritables barricades. Il est curieux de remarquer
que les habitants de ce village n'ont pas encore songé à construire pour eux des maisons de briques; ils se
contentent encore de mauvaises cases où la brique et la tuile n'ont aucune part.
  En revenant au bateau, j'avisai deux jolis petits arbustes dans un jardin et j'eus envie de les acheter. Je m'adressai
à un Annamite qui semblait en titre le propriétaire. Comme je commençais à marchander le prix avec lui, survint
une femme âgée qui était probablement sa mère; elle écarta mon interlocuteur sans cérémonie et prit la parole à sa
place. Je vis tout de suite que j'avais affaire à forte partie et je fus heureuse de ne payer mes deux arbustes que le
double de leur valeur. Cet incident montre bien l'influence qu'une femme prend avec les années dans une maison,
qu'elle agisse comme mère, belle-mère ou propriétaire. Illettrées le plus souvent et ne sachant pas aligner
cinquante caractères, ce sont les femmes cependant qui chez les Annamites ont le sens le plus exact des affaires et
du commerce. Les hommes leur reconnaissent cette qualité et comme ils en tirent profit, ils s'en rapportent
sagement à elles. Lorsque nous remontâmes dans notre sampan, la petite famille qui en constituait l'équipage
venait de terminer son repas. Nous découvrions une telle quantité de plats que nous nous demandions comment ils
avaient pu préparer tout cela dans le fond du bateau.
  Je me rendis bien compte des talents que possède le cuisinier annamite quand, plus tard, dans un sampan aussi,
nous dûmes prendre trois jours de suite des repas de cinq services. Encore, y avait-il plus de monde à bord cette
fois-la, et un tel encombrement dans l'embarcation que, à chaque mouvement, notre cuisinier trébuchait dans les
jambes des rameurs. C'était au cours d'une excursion sur le cours supérieur de ce même fleuve, dans une région de
hautes futaies et de forêts. Le voyage ne manquait point de distractions; tous les cent mètres nous devions franchir
des rapides; les rameurs se précipitaient tout à coup hors du bateau et, les uns manoeuvrant à la cordelle, les
autres poussant, tirant et soulevant le sampan, arrivaient à le ramener dans les eaux plus calmes. Ils poussaient des
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cris formidables tout en glissant et roulant parmi les rochers. S'ils avaient davantage usé de leurs muscles et moins
de leur voix, nous aurions peut-être avancé plus vite, mais le bruit leur semblait indispensable à la marche du
bateau. Je me demandais à chaque rapide ce qui serait arrivé si notre esquif avait été brisé; il n'y avait pas d'autres
sentiers dans la jungle que ceux tracés par les éléphants sauvages. Où ils ont passé, l'herbe est foulée et pressée
comme au rouleau; les branches des arbres sont brisées et les arbustes arrachés; leurs lourds sabots battent si bien
le sol qu'ils font de vraies routes où il serait possible parfois de s'engager en voiture; tout de même, c'est peu
rassurant, car ces routes ne mènent à aucun village. Les Annamites ne se risquent pas dans ces parages, et les
Moïs, d'ailleurs clairsemés, habitent beaucoup plus loin. Sur les deux rives entre lesquelles nous allions de rapide
en rapide, le fourré était si touffu que le regard ne pouvait aller au delà des premiers arbres; au-dessus de nos
têtes, les branches venaient se rejoindre et nous avancions sous un berceau de verdure qui nous cachait le ciel.
   Heureusement, nous arrivâmes à destination sans avoir brisé notre bateau. Le retour s'effectua en quelques
heures, alors qu'il avait fallu trois jours pour monter. Les plus habiles de notre équipage s'étaient placés à l'avant
du bateau et manoeuvraient à la perche. Leur coup d'oeil et leur adresse étaient remarquables. Il semblait par
moments que nous allions être broyés contre les énormes rochers qui nous barraient la route, mais nous nous
glissions entre eux et nous passions avec une vitesse vertigineuse par un simple jeu de la perche, qui exécutait des
à droite et des à gauche avec un art merveilleux.
   Ce fleuve fut témoin de bien d'autres aventures ! La moins drôle, peut-être dans notre trajet de retour, ce fut
d'être surpris par la marée descendante et d'échouer. Nous n'avions plus qu'à patienter en attendant d'être
secourus. Les indigènes nous dépêchaient un de ces petits sampans grands comme un panier à linge, que le plus
léger mouvement fait chavirer, mais qui passent partout. Il nous fallut débarquer sur la place du marché, pleine de
monde : sains et saufs, mais peu fiers d'aborder en si piètre équipage.
   Une excursion intéressante était celle du temple Tcham de Nhatrang. Mais avant d'en parler je dois dire un mot
des Tchams eux-mêmes. Parmi les nombreuses races qui ont vécu en Indo-Chine, il n'en est point qui leur soient
comparables. Ils ont laissé des monuments qui donnent une haute idée de leur civilisation. Après avoir dominé en
Annam, ils ont disparu devant les Annamites; il reste d'eux seulement quelques représentants groupés en villages
à Chaudoc et à Phanrang.
   L'existence de l'ancien royaume « Cyamba » fut révélée à l'Europe par Marco Polo, qui le visita en 1280, Les
Tchams se rattachent probablement au rameau malais; ils avaient emprunté leur civilisation à l'Inde, Quoique
n'étant pas les aborigènes de l'Annam, ils occupaient ce pays depuis plusieurs siècles quand ils se heurtèrent aux
Chinois, au IIè siècle avant notre ère. Dès cette époque, les annales chinoises les décrivent non seulement comme
très avancés en civilisation, mais comme riches et prospères; leur royaume s'étendait de Saïgon au nord du Tonkin
et comprenait une partie du Siam actuel. Dans les querelles entre les premiers Annamites qu'on appelait « Giao-
chi », et les Chinois, ils prirent parti tantôt pour les uns tantôt pour les autres; mais finalement ils aidèrent les
Annamites à se débarrasser du joug chinois. Ils ne pouvaient pas commettre de plus grande faute politique, car les
Annamites se retournèrent bientôt contre eux. Désormais ce fut une rivalité qui dura plusieurs siècles et ne se
termina que par la disparition de l'une des deux nations.
   Sous le règne du grand empereur annamite Thanh-Tong, une formidable expédition fut préparée contre l'ennemi
héréditaire. Une armée de 260000 hommes vint attaquer les Tchams jusque dans leur capitale, située dans le
Binh-Dinh actuel; la place fut prise d'assaut et saccagée; quarante mille hommes furent passés par les armes et le
roi fut fait prisonnier (1472).
   Les premiers missionnaires français qui abordèrent sur les cotes d'Annam, à la fin du XVIIè siècle, trouvèrent
encore des Tchams établis dans la province de Khanh-Hoa (Nhatrang). Mais ces débris d'un grand peuple étaient
incapables de se reconstituer et de s'arrêter dans leur décadence. Elle est aujourd'hui complète, puisqu'ils sont
réduits à un nombre très restreint de familles.
   Quelques types de femmes sont encore très beaux : elles sont grandes, élancées; le profil très pur du visage
rappelle les Indiennes; elles portent autour de leur chevelure un large turban dont les pans retombent de chaque
coté de la tête. Leur tunique ressemble au cai ao annamite, mais, au lieu de flotter, elle se moule étroitement sur le
corps; la couleur préférée semble être le vert. Parfois, on rencontre le type tcham dans tel pauvre village Moï de
l'intérieur; bien que le métissage tcham remonte à de nombreuses générations, les caractères primitifs s'accusent
parfois vigoureusement, par exemple dans telle jeune fille svelte, aux traits fins, qu'on s'étonne de trouver an
milieu des Moïs et vivant comme eux en sauvage.
   La religion des Tchams était le brahmanisme ou l'islamisme. Ceux qui adoraient Brahma, Vischnou et Siva le
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faisaient sous des noms différents des noms indiens. Leurs superstitions étaient aussi très nombreuses.
Actuellement, ils célèbrent encore des cérémonies particulières, relevant de l'une ou l'autre religion, mais sont
aussi incapables d'interpréter le Coran que de comprendre leurs pratiques brahmaniques.
  De beaux monuments et des temples Tchams se retrouvent à travers l'Annam et le Tonkin; les sites préférés
pour les temples étaient généralement des collines, prises parmi les plus belles régions du pays. Le temple de la
déesse Po-Nagar commande à Nhatrang le plus célèbre panorama de la province. Les temples du cirque de Mi-
son (Quang-Han) sont plus complets et forment un ensemble plus imposant, mais les monuments de Nhatrang ont
plus d'intérêt et plus de valeur artistique. Nous aimions à nous y rendre souvent; ils sont situés sur une colline de
trente mètres environ de hauteur, non loin de la mer et de l'embouchure du fleuve. Le temple domine toute la baie
de Nhatrang, les villages du Culao et de Nhatrang, ainsi que la vallée avec tous les méandres des cours d'eau. De
là, on peut encore voir dans l'intérieur des terres deux lacs ou lagunes entourés par des éminences couvertes de,
végétation, et dans le lointain, des montagnes verdoyantes. Au coucher du soleil, cet ensemble incomparable
prend de splendides couleurs. Des marches du temple, où tant de foules étaient venues pendant des siècles prier et
adorer, j'aimais à évoquer la splendeur des processions et, la magnificence des cérémonies disparues.
  Les premières constructions furent probablement élevées au IIIè siècle de notre ère. Le temple fut saccagé et
brûlé en 774 par des pirates noirs « de petite taille, venant d'un pays lointain ». Satiavarman, le souverain tcham
les poursuivit, coula leurs bateaux et rebâtit le temple en 784, suivant l'inscription qu'il a laissée. Une autre
inscription dit qu' « Indravarman éleva une statue d'or à la déesse Bhagavati », dont les Cambodgiens
s'emparèrent et qui fut remplacée en 965 par une statue de pierre sous le règne de Jaya Indrovarman.
  C'est très probablement celle qui existe encore aujourd'hui. Le dernier roi qui ait laissé son nom dans les
inscriptions de Nhatrang est Rudravarman. Il fit don au temple, en 1064, d'objets précieux.
  L'édifice, suivant la coutume tcham, s'ouvre à l'orient. Il comprend deux grandes tours de briques aux portes de
pierre couvertes d'inscriptions, et d'autres bâtiments de moins d'importance groupés ensemble.
  La tour principale à gauche est consacrée à la déesse Uma; c'est de beaucoup la plus importante : elle a vingt
mètres de long de l'est à l'ouest, y compris le porche par lequel on pénétrai; la largeur du nord sud est de 14
mètres, la hauteur de 18 mètre. Au-dessus de la porte, un morceau très soigné de sculpta représente un dieu
dansant accoté de deux musiciens qui jouent de la flûte. On trouve à l'intérieur la belle statue de pierre de la
déesse Po-Nagar, l'ancienne Bhagavati indienne. L'idole est plus grande que nature; elle a dix bras et elle est
assise à la mode indienne sur un autel de pierre; la poitrine est nue, les deux seins gonflés avec exagération
indiquent la maternité; les dix bras sont ornés chacun d'un bracelet; les cinq inférieurs reposent à plat sur les
genoux; ceux de gauche ont la main ouverte, la paume dressée en avant; ceux de droite ont la main fermée. Les
bras intermédiaires et supérieurs tiennent différents attributs : une masse, un sabre, un plateau, cure lance, une
boule. La tête est couronnée d'un diadème. Elle porte un sarong. Il y a dans même tour une autre statue présentant
une femme assise; elle est de taille plus petite et moins finement sculptée que celle de la déesse Po-Nagar, dont
elle est d'ailleurs contemporaine. Elle est appelée dans les inscriptions « la petite déesse » et sa face postérieure
porte une inscription tcham.
  La tour de droite mesure seulement dix mètres du nord au sud et treize de l'est à l'ouest. La divinité est un
lingam couronné d'un collier de perles sculptées, qui repose sur une dalle de pierre brune. Cette tour est la mieux
conservée des deux; elle est de proportions très harmonieuses. Les ornements extérieurs subsistant sont des bustes
de femmes en assez grand nombre, à la chevelure enroulée trois fois et superposée comme un diadème; elles font
partie d'une longue mortaise de pierre qui permettait de les fixer solidement entre les grosses tuiles des murailles.
Les constructions voisines sont aussi des temples contenant ou des lingams ou de petites statues de divinités.
Toute l'enceinte du temple était probablement fermée par une muraille de briques dont il ne reste que des traces.

  L'intérieur des tours est tout petit; dans la principale, il n'y a place que pour cinq ou six personnes. C'est que le
prêtre et les officiants y étaient seuls admis, les fidèles restaient dehors. Tout y baigne dans un mystérieux demi-
jour, car la lumière vient seulement de laporte d'entrée. Les gardiens annamites avaient allumé pour nous des
torches, mais les sculptures et les inscriptions étaient néanmoins malaisées à voir, d'abord parce que nos guides
étaient peu complaisants et aussi parce que les torches éclairaient mal. Ces gardiens sont des sortes de bonzes à la
solde des Annamites, la déesse Po-Nagar étant devenue, sous le nom de Ba-Chua-Ngoc, une de leurs divinités. Ils
l'entourent d'une grande vénération; deux fois l'an, aux second et huitième mois de l'année annamite, des fêtes
sont célébrées en son honneur avec danses et musique. Les marins et les pêcheurs viennent suspendre en son
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temple des ex-voto : souliers, habits, chandelles et lanternes. Le temple a été ainsi sauvé de la destruction.
  Il existe sur la déesse une légende annamite très curieuse. Elle n'avait ni père ni mère; elle était née sur un arbre
appartenant à un vieillard qui cultivait des melons. Comme tous ses fruits disparaissaient, celui-ci fit le guet nuit
et jour pour surprendre le voleur; il réussit à s'en emparer : c'était la jeune déesse; mais elle était si belle que, loin
de se fâcher, il l'adopta comme sa propre fille. Pendant longtemps, personne ne la demanda en mariage, puis un
beau jour il vint des contrées du Nord un prince qui l'aima dès qu'il la vit. Il l'épousa et l'emmena avec lui dans
son pays. Après avoir donné le jour à deux enfants, elle quitta son mari, revint à Nhatrang et demanda à un maçon
de lui bâtir un temple. Le roi, ayant appris où était sa femme, envoya une ambassade chargée de la ramener ou de
rapporter sa tête en cas de refus. La déesse, apprenant cela, se coupa elle-même la tête et la tendit à l'ambassadeur
qui regagna ses vaisseaux avec le précieux fardeau. Mais de la tête coupée surgirent des tempêtes qui coulèrent à
fond les vaisseaux, avec l'ambassadeur et tous ceux qui l'accompagnaient. À partir de ce moment, la déesse devint
un objet d'adoration.
  En 1900, M. Parmentier, chef du service archéologique de l'Ecole française d'Extrême-0rient, vint se fixer à
Nhatrang pour entreprendre les travaux de conservation du temple et continuer ses recherches sur l'art et l'histoire
des Tchams. Les indigènes ne se montrèrent pas très satisfaits du bouleversement de leur sanctuaire, mais ils
voulurent bien entendre raison et les gardiens-bonzes furent habilement engagés comme principaux surveillants
des coolies. Tous les présents et tous les ex-voto des Annamites furent mis de côté et respectés.
  Un jour, comme nous allions rendre visite à M. et Mme. Parmentier, nous eûmes la bonne fortune d'arriver
comme un trésor venait d'être découvert. Il se trouvait à trois mètres environ au-dessous de l'autel dans une des
tours- Avant de commencer les excavations, il avait fallu procéder à des travaux très longs et très fastidieux pour
la consolider, à tout moment, M. Parmentier était là, suivant chaque coup de pioche et sondant les parois. Le
trésor en question ne comprenait d'ailleurs que des objets de faibles dimensions et de valeur intrinsèque minime.
La première pièce était un anneau d'or serti d'une pierre verte; les griffes qui retenaient le bijou étaient assez
fortes et manquaient de finesse; mais la monture aurait pu être signée d'un bijoutier moderne. Il y avait aussi une
autre pierre ressemblant à une opale qui aurait perdu son éclat. Si cette pierre avait été simplement du verre, cela
aurait été une révélation, car on suppose que les Tchams n'ont pas connu l'industrie du verre. On nous montra en
outre une théière en métal devenue verdâtre avec le temps, dont l'anse, d'une finesse remarquable, s'était détachée,
puis un vase d'argent ciselé avec son couvercle. Nous admirâmes aussi un bol de riz, une boite à bétel, et, ce que
M. Parmentier estimait par dessus tout, des grains de riz qui avaient l'air encore frais. Ces grains de riz donnaient
à l'offrande son caractère et sa signification; ils permettaient sans doute de dire l'intention de celui qui les avait
ensevelis avec le reste du trésor plus de mille ans auparavant.
  Beaucoup d'objets précieux, armes et parures royales, vases d'or et d'argent, ornements sacerdotaux et bijoux de
femme ne se retrouvent point dans les temples. Ils ont été confiés aux Moïs par les rois tchams aux époques
lointaines des guerres et des persécutions qui leur firent prendre la fuite dans la montagne pour échapper aux
Annamites. Les Moïs les ont religieusement gardés. La plupart demeurent cachés dans des retraites impénétrables.
On comprend de quel intérêt seront ces dépôts pour l'histoire des Tchams. Déjà quelques-uns ont été révélés et
inventoriés. Les plus importants proviennent des provinces de Phanrang et de Phanri et ont été particulièrement
étudiés par le R. P. Durand et M. Parmentier.
  Tandis que nous accomplissions autour de Nhatrang nos premières excursions, arriva la fête du Têt, ou nouvel
an annamite, qui est la plus importante du calendrier. Elle commence avec la première lune, quand le soleil
pénètre dans le signe des Poissons, entre le 20 janvier et le 19 février, et dure une dizaine de jours. Il n'y a pas un
seul indigène en Annam qui ne célèbre le Têt; pauvres et riches s'arrangent pour suspendre leurs travaux habituels
et s'adonner aux réjouissances.
  Les préparatifs de la fête sont variés mais revêtent d'abord un caractère religieux : les tombes doivent être
nettoyées et ornées, les habitations époussetées et mises eu ordre, surtout autour de l'autel; les longs papiers
rouges avec les caractères noirs qui décorent les colonnes de la maison et de la porte d'entrée sont remplacés. À ce
moment, l'argent est plus nécessaire que jamais; aussi, les indigènes font rentrer leurs créances et mettent en vente
tout ce qu'ils peuvent. Les voleurs deviennent très entreprenants. Les économies des mois précédents vont s'en
aller en nouveaux vêtements, en ceintures et turbans de soie, en pétards et fusées. La meilleure part sera d'ailleurs
consacrée au jeu; à la fin des réjouissances, il n'y aura plus une sapèque à la maison, peut-être même les beaux
habits auront-ils été joués !
  Le jeu est un des plus graves défauts des Annamites; ils ne boivent pas, ne se querellent pas et sont de moeurs
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très douces, mais ils ne peuvent pas s'empêcher de jouer; voilà pourquoi des ouvriers habiles et intelligents sont
toujours sans ressources et vivent péniblement au jour le jour. Pendant le Têt, les plus sérieux se laissent
entraîner. Ce sont les Chinois qui exploitent leur vice et en tirent de notables bénéfices. Ceux-ci ne se départissent
pas de leur calme, tandis que leurs partenaires s'emballent, et ils ramassent en ces quelques jours plus de piastres
que durant tout le reste de l'année. En dehors du Têt, où le jeu est toléré par les autorités, ils entretiennent des
tripots clandestins. Quand un paysan a récolté et rentré son paddy, il reçoit la visite du Chinois voisin; ce dernier
s'assied, cause et accepte le choum choum aimablement offert. Le Céleste, qui a eu bien soin de réfréner sa soif,
propose finalement une partie de cartes. Vers l'aube, quand le visiteur se retire, notre pauvre paysan a perdu
jusqu'au dernier grain de sa récolte. Les Chinois évincent d'ailleurs facilement les Annamites de tous les
commerces de détail et tiennent par exemple toutes les épiceries où s'alimentent les Européens; de plus, ils prêtent
à des taux usuraires et trouvent mille moyens de tondre les indigènes.
  Le jeu le plus populaire est le « Baquan ». On le joue sur un lit de camp ou sur le sol. Un carré est divisé en
quatre et marqué 1, 2, 3, 4. Les mises, représentées par des sapèques, sont placées sur chacun des numéros.
Tandis que les joueurs sont autour, le banquier remplit un bol de sapèques, le secoue et en verse le contenu sur le
sol. On compte quatre par quatre. Il reste à la fin 4, 2, 3 sapèques ou une seule. Si c'est trois, par exemple, le
gagnant est celui qui a misé sur le trois. Il ramasse tout ce qui est sur le jeu.
  Dans la maison européenne la mieux tenue, les domestiques lâchent leur service pendant le Têt. Ne faut-il pas
que les familles indigènes soient au complet pour les cérémonies et repas rituels et aussi pour les fêtes qui les
accompagnent ? Une de nos amies qui possède un joli talent de peintre, avait pris pour modèle un malheureux
estropié qui, d'ordinaire, mendiait dans la rue. II recevait pour ses séances de pose une rétribution qui représentait
pour lui une petite fortune; de plus, il était nourri comme il ne l'avait jamais été de sa vie. Eh bien ! il ne parut pas
le premier jour du Têt; on alla lui en demander la raison dans son taudis : il répondit qu'il ne pouvait pas travailler
pendant le Têt, mais que sitôt après il se remettrait volontiers à la pose.
  Les cérémonies du Têt ont surtout un caractère domestique; mais il y a aussi dans les villes toutes sortes de
réjouissances publiques. À Nhatrang, elles étaient intéressantes, quoique beaucoup moins belles qu'à Saigon ou
Hué. Elles se passaient pour la plupart sur l'eau à cause de la proximité de la mer et du fleuve et nous y avons été
témoins de plusieurs incidents fort divertissants. II y eut une course en mer de bateaux de pêche, toutes voiles
dehors, qui réunit des centaines de partants. Des joutes sur l'eau eurent le don de déchaîner l'enthousiasme des
Annamites. Les combattants étaient placés un par un dans des paniers ronds de bambou tressé, capables de
chavirer au moindre mouvement; il s'agissait de se diriger avec un aviron et de s'élancer sur l'adversaire. La
plupart chavirèrent aussitôt abandonnés à eux-mêmes, d'autres, après quelques coups d'aviron. À chaque plongeon
c'étaient des cris et des rires qui partaient du rivage.
  Quand la lutte se prolongeait et que la mimique devenait plus expressive, les efforts plus désespérés, l'hilarité
des spectateurs ne connaissait plus de bornes. De deux hommes assez rapprochés pour s'attaquer, c'était toujours
celui qui restait sur la défensive qui l'emportait, car le seul fait de lever et de brandir l'aviron faisait perdre
l'équilibre et était fatal; l'autre voyait son ennemi disparaître sans avoir esquissé un geste de défense. Les
tentatives suprêmes et les contorsions des groupes qui avaient réussi à s'aborder étaient d'un haut comique. À la
fin de la bataille, la rivière était semée de paniers retournés, leurs propriétaires ayant eu assez à faire de se sauver
eux-mêmes. Naturellement, le gagnant fut celui qui resta le dernier à la surface.
  J'assistai ensuite à une course de sampans manoeuvrés par dix rameurs à la fois. Les hommes, choisis parmi les
meilleurs et les plus solides pêcheurs, représentaient les plus beaux types d'Annamites de la région. Chaque
bateau atteignant le but, fut accueilli avec un enthousiasme qui dégénéra en tumulte quand les arbitres déclarèrent
qu'ils ne savaient pas auquel revenait le premier prix. Les sampans ne se distinguent pas les uns des autres, ayant
la même forme et à peu près les mêmes dimensions. Ils sont peints en noir comme les sampans d'Annam et
portent de chaque côté de la proue un oeil blanc énorme, sorte de charme contre les génies malfaisants et les
monstres des mers. Les rameurs n'ayant pas de marques particulières et nus jusqu'à la ceinture se ressemblaient
tous. Quand la foule vit que les juges étaient embarrassés. elle cria ses opinions et ses avis : il y eut encore des
complications parce que certains bateaux, au lieu de passer en dehors des oriflammes qui jalonnaient la piste,
avaient passé en dedans et devaient être disqualifiés; chaque équipage se défendait et réclamait un prix.
  Après ces courses, il y eut des concours de natation et des combats de lutteurs, mais les spectateurs étaient au
moins aussi intéressants à observer que les champions. Avant ce Têt, je n'avais pas encore vu un Annamite sourire
franchement ni à plus forte raison éclater de rire. Je ne l'aurais pas cru capable d'enthousiasme. Les enfants qui
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composaient la moitié de la foule avaient commencé, les parents les imitèrent.
   L'après-midi, Européens et indigènes étaient assemblés sur une grande place du village pour assister à d'autres
réjouissances. On avait entouré la place d'une palissade et l'école indigène avait été transformée en pavillon fleuri
pour les Européens et les mandarins. C'est de là que se donnait le signal des courses qui avaient lieu sur terre et
que se trouvait le poteau d'arrivée. Nhatrang même compte une trentaine d'Européens. Pour le Têt, beaucoup
d'autres étaient venus du reste de la province : des fonctionnaires des douanes avaient déserté leurs salines ou
leurs îles, les surveillants et les conducteurs des travaux publics leurs chantiers au milieu de la brousse, et les
colons leurs plantations de l'intérieur. Il en était sorti, accompagnés de leurs femmes, de régions que je croyais
tout à fait inhabitées. Plusieurs d'entre eux étaient restés des mois sans voir leur plus proche voisin, tant étaient
précaires les moyens d'accès. Ils ne venaient à la ville de Nhatrang que dans des occasions comme celles-ci ou
pour voir le docteur. Leur abord timide disait l'existence isolée qu'ils menaient. Beaucoup de ces Européens
étaient mariés et leurs femmes avaient eu à braver la mer en sampan ou la brousse en palanquin et à dormir la nuit
dans des cases indigènes. Peut-être même, en arrivant à Nhatrang, avaient-elles trouvé difficilement un mauvais
coin à l'hôtel du Chinois.
   Les courses de l'après-midi ne le cédaient en rien aux courses du matin : courses de chevaux, courses à pied,
courses de pousse-pousse, de brouettes, etc.; le programme était bien rempli. Les courses de chevaux ne
manquèrent pas d'imprévu. Les Annamites avaient assez de peine à se tenir sur leurs poneys, pourtant de si petite
taille et de si minable apparence qu'on les aurait crus incapables de regimber. Peu de jockeys, il est vrai, avaient
une selle; d'autres n'avaient même pas de bride et se contentaient d'une corde passée dans la bouche. Les chevaux
s'excitant les uns les autres et commençant à faire des bêtises, quelques jockeys furent bien vite désarçonnés; les
autres firent preuve d'une noble hardiesse. Jetés sur le cou de leur bête, se rattrapant à la crinière après avoir à
moitié balayé le sol de la tête, ils n'en continuaient pas moins la course. Ceux qui arrivèrent au but, leurs jambes
nues battant en cadence au galop, méritèrent certainement un prix.
   Les enfants furent conviés a un concours de grimaces. Certes, les Annamites ne sont pas beaux en général, mais
les enfants avec leur face ronde, leurs yeux noirs et leur petit air sérieux sont parfois très jolis. Ils avaient du
moins l'excuse des récompenses convoitées pour se rendre si horribles dans cette circonstance. Naturellement il
fut malaisé de se faire une opinion sur les plus laides grimaces : aussi le concours dut-il être recommencé
plusieurs fois.
   Des danses annamites ne furent pas une des moindres attractions de la journée. Ces danses furent suivies de la
présentation de l'éléphant du gouverneur. C'était une bête magnifique, aux défenses énormes. Il était caparaçonné
et portait sur sa tête deux cornacs habillés de rouge. Il se plaça juste en face des tribunes et commença ses lais; les
cornacs l'amenèrent à se mettre à genoux, à baisser la tête jusqu'au sol, à se relever puis à se mettre de nouveau à
genoux; en somme, à exécuter toutes les diverses salutations des Annamites appelées laïs.
   Le soir, il y eut réception des Européens à la Résidence. De la véranda, nous assistâmes à la grande procession
du dragon, sans laquelle il n'y a pas de fête, annamite ou chinoise. Ce fut très réussi. L'énorme tête aux couleurs
vives est impressionnante même le jour; mais la nuit, quand elle est éclairée à l'intérieur par des torches et quand
les flammes sortent littéralement de la bouche et des narines, elle est vraiment terrifiante : l'indigène qui porte la
tête disparaît tout entier derrière elle et montre à peine le bout de ses pieds. C'est un artiste au courant des
mouvements traditionnels et des attitudes du dragon. Le corps est supporté par un grand nombre de comparses qui
se suivent à la queue leu-leu; la différence de taille des porteurs accuse encore les courbes du corps et ajoute à
l'illusion. Les torches qu'ils tiennent à la main éclairent les dessins et les couleurs de la peau transparente.
   Le dragon que j'ai vu avait quarante mètres de longueur; mais il y en a quelquefois de plus longs. Quand il
déroulait ses anneaux à travers les allées de la Résidence, les feux brûlait à l'intérieur jetaient des lueurs sur la
foule qui se pressait autour.
   Ajoutez à cela les pétards et les bombes qu'on lançait sous ses pas et qui n'arrêtaient pas sa course; il avançait au
milieu des éclairs et dans un bruit infernal. Beaucoup d'accidents, des brûlures de toutes sortes, sont communs
dans ces occasions-là, mais cela ne diminue en rien l'enthousiasme. Des instruments de musique en grand
nombre, des tambours, des tam-tams, des gongs et des violons chinois accompagnent le dragon. Les enfants,
fascinés et effrayés à la fois, couraient devant le dragon en criant à pleins poumons.
   Quand la procession se fut éloignée et que le vacarme eut diminué, on songea à tirer le feu d'artifice. Il avait été
confectionné par un Annamite et fut très réussi. Les indigènes y prirent un plaisir considérable. Les fusées
s'épanouissant en bouquets d'étoiles multicolores leur arrachaient des cris d'admiration.
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  La soirée se termina par une représentation théâtrale. D'habitude, cela se passe dans les maisons communes ou
les pagodes; mais cette fois ce fut en plein air et juste sous nos yeux. Au lieu d'aller au théâtre, le théâtre venait à
nous. Le jardin était retombé après le départ du dragon dans l'obscurité la plus complète; les nuits sans lune et
sans étoiles sous les tropiques ont l'air plus sombres qu'ailleurs. Nous pensions ne pouvoir rien distinguer d'abord
de la scène et des acteurs. Mais nous allions avoir une rampe et d'une espèce exceptionnelle : des indigènes munis
de torches s'accroupirent en rond; quand ils furent chacun à leur place, ils reçurent des soucoupes pleines de
pétrole pour aviver l'éclairage des torches, qui était surtout fumeux; sans hésitation, ils portèrent la soucoupe à
leurs lèvres et ayant rempli leur bouche, ils vaporisèrent adroitement le liquide sur la torche enflammée. Ce
procédé nous surprit naturellement, mais la rampe humaine continua et prit un trop vif intérêt à la pièce pour
s'inquiéter des dangers qu'elle courait Quand les acteurs s'avançaient au milieu du cercle magique, nous pouvions
les voir très distinctement : aux éclats que jetaient les torches, non seulement le théâtre, mais les spectateurs
surgissaient des ténèbres. Des quantités d'enfants se tenaient maintenant entre les porteurs de torches; comment
avaient-ils réussi à se glisser jusque-là ? Leurs grands yeux étonnés brillaient comme des escarboucles. Derrière
eux se tenaient des masses compactes de chignons pressés; hommes et femmes, tous immobiles et ravis du
spectacle. Nous étions aveuglés parles éclats trop vifs et suffoqués par la fumée âcre du pétrole. Tout de même, le
spectacle valait la peine de supporter ces inconvénients.
  Le théâtre annamite comprend des tragédies, des comédies et des pantomimes. C'était une pantomime à laquelle
nous avions l'honneur d'assister. Les pièces durent en général trois jours et trois nuits; les artistes ne s'arrêtent que
pour prendre leurs repas. Les Annamites montrent un goût très vif pour le théâtre; les salles de spectacle ne
désemplissent jamais. Je ne pourrais dire si nous vîmes le commencement, le milieu ou la fin de la pièce, mais je
la trouvai en tout cas fort divertissante. Les acteurs entrèrent en scène au bruit des tam-tams et des clarinettes;
puis un tigre, un coq et un homme se détachèrent du groupe. Leur jeu consistait à faire les plus bizarres
contorsions avec la tête, les pieds et les mains. Ils sautaient sur un pied et tenaient l'autre en l'air; ils paraissaient
disloqués; leurs orteils s'ouvraient en éventail et, au bout de leurs bras tordus, les doigts faisaient des angles
impossibles. Alors, ils s'avançaient sur leur adversaire les yeux menaçants et injectés de sang, et restaient ainsi un
grand moment. Puis, ils poussaient un cri déchirant et se mettaient à exécuter des cabrioles et des pirouettes
autour du cercle étroit de la scène. L'homme, par exemple, poursuivait le tigre et, tandis qu'il le cherchait partout
en tournant la tête de tous les côtés, le tigre était sur ses talons, suivant ses mouvements et roulé, en boule. Ils
étaient si près l'un de l'autre qu'ils semblaient ne faire qu'un, et leurs mouvements étaient si agiles et si souples
qu'ils n'arrivaient pas à se toucher. À la fin, quand ils prirent contact ce fut une lutte épique, un tourbillonnement
où l'on apercevait une mêlée confuse de bras et de jambes. L'enthousiasme du public était à son comble, les
enfants criaient, les plus grands riaient à tout rompre; seuls les mandarins gardaient une impassibilité très digne.
Par moment, de jeunes garçons habillés en guerriers traversaient la scène en agitant des oriflammes et poussant
des grognements. Au tigre et au chasseur avaient succédé d'autres personnages, une femme et un enfant. Ils
avaient le visage peint en blanc, les sourcils agrandis au noir et des arabesques rouges sur le front et les joues; ils
portaient des coiffures hautes en clinquant et papier doré. Tantôt ils entamaient un semblant de dialogue coupé de
cris et de gestes désordonnés; tantôt ils restaient complètement immobiles et muets comme des statues, sans le
moindre mouvement des paupières et sans paraître même respirer. Mais c'étaient les contorsions qui causaient le
plus d'enthousiasme, et les plus grotesques avaient le plus de succès. On n'applaudit pas les acteurs, comme chez
nous. Il y a un tam-tam près de la scène et autrefois le spectateur qui voulait manifester son approbation pour une
tirade bien débitée ou un geste bien compliqué, se levait, se dirigeait vers le tam-tam et le frappait violemment.
Maintenant, le tam-tam n'est plus à la disposition du public. C'est un personnage, considérable de l'assistance qui
en est chargé. Il doit traduire les sentiments du public, à la manière du choeur antique ou comme le Koto du
théâtre japonais; mais en réalité il ne fait qu'un accompagnement infernal et assourdissant.
  À minuit, nous nous retirâmes; la pièce était plus suivie que jamais et les acteurs ne montraient aucune lassitude.
Peut-être les voix étaient-elles devenues un peu rauques, mais les gestes étaient aussi énergiques. Bien avant dans
la nuit nous entendîmes les bruits lointains du théâtre et les coups de tam-tam, les pétards et les bombes. Ce n'est
qu'à l'aube que le village retrouva son calme habituel, et que le murmure des vagues reprit seul.
                                                             Chapitre IV

    La vie du paysan annamite. - Femmes, jeunes filles, enfants. - Le marché de Nhatrang. - Les travaux de la rizière. - Les repas des
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                          Annamites. - Comment ils mangent. - La vie du mandarin. - Chez le Quan Bô.

  Avec le lever du soleil, le village annamite commence à s'éveiller. Aux premiers rayons qui frappent la maison,
la porte de bambou se relève et s'appuie sur deux bâtons; un homme apparaît à l'entrée, légèrement courbé pour
franchir le seuil. Il se frotte les yeux, lisse sa longue chevelure avec les mains et la ramène vivement en arrière y
pour la nouer en chignon. Sa toilette est terminée. Alors, sortant comme lui de la cabane le chien, le cochon, les
poules et les poussins détalent entre ses jambes, heureux de retrouver l'air frais et la lumière. Paraissent à leur tour
les enfants, les yeux encore gros de sommeil, trébuchant les uns sur les autres. Les aînés portent, enfourchés sur
leurs hanches, les derniers de la série. Lorsqu'ils nous aperçoivent, tandis que nous attendons le passeur sur la
rive, ils jettent des cris perçants et se sauvent en désordre à l'intérieur de la case.
  Je n'ai jamais compris comment un enfant chargé d'un autre presque aussi gros que lui pouvait déguerpir si vite.
Après une pause, comme nous n'avons pas bougé nous-mêmes, ils risquent un oeil. Si nous leur parlons et les
encourageons, ils deviennent vite familiers : ils s'élancent dans l'eau, reparaissent, plongent, nagent, se roulent sur
le sable. Si nous rions à leurs prouesses, ils rient plus fort que nous et recommencent indéfiniment.
  À l'exception d'un petit veston court leur venant à la taille, les vêtements sont regardés comme superflus aussi
bien pour les filles que pour les garçons, du moins jusqu'à l'âge de dix ans, dans un village de pêcheurs; ce petit
veston, qui manque d'ailleurs souvent, est sans doute destiné à protéger les enfants des rayons du soleil. Pour tout
ornement, ils ont autour du cou une petite ficelle à laquelle est suspendu un carré d'étoffe unie, sorte d'amulette,
où le bonze a placé un morceau de papier aux caractères magiques. Plusieurs enfants portent aussi un bracelet de
cuivre ou d'argent aux poignets et aux chevilles; toutefois, le bracelet d'argent est très rare chez un enfant pauvre
du Sud-Annam.
  Après les enfants, c'est le tour de la grand'mère, qui apparait un balai à la main, et se met à nettoyer tout autour
de la case. On ne pense jamais à balayer l'intérieur de la maison, mais on ne manquerait pour rien au monde de
faire très nette une place d'un ou deux mètres devant la porte. Ce petit carré propret attire le regard du passant; il
est balayé au moins deux fois par jour. Quel contraste, avec la poussière et la saleté de l'intérieur ! Pendant que la
ba-gia (la vieille) balaie, la femme et la sœur du pêcheur sont en train de rouler les nattes sur lesquelles les
membres de la famille ont dormi. Elles disposent sur le lit de camp (le treillis de bambou élevé sur quatre pieds à
cinquante centimètres du sol) les bols, les soucoupes et divers récipients à l'usage des acheteurs éventuels.
Pourquoi ce qui sert de lit la nuit ne forait-il pas un excellent comptoir le jour ? Des lentilles du pays, des haricots,
des régimes de bananes y sont disposés; un pot de chaux et un panier plat contenant des feuilles de bétel rangées
en cercle occupent une place bien en vue pour attirer l'attention des chiqueurs; des tablettes de tabac pressé, des
boites d'allumettes, des feuilles de papier à cigarettes sollicitent lus fumeurs; enfin la note colorée de l'étalage est
donnée par des rouleaux d'étoffes de diverses teintes, des paquets rouges de pétards et des cierges pliés dans du
papier rouge et or. Les deux femmes regardent leur étalage avec fierté: quand tout est terminé, elles font leurs
dernières recommandations à la ba-gia qui demeure chargée de la vente et s'apprêtent à se rendre au marché.
Avant de s'éloigner, la mère se fait apporter le bébé et lui donne le sein; elle le tient contre sa poitrine d'une main
pendant que de l'autre elle retouche un détail de l'étalage. Finalement elle renifle et hume son enfant sur tout son
petit corps (les Annamites n'embrassent jamais leurs enfants autrement), et le passe à la grand'mère.
  Les jeunes femmes portent le pantalon ordinaire de coton bleu et se couvrent la poitrine d'un petit rectangle
d'étoffe; cette espèce de fichu est réservé pour l'intérieur; il est ajusté au cou et à la taille avec des cordons et
laisse le dos et les bras nus. Pour se rendre au marché, les femmes mettent là-dessus leurs longues tuniques bleues
et sur la tête le chapeau conique aux larges bords fait de feuilles de latanier. Elles prennent dans un coin les porte-
charges, en forme d'arcs, qu'elles astiquent avec le bout de la tunique. Les foulures sont fières de ces tiges au bout
desquelles se balanceront les paniers jumeaux. Il en est de finement ouvragées et renforcés aux extrémités de
pièces de cuivre qui se sont des héritages précieux. Le poisson sec est le produit à transporter ce matin; l'odeur en
remplit tout le village et nous nous en apercevons encore mieux quand les deux femmes, en se dandinant
gentiment, nous croisent avec leurs paniers remplis jusqu'au bord, et nous les promènent sous le nez.
  Le soir, à notre retour de la chasse, nous regardons de nouveau dans la case. Les jeunes femmes ne sont pas
encore rentrées, mais la vieille est là, accroupie sans bouger au bord du lit de camp, ses genoux au menton. Un
client s'approche, prend une feuille de bétel, la met dans le creux de la main, promène dessus le pinceau de chaux
et, quand la couche lui paraît suffisante, il l'enroule sur elle-même et la place dans sa bouche. Pas un mot n'est
échangé ni d'un côté, ni de l'autre, mais je vois briller le regard de la bonne vieille quand il dépose deux sapèques
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sur le coin du lit, avant de s'éloigner. Tandis que nous parlons à la marchande, sans d'ailleurs nous faire
comprendre, le bébé se met à crier et lui est apporté; la grand'mère, allongeant ses jambes entre les soucoupes et
les bols, prend l'enfant sur ses genoux et l'étend à plat, sur le dos; alors elle approche d'elle un bol de riz cuit et en
saisit une bouchée avec des baguettes; après l'avoir mastiquée et remastiquée comme il faut, elle la fait passer de
sa bouche édentée, dont les lèvres sont brûlées de bétel, dans celle du bébé. C'est, dans le pays, une façon assez
habituelle de nourrir les enfants.
  Le pêcheur est assis en compagnie de nombreux camarades et répare ses filets. À l'arrivée de notre sampan,
ainsi que de nos chevaux et de nos fusils de chasse, les enfants découvrent que nous avons tué un paon. Ils
s'attroupent autour de nous en poussant des cris d'enthousiasme et, quand je soulève l'oiseau pour que l'un d'eux le
porte jusque chez nous, foutes les mains se tendent spontanément; la mêlée devient générale; les plumes volent de
tous les côtés. Un petit bonhomme pas plus gros que le paon reste maître de la situation et s'empare du trophée. Il
est suivi de tous les autres qui l'accompagnent jusqu'à notre porte. Quand je l'ai rejoint et lui ai mis une pièce
blanche à la main, il est sans conteste le héros du jour.
  Les enfants annamites ont une vie heureuse et très gaie pendant les premières années; on ne les entend guère
pleurer que lorsqu'ils soin malades; les pleurnichements et les scènes des petits Européens leur sont inconnus. Les
parents sont très dévoués à leurs enfants, mais ils en ont un si grand nombre qu'ils ne peuvent pas les gâter. Il y a
peu de races aussi prolifiques que l'Annamite; sans une énorme mortalité infantile, elle s'accroîtrait très vite. Mais
les plus élémentaires règles d'hygiène sont inconnues ici. C'est une vieille ba-gia du village qui fait office de sage-
femme; le médecin annamite, quand il intervient, ne peut pas voir sa malade; il donne sa consultation à travers
une porte entre-baîllée. Quels préjugés il faut vaincre pour faire appeler le médecin français ! Mon mari, consulté
cependant quelquefois, a été témoin de spectacles navrants. Telle pauvre femme a été laissée sans secours pendant
deux ou trois jours. Quand la ba-gia a osé intervenir, c'est pire ! Le désastre est souvent irréparable. Un brasier de
charbons n'a cessé de brûler sous le lit; toutes les ouvertures ont été tenues fermées et l'on a placé sur l'accouchée
toutes les hardes de la famille.
  Beaucoup d'enfants meurent du tétanos parce que les premiers pansements sont faits avec de la terre glaise. Rien
ne protège les nourrissons contre les moustiques et les mouches; leur petit corps est couvert de piqûres et autour
des yeux des mouches s'acharnent. S'il y a des parasites dans les cheveux, c'est regardé plutôt comme un signe
favorable. À combien de pratiques étranges et superstitieuses ne soumet-on pas ces pauvres petits ! Plus tard ils
auront tout de même un sort assez enviable à cause de leur liberté; ils seront dans la joie si leurs parents peuvent
les envoyer à l'école; un petit bambin n'est jamais si fier que lorsqu'il se promène dans les rues du village avec un
mauvais cahier sous le bras. À douze ou treize ans, son éducation est finie, il se joint aux aînés et partage leurs
travaux; alors, il accompagne son père à la pêche, puis à la rizière, ou bien il va avec des camarades ramasser du
bois dans la forêt. D'autres gardent les buffles.
  Les petites filles vont au marché ou aux champs quand elles ne sont pas occupées à la maison. Matin et soir on
les voit se hâter vers le puits voisin pour aller chercher de l'eau. À l'extrémité des bambous en équilibre sur leurs
épaules, se balancent, au lieu de paniers, des jarres qui, une fois pleines, paraissent fort lourdes et font pencher
leur taille. Elles aiment cependant cette corvée, car elles vont rencontrer leurs amies, causer et s'amuser avec elles.
Il règne alors autour des puits une grande animation, et des éclats de rire, francs et joyeux, partent comme des
fusées. Pour tirer l'eau, elles usent de paniers de bambous tressés ou de simples feuilles de bananiers repliées
qu'elles envoient au fond du puits avec une mauvaise corde tout effilochée. Le premier panier qu'elles retirent
plein d'eau n'est point destiné à la jarre; elles en boivent quelques gouttes, puis versent le reste, les bras très haut,
sur leur tête et partout. Elles répètent cette opération deux ou trois fois. Quand leurs vêtements trempés collent
bien à la peau et qu'elles se sentent rafraîchies, elles commencent à remplir leurs jarres. Quelques vives réparties,
un dernier éclat de rire, et leur fardeau assuré à l'épaule, elles se remettent à trottiner.
  L'occupation favorite des jeunes filles et des femmes annamites est certainement d'aller au marché. Elles aiment
les heures de liberté passées dans la société de leurs amies et compagnes et par-dessus tout les occasions de
déployer leur habileté de commerçantes. Dans la moindre affaire, toute femme annamite fait rendre à la moindre
sapèque tout ce qu'elle peut. Réussit-elle à glisser une mauvaise mangue dans un lot de bonnes qu'elle vend à un
cuisinier, ou à se faire donner par-dessus le marché une mesure de riz, elle est satisfaite. Elle demandera vingt
cents d'un coco qui en vaut cinq; c'est seulement quand le client s'en va et marchande ailleurs qu'elle le lui laissera
au juste prix. Quel dommage de ne pas pouvoir aller soi-même plus souvent au marché ! Cependant le spectacle
des vendeuses assises sur le sol avec toutes leurs marchandises étalées autour d'elles n'excite pas l'appétit, non
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plus que les odeurs de poisson salé, de nuoc mam (1), de choum-choum (2) mêlées aux senteurs des fruits et des
légumes. Quant au bruit, il est assourdissant. Les marchandes n'arrêtent par une minute de parler; pour se faire
entendre de leurs plus proches voisines elles doivent user de toute la force de leurs poumons. La voix d'une
Annamite est rarement musicale; les notes aigués et perçantes y dominent.
  Il vaut mieux ne pas avoir de discussions dans ce pays; le sexe fort le sait bien; aussi se garde-t-il de déchaîner
la tempête; et, quand cela arrive, il n'a qu'à fuir au plus vite.
  1. Eau de poisson fermentée. - Condiment que tous les Annamites emploient avec le riz.
  2. Alcool de riz.
  Au marché on ne voit guère, en fait d'hommes, que les cuisiniers des Européens. Le marché appartient aux
femmes; elles y règnent souverainement. Elles emportent parfois les enfants qui n'auraient pu rester à la maison.
Le marmot fait le voyage dans le panier de la balance, où il sort de contrepoids à un petit cochon de lait ou à un
sac de riz.
  Nhatrang peut s'enorgueillir depuis quelques mois d'un marché magnifique, couvert en tuiles et cimenté; mais
comme il faut payer quelques sapèques de redevance, les marchandes s'installent aussi bien à côté, dans la
poussière ou dans la boue. En novembre, quand la saison pluvieuse bat son plein, la place du marché se
transforme en un vaste lac; il faut bien alors s'abriter sous le bâtiment. Les femmes ne manquent jamais un jour de
marché, même par les temps les plus affreux et par les inondations les plus sérieuses. On dirait même qu'il y a
plus de monde alors sur la place! Peut-être trouvent-elles très amusant d'aller par les routes submergées, tantôt sur
un petit bateau, tantôt dans l'eau jusqu'à mi-corps. Pourvu que les marchandises ne se mouillent pas, elles sont
prêtes à tout. On les voit relever leur pantalon, enrouler leur tunique à la taille et, les paniers sur la tête, se lancer
au plus fort du courant. Elles estiment probablement qu'il n'y aurait pas beaucoup d'agrément dans certains
villages à rester chez soi par des temps pareils! Les cases sont remplies d'eau et menacent d'être emportées. On
place tout ce que l'on possède sur le lit de camp puis, quand l'eau monte encore, sur le toit! En allant un jour nous
promener dans un village inondé, nous entendîmes des éclats de voix et des rires qui venaient de groupes à cheval
sur la crête d'un toit. Je n'en croyais pas mes yeux; leurs pieds trempaient dans l'eau. Si la maison avait été
emportée, il y avait encore la ressource du sampan, amarré à portée de la main; pourquoi donc s'inquiéter ?
  Il y a deux séances de marché tous les jours : une le matin, l'autre le soir; mais les horaires sont approximatifs, et
quand l'un arrive, l'autre s'en va. Les femmes s'en retournent chez elles aussi chargées qu'elles étaient venues, car
si elles ont vendu, elles ont aussi acheté. Les préparatifs du départ sont vite faits. Elle se relèvent en secouant leur
longue tunique qui a traîné sur le sol quand elles étaient accroupies; elles polissent ensuite leur cher fléau avec un
coin de la tunique et soupèsent plusieurs fois la charge pour voir si les paniers jumelés sont bien équilibrés. Enfin,
elles assurent sur leur tête leur chapeau-champignon dont elles ajustent la bride rouge sous leur menton; et les
voilà quittant le marché, seules ou le plus souvent par groupes, l'une derrière l'autre. Ce sont alors des causeries
sans fin tout le long de la file; les demandes et les réponses se succèdent sans un geste, sans un mouvement de la
tête. Elles sautillent sur le bout des pieds plutôt qu'elles ne marchent portant allègrement leurs balances. Il y aurait
de quoi être essoufflé, même si elles ne s'époumonaient pas en causant.
  Le transport d'un cochon donne lieu à des scènes amusantes. Il s'agit d'abord de faire entrer l'animal dans un
panier de bambou aux larges mailles. Suivant l'usage annamite, il voyage comme un paquet. Malgré sa résistance
désespérée et tous ses efforts, il est introduit et la porte de la cage est fermée sur lui avec un morceau de bambou.
Le pauvre cochon passe ses pattes à travers les mailles, mais ne peut pas bouger. Il peut crier, par contre ! Très
calmes, les femmes montent leur conversation d'un ton et n'arrêtent pas leur babil. Le panier est fixé le long d'un
bambou; et, s'il ne se trouve pas de coolies pour le porter sur leurs épaules, les femmes elles-mêmes s'en chargent
sans hésiter.
  Pourquoi les Annamites mettent-ils les cochons dans des paniers et non les canards ? Ils s'épargneraient ainsi
beaucoup de tracas et gagneraient du temps. J'en vis pour la première fois un grand troupeau le soir au clair de
lune. D'un tram (Tram, poste de relais.) où nous nous préparions à passer la nuit, j'entendis un bruit très
particulier. C'étaient des pattes battant les flaques boueuses de la route et des couacs répétés comme si tous les
canards de la terre étaient réunis. Je me précipitai pour voir : sur la route il y avait en effet des tas de canards,
plusieurs milliers, sous la surveillance de trois ou quatre gardiens seulement. Ils allaient par rangs serrés, dans un
ordre remarquable; l'avant-garde était dirigée avec un long bâton; les autres suivaient. Ils tournèrent bientôt du
côté du tram pour y passer la nuit comme nous. Nous étions fort ennuyés; heureusement, ces charmants voisins
étaient très fatigués; après quelques couacs ils s'endormirent et nous aussi. Nous demandâmes comment les
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indigènes pouvaient posséder des canards en bandes si nombreuses. Bien sur ils ne provenaient pas d'œufs couvés
naturellement. Il existe, nous répondit-on, une catégorie spéciale d'éleveurs de canards, qui recueillent un grand
nombre d'oeufs à la fois, les mettent dans des couveuses artificielles constituées par des paniers remplis de paddy
maintenu chaud et les font éclore. C'est un travail fort délicat qui réclame beaucoup d'attention et un sens spécial
de la température, car le thermomètre est inconnu ici. Peu d'indigènes ont la patience et l'habileté nécessaires pour
y réussir. Aussi est-ce devenu la spécialité de quelques villages. Quand les canards sont assez grands, ils sont
expédiés dans diverses directions pour être vendus. Ils sont conduits en troupe et ne voyagent jamais le jour.
Durant les heures chaudes, on les voit s'ébattre dans des mares ou des rizières où ils sont tellement pressés les uns
contre les autres qu'on distingue leur masse mouvante et bruyante avant de pouvoir dire ce que c'est.
  Presque autant que le marché, les travaux de la rizière ont de l'attrait pour les femmes annamites. Cela ne dure
qu'un temps et revient à des époques régulières. Les hommes accomplissent naturellement les tâches les plus
importantes. Pour compléter les irrigations et les répartir, ils font passer l'eau au-dessus des talus qui bordent les
rizières. Certaines rizières ne reçoivent que les eaux de pluie, les autres sont irriguées par des rivières ou des
canaux. Les canaux secondaires de distribution sont arrangés de façon que tous les petits carrés de la rizière
reçoivent la quantité d'eau nécessaire. Mais il petit arriver que la répartition soit inégale; les indigènes
s'appliquent tout de suite à y remédier. Ils établissent sur le talus et au-dessus de l'eau un système de trois piquets
formant un trépied solide, capable de supporter un panier. Ce panier, fait de lanières de bambou finement tressées,
est suspendu par une corde et se balance librement. Il est muni à une extrémité d'un long manche que manœuvre
un seul homme. C'est une sorte de cuiller qui se remplit en inclinant le bec et qui se déverse ensuite dans la rizière
supérieure. Il y a aussi un seau de bambous muni de chaque côté de deux cordes, l'une en haut, l'autre en bas.
Deux personnes sont nécessaires pour la manoeuvre, qui est très simple et fort originale. Les cordes se relâchent
pour laisser le seau plonger dans l'eau et se tendent pour en vider le contenu dans le carré au-dessus. Ce petit jeu
semble puéril et sans effet.
  Eh bien ! repassez quelques heures après, vous constaterez les résultats !
  Dans la rizière encore inondée, le labourage commence. Deux buffles sont attelés ensemble à une charrue de
bois au soc de fer, et un homme ou un jeune garçon les mène avec une ficelle passée dans leurs naseaux ou
amplement par des appels et des interjections, il les dirige à droite et à gauche et les fait tourner avec de petits
coups d'une longue badine. Il disparaît à moitié dans la boue et reçoit un déluge d'éclaboussures; mais il est si
absorbé à tracer le sillon qu'il ne s'essuie même pas la face.
  Les herbes et les racines de la précédente récolte n'ont pas été enlevées entièrement; maintenant, elles se
détachent dans la mare qu'est devenue la rizière; une herse va en débarrasser le sol, qui sera nivelé et prêt à
recevoir les jeunes plants. Ce sont des buffles ou des boeufs qui tirent la herse; le nhaquê (paysan) se tient debout
sur le bord de l'instrument, les pieds juste au-dessus de la boue. Il est pas mal cahoté dans cet exercice, mais il
prend un solide appui en se cramponnant à la queue d'une de ses hôtes.
  Quelques mois auparavant, des semis de riz ont été faits dans des carrés voisins. Quand ils sont assez grands, on
les repique. Ce sont les femmes qui sont spécialement chargées de cette opération. Maintenant, jusqu'à la récolte,
les champs de riz seront d'un vert brillant, d'un vert qu'on ne voit pas ailleurs, du moins sur d'aussi larges
étendues. Les semis poussent drus et serrés, en taches régulières du plus bel émeraude qui contraste
magnifiquement avec les teintes jaunâtres des eaux boueuses environnantes. Quand les femmes arrivent, les
jeunes gens arrachent les plants, les rangent par bottes régulières et les déposent à une extrémité du champ. Les
femmes se préparent à les recevoir. Rangées sur une longue ligne, elles ont relevé très haut leur pantalon et
enroulé autour de la taille ou fourré dans leur pantalon les pans de leur tunique afin de ne pas tremper leurs
vêtements dans l'eau. La manche aussi a été retroussée aussi loin que son étroitesse le permettait. Toutes ces
précautions ne les empêcheront pas d'être couvertes de boue des pieds à la tête avant la fin de la journée. Et, pliées
en deux, les jambes et les bras dans la boue, leur grand chapeau les couvre tout entières. On n'aperçoit de loin
qu'une file de chapeaux qui les fait ressembler à quelques champignons géants émergeant de la rizière.
  Sitôt en possession des bottes de jeunes plants, elles s'empressent de les délier et de les repiquer un par un dans
la boue, en quinconces très réguliers. Elles travaillent sans désemparer, ne levant que rarement la tête. J'ai surpris
parfois cependant un regard d'une espièglerie charmante qui, sous le grand chapeau, allait jusqu'au jeune
distributeur des gerbes vertes. Les femmes annamites semblent plus séduisantes à ce moment; est-ce à cause de
leur retroussis ou du jeu de cache-cache que favorise le grand chapeau, ou encore parce que les joues sont roses
quand elles se relèvent une minute pour essuyer sur leur visage la boue et la sueur qui l'inondent ? Les travaux des
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champs fournissent aux deux sexes une des rares occasions qu'ils ont de se rencontrer; on ne voit presque jamais
en Annam les hommes mêlés aux femmes. Un mari ne marche pas en public auprès de sa compagne, et on ne voit
jamais sur les chemins des individus de sexe différent liant conversation ou même échangeant quelques paroles.
  Quand la tâche du jour est achevée, les nhaquês retournent chez eux pour partager le souper préparé par la
ménagère.
  Ils peuvent tout à leur aise ou s'étendre sur le lit de camp ou s'accroupir, les coudes sur les genoux; c'est la
manière des Annamites de se reposer. Bien campés sur leurs pieds, ils sont capables de rester ainsi des heures. On
en voit posés de cette manière sur les garde-fous des ponts, ce qui prouve que c'est également une position très
solide et très sûre pour eux.
  À la tombée de la nuit, la grande marmite de riz est retirée du feu et son contenu est divisé en autant de bols qu'il
y a de membres dans la famille. D'autres bols contiennent des morceaux de poisson, des bouchées de porc rôti et
des légumes indigènes tels que concombres, salades, jeunes pousses de haricots, etc. Les convives prennent avec
leurs baguettes un peu de ceci, un peu de cela, au hasard des inspirations et des goûts. Le tout est trempé chaque
fois dans le nuoc mam, condiment indispensable, sauce sans laquelle il n'y a pas de repas annamite. Les
Annamites ne prennent jamais leurs aliments avec les doigts; ils manient leurs baguettes avec une grande
dextérité. Ils ne boivent pas d'habitude en mangeant, mais seulement à la fin du repas.
  La famille ne tarde pas après le souper à aller se coucher; les bruits des enfants cessent, puis les conversations
des parents. Le grand-père « Monsieur le vieillard » (ong gia), comme on le désigne respectueusement, qui a le
sommeil plus court, reste accroupi devant la porte dans une contemplation muette. Il se lève enfin, choisit une
baguette d'encens dans un paquet de papier rouge et, après l'avoir allumée au foyer mourant, la place devant
l'autel. Cet acte pieux accompli, il ferme la porte de la case et un silence complet règne partout.
  Il n'y a pas d'aristocratie héréditaire en Annam, excepté dans la famille royale. Des titres correspondant à ceux
de marquis, comte, etc., sont accordés pour récompenser des actions d'éclat; mais ils baissent d'un degré à chaque
génération et disparaissent vite si les descendants ne font rien pour les mériter de nouveau. Tout Annamite peut
d'ailleurs prétendre au mandarinat et aux plus hautes charges de l'État, car tous les postes officiels s'acquièrent au
concours. Cependant, quand un homme a rendu des services signalés au pays, il est parfois nommé d'emblée à un
haut grade mandarinal, par exemple pour avoir défriché un territoire et l'avoir rendu à la culture. Cela prouve que
dans cette nation de lettrés on tient l'agriculture en honneur.
  L'Annam est une démocratie idéale où une élite est appelée aux affaires, mais une élite de rhéteurs et de lettrés.
L'éducation purement littéraire qu'ils reçoivent est bien surannée; elle n'a guère changé avec le temps; l'étude des
caractères chinois, les dissertations philosophiques absorbent encore les futurs fonctionnaires. Ils ignorent les
sciences exactes qu'ils sont à même de comprendre cependant et dont ils tireraient des bénéfices autrement
importants.
  Le mandarin vit presque toujours dans une maison de briques avec vérandas circulaires comparable à celle des
Européens. Le toit couvert de tuiles est plus orné parfois et la crête porte un dragon aux courbes nombreuses; des
papillons, des chauves-souris ou des fleurs de lotus sont geints sur murs, encadrant portes et fenêtres. Cette
ornementation consiste parfois en une mosaïque pareille à celle qui décore les tombeaux; elle est composée de
fragments de porcelaine bleue, verte ou blanche, morceaux d'assiettes et de tasses si bien assemblés qu'il faut y
regarder de près pour distinguer l'étrange facture. La maison est blanchie à la chaux à l'intérieur; malgré cela, les
salles n'ont pas toujours un air très propre; les Annamites, riches et pauvres, ont l'habitude de chiquer le bétel qui
rend la salive abondante et rouge;(La chique de bétel se compose d'un morceau de noix d'arec enroulé dans une
feuille fraîche de bétel (Piper bettle L.) qui a été frottée d'une couche de chaux rosée. À l'entrée de toute maison
annamite se trouve la boite à bétel; c'est la première chose qu'on présente au visiteur qui arrive.) et bien qu'il y ait
à portée de chacun des crachoirs immenses de cuivre ou de terre, le plancher et les murailles reçoivent leur bonne
part d'éclaboussures. Les taches rouges sont même plus visibles chez les riches que dans les cases des pauvres, où
le plancher est de terre battue. On dirait que certains mandarins sont fiers de cracher aussi indiscrètement que
possible. Des enfants s'exercent positivement à ce sport. Pour nous, l’Européens, la chique de bétel fait perdre à la
femme annamite le meilleur de son charme; avec des dents laquées en noir et des lèvres gonflées par le bétel, une
bouche a bien de la peine à être jolie !
  J'entrai pour la première fois dans une maison de mandarins quand nous rendîmes au Quan Bô, sorte de
gouverneur de province, la visite de bienvenue. En Annam, où fonctionne le régime du protectorat, les mandarins
ont gardé beaucoup d'autorité et un réel prestige sur les indigènes. Sa maison, comme celle des autres gros
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mandarins provinciaux, est située à l'intérieur de la « Citadelle », (Les « Citadelles » d'Annam ne sont pas à
proprement parler des places fortes, mais des villes ou des villages entourés de remparts qui deviennent, en temps
de guerre, des centres de résistance.) à une quinzaine de kilomètres de Nhatrang. En apercevant les murailles, je
ne pouvais croire qu'elles avaient subi des attaques à main armée et arrêté longtemps des assaillants. Cependant, il
y avait eu dans le passé, sur ces mêmes remparts et le long de ces fossés marécageux, de sanglantes rencontres.
Des pans entiers de murailles menaçaient ruine, ébranlés par le temps ou par la guerre. C'était d'ailleurs dans
l'ensemble un tableau pittoresque, où les frondaisons jeunes et les fleurs, les lotus surtout, se mêlaient aux vieilles
pierres.
  Sur le pont étroit, au-dessus des fossés, nous dûmes attendre que la porte de la Citadelle fût ouverte. Quelques
gamins avaient entendu le trot des chevaux et se précipitèrent vers nous, très heureux de nous obliger. Quand les
battants massifs eurent été écartés, en roulant sur leurs roues de bois, nous trouvâmes qu'il y avait juste assez de
place pour passer en voiture. On se serait cru sous un porche moyen âge; les battants se refermèrent sur nous
bruyamment; il me semblait entrer dans une souricière.
  Au-dessus de la porte s'élève une tour de garde pour vingt ou trente hommes; des remparts sur lesquels cinq
hommes peuvent marcher de front; mais tout de suite après on se trouve, sans transition, au milieu d'un village de
l'aspect le plus calme. Voici les quatre rues symétriques qui conduisent aux quatre portes de la Citadelle; elles
sont plus larges et mieux entretenues que les sentiers des villages ordinaires; voici l'immense grenier à riz où l'on
serre des provisions en cas de disette ou de siège; voici la prison. D'ailleurs, rien d'exceptionnel ne méritait
d'arrêter l'attention; on voyait les mêmes mares qu'ailleurs, les mêmes arbres, les mêmes cases entourées de
jardins.
  La maison du Quan Bô, était à l'écart de la rue principale, dans un endroit tranquille et silencieux; nous y
apportâmes la plus grande agitation. Quand nous pénétrâmes dans la cour, des coolies se mirent à courir d'un côté
et de l'autre, des têtes apparurent aux fenêtres et la marmaille déboucha de partout. Ces enfants avaient pour la
plupart des habits de soie et les soldats de la garde particulière du Quan Bô portaient une longue tunique écarlate
et le petit chapeau conique. La foule annamite, avec son costume bleu, est plutôt d'aspect sombre; ici, les
uniformes et les blouses enfantines mettaient une note chaude et colorée.
  Le Quan Bô vint au-devant de nous et nous reçut au haut de l'escalier. Il tendit la main d'abord à mon mari, puis
à moi. C'était la première fois que je serrais une main annamite, je ne pus me défendre d'une sorte de frisson en
pressant dans ma main ces longs doigts osseux et squelettiques, terminés par des ongles démesurés. Ce geste,
cependant si simple et le plus souvent inconscient, me faisait sentir qu'il y a entre le blanc et le jaune plus qu'une
différence de peau. Les Annamites n'aiment d'ailleurs pas serrer les mains; c'est une coutume inconnue chez eux.
Ils se contentent entre égaux de se saluer de la tête en s'inclinant plus ou moins bas et en joignant les mains. Les
« lais » (qui sont des prosternations très basses et cérémonieuses) ne deviennent de règle que dans les grandes
circonstances et pour honorer un supérieur.
  Le gouverneur était vêtu d'une magnifique robe vert d'eau, présent de l'Empereur; c'était une pièce de soie tissée
et brodée par un artiste de la Cour sur un dessin original. Il nous fit les honneurs de sa maison, où nous ne
découvrîmes rien de remarquable. Tout paraissait sombre et très modeste. Les meubles de la salle de réception se
réduisaient à une table de fabrication européenne et à quelques chaises de rotin alignées de chaque côte. Bien en
évidence sur un escabeau, on distinguait une petite vitrine contenant l'épée du Quan Bô, ses divers insignes de
cour et le grand chapeau en forme de mitre d'évêque, doré et agrémenté de deux appendices appelés « ailes de
cigale ». Plus tard, dans une autre occasion, le Quan Bô me fit revêtir ses habits de cour et coiffer sa mitre. Il y
avait quelques plateaux laqués et des boites rondes avec de vieilles incrustations, des pièces de porcelaine bleue,
tout cela dans le plus grand désordre. Des gravures suspendues aux murs illustraient des scènes de la vie de
Bouddha; on le voyait tantôt sur un buffle, tantôt sur la montagne ou assis immobile sous un arbre, le ventre
débordant, ayant à ses pieds un aigle qu'on pouvait confondre avec une oie ou un paon.
  D'autres dessins, tout aussi primitifs et sans intérêt, représentaient la série des animaux sacrés, le dragon, la
licorne le phénix et la tortue. J'étais fort déçue de ne pas trouver plus de meubles et de bibelots indigènes, bien
que mon mari m'eût prévenue qu'il n'y fallait pas compter. Les mandarins d'Annam sont pauvres ou du moins
s'efforcent de le paraître, car, suivant les maximes de Confucius, un mandarin se doit tout entier au bonheur du
peuple et n'a pas le temps d'acquérir des richesses.
  Leur traitement, sous l'ancien régime, était dérisoire. Ils reçoivent actuellement beaucoup plus, mais c'est encore
bien modeste. Les mandarins doivent être considérés comme « le père et la mère » des populations. La façon par
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trop simpliste dont le Gouvernement annamite avait compris c le traitement des fonctionnaires a donné lieu à des
abus tellement entrés dans les mœurs qu'ils ne sont pas encore périmés.
  Les Annamites sont extrêmement polis et cérémonieux; ils reçoivent avec beaucoup d'amabilité. Cette fois, le
Quan Bô voulait à toute force nous faire boire du champagne, mais nous n'acceptâmes qu'une tasse de thé. J'étais,
je l'avoue, très disposée à me désaltérer après une longue promenade à la chaleur et à la poussière, mais je le fus
beaucoup moins quand je vis une des petites manoeuvres du serviteur. Trouvant que le thé ne coulait pas bien et
que le col de la théière avait besoin d'être débarrassé des feuilles qui l'obstruaient, il mit le bec à sa bouche et
souffla ferme. Mais que pouvions-nous faire ? Boire ou ne pas boire, c'était la question !
  Nous demandâmes à notre hôte de nous présenter sa femme et ses enfants. Il fit appeler sa « première » femme
et ses enfants : six petits garçons, tous entre huit et deus ans. « Rien que des garçons ? demandai-je d'un ton de
surprise. - J'ai aussi quatre petites filles », traduisit l'interprète; et comme je lui demandais si elles ne viendraient
pas aussi, le mandarin les envoya chercher. En bon Annamite, il n'était pas évidemment aussi fier d'elles que de sa
lignée de garçons, qui seuls pouvaient continuer le culte des ancêtres et perpétuer les traditions et le nom de la
famille. Je voulus savoir les noms de ces enfants. Ils s'appelaient : « 2, 3, 4, », etc., suivant l'ordre dans lequel ils
étaient venus au monde. Toutefois, Monsieur 2 était l'aîné, parce que c'est sa maman qui portait le numéro 1.
Parmi mes serviteurs j'avais, moi aussi, des « numéro 3 » et «numéro 6 ». La coutume de désigner ainsi les
enfants est d'ailleurs générale et cela leur reste plus tard. Ils prennent aussi au berceau des surnoms d'une
signification peu flatteuse : « Saleté, limace, escargot, cochon, fumier … » afin de donner le change aux esprits
jaloux. De plus, il n'est pas possible d'exprimer son admiration pour un bébé sans être très impoli et sans causer à
la mère la plus vive contrariété, car les Ma et les Qui (diables) pourraient entendre et ne manqueraient pas de
convoiter l'enfant ou même de le voler.
  Disons en passant que le nom de famille d'un Annamite n'est jamais mentionné. Il peut être écrit dans les lettres
d'affaires, dans les actes publics, sur la tablette des ancêtres, mais jamais dans la correspondance ordinaire. Les
étudiants dans les concours ne peuvent pas appeler le souverain par son nom; ce serait un acte de lèse-majesté qui
les ferait exclure. Ils en sont réduits à s'en tirer par des périphrases ! Au plus fort d'une querelle, un homme
appelle son adversaire par son nom de famille, puis continue par la liste des noms des ancêtres, lui infligeant ainsi
une insulte plus grave que de le traiter de voleur ou d'assassin.
  Les conversations entre Annamites sont aussi pleines de sous-entendus. Les mandarins excellent dans l'art de
l'expression à double entente. La franchise est une chose inconnue dans ce pays; elle est même regardée comme
une faiblesse de caractère ou une indigence d'esprit. Les Annamites se méfient de la vérité. Devant les tribunaux,
sous les tortures, ils n'ont pas honte d'avoir commis le crime, mais d'avoir à l'avouer. Une femme en état
d'asphyxie fut un jour portée à l'infirmerie de mon mari. Elle avait volé des bijoux. Pour ne pas être tentée
d'indiquer leur cachette, elle se mordit la langue, qui enfla si bien qu'elle ne pouvait rien avaler et que la
respiration se faisait avec difficulté. Elle refusait de se laisser soigner, préférant mourir plutôt que de révéler son
secret. Il fallut la guérir malgré elle !
  Quand les enfants du Quan Bô furent emmenés par leurs gardiens, nous nous levâmes pour prendre congé.
Comme nous montions en voiture, notre hôte chercha du regard nos domestiques; mais nous n'en avions point
amené. Lui, par contre, lors de sa dernière visite chez nous, avait au moins six ou sept acolytes. À la vue de cette
foule, je m'étais demandé si j'aurais assez de sièges pour les faire asseoir ! Heureusement il ne fit entrer avec lui
que l'interprète et un serviteur. Ce dernier a plutôt un rôle ingrat... Il doit être attentif au moindre geste du maître,
courir derrière son cheval ou sa voiture, jusqu'à en perdre haleine. On dit souvent que les Européens exigent trop
de leurs serviteurs indigènes, mais je ne les ai jamais vus leur imposer un pareil surmenage. Cet homme porte tout
l'attirail de la fumerie, qui ne se réduit pas à une pipe de poche et à une blague à tabac, mais comprend une boite
de laque avec plusieurs compartiments et tiroirs pour les cigarettes, le tabac, les cartes de visite, l'argent de poche,
le bâton d'encre de chine et les pinceaux, le petit pot de chaux et les chiques de bétel. Le mandarin porte sur lui la
clé de la précieuse boite et, au beau milieu de la conversation, interrompt pour appeler le boy, ouvre la boite et,
prend dedans ce qu'il désire.
                                                              Chapitre V

 Religion et superstitions des Annamites. - Le culte des ancêtres. - Raisons de la polygamie. - Condition sociale de la femme annamite. -
                      Mariages et divorces. - Education et occupations des femmes. - La beauté classique en Annam.
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  Religion et superstition sont associées si étroitement dans l'esprit des Annamites et dans les cérémonies du culte
qu'on ne peut parler de l'une sans l'autre.
  Il y a des religions différentes dans le pays, mais leurs adeptes ne forment point de groupements spéciaux
l'Annamite ira prier indifféremment à la pagode bouddhique ou au temple taoïste; des considérations matérielles
ou des convenances personnelles auront seules guidé son chois. Sur le même autel il n'est pas rare de trouver côte
à côte Bouddha, Confucius et le fondateur de la religion taoïste, laotseu. Cela prouve bien la confusion qui règne
dans les systèmes religieux d'Annam. Les pratiques de sorcellerie et de basse superstition n'eurent pas de peine à
s'introduire dans les masses populaires.
  Il fallait d'un autre côté une large indifférence ou un éclectisme superbe pour réconcilier entre elles des opinions
et des préceptes souvent oppose... C'est pourquoi les premières conversions au christianisme furent nombreuses.
La tolérance est un trait du caractère annamite sinon de ses annales.
  L'Annamite est donc à la fois bouddhiste, taoïste et confucianiste, sans pouvoir distinguer ce qui revient en
propre à chacune de ces religions. Les préceptes de Confucius sont ceux qui le séduisent le plus. Ses croyances
n'ont qu'une influence éloignée sur ses actes journaliers : c'est le culte des ancêtres, nous le verrons, qui dirige sa
vie.
  Il est en même temps très superstitieux et croit à une foule d'esprits bons ou mauvais, auxquels il rapporte les
événements heureux ou malheureux. Ces génies sont de trois ordres : ceux de l'air et de l'espace, dont les autres
procèdent; en second lieu, ceux des eaux, dont les refuses se trouvent au plus profond des océans; enfin les génies
de la terre. À ces derniers échoit la protection de certaines parties du pays, du village et de la maison. Le
commerçant leur consacrera ses outils, le paysan sa charrue et ses buffles, tandis que le pécheur s'adressera, pour
son bateau et ses filets, aux génies des eaux. Leur nombre est illimité. On leur bâtit dans tous les coins de petits
autels qui manquent rarement de cierges et de prières. Un village possède parfois des chapelles par centaines. Et
encore il y a des pagodes où les bonzes qui officient sont entretenus par les aumônes du public. Les offrandes des
autels alimentent en partie la table des prêtres.
  Ce n'est pas seulement à proximité des villages, mais encore dans des régions isolées et en dehors des chemins
battus, que les génies sont honorés. Le site est généralement bien choisi : c'est le sommet de quelque monticule ou
l'ombre d'un arbre respectable. Rien n'est plus pittoresque que ces modestes chapelles aux papiers écarlates parmi
les frondaisons vertes. Il est touchant de voir dans la plus pauvre des baguettes d'encens, une fleur fanée et des
morceaux de papiers dorés et argentés ex-voto des fidèles.
  Dans nos excursions, à la chasse, nous avons eu souvent recours à des petits temples perdus dans la brousse.
Leur ombre était bien précieuse. Ils étaient consacrés au « Seigneur Tigre »; nous étions dans son domaine. Son
image vénérée était représentée au-dessus de l'autel ou sur les murailles en couleurs ou en mosaïque de tessons de
porcelaine. L'éléphant, le rat et le ver de terre peuvent avoir dans ce pays aux mille dieux des fidèles et des autels;
mais le tigre a presque un culte. En tout cas les superstitions et les légendes qui se rapportent à sa personne sont
infinies. Il n'est jamais mentionné sans son titre. Dans la forêt, le bûcheron n'ose même pas prononcer son nom; il
use de signes et de gestes pour le désigner. Plus d'une fois, la population d'un village a laissé échapper un tigre
qu'un Européen avait pris au piège. Lorsqu'un beau matin la présence de Sa Majesté est signalée dans la fosse ou
dans la cage, tous les indigènes de la région se réunissent autour et, après lui avoir fait des « laïs », lui avoir
adressé des excuses, ils font avec les tam-tams un vacarme infernal et le délivrent. Aussi, l'organisation d'une
chasse au tigre en Annam est-elle presque impossible, les rares audacieux qui pourraient oublier les préjugés
jusqu'à servir de rabatteurs en seraient empochés par le reste du village. Car même si le tigre n'était pas tué, le
poursuivre serait lui manquer grandement de respect : il en tirerait vengeance. Lorsqu'un homme est pris et mangé
par le tigre, il n'est pas facile à la famille de retrouver les os et de lui rendre les derniers devoirs. C'est là une
catastrophe pire que la mort : les âmes abandonnées et privées de sépulture souffrent des maux si affreux qu'elles
se transforment en esprits malins dont les générations auront à souffrir indéfiniment.
  Mais, pour en revenir au tigre, il est capable, comme certains animaux, de se transformer - par exemple en
vieille femme de plus de cent ans ou en jeune et jolie vierge terriblement dangereuse alors pour ses adorateurs.
Des quantités d'histoires populaires ont été brodées sur ces thèmes. Il y a bien des raisons d'élever des petites
chapelles au Seigneur Tigre : si ce n'est point par dévotion, ce sera par calcul et par respectueuse frayeur. Les
mauvais génies sont l'objet du même culte que les bons, car toute misère, petite ou grande, vient de ce que leurs
adorateurs les ont négligés.
  D'ailleurs, les dieux et les génies ne tiennent pas autant de place dans la vie religieuse du peuple annamite que le
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culte des Ancêtres. C'est la base de toutes les pratiques morales et des coutumes, la clé de voûte de l'édifice social
et domestique. Il est vrai de dire que « les morts mènent les vivants ». Heureusement, il n'est pas de mobiles plus
humains et plus naturels que ceux de la religion ancestrale. Son principe essentiel est d'une simplicité qui ne
manque pas de noblesse ni de grandeur. C'est la conservation de la race par le respect et l'amour de la famille,
organisée aussi fortement que chez les Chinois ou encore que chez les Grecs et les Romains. Tous les membres
âgés de la famille sont particulièrement honorés, mais le père détient l'autorité souveraine. Il est le chef et le
maître.
  La mère de famille a, aussi, nous le verrons, une place considérable au foyer. En devenant « ba gia », en
vieillissant, elle acquiert plus d'influente. Le mari consulte sa femme, mais il tient peut-être encore plus l'avis de
sa mère.
  Dans la rue, aussi bien que dans les maisons, on est frappé des marques de déférence accordées aux vieillards.
Le plus pauvre, quand il est avancé en âge, est salué par tout le monde à l'égal d'un mandarin.
  L'amour des parents pour les enfants est une conséquence du culte des ancêtres. Les Annamites sont les plus
dévoués des parents; s'ils étaient moins dédaigneux de l'hygiène, ils pourraient être proposés pour modèles. De
leur côté, les enfants professent une très grande piété filiale, qui s'étend au delà de la mort des parents. On leur
enseigne leurs devoirs avec beaucoup de soin. Ils sont initiés aux cérémonies rituelles. Ils doivent en observer
tous les détails quand, aux jours de fête, leur père officie. Les principales cérémonies sont célébrées à l'époque du
« Têt » et aux anniversaires de la mort des parents. Tous les membres de la famille doivent être présents; la loi,
avant l'occupation française, prévoyait des peines pour ceux qui ne venaient pas à cette occasion. Les offrandes
placées sur l'autel des ancêtres sont plus importantes alors; dans les milieux aisés on les renouvelle tous les
matins. Le jour de la cérémonie, le chef de famille, revêtu de ses plus beaux habits, allume les cierges de l'autel et
devant tous les parents célèbre la cérémonie rituelle. Il commence par remplir de vin de riz trois verres sur l'autel
en prononçant la formule sacramentelle : « Respectueusement je convie bisaïeuls, aïeuls, grands-parents, oncles et
tantes, à cette fête que nous, leurs descendants, nous leur offrons en toute humilité du fond de notre cour. » Il se
prosterne, puis, pendant quelques minutes, lui et toute l'assemblée se recueillent en pensant que les ancêtres sont
descendus sur l'autel pour prendre part au festin. Du vin est encore versé dans les tasses, des formules son
prononcées, des prosternations sont recommencées; c'est en somme une cérémonie religieuse complète.
  Les Annamites croient à l'immortalité de l'âme. Ils se préoccupent aussi beaucoup de la mort. Quand ils arrivent
à un âge avancé, ils se pourvoient d'un cercueil : ce sera le plus beau que leur permettront leurs moyens. Ils le
feront porter chez eux, où il occupera la place d'honneur. Un mandarin de la province de Nhatrang fit appeler mon
mari pour soigner un de ses frères, sérieusement malade. Il se montra très affecté quand le docteur lui apprit que
le malade était condamné. Quelques jours plus tard, mon mari le trouva non seulement consolé, mais presque
heureux. Un changement miraculeux était sans doute survenu dans l'état du malade. Le mandarin conduisit le
docteur auprès du moribond et là, au pied du lit, lui montra un cercueil finement sculpté et décoré. Le patient,
quoique très faible, se souleva péniblement et jeta un regard sur le meuble précieux : la mort lui paraissait
maintenant sans terreur. Il pouvait l'attendre avec calme, les préparatifs étaient terminés. La piété fraternelle, qui
avait failli être en défaut, avait rempli à temps son devoir.
  Lorsqu'un indigène a une maladie grave, la préoccupation de lui assurer les rites suprêmes fait parfois négliger à
ses proches les moyens de le sauver ou tout au moins de prolonger ses jours. Mon mari a eu souvent à lutter
contre des parents qui, sous prétexte d'enterrer dignement un des leurs, voulaient l'enlever de l'hôpital alors que
toute chance de salut n'était pas épuisée. Une fois, l'infirmier de garde vint nous réveiller en pleine nuit pour nous
dire que le blessé un tel venait de décéder et que la famille réclamait le corps tout de suite. Mon mari ne fut pas
autrement surpris, car il s'agissait, d'un malheureux bûcheron à qui le tigre avait fait une fracture du crâne après
l'avoir entièrement scalpé d'un coup de patte. Il l'avait encore vu avant de se coucher : le cas était fatal à brève
échéance. De plus c'est une règle dans un hôpital indigène : il ne faut pas user de la moindre contrainte; les
malades et leurs familles doivent être laissés libres, sous peine de voir l'hôpital déserté. L'autorisation fut donc
accordée. Vingt-quatre heures plus tard, un de nos amis nous dit avoir rencontré très loin dans la campagne le
pauvre scalpé. Il était encore vivant; mais le voyage en palanquin ne tardait pas à l'achever.
  La mort d'un Annamite donne lieu à une coutume fort curieuse. Au moment où l'âme quitte le corps, il faut la
recueillir pour la placer dans « la tablette » de l'autel ancestral. C'est pourquoi on met sur la poitrine du mourant
une pièce de soie dans laquelle l'âme est censée passer. Cette pièce de soie est suspendue dans le « chariot de
l'âme » qui, dans les funérailles, précède le cercueil; elle est ensuite promenée plusieurs fois sur la tablette où l'on
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a inscrit les noms, titrés et fonctions du défiant. L'âme habite désormais la tablette. La pièce de soie est enterrée
dans un endroit désigné par le sorcier; ce n'est jamais près du cercueil. La tablette est généralement conservée
dans une boite de laque rouge. C'est l'objet le plus vénéré sur l'autel. Dans les grandes familles, on garde les
tablettes des cinq ou six générations précédentes, tandis que les familles ordinaires s'en tiennent seulement à
celles des grands-parents.
  Le cérémonial des funérailles est théoriquement d'une complication extrême. Si l'on voulait s'y conformer, ce
serait ruineux. Les pratiques le plus généralement suivies n'ont rien de lugubre. Il y a bien des femmes qui
pleurent et se lamentent d'une façon bruyante, mais personne n'y prend garde, car elles sont payées pour cela. La
mise en scène est plutôt gaie; la musique joue sur un ton criard et discordant des airs qui n'engendrent point la
tristesse. Des tam-tams, des clarinettes et des violons chinois marchent en tête du cortège. Chaque musicien fait le
plus de bruit possible sans s'inquiéter du voisin. Vient ensuite le chariot de l'âme, porté par une demi-douzaine de
coolies. C'est une sorte de tabernacle en papier, où des dragons, des animaux sacrés et des caractères sont peints
en couleurs voyantes. Il est suivi d'un ou de plusieurs autels où sont étalés les bijoux de famille, des bronzes, des
vases de porcelaine et parfois le portrait du défunt.
  Le cercueil est placé dans une sorte de catafalque qui avance sur les épaules des porteurs. Plus le défunt a été
riche ou puissant, plus la masse est lourde et nécessite de bras. Chaque coolie a, dans sa bouche, un morceau de
bois qui est censé lui être d'un grand secours pour exécuter son travail. Il devra régler ses mouvements sur le
maître des cérémonies qui, debout sur le catafalque, dirige tout du geste et de la voix. Ce dernier a devant lui, sur
le cercueil, un verre plein d'eau qui ne doit point déborder et répond ainsi de la parfaite horizontalité du cercueil.
Une tâche aussi délicate n'est pas menée à bonne fin aisément. Le maître des cérémonies ne cesse de gesticuler, de
crier des ordres. Voici un terrain accidenté, un talus à franchir ! Il maintient le verre avec ses pieds et harangue
son monde avec un redoublement d'énergie. Tout le vocabulaire y passe. Si l'attention des coolies semble se
relâcher, si le verre manque d'équilibre, menace de s'incliner : « Dix cents à chacun de vous ! hurle-t-il... vingt
cents... une piastre ! » et pas une goutte d'eau ne se répand !
  Derrière le catafalque marchent les membres de la famille. Ils sont habillés de blanc, avec des turbans blancs
autour de leurs cheveux dénoués. Leurs effets sont grossiers et non ourlés. Ils gardent une attitude digne et
recueillie qui contraste avec la douleur gesticulante des pleureuses. Courbés sous le poids de leur deuil, ils s'aident
d'un long bâton ou se font soutenir par des amis.
  La durée du deuil est minutieusement réglée et observée. Il n'y a pas jusqu'à la manière de vivre pendant cette
période qui n'ait été prévue. Des peines sont inscrites au Code annamite pour le fils qui aura contracté mariage
moins de trois ans après la mort de son père, ou qui, étant déjà marié, aura procréé pendant ce temps.
  À la mort du chef de famille, l'aîné hérite d'une part spéciale pour entretenir le culte des ancêtres. C'est la pire
des catastrophes pour un Annamite de ne pas laisser d'héritier mâle. Il a la ressource de l'adoption. Il a aussi la
faculté d'avoir plusieurs femmes. Mais trop souvent c'est un mauvais calcul. « Plus d'une femme, plus de paix ! »
dit un proverbe indigène. J'en ai éprouvé un jour la sagesse. Je faisais la sieste, quand des cris effrayants me
réveillent. Cela vient de la cuisine : on dirait qu'une marmite d'eau bouillante a échaudé plusieurs personnes en
même temps ! Peut-être mon boy eût-il préféré cet accident ! Non, c'est sa femme légitime et celle qu'il m'avait
fait passer pour sa soeur qui sont aux prises. Leurs cheveux en désordre, leurs tuniques déchirées, elles se
précipitent avec furie l'une sur l'autre. Mon boy les sépare. Leur rage tombe sur lui. Pauvre homme, quelle
contenance il fait ! Les vociférations redoublent. Je lui dis de les mettre dehors et c'est lui, je crois, qui va être
expulsé. Je me retire : il n'y a rien à faire ! Mais par bonheur mon mari survient : il fait signe à deux coolies qui
portent dehors les deux furies; elles hurlent de plus belle et s'agitent désespérément. Là-bas, sur le sable où on les
dépose, elles continuent à se démener. Mais c'est trop loin pour troubler notre repos; et puis, le bruit des vagues
couvre leur voix. Les coolies reviennent, couverts de sueur, s'essuyant la figure avec leur turban et redressant leur
chignon.
  D'après le Code annamite, qui est bien antérieur au Code civil français, la femme est l'égale de son mari. La loi
dit à la lettre : « L'épouse est une égale, The gia te ra », mais il n'est pas tout à fait ainsi dans la pratique. La
femme annamite n'est point obligée en se mariant de prendre le nom de son mari; elle garde son nom de famille.
En Annam comme en Chine, le mariage est un acte jugé trop important au point de vue social pour l'abandonner
aux hasards de l'inclination et de l'amour. C'est aux parents de régler les arrangements et de résoudre l'affaire,
souvent même sans que les intéressés soient consultés. N'y a-t-il pas une autre raison de cette coutume ? Les
unions sont très précoces. On a besoin d'être conseillé entre quatorze et seize ans ! L'âge requis est quatorze ans
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pour les filles et seize pour les garçons. Avec la manière de compter des Annamites, cela peut signifier beaucoup
moins, car le nouveau-né a un an à la naissance et au Têt prochain un an de plus. D'ailleurs, il est accordé aux
jeunes gens une période de fiançailles qui peut être très longue. Les fiançailles constituent un premier contrat
légal. Celui qui se désiste est passible de cinquante coups de rotin. On est lié dès l'acceptation des cadeaux par la
fiancée : généralement une somme d'argent accompagnée de pièces de soie, colliers, boucles d'oreilles, bijoux
variés. Le fiancé perd ces arrhes dans le cas de désistement. Quand le manque de parole vient de la jeune fille,
celle-ci peut être renvoyée à son premier fiancé, même lorsque le mariage a été consommé avec le second. Le
plus souvent, le fiancé malheureux renvoie la coupable et réclame en échange le double des arrhes.
   Les mariages consanguins sont punis avec la dernière rigueur : la décapitation immédiate est réservée à l'homme
qui épouse sa tante paternelle. L'Annamite peut se remarier ou choisir des concubines parmi les soeurs de sa
femme, légitime, mais il encourt la strangulation pour convoler avec la veuve de son frère. Il est toute une
catégorie d'unions prohibées parce qu'elles bouleverseraient les bases hiérarchiques de la famille. Le rang ou
l'autorité primordiale du mari ne doivent pas risquer d'être mis en question.
   Nous voyons en Annam les hommes qui n'ont qu'une fille adopter un gendre. Les Hébreux pratiquaient une
coutume analogue. Mais une nouvelle adoption deviendra nécessaire, car le gendre ne peut se charger du culte des
ancêtres.
   Si l'Annamite, de nature plutôt froide et sceptique, n'attache pas une grande importance aux cérémonies et aux
dogmes du bouddhisme, par contre il est profondément respectueux de la religion ancestrale. Cela revient à faire
de la tradition et de l'autorité paternelle les principes sacrés de la famille. À côté de chaque foyer il y aura donc un
autel et un prêtre. La lignée mâle est seule qualifiée pour exercer le sacerdoce. Voilà l'origine d'une grande
inégalité sociale pour la femme. C'est souvent au nom de la religion que l'homme dans bien des pays a augmenté
ses privilèges.
   Quoi qu'il en soit, pour l'Annamite comme d'ailleurs pour le brahmane de l'Inde, la naissance d'un fils constitue
une bénédiction céleste et aussi le devoir le plus rigoureux. Si la nature ne lui est pas propice, le Code lui viendra
en aide avec des ressources infinies. C'est en tout cas la meilleure excuse de la polygamie et de l'adoption.
L'épouse stérile peut être rendue à ses parents; la femme qui n'enfante que des filles est remplacée. Tandis que le
Chinois a la faculté de choisir un fils d'adoption où il veut, l'Annamite est tenu de limiter ses préférences aux
neveux et aux cousins de souche paternelle. Dans les héritages, il est toujours tenu compte de « la part de l'encens
et du feu », sorte de dune, qui avantage l'aîné ou l'enfant adoptif. Mais la veuve, après s'être mise en règle avec le
culte, recueille la succession de son mari. Suivant le texte du Code, les filles seraient exclues des héritages à l'égal
de leurs soeurs chinoises, mais, dans la pratique, les partages sont égalisés, quel que soit le sexe.
   Si d'après le Dich Kinh, le mariage est indissoluble, des législations plus modernes prévoient et règlent le
divorce. Les motifs, au nombre de sept, ne diffèrent pas sensiblement en Chine et en Annam. Ce sont la stérilité,
l'inconduite, le penchant au vol, la jalousie, le commérage, le manque d'égards envers les beaux-parents, des
maladies incurables telles que la lèpre et l'épilepsie. On ne peut que louer la haute sagesse et l'humanité des juges,
quand ils ajoutent les correctifs suivants : la répudiation est impossible, quand la femme n'a plus de parents ou
quand le ménage se trouve dans la prospérité après avoir débuté dans la misère. L'adultère ne rencontre aucune
excuse. Le flagrant délit constaté, le mari peut tuer les deux coupables. Autrefois la femme était exposée sur la
place publique, puis broyée sous les pieds des éléphants. La peine fut réduite à 90 coups de bâton. Actuellement
le mari vend l'infidèle ou même la garde. En Indo-Chine, les cas de vengeance sauvage deviennent de plus en plus
rares. Cependant, on peut voir encore des couples humains garrottés sur des radeaux et abandonnés au courant. Le
Dr. Dubois a rapporté, il y a quelques années, un exemple où un Annamite de Chaudoc appliqua la loi du talion
avec un raffinement de cruauté. Les moeurs d'aujourd'hui admettent le divorce par consentement mutuel.
   Sans doute, le Code punit les sévices graves avec une certaine équité, mais le délit ne commence qu'avec la
fracture. Il est vrai que dans ces pays d'Extrême-Orient la bastonnade est d'un usage courant. Pourquoi encombrer
les prétoires pour des vétilles ? On compte sur la discrétion et l'impartialité du père de famille. Dans les rues de
là-bas, on assiste à un concours de bâton, entre gamins : chacun est frappé rituellement, à tour de rôle; celui qui
reçoit le plus sans broncher est le gagnant. La loi annamite est donc fondée à ne pas s'inquiéter d'un minimum de
coups.
   La femme annamite est mariée sous le régime de la communauté. Aussi le mari ne manque pas dans les actes de
vente, d'achat, etc., de mentionner le nom de sa femme. Il administre les biens propres de sa femme, mais sous la
surveillance des parents de celle-ci. La commune l'inscrit sur les rôles pour ses biens personnels et le commerçant
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ne l'oublie point dans ses transactions importantes.
  Les préceptes relatifs au mariage se trouvent au Ly'-hi, ou mémorial des rites, inspiré de la doctrine de
Confucius. « Le rite du mariage accomplit l'union entre deux personnes de noms différents, afin qu'elles servent
au-dessus les aïeux dans leur temple et qu'au-dessous, elles contiennent les générations futures. » Encore une fois,
la civilisation annamite emprunte à la civilisation chinoise, mais le génie annamite n'abdique point son originalité.
Le mariage annamite est, d'après Luro, un contrat libre réglant l'accord des volontés. C'est plutôt l'accord de deux
familles, où les pouvoirs publics n'interviennent que le moins possible. L'entremetteur n'est pas un fonctionnaire,
mais il est responsable légalement.
  On trouve les détails de toutes les cérémonies du mariage dans des Codes chinois du XIIè siècle avant notre ère.
Elles comprenaient d'abord six rites qui ont été beaucoup réduits depuis et que bien peu de familles observent
fidèlement.
  L'entremetteur, choisi par le garçon, se rend chez les parents de la jeune fille et formule ses propositions. Si la
réponse est affirmative, la famille du garçon envoie sur une carte rouge, ses noms, âge, jour de naissance, etc.
L'entremetteur reçoit les mêmes indications de la part de la jeune fille. Des consultations sont demandées aux
devins pour établir si les âges et les familles des futurs se conviennent. L'entremetteur fixe le jour de la
cérémonie, tandis que les parents multiplient les sacrifices et les prières aux ancêtres. Ensuite le fiancé, avec un
cortège de parents et de notables du village, se transporte dans la famille de la jeune fille. Il offre les cadeaux :
bétel, noix d'arec et choum-choum; s'ils sont agréés, le soupirant a le droit de porter le titre de « gendre ». Dans
les familles pauvres, le gendre habite alors sous le même toit que sa fiancée.
  Viennent ensuite les fiançailles. Nouvelle visite du gendre à ses beaux-parents pour la présentation des cadeaux.
La corbeille de noce doit contenir du bétel et de l'arec, des bracelets, des soies diverses, deux cierges rouges, deux
tasses d'alcool de riz et un petit cochon rôti et laqué. Le cortège est de l'effet le plus pittoresque et le plus animé.
On a revêtu les habits de cérémonie, les grands parasols se balancent au-dessus des têtes, les joueurs de flûte font
rage. On arrive ainsi dans la demeure de la fiancée. Les présents sont déposés sur l'autel; les cierges rouges sont
allumés, de l'alcool de riz est versé dans les tasses. Les deux pères se lèvent ensemble et se prosternent, puis les
mères. Un banquet termine la cérémonie.
  Le jour des noces est plus imposant encore. Le père de famille réunit tous les parents devant l'autel des Ancêtres
et présente l'enfant qu'il va marier. Au milieu d'une foule d'amis, de parents, d'invités et précédé des serviteurs qui
portent les cadeaux, le fiancé se dirige vers la maison de la jeune fille. Après avoir parlementé, tous pénètrent et
se rangent autour de l'autel. Le fiancé se prosterne d'abord et vient offrir à ses beaux-parents le bétel et le vin,
tandis que son père donne lecture de l'inventaire des cadeaux. Les époux se rendent dans l'appartement qui leur a
été réservé. Là, sur l'autel des génies de l'hyménée, on allume les cierges et on brûle des baguettes d'encens. Les
parents exhortent les mariés à rester unis jusqu'à la mort et leur souhaitent une belle postérité. Quelques prières
sont dites en commun et les parents se retirent.
  Le moment est solennel. Autrefois, la mariée enlevait alors seulement son voile, et le mari était censé la voir
pour la première fois. En Chine, une jeune fille bien élevée ne devait pas avoir vu son futur avant le mariage. Les
époux échangent une tasse de vin de riz. La mariée se prosterne quatre fois devant son époux; celui-ci une fois
seulement. Le mariage est accompli. Les jeunes gens viennent prendre part au festin qui continence aussitôt. Les
formalités pour épouser une femme de deuxième rang ne sont point aussi compliquées, puisque cela se ramène à
un simple contrat de vente.
  Les Annamites sont polygames à des degrés divers. Le roi a un grand nombre de femmes, les plus grands
mandarins dépassent rarement quatre ou cinq. Les pauvres sont monogames par nécessité. C'est en effet la
situation de fortune qui règle le nombre de femmes. Les marchands, les fonctionnaires qui se déplacent ont
l'habitude de fonder des ménages dans leurs principales étapes. La femme sert d'associée commerciale et
d'intendante. Certains auteurs prétendent que la polygamie provient de ce que les naissances féminines dépassent
les naissances masculines, mais il faut y voir surtout la préoccupation d'assurer aux plus fortunés et aux mieux
doués la plus large survivance.
  La femme légitime est appelée femme du premier rang : vo chanh. Elle a dans la famille une place tout à fait
spéciale. Elle est la reine du foyer. Toutes les femmes concubines, servantes,.etc., lui doivent le respect et
l'obéissance. Tous les enfants l'honorent au même titre. À sa mort, le deuil durera trois ans, tandis que le deuil des
femmes de deuxième rang n'est porté qu'un an et seulement par leurs propres rejetons. La loi place sur le même
rang pour l’héritage tous les enfants d'une famille. La veuve est usufruitière à moins qu'elle ne se remarie. Les
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biens de chaque mère reviennent à ses enfants.
   La condition sociale de la femme annamite a donc atteint un degré très élevé. Bien des civilisations d'Occident
n'ont point reconnu à la femme des droits plus étendus.
   Le savoir est apprécié par l'Annamite, qui ne prend ses fonctionnaires que parmi les lettrés. Tout grade aux
examens correspond à une fonction hiérarchique, de sorte que l'Annam pourrait être cité comme une démocratie
idéale, où le pouvoir appartient aux plus instruits. Il n'est pas jusqu'au moindre paysan, qui ne soit capable
d'aligner au pinceau quelques centaines de caractères et de rédiger une supplique. Dans chaque commune
annamite, il existe une école primaire. Les petits garçons sont tous là, groupés, chantant les caractères et
paraissant très heureux d'apprendre. La petite fille annamite ne va pas à l'école de son village. Aucune loi, sans
doute, n'interdit l'école aux enfants annamites du sexe féminin. Les législateurs d'Annam, suffisamment libérés de
l'influence chinoise, ont montré, nous l'avons vu, des tendances féministes : ils n'auraient point commis cette
injustice. Il s'agit d'une simple coutume, plus défavorable à la femme que n'importe quel article du Code.
   L'étude des caractères est longue et pénible; elle demande une mémoire jeune et ne semble pouvoir s'acquérir
que dans l'enfance. La petite fille annamite est donc obligée de s'instruire dans sa famille. Quand les parents sont
pauvres ou n'ont pas le temps de s'occuper d'elle, elle grandit dans l'ignorance la plus complète. D'autres
retiendront un certain nombre de caractères et pourront plus tard en manier assez pour tenir une comptabilité,
diriger une maison de commerce. Il est cependant quelques rares privilégiées qui ont une instruction remarquable.
Ce sont des femmes appartenant à des milieux nobles et riches. Dans une province, il existe ainsi deux on trois
dames, pas davantage, capables de comprendre Confucius et d'en discourir avec éloquence.
   Avant l'occupation française, il n'y avait pas d'école pour jeunes filles. Les missionnaires et les soeurs ont rompu
avec les traditions en instruisant leurs orphelines et leurs néophytes. J'ignore de quelle école elles sortent,, mais
les femmes chefs de gare qu'on voit à Saigon et au Tonkin n'en sont pas moins remarquables. Il n'est pas rare à
Hanoi de voir des femmes diriger, à l'exclusion de tout associe mâle, des maisons importantes de soieries et
d'incrustations. Dans quelques temples on rencontre des bonzesses, mais elles ne prennent qu'une part secondaire
aux cérémonies du culte.
   Les femmes des paysans aident aux travaux des champs et sont chargées en propre de repiquer le riz. On les voit
travailler aux semailles et à la récolte. La culture du riz laisse beaucoup de loisirs. Il y a de longues périodes où
les femmes sont libres de se rendre au marché. Elles y viennent de fort loin à la ronde, moins pour échanger des
produits que des paroles. Les femmes des artisans sont le plus souvent de véritables collaborateurs. C'est une
qualité que les négociants chinois reconnaissent volontiers à la femme annamite et qui la fait rechercher en
mariage.
   Les soins du ménage, les enfants occupent beaucoup la femme annamite. Les femmes des basses classes
prennent part aux corvées les plus pénibles, telles que travaux de voirie, construction de maisons, creusement de
canaux, etc. Leur endurante est vraiment remarquable. Elles savent, toutes, conduire un bateau à l'aviron, à la
voile. Sur les grands fleuves de Cochinchine, on croise parfois des sampans menés seulement par des femmes.
Elles accompagnent à la pêche leurs maris, sauf cependant quand il s'agit d'expéditions de nuit. Suivant la mode
du pays, elles rament debout, le buste penché en avant, et manoeuvrent le gouvernail avec le pied.
   Les épouses des mandarins ne se livrent à aucun travail manuel fatigant : elles considèrent que ce serait déchoir.
Aux concubines les soins journaliers du ménage, préparation des mets, nettoyage des locaux, couture. Toutefois,
elles s'amusent parfois à confectionner elles-mêmes des sucreries, des pâtisseries, des fruits glacés. Elles ne
tissent et ne brodent jamais. Comment leurs ongles, qui mesurent parfois 10 à 15 centimètres de longueur, leur en
laisseraient-ils la faculté ? Elles s'adonnent à la musique et chantent des mélopées. Un mandarin ne peut pas
prendre sa femme dans la provinces ou le district qu'il administre.
   Il est une coutume qui ne manque pas de surprendre chez le peuple annamite, lui qui supporte les charges
intimes de la famille avec tant de facilité, c'est que les femmes des hautes classes n'allaitent point elles-mêmes
leurs nourrissons. Elles font appel à des « remplaçantes » mercenaires.
   Les bouquets de fleurs sont arrangés par les maîtresses de maison. Elles ont charge des arbres nains et des
minuscules jardins artificiels. Un de leurs principaux devoirs est de garnir la boîte à bétel. Il est évident que
beaucoup de temps est réservé à la toilette. On n'en finit point avec les ablutions, les massages, la peinture des
lèvres et des sourcils, les sourires au miroir, le choix des pommades parfumées pour les mains, les essais de
costumes, les coiffures à échafauder, les ongles à polir. On fume aussi de mignonnes cigarettes très minces. La
femme de mandarin n'est pas une recluse. Elle sort pour échanger des visites avec les femmes des autres
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mandarins. Mais son principal passe-temps, ce sont les cartes. Comptez que la moitié de la vie est employée par
les cartes et vous serez encore bien au-dessous de la réalité, paraît-il.
  N'est-il pas indiscret de se demander quelles sont les occupations des femmes de l'empereur d'Annam ? De tout
temps, la toute-puissance de ces monarques s'est plue à s'entourer d'une cour, où l'élément féminin dominait. On a
sans doute tenu peu de compte des hiérarchies et confondu les danseuses et les actrices avec les princesses quand
on a porté à plusieurs centaines les favorites impériales. Le caprice du maître distingue parfois assez loin du trône,
mais il n'en existe pas moins des fonctions qui ne semblent pas appeler nécessairement la faveur souveraine. Les
danseuses et les actrices rentreraient plutôt dans cette catégorie, de même que les chanteuses et les mimes.
  Néanmoins, dans cet essaim encore nombreux de jeunes femmes, réputées les plus belles de l'Annam, toutes les
ressources de l’intelligence et de la ruse, tous les artifices de la parure et de la toilette entrent en jeu. Que de
compétitions, que de rivalités avant d'avoir pu être distinguée ! Telle est sûre de sa beauté et de ses charmes qui
est sacrifiée depuis des mois à des compagnes qui ne la valent point ! Il faut plaire quand même, il faut plaire à
tout prix. Pour paraître dans les cérémonies royales, le costume n'est point laissé au hasard. De vieux édits
réglementent la couleur des soieries et la somptuosité des brocards. L'ingéniosité personnelle trouve cependant à
s'exercer. Quand on en a fini avec la toilette, on joue aux cartes. Les plus savantes demandent aux lectrices du
palais des histoires captivantes, des romans d'amour. Les cigarettes sont fort en honneur, tout en buvant du thé et
dégustant du gingembre sucré ou des gâteaux.
  Ce sont les femmes du roi qui préparent les fleurs et les bouquets des appartements royaux et garnissent la boite
de bétel. Elles ne servent le monarque qu'à genoux.
  Avant de m'exposer les grandes lignes de l'esthétique particulière à son pays, un mandarin avait eu grand soin de
nie dire : « Les qualités morales et les vertus surpassent tous les avantages physiques lorsqu'il s'agit de choisir une
épouse ! » Je transcris ses paroles. « D'ailleurs, ajoutait-il, le jeune homme n'est pas le plus consulté ! ».Quoi qu'il
en soit, voici l'idéal des poètes et des amoureux de là-bas : la taille ne doit pas être remarquée, car, trop au-dessus
de la moyenne, elle manquerait d'harmonie, et, trop petite, elle passerait inaperçue. Les cheveux noirs et longs
sont les plus beaux. Au visage d'un ovale allongé, il faut une régularité complète. Le Chinois a plutôt des
tendances à arrondir la face. L'Annamite revendique pour le sexe fort les traits anguleux et les pommettes
saillantes. Les yeux de l'aimée brillent comme ceux de l'aigle, ses sourcils, dans leur longue courbe mince et très
fine, s'élancent ainsi que des vers à soie, son talon est aussi rouge que de l'encre. Tel est le cantique que
paraphrasent les artistes et que le peuple a résumé dans le proverbe, qui est peut-être le plus connu de la langue
annamite : Mat-phung (œil d'aigle); may-tam (sourcil de ver à soie); got-son (talon d'encre rouge).
  Il n'est pas besoin de commentaires pour saisir la beauté d'un regard profond, dominateur, puissant comme celui
de l'aigle. Les Asiatiques seuls sans doute comprennent bien la courbe idéale d'un sourcil ! Que dire du talon rose,
du talon de carmin, de ce petit pied marqué au pinceau rouge d'une fée ! Nous restons étonnés devant cette
admiration tout annamite. Ce point d'esthétique nous surprend et nous échappe, tandis qu'il est primordial et très
important pour toute une race.
  Voilà pourquoi la femme annamite a le pied nu et pourquoi la mignonne sandale emprisonne, à peine le bout des
orteils. Faut-il essayer d'expliquer ce goût bizarre de l'Annamite par la même perversion qui a poussé le Chinois à
déformer le pied de sa femme ? En tout cas, il y a une pudeur spéciale du pied pour les Chinois. Les femmes du
Céleste Empire ne sauraient sans manquer à la modestie voir leurs pieds, et les peintres les représentent toujours
cachés sous les vêtements. Quant aux Annamites, ils ne possèdent pas cette pudeur spéciale et admirent
franchement, encore une fois, le talon rouge. La main doit également être fine, aux doigts minces et effilés. Un
poignet long et blanc est de rigueur. Raffiné comme il est, l'Annamite n'avait garde d'oublier le timbre de la voix.
Il le veut harmonieux. C'est toute jeune que la petite Annamite s'exerce à marcher la poitrine en avant, la tête
haute, sans orgueil ni raideur, les bras souples se balançant de fanon rythmique. Les fossettes géminées des joues
qui agrémentent le sourire sont très prisées.
                                                            Chapitre VI

 Un dernier mot sur la femme annamite. - Sa condition supérieure à celle des femmes chinoises. - Mon voyage au Lang Bian. - En route. -
                   Rencontre de l'éléphant du Quan-Bô. Tribulations d'un tri-car. - Je fais connaissance avec les Mois.

 L'Histoire et la littérature n'ont gardé que de rares noms de femmes annamites célèbres. Il ne faut pas oublier
cependant l'héroïne tonkinoise Trung-Trac qui leva l'étendard de la révolte contre les Chinois (69 av. J.-C.). Elle
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fut proclamée reine à Sontay, sous le nom de Trung-Vuong et chassa l'envahisseur. Mais la Chine envoya une
expédition formidable commandée par le général Ma-Viên. Les Annamites furent battus dans deux grandes
batailles. La reine se donna la mort en se noyant dans le lac Tay-ho, de Hanoi. Sa soeur Trung-Nhi, qui avait
toujours combattu héroïquement pour la liberté, partagea le même sort. Le peuple annamite leur a élevé des
statues et des autels. Au théâtre et dans de nombreuses poésies, il est souvent question de femmes qui se livrent à
des exploits guerriers pour délivrer leur mari ou pour le venger.
  Aux époques de disette et de famine, pendant les grandes calamités nationales, il n'est pas rare que de grandes
dames se soient particulièrement distinguées. Des titres de noblesse et des décorations existaient spécialement
pour les femmes. Des impératrices douairières que les Annamites appellent « Reines mères », ont joué un rôle
politique. Par exemple, la mère du roi Tu-Duc; aucun édit n'était signé sans qu'il lui fût d'abord présenté.
  La criminalité féminine est peu importante en Annam. Elle est de beaucoup inférieure à la criminalité virile. Il
ne semble pas que la prostitution ait eu le même développement que dans certains pays de la Chine. Les femmes
chinoises sont exclues du théâtre; les rôles de femmes sont tenus par des hommes. Il n'en est pas de même en
Annam. - Mais les actrices et les danseuses sont considérées comme occupant un rang social inférieur; elles sont
franchement méprisées.
  On peut dire que les femmes annamites ne fument jamais l'opium. Il est curieux de constater que l'on est plein
d'indulgence pour l'homme qui s'adonne à cette pratique et que la réprobation la plus complète irait au contraire à
la femme qui se mettrait dans le même cas. L'avortement n'existe qu'à l'état tout à fait exceptionnel, mais toujours
en dehors du mariage. L'infanticide est excessivement rare. Certains Annamites, auprès desquels je me
renseignais, considéraient que cela ne pouvait pas exister.
  Les femmes annamites échangent des visites entre elles, mais jamais elles ne reçoivent celles des hommes. Elles
ne sont nullement exclues des cérémonies publiques, mais elles n'y prennent point une part visible. Pas plus le
jour du mariage que tous les autres jours de sa vie, la femme annamite n'était autorisée autrefois à manger avec
son mari, à plus forte raison avec d'autres hommes dans un repas public. Il est permis aux femmes d'Annam
d'assister aux représentations théâtrales. Elles s'y passionnent beaucoup. Les places pour les femmes sont à part
dans les théâtres.
  Quand on rend visite à un mandarin annamite, on ne peut lui demander des nouvelles de sa femme, à moins
d'être parent ou ami intime. Ce serait alors regardé comme une grossière insulte.
  Pour leurs couches, les femmes annamites reçoivent les soins de matrones ou de sages-femmes. Le médecin
soigne les autres affections, mais sa principale intervention est de tâter le pouls. Encore prend-il bien garde
d'interposer entre ses doigts et la peau de sa malade un pan de son habit. Et c'est tout !
  Un vieux médecin fut un jour appelé auprès d'une jeune femme. Après de nombreuses salutations, le mari offre
le bétel et le thé. La malade est plus loin, là-bas, couchée et souffrant beaucoup. La conversation s'engage entre le
mari et le médecin, mais sur des sujets complètement étrangers à la maladie. Enfin, avec des précautions infinies,
on y vient peu à peu. Le praticien a deviné ce dont il s'agit : c'est un furoncle. Sans doute, l'horrible chose est très
mal placée. Alors le médecin demande un pinceau et du papier. Il noircit une feuille et encore une feuille; puis,
mécontent de son couvre, il déchire tout. Il demande encore du papier. Enfin, il se décide à dessiner une figure et
à montrer où il faudra placer le médicament. Appeler un médecin français au sein d'une famille, suppose une
grande somme de préjugés sacrifiés, un bouleversement de moeurs considérable, qui ne peut se justifier que par
une très grande confiance.
  La femme annamite apparaît donc différente de la femme occidentale, beaucoup plus par les usages et les
coutumes que par sa condition sociale. Le respect et la piété filiale lui sont assurés au foyer, et la loi lui reconnaît
des droits très étendus. Il suffit de se souvenir de la mutilation des pieds imposée aux Chinoises, pour voir
combien l'Annamite est mieux partagée que ses voisines d'Extrême-0rient.
  Si la religion des ancêtres a beaucoup contribué à la solidité de la famille de nos protégés et à la grandeur de leur
nation, il faut reconnaître qu'elle les a poussés à un traditionalisme exagéré. Mais le culte ancestral n'est pas
forcément en opposition avec les idées de progrès, comme les Japonais l'ont montré. S'il fallait une preuve de la
valeur morale du peuple annamite et des grandes destinées dont il est digne, nous la trouverions dans sa manière
de comprendre le foyer et de respecter la femme...
  Après un an de séjour en Annam, mon mari pensa qu'un changement d'air était nécessaire à ma santé. Le plateau
du Lang Bian fut naturellement choisi. Mon mari le connaissait très bien : il y avait été envoyé en mission
officielle pour étudier ses conditions climatiques et sa valeur sanitaire. Il avait conclu que c'était un sanatorium
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excellent pour la Cochinchine et le Sud-Annam. Mais comment y arriver de Nhatrang ? Une fois là-haut, je
pouvais compter sur l'hospitalité du directeur de la Station d'agriculture, M. d'André. C'était un ami de mon mari :
sa femme et sa fille seraient très heureuses de me recevoir.
  Il fallait faire environ 200 kilomètres en voiture ou en pousse-pousse jusqu'au pied de la montagne, puis à
cheval ou en palanquin jusqu'au sommet du plateau. Ce n'était pas une promenade très facile à organiser car mon
mari ne pourrait pas m'accompagner jusqu'au bout. J'avais besoin de trouver le plus tôt possible une atmosphère
plus fraîche; je hâtai mes         préparatifs de départ. La veille, mon mari décida de me conduire en tri-car aussi
loin que la machine pourrait aller. C'est le propre des chauffeurs novices d'être téméraire. Tout de même, nous
pourrions compter sur les relais de chevaux échelonnés le long de la route : ils ne seraient peut-être point inutiles.
  Nous partîmes aux premières heures de l'aube afin de ne pas trouver les routes encombrées. Tout d'abord
pendant une dizaine de kilomètres, nous ne rencontrâmes personne, mais les femmes commencèrent à faire leur
apparition avec les premiers rayons du soleil. Elles allaient au marché portant leurs provisions dans leurs paniers-
balances. Elles étaient généralement rangées en groupes et marchaient l'une derrière l'autre; quand elles nous
apercevaient elles s'arrêtaient pour nous laisser passer, mais une de ces petites processions composée d'une
dizaine de femmes, sans doute trop absorbée à jacasser, ne prit point garde à notre approche. La trompe avait beau
les avertir. Nous ralentîmes, mais nous arrivâmes sur elles sans pouvoir attirer leur attention. Au moment de les
frôler, en voilà une qui brusquement saute dans la rizière, où l'autre la suit sans savoir ni comment ni pourquoi, et
ainsi jusqu'à la dernière. Quand elles se relevèrent sans aucun dommage pour leurs personnes, des imprécations et
des jurons se pressèrent naturellement sur leurs lèvres. Nous jugeâmes prudent de détaler d'autant plus que
personne n'était blessé. Leurs marchandises avaient été, il est vrai, éparpillées dans la commotion; mais toutes
auraient voulu avoir plus qu'elles n'avaient auparavant. En se disputant au contraire entre elles, elles oublieraient
leur ressentiment contre nous, si tant est qu'elles eussent remarqué nos personnes dans la poussière soulevée et
l'émotion de la rencontre. Sur cette même route de La Citadelle il se produisit bientôt une autre rencontre
sensationnelle. Au détour d'un chemin, l'énorme éléphant du Quan-Bô déboucha tout à coup. Les cornacs, qui le
conduisaient à la rivière, essayèrent de l'arrêter, mais de lui-même, au moment le plus critique, alors que nous
pensions être écrasés sous ses pieds, il prit le parti de s'enfuir dans un champ de tabac.
  Après avoir été bien secoués à travers les ornières et les trous de Suoi Giao, nous nous engageâmes sur des
sentiers peu cléments aux pneus et où les natifs n'ont aucune notion des automobiles. Ils n'apprécièrent pas le
spectacle peu ordinaire que nous leur offrîmes et décampèrent d'abord. Des coolies tireurs de pousse-pousse
abandonnèrent sans avertissement les voyageurs qu'ils voituraient et les précipitèrent dans la rivière- Je vis un
négociant chinois qui se relevait couvert de boue. Il portait ses regards si drôlement tantôt vers nous, tantôt vers
son conducteur, comme s'il ne savait pas s'il fallait le remercier de lui avoir sauvé la vie ou le battre pour lui avoir
sali son pantalon ! Plus loin nous fûmes obligés de stopper net pour un mandarin qui était à cheval. Notre beau
geste fut inutile : son cheval tourna, tête sur queue et se sauva à une si folle allure que nous ne sûmes jamais qui
avait été le plus effrayé, du cavalier ou de la monture.
  Il était grand temps de renouveler la provision d'eau et de refroidir les radiateurs. En vue de Hoatan, nous nous
arrêtâmes. Après quelques hésitations, des enfants parurent, puis des femmes, puis tout le village. Nous ne
pouvions plus fendre la foule pour remplir le réservoir d'eau et faire le plein d'essence. Il y en avait qui étaient à
plat ventre pour regarder dessous et découvrir ce qui faisait marcher la voiture.
  Bientôt, la route devint épouvantable. Nous enfoncions dans un sable fin jusqu'au moyeu. Nous nous attelâmes
au véhicule, mon mari et moi, mais après quelques minutes de cette manoeuvre, force nous fut d'appeler à notre
aide des indigènes. Les uns venaient sans se faire prier, les autres étaient moins empressés : il fallait leur courir
après. Les ponts étaient dans un état lamentable. La plupart étaient faits de fascines et il y avait des trous à laisser
passer un cheval. Nous eûmes à prêter secours à un pauvre charretier dont le cheval avait les quatre pieds engagés
dans les fascines. Après l'avoir dételé, nous dûmes lui soulever les jambes l'une après l'autre et user de mille
stratagèmes pour l'engager à sortir de là. Quoiqu'il en soit, nous arrivâmes à deux kilomètres de Banghoï. Ici, nous
eûmes la panne sérieuse. L'électricité fut vérifiée, la bougie changée; le carburateur fut entièrement démonté, les
soupapes ajustées de nouveau, mais rien n'y fit. Nous étions au beau milieu de terrains bas, chargés de sel, d'une
blancheur aveuglante et où il n'y avait place naturellement pour aucune végétation. Désespérant de jamais plus
voir marcher le tri-car, je me rendis à quelque cent mètres de là, à l'ombre illusoire d'un arbre rabougri, et
m'épongeai le front. Qu'allais-je devenir ? La chaleur était accablante. Il semblait aussi impossible de gagner
Banghoï à pied que de compter sur un véhicule qui viendrait à passer et me prendrait. Me rappelant que j'avais
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placé quelques provisions dans le coffre de la voiture, des bouteilles d'eau minérale et du chocolat, je fis un
dernier effort et revins à la machine. Mon mari s'acharnait encore dessus ! Ce n'était pas le moment de faire des
discours. Sans une parole, j'ouvris le coffre. Hélas ! les bouteilles étaient bouillantes et le chocolat en pâte informe
parmi les instruments ! C'était le coup de grâce. Comment attendre plus longtemps sans manger et surtout sans
boire ?
  Enfin trois Annamites vinrent à passer. Ils poussèrent un montent notre voiture; mais, tandis que mon mari
essayait encore de tourner la manivelle et de mettre la machine en marche, ils s'échappèrent. Par une chance
inouïe, le moteur se mit tout à coup à marcher, misérablement d'ailleurs, et avec un bruit épouvantable. Nous
arrivâmes ainsi à destination - jusqu'à un petit hôtel, où nous devions passer la nuit. Personne ne voulut croire que
nous étions partis le matin même de Nhatrang sans chauffeur. Une foule énorme s'assembla autour du tri-car, et
les Européens ne furent pas moins intéressés que les indigènes à contempler la brave petite machine qui avait
accompli ce record.
  J'étais bien décidée continuer par des moyens plus sûrs, sinon moins rapides, quand mon mari, ayant réussi à
réparer sa machine, m'annonça que nous la reprendrions le lendemain. La route était, disait-on, beaucoup moins
mauvaise. Nous démarrâmes le lendemain matin. Il restait 45 kilomètres à faire sur 120.
  Après nombre d'aventures ressemblant beaucoup à celles de la veille, nous arrivîmes sur une piste excellente qui
annonçait l'approche de Phanrang. Les derniers 25 kilomètres furent franchis à une vitesse folle. Tous nos
malheurs étaient oubliés !
  Lorsque nous atteignîmes Phanrang, à neuf heures du matin, nous ne doutâmes plus de pouvoir continuer sur
Daban. C'étaient 56 kilomètres seulement sur route passable : nous y serions avant la nuit. Mon mari télégraphie
au Dr. Yersin pour lui demander l'autorisation de prolonger de vingt-quatre heures sa permission. À midi il nous
fut répondu de ne pas interrompre notre course victorieuse, Nous partîmes aussitôt.
  À moins de dix kilomètres de Phanrang nous rencontrâmes une série de quatre charrettes à boeufs qui, à notre
appel, se rangèrent d'un côté de la route. Le passage était assez étroit, car il y avait à cet endroit des tas de
cailloux. Mon mari s'engagea alors à une vitesse normale, les charrettes semblaient obéir convenablement à leurs
conducteurs. Mais tout d'un coup, le bœuf de la charrette de tête prit peur et tourna à angle droit, bloquant la
route. Déjà, d'instinct, je portais mes mains en avant pour me protéger du choc inévitable, quand la machine, d'un
bond, se trouva au sommet d'une pile de cailloux et ne bougea plus. Mon mari, afin d'éviter que je n'aille me
briser la tête contre la charrette (j'étais assise en avant et plus bas que le conducteur qui, lui, est à cheval sur la
roue motrice, n'avait que le chois entre deus manoeuvres : ou faire un brusque à gauche et tomber dans la rivière,
ou pousser tout droit et se servir du tas de pierres comme d'un tampon-arrêt, Il préféra cette dernière alternative;
mais c'en était fait du pauvre tri-car ! Je retournai à Phanrang sur un mauvais « malabar » qui faisait un service
public. Je devais être bien reconnaissante d'ailleurs d'y trouver une place entre deux vieilles femmes qui
n'arrêtaient pas de chiquer le bétel. J'envoyai aussitôt de l'hôtel un pousse-pousse rapide et ce n'est que fort avant
dans la nuit que mon mari rentra dans ce triste équipage. L'auto fut ramenée sur une charrette à boeufs. Quel
contraste avec notre entrée triomphale du matin !
  Mon voyage aurait été interrompu sans l'intervention très amicale du Résident de Phanrang, qui me proposa de
faire le voyage en voiture avec M. Lecadet. Ce dernier partait le lendemain matin pour Daban et le Lang Bian. Il
se prêta avec une bonne grâce parfaite à la combinaison. Je ne pouvais pas faire le voyage en meilleure
compagnie.
  Donc, le matin suivant, mon mari nous mit sur la route de Daban, M. Lecadet et moi, et prit la direction
opposée, - celle de Nhatrang, - où ses malades et son laboratoire l'attendaient. Au premier « tram », c'est-à-dire à
une quinzaine de kilomètres de là, nous devions changer de cheval. Notre saïs détela celui qui était dans les
brancards et en attela un autre qui paraissait tout aussi exténué. Mais il n'y avait pas moyen de réclamer et nous
continuâmes notre route. Un peu plus loin, nous croisâmes deux poneys qui se trouvaient être de relais suivants.
Comment étaient-ils là ? Peut-être les coolies n'avaient-ils pas été envoyés assez tôt ou encore s'étaient-ils arrêtés
pour jouer.
  La route suit la rivière Son Câu. Nous avions par moments de magnifiques échappées sur son lit encombré
d'énormes rochers et parsemé d'îlots verdoyants. On la traverse à Balat sur un pont métallique où déjà les rails du
futur chemin de fer ont été posés. Il a plusieurs centaines de mètres de long. On y jouit d'un coup d'œil
merveilleux sur la vallée. Nous avions rencontré quelques indigènes sur la route et parmi eux des Tchams dont les
villages se trouvent dans les environs. Ils se distinguent à première vue des Annamites. Ils sont de plus grande
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taille et leurs traits rappellent ceux des Indiens. Leurs habits sont en général verts et d'une forme particulière. Ils
portent un turban dont les extrémités libres flottent de chaque côté de la tête.
  Les rizières et les champs de maïs ou de tabac n'étaient pas rares. À partir de Balat, l'aspect du pays change. Plus
de terres cultivées, plus de théories d'indigènes en voyage, plus de villages, mais seulement la forêt : des arbres
rabougris avec çà et là des masses énormes de granit qui ont la forme et la couleur d'éléphants au repos. Nous
aurions bien désiré voir des éléphants véritables pour rompre la monotonie du paysage ! Balat est à peu près à
moitié chemin de Phanrang à Daban, où nous comptions bien arriver de bonne heure afin d'aller coucher à Dran.
Mais comme notre équipage cheminait avec une sage lenteur, il faudrait certainement s'arrêter à Daban. Y avait-il
un abri pour dormir ? Je me rappelai que mon mari m'avait parlé de Daban et qu'il y avait déjà reçu l'hospitalité
d'un fonctionnaire des Travaux Publics. Mais serait-il là encore et pourrait-il réellement nous loger ?
  Nous avions dételé le cheval, qui était incapable de faire un pas de plus. Pendant qu'il se reposerait, nous
pourrions luncher et nous réconforter de notre côté. Nous trouvâmes dans le lit d'un torrent à moitié desséché une
place ombragée qui paraissait même confortable. Pendant que j'allumais la lampe à alcool et préparais du bouvril
et du thé, M. Lecadet découpait le poulet froid et ouvrait la boîte de sardines. Notre faim une fois apaisée, nous
admirâmes à notre aise le magnifique spectacle qui était devant nous. La végétation était toute différente de celle
que nous venions de voir. À la place de ces sortes de chênes rabougris et des arbustes malingres que nous avions
eus si longtemps devant les yeux, d'immenses giao s'élevaient tout droit vers le ciel. À leurs branches
gigantesques s'attachaient des lianes, des orchidées dans un enchevêtrement inextricable. Des cerfs, puis des coqs
et des paons se montrèrent. Le sable où nous étions assis portait des traces fraîches d'éléphants.
  La pluie se mit à tomber : cela nous rappela à la réalité. Nous avions à couvrir encore un nombre respectable de
kilomètres avec un cheval presque fourbu. Pour alléger la charge, nous laissâmes en arrière le petit saïs.
D'ailleurs, nous dûmes marcher nous-mêmes presque tout le temps ou pousser la voiture. La pluie tombait ferme;
nous étions trempés. Malgré tous nos malheurs, nous gardions notre bonne humeur. Je reconnus le pont à
arbalètes de Xom-Gôn, que j'avais vu dans les photographies de mon mari. J'annonçai que nous étions bientôt au
bout de nos peines. En effet, moins d'une demi-heure après, nous vîmes un toit de chaume émerger des cimes des
arbres. Nous étions à Daban.
  Nous nous trouvions maintenant sur une sorte de plate-forme, où les arbres avaient été coupés au ras du sol et
débarrassés de toute végétation. D'un côté il y avait des cases annamites et de l'autre un petit chalet sur pilotis. Un
Annamite vint au-devant de nous et nous annonça qu'un Européen habitait le petit chalet. Nous montâmes jusque-
là par un sentier très glissant. Nos appels et nos coups frappés à la porte restèrent d'abord sans réponse, peut-être
parce que la pluie qui faisait rage avait empêché d'entendre. Enfin M. Landon ouvrit. Il nous accueillit très
cordialement et mit aussitôt à notre disposition la grande case du bas, qui contenait trois vastes pièces, celle du
milieu étant occupée seulement par l'Annamite interprète. M. Landon nous retint à dîner.
  Pendant ce temps, mon fidèle Sau avait fait son apparition. Envoyé plusieurs jours d'avance sur la charrette à
bœufs qui portait nos bagages, il était heureusement à son poste. Déjà deux touques à pétrole remplies d'eau
chaude m'attendaient. Je pris ma douche dans un coin de ma chambre. Je n'avais pas à m'inquiéter de l'inondation
: il y avait assez d'intervalle entre les planches. Bientôt après, confortablement assis, nous primes le thé sous la
véranda. Bien au sec et à l'abri, nous n'avions plus qu'à laisser tomber la pluie et à rire de nos malheurs passés.
  Naturellement, pendant le dîner, on raconta des histoires de tigres. M. Landon nous dit qu'on en voyait à Daban
non seulement la nuit, mais en plein jour. Souvent, il en avait rencontré dans la forêt. Une semaine auparavant, le
fauve avait encore fait une victime : le jeune frère du cuisinier de M. Landon dormait une nuit dans une case au
milieu de plusieurs autres Annamites. Le tigre, entrant par la porte laissée ouverte, saisit le jeune homme par
l'épaule avec ses dents et le traîna dehors. Les cris de la victime réveillèrent les camarades, qui se jetèrent à la
poursuite du fauve. Celui-ci, effrayé, lâcha sa proie, mais on juge dans quel état. Le mérite tigre revenait toutes
les nuits et M. Landon nous assura que nous ne manquerions pas d'entendre son cri si émouvant dans les ténèbres.
  Avant de nous coucher, nous apprîmes que nos boys, qui avaient quitté Phanrang en même temps que nous,
étaient arrivés. Rien ne nous empêcherait donc de repartir le lendemain. Je m'en allai bientôt dans le pays des
rêves : il y avait tantôt un tigre, tantôt un cheval attelé à une voiture qui n'avançait pas.
  Je me réveillai le lendemain matin sans savoir d'abord où j'étais; puis je rassemblai mes esprits et me glissai
avec précaution hors de mon lit de camp. Déjà huit heures ! Or, nous devions partir à six heures ! Je m'habillai en
hâte à la lumière filtrant à travers les persiennes de la porte (il n'y avait pas de fenêtres dans ma grande chambre),
et me précipitai dans la véranda à la recherche de M. Lecadet. Il était tranquillement assis, écrivant à sa femme. Il
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avait l'air de vouloir passer le reste de ses jours à Daban. En effet, par suite d'un contretemps, ses coolies, qui
devaient être là depuis la veille, n'ayant pas encore paru, le cheval sur lequel il devait achever son voyage faisait
défaut. J'aurais pu, à la rigueur, prêter une partie de mes gens pour porter les bagages; mais le cheval était
indispensable.
  Pendant que nous élaborions de nouveaux plans, nous aperçûmes une petite procession se déroulant parmi les
arbres et venant vers nous. Bientôt, nous primes distinguer six ou sept Moïs et un cheval sellé qu'un Annamite
tenait par la bride.
  Nous étions sauvés ! Ce n'était pas la première fois que je rencontrais les Mois, mais cette troupe d'individus à
moitié nus et hirsutes ne me tranquillisait pas beaucoup. Je me rappelai que Moï signifie « sauvage » en annamite.
Dès qu'ils nous virent à cheval, ils se disputèrent nos différents bagages et les suspendirent à des bambous au
moyen de longues cordes de rotin.
  Les plus solides naturellement avaient pu s'emparer des fardeaux les moins lourds; mais, comme nous avions
veillé nous-mêmes à la répartition des charges, cela ne faisait pas une grande différence. On nous avait dit qu'un
Moi ne porte pas plus de 30 kilos et qu'il laisse en route tout paquet dépassant sensiblement ce poids. Deux Mois
s'attelèrent à chaque bambou et le placèrent sur l'épaule. La cavalcade se mit en route. Nos porteurs étaient de
grands et solides gaillards, bien découplés et très différents des petits Annamites. Ils paraissaient beaucoup plus
capables de conquérir les Annamites que de se laisser conquérir par eux. Mais il fallait voir les regards de mépris
que nos boys lançaient aux « sauvages » . On ne pouvait se méprendre sur les rapports entre ces deux races. Les
Moïs sont d'une peau un peu plus foncée que les Annamites; quelques types ont réellement un teint de cuivre.
  Dans leur chevelure noire relevée en chignon, il y a place pour une pipe plantée toute droite et aussi pour une
blague à tabac. Les plus élégants ont un peigne de bois ou de corne. Quand les Mois ont épuisé leur provision de
tabac, ils prennent sur le bord de la route et fument de l'herbe. L'expression de leur physionomie est plus ouverte
que celle des Annamites. Ils rient et causent librement tout le long du chemin. Des anneaux de cuivre aux
chevilles et aux poignets, une petite pièce d'étoffe réduite à sa plus simple expression, composent tout le costume.
Un couteau est souvent pendu à ce qui leur sert de ceinture. Deux de nos hommes avaient un veston court d'
Annamite. Sur chaque charge on remarquait une sorte de petite natte qui, à la première goutte de pluie, allait être
placée sur la tête. Les Moïs disparaissaient alors là-dessous jusqu'à la taille. C'était d'un comique achevé, ces toits
de chaume d'où sortaient de grandes jambes nues ! Ils font porter eux-mêmes leurs provisions par deux camarades
qui suivent le reste du convoi. Les sacs de riz, les marmites et le poisson sec s'entassent dans une grande hotte. On
ne rencontre jamais un Moï sans sa hotte au dos. Il faut que ses mains restent libres en voyage pour manier la
lance ou lancer les flèches. Il semble parfois qu'il a toutes ses richesses sur son dos, tant les paniers s'entassent sur
les paniers, formant un véritable échafaudage qui dépasse de beaucoup la tête. Cela doit être solide, car le porteur
n'y peut mettre la main pour l'appuyer en route. Tel on l'a fixé au départ, tel il doit arriver à l'étape de nuit. Pour se
reposer et s'alléger, le porteur n'a que la ressource de placer dessous un bâton, qu'il laisse ensuite traîner derrière
lui. Certains explorateurs virent autrefois, parait-il, dans ces régions, une race munie d'un appendice caudal.
Auraient-ils mal vu le bâton ?
  Sur une longueur de deux ou trois kilomètres en quittant Daban, le chemin est si raide que nos chevaux avaient
de la peine à suivre nos hommes. Rien ne pressait d'ailleurs, car nous nous arrêtions à Dran. Nous pouvions
admirer tout à loisir le magnifique panorama et la végétation luxuriante. M. Landon nous rattrapa tout à coup à
cheval. C'était dimanche (j'étais loin de m'en douter) : il irait déjeuner avec nous à Dran. À 500 mètres environ
d'altitude, nous découvrîmes un pin par-ci, par-là, au milieu des plantes tropicales. Nous sentions que l'air était
plus frais et plus léger que dans la plaine. Dans les lits des torrents, des eaux claires tombaient en cascades et tout
autour c'était un enchevêtrement de lianes et de puissantes frondaisons. Nous rencontrâmes une troupe de singes
dont j'entendais fort bien les cris, mais que je ne pouvais pas distinguer au milieu des branches. Mon boy me
demanda la permission de les poursuivre et de leur tirer dessus. Il me rapporta bientôt deux gibbons. Ce sont les
seuls représentants des singes anthropoïdes en Annam. L'un était noir avec une longue fourrure épaisse et des
favoris blancs : c'était un hylobates; l'autre était noir aussi, mais ses favoris étaient jaunâtres. C'était une espèce
encore inconnue. On lui a depuis donné mon nom : hylobates Gabriellae. Mon boy en avait vu dans la bande qui
marchaient sur leurs pieds de derrière comme des hommes. Il dit que l'agonie des deux victimes avait été très
émouvante.
  Le lendemain, il tua un singe à longue queue, un grand semnopithèque qui avait une fourrure d'un gris perlé
délicieux avec des portions du corps toutes blanches et d'autres toutes noires.
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  La forêt de pins commence quelques kilomètres avant Dran. Une herbe courte remplace les hautes herbes; à
travers les troncs rugueux la vue s'étend très loin. Par moments, toute la vallée apparaissait entre les murailles de
la montagne verdoyante, ainsi que les rubans de la route que nous avions suivie la veille. Tandis que j'étais en
contemplation et que je laissais la bride sur le cou de mon cheval, je le vis subitement reculer et manifester la plus
grande frayeur : il y avait un serpent sur la route, qui s'était dressé et faisait mine d'attaquer. Plus effrayée que
mon cheval, je voulus mettre pied à terre avec l'unique préoccupation de fuir le serpent et de sauter aussi loin de
lui que possible. Mais je glissai et tombai sous les pieds du cheval et sur le serpent lui-même qui s'esquiva. Un
des porteurs le découvrit dans l'herbe à proximité. Je pris mon fusil et le tuai raide. On l'allongea sur le sol : c'était
un beau python de trois mètres de longueur.
  La route traverse le Danhim, un des affluents du Donaï, puis s'engage dans les bas-fonds de la vallée jusqu'au
pied de Dran. Là vivent deux fonctionnaires européens des Travaux Publics. Le dimanche était, semble-t-il, leur
jour de réception les autres blancs isolés dans la montagne viennent de très loin partager leur déjeuner. Nous
acceptâmes très volontiers de nous joindre à eux. Quelle conversation originale ! Il n'était plus question de
politique ni de potins, mais de chassés aux buffles sauvages et aux élans, de nouveaux tracés de routes, du
recrutement des coolies, et des méfaits du tigre. Comme leur existence diffère de celle d'Europe. Ils avaient tous
emporté, à l'arçon de leur selle, leur pain cuit dans leur propre four, des quartiers de venaison et des poules
sauvages. D'ailleurs, au menu figurait tout le gibier du pays. Ils se séparèrent de nous aussitôt après le déjeuner,
car les sentiers étaient longs et pénibles : il fallait rentrer avant la nuit.
  J'étais debout le lendemain matin avec le premier rayon de soleil. M. Lecadet tenait déjà la bride de son cheval
quand je parus. Nous avions encore 60 kilomètres à faire avant d'atteindre Dankia, aussi n'y avait-il pas de temps
à perdre. On monte d'abord des pentes rapides, puis le sentier continue sans dénivellement très appréciable,
suivant les crêtes des montagnes et au milieu de la forêt de pins. La vallée du Danhim apparaît tout à coup à nos
pieds, dans toute sa splendeur. Le brouillard, très épais au départ de Dran, cédait devant le soleil : l'un après
l'autre les voiles mystérieux tombaient et les méandres de la rivière brillaient comme de l'argent à travers les
prairies et les champs de verdure, et tout le long des pentes harmonieuses des montagnes.
  La route élargie était semblable aux allées d'un grand parc. Les pins devenaient de plus en plus beaux. Ils
poussaient au milieu d'une herbe courte à quelque distance les uns des autres, parmi des mamelons aux pentes très
douces. Des échappées s'ouvraient parfois sur d'autres rangées de montagnes et sur des vallées profondes.
  Enfin, vers midi, le plateau du Lang Bian nous apparut pour la première fois. Ce fut une véritable révélation. Je
n'avais jamais rien vu de semblable. Sur une immense étendue, des mamelons succédaient aux mamelons sans
arbres, mais étrangement verts. Ils avaient à peu près la même forme et la même hauteur. C'était comme un océan
bossué de vagues très vertes. Les monts Lang Bian se dressaient à une extrémité comme les îles escarpées de cette
mer de verdure. Dankia était là-bas, au pied de ces îles. Les difficultés de notre voyage n'existaient plus : le
plateau est si calme; et paraît si facile à traverser !
  C'en était fini avec les ravins et les précipices, les ponts branlants et aussi avec les fourrés impénétrables. Les
pins s'élevaient par bouquets dans les gorges entre les mamelons. Les toits des chalets de Dalat brillaient dans le
lointain. Nous y étions bientôt. Devant un chalet se tenait un groupe de Mois, si absorbés à manger qu'ils ne
remarquèrent pas notre approche. Ils prenaient dans des petits sacs de vannerie des boules de riz, les pétrissaient
dans leurs mains et les engouffraient tout entières dans la bouche. Des singes n'auraient pas fait montre de plus de
voracité. Ils n'attendaient pas d'avoir avalé une bouchée avant d'en prendre une autre. Ils pressaient avec les doigts
leurs joues gonflaient démesurément. Pour achever leurs sacs et ne rien laisser perdre; ils les versaient à même
dans leur bouche formidablement ouverte; cela rappelait les chevaux de fiacres avec leurs musettes d'avoine.
L'Annamite, au contraire, ne touche jamais ses aliments avec les doigts; quand il n'a pas de baguettes, il en
improvise avec le premier morceau de bois venu.
  Nous étions rendus chez M. Canivey, délégué du Gouvernement à Dalat. Il nous fit entrer chez lui, et sa femme
joignant ses instances aux siennes, nous acceptâmes volontiers à déjeuner. Ce fut l'occasion d'entendre le récit
d'une rencontre émouvante avec le tigre. Ils étaient tous les deux à la chasse aux perdrix et aux cailles, non loin de
leur enclos, quand ils aperçurent un tigre. M. Canivey épaula instinctivement son fusil et tira. L'animal rugit et
bondit dans le fourré. Sans écouter sa femme, M. Canivey s'élança à sa poursuite. Il savait fort bien que la
blessure ne pouvait pas être sérieuse, puisqu'il avait tiré avec du plomb de petit calibre. Un « linh » armé d'un
fusil de guerre le suivit, un autre restant aux côtés de Mme. Canivey. Les deux hommes avaient à peine disparu
dans le fourré que des bruits de lutte et les mots : « Je le tiens, tue-le! » arrivaient jusqu'à elle. Puis elle vit le tigre
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avec les deux pattes sur les épaules de son mari, serrant le fusil dans sa gueule. Le linh ajusta la bête à bout
portant et pressa, sur la détente. Mme. Canivey vit le tigre et son mari tomber ensemble. Elle releva ce dernier,
qui perdait son sang en abondance par plusieurs blessures. Il fallut de longs mois pour le guérir. Depuis cette
époque, Mme. Canivey ne peut s'empêcher de trembler quand le tigre crie dans la nuit.
  Avec sa connaissance approfondie des Moïs, M. Canivey était fort intéressant à écouter. Il fut le premier
Européen à soumettre les tribus Moïs avoisinant le plateau et à leur faire payer l'impôt. Dans une de ses
expéditions, il fut attaqué dans un village et reçut des flèches, mais qui n'étaient pas empoisonnées.
  Comme nous allions repartir à cheval, Mme. Canivey m'offrit sa chaise pour le reste de la route. Chaudement
enroulée dans une couverture, je fis ainsi la traversée du plateau, où un vent froid s'était levé. J'avais quatre
porteurs, dont une femme. Elle paraissait aussi solide que ses camarades de l'autre sexe. D'ailleurs, les femmes
Moïs sont habituées aux plus durs travaux. Elles sont souvent à l'ouvrage pendant que les hommes fument leur
pipe au soleil. Celle-ci avait des muscles très développés. Sa chevelure noire était relevée en un chignon
broussailleux d'où pendait une longue tige flexible qu'elle mâchonnait continuellement dans sa bouche. Elle s'en
servait tantôt pour se curer les dents, tantôt pour débourrer sa pipe. Un morceau d'étoffe s'enroulait autour de sa
taille et retombait au-dessus des genoux : c'est le seul costume porté par les femmes Moïs du plateau; il est fait
d'une étoffe tissée dans les environs. C'est bleu et rayé discrètement de petites lignes rouges et blanches. Le cou
était paré de nombreux rangs de perles de verre qui tombaient jusqu'à la taille; il y avait des anneaux de cuivre
aux bras et aux jambes. De la cheville au mollet, ils avaient produit une blessure dans les chairs qui devait rendre
la marche pénible.
  Dans la voix des Mois, je remarquai un accent et des roulements d'r qui semblaient très européens. Quel
contraste avec le parler chantant des Annamites ! Aussi l'on peut saisir rapidement quelques mots du vocabulaire
moi, d'ailleurs très pauvre, tandis que la langue annamite est presque impénétrable sans une véritable étude. Les
Moïs rient et jouent très franchement et s'amusent entre eux comme des enfants. Lorsqu'ils montent une pente, ils
s'arrêtent parfois et poussent un petit sifflement entre leurs lèvres rapprochées. C'est leur façon de montrer qu'ils
sont fatigués. Ils n'ouvrent pas leur bouche toute grande pour reprendre haleine comme nous le faisons.
  Le seul être humain que nous croisâmes sur le plateau fut un Moï conduisant une troupe de petits cochons
destinés sans doute à un marché annamite de la plaine, où il les échangerait pour quelques poignées de sel. Sans
doute, il n'était pas pressé, car il était étendu de tout son long sur le sol, suivant d'un oeil mi-clos les ébats de ses
bêtes toutes noires. Il avait l'air perdu dans ce coin solitaire de la montagne. Il avait allumé du feu, dont il ne
restait que la grande tache noire d'un carré d'herbe consumé. Peut-être était-il fatigué de pousser ses cochons avec
une gaule flexible (les Annamites sont plus expéditifs et les portent comme des colis ordinaires dans des paniers),
ou voulait-il ménager leurs petites jambes ? S'il doit passer la nuit à la belle étoile il fera bien de rallumer du feu
et de grouper ses cochons car le tigre n'est pas loin.
  Vers quatre heures du soir, au tournant du chemin, la Station d'agriculture de Dankia apparut. Il n'y avait plus de
doute, les carrés réguliers des champs n'étaient pas le fait des sauvages. Deux chalets aux toits de chaume
émergeaient de la verdure, puis des granges et des écuries. M. Lecadet était sans doute déjà arrivé, car il m'avait
distancé dans les derniers kilomètres. C'était un grand soulagement de penser que le voyage était terminé. Je
plaignais sincèrement mon compagnon d'avoir à le recommencer dans deux jours.
  Une fois reposés, nous racontâmes tous les incidents du voyage à nos hôtes. Nous causions encore, quand
l'ombre commença à s'étendre sur les pentes verdoyantes de la montagne. Pendant le dîner, toutes portes closes,
un bon feu dans un coin et des buissons de roses sur la table, j'avais l'impression d'être dans quelque pays très loin
d'Annam. Je n'eus pas trop, ce soir-là, pour dormir, d'une boule d'eau chaude et de quatre couvertures de laine.
Décidément, mon mari aurait raison : un mois de Lang Bian me vaudrait un mois de France.
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   Au pays des Moïs. - Le village de Dankia. -- Intérieur d'une case moï. - Enterrement moï. - Sacrifice du buffle. - Le rôle du sorcier.

  Mes premières rencontres avec le tigre.
  À Dankia, nous étions au milieu des Mois; il n'y a pas de village annamite à 100 kilomètres de là. Nous avions
donc maintes occasions de nous initier aux moeurs et coutumes de ces sauvages. Les trois hameaux voisins de la
station d'agriculture s'étaient familiarisés avec les Européens de cet établissement. Les chiens n'aboyaient même
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plus quand ceux-ci s'approchaient des palissades. C'est sous la protection d'une solide clôture que les cases moïs
se groupent, autant pour tenir les tigres en respect que pour faciliter la garde des chèvres et des cochons.
Autrefois, c'était aussi une défense contre les ennemis du dehors, toujours prêts à tenter un coup de main. Avant
même l'arrivée des Français, les Mois du plateau avaient établi leur suprématie sur toutes les tribus de la région.
Ailleurs, dans les districts inexplorés du Nord et de l'Ouest, les guerres intestines restent le sport préféré des
sauvages, et leur moyen le plus commun de se procurer des vivres, des armes et des femmes.
  Dankia est le premier village moï que je visitai. Il s'étend au pied des monts Lang Bian. Il n'est pas, comme les
autres, bâti dans un endroit inaccessible, sur les pentes d'un précipice ou d'un torrent.
  Après avoir traversé des champs de riz et de maïs, nous tombâmes sur un groupe d'enfants en train de
décortiquer du paddy. Ils le pilaient dans des mortiers de troncs d'arbres avec de lourds pilons à la manière des
nègres. Les Annamites ont aussi leurs mortiers de bois et de pierre, mais ils usent généralement d'un moulin à
décortiquer et d'un lourd marteau manoeuvré par une femme agissant de tout son poids sur le bras de levier et le
laissant retomber ensuite. D'autres enfants vannaient le riz en le faisant sauter dans un immense tamis. Très
jeunes, entre treize et quatorze ans peut-être, ils travaillaient sérieusement tout en surveillant les ébats de frères et
soeurs cadets dont ils avaient la charge. Les petits garçons étaient nus; les petites filles portaient un petit morceau
d'étoffe autour des reins. Je me préparai à les photographier; mais quand ils me virent lever l'appareil, ils se
cachèrent la face et se roulèrent les uns sur les autres.
  Les cases moïs, aux toits de chaume retombant presque jusqu'à terre, se suivaient sans aucun ordre, de sorte que
la palissade faisait, pour les entourer, des angles et des détours compliqués. Nous la franchissons et parcourons le
village. Le sol était noir et boueux, la quantité de cochons, chèvres, buffles qui avaient laissé leurs traces,
rendaient difficile l'abord des maisons. Peu d'habitants étaient dehors; ici, une femme était assise sur la terre nue,
les jambes allongées, un enfant attaché au dos et deux autres à ses côtés; là, c'était un gars superbe qui se drapait
majestueusement dans une couverture rouge. On aurait dit un sénateur romain ou encore un bel hidalgo de Murcie
ou de Catalogne. Nous lui demandons de nous mener cher le chef du village, le pholy ; il nous fait comprendre
que le chef est absent. J'ai déjà une ample moisson d'instantanés, et j'ai vu tout ce qu'on peut voir à l'extérieur des
cases. J'ai maintenant envie de jeter un coup d'œil à l'intérieur. Mais je n'ignore pas qu'il faut être accompagné du
pholy. Je risque un coup d'oeil cependant. Il me semble d'abord que toutes les cases sont vides. En prêtant l'oreille
avec attention, nous percevons un murmure de voix venant de la plus grande. Je me faufile par la porte basse, qui
n'est guère qu'un trou dans le toit de chaume. Mlle. d'André me suit. Il y a des aboiements furieux et des va-et-
vient menagants autour de mes jambes; mais, avant que les dents des chiens aient l'ait leur chemin à travers mes
guêtres, quelqu'un leur jette des morceaux de bois, et ces bêtes disparaissent dans l'obscurité. Par la faible clarté
qui filtre par la porte, je ne distingue aucun être humain. Je fais quelques pas en avant, non sans trébucher sur
différents objets épars sur le plancher. Peu à peu mes yeux s'habituent à l'obscurité : je perçois alors une flamme
tremblotante à l'autre extrémité de la case. Des formes indécises semblent réunies autour d'un feu; l'une d'elles
agite une énorme chaudière au-dessus du brasier, qui, par moment, l'enveloppe de lueurs fantastiques. Tout le
monde se tait. Je pense que je suis peut-être dans un antre de sorcières et je n'avance plus qu'en tremblant. Je
tombe sur des bambous, puis sur des paniers, je heurte ma tête aux solives du toit; enfin, après une petite
promenade à tâtons qui me semble interminable, je me trouve dans le cercle des sorcières, et m'accroupis près
d'elles. Elles reprennent de plus belle leur conversation, s'adressant à moi. Quel dommage de ne pas les
comprendre !
  Je prends peu à peu conscience du milieu où je suis. Il y a des femmes et des hommes aussi. Les femmes
tiennent pour la plupart des enfants dans leurs bras. Les hommes fument la pipe. Après en avoir tiré quelques
bouffées, ils la passent à leurs voisines. Aux éclats intermittents du brasier, les bijoux dont les femmes sont
couvertes brillent et s'éclairent. Ce sont de larges anneaux de cuivre et d'étain qui entourent les bras et les jambes.
Il en est aussi qui garnissent la poitrine et qui tombent du cou. Mais tout ne vient pas du cou. À ma stupéfaction,
je m'aperçois qu'un lot fort important d'anneaux se balance, comme des pendants monstrueux, aux lobes agrandis
des oreilles. J'avais bien entendu parler de cette coutume, mais je pensais que les femmes moïs des quelques
tribus qui s'y adonnent ne poussaient pas si loin leur anormale coquetterie. Les lobes des oreilles sont
démesurément allongés ;ils peuvent aller jusqu'à l'épaule et atteindre même le sein. On se demande ce qu'il a fallu
de temps et de patience pour obtenir ce résultat. Tout de même, les appendices sont minces et ils doivent porter un
poids vraiment lourd ! Mais les femmes moïs prennent bien des précautions pour les empêcher de se rompre.
Elles remplacent le plus souvent les anneaux de métal par une rondelle de bois et en courant elles les supportent
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avec leurs mains. Malgré tout, la rupture a souvent lieu. Si c'est une jeune fille, malheur à elle, car elle ne trouvera
que difficilement un épouseur : toutes les tortures qu'elle a subies depuis sa plus tendre enfance sont devenues
inutiles. Les vieilles, au contraire, étalent sans inconvénient les deux longues lanières de peau qui ont cédé et qui
les rendent un peu plus repoussantes encore.
  Les hommes de quelques tribus agrandissent aussi leur lobes auriculaires, mais plutôt avec modération,
l'ouverture est assez grande pour passer un bouchon de liège. C'est leur ornement de prédilection. En outre, le
Moïs du plateau se font tailler en biseau les incisives. L'opération n'a rien de tentant. Je l'ai vu pratiquer sur un
jeune garçon de Dankia. La tête était solidement maintenue entre les genoux de l'opérateur, pendant qu'un
morceau de pierre ponce usait l'émail des dents. Les gestes du chirurgien étaient plutôt rudes : de la bouche de
l'enfant découlait une bave ensanglantée. Comme il faut s'y reprendre à plusieurs fois, pendant une semaine
environ, on peut juger des sensations éprouvées par le patient. Personne ne cherche à s'y soustraire, car il faut
montrer des dents aiguisées de jeune loup pour être considéré comme un homme et prétendre au mariage.
  Nous étions depuis dix minutes dans la case, quand un homme tend la main, prend des brindilles sèches et les
jette sur le feu. Une longue flamme s'élève. Il faut tout le calme des physionomies sauvages pour nous démontrer
que l'incendie n'est pas probable. Le foyer est fait de terre battue que bordent des pierres. Pas de cheminée,
aucune issue pour la fumée. Dans les ténèbres de la case, la fumée entre pour une bonne part. Tout apparaît
indistinct et confus. D'ailleurs, l'ordre n'est pas une vertu moï. Des paniers et des hottes de toutes dimensions,
dont quelques spécimens sont couverts d'une couche de suie, s'entassent les uns sur les autres. Voici des tas de
morceaux de cannes à sucre, des épis de maïs, du paddy. Voilà tous leurs instruments de travail et leurs armes de
guerre, les haches, les lances, arc et flèches, couteaux, boucliers de bois recouverts de peaux de bêtes; puis les
gongs de cuivre, les tam-tams, les piques. La richesse d'un village se mesure au nombre de gongs de cuivre et à la
taille des jarres de ternum, (alcool de riz). En continuant mon exploration, je découvre une série de femmes et
d'enfants étendus sur le dos et paraissant dormir. Sont-ce des femmes de second rang qui n'ont pas osé approcher
du foyer, ou des timides qui nous fuient ? Personne n'a bougé pendant notre visite. Nous les quittons tels que nous
les avons trouvés.
  Ces petits sauvages sont solides et vigoureux. Chez les Mois, la sélection naturelle s'exerce impitoyablement; il
n'y a que les plus forts qui survivent, tant l'ignorance des femmes est grande en matière d'hygiène. Quelle que soit
la température, elles ne couvrent pas leurs enfants. Ils sortent tout nus de l'atmosphère enfumée et chaude de la
maison dans l'air froid du dehors. Comme les Annamites, elles gavent les bébés avec du riz et leur en font
absorber de telles quantités, que l'on voit les petits corps se distendre et se déformer après le repas. Les
prescriptions du sorcier, dans bien des cas, équivalent à des arrêts de mort. Les femmes en couches sont traitées
d'une manière barbare. Un même bâtiment abrite de nombreuses familles. Dans quelques tribus seulement on
alloue une case à chaque famille, et les jeunes hommes célibataires vivent ensemble. Tant que la femme n'a pas
fait ses relevailles, tout le bâtiment est tabou.
  Aussi; la malheureuse s'en va et reprend ses dures occupations quelques heures après l'accouchement. Elle
n'avait pas cessé un instant de travailler avant. Il n'est pas rare qu'une femme moï accouche par surprise loin de sa
maison : on la voit rentrer le soir avec son bébé dans les bras ! Les conséquences de telles habitudes ne se font pas
attendre : la mère y perd la santé, et les enfants qui viennent au monde sont faibles et mal constitués. Cependant
les Moïs aiment beaucoup leurs enfants.
  À notre retour chez nous, nous rencontrons des hommes armés de lances et des chiens à leurs trousses. Ils
viennent de la chasse parce que les vivres commencent à manquer dans le village. Leur imprévoyance est énorme
: ils ne savent jamais mettre de côté pour toute une année. Si la récolte est bonne, ils multiplient les fêtes et
réjouissances, ils se gavent sans penser au lendemain. Plus lard, ils se rabattent sur la chasse. Mais, à défaut de
gibier, ils mangent aussi bien des rats, des sauterelles, des grenouilles, des serpents et des araignées. Ils excellent
dans l'art de tendre des pièges : autour d'un village moi, il y a de nombreuses fosses où la bête vient s'empaler sur
des bambous et des lances, sans compter les arcs tendus qui parlent au moindre contact. C'est pourquoi il vaut
mieux avoir un guide dans ce pays.
  De la véranda de notre chalet, à Dankia, je remarque un jour une longue théorie de Moïs grimpant sur un
mamelon couronné d'arbres. Cette forêt isolée et presque unique dans la région semble d'ici un bouquet
verdoyant. Les indigènes qui mettent le feu aux herbes sèches et allument ainsi tout le plateau, ont bien soin de
protéger cette touffe sacrée qui abrite leur cimetière. Sûrement la théorie de Moïs que nous voyons n'est autre
qu'un enterrement. Je prends mon appareil photographique et cours les rejoindre. Quand j'arrive au sommet de la
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colline, je suis hors d'haleine, mais la cérémonie n'a pas commencé, la tombe même n'est pas prête. L'herbe
pousse drue autour du bois; les Moïs disparaissent là-dedans et j'ai quelque peine à les rejoindre. Ils sont
accroupis en cercle et ne paraissent pas très affligés. L'herbe toute mouillée m'empêche de m'asseoir près d'eux; je
vais, en attendant, reconnaître les autres tombeaux : les jarres à moitié pleines d'eau en marquent l'emplacement.
Sur quelques-uns on a construit une case en miniature : ce sons ceux des chefs moïs. Le toit de chaume est décoré
avec des morceaux de bois taillés en forme de cornes de buffle. Une végétation désordonnée de ronces et de
lianes rend l'entrée fort difficile. Pour pénétrer dans l'une d'elles, je suis obligée de ramper à quatre pattes. Une
fois dedans; je ne peux ni me tenir debout ni rien voir distinctement. J'appelle mon boy pour me passer des
allumettes. Dans une sorte d'armoire aux planches mal jointes, et peintes au sang de buffle, je découvre une jarre
de ternum, deux gourdes, un bol de porcelaine annamite, une hachette, quelques lambeaux de vêtements. À la
dernière allumette, un parapluie se montre le dernier cri de la civilisation pour ces pauvres Moïs ! Mais, quand
j'aurais eu toute une pleine boite d'allumettes, je ne serais pas restée une minute de plus : une humidité
nauséabonde et la peur d'être trouvée là par les Moïs me fait me sauver brusquement. Il parait de plus que les
tigres aiment l'ombre tranquille de ces tombes !
  Je retourne du côté des Moïs. Deux hommes et une femme, armés chacun d'un sarcloir de jardin, enlèvent
quelques mottes de terre. Ils se reposent et semblent en contemplation après chaque coup de l'instrument. Les
autres n'ont pas bougé; ils ne s'inquiètent point de voir si le travail avance. Les odeurs qui s'échappé du cercueil
ne me permettent pas de l'examiner de près : je vois seulement qu'il a été fait d'un tronc d'arbre évidé et que l’on a
répandu un peu de peinture, du rouge et du noir, sur les côtés. Sur le couvercle du cercueil, il y a un petit poulet,
les pattes liées, il n’y a pas plus de quelques jours. Si l'infortuné est destiné à un sacrifice, on n'a pas été bien
généreux; mais j'ai appris dans la suite qu'il n'avait pas été tué. Les Moïs abandonnent sur les tombes un animal
vivant pour que l'âme puisse y trouver une demeure au lieu de revenir dans le village et y apporter le trouble.
  La défunte était une des épouses du pholy. Après une longue attente, je vois descendre le cercueil dans la fosse.
Au-dessus de la tête, on place un bol de riz et une petite jarre de ternum, religieusement entourés de grandes
feuilles de bananier avant de les recouvrir de terre. Un bambou plongeant dans le bol vient émerger au-dessus de
la tombe, afin de renouveler les provisions de bouche du mort. Les sauvages visitent les tombeaux de temps en
temps et s'occupent de nourrir les morts pendant une année. Dans certaines tribus, ils ouvrent alors les tombes et
dispersent les cendres au vent.
  Je reviens par Beneur. Au milieu du village, un grand poteau s'élève, décoré de marques rouges et sculpté
d'entailles symétriques. On se prépare pour le sacrifice du buffle, complément obligatoire d'obsèques importantes.
Le sacrifice du buffle a lieu dans les grandes fêtes, à la moisson et pendant les épidémies, pour fléchir les mauvais
génies. L'animal, désigné par le sorcier, est attaché au poteau. Un chef, portant pour la circonstance un pantalon
annamite ainsi qu'une tunique et un turban, s'avance, joint les mains et récite une longue prière sur un ton
uniforme. Tantôt il s'incline vers la victime, tantôt il regarde la population du village qui l'entoure. Tout à coup,
avant même que j'aie pu me rendre compte de ce qui allait arriver, le buffle était mort. Deux hommes s'étaient
élancés avec leurs hachettes et avaient tranché les jarrets, puis l'officiant avait ouvert la gorge avec un coupe-
coupe. Toute la population se rue maintenant sur la victime et la perce de mille coups répétés. Le sang qui
s'échappe de la gorge a été, me dit-on, recueilli dans une coupe de cuivre et mis de côté solennellement. Un
semblant de prière reprend sur le cadavre, et d'une maison voisine viennent des coups de gong et de tam-tam.
Quand l'officiant s'est retiré, les hommes, les femmes et les enfants se précipitent sur le buffle et se mettent à le
dépecer. Il n'en reste bientôt plus un morceau. La bombance va commencer.
  Quand je remonte le versant de la colline, un poteau taché de sang et des cornes suspendues indiquent seuls au
dehors que le village est en fête. On prépare partout le banquet. Des portes des maisons sortent des fumées
abondantes chargées d'odeurs appétissantes. Sans doute, les jarres de ternum sont entamées et le bambou passe de
bouche en bouche. Tout le buffle a été mis à la cuisson ou rôti. Ils sont si occupés que personne n'a fait attention à
moi. Cependant, le sorcier me voit et m'appelle. Il voudrait que je prenne part aux réjouissances. Sa voix est déjà
avinée et ses gestes désordonnés. Je m'enfuis en hâte.
  Le sorcier joue un rôle très important dans le village. Il est plus redouté que le pholy lui-même. C'est lui qui
guérit les maladies en les retirant du corps sous forme de cailloux et les crachant ensuite à terre avec la plus
superbe dignité. On le consulte pour fixer la date des mariages et des expéditions de guerre et dans tous les cas
litigieux. Il connaît le voleur et le dénonce publiquement. Si ses prédictions ne se réalisent pas, ou si ses drogues
sont sans effet, il en rend responsable quelque malheureux. Tout le village s'assemble. Il tient dans sa main un
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oeuf qui ne se brise que lorsque le coupable passe devant lui. Les sauvages impressionnés naturellement par la
mise en scène et par le savoir-faire de l'opérateur ne voient que par ses yeux et tombent sur la victime qu'il
désigne : c'est presque toujours une femme. On la vend comme esclave, à moins qu'on ne l'attache au plus
profond de la forêt, pour servir de proie aux fauves. Toutefois, si, par hasard, le sorcier est assez mal inspiré pour
accuser quelqu'un qui trouve des amis et des défenseurs, les choses peuvent changer de face : c'est alors le sorcier
qu'on immole.
  Dans quelques cas embarrassants, les justiciers mois s'en tirent par un certain nombre d' « épreuves », dont les
plus importantes sont celles de l'eau et du métal fondu. Accusateur et accusé, conduits à la rivière la plus proche,
doivent se tenir sous l'eau aussi longtemps qu'ils le peuvent. Celui qui montre sa tête le premier est le coupable.
Les rives sont chargées de spectateurs et l'on se passionne réellement pour une scène aussi émotionnante. Dans
l'épreuve de l'étain en fusion, chacun reçoit dans la main un peu de la substance et celui qui retire la main le
premier a perdu.
  De telles cours de justice annoncent bien la nature primitive des Mois. Les tribus qui paraissent les plus
inoffensives sont capables, à l'occasion, des pires actes de sauvagerie. En tout cas, le plus sage est de ne pas
blesser leur susceptibilité et, quand on se trouve au milieu d'eux, de respecter leurs superstitions.
  À mon retour du Lang Bian, j'étais si enthousiaste de ses beautés et de ses réels avantages qu'une dame de nos
amies, Mme. Schein, me promit de m'accompagner quand j'y retournerais. L'occasion se présenta au
commencement de la saison chaude. Nous avions grand besoin toutes les deux d'un changement d'air. Il fut
convenu que nous serions logées dans un petit chalet éloigné de cent mètres de la maison de M. d'André, directeur
de la Station d'agriculture de Dankia, car Mme. et Mlle. d'André étaient rentrées en France.
  Nous arrivâmes avec satisfaction au but de notre voyage. Notre installation nous plut beaucoup tout de suite.
C'était coquet et très confortable (ne parlons pas des rats); de la véranda, on avait une vue superbe. Nous nous
réunissions dans la maison principale pour prendre nos repas en commun. Le premier soir, après le dîner, nous-
nous disposions à rentrer chez nous quand M. d'André, protestant vivement, nous dit : « Jamais je ne permettrai
cela ! - Chaque soir, je vous donnerai quatre hommes pour vous accompagner. » Et déjà des Moïs s'empressaient
avec des lanternes. Je croyais à une plaisanterie. - « Nous n'avons pas peur dans l'obscurité... Quelle garde ! En
tout cas il n'y a personne ici pour nous enlever ! - Si, le tigre ! »
  Je pensais que ces précautions étaient exagérées, et que dans la montagne le tigre était moins à redouter que sur
la côte. Il fallut bientôt me rendre à l'évidence : le tigre seul peut se promener à sa guise la nuit. L'homme est
peut-être le maître le jour; la nuit, c'est le tigre.
  Deux jours après mon arrivée, je chevauchais en compagnie de M. d'André et de M. Agostini, un de ses amis de
passage au Lang Bian. Nous étions à la chasse, quand nous entendîmes tout à coup des cris énergiques. Nous nous
retournâmes. C'étaient deux Moïs qui couraient après nous avec une lettre de l'interprète de la Station, disant
qu'un tigre venait de se réfugier dans les bambous, à peu de distance de la maison.
  Nous abandonnâmes aussitôt le cerf que nous poursuivions, rappelâmes les chiens et tournâmes bride. Un peu
perplexe, M. d'André me dit : « Ça ne sera pas long. Attendez-nous pour le déjeuner. Nous vous apporterons la
peau du tigre. - Mais je veux y aller, moi aussi. - C'est impossible ! Que dirait votre mari ? Je suis responsable,
songez donc ! »
  Je cachai ma déception... Toutefois, j'étais absolument résolue à ne pas manquer cette occasion exceptionnelle.
Mais je n'essayai pas de discuter avec M. d'André : je me promettais seulement, à part moi, de n'en faire qu'à ma
tête. M. d'André pénétra mon intention, et céda à contre-cœur. Je courus chez Mme. Schein. Quand elle sut que
nous allions faire une battue, elle m'en dissuada vivement; je partis tout de même.
  Les deux chasseurs m'attendaient, armés de pied en cap. Moi, j'avais un appareil photographique. J'aurais bien
voulu avoir une contenance plus guerrière et emprunter un winchester, mais j'avais eu assez de difficultés pour
être de la partie; je n'osais plus rien réclamer. Nous nous mimes en route vers neuf heures, suivis d'une douzaine
de Moïs armés de lances et de bâtons. L'interprète avait un fusil.
  Je savais bien que c'était une chasse sérieuse, et que nous rencontrerions sûrement le tigre; mais je ne pouvais
m'empêcher de rire en voyant cet assemblage de chasseurs. Les Mois, presque nus mais très chargés de bijoux,
semblaient si ridicules à côté des deux Européens dans leur attirail guerrier et le fusil en main; on aurait dit qu'ils
allaient plutôt à une de leurs fêtes. Ils avaient largement sacrifie à cette coutume qui consiste à prendre pour
voyager tous les bijoux de leurs compagnons de case. Quelques-uns avaient une telle abondance de colliers,
bracelets et anneaux de toute sorte, que cela devenait une véritable armure. Un ou deux avaient même réussi à se
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faire prêter des vêtements par les Annamites.
  À la vue de la touffe de bambous où se cachait le tigre, je ne pus retenir une exclamation de surprise. Cela
semblait un repaire si étroit pour un tigre et tout à fait isolé sur une colline dénudée ! Pour en sortir le tigre serait
obligé de se montrer. Du flanc de la colline nous dominions les bambous et notre tir plongeant avait grande
chance d'atteindre le fauve quand il prendrait le large. Une fois chacun à son poste, les Moïs devaient avancer en
battant le sol et en criant très fort. Ils remplirent à souhait la dernière partie du programme, mais ne gagnèrent pas
une seule parcelle du terrain. Les Moïs sont des chasseurs plus intrépides que les Annamites; mai, en ce qui
regarde le tigre, ils ont encore plus de superstitions. Nos indigènes hésitaient plus par crainte religieuse que par
réel manque de courage.
  Nous avions amené heureusement trois chiens de chasse, qui n'auraient peut-être pas les mêmes scrupules. Nous
les poussâmes sur le fourré. Deux revinrent aussitôt se mettre sous notre protection quand ils reconnurent la
qualité de leur adversaire. Le troisième qui avait déjà eu maille à partir avec le tigre et qui portait sur son dos une
blessure honorable, attaqua franchement. Nous pouvions le suivre à travers les herbes. Il s'élançait, puis
bondissait en arrière, sans doute quand le tigre esquissait un coup de patte. M. d'André, pensant que ce duel
pouvait tourner au désavantage de son chien favori, le rappela. Il fallut plusieurs minutes d'exhortations et de
menaces pour lui faire lâcher prise. Finalement, nous l'attachâmes.
  Maintenant que nous connaissions la position probable du tigre, nous priâmes M. Agostini d'envoyer quelques
coups de revolver dans les bambous pour l'on faire sortir. Mais cela ne réussit pas. Il fallut renoncer à ce moyen.
Les Moïs, pendant ce temps, n'avaient pas avancé d'un pouce. À la fin, M. d'André se mit au milieu d'eux et
réussit à les pousser un peu en avant. Il était très ennuyé d'avoir à agir ainsi, car le tigre sortirait probablement par
le côté opposé aux rabatteurs et il perdrait ainsi son meilleur coup de fusil. C'est ce qui arriva. Après un quart
d'heure de cris, un appel plus vigoureux que les autres eut l'effet désiré : nous entendîmes un rugissement et le
tigre surgit tout d'un coup.
  À un mètre ou deux des bambous, il s'arrêta, se tourna vers nous, et nous regarda. M. Agoslini et moi nous
étions seuls, à part. Ce fut une minute critique. Le fauve était seulement à trente pas de nous. Après nous avoir
mesurés de l'œil une demi-minute, tout prêt à bondir sans doute, il se ravisa sur une clameur formidable des Moïs,
qui avaient compris la situation périlleuse où nous nous trouvions. Il fit demi-tour, sauta une barrière entourant
des rizières et descendit lentement vers la vallée. Nous le suivîmes longtemps à la vue. M. d'André qui se trouvait
derrière les bambous, n'avait pas pu tirer sur le tigre avant qu'il eût franchi la barrière, c'est-à-dire qu'il fût déjà à
plus de cent pas. Le premier coup de feu dut effleurer la bête, qui fit entendre une sorte de grognement et regarda
en arrière, puis continua sa route. Quatre autres coups de feu rayèrent l'espace à un pas seulement du tigre : nous
pouvions en suivre les ballet qui éclaboussaient l'eau des rizières.
  Cependant l'émotion avait immobilisé M. Agostini, qui était resté l'arme au pied. Moi j'avais complètement
oublié de prendre un instantané, il est vrai que j'avais levé mon appareil quand le tigre s'était montre; mais quand
il se tourna vers nous, j'oubliai tout, mes mains tombèrent et je fus complètement interloquée. Quoiqu'il fût si près
de moi et prêt à bondir, je ne peux pas dire que j’aie été effrayée. Je ne fus frappée que d'une chose : la
disproportion entre le corps, déjà énorme, et une tête qui me parut d'une grosseur presque ridicules. Si je l'avais
seulement photographié quand il nous regardait, ou encore quand il sautait la barrière, quel bel instantané j'aurais
eu ! Je me suis reproché souvent, depuis, d'avoir manqué une pareille occasion.
  Nous continuâmes la battue; mais bientôt nous fûmes déroutés, On ne peut pas chercher un tigre dans la brousse
comme on cherche une autre bête. Les herbes étaient trop hautes pour se risquer au hasard. Nous décidâmes, en
conséquence, de rentrer chez nous déjeuner, tandis que tes Mois suivraient les traces de sang et s'assureraient de
la retraite exacte du tigre blessé.
  Nous expédîmes rapidement le déjeuner. J'étais prête à partir aussi vite que M. d'André. Ce dernier et Mme.
Schein essayèrent de me persuader que j'étais trop fatiguée pour recommencer la chasse. Comme à ce mot de
fatigue, je protestais vivement, je fus autorisée à continuer.
  À notre retour dans la brousse, les Moïs avaient réussi à savoir où était le tigre. Ils l'avaient suivi à la trace de
ses pas et aux taches de sang qu'il laissait sur le sol. À leur approche, il s'était levé et avait continué à marcher
quelques mètres. II se tenait maintenant sur le bord d'une rivière, dans une touffe de paillotes. Impossible de le
voir, malgré tous les efforts et les démonstrations des Moïs. Peut-être serait-ce plus facile de l'autre côté de la
rivière. Mais comment passer ? Il n'y avait pas de pont. Nous traversâmes sur les épaules des Moïs, un par un.
C'était une belle occasion pour le tigre de prendre l'offensive. Il fallut des prodiges d'adresse de nos sauvages pour
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nous tirer de cette position critique. Tandis que la moitié faisaient la chaîne, avec de l'eau jusqu'à la poitrine, les
autres soutenaient le porteur et le fardeau. Le courant était très fort. Avant la nuit, il nous fallu traverser et
retraverser si souvent la même rivière que nous finîmes par trouver la manœuvre facile et naturelle, D'un côté
comme de l'autre d'ailleurs on ne pouvait rien voir. Les Moïs recommencèrent à crier et à battre les herbes, ils
montrèrent si peu d'enthousiasme que M. d'André résolut d'envoyer chercher un renfort de vingt ou trente
personnes au village de Dankia. L'interprète cependant revint seul; malgré promesses et menaces, personne ne se
décidait à prendre part à la chasse, car dans l'esprit des Moïs cela aurait été néfaste à eux-mêmes, aussi bien qu'à
leur village.
  Il serait trop long de dire tout ce que nous tentâmes pour voir notre proie. Finalement, M. Agostini proposa de
tirer des coups de revolver dans la direction indiquée par les Moïs. Un coup plus heureux toucha sans doute le
but, car le tigre poussa un cri et bondit au-dessus des herbes. Nous l'aperçûmes pendant une fraction de seconde.
Les Moïs reculèrent vivement en débandade. C'est encore une chance qu'ils n'aient pas été atteints, car le tigre
s'arrêta seulement à quelques pas d'eux. Enfin, il s'éloigna lentement et nous le perdîmes de vue presque aussitôt.
Il était environ cinq heures. Les ondées de l'après-midi se changèrent en une pluie battante. Les Mois, tremblants
de froid, prirent encore moins de goût à une chasse aussi pénible. Une heure plus tard, comme la nuit tombait,
nous fîmes demi-tour. Seul, notre chien Bob restait sur place : nous pûmes difficilement l'en arracher; cette brave
bête aurait passé la nuit là à l'affût.
  Nous rentrâmes escortés par des torches et des lanternes que mon cuisinier annamite avait eu soin de nous
envoyer. Nous devions marcher aussi près que possible les uns des autres, mais à la file indienne. Nous arrivâmes
trempés jusqu'aux os, car, outre la pluie qui n'avait pas cessé, nous avions dû souvent traverser des rizières avec
de l'eau jusqu'au genou.
  Le lendemain matin, en dépit d'une fatigue bien naturelle, je me levai de bonne heure et courus aux nouvelles.
Trop tard ! Les chasseurs étaient partis. Je les rejoignis à quelques kilomètres de là. Ils me dirent que le tigre avait
filé dans la nuit et qu'il restait peu de chances de le revoir. « Il ira mourir dans quelque coin écarté de la forêt,
ajouta quelqu'un. Car certainement il a du plomb dans le corps ». Je croyais bien que c'était fini de toute chasse au
tigre désormais ! Mais les chasseurs se trompaient et moi aussi.
  Quinze jours plus tard, je suis réveillée par une bande de gens qui crient sous mes fenêtres. Je me lève et je vois
les employés indigènes de la Station courant de tous côtés, gesticulant et hurlant. Bientôt apparaît M. d'André lui-
même. « Vous ne savez pas, me dit-il ? Le tigre est venu ce matin sous ma maison. Il a essayé de prendre de la
viande dans le garde-manger, qui est suspendu sous la véranda. Il a fait un grand trou dedans et vous verrez
encore sa bave partout. On s'empresse à battre le terrain en suivant les traces encore fraises de la bête ». Et, tandis
que je me joins à ces agités, j'apprends par bribes toute l'histoire. Il était cinq heures du matin, nos boys se
levaient; ils ont vu le tigre et se sont vite barricadés dans la cuisine. Quand ils ont averti, il était déjà trop tard : le
tigre était parti, emportant une peau de mouton, sur laquelle les chiens dormaient.
  Nous rentrons bredouille. Chacun vient déposer ses armes, la plupart bien inoffensives, et qu'on avait détachées
des panoplies de M. d'André. Il y a un peu de tout, lances, vieux sabres, fleurets, poignards Chams et même des
couteaux de cuisine ! Cependant, nous tenons à prendre notre revanche. Il est convenu que nous attacherons à un
piquet une vache, comme appât, non loin d'un pont où nous pourrons tirer le tigre, quand il reviendra manger sa
proie. Si le tigre s'empare en effet d'une bête d'importance qu'il ne peut dévorer en une fois, il y revient les nuits
suivantes.
  Le lendemain matin, nous trouvons la vache, la gorge ouverte et les deux jambes postérieures mangées. Nous
metteurs sur le cadavre un solide treillage métallique, afin que les vautours n'y touchent point. Je me suis laissé
dire par les indigènes que le tigre lui-même redoute cette concurrence des vautours et qu'il a la précaution de
recouvrir sa proie de terre quand il ne peut pas la cacher dans les fourrés épais. Nous n'avons plus naturellement
qu'à attendre le tigre à l'affût. Je suis si émue, que malgré des chasses à la bécassine pour assurer mon tir, la
journée me parait interminable. Je ne peux fermer l'oeil un instant pendant la sieste, nous dînons à cinq heures et
demie. Avant la fin du repas, la pluie se met à tomber.
  lnébranlable dans ma résolution d'ailler jusqu'au bout, j'aurais pu cependant me laisser émotionner par l’averse,
par l'obscurité et mieux encore par la peur d'être obligée de rester jusqu'au matin immobile sur le sol mouillé.
Mon enthousiasme demeure heureusement le même. M. d'André affirme que le tigre viendra sûrement dans la
nuit si aucun bruit ne l'effraye. Il est plein de confiance. Je suis d'ailleurs parfaitement sûre que lorsque je serai
sous le pont, il faudra rester jusqu'à la fin, coûte que coûte.
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  Mme. Schein se donne beaucoup de peine pour que je n'attrape pas de mal. Je dois endosser deux mackintoshs,
deux couvre-chefs, deux paires de bas, un plus des souliers de chasse, guêtres, etc... Elle nous souhaite beaucoup
de succès et nous dit de rapporter le tigre. Cependant, je crois que son seul désir serait de nous voir rentrer aussi
vite que possible, avec ou sans tigre.
  Vous sommes douze, dont trois fusils seulement : M. d'André a un winchester, l'interprète un fusil de chasse, et
moi un fusil Gras, modèle 1874, que j'ai emprunté. Il y a encore au ciel une faible lumière quand nous partons,
mais, pendant que nous gagnons le pont, l'obscurité devient complète. On nous accorde trois minutes pour épauler
nos armes et nous installer; alors on éteint la lumière et tout retombe dans un silence de mort que scandent les
gouttes de pluie frappant les planches du pont au-dessus de nos têtes.
  Mon fusil me glisse légèrement des mains; on l'entend à peine, mais M. d'André n'en a pas moins dressé
l'oreille; et, tandis que je reprends mon armé, je sens deux yeux qui dardent sur moi. À six heures, nous ne
distinguons plus le cadavre de la vache qui est devant nous.
  À sept heures, la pluie s'arrête et la lune apparaît. La silhouette de la vache se détache distinctement sur
l'horizon. Déjà, je commence à sentir des fourmillements dans les jambes et je me demande comment je pourrai
endurer l'immobilité des heures et des heures, si cela est nécessaire. Cependant je fixe de toutes mes forces le
périmètre éclairé devant moi. Soudain, il me semble qu'un point est devenu plus sombre. J'écarquille les yeux
jusqu'à me faire mal et j'ai la conviction maintenant que je distingue une ombre qui bouge. Avant qu'elle ait pris
forme, je suis sûre que c'est le tigre.
  Je pousse du coude M. d'André et, immédiatement après, l'interprète, qui est, à mon côté, m'avertit de même. Le
tigre s'avance lentement vers la vache; mais au lieu d'y goûter tout de suite, il se campe sur sa proie et promène un
regard majestueux autour de lui. Son attitude est celle d'un roi contemplant son royaume. C'est un tableau que je
n'oublierai jamais. Nous sommes plus bas que le tigre, dont la silhouette se détache sur le ciel de la manière la
plus saisissante. Sa tête seule parait remplir tout mon horizon. Il n'est pas à plus de trois pas de nous. Je suis
hypnotisée par ce spectacle.
  M. d'André fait feu. En une seconde, je reviens à la réalité; j'assure mon fusil à l'épaule et je tire. L'interprète tire
presque en même temps que moi. Aussitôt la fumée dissipée, nous pensons voir le tigre étendu devant nous. Non !
rien n'a changé, semble-t-il : la vache est seule à la même place. Nous pouvons cependant entendre des
grognements plaintifs très rapprochés, mais sans distinguer d'où ils viennent. Après quelques minutes d'hésitation,
nous allumons une lanterne et nous sortons du pont : en rangs serrés. Les Moïs que mous avons pris avec nous, et
qui doivent nous défendre avec leurs lances si nous sommes attaqués par derrière, ont plus de raison que jamais
de croire au pouvoir magique de leur ennemi. Nous sommes de notre côté fort surpris que trois coups de feu
presque à bout portant n'aient pas étendu le tigre raide mort. Du haut du pont, nous balançons les lanternes sur les
alentours. Rien n'apparaît. Et sans oser pénétrer dans les hautes herbes, nous sommes forcés d'abandonner nos
recherches et de gagner notre logis. M. d'André affirme que le tigre est mort et que nous le trouverons demain
matin. Après avoir reçu de telles charges de plomb, il ne peut pas être loin. Je ne partage pas son optimisme.
  Une fois chez nous, Mme. Schein, pour me faire oublier notre déconvenue, me propose une partie de piquet. Je
trouve que c'est une fin bien prosaïque pour une telle journée; mais j'accepte. Il est seulement huit heures du soir.
Je croyais que nous étions restés dehors toute la nuit.
  Le lendemain matir, à l'aube, nous trouvons notre tigre. Il est mort à deux mètres de la vache, caché dans les
hautes herbes. Quoique blessé mortellement, il avait eu le temps de faire un bond. C'est une magnifique bête qui
mesura 3 m. 20 de longueur.
  Nous cherchons d'où elle a pu vernir; et, à notre stupéfaction, nous découvrons son repaire à une trentaine de pas
du pont et tout près d'un sentier fréquenté, où j'avais chassé des bécassines. Nous examinons ses blessures, qui
toutes n'étaient pas récentes. Il fallait donc admettre que cet animal avait déjà été chassé - sans doute par nous -
quinze jours auparavant. Quand nous le faisons dépouiller, nous trouvons en effet dans son corps des balles du
revolver de M. Agostini. Notre tigre était néanmoins revenu à la charge, avait, malgré sa blessure, rôdé autour de
la maison et tué une vache. Ç’aurait été encore un terrible adversaire, si nous l'avions attaqué à la fin de notre
première chasse.
  Tous les indigènes annamites et moïs sont maintenant rassemblés près de la victime. Ils se disputent les
lambeaux de chair, le foie et les entrailles, car tout cela va servir à les rendre invulnérables. Les yeux ont, à les
entendre, une vertu spéciale : notre cuisinier annamite en fait un bouillon peu ordinaire qu'il présente à son fils en
disant : « Maintenant tu le verras avant qu'il ne te voie. »
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                                                             Chapitre VIII

La découverte du plateau du Lang Bian. - Projets de sanatorium. - La station d'agriculture de Dankia. - Excursions dans l'intérieur du pays
                                                                  moï.

   En 1898, au cours d'une exploration dans la chaîne annamitique, le Dr. Yersin, arriva sur le plateau du Lang
Bian. Après avoir traversé des régions accidentées et difficiles d'accès, il trouva, non sans surprise, une immense
plaine découverte, où deux belles rivières coulaient entre des mamelons verdoyants. Le plateau était à une altitude
de 1500 mètres; il mesurait vingt kilomètres de long sur douze à quinze de large et jouissait d'un climat
exceptionnel.
   Il vit tout de suite le parti que la colonie pourrait tirer du Lang Bian. M. Doumer, alors gouverneur général de
l'Indo-Chine, ne tarda pas à visiter lui-même le plateau et décida d'y bâtir un sanatorium.
   M. Doumer ne faisait jamais les choses à moitié. Moins d'un an après sa visite, des routes d'accès étaient
construites et une série de chalets s'élevaient à Dalat, avec une résidence, une gendarmerie, un bureau de poste,
etc. À l'autre extrémité du plateau, à quinze kilomètres environ du « centre européen » de Dalat, on choisit un
endroit convenable pour la création d'une station modèle d'agriculture, qui, plus tard, approvisionnerait le
sanatorium en viande fraîche et en légumes. Il était tout indiqué d'y acclimater les céréales et les légumes des pays
tempérés. La moyenne annuelle de la température se trouvait comprise entre 17 et 18°, avec des minima de 0°; les
pluies étaient régulières et nullement exagérées pour une localité de cette latitude; une rivière fournirait l'eau
nécessaire pour les irrigations. Toutes les conditions les plus favorables semblaient, en un mot, réunies à Dankia.
Sans doute, les Européens y seraient isolés, tant que les moyens d'accès ne seraient pas au complet; mais les
nouveaux venus trouveraient sur place un ravitaillement suffisant.
   M. d'André fut, comme on l'a vu déjà, nommé bientôt directeur de la Station. Après neuf ans d'efforts, les
résultats sont remarquables. Sur les pentes sauvages d'autrefois s'étendent des champs cultivés; des avoines, des
seigles et du maïs, l'orge et la pomme de terre succèdent à perte de vue à la canne à sucre. Autour des chalets, les
massifs de fleurs mettent leur couleur et leur gaieté : ce sont des roses magnifiques, des œillets, des dahlias, des
capucines, des violettes, des balsamines. Les plus belles fleurs d'Europe voisinent avec les plus riches des
tropiques. Au jardin potager, les petits pois, les haricots verts, les laitues, les carottes, les choux-fleurs produisent
sans interruption toute l'année. On voit des carrés énormes de fraises à côté des ananas et des bananiers. Les pins
poussent à côté des grevilleas et les rosiers près des bougainvilleas.
   Les expériences d'élevage n'ont pas été moins heureuses. Des races supérieures de France, des pur-sang bretons
sont prospères et se multiplient sans rien perdre de leurs qualités laitières. La race bovine du pays a été beaucoup
améliorée par des croisements avec les races d'Europe. C'est un joli spectacle de voir rentrer le soir les différents
troupeaux. Ils viennent de tous les coins de la montagne. Ils gagnent en quelques instants leurs étables respectives
avec une régularité et un ordre parfaits. Les Moïs qui en ont la charge, semblent fort bien dressés. Ils se montrent,
d'ailleurs, meilleurs gardiens que les Annamites et s'attachent davantage aux animaux. Ils manient les bêtes avec
une adresse rare et tiennent tête avec un grand sang-froid aux taureaux les plus difficiles. Néanmoins, ils ont un
grave défaut : ils sont d'humeur changeante. Par amour d'indépendance, ou pour tout autre motif, ils ne consentent
pas à servir à la Station plus de trois à quatre semaines consécutives. En aucun cas, ils ne coucheraient dans les
étables. Pour lui-même, d'ailleurs, le Moï est incapable d'un travail soutenu. Invariablement, il subit des famines
périodiques, parce qu'il n'a pas voulu cultiver assez de paddy. Si on n'usait pas des réquisitions légales, on n'aurait
jamais un coolie ou un porteur. Ce sont les esclaves ou les pauvres qui sont toujours désignés. Les esclaves chez
les Moïs ne souffrent pas beaucoup de leur condition inférieure : ils prennent les repas avec leurs maîtres,
dorment dans la même case, peuvent se marier et aussi se libérer. Mais lorsqu'il s'agit d'une corvée ou d'une
réquisition, ils marchent les premiers. Quand le maire du village ne peut pas rassembler un nombre suffisant
d'esclaves, il prend les femmes. Mais les femmes, ne faisant pas l'affaire, sont refusées par les Européens : le
village est condamné à une amende; alors les hommes se décident enfin à marcher. À Dankia, toutefois, les
femmes travaillent volontiers à l'égal des hommes.
   Le changement de personnel oblige à un apprentissage perpétuel. Les Moïs ne connaissent rien; il faut tout leur
apprendre. Ils fout de piètres agriculteurs. Ils savent tout juste cultiver la rizière. Leur charrue est primitive. Dans
quelques terrains, ils se contentent de brûler les herbes et de faire un petit trou avec un long bâton pour y déposer
les grains de paddy.
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  Les Mois détestent le voisinage de l'Annamite plus encore que le travail, plus que les contraintes de la
surveillance. Les deux races ont été ennemies jurées pendant des siècles. Les Moïs ont dû céder, les unes après les
autres, toutes les vallées qu'ils possédaient. Depuis l'occupation française, il n'y a plus de guerres entre Moïs et
Annamites, mais l'exploitation du sauvage par le civilisé continue toutes les fois que l'occasion se présente. Voici,
par exemple, ce que Mink, cuisinier annamite au service de M. d'André, s'était permis avec des Mois de Beneur.
Traversant ce village avec quatre petits cochons qu'il venait d'acheter ailleurs, il accepte à boire et à manger. Il
repart bientôt avec quatre gros cochons, ayant réussi sans qu'on le voie un échange avantageux. Le maire de
Beneur vient porter plainte. Mink nie effrontément. Alors on se transporte à Beneur et on lâche les cochons. Sitôt
mis en liberté, les gros cochons se sauvent à toutes jambes dans les cases où ils étaient nés, selon toute apparence.
Quant aux petits cochons, ils cherchent inconsolables, et désorientés, mais ne trouvent rien dans font le village de
Beneur. L'expérience était concluante. Mink fut condamné à laisser les gros cochons et un petit cochon en plus
comme compensation.
  Quoique les Annamites fassent des profits considérables avec les Moïs, ils n'aiment pas s'aventurer jusqu'au
plateau. Ils y tombait vite malades; ils ne sont dans leur élément que dans la rizière boueuse de la plaine. On ne
peut retenir les employés et les domestiques qu'en haussant de beaucoup leurs salaires.
  Le Moï se contente de vingt cents par jour pour lui et de quinze cents pour sa femme. C'est le taux officiel. Il
préfère être payé en nature : allumettes, pièces d'étoffe, et surtout, sel. Quelques tribus qui ne peuvent pas se
procurer de sel usent des cendres d'une plante qu'ils appel jambam.
  Les villages voisins de la Station connaissent la valeur de l'argent, mais les autres préfèrent quelque chose de
plus tangible, Des Moïs qui viennent jusqu'à Dankia, il en est peu qui n'aient pas vu d'Européens, mais cependant
il s'en rencontre quelquefois. Les Moïs comptent leurs journées de travail en faisant des noeuds à une corde ou
des entailles à un bâton. Ils sont incapables de dire leur âge, et n'ont aucune idée du temps. Il est presque inutile
d'ajouter qu'ils ne savent ni lire ni écrire. Les Moïs de Dankia devinrent très vite familiers avec moi. C'étaient
presque des amis pour moi. Ils ne manquaient pas, quand ils me rencontraient, de me demander du tabac ou du
sucre. Si j'avais quelque chose à leur donner, ils manifestaient leur joie franchement, et si je n'avais rien, ils riaient
quand même et m'accueillaient fort bien.
  Après avoir fait l'ascension des monts Lang Bian et visité tous les points intéressants des environs, il me tardait
de m'aventurer plus loin. Mais je reçus un télégramme de mon mari : profitant de quelques heures de liberté, il
venait passer plusieurs jours avec moi. Nous devions nous rencontrer à Dran.
  M. d'André m'accompagna jusqu'à Dalat. Après qu'il m'eut quittée, je continuai seule avec les Moïs. J'avais
dépêché le fidèle Sau en avant, avec un cheval de rechange pour mon mari. Un autre boy que j'avais d'abord avec
moi fut renvoyé à Nhatrang, ses instincts commerciaux s'exerçant trop librement dans les villages moïs.
  Je me décidai à m'écarter un peu de la route habituelle pour visiter un village qui fabrique les lames de couteaux
et les haches dont tout le district a besoin. Ma chaise ne pouvant s'engager dans le sentier trop étroit, j'allai à pied,
en compagnie de deux Moïs seulement. Le village me parut plus loin que je n'avais imaginé. Enfin, nous y voilà.
Mais la place est déserte; il ne reste que les poules et les cochons. Mes guides disparaissent aussitôt dans une case
et je reste seule au milieu du village. Bientôt des têtes se montrent à l'ouverture des cases, derrière les palissades;
des hommes, puis des femmes et des enfants, font peu à peu leur apparition. Lorsque les femmes virent qu'elles
avaient bien affaire à une personne de leur sexe, elles vinrent à moi, me prirent par les deux mains et
m'entraînèrent à travers tout le village, dans une case où elles étendirent sur le sol battu leur plus belle natte et
m'invitèrent par de petits coups sur l'épaule et d'inintelligibles paroles à m'accroupir comme elles. La case, vide
quand nous entrâmes, se remplissait à mesure de femmes, sans aucune immixtion d'hommes. Je devenais le point
de mire de centaines d'yeux. Elles détaillaient sans doute, tout mon costume et ma propre personne, car les plus
proches touchaient mon chapeau, mes cheveux, ma chaîne, mes guêtres et mes souliers. Elles me prirent la main
et me la tirent placer à côté des leurs pour une étude comparative de la couleur et de la forme. Leurs gestes, certes,
n'étaient rien moins que timides, je les trouvais plutôt rudes. Finalement, une des villageoises m'apporta un petit
brasier allumé et le poussa jusqu'à mes pieds. Pensaient-elles que j'avais froid ? Non, car elles me tendirent des
pipes, et avec tant d'insistance que je dus en accepter une.
  Dès qu'il fut possible de prendre congé sans les offenser, je fis un pas vers la porte et me glissai dehors. Mes
guides, malgré les appels les plus énergiques, ne venaient pas. Heureusement, un homme du village comprit et les
poussa hors d'une case. Ils avaient, à n'en pas douter, été traités mieux que moi : je fus soudain prise de quelques
appréhensions sur mon voyage de retour avec eux. J'oubliai toutes les lames de couteaux et les haches que j'étais
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venue voir cependant tout exprès. Je ne saurai même jamais, probablement, si j'étais dans le vrai village que je
voulais visiter. Enfin, j'atteignis ma chaise à porteurs et m'assis dedans. Je m'attendais à être aussitôt enlevée,
mais, pas plus que mes deux guides, les porteurs ne paraissaient disposés à bouger. J'aurais donné beaucoup pour
avoir à ce moment un Annamite avec moi.
  Cependant, nous pûmes démarrer. Ce n'est qu'en vue de la vallée de Danhim que je me décidai à arrêter le
porteur de provisions. Je n'avais pas osé jusque-là faire halte de peur que les Moïs ne voulussent plus repartir.
Quand nous arrivâmes à la petite maison où mon mari m'avait donné rendez-vous, il était six heures et demie et
presque nuit noire. Mon mari n'était pas arrivé. Je ne comptais plus sur lui, car on ne peut pas voyager la nuit dans
ces régions. Je me préparai donc à me coucher. L'Annamite, qui avait la surveillance de la maison, m'aida à
défaire mes paquets, puis s'esquiva sans rien dire.
  J'étais seule, car les Moïs que j'entendais là-bas ne m'auraient été utiles en rien et les deux Européens que j'avais
rencontrés en arrivant étaient à près d'un kilomètre de moi, en bas de la colline. À la lumière d'une chandelle qui
menaçait de s'éteindre à tout moment, je mangeai rapidement et me mis au lit. Je m'étais juste glissée sous la
moustiquaire quand des pas résonnèrent sous la véranda. Mon mari ne pouvait pas arriver ainsi en pleine nuit ! Et
cependant ce n'étaient pas les pieds nus d'un indigène, mais bien des pas assurés et même des souliers ferrés
d'Européen. On frappa, un coup retentissant à la porte, mais j'eus réellement peur avant d'entendre mon nom.
  C'était bien mon mari. Il avait eu de si mauvais relais de chevaux sur la route qu'il n'arrivait à Daban qu'après
quatre heures. Il avait refusé de monter avec des torches parce que cela aurait été interminable. Malgré les
représentations contraires des Annamites et des Européens, il avait enfourché la monture que je lui avais dépêchée
quelques heures auparavant, et il était parti au galop avec le fidèle Sau, à cheval également. Celui-ci, à plusieurs
reprises, demanda grâce.
  Pendant une heure et demie, ils allèrent dans l'obscurité complète, aussi vite que les chevaux pouvaient. Nous
passâmes une journée délicieuse à Dran, par un temps d'une fraîcheur admirable, puis nous nous mimes en route
pour Nhatrang…
  Avant de quitter le Lang Bian nous avons pu préparer une excursion au delà des limites du plateau. Nous
devions cette fois explorer une région que M. d'André et probablement aucun Européen n'avaient encore vue.
Sans doute, il n'y aurait aucun danger, la présence de deux dames répondant de nos intentions pacifiques. De plus,
les chefs moïs de Dankia nous accompagneraient. Ils nous serviraient d'interprètes et nous procureraient l'abri
d'une case quand nous aurions à passer la nuit dans un village. Nous changerions de porteurs en cours de route
afin de ne pas tenir les Moïs trop longtemps hors de chez eux. Ainsi, nous irions d'un village à l'autre sans nous
égarer, car, au delà de Dankia. chaque Moï ne connaît bien que son propre domaine. Il n'y a pas de routes, mais
seulement des pistes qui changent aux différentes époques de l'année et qui mènent à des gués dont il ne faut pas
s'écarter sous peine d'être égarés bien vite. Après maintes discussions avec le chef du village de Dankia, nous
arrêtâmes tous les détails de notre itinéraire.
  Il nous envoya un soir cinquante de ses meilleurs hommes pour nous servir de porteurs. Ce n'était pas trop si l'on
songe que l'on ne trouve rien en voyage et qu'il faut se munir de tout ce qui est nécessaire pour plusieurs jours.
  Ce serait un désastre d'oublier par exemple les photophores et bougies. En pays civilisé, on trouve à l'étape des
lits; des draps, de la lumière, de l'eau potable, et, à défaut même de bagages, on achète dans les magasins tout ce
dont on a besoin. Ici, pour une fortune, on ne pourrait remplacer la boite d'allumettes ou la brosse à dents
oubliées.
  Nous partageâmes entre les différents coolies le couchage, les provisions de bouche, les ustensiles de cuisine,
les effets de rechange, le linge, les médicaments. Les charges étaient aussi uniformes que possible, à peu près du
même poids et peu volumineuses, car les sentiers seraient difficiles et très resserrés. Nous nous contentâmes d'un
boy annamite par personne, car lorsqu'il y a des ennuis dans ces sortes d'expéditions, cela vient généralement des
serviteurs annamites. Mink, cuisinier de M. d'André, Dac, boy de Mme. Schein, et mon fidèle Sau furent donc les
seuls Annamites du convoi. J'étais à cheval, M. d'André et Mme. Schein en chaise légère de montagne à quatre
porteurs.
  Nous partîmes à six heures du matin par un temps radieux. Comme les Mois ne marchent jamais par deux,
même quand cela serait possible comme sur le haut plateau, nous ne tardâmes pas à nous échelonner suivant une
longue file sinueuse du plus curieux effet. Je pouvais en juger tout à mon aise, car, pour fermer la maison, j'étais
restée en arrière avec les trois Annamites qui avaient aussi des chevaux. À deux kilomètres déjà se présenta une
rivière à traverser; elle n'était pas profonde mais marécageuse : les chevaux ne pouvaient se tirer de la boue avec
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leur cavalier sur le dos. Pendant que Mink, avec beaucoup de peine, tenait les trois chevaux, les autres Annamites
trouvèrent un passage et me transportèrent de l'autre côté. Mais nous avions perdu un temps précieux et toute
trace du convoi avait disparu. Pas un Moï n'avait été laissé en arrière pour nous guider, de sorte que Mink fut
dépêché au galop vers le premier village. Mais les habitants s'enfermèrent dans les cases et refusèrent de
répondre.
  Cela devenait sérieux. Par bonheur, nous vîmes tout d'un coup, au sommet d'une colline, une série de formes
humaines vers lesquelles nous nous rendîmes au plus vite de nos montures. M. d'André et Mme. Schein furent
très étonnés que nous eussions été arrêtés à la dernière rivière, car ils l'avaient passée tranquillement dans leur
chaise au-dessus de la tête des Moïs. La chaise a quelquefois des avantages sur le cheval !
  Après déjeuner, nous laissâmes définitivement le plateau et nous entrâmes dans la brousse épaisse, froide et
sombre, où l'on est sevré du soleil et du ciel. Des mousses, des fougères et de magnifiques orchidées de mille
formes différentes et les verdures les plus variées étaient un enchantement pour les yeux, mais c'était si
mystérieux que nous ne parlions qu'à voix basse. Les traces de gros gibier étaient nombreuses et fraîches; nous ne
vîmes cependant que quelques élans quand nous arrivâmes à une forêt de pins. Le paysage changeait et chaque
détour de la route. Nous descendîmes dans le lit d'un torrent, puis nous remontâmes des pentes abruptes.
  Le sentier était des plus étroits, bien que des éclaireurs eussent été envoyés quelques jours auparavant pour nous
ouvrir un passage avec leurs haches, et plus loin le village où nous nous attendions d'arriver avait émigré. Par
moments, la montée devenait si raide que les chevaux semblaient ne pas devoir s'en tirer. Cela montait à pic, et
d'énormes blocs de rochers, des arbres couchés en travers rendaient l'ascension plus périlleuse encore. Quand on
s'était engagé dans un couloir avec un précipice à droite et la muraille de rocs à gauche, il n'était même pas
possible de descendre, il ne restait plus qu'à lâcher les rênes aux chevaux et à fermer les yeux en s'en rapportant à
la sûreté de leurs sabots.
  Notre première halte pour la nuit fut atteinte de bonne heure, vers trois heures et demie de l'après-midi. C'était
un petit hameau d'une dizaine de huttes sur la lisière de la forêt. Le chef de village de Dankia se présenta le
premier en parlementaire et demanda une des cases pour y passer la nuit. Les habitants consentirent enfin à nous
céder la plus petite qu'ils avaient, et, sitôt évacuée, nous nous risquâmes dedans par le trou qui servait de porte.
De la fumée et des odeurs variées me firent reculer. Je priai M. d'André de trouver autre chose, sinon je dormirais
dehors. Nos hommes ne perdaient pas de temps; déjà ils préparaient un enclos où nos chevaux seraient à l'abri du
tigre et allumaient du feu pour l'éloigner du campement. Je rassemblai mon courage et revins jeter un coup d'oeil
à notre case. On avait retiré les foyers et dissipé la fumée. Je me faufilai dedans et me heurtai rudement la tête en
essayant de me redresser. Il fallait me tenir courbée en deux, des quantités de maïs suspendu au toit pour sécher,
prenant le peu de place qu'il y avait. Le plancher, à un pied du sol, était formé de bambous mal joints. Comme les
indigènes laissent tomber à travers tous les détritus, on peut juger de l'odeur qui montait vers moi ! Quand je
bougeais, mes talons se prenaient dans les intervalles des bambous et je trébuchais terriblement. Il fut convenu
que nous nous installerions, Mme. Schein et moi, au fond de la case, tandis que M. d'André se tiendrait près de la
porte, où il serait plus libre de ses mouvements. On tendit des nattes pour séparer le dortoir en deux, et Sau, se
mettant à l'oeuvre, monta mon lit de camp et celui de Mme. Schein. On avait rapporté les foyers dans la case : je
priai le pholy de les enlever, mais il refusa. J'en conclus qu'il y avait quelque pratique superstitieuse là-dedans et
n'insistai plus. Je pensai que lorsqu'il serait parti, je verserais un peu d'eau moi-même sur le feu sacré.
  Ce ne fut pas une petite affaire que d'ouvrir les paquets, de monter les lits de camp et les moustiquaires à la
lumière d'une bougie, mais c'était terminé quand Mme. Schein arriva à son tour. Elle trouva notre chambre très
sortable. Réellement, il y avait quelque chose de changé dans cette case de sauvage !
  Nous risquâmes alors un tour dans le village. Les femmes avaient déguerpi comme par enchantement, il ne
restait dehors que quelques hommes. Peu à peu, des quantités de tètes se montrèrent de tous les côtés. Beaucoup
de femmes et d'enfants s'étaient dissimulés à notre approche derrière les arbres du village; d'autres s'étaient tapis
dans leurs cases. Comment pourrions-nous entrer en relations avec nos hôtes ? Je tendis des morceaux de sucre à
des enfants. Un plus audacieux que les autres se détacha, le saisit rapidement, y mit la dent, parut satisfait et en fit
goûter à ses petits camarades. La glace était rompue. À la fin, des tas d'enfants sursirent de tous les coins et
vinrent à nous. De plus jeunes poussés par leurs mères, étaient trop effrayés pour nous aborder et se contentèrent
de pleurer. Ce fut l'occasion pour les femmes de sortir et de nous les présenter elles-mêmes. Plusieurs d'entre elles
semblaient porter des gants. C'était d'autant plus étrange qu'elles étaient nues jusqu'à la ceinture. C'était tout
simplement de la teinture bleue; le village devait s'occuper de teindre les couvertures que portent parfois les
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sauvages de cette région.
  À notre retour, nous trouvâmes un excellent dîner servi devant notre case sur une planche soutenue par deux
gros troncs creux dont les Moïs usent pour piler le riz. Nos chaises étaient improvisées à l'avenant. Maintenant,
tout le village était là : il ne perdait pas un de nos gestes. Les moins osés regardaient, dissimules derrière les
arbres et le long des cases.
  Vers sept heures, un froid humide se faisant sentir, nous décidâmes d'aller nous coucher. Nous étions, après un
bon repas, mieux disposés à l'indulgence et prêts à dormir convenablement. Hélas ! nous avions encore quelque
chose à endurer : nous avions bien remarqué tout à l'heure quelques spécimens de cancrelats, mais dans l'obscurité
la case tout entière en était grouillante. Une cinquantaine de ces bêtes était noyée dans le tub; quand je heurtais
ma tète aux solives, il en tombait une douzaine dans mes cheveux. Pourvu que notre moustiquaire n'en laissât pas
trop passer pendant notre sommeil !
  Comment arriver à se déshabiller dans une case moï ? C'est impossible de se tenir avec les pieds nus - sur les
bambous glissants du plancher, et il n'y a rien pour s'asseoir. Où mettre ses vêtements pour les soustraire aux
cancrelats ou à la vermine ? Enfin, nous les suspendûmes par une ficelle au plafond; nous avions la tête couverte
de poussière et de débris de maïs quand nous nous glissâmes sous nos moustiquaires. Le sommeil vint quand
même sans trop tarder. Nous dormîmes comme si nous avions été chez nous. Avant sept heures du matin, nous
étions habillés et prêts à partir.
  Les scènes qui se déroulaient devant nos yeux étaient magnifiques : À la sortie d'une forêt, nous nous trouvâmes
un moment surplombant une vallée profonde. Des cascades jaillissaient près de nous, tandis que la montagne
descendait presque verticalement. Nous n'avions pas eu conscience de monter ainsi : la découverte d'un tel
panorama fut une agréable surprise, d'autant que nous étions restés plusieurs heures dans une forêt épaisse sans
aucun horizon, trébuchant aux souches des grands arbres et déchirant nos vêtements aux épines et aux branches.
Quand nous eûmes bien admiré le paysage, un brouillard léger se leva qui ajouta encore à sa beauté. Nous
apercevions les montagnes de l'autre côté de la vallée avec ses forêts, ses énormes blocs de granit, ses eaux
jaillissantes. Bien que des cascades fussent très proches, nous ne pouvions pas les voir. Plus tard, leurs écumes
blanches et leurs rocs polis apparurent à travers les arbres.
  La descente présenta beaucoup de difficultés : je ne l'oublierai jamais, je crois. Étant restée à un kilomètre en
arrière pour attendre un Moï qui portait mon imperméable, je vis bientôt dans quelle situation impossible nous
nous trouvions. Mon cheval glissait, trébuchait et refusait d'avancer. Je mis pied à terre et confiai les rênes au
Moï. Mais la malheureuse bête ne pouvait se tenir debout, elle s'affaissait, se laissait glisser sur le derrière, plutôt
que de faire le moindre effort pour mettre un pied devant l'autre. Il me tardait de rejoindre le reste de la caravane,
mais je ne pouvais plus ni avancer ni reculer. Aidée par le Moï, nous arrivâmes enfin au bord d'un torrent où nos
compagnons avaient déjà fait de grands préparatifs pour traverser. On improvisa un pont de singe avec quelques
planches, de rocher, mais parfois à une hauteur qui n'avait rien de rassurant. Nous enlevâmes nos souliers et nos
guêtres afin de ne pas glisser.
  Un autre jour, en approchant de l'étape, nous entendîmes le bruit des gongs et des tam-tams. Le village avait
sans doute été informé de notre arrivée et ce bruit avait but pour nous accueillir ou nous éloigner, nous ne savions
pas. Les maisons étaient construites sur pilotis ou sur des troncs d'arbres coupés à quatre ou cinq mètres du sol,
dont quelques-uns avaient continué à pousser. Tandis que nous nous consultons sur le parti à prendre, une
véritable foule descendit de la case principale et se porta à notre rencontre. Le chef du village se reconnaissait au
parapluie qu'on tenait au-dessus de sa tête. Il sembla évident tout de suite que les dispositions étaient plutôt
amicales. Il nous conduisit à sa case, où les gongs faisaient rage. La femme du chef me donna la main pour gravir
l'escalier; si l'on peut appeler ainsi un tronc d'arbre incliné, dans lequel on a pratiqué des entailles à un mètre de
distance les unes des autres. Passe encore pour un pied nu, mais nos gros souliers ferrés s'en accommodaient
difficilement !
  Dès que nous eûmes traversé la foule qui se pressait à l'entrée de la maison, on nous apporta un cochon en
cadeau, suspendu par les quatre pieds liés ensemble à un bambou. Les cris de la pauvre bête et le bruit des
instruments de musique étaient assourdissants. Nous étions en même temps aveuglés par la fumée. Quand
j'essayai de mettre le nez à la porte pour avoir un peu d'air frais, j'appris que le cochon allait être égorgé en notre
honneur, juste à quelques pas - Je rentrai bien vite !
  La maison de nos Moïs était divisée en deux parties, la première servait de salle commune; (les quantités
d'hommes, de femmes et d'enfants s'y pressaient en ce moment. L'autre pièce était un dortoir. Là se trouvait une
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série d'alcôves contenant chacune une natte, un foyer et une marmite, le tout à l'usage d'une famille. La plupart
étaient vides; dans d'autres on apercevait une femme avec ses enfants. L'alcôve du chef était seule fermée, de
toutes parts.
  Après nous avoir fait visiter ainsi leur demeure; les Moïs nous prièrent de partager leur breuvage national.
D'énormes jarres de ternum avaient déjà été portées au milieu de la salle commune. Le maire du village but le
premier avec un tube de bambou recourbé, dont une extrémité plongeait dans le liquide et l'autre dans sa bouche.
Avec un sourire de satisfaction, il me tendit ensuite le bambou. Je l'aurais bien passé au voisin, mais il me fit
signe de boire. Impossible de refuser ou même de l'essuyer en cachette avec mon mouchoir, avec tous ces yeux
fixés surmoi ! Par force, je dus me résigner à m'accroupir et à le porter à ma bouche. Je ne perçus d'abord rien;
puis ayant, comme les Moïs me l'indiquèrent, courbé le bambou et aspiré, un flot du délicieux breuvage vint à
mes lèvres et à ma gorge. J'en eus assez pour le reste de ma vie ! Le bambou passa et repassa très souvent d'un
Moï à l'autre. Lorsque les faces commencèrent à être rouges et animées et les gestes plus libres, nous
demandâmes la permission de nous retirer.
  Le maire avait pensé que nous serions restés toute la nuit à boire avec eux. Il fallut insister vivement pour
installer nos lits dans une case voisine. Quelle drôle de nuit ce fut là ! Tous les habitants du village qui n'étaient
pas occupés à boire avec le chef étaient rassemblés autour de nous. Ils suivirent avec avidité notre repas et nos
préparatifs pour la nuit. Leur curiosité ne se départit même pas quand nous allâmes au lit. Ils étaient à quatre
rangs pressés l'un derrière l'autre pour regarder à travers les fentes des planches. Le matin, nous les retrouvâmes
exactement dans la même position. Ceux qui avaient une bonne place ne l'auraient pas cédée plus volontiers que
les Londoniens ne le feraient pour le premier rang du parterre conquis au prix de mille difficultés. Il fallait choisir
: ou se passer de lumière et risquer de marcher sur un scorpion (au dessert un de ces animaux avait traversé notre
table) ou avoir une bougie et braver les regards de la multitude.
  Dès l'aube, nous étions debout, pressant le départ. Le vacarme de la foule continuait toujours, mais il s'y mêlait
des hurlements et des cris fort étranges. Evidemment, tout le village était ivre, y compris les femmes et les
enfants. Cependant la fête (en notre honneur !) n'était pas terminée, car on avait apporté de nouvelles jarres de
ternum. Il nous parut préférable de ne pas faire nos adieux en grande pompe. Nous nous retirâmes même aussi
discrètement que possible.
  Tout de même les Moïs de ce village sont d'excellents chasseurs et manient l'arc et les flèches avec une adresse
prodigieuse, si du moins l'histoire qui nous fut contée est véridique. (quand ils vont à la chasse aux singes, par
exemple, ils se divisent par paires et, tandis que l'un prend son arc et monte très haut sur les arbres pour mieux
atteindre sa proie, l'autre se tient prêt en bas à renouveler la provision de flèches il les lance avec son arc dans le
chignon du camarade. Le jeu semble plutôt risqué !
  Nous eûmes par moments à souffrir des sangsues. Celles-ci pullulent quelquefois sur un espace de quatre à cinq
kilomètres et puis disparaissent complètement. Si l'on s'assoit à un endroit où il n'y a pas d'herbe, on peut voir les
horribles petites bêtes se mettre aussitôt en marche vers soi de tous les coins environnants, exécutant leurs
mouvements bizarres avec une rapidité surprenante. Allez-vous à droite ou à gauche, les sangsue de nouveau ont
vite fait de vous entourer. D'autres se laissent tomber sur vous du haut des arbres. Leur piqûre n'est pas
douloureuse : aussi on ne s'aperçoit pas tout de suite qu'on est à la merci d'une horrible bête qui s'emplit de sang à
grossir plus de dix fois son volume ordinaire. Quand les sangsues sont gorgées, elles tombent d'elles-mêmes, et la
petite blessure saigne longtemps. Nos porteurs moïs avaient été tous piqués et de petits filets de sang coulaient le
long de leurs membres nus. Ils détachent les sangsues en les touchant avec des morceaux de chaux portés au bout
d'un bâton. C'était beaucoup plus difficile pour nous de les trouver : nos habits nous mettaient en infériorité vis-à-
vis des Moïs. Naturellement, nous avions des bottes ou des guêtres très ajustées, le cou et les manches étaient de
plus serrés avec des mouchoirs ou des liens quelconques. N'importe, les sangsues trouvèrent encore le moyen de
passer. Personne n'échappa à leur morsures.
  Les passages de rivières étaient toujours un peu impressionnants, car plusieurs étaient très profondes et avaient
un fort courant. Quand les Moïs avaient trouve le gué, ils commençaient par faire passer tous les bagages et, une
fois débarrassés; ils se mettaient tous à nous transporter sur ses chaises, chacun à notre tour. Ils plaçaient la chaise
sur leurs épaules et assiraiont leur charge d'une main tandis que avaient de l'autre ils avaient à l'équilibre avec un
bâton. Ils avaient souvent de l'eau jusqu'à la ceinture. Si l'un d'eux perdait pied, il se rattrapait à la chaise. J'ai été
surprise plus d'une fois de me retrouver sur la terre ferme au lieu de flotter sur les eaux. Quand nous trouvions un
coin de rivière tranquille, les Moïs, avec un accord parfait, mettaient leurs charges à terre et se précipitaient dans
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(Pages 61-108, 253-300)



l'eau, buvant, nageant, se poursuivant avec de grands éclats de rire et des cris de joie. C'était une scène de
simplicité champêtre. Les formes nues des sauvages au milieu des frondaisons vertes et des lianes de la forêt
faisaient un ensemble harmonieux - un tableau de faunes - où l'homme et la nature se retrouvaient dans leur
primitive beauté. (On pourra consulter sur ces intéressantes peuplades les quatre livraisons parues en 1906 dans le
Tour du Monde (livraisons 29 à 32), sous le titre : Deux ans chez les Moïs (une section d'études du Transindo-
chinois), par M. le capitaine Baudesson).
  Notre voyage touchait à sa fin. Nous avions suivi l'itinéraire que nous nous étions fixé, et maintenant nous
marchions droit sur Dankia. Notre dernière nuit se passa dans un village de tisserands. Les morceaux d'étoffes
portés par les femmes du plateau autour des hanches proviennent de là. Les femmes travaillaient en plein air.
Elles étaient assises sur le sol, les jambes tendues en avant et écartées. Avec la plante de leurs pieds, elles
s'appuyaient sur une pièce de bois arrondie d'un mètre de longueur environ. Celle-ci était tendue par une corde
attachée aux deux extrémités et passant derrière leur dos. Cela formait un cadre sur lequel les mains laissées libres
faisaient marcher la navette.
  L'installation était plutôt simple, mais soignée et bien ajustée. Nous suivîmes avec grand intérêt toutes les
manipulations, depuis la récolte du coton sur les arbustes et l'égrenage;jusqu'à la filature et au tissage.
  Cette industrie, d'ailleurs florissante, donnait au village un air tout particulier. Les habitants, obligés par leurs
occupations de travailler hors des cases, n'avaient pas à souffrir de la fumée et des autres mauvaises odeurs. Ils
paraissaient plus riches et plus sains que les autres Mois. Les hommes n'ont rien à faire, ce sont les femmes seules
qui tissent. Ils refusèrent néanmoins de nous accompagner le matin suivant. Malgré les offres les plus
avantageuses, ils ne consentirent pas à porter nos bagages. Notre dernier relais de coolies était déjà reparti pour
leurs villages; la douzaine de Moïs qui nous restait encore n'était même pas suffisante pour le service des chaises.
Dans tous les villages, il y avait bien eu quelques tiraillements pour le recrutement des porteurs; mais ici, cela
semblait plus grave. Autant par persuasion que par menace et surtout après maintes largesses, le chef du village
nous promit quarante solides gaillards. Mais comme ils ne se décidaient pas à faire leur apparition, nos fidèles
Mois de Dankia allèrent les dénicher de force dans leurs cases. Un sérieux conflit semblait inévitable. Nous étions
réellement un peu effrayés, car nous ne savions pas comment cela pourrait finir. Peut-être, si dès le premier jour,
nous avions assisté à la même scène, nous aurions traverse les villages Mois avec moins de confiance.
  Enfin, tout s'arrangea. Et, lorsque nous nous rappelons aujourd'hui nos divers séjours chez les Mois, nous ne
pouvons pas songer sans une vive sympathie à ces malheureux sauvages qui mènent une existence libre sans
doute, mais si misérable. Ils sont solidement bâtis, vigoureux et d'un abord plutôt agréable. Néanmoins, c'est une
race destinée à disparaître. Ils ont dû être plus proclitiques autrefois pour avoir survécu aux massacres des Chams,
des Khmers, des Cambodgiens, puis enfin des Annamites. Il leur fallait aussi une résistance particulière pour
s'adapter à cette vie de forêts et de montagnes. Depuis l'occupation française de l'Indo-Chine, les Mois ont joui
d'une tranquillité relative et souvent d'une protection effective. Quelques tribus ont été soumises et paient l'impôt
aux autorités françaises, mais la plupart gardent leur pleine indépendance et n'ont jamais frayé avec les Européens
ou les Annamites. Quand leur pays sera sillonné de routes et de railways, ces sauvages devront se civiliser à leur
tour. Les guerres intestines, l'alcoolisme, les maladies contagieuses, telles que la variole, causent de grands
ravages parmi eux. Il faudra bien qu'ils se perdent dans la masse annamite ou qu'ils disparaissent.
  À la fin de notre expédition, c'est avec le plus grand plaisir que nous revîmes le plateau du Lang Bian et là-bas
la Station d'agriculture de Dankia. Ces carrés bien ordonnés de champs cultivés et ces jardins enchantaient nos
regards. Nous avions hâte de regagner ces petits chalets de bois qui nous semblèrent alors des merveilles et le
dernier cri de la civilisation.
                                                                                         GABRIELLE M. VASSAL.

								
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