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LES FLEURS DU MAl

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					                    LES FLEURS DU MAL


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   Les po´sies de Baudelaire diss´min´es un peu partout dans les petits
journaux d’avant-garde comme le Corsaire et jusque dans la grave
 Revue des Deux-Mondes, n’avaient point encore, en 1857, ´t´  ee
 e                                            e
r´unies en volume. Poulet-Malassis, que le g´nie original de Baudelaire
enthousiasmait, s’offrit de les publier sous le titre de Fleurs du
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Mal, titre neuf, audacieux, longtemps cherch´ et trouv´ enfin non
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point par Baudelaire ni par l’´diteur, mais par Hippolyte Babou.

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    Les Fleurs du Mal se pr´sentaient comme un bouquet po´tiquee
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compos´ de fleurs rares et v´n´neuses d’un parfum encore ignor´. Ce fut
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un succ`s–succ`s d’ailleurs pr´par´ par la Revue des Deux-
                                                           e
Mondes qui, en accueillant un an auparavant quelques po´sies de
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Baudelaire, avait mis sa responsabilit´ ` couvert par une note
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singuli`rement prudente. De nos jours une pareille note ressemblerait
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fort ` une r´clame d´guis´e:

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     Ce qui nous paraˆ ici m´riter l’int´rˆt, disait-elle, c’est
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l’expression vive, curieuse, mˆme dans sa violence, de quelques
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d´faillances, de quelques douleurs morales, que, sans les partager ni
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les discuter, on doit tenir ` connaˆ comme un des signes de notre
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temps. Il nous semble, d’ailleurs, qu’il est des cas o` la publicit´
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n’est pas seulement un encouragement, o` elle peut avoir l’influence
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d’un conseil utile et appeler le vrai talent ` se d´gager, ` se
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fortifier, en ´largissant ses voies, en ´tendant son horizon.

        e           e         e                                         e
     C’´tait se m´prendre ´trangement que de compter sur la publicit´ pour
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amener Baudelaire ` r´sipiscence; le parquet imp´rial ne prit pas tant
       e                        a                 eee
de m´nagements. Le livre ` peine paru, fut d´f´r´ aux tribunaux. Tandis
                         a
que Baudelaire se hˆtait de recueillir en brochure les articles
justificatifs d’Edmond Thierry, Barbey d’Aurevilly, Charles Asselineau,
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etc..., il sollicitait l’amiti´ de Sainte-Beuve et de Flaubert (tout
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r´cemment poursuivi pour avoir ´crit Madame Bovary ), des moyens
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de d´fense dont les minutes ont ´t´ conserv´es et dont il transmettait
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la teneur ` son avocat, Me Chaix d’Est-Ange. Sur le r´quisitoire de M.
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Pinard (alors avocat g´n´ral et plus tard ministre de l’Int´rieur), le
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d´lit d’offense ` la morale religieuse fut ´cart´, mais en raison de la
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pr´vention d’outrage ` la morale publiques et aux bonnes moeurs, la
                 c                          e
Cour pronon¸a la suppression de six pi`ces: Lesbos, Femmes damn´es,    e
          e                                               e
le Leth´, A celle qui est trop gaie, les Bijoux et les M´tamorphoses du




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Vampire, et la condamnation ` une amende de l’auteur et de
  e             u
l’´diteur (21 aoˆt 1857).

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    Le dommage mat´riel ne fut pas consid´rable pour Malassis; l’´dition
e             e    e
´tait presque ´puis´e lors de la saisie.

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    Tout d’abord, Baudelaire voulut protester. On a retrouv´ dans ses
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papiers le brouillon de divers projets de pr´faces qu’il abandonna lors
de la r´impression ` la fois diminu´e et augment´e des Fleurs du
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Mal en 1861. Cette mutilation de sa pens´e par autorit´ de justice
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avait eu pour r´sultat de rendre les directeurs de journaux et de
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revues tr`s m´fiants ` son ´gard, lorsqu’il leur pr´sentait quelques
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pages de prose ou des po´sies nouvelles; sa situation p´cuniaire s’en
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ressentit. Il travaillait lentement, ` ses heures, toujours pr´occup´
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d’atteindre l’id´ale perfection et ne traitant d’ailleurs que des
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sujets auxquels le grand public ´tait alors (encore plus
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qu’aujourd’hui) compl`tement ´tranger.

    Lorsque Baudelaire posa en 1862 sa candidature aux fauteuils
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acad´miques laiss´s vacants par la mort de Scribe et du P`re e
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Lacordaire, il ´tait, dans sa pens´e, de protester ainsi contre la
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condamnation des Fleurs du Mal. L’insucc`s de Baudelaire `      a
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l’Acad´mie n’´tait pas douteux. Ses amis, ses vrais amis, Alfred de
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Vigny et Sainte-Beuve, lui conseill`rent de se d´sister, ce qu’il fit
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d’ailleurs en des termes dont on appr´cia la modestie et la convenance.

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     On a beaucoup parl´ de la vie douloureuse de Baudelaire: manque
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d’argent, sant´ pr´caire, absence de tendresse f´minine, car sa
maˆ ıtresse Jeanne Duval, une jolie fille de couleur qu’il appelait son
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vase de tristesse , n’´tait qu’une sotte dont le coeur et la pens´e
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´taient loin de lui. Son seul esprit, son m´chant esprit ´tait de
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tourner en ridicule les manies de son ami. Cependant elle ´tait
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charmante, nous dit Th´odore de Banville, elle portait bien sa brune
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tˆte ing´nue et superbe, couronn´e d’une chevelure violemment crespel´e  e
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et dont la d´marche de reine pleine d’une grˆce farouche, avait ` la
fois quelque chose de divin et de bestial . Et Banville ajoute:
Baudelaire faisait parfois asseoir Jeanne devant lui dans un grand
fauteuil; il la regardait avec amour et l’admirait longuement; il lui
disait des vers dans une langue qu’elle ne savait pas. Certes, c’est l`a
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peut-ˆtre le meilleur moyen de causer avec une femme dont les paroles
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d´tonneraient, sans doute, dans l’ardente symphonie que chante sa
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beaut´; mais il est naturel aussi que la femme n’en convienne pas et
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s’´tonne d’ˆtre ador´e au mˆme titre qu’une belle chatte.

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    Baudelaire n’aima qu’elle et il l’aima exclusivement pour sa beaut´,
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car depuis longtemps, peut-ˆtre depuis toujours, il avait senti qu’il
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´tait seul aupr`s d’elle, que les hommes sont irr´vocablement seuls.
Personne ne comprend personne. Nous n’avons d’autre demeure que nous-
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mˆmes. Tout son dandysme fut fait de ce splendide isolement. Toutefois
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sa sensibilit´ ´tait d’autant plus profonde qu’elle semblait moins

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apparente. Rien ne la r´v´lait. Il avait l’air froid, quelque peu
distant, mais il subjuguait. Ses yeux couleur de tabac d’Espagne, son
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´paisse chevelure sombre, son ´l´gance, son intelligence,
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l’enchantement de sa voix chaude et bien timbr´e, plus encore que son
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´loquence naturelle qui lui faisait d´velopper des paradoxes avec une
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magnifique intelligence et on ne saurait dire quel magn´tisme personnel
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qui se d´gageait de toutes les impressions refoul´es au-dedans de lui,
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le rendaient extrˆmement s´duisant. H´las! toutes ces belles qualit´s  e
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ne le servirent point–du moins financi`rement–il ignorait l’art de
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monnayer son g´nie. Ainsi, pratiquement du moins, comme tant d’autres,
                                 e      e
il se trouva desservi par sa fiert´, sa d´licatesse, par le meilleur de
       e
lui-mˆme.

                                 ıle
    Baudelaire habitait dans l’ˆ Saint-Louis, sur le quai d’Anjou, en ce
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vieil et triste hˆtel Pimodan plein de souvenirs somptueux et
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nostalgiques. Il avait choisi l` un appartement compos´ de plusieurs
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pi`ces tr`s hautes de plafond et dont les fenˆtres s’ouvraient sur le
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fleuve qui roule ses eaux glauques et indiff´rentes au milieu de la vie
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morbide et fi´vreuse. Les pi`ces ´taient tapiss´es d’un papier aux
larges rayures rouges et noires, couleurs diaboliques, qui
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s’accordaient avec les draperies d’un lourd damas. Les meubles ´taient
antiques, voluptueux. De larges fauteuils, de paresseux divans
            a     e
invitaient ` la rˆverie. Aux murs des lithographies et des tableaux
     e
sign´s de son ami Delacroix, pures merveilles presque sans importance
                                               a
alors, mais que se disputeraient aujourd’hui ` coups de millions les
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princes de la finance am´ricaine.

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    Au temps de Baudelaire, c’est-`-dire vers le milieu du dix-neuvi`me e
  e       ıle
si`cle, l’ˆ Saint-Louis ressemblait par la paix silencieuse qui
 e        a                              a
r´gnait ` travers ses rues et ses quais ` certaines villes de province
  u             e                   u                a
o` l’on va nu-tˆte chez le voisin, o` l’on s’attarde ` bavarder au
                      a                                           eea
seuil des maisons et ` y prendre le frais par les beaux soirs d’´t´ `
           u                            e
l’heure o` la nuit tombe. Artistes et ´crivains allaient se dire
                                           e        a              e
bonjour sans quitter leur costume d’int´rieur et flˆnaient en n´glig´   e
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sur le quai Bourbon et sur le quai d’Anjou, si parfaitement d´serts que
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c’´tait une joie d’y regarder couler l’eau et d’y boire la lumi`re.

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    Un jour, Baudelaire, coiff´ uniquement de sa noire chevelure, prenait
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un bain de soleil sur le quai d’Anjou, tout en croquant de d´licieuses
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pommes de terre frites qu’il prenait une ` une dans un cornet de
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papier, lorsque vinrent ` passer en cal`che d´couverte de tr`s grandes
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dames amies de sa m`re, l’ambassadrice, et qui s’amus`rent beaucoup `  a
                e                                 e
voir ainsi le po`te picorer une nourriture aussi d´mocratique. L’une
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d’elles, une duchesse, fit arrˆter la voiture et appela Baudelaire.

                                                             a
   – C’est donc bien bon, demanda-t-elle ce que vous mangez l`?

     u                        e
  –Goˆtez, madame, dit le po`te en faisant les honneurs de son cornet de
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pommes de terre frites avec une grˆce suprˆme.



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                                     e
   Et il les amusa si bien par ce r´gal inattendu et par sa conversation
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qu’elles seraient rest´es l` jusqu’` la fin du monde.

    Quelques jours plus tard, la duchesse rencontrant Baudelaire dans le
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salon d’une vieille parente ` elle, lui demanda si elle n’aurait pas
l’occasion de manger encore des pommes de terre frites.

                     e                      e
    – Non, madame, r´pondit finement le po`te, car elles sont, en effet,
  e                                 e
tr`s bonnes, mais seulement la premi`re fois qu’on en mange.

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    Cette petite anecdote racont´e par les historiens du po`te est devenue
                                  e                        e e
classique; mais nous n’avons pu r´sister au plaisir de la r´p´ter ici.

                                                           e            e
    Baudelaire, plus ou moins pauvre, car la fortune laiss´e par son p`re
      ee e e                                           e
avait ´t´ d´vor´e rapidement, fut toujours plein de d´licatesse et dou´ e
de cet esprit de finesse fait de belle humeur et d’ironie souriante.
Cependant ses embarras d’argent devenus chroniques, aussi bien que son
e                                             e        e        e
´tat maladif, rendirent lamentables les derni`res ann´es du po`te.
       e               e e                       e
Frapp´ de paralysie g´n´rale, ayant perdu la m´moire des mots, apr`s  e
                        e        a                        e
une longue agonie, il s’´teignit ` quarante-six ans. Sa m`re et son ami
                     e       a                                      e
Charles Asselineau ´taient ` son chevet. Ses oeuvres lui ont surv´cu,
                                 e                e
mais la place d’honneur qu’il m´ritait par son g´nie parmi les
                                        e      a               e
romantiques ne lui fut vraiment accord´e qu’` l’aube de ce si`cle. On
                                    e
l’avait tenu jusqu’alors pour un tr`s habile ciseleur de phrases, le
                                     e
Benvenuto Cellini des vers, mais c’´tait presque un incompris, un
  e
n´vros´.e

              c              e                                  e
   Il commen¸a, dit-on, par ´tonner les sots, mais il devait ´tonner bien
                                        a        e e
davantage les gens d’esprit en laissant ` la post´rit´ ce livre
immortel: les Fleurs du Mal.

   Henry FRICHET.

   AU LECTEUR

                             e e       e
   La sottise, l’erreur, le p´ch´, la l´sine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

         e e         e                        a
   Nos p´ch´s sont tˆtus, nos repentirs sont lˆches,
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaˆıment dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

                                          e
   Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trism´giste
Qui berce longuement notre esprit enchant´, e
              e
Et le riche m´tal de notre volont´e
                  e
Est tout vaporis´ par ce savant chimiste.



                                       4
   C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent!
             e
Aux objets r´pugnants nous trouvons des appas;
Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
               a             e e
Sans horreur, ` travers des t´n`bres qui puent.

                 e      e
   Ainsi qu’un d´bauch´ pauvre qui baise et mange
                e
Le sein martyris´ d’une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

       e
   Serr´, fourmillant, comme un million d’helminthes,
                                         e
Dans nos cerveaux ribote un peuple de D´mons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

   Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
                        e
N’ont pas encore brod´ de leurs plaisants desseins
Le canevas banal de nos piteux destins,
                  a      e
C’est que notre ˆme, h´las! n’est pas assez hardie.

                                      e
   Mais parmi les chacals, les panth`res, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants
          e            a
Dans la m´nagerie infˆme de nos vices,

                                   e
    Il en est un plus laid, plus m´chant, plus immonde!
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
                                     e
Il ferait volontiers de la terre un d´bris
               a
Et dans un bˆillement avalerait le monde;

                               e
    C’est l’Ennui!–L’oeil charg´ d’un pleur involontaire,
    e     e
Il rˆve d’´chafauds en fumant son houka.
                                     e
Tu le connais, lecteur, ce monstre d´licat,
–Hypocrite lecteur,–mon semblable,–mon fr`re!e

               ´
   SPLEEN ET IDEAL

   BENEDICTION

                     e                         e
   Lorsque, par un d´cret des puissances suprˆmes,
      e         ıt
Le Po`te apparaˆ en ce monde ennuy´,   e
     e e          e                      e
Sa m`re ´pouvant´e et pleine de blasph`mes
                                                 e
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en piti´:

                                                e
    Ah! que n’ai-je mis bas tout un noeud de vip`res,
    o                        e
Plutˆt que de nourrir cette d´rision!
                                  e e e
Maudite soit la nuit aux plaisirs ´ph´m`res
 u                   c
O` mon ventre a con¸u mon expiation!

    Puisque tu m’as choisie entre toutes les femmes

                                        5
     e        e u
Pour ˆtre le d´goˆt de mon triste mari,
Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
Comme un billet d’amour, ce monstre rabougri,

    Je ferai rejaillir la haine qui m’accable
                                    e
Sur l’instrument maudit de tes m´chancet´s,  e
                                    e
Et je tordrai si bien cet arbre mis´rable,
Qu’il ne pourra poussa ses boutons empest´s!  e

                        e
    Elle ravale ainsi l’´cume de sa haine,
                                     e
Et, ne comprenant pas les desseins ´ternels,
       e       e                     e
Elle-mˆme pr´pare au fond de la G´henne
      u               e
Les bˆchers consacr´s aux crimes maternels.

   Pourtant, sous la tutelle invisible d’un Ange,
           e e e
L’Enfant d´sh´rit´ s’enivre de soleil,
Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu’il mange
Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil.

   Il joue avec le vent, cause avec le nuage
Et s’enivre en chantant du chemin de la croix;
                                  e
Et l’Esprit qui le suit dans son p`lerinage
Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

   Tous ceux qu’il veut aimer l’observent avec crainte,
                                          e
Ou bien, s’enhardissant de sa tranquillit´,
           a
Cherchent ` qui saura lui tirer une plainte,
                                 e     e
Et font sur lui l’essai de leur f´rocit´.

                                 e a
    Dans le pain et le vin destin´s ` sa bouche
     e
Ils mˆlent de la cendre avec d’impurs crachats;
Avec hypocrisie ils jettent ce qu’il touche,
Et s’accusent d’avoir mis leurs pieds dans ses pas.

    Sa femme va criant sur les places publiques:
Puisqu’il me trouve assez belle pour m’adorer,
             e
Je ferai le m´tier des idoles antiques,
Et comme elles je veux me faire redorer;

                u
    Et je me soˆlerai de nard, d’encens, de myrrhe,
    e
De g´nuflexions, de viandes et de vins,
Pour savoir si je puis dans un coeur qui m’admire
Usurper en riant les hommages divins!

                          ırai
    Et, quand je m’ennuˆ de ces farces impies,
                        e
Je poserai sur lui ma frˆle et forte main;
Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
               a
Sauront jusqu’` son coeur se frayer un chemin.

    Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,

                                        6
J’arracherai ce coeur tout rouge de son sein,
                          e
Et, pour rassasier ma bˆte favorite,
                                   e
Je le lui jetterai par terre avec d´dain!

                   u                    o
   Vers le Ciel, o` son oeil voit un trˆne splendide,
      e           e
Le Po`te serein l`ve ses bras pieux,
              e
Et les vastes ´clairs de son esprit lucide
      e
Lui d´robent l’aspect des peuples furieux:

           e
    Soyez b´ni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
                      e a
Comme un divin rem`de ` nos impuret´s,  e
Et comme la meilleure et la plus pure essence
      e                                 e
Qui pr´pare les forts aux saintes volupt´s!

                                           e
    Je sais que vous gardez une place au Po`te
                                         e
Dans les rangs bienheureux des saintes L´gions,
                      a e            e
Et que vous l’invitez ` l’´ternelle fˆte
       o
Des Trˆnes, des Vertus, des Dominations.

    Je sais que la douleur est la noblesse unique
  u
O` ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

    Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre,
      e
Les m´taux inconnus, les perles de la mer,
                      e
Par votre main mont´s, ne pourraient pas suffire
               e    e
A ce beau diad`me ´blouissant et clair;

                                        e
    Car il ne sera fait que de pure lumi`re,
    e
Puis´e au foyer saint des rayons primitifs,
                                                  e
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur enti`re,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs!

   L’ALBATROS

                                          e
   Souvent, pour s’amuser, les hommes d’´quipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

                        e e
   A peine les ont-ils d´pos´s sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traˆ       a oe
                        ıner ` cˆt´ d’eux.

                   e
   Ce voyageur ail´, comme il est gauche et veule!
         e
Lui, nagu`re si beau, qu’il est comique et laid!
                                u
L’un agace son bec avec un brˆle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait!

                                       7
          e                                 e
   Le Po`te est semblable au prince des nu´es
                    e
Qui hante la tempˆte et se rit de l’archer;
    e                            e
Exil´ sur le sol au milieu des hu´es,
              e          e
Ses ailes de g´ant l’empˆchent de marcher.

   ELEVATION

                    e                      e
   Au-dessus des ´tangs, au-dessus des vall´es,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
       a                   a     e
Par del` le soleil, par del` les ´thers,
       a                      e    e e
Par del` les confins des sph`res ´toil´es,

                                     e
   Mon esprit, tu te meus avec agilit´,
                                   a
Et, comme un bon nageur qui se pˆme dans l’onde,
               ıment l’immensit´ profonde
Tu sillonnes gaˆ               e
                        a        e
Avec une indicible et mˆle volupt´.

   Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides,
                             e
Va te purifier dans l’air sup´rieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

         e
    Derri`re les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
  e
S’´lancer vers les champs lumineux et sereins!

   Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
–Qui plane sur la vie et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!

   LES PHARES

   Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
                     ıche o` l’on ne peut aimer,
Oreiller de chair fraˆ     u
       u
Mais o` la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer;

    e
   L´onard de Vinci, miroir profond et sombre,
 u
O` des anges charmants, avec un doux souris
           e         e                 a
Tout charg´ de myst`re, apparaissent ` l’ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays;

                        o
   Rembrandt, triste hˆpital tout rempli de murmures,
                         e e
Et d’un grand crucifix d´cor´ seulement,
 u       e
O` la pri`re en pleurs s’exhale des ordures,
                              e
Et d’un rayon d’hiver travers´ brusquement;



                                       8
                              u
   Michel-Ange, lieu vague o` l’on voit des Hercules
     e a
Se mˆler ` des Christ, et se lever tout droits
        o                               e
Des fantˆmes puissants, qui dans les cr´puscules
 e                       e
D´chirent leur suaire en ´tirant leurs doigts;

       e
   Col`res de boxeur, impudences de faune,
                             e
Toi qui sus ramasser la beaut´ des goujats,
                 e                     e
Grand coeur gonfl´ d’orgueil, homme d´bile et jaune,
         e                           c
Puget, m´lancolique empereur des for¸ats;

                            u
   Watteau, ce carnaval o` bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
 e               e     e     e
D´cors frais et l´gers ´clair´s par des lustres
                     a
Qui versent la folie ` ce bal tournoyant;

   Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
                  e
Pour tenter les D´mons ajustant bien leurs bas;

                               e
   Delacroix, lac de sang hant´ des mauvais anges,
        e
Ombrag´ par un bois de sapin toujours vert,
 u                                     e
O`, sous un ciel chagrin, des fanfares ´tranges
                           e     e
Passent, comme un soupir ´touff´ de Weber;

           e                      e
   Ces mal´dictions, ces blasph`mes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
        e
Sont un ´cho redit par mille labyrinthes;
C’est pour les coeurs mortels un divin opium.

                 e ee
   C’est un cri r´p´t´ par mille sentinelles,
                e
Un ordre renvoy´ par mille porte-voix;
                     e
C’est un phare allum´ sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois!

                                              e
   Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur t´moignage
Que nous puissions donner de notre dignit´ e
                                    a      a
Que cet ardent sanglot qui roule d’ˆge en ˆge
                                  e      e
Et vient mourir au bord de votre ´ternit´!

   LA MUSE VENALE

   O Muse de mon coeur, amante des palais,
                          a              e
Auras-tu, quand Janvier lˆchera ses Bor´es,
                                           e
Durant les noirs ennuis des neigeuses soir´es,
Un tison pour chauffer tes deux pieds violets?

                          e             e
   Ranimeras-tu donc tes ´paules marbr´es
Aux nocturnes rayons qui percent les volets?
                  a
Sentant ta bourse ` sec autant que ton palais,

                                       9
 e                       u        e
R´colteras-tu l’or des voˆtes azur´es?

  Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
Comme un enfant de choeur, jouer de l’encensoir,
                                              e
Chantes des Te Deum auxquels tu ne crois gu`re,

                      a       e
   Ou, saltimbanque ` jeun, ´taler les appas
                 e
Et ton rire tremp´ de pleurs qu’on ne voit pas,
           e
Pour faire ´panouir la rate du vulgaire.

   L’ENNEMI

                                e e
   Ma jeunesse ne fut qu’un t´n´breux orage,
        ec      a
Travers´ ¸a et l` par de brillants soleils;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

        a              e                    e
   Voil` que j’ai touch´ l’automne des id´es,
                                        a
Et qu’il faut employer la pelle et les rˆteaux
                 a                        e
Pour rassembler ` neuf les terres inond´es,
 u
O` l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

                                              e
   Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rˆve
                            e
Trouveront dans ce sol lav´ comme une gr`ve e
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur?

               o
   –O douleur! ˆ douleur! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le coeur
                             ıt
Du sang que nous perdons croˆ et se fortifie!

   LA VIE ANTERIEURE

                         e
   J’ai longtemps habit´ sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

    Les houles, en roulant les images des cieux,
  e               c
Mˆlaient d’une fa¸on solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
                                ee
Aux couleurs du couchant refl´t´ par mes yeux.

          a           e                  e
   C’est l` que j’ai v´cu dans les volupt´s calmes,
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
                              e e
Et des esclaves nus, tout impr´gn´s d’odeurs,

   Qui me rafraˆıchissaient le front avec des palmes,
                      e
Et dont l’unique soin ´tait d’approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.



                                         10
   BOHEMIENS EN VOYAGE

                   e
   La tribu proph´tique aux prunelles ardentes
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
                        a               e
Sur son dos, ou livrant ` leurs fiers app´tits
     e               e
Le tr´sor toujours prˆt des mamelles pendantes.

                      a
   Les hommes vont ` pied sous leurs armes luisantes
                      u
Le long des chariots o` les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
                              e
Par le morne regret des chim`res absentes.

                    e
   Du fond de son r´duit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson;
    e
Cyb`le, qui les aime, augmente ses verdures,

                                       e
   Fait couler le rocher et fleurir le d´sert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
                       e e
L’empire familier des t´n`bres futures.

   L’HOMME ET LA MER

                                e
   Homme libre, toujours tu ch´riras la mer!
                                         a
La mer est ton miroir; tu contemples ton ˆme
         e
Dans le d´roulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

                a
   Tu te plais ` plonger au sein de ton image;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

        e                   e e
   Vous ˆtes tous les deux t´n´breux et discrets,
                     e
Homme, nul n’a sond´ le fond de tes abˆ ımes;
                    ıt
O mer, nul ne connaˆ tes richesses intimes,
          e
Tant vous ˆtes jaloux de garder vos secrets!

                      a       e
   Et cependant voil` des si`cles innombrables
                                    e
Que vous vous combattez sans piti´ ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
           e         o e
O lutteurs ´ternels, ˆ fr`res implacables!

   DON JUAN AUX ENFERS

   Quand don Juan descendit vers l’onde souterraine,
                     e            a
Et lorsqu’il eut donn´ son obole ` Charon,
Un sombre mendiant, l’oeil fier comme Antisth`ne,e
D’un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.




                                      11
   Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
     e          ınaient un long mugissement.
Derri`re lui traˆ

                            e
   Sganarelle en riant lui r´clamait ses gages,
Tandis que don Luis avec un doigt tremblant
         a
Montrait ` tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

    Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
   e       e
Pr`s de l’´poux perfide et qui fui son amant
              e               e
Semblait lui r´clamer un suprˆme sourire
  u      a
O` brillˆt la douceur de son premier serment.

   Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
          a
Se tenait ` la barre et coupait le flot noir;
                 e          e            e
Mais le calme h´ros, courb´ sur sa rapi`re,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

   CHATIMENT DE L’ORGUEIL

                                 u         e
    En ces temps merveilleux o` la Th´ologie
                          e         e
Fleurit avec le plus de s`ve et d’´nergie,
On raconte qu’un jour un docteur des plus grands
      e           e                   e
–Apr`s avoir forc´ les coeurs indiff´rents,
                e
Les avoir remu´s dans leurs profondeurs noires;
    e                          e
Apr`s avoir franchi vers les c´lestes gloires
                         a       e
Des chemins singuliers ` lui-mˆme inconnus,
  u                              e     e
O` les purs Esprits seuls peut-ˆtre ´taient venus,
                            e
–Comme un homme mont´ trop haut, pris de panique,
  e                e
S’´cria, transport´ d’un orgueil satanique:
 e            e                   e
J´sus, petit J´sus! je t’ai pouss´ bien haut!
                                         e
Mais, si j’avais voulu t’attaquer au d´faut
                        e
De l’armure, ta honte ´galerait ta gloire,
                                      e
Et tu ne serais plus qu’un foetus d´risoire!

          e
     Imm´diatement sa raison s’en alla.
   e                         e
L’´clat de ce soleil d’un crˆpe se voila;
Tout le chaos roula dans cette intelligence,
Temple autrefois vivant, plein d’ordre et d’opulence.
Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.
                               e
Le silence et la nuit s’install`rent en lui,
Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
  e                               e
D`s lors il fut semblable aux bˆtes de la rue,
                                            a
Et, quand il s’en allait sans rien voir, ` travers
                                    ee
Les champs, sans distinguer les ´t´s des hivers,
Sale, inutile et laid comme une chose us´e,   e
                                        e
Il faisait des enfants la joie et la ris´e.



                                       12
   LA BEAUTE

                  o                    e
   Je suis belle, ˆ mortels! comme un rˆve de pierre,
               u                          a
Et mon sein, o` chacun s’est meurtri tour ` tour,
                             e
Est fait pour inspirer au po`te un amour
                                  e
Eternel et muet ainsi que la mati`re.

         o
   Je trˆne dans l’azur comme un sphinx incompris;
                         a
J’unis un coeur de neige ` la blancheur des cygnes;
                            e
Je hais le mouvement qui d´place les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

           e
  Les po`tes, devant mes grandes attitudes.
Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
                                  e    e
Consumeront leurs jours en d’aust`res ´tudes;

   Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles:
                                      e e
Mes yeux, mes larges yeux aux clart´s ´ternelles!

   L’IDEAL

                                   e
   Ce ne seront jamais ces beaut´s de vignettes,
              e    e         e
Produits avari´s, n´s d’un si`cle vaurien,
          a                          a
Ces pieds ` brodequins, ces doigts ` castagnettes,
Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien.

              a            e
   Je laisse, ` Gavarni, po`te des chloroses,
                                   e     o
Soa troupeau gazouillant de beaut´s d’hˆpital,
                                   a
Car je ne puis trouver parmi ces pˆles roses
                         a              e
Une fleur qui ressemble ` mon rouge id´al.

                 a                             ıme,
   Ce qu’il faut ` ce coeur profond comme un abˆ
                            a
C’est vous, Lady Macbeth, ˆme puissante au crime,
 e              e
Rˆve d’Eschyle ´clos au climat des autans;

   Ou bien toi, grand Nuit, fille de Michel-Ange,
                                     e
Qui tors paisiblement dans une pose ´trange
            c    e
Tes appas fa¸onn´s aux bouches des Titans!

   LE MASQUE

             ´
   STATUE ALLEGORIQUE DANS LE GOUT DE LA RENAISSANCE

  A ERNEST CHRISTOPHE
STATUAIRE

                      e        a
   Contemplons ce tr´sor de grˆces florentines;
Dans l’ondulation de ce corps musculeux
    e
L’El´gance et la Force abondent, soeurs divines.

                                       13
Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
Divinement robuste, adorablement mince,
                 o
Est faite pour trˆner sur des lits somptueux,
Et charmer les loisirs d’un pontife ou d’un prince.

   –Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
 u          e       e
O` la Fatuit´ prom`ne son extase;
Ce long regard sournois, langoureux et moqueur;
                                e
Ce visage mignard, tout encadr´ de gaze,
Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur:
          e
La Volupt´ m’appelle et l’Amour me couronne!
      e       e
A cet ˆtre dou´ de tant de majest´ e
Vois quel charme excitant la gentillesse donne!
Approchons, et tournons autour de sa beaut´. e

            e             o
   O blasph`me de l’art! ˆ surprise fatale!
La femme au corps divin, promettant le bonheur,
                                      e
Par le haut se termine en monstre bic´phale!

                                             e
   Mais non! Ce n’est qu’un masque, un d´cor suborneur,
          e     e
Ce visage ´clair´ d’une exquise grimace,
                          e
Et, regarde, voici, crisp´e atrocement,
     e        e              e
La v´ritable tˆte, et la sinc`re face
        e a
Renvers´e ` l’abri de la face qui ment.
                        e
–Pauvre grande beaut´! le magnifique fleuve
De tes pleurs aboutit dans mon coeur soucieux;
                                   a
Ton mensonge m’enivre, et mon ˆme s’abreuve
Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux!

                                             e
   –Mais pourquoi pleure-t-elle? Elle, beaut´ parfaite
             a
Qui mettrait ` ses pieds le genre humain vaincu,
               e                           e
Quel mal myst´rieux ronge son flanc d’athl`te?

                        e                  e
   –Elle pleure, insens´, parce qu’elle a v´cu!
                                       e
Et parce qu’elle vit! Mais ce qu’elle d´plore
                          e
Surtout, ce qui la fait fr´mir jusqu’aux genoux,
                     e
C’est que demain, h´las! il faudra vivre encore!
            e
Demain, apr`s-demain et toujours!–comme nous!

   HYMNE A LA BEAUTE

   Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abˆıme,
         e
O Beaut´? Ton regard, infernal et divin,
            e
Verse confus´ment le bienfait et le crime,
Et l’on peut pour cela te comparer au vin.
Tu contiens dans ton oeil le couchant et l’aurore;

        e
   Tu r´pands des parfums comme un soir orageux;
Tes baisers sont un filtre et ta bouche une amphore
             e     a
Qui font le h´ros lˆche et l’enfant courageux.

                                       14
Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres?

                   e
   Le Destin charm´ suit tes jupons comme un chien;
    e                              e
Tu s`mes au hasard la joie et les d´sastres,
                            e
Et tu gouvernes tout et ne r´ponds de rien.

                                      e
   Tu marches sur des morts. Beaut´, dont tu te moques;
De tes bijoux l’Horreur n’est pas le moins charmant,
                                 e
Et le Meurtre, parmi tes plus ch`res breloques,
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

      e e e e
   L’´ph´m`re ´bloui vole vers toi, chandelle,
  e                     e
Cr´pite, flambe et dit: B´nissons ce flambeau!
                            e
L’amoureux pantelant inclin´ sur sa belle
A l’air d’un moribond caressant son tombeau.

    Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe,
         e           e
O Beaut´! monstre ´norme, effrayant, ing´nu!e
Si ton oeil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte
D’un infini que j’aime et n’ai jamais connu?

                                                  e
   De Satan ou de Dieu, qu’importe? Ange ou Sir`ne,
          e               e
Qu’import´, si tu rends,–f´e aux yeux de velours,
                        o
Rythme, parfum, lueur, ˆ mon unique reine!–
L’univers moins hideux et les instants moins lourds?

   LA CHEVELURE

    O toison, moutonnant jusque sur l’encolure!
                             e
O boucles! O parfum charg´ de nonchaloir!
                                  o
Extase! Pour peupler ce soir l’alcˆve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir.

                                u
   La langoureuse Asie et la brˆlante Afrique,
                                          e
Tout un monde lointain, absent, presque d´funt,
                             e
Vit dans tes profondeurs, forˆt aromatique!
Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
         o
Le mien, ˆ mon amour! nage sur ton parfum.

           a      u                                e
   J’irai l`-bas o` l’arbre et l’homme, pleins de s`ve,
    a
Se pˆment longuement sous l’ardeur des climats;
                                        e
Fortes tresses, soyez la houle qui m’enl`ve!
                     e e        e           e
Tu contiens, mer d’´b`ne, un ´blouissant rˆve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mˆts:a

                           u      a
   Un port retentissant o` mon ˆme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur;
 u
O` les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire

                                       15
               u e        e
D’un ciel pur o` fr´mit l’´ternelle chaleur.

                     e
   Je plongerai ma tˆte amoureuse d’ivresse
               e     u
Dans ce noir oc´an o` l’autre est enferm´;e
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
                       o e
Saura vous retrouver, ˆ f´conde paresse,
Infinis bercements du loisir embaum´! e

                                e e
   Cheveux bleus, pavillon de t´n`bres tendues,
Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond;
                    e          e
Sur les bords duvet´s de vos m`ches tordues
Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
De l’huile de coco, du musc et du goudron.

                                              e
    Longtemps! toujours! ma main dans ta crini`re lourde
 e
S`mera le rubis, la perle et le saphir,
        a         e
Afin qu’` mon, d´sir tu ne sois jamais sourde!
                     u     e
N’es-tu pas l’oasis o` je rˆve, et la gourde
  u          a
O` je hume ` longs traits le vin du souvenir?

              a e              u
   Je t’adore ` l’´gal de la voˆte nocturne,
                     o
O vase de tristesse, ˆ grande taciturne,
Et t’aime d’autant plus, belle, que tu me fuis,
Et que tu me parais, ornement de mes nuits,
Plus ironiquement accumuler les lieues
      e                              e
Qui s´parent mes bras des immensit´s bleues.

                 a
   Je m’avance ` l’attaque, et je grimpe aux assauts,
             e
Comme apr`s un cadavre un choeur de vermisseaux,
         e     o e
Et je ch´ris, ˆ bˆte implacable et cruelle,
       a                    u
Jusqu’` cette froideur par o` tu m’es plus belle!

    Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle,
                                    a
Femme impure! L’ennui rend ton ˆme cruelle.
                        a
Pour exercer tes dents ` ce jeu singulier,
                                      a
Il te faut chaque jour un coeur au rˆtelier.
                  e
Tes yeux, illumin´s ainsi que des boutiques
                                  e
Ou des ifs flamboyants dans les fˆtes publiques,
Usent insolemment d’un pouvoir emprunt´,   e
            ıtre
Sans connaˆ jamais la loi de leur beaut´.  e

                                         e e
   Machine aveugle et sourde en cruaut´ f´conde!
Salutaire instrument, buveur du sang du monde,
Comment n’as-tu pas honte, et comment n’as-tu pas
                              a
Devant tous les miroirs vu pˆlir tes appas?
                         u
La grandeur de ce mal o` tu te crois savante
                                  e
Ne t’a donc jamais fait reculer d’´pouvante,
                                             e
Quand la nature, grande en ses desseins cach´s,
                o        o             e e
De toi se sert, ˆ femme, ˆ reine des p´ch´s,
                            e         e
–De toi, vil animal,–pour p´trir un g´nie?

                                       16
   O fangeuse grandeur, sublime ignominie!

   SED NON SATIATA

             e e
   Bizarre d´it´, brune comme les nuits,
              e    e
Au parfum m´lang´ de musc et de havane,
OEuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
     e             e e
Sorci`re au flanc d’´b`ne, enfant des noirs minuits,

          ee                 a
    Je pr´f`re au constance, ` l’opium, au nuits,
  e                     u
L’´lixir de ta bouche o` l’amour se pavane;
                      e
Quand vers toi mes d´sirs partent en caravane,
                           u
Tes yeux sont la citerne o` boivent mes ennuis.

                                                    a
   Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton ˆme,
    e              e
O d´mon sans piti´, verse-moi moins de flamme;
Je ne suis pas le Styx pour t’embrasser neuf fois,

    e                      e e
   H´las! et je ne puis, M´g`re libertine,
Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
Dans l’enfer de ton lit devenir Proserpine!

             e                          e
   Avec ses vˆtements ondoyants et nacr´s,
 e
Mˆme quand elle marche, on croirait qu’elle danse,
                                               e
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacr´s
                  a
Au bout de leurs bˆtons agitent en cadence.

                                        e
    Comme le sable morne et l’azur des d´serts,
                      a
Insensibles tous deux ` l’humaine souffrance,
                   e
Comme les longs r´seaux de la houle des mers,
         e                  e
Elle se d´veloppe avec indiff´rence.

                                   e
   Ses yeux polis sont faits de min´raux charmants,
                      e
Et dans cette nature ´trange et symbolique
 u              e      e
O` l’ange inviol´ se mˆle au sphinx antique,

     u                             e
   O` tout n’est qu’or, acier, lumi`re et diamants,
           a
Resplendit ` jamais, comme un astre inutile,
                e                e
La froide majest´ de la femme st´rile.

   LE SERPENT QUI DANSE

                      e
   Que j’aime voir, ch`re indolente,
De ton corps si beau,
             e
Comme une ´toile vacillante,
Miroiter la peau!

  Sur ta chevelure profonde
    a
Aux ˆcres parfums,

                                       17
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns.

                          e
   Comme un navire qui s’´veille
Au vent du matin,
     a    e
Mon ˆme rˆveuse appareille
Pour un ciel lointain.

                u           e e
   Tes yeux, o` rien ne se r´v`le
De doux ni d’amer,
                         u      e
Sont deux bijoux froids o` se mˆle
L’or avec le fer.

   A te voir marcher en cadence,
Belle d’abandon,
On dirait un serpent qui danse
               a
Au bout d’un bˆton;

   Sous le fardeau de ta paresse
    e
Ta tˆte d’enfant
Se balance avec la mollesse
            ee
D’un jeune ´l´phant,

   Et son corps se penche et s’allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord, et plonge
Ses vergues dans l’eau.

   Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l’eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,

                                e
    Je crois boire un vin de Bohˆme,
Amer et vainqueur,
                         e
Un ciel liquide qui pars`me
  e
D’´toiles mon coeur!

   UNE CHAROGNE

                                   ımes, mon ˆme,
   Rappelez-vous l’objet que nous vˆ         a
                 ee
Ce beau matin d’´t´ si doux:
     e                                 a
Au d´tour d’un sentier une charogne infˆme
              e
Sur un lit sem´ de cailloux,

   Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
  u
Brˆlante et suant les poisons,
                 c
Ouvrait d’une fa¸on nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.



                                         18
   Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
                        a
Comme afin de la cuire ` point,
                          a
Et de rendre au centuple ` la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint.

   Et le ciel regardait la carcasse superbe
                    e
Comme une fleur s’´panouir;
              e
La puanteur ´tait si forte que sur l’herbe
       u          e
Vous crˆtes vous ´vanouir.

   Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
    u
D’o` sortaient de noirs bataillons
                                   e
De larves qui coulaient comme un ´pais liquide
Le long de ces vivants haillons.

   Tout cela descendait, montait comme une vague,
 u e c            e
O` s’´lan¸ait en p´tillant;
    u                       e
On eˆt dit que le corps, enfl´ d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

                            e
   Et ce monde rendait une ´trange musique
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

                      c           e                e
   Les formes s’effa¸aient et n’´taient plus qu’un rˆve,
     e              a
Une ´bauche lente ` venir
                  e                       e
Sur la toile oubli´e, et que l’artiste ach`ve
Seulement par le souvenir.

         e                               e
   Derri`re les rochers une chienne inqui`te
                          a e
Nous regardait d’un oeil fˆch´,
Epiant le moment de reprendre au squelette
                          a e
Le morceau qu’elle avait lˆch´.

                                      a
   –Et pourtant vous serez semblable ` cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!

                          o                a
   Oui! telle vous serez, ˆ la reine des grˆces,
   e
Apr`s les derniers sacrements,
Quand vous irez sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

          o           e        `
   Alors, ˆ ma beaut´, dites a la vermine
Qui vous mangera de baisers,
             e
Que j’ai gard´ la forme et l’essence divine
                  e
De mes amours d´compos´s! e



                                       19
   DE PROFUNDIS CLAMAVI

                    e
   J’implore ta piti´. Toi, l’unique que j’aime,
                              u
Du fond du gouffre obscur o` mon coeur est tomb´.  e
                        a
C’est un univers morne ` l’horizon plomb´, e
 u                                            e
O` nagent dans la nuit l’horreur et le blasph`me;

   Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
Et les six autres mois la nuit couvre la terre;
C’est un pays plus nu que la terre polaire;
     e
Ni bˆtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois!

   Or il n’est d’horreur au monde qui surpasse
                 e
La froide cruaut´ de ce soleil de glace
Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos;

   Je jalouse le sort des plus vils animaux
Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,
       e                                  e
Tant l’´cheveau du temps lentement se d´vide!

   LE VAMPIRE

   Toi qui, comme un coup de couteau.
                                 e
Dans mon coeur plaintif est entr´e;
Toi qui, forte comme un troupeau
     e                       e
De d´mons, vins, folle et par´e,

   De mon esprit humili´  e
Faire ton lit et ton domaine.
    a    a              e
–Infˆme ` qui je suis li´
               c a
Comme le for¸at ` la chaˆ ıne,

                             e
  Comme au jeu le joueur tˆtu,
       a
Comme ` la bouteille l’ivrogne,
Comme aux vermines la charogne,
–Maudite, maudite sois-tu!

             e
   J’ai pri´ le glaive rapide
           e
De conqu´rir ma libert´,  e
Et j’ai dit au poison perfide
                  a
De secourir ma lˆchet´. e

     e
   H´las! le poison et le glaive
               e
M’ont pris en d´dain et m’ont dit:
                              e
Tu n’es pas digne qu’on t’enl`ve
A ton esclavage maudit,

        e
    Imb´cile!–de son empire
                  e
Si nos efforts te d´livraient,
Tes baisers ressusciteraient

                                      20
Le cadavre de ton vampire!

                   e      e
   Une nuit que j’´tais pr`s d’une affreuse Juive,
                                          e
Comme au long d’un cadavre un cadavre ´tendu,
            a         e
Je me pris ` songer pr`s de ce corps vendu
                 e            e
A la triste beaut´ dont mon d´sir se prive.

              e                 e
   Je me repr´sentai sa majest´ native,
                               a       e
Son regard de vigueur et de grˆces arm´,
                                         e
Ses cheveux qui lui font un casque parfum´,
Et dont le souvenir pour l’amour me ravive.

                                 e
   Car j’eusse avec ferveur bais´ ton noble corps,
                                a
Et depuis tes pieds frais jusqu’` tes noires tresses
 e    e      e
D´roul´ le tr´sor des profondes caresses,

   Si, quelque soir, d’un pleur obtenu sans effort
                        o
Tu pouvais seulement, ˆ reine des cruelles,
Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.

   REMORDS POSTHUME

                                   e e
   Lorsque tu dormiras, ma belle t´n´breuse,
Au fond d’un monument construit en marbre noir,
                              o
Et lorsque tu n’auras pour alcˆve et manoir
Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse;

   Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,
     e
Empˆchera ton coeur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

                                   e
   Le tombeau, confident de mon rˆve infini,
                                           e
–Car le tombeau toujours comprendra le po`te,–
                            u
Durant ces longues nuits d’o` le somme est banni,

   Te dira: Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts?
–Et le ver rongera ta peau comme un remords.

   LE CHAT

   Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux:
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
  ee        e
Mˆl´s de m´tal et d’agate.

                                a
   Lorsque mes doigts caressent ` loisir
    e              e
Ta tˆte et ton dos ´lastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir

                                        21
                    e
De palper ton corps ´lectrique,

   Je vois ma femme en esprit; son regard,
                          e
Comme le tien, aimable bˆte,
Profond et froid, coupe et fend comme un dard.

                         a     e
   Et, des pieds jusques ` la tˆte,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

   LE BALCON

     e
    M`re des souvenirs, maˆ  ıtresse des maˆ ıtresses,
                          o
O toi, tous mes plaisirs, ˆ toi, tous mes devoirs!
                            e
Tu te rappelleras la beaut´ des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
  e
M`re des souvenirs, maˆ ıtresse des maˆ  ıtresses!

                     e
   Les soirs illumin´s par l’ardeur du charbon,
                            e
Et les soirs au balcon, voil´s de vapeurs roses;
                 e                             e
Que ton sein m’´tait doux! que ton coeur m’´tait bon!
                                e
Nous avons dit souvent d’imp´rissables choses
                 e
Les soirs illumin´s par l’ardeur du charbon.

                                                    e
   Que les soleils sont beaux dans les chaudes soir´es!
Que l’espace est profond! que le coeur est puissant!
                                        e
En me penchant vers toi, reine des ador´es,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
                                                e
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soir´es!

             e
   La nuit s’´paississait ainsi qu’une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles
                          o           o
Et je buvais ton souffle, ˆ douceur, ˆ poison!
Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles,
          e
La nuit s’´paississait ainsi qu’une cloison.

                    e
    Je sais l’art d’´voquer les minutes heureuses,
                    e
Et revis mon pass´ blotti dans tes genoux.
     a                              e
Car ` quoi bon chercher tes beaut´s langoureuses
Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton coeur si doux?
                e
Je sais l’art d’´voquer les minutes heureuses!

   Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Renaˆ                                a
     ıtront-ils d’un gouffre interdit ` nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
   e e           e
Apr`s s’ˆtre lac´s au fond des mers profondes!
               o          o
–O serments! ˆ parfums! ˆ baisers infinis!

   LE POSSEDE



                                          22
                                  e
   Le soleil s’est couvert d’un crˆpe. Comme lui,
O Lune de ma vie! emmitoufle-toi d’ombre;
               a       e
Dors ou fume ` ton gr´; sois muette, sois sombre,
                     e
Et plonge tout enti`re au gouffre de l’Ennui;

   Je t’aime ainsi! Pourtant, si tu veux aujourd’hui,
                 e    e                 e
Comme un astre ´clips´ qui sort de la p´nombre,
Te pavaner aux lieux que la Folie encombre,
                                              e
C’est bien! Charmant poignard, jaillis de ton ´tui!

                       a
   Allume ta prunelle ` la flamme des lustres!
           e
Allume le d´sir dans les regards des rustres!
                                       e
Tout de toi m’est plaisir, morbide ou p´tulant;

    Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore;
Il n’est pas une fibre en tout mon corps tremblant
                               e
Qui ne crie: O mon cher Belz´buth, je t’adore!

   UN FANTOME

   I

        ´ `
   LES TENEBRES

   Dans les caveaux d’insondable tristesse
 u                 ea e e
O` le Destin m’a d´j` rel´gu´;
 u                             e
O` jamais n’entre un rayon ros´ et gai;
 u                               o
O`, seul avec la Nuit, maussade hˆtesse,

    Je suis comme un peintre qu’un Dieu moqueur
             a            e          e e
Condamne ` peindre, h´las! sur les t´n`bres;
  u                     e     e
O`, cuisinier aux app´tits fun`bres,
Je fais bouillir et je mange mon coeur,

                                           e
   Par instants brille, et s’allonge, et s’´tale
                     a
Un spectre fait de grˆce et de splendeur:
      e
A sa rˆveuse allure orientale,

    Quand il atteint sa totale grandeur,
Je reconnais ma belle visiteuse:
C’est Elle! sombre et pourtant lumineuse.

   II

   LE PARFUM

                                    e
   Lecteur, as-tu quelquefois respir´
Avec ivresse et lente gourmandise
                                   e
Ce grain d’encens qui remplit une ´glise,



                                         23
                          eee
Ou d’un sachet le musc inv´t´r´?

   Charme profond, magique, dont nous grise
          e            e        e
Dans le pr´sent le pass´ restaur´!
Ainsi l’amant sur un corps ador´e
Du souvenir cueille la fleur exquise.

                   e
   De ses cheveux ´lastiques et lourds,
                                 o
Vivant sachet, encensoir de l’alcˆve,
Une senteur montait, sauvage et fauve,

   Et des habits, mousseline ou velours,
          e e
Tout impr´gn´s de sa jeunesse pure,
    e
Se d´gageait un parfum de fourrure.

   III

   LE CADRE

                                   a
   Comme un beau cadre ajoute ` la peinture,
                                 e       e
Bien qu’elle soit d’un pinceau tr`s vant´,
                   e
Je ne sais quoi d’´trange et d’enchant´e
En l’isolant de l’immense nature.

                             e
   Ainsi bijoux, meubles, m´taux, dorure,
                   a              e
S’adaptaient juste ` sa rare beaut´;
                                  e
Rien n’offusquait sa parfaite clart´,
Et tout semblait lui servir de bordure.

     e        u
  Mˆme on eˆt dit parfois qu’elle croyait
Que tout voulait l’aimer; elle noyait
Dans les baisers du satin et du linge

   Son beau corps nu, plein de frissonnements,
Et, lente ou brusque, en tous ses mouvements,
              a
Montrait la grˆce enfantine du singe.

   IV

   LE PORTRAIT

   La Maladie et la Mort font des cendres
De tout le feu qui pour nous flamboya.
De ces grands yeux si fervents et si tendres,
                  u
De cette bouche o` mon coeur se noya,

   De ces baisers puissants comme un dictame,
De ces transports plus vifs que des rayons.
                              ˆ      a
Que reste-t-il? C’est affreux, o mon ˆme!



                                       24
                        a
Rien qu’un dessin fort pˆle, aux trois crayons,

   Qui, comme moi, meurt dans la solitude,
Et que le Temps, injurieux vieillard,
Chaque jour frotte avec son aile rude...

   Noir assassin de la Vie et de l’Art,
                                e
Tu ne tueras jamais dans ma m´moire
Celle qui fut mon plaisir et ma gloire!

   Je te donne ces vers afin que, si mon nom
                             e
Aborde heureusement aux ´poques lointaines
         e
Et fait rˆver un soir les cervelles humaines,
                e
Vaisseau favoris´ par un grand aquilon,

         e
   Ta m´moire, pareille aux fables incertaines,
Fatigue le lecteur ainsi qu’un tympanon,
                                   ınon
Et par un fraternel et mystique chaˆ
                       a
Reste comme pendue ` mes rimes hautaines;

                a            ıme
   Etre maudit ` qui de l’abˆ profond
                                               e
Jusqu’au plus haut du ciel rien, hors moi, ne r´pond;
                               a         e e e
–O toi qui, comme une ombre ` la trace ´ph´m`re,

                     e
   Foules d’un pied l´ger et d’un regard serein
                                  e    e
Les stupides mortels qui t’ont jug´e am`re,
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d’airain!

   SEMPER EADEM

        u                                         e
    D’o` vous vient, disiez-vous, cette tristesse ´trange,
Montant comme la mer sur le roc noir et nu?
–Quand notre coeur a fait une fois sa vendange,
Vivre est un mal! C’est un secret de tous connu,

                  e                      e
   Une douleur tr`s simple et non myst´rieuse,
                      e
Et, comme votre joie, ´clatante pour tous.
                          o
Cessez donc de chercher, ˆ belle curieuse!
Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous!

                           a
   Taisez-vous, ignorante! ˆme toujours ravie!
Bouche au rire enfantin! Plus encore que la Vie,
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.

   Laissez, laissez mon coeur s’enivrer d’un mensonge,
Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,
                          a
Et sommeiller longtemps ` l’ombre de vos cils!

   TOUT ENTIERE



                                          25
        e
   Le D´mon, dans ma chambre haute,
Ce matin est venu me voir,
     a      a
Et, tˆchant ` me prendre en faute,
Me dit: Je voudrais bien savoir,

   Parmi toutes les belles choses
Dont est fait son enchantement,
Parmi les objets noirs ou roses
Qui composent son corps charmant,

                                 a
   Quel est le plus doux. –O mon ˆme!
    e        a
Tu r´pondis ` l’Abhorr´:e
Puisqu’en elle tout est dictame,
              e      eee
Rien ne peut ˆtre pr´f´r´.

    Lorsque tout me ravit, j’ignore
                     e
Si quelque chose me s´duit.
     e
Elle ´blouit comme l’Aurore
Et console comme la Nuit;

   Et l’harmonie est trop exquise,
Qui gouverne tout son beau corps,
Pour que l’impuissante analyse
En note les nombreux accords.

       e
   O m´tamorphose mystique
De tous mes sens fondus en un!
Son haleine fait la musique,
Comme sa voix fait le parfum!

                                  a
   Que diras-tu ce soir, pauvre ˆme solitaire,
                                              e
Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois fl´tri,
       e         a      e         a      e    e
A la tr`s belle, ` la tr`s bonne, ` la tr`s ch`re,
Dont le regard divin t’a soudain refleuri?

                                  a
   –Nous mettrons noire orgueil ` chanter ses louanges,
                                       e
Rien ne vaut la douceur de son autorit´;
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
                      e                   e
Et son oeil nous revˆt d’un habit de clart´.

   Que ce soit dans la nuit et dans la solitude.
Que ce soit dans la rue et dans la multitude;
        o
Son fantˆme dans l’air danse comme un flambeau.

    Parfois il parle et dit: Je suis belle, et j’ordonne
Que pour l’amour de moi vous n’aimiez que le Beau.
Je suis l’Ange gardien, la Muse et la Madone.

   CONFESSION



                                        26
   Une fois, une seule, aimable et douce femme,
A mon bras votre bras poli
                       e e               a
S’appuya (sur le fond t´n´breux de mon ˆme
                          a
Ce souvenir n’est point pˆli).

      e                         e
   Il ´tait tard; ainsi qu’une m´daille neuve
                  e
La pleine lune s’´talait,
               e
Et la solennit´ de la nuit, comme un fleuve,
Sur Paris dormant ruisselait.

                                               e
   Et le long des maisons, sous les portes coch`res,
Des chats passaient furtivement,
                                                 e
L’oreille au guet, ou bien, comme des ombres ch`res,
Nous accompagnaient lentement.

         a                            e
   Tout ` coup, au milieu de l’intimit´ libre
       a     a         e
Eclose ` la pˆle clart´,
                                     u
De vous, riche et sonore instrument o` ne vibre
                    ıt´
Que la radieuse gaˆ e,

    De vous, claire et joyeuse ainsi qu’une fanfare
               e
Dans le matin ´tincelant,
Une note plaintive, une note bizarre
  e
S’´chappa, tout en chancelant.

                           e
   Comme une enfant ch´tive, horrible, sombre, immonde
Dont sa famille rougirait,
Et qu’elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
Dans un caveau mise au secret!

   Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde:
Que rien ici-bas n’est certain,
Et que toujours, avec quelque soin qu’il se farde,
            e ısme humain;
Se trahit l’´go¨

                         e          e
   Que c’est un dur m´tier que d’ˆtre belle femme,
Et que c’est le travail banal
                                       a
De la danseuse folle et froide qui se pˆme
Dans un sourire machinal;

          a
   Que bˆtir sur les coeurs est une chose sotte,
Que tout craque, amour et beaut´, e
      a
Jusqu’` ce que l’Oubli les jette dans sa hotte
                a          e
Pour les rendre ` l’Eternit´!

                 e     e                 e
   J’ai souvent ´voqu´ cette lune enchant´e,
Ce silence et cette langueur,
                                    e
Et cette confidence horrible chuchot´e
Au confessionnal du coeur.



                                       27
   LE FLACON

                                               e
   Il est de forts parfums pour qui toute mati`re
                                e e
Est poreuse. On dirait qu’ils p´n`trent le verre.
En ouvrant un coffret venu de l’orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,

                           e
   Ou dans une maison d´serte quelque armoire
             a
Pleine de l’ˆcre odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
    u                       a
D’o` jaillit toute vive une ˆme qui revient.

                                             e
    Mille pensers dormaient, chrysalides fun`bres,
  e                                       e e
Fr´missant doucement dans tes lourdes t´n`bres,
      e
Qui d´gagent leur aile et prennent leur essor,
     e              e              e
Teint´s d’azur, glac´s de rose, lam´s d’or.

         a
   Voil` le souvenir enivrant qui voltige
                 e
Dans l’air troubl´; les yeux se ferment; le Vertige
         a                         a
Saisit l’ˆme vaincue et la pousse ` deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;

                                         e
    Il la terrasse au bord d’un gouffre s´culaire,
  u                    e
O`, Lazare odorant d´chirant son suaire,
                     e
Se meut dans son r´veil le cadavre spectral
                                       e
D’un vieil amour ranci, charmant et s´pulcral.

                                         e
   Ainsi, quand je serai perdu dans la m´moire
Des hommes, dans le coin d’une sinistre armoire;
                     e                e e
Quand on m’aura jet´, vieux flacon d´sol´,
 e e                                         ee
D´cr´pit, poudreux, sale, abject, visqueux, fˆl´,

   Je serai ton cercueil, aimable pestilence!
    e
Le t´moin de ta force et de ta virulence,
               e e
Cher poison pr´par´ par les anges! liqueur
               o
Qui me ronge, ˆ la vie et la mort de mon coeur!

   LE POISON

                   e
   Le vin sait revˆtir le plus sordide bouge
D’un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d’un portique fabuleux
Dans l’or de sa vapeur rouge,
                                          e
Comme un soleil couchant dans un ciel n´buleux.

   L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes,
                 e
Allonge l’illimit´,
                                      e
Approfondit le temps, creuse la volupt´,
Et de plaisirs noirs et mornes
           a          a             e
Remplit l’ˆme au del` de sa capacit´.

                                       28
                                        e
   Tout cela ne vaut pas le poison qui d´coule
De tes yeux, de tes yeux verts,
      u      a                      a
Lacs o` mon ˆme tremble et se voit ` l’envers...
Mes songes viennent en foule
         e    e    a
Pour se d´salt´rer ` ces gouffres amers.

   Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
                              a
Qui plonge dans l’oubli mon ˆme sans remord,
Et, charriant le vertige,
           e
La roule d´faillante aux rives de la mort!

   LE CHAT

   I

                             e
   Dans ma cervelle se prom`ne
Ainsi qu’en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant,
                             `
Quand il miaule, on l’entend a peine,

    Tant son timbre est tendre et discret;
Mais que sa voix s’apaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde.
       a
C’est l` son charme et son secret.

   Cette voix, qui perle et qui filtre
                        e e
Dans mon fond le plus t´n´breux,
Me remplit comme un vers nombreux
       e
Et me r´jouit comme un philtre.

    Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n’a pas besoin de mots.

   Non, il n’est pas d’archet qui morde
Sur mon coeur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde

                          e
   Que ta voix, chat myst´rieux,
      e               e
Chat s´raphique, chat ´trange,
En qui tout est, comme un ange,
Aussi subtil qu’harmonieux.

   II




                                        29
   De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu’un soir
                 e
J’en fus embaum´, pour l’avoir
       e
Caress´e une fois, rien qu’une.

    C’est l’esprit familier du lieu;
              e
Il juge, il pr´side, il inspire
Toutes choses dans son empire;
      e            e
Peut-ˆtre est-il f´e, est-il dieu?

   Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime
   e
Tir´s comme par un aimant,
Se retournent docilement,
                          e
Et que je regarde en moi-mˆme,

                e
   Je vois avec ´tonnement
                         a
Le feu de ses prunelles pˆles,
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement.

   LE BEAU NAVIRE

                          o
    Je veux te raconter, ˆ molle enchanteresse,
                   e
Les diverses beaut´s qui parent ta jeunesse;
Je veux te peindre ta beaut´ e
  u                  a           e
O` l’enfance s’allie ` la maturit´.

   Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,
Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,
      e
Charg´ de toile, et va roulant
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

                                      e
   Sur ton cou large et rond, sur tes ´paules grasses,
    e                    e          a
Ta tˆte se pavane avec d’´tranges grˆces;
D’un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

                          o
    Je veux te raconter, ˆ molle enchanteresse,
                   e
Les diverses beaut´s qui parent ta jeunesse;
Je veux te peindre ta beaut´ e
  u                  a           e
O` l’enfance s’allie ` la maturit´.

   Ta gorge qui s’avance et qui pousse la moire,
Ta gorge triomphante est une belle armoire
                        e
Dont les panneaux bomb´s et clairs
                                    e
Comme les boucliers accrochent des ´clairs;

                               e
   Boucliers provoquants, arm´s de pointes roses!
         a
Armoire ` doux secrets, pleine de bonnes choses,
De vins, de parfums, de liqueurs

                                       30
              e
Qui feraient d´lirer les cerveaux et les coeurs!

   Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,
Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,
      e
Charg´ de toile, et va roulant
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

   Tes nobles jambes sons les volants qu’elles chassent,
                  e
Tourmentent les d´sirs obscurs et les agacent
                  e
Comme deux sorci`res qui font
Tourner un philtre noir dans un vase profond.

                                     e
   Tes bras qui se joueraient des pr´coces hercules
                                   e
Sont des boas luisants les solides ´mules,
                        e
Faits pour serrer obstin´ment,
Comme pour l’imprimer dans ton coeur, ton amant.

                                      e
   Sur ton cou large et rond, sur tes ´paules grasses,
    e                    e            a
Ta tˆte se pavane avec d’´tranches grˆces;
D’un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

   L’IRREPARABLE

   I

                   e
   Pouvons-nous ´touffer le vieux, le long Remords,
Qui vit, s’agite et se tortille,
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
               e
Comme du chˆne la chenille?
                e
Pouvons-nous ´touffer l’implacable Remords?

   Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane
Noierons-nous ce vieil ennemi,
Destructeur et gourmand comme la courtisane,
Patient comme la fourmi?
Dans quel philtre?–dans quel vin?–dans quelle tisane?

                       e
   Dis-le, belle sorci`re, oh! dis, si tu le sais,
                     e
A cet esprit combl´ d’angoisse
                            e
Et pareil au mourant qu’´crasent les bless´s,   e
Que le sabot du cheval froisse,
                   e
Dis-le, belle sorci`re, oh! dis, si tu le sais,

                                    ea
   A cet agonisant que le loup d´j` flaire
Et que surveille le corbeau,
                e                   e    e
A ce soldat bris´, s’il faut qu’il d´sesp`re
D’avoir sa croix et son tombeau;
                                      ea
Ce pauvre agonisant que le loup d´j` flaire!



                                          31
   Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
          e            e e
Peut-on d´chirer des t´n`bres
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
                  e          e
Sans astres, sans ´clairs fun`bres?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?

          e
   L’Esp´rance qui brille aux carreaux de l’Auberge
          e             a
Est souill´e, est morte ` jamais!
                                  u       e
Sans lune et sans rayons trouver o` l’on h´berge
Les martyrs d’un chemin mauvais!
                  e
Le Diable a tout ´teint aux carreaux de l’Auberge!

                   e                    e
   Adorable sorci`re, aimes-tu les damn´s!
                     e
Dis, connais-tu l’irr´missible?
                                           e
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonn´s,
A qui notre coeur sert de cible?
               e                     e
Adorable sorci`re, aimes-tu les damn´s?

         e
    L’irr´parable ronge avec sa dent maudite
       a
Notre ˆme, piteux monument,
Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
                a
Par la base le bˆtiment.
     e
L’irr´parable ronge avec sa dent maudite!

   II

                                    ea
    J’ai vu parfois, au fond d’un th´ˆtre banal
Qu’enflammait l’orchestre sonore,
      e
Une f´e allumer dans un ciel infernal
Une miraculeuse aurore;
                                ea
J’ai vu parfois au fond d’un th´ˆtre banal

       e          e             e
   Un ˆtre qui n’´tait que lumi`re, or et gaze,
            e
Terrasser l’´norme Satan
Mais mon coeur, que jamais ne visite l’extase
          ea     u
Est un th´ˆtre o` l’on attend
Toujours, toujours en vain, l’Etre aux ailes de gaze!

   CAUSERIE

          e
   Vous ˆtes un beau ciel d’automne, clair et rose!
Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
                               e
Et laisse, en refluant, sur ma l`vre morose
Le souvenir cuisant de son limon amer.

                                                   a
   –Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pˆme;
                                            e
Ce qu’elle cherche, amie, est un lieu saccag´
                         e
Par la griffe et la dent f´roce de la femme.
                                    e            e
Ne cherchez plus mon coeur; les bˆtes l’ont mang´.



                                       32
                               e
  Mon coeur est un palais fl´tri par la cohue;
         u
On s’y soˆle, on s’y tue, on s’y prend aux cheveux.
–Un parfum nage autour de votre gorge nue!...

            e      e         a
   O Beaut´, dur fl´au des ˆmes! tu le veux!
                                           e
Avec tes yeux de feu, brillants comme des fˆtes!
                               e   e       e
Calcine ces lambeaux qu’ont ´pargn´s les bˆtes!

   CHANT D’AUTOMNE

   I

         o                                   e e
   Bientˆt nous plongerons dans les froides t´n`bres;
                 e         ee
Adieu, vive clart´ de nos ´t´s trop courts!
            ea                            e
J’entends d´j` tomber avec des chocs fun`bres
                               e
Le bois retentissant sur le pav´ des cours.

                                      e        e
   Tout l’hiver va rentrer dans mon ˆtre: col`re,
                                            e
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forc´,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire.
Mon coeur ne sera plus qu’un bloc rouge et glac´.e

      e           e                 u
    J’´coute en fr´missant chaque bˆche qui tombe;
  e                 a             e
L’´chafaud qu’on bˆtit n’a pas d’´cho plus sourd.
                      a
Mon esprit est pareil ` la tour qui succombe
                    e
Sous les coups du b´lier infatigable et lourd.

                     e
   Il me semble, berc´ par ce choc monotone,
                         a
Qu’on cloue en grande hˆte un cercueil quelque part...
            e            ee
Pour qui?–C’´tait hier l’´t´; voici l’automne!
             e
Ce bruit myst´rieux sonne comme un d´part.e

   II

                                    e          a
   J’aime de vos longs yeux la lumi`re verdˆtre,
             e
Douce beaut´, mais tout aujourd’hui m’est amer,
                                             a
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’ˆtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

                                                e
    Et pourtant aimez-moi, tendre coeur! soyez m`re
  e                     e              e
Mˆme pour un ingrat, mˆme pour un m´chant;
                                   e e e
Amante ou soeur, soyez la douceur ´ph´m`re
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

             a
   Courte tˆche! La tombe attend; elle est avide!
                                e
Ah! laissez-moi, mon front pos´ sur vos genoux,
  u                      ee
Goˆter, en regrettant l’´t´ blanc et torride,
         e
De l’arri`re-saison le rayon jaune et doux!




                                      33
   CHANSON D’APRES-MIDI

                          e
   Quoique tes sourcils m´chants
                   e
Te donnent un air ´trange
Qui n’est pas celui d’un ange,
     e               e
Sorci`re aux yeux all´chants,

               o
   Je t’adore, ˆ ma frivole,
Ma terrible passion!
         e
Avec la d´votion
     e
Du prˆtre pour son idole.

        e             e
   Le d´sert et la forˆt
Embaument tes tresses rudes,
    e
Ta tˆte a les attitudes
     e
De l’´nigme et du secret.

                           o
   Sur ta chair le parfum rˆde
Comme autour d’un encensoir;
Tu charmes comme le soir,
         e e
Nymphe t´n´breuse et chaude.

   Ah! les philtres les plus forts
Ne valent pas ta paresse,
Et tu connais la caresse
Qui fait revivre les morts!

   Tes hanches sont amoureuses
De ton dos et de tes seins,
Et tu ravis les coussins
Par tes poses langoureuses.

   Quelquefois pour apaiser
            e
Ta rage myst´rieuse,
               e
Tu prodigues, s´rieuse,
La morsure et le baiser;

           e
   Tu me d´chires, ma brune,
Avec un rire moqueur,
Et puis tu mets sur mon coeur
Ton oeil doux comme la lune.

   Sous tes souliers de satin,
Sous tes charmants pieds de soie,
Moi, je mets ma grande joie,
      e
Mon g´nie et mon destin,

          a             e
   Mon ˆme par toi gu´rie,
             e
Par toi, lumi`re et couleur!
Explosion de chaleur

                                     34
                 e
Dans ma noire Sib´rie!

   SISINA

                              e
   Imaginez Diane en galant ´quipage,
                  e
Parcourant les forˆts ou battant les halliers,
Cheveux et gorge au vent, s’enivrant de tapage,
            e
Superbe et d´fiant les meilleurs cavaliers!

                      e
   Avez-vous vu Th´roigne, amante du carnage,
         a
Excitant ` l’assaut un peuple sans souliers,
La joue et l’oeil en feu, jouant son personnage,
Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers?

                                        e
   Telle la Sisina! Mais la douce guerri`re
    a                                 e
A l’ˆme charitable autant que meurtri`re,
                   e
Son courage, affol´ de poudre et de tambours,

   Devant les suppliants sait mettre bas les armes,
                   e
Et son coeur, ravag´ par la flamme, a toujours,
                                e
Pour qui s’en montre digne, un r´servoir de larmes.

   A UNE DAME CREOLE

                   e
    Au pays parfum´ que le soleil caresse,
J’ai connu sous un dais d’arbres tout empourpr´se
                   u
Et de palmiers, d’o` pleut sur les yeux la paresse,
             e
Une dame cr´ole aux charmes ignor´s.e

                   a
   Son teint est pˆle et chaud; la brune enchanteresse
                                        ee
A dans le col des airs noblement mani´r´s;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
                                            e
Son sourire est tranquille et ses yeux assur´s.

   Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
Belle digne d’orner les antiques manoirs,

                a
   Vous feriez, ` l’abri des ombreuses retraites,
                                           e
Germer mille sonnets dans le coeur des po`tes,
Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

   LE REVENANT

                       a
    Comme les anges ` l’oeil fauve,
                            o
Je reviendrai dans ton alcˆve
Et vers toi glisserai sans bruit
Avec les ombres de la nuit;




                                       35
   Et je te donnerai, ma brune,
Des baisers froids comme la lune
Et des caresses de serpent
Autour d’une fosse rampant.

   Quand viendra le matin livide,
Tu trouveras ma place vide,
 u
O` jusqu’au soir il fera froid.

   Comme d’autres par la tendresse,
Sur ta vie et sur ta jeunesse,
               e
Moi, je veux r´gner par l’effroi!

   SONNET D’AUTOMNE

   Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal:
                                               e
Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon m´rite?
–Sois charmante et tais-toi! Mon coeur, que tout irrite,
       e
Except´ la candeur de l’antique animal,

   Ne veut pas te montrer son secret infernal,
Berceuse dont la main aux longs sommeils m’invite,
             e                        e
Ni sa noire l´gende avec la flamme ´crite.
Je hais la passion et l’esprit me fait mal!

                                            e
   Aimons-nous doucement. L’Amour dans sa gu´rite,
 e e                 e
T´n´breux, embusqu´, bande son arc fatal.
Je connais les engins de son vieil arsenal:

                               a
  Crime, horreur et folie!–O pˆle marguerite!
Comme moi n’es-tu pas un soleil automnal,
                 o
O ma si blanche, ˆ ma si froide Marguerite?

   TRISTESSE DE LA LUNE

                      e
   Ce soir, la lune rˆve avec plus de paresse;
                    e
Ainsi qu’une beaut´, sur de nombreux coussins,
                             e e
Qui d’une main distraite et l´g`re caresse,
Avant de s’endormir, le contour de ses seins,

                    e
   Sur le dos satin´ des molles avalanches,
                                     a
Mourante, elle se livre aux longues pˆmoisons,
        e
Et prom`ne ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l’azur comme des floraisons.

    Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
       e
Un po`te pieux, ennemi du sommeil,




                                      36
                                                  a
   Dans le creux de sa main prend cette larme pˆle,
               e
Aux reflets iris´s comme un fragment d’opale,
Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil.

   LES CHATS

                                             e
   Les amoureux fervents et les savants aust`res
        e                      u
Aiment ´galement dans leur mˆre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
                                            e
Qui comme eux sont frileux et comme eux s´dentaires.

    Amis de la science et de la volupt´,e
                                           e e
Ils cherchent le silence et l’horreur des t´n`bres;
      e       u                              e
L’Er`be les eˆt pris pour ses coursiers fun`bres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fiert´.e

   Ils prennent en songeant les nobles attitudes
                        e
Des grands sphinx allong´s au fond des solitudes,
                                  e
Qui semblent s’endormir dans un rˆve sans fin;

                e                     e
   Leurs reins f´conds sont pleins d’´tincelles magiques,
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

   LA PIPE

   Je suis la pipe d’un auteur;
         a
On voit, ` contempler ma mine
D’Abyssienne ou de Cafrine,
             ıtre
Que mon maˆ est un grand fumeur.

                       e
    Quand il est combl´ de douleur,
Je fume comme la chaumine
  u      e
O` se pr´pare la cuisine
Pour le retour du laboureur.

                            a
   J’enlace et je berce son ˆme
         e
Dans le r´seau mobile et bleu
Qui monte de ma bouche en feu,

   Et je roule un puissant dictame
                            e
Qui charme son coeur et gu´rit
De ses fatigues son esprit.

   LA MUSIQUE

   La musique souvent me prend comme une mer!
         a e
Vers ma pˆle ´toile,
                                          e
Sous un plafond de brume ou dans un vaste ´ther,



                                        37
        a
Je mets ` la voile;

                                            e
    La poitrine en avant et les poumons gonfl´s
Comme de la toile,
                                   e
J’escalade le dos des flots amoncel´s
Que la nuit me voile;

   Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre;
                     e
Le bon vent, la tempˆte et ses convulsions

   Sur l’immense gouffre
Me bercent.–D’autres fois, calme plat, grand mimoir
          e
De mon d´sespoir!

   SEPULTURE D’UN POETE MAUDIT

   Si par une nuit lourde et sombre
           e               e
Un bon chr´tien, par charit´,
     e                  e
Derri`re quelque vieux d´combre
                        e
Enterre votre corps vant´,

               u              e
   A l’heure o` les chastes ´toiles
Ferment leurs yeux appesantis,
         e
L’araign´e y fera ses toiles,
          e
Et la vip`re ses petits;

   Vous entendrez toute l’ann´ee
           e
Sur votre tˆte condamn´ee
Les cris lamentables des loups

               e         e
   Et des sorci`res fam´liques,
    e
Les ´bats des vieillards lubriques
Et les complots des noirs filous.

   LE MORT JOYEUX

    Dans une terre grasse et pleine d’escargots
                        e
Je veux creuser moi-mˆme une fosse profonde,
  u          a        e
O` je puisse ` loisir ´taler mes vieux os
Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde.

   Je hais les testaments et je hais les tombeaux;
    o
Plutˆt que d’implorer une larme du monde,
Vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeaux
A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

   O vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
            a
Voyez venir ` vous un mort libre et joyeux;



                                      38
Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

   A travers ma ruine allez donc sans remords,
Et dites-moi s’il est encor quelque torture
                           a
Pour ce vieux corps sans ˆme et mort parmi les morts?

   LA CLOCHE FELEE

    Il est amer et doux, pendant les nuits d’hiver,
  e          e
D’´couter pr`s du feu qui palpite et qui fume
                                    e
Les souvenirs lointains lentement s’´lever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.

   Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
           e
Qui, malgr´ sa vieillesse, alerte et bien portante,
        e
Jette fid`lement son cri religieux,
Ainsi qu’un vieux soldat qui veille sous la tente!

               a        ee
    Moi, mon ˆme est fˆl´e, et lorsqu’en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie

              a e                 e
   Semble le rˆle ´pais d’un bless´ qu’on oublie
Au bord d’un lac de sang sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts.

   SPLEEN

        o         e                   e
   Pluviˆse, irrit´ contre la vie enti`re,
             a                             e e
De son urne ` grands flots vers un froid t´n´breux
      a
Aux pˆles habitants du voisin cimeti`ree
              e
Et la mortalit´ sur les faubourgs brumeux.

                                              e
    Mon chat sur le carreau cherchant une liti`re
Agite sans repos son corps maigre et galeux;
  a                   e                   e
L’ˆme d’un vieux po`te erre dans la goutti`re
                             o
Avec la triste voix d’un fantˆme frileux.

                                 u          e
   Le bourdon se lamente, et la bˆche enfum´e
Accompagne en fausset la pendule enrhum´e,e
Cependant qu’en un jeu plein de sales parfums,

      e
    H´ritage fatal d’une vieille hydropique,
Le beau valet de coeur et la dame de pique
                                          e
Causent sinistrement de leurs amours d´funts.
J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

                     a                e
   Un gros meuble ` tiroirs encombr´ de bilans,
                                 e
De vers, de billets doux, de proc`s, de romances,
                             e
Avec de lourds cheveux roul´s dans des quittances,

                                        39
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
                    e          e
–Je suis un cimeti`re abhorr´ de la lune,
  u
O` comme des remords se traˆ     ınent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
                                              e
Je suis un vieux boudoir plein de roses fan´es,
  u ıt
O` gˆ tout un fouillis de modes surann´es, e
  u                               a
O` les pastels plaintifs et les pˆles Boucher,
                                        e
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon d´bouch´.   e

           e                                    e
    Rien n’´gale en longueur les boiteuses journ´es,
                                                e
Quand sous les lourds flocons des neigeuses ann´es
                                     e
L’ennui, fruit de la morne incuriosit´,
Prend les proportions de l’immortalit´.e
   e                      o      e
–D´sormais tu n’es plus, ˆ mati`re vivante!
                     e             e
Qu’un granit entour´ d’une vague ´pouvante,
Assoupi dans le fond d’un Saharah brumeux!
                       e
Un vieux sphinx ignor´ du monde insoucieux,
      e
Oubli´ sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

    Je suis comme le roi d’un pays pluvieux,
                                              e
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant tr`s vieux,
               e            e
Qui, de ses pr´cepteurs m´prisant les courbettes,
                                                 e
S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bˆtes.
                 e
Rien ne peut l’´gayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon,
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade;
                   e
Son lit fleurdelis´ se transforme en tombeau,
Et les dames d’atour, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d’impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l’or n’a jamais pu
         e              ee
De son ˆtre extirper l’´l´ment corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
           e                      e ee
Il n’a su r´chauffer ce cadavre h´b´t´
  u                                        e e
O` coule au lieu de sang l’eau verte du L´th´.

                                 e
    Quand le ciel bas et lourd p`se comme un couvercle
              e
Sur l’esprit g´missant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

                             e
    Quand la terre est chang´e en un cachot humide,
  u      e
O` l’Esp´rance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
                  e a
Et se cognant la tˆte ` des plafonds pourris;

                                       40
                   e                        ın´
   Quand la pluie ´talant ses immenses traˆ ees
D’une vaste prison imite les barreaux,
                            a          e
Et qu’un peuple muet d’infˆmes araign´es
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

                      a
   Des cloches tout ` coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
                a              a
Qui se mettent ` geindre opiniˆtrement.

   –Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
 e                            ˆ
D´filent lentement dans mon ame; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
           a          e
Sur mon crˆne inclin´ plante son drapeau noir.

   LE GOUT DU NEANT

   Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
                 e
L’Espoir, dont l’´peron attisait ton ardeur,
Ne veut plus t’enfourcher! Couche-toi sans pudeur,
                          a
Vieux cheval dont le pied ` chaque obstacle butte.

    e
   R´signe-toi, mon coeur; dors ton sommeil de brute.

   Esprit vaincu, fourbu! Pour toi, vieux maraudeur,
                         u
L’amour n’a plus de goˆt, non plus que la dispute;
                                               u
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flˆte!
Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur!

   Le Printemps adorable a perdu son odeur!

   Et le Temps m’engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur;
Et je n’y cherche plus l’abri d’une cahute!
Je contemple d’en haut le globe en sa rondeur,

   Avalanche, veux-tu m’emporter dans ta chute?

   ALCHIMIE DE LA DOULEUR

           e
   L’un t’´claire avec son ardeur
L’autre en toi met son deuil. Naturel
            a       e
Ce qui dit ` l’un: S´pulture!
    a
Dit ` l’autre: Vie et splendeur!

         e
   Herm`s inconnu qui m’assistes
Et qui toujours m’intimidas,
              e
Tu me rends l’´gal de Midas,



                                        41
Le plus triste des alchimistes;

   Par toi je change l’or en fer
Et le paradis en enfer;
Dans le suaire des nuages

        e
   Je d´couvre un cadavre cher.
            e
Et sur les c´lestes rivages
    a
Je bˆtis de grands sarcophages.

   LA PRIERE D’UN PA¨
                    IEN

   Ah! ne ralentis pas tes flammes;
 e
R´chauffe mon coeur engourdi,
      e              a
Volupt´, torture des ˆmes!
Diva! supplicem exaudi!

     e                e
   D´esse dans l’air r´pandue,
Flamme dans notre souterrain!
            a
Exauce une ˆme morfondue,
Qui te consacre un chant d’airain.

          e
   Volupt´, sois toujours ma reine!
                           e
Prends le masque d’une sir`ne
  ıte
Faˆ de chair et de velours.

   Ou verse-moi tes sommeils lourds
Dans le vin informe et mystique,
      e      o    e
Volupt´, fantˆme ´lastique!

   LE COUVERCLE

   En quelque lieu qu’il aille, ou sur mer ou sur terre,
Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,
              e                        e
Serviteur de J´sus, courtisan de Cyth`re,
           e e             e
Mendiant t´n´breux ou Cr´sus rutilant,

                                       e
  Citadin, campagnard, vagabond, s´dentaire,
Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,



                                        e
Partout l’homme subit la terreur du myst`re,

Et ne regarde en haut qu’avec un oeil tremblant.

                                            e
   En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l’´touffe,
               e            e
Plafond illumin´ pour un op´ra bouffe



                                       42
 u                                        e
O` chaque histrion foule un sol ensanglant´,

   Terreur du libertin, espoir du fol ermite;
Le Ciel! couvercle noir de la grande marmite
 u
O` bout l’imperceptible et vaste Humanit´. e

   L’IMPREVU

                                 e
   Harpagon, qui veillait son p`re agonisant,
         e                  e      ea
Se dit, rˆveur, devant ces l`vres d´j` blanches;
Nous avons au grenier un nombre suffisant,
Ce me semble, de vieilles planches?

     e e
   C´lim`ne roucoule et dit: Mon coeur est bon,
                                   e
Et naturellement, Dieu m’a faite tr`s belle.
                              e
–Son coeur! coeur racorni, fum´ comme un jambon,
       a           e
Recuit ` la flamme ´ternelle!

   Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,
                           e          e e
Dit au pauvre, qu’il a noy´ dans les t´n`bres:
 u            c              e
O` donc l’aper¸ois-tu, ce cr´ateur du Beau,
                        ee
Ce Redresseur que tu c´l`bres?

   Mieux que tous, je connais certains voluptueux
      a
Qui bˆille nuit et jour, et se lamente et pleure,
 e e
R´p´tant, l’impuissant et le fat: Oui, je veux
Etre vertueux, dans une heure!

              a               `                     u
   L’horloge, ` son tour, dit a voix basse: Il est mˆr,
        e
Le damn´! J’avertis en vain la chair infecte.
L’homme est aveugle, sourd, fragile, comme un mur
Qu’habite et que ronge un insecte!

                              ıt,
   Et puis, Quelqu’un paraˆ que tous avaient ni´, e
Et qui leur dit, railleur et fier: Dans mon ciboire,
Vous avez, que je crois, assez communi´,e
A la joyeuse Messe noire?

   Chacun de vous m’a fait un temple dans son coeur;
                          e
Vous avez, en secret, bais´ ma fesse immonde!
                    a
Reconnaissez Satan ` son rire vainqueur,
Enorme et laid comme le monde!

   Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
Qu’on se moque du maˆ    ıtre, et qu’avec lui l’on triche,
Et qu’il soit naturel de recevoir deux prix.
                     e
D’aller au Ciel et d’ˆtre riche?

   Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
                            a      u
Qui se morfond longtemps ` l’affˆt de la proie.

                                         43
                      a           e
Je vais vous emporter ` travers l’´paisseur,
Compagnons de ma triste joie,

               e
   A travers l’´paisseur de la terre et du roc,
A travers les amas confus de votre cendre,
Dans un palais aussi grand que moi, d’un seul bloc,
Et qui n’est pas de pierre tendre;

                                 e e
   Car il fait avec l’universel P´ch´,
Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire!
                                          e
–Cependant, tout en haut de l’univers juch´,
Un Ange sonne la victoire

                                      e
   De ceux dont le coeur dit: Que b´ni soit ton fouet,
                          o e           e
Seigneur! que la douleur, ˆ P`re, soit b´nie!
     a
Mon ˆme dans tes mains n’est pas un vain jouet,
Et ta prudence est infinie.

                                   e
   Le son de la trompette est si d´licieux,
                             e
Dans ces soirs solennels de c´lestes vendanges,
Qu’il s’infiltre comme une extase dans tous ceux
Dont elle chante les louanges.

   L’EXAMEN DE MINUIT

   La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
A nous rappeler quel usage
Nous fˆımes du jour qui s’enfuit:
–Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
      e
Malgr´ tout ce que nous savons,
    e                ee
Men´ le train d’un h´r´tique.

                      e e e
   Nous avons blasph´m´ J´sus,
Des Dieux le plus incontestable!
                    a
Comme un parasite ` la table
                           e
De quelque monstrueux Cr´sus,
                        a
Nous avons, pour plaire ` la brute,
                    e
Digne vassale des D´mons,
      e
Insult´ ce que nous aimons
        e
Et flatt´ ce qui nous rebute;

            e
   Contrist´, servile bourreau,
             a          e
Le faible qu’` tort on m´prise;
    e e           e
Salu´ l’´norme Bˆtise,
     e
La Bˆtise au front de taureau;
    e                 e
Bais´ la stupide Mati`re
                e
Avec grande d´votion,
              e
Et de la putr´faction

                                       44
 e                   e
B´ni la blafarde lumi`re.

    Enfin, nous avons, pour noyer
                    e
Le vertige dans le d´lire,
         e
Nous, prˆtre orgueilleux de la Lyre,
                        e
Dont la gloire est de d´ployer
                          e
L’ivresse des choses fun`bres,
                      e
Bu sans soif et mang´ sans faim!...
–Vite soufflons la lampe, afin
                            e e
De nous cacher dans les t´n`bres!

   MADRIGAL TRISTE

   Que m’importe que tu sois sage?
Sois belle! et sois triste! Les pleurs
Ajoutent un charme au visage,
Comme le fleuve au paysage;
L’orage rajeunit les fleurs.

   Je t’aime surtout quand la joie
                             e
S’enfuit de ton front terrass´;
Quand ton coeur dans l’horreur se noie;
                  e         e
Quand sur ton pr´sent se d´ploie
Le nuage affreux du pass´. e

    Je t’aime quand ton grand oeil verse
Une eau chaude comme le sang;
               e
Quand, malgr´ ma main qui te berce,
Ton angoisse, trop lourde, perce
             a
Comme un rˆle d’agonisant.
                 e
J’aspire, volupt´ divine!

                      e
   Hymne profond, d´licieux!
Tous les sanglots de ta poitrine,
Et crois que ton coeur s’illumine
Des perles que versent tes yeux!

   Je sais que ton coeur, qui regorge
                   e     e
De vieux amours d´racin´s,
Flamboie encor comme une forge,
Et que tu couves sous ta gorge
                              e
Un peu de l’orgueil des damn´s;

                    e            e
   Mais tant, ma ch`re, que tes rˆves
                ee
N’auront pas refl´t´ l’Enfer,
                              e
Et qu’en un cauchemar sans trˆves,
Songeant de poisons et de glaives,
Eprise de poudre et de fer,

             a
   N’ouvrant ` chacun qu’avec crainte,

                                         45
 e
D´chiffrant le malheur partout,
Te convulsant quand l’heure tinte,
                       e
Tu n’auras pas senti l’´treinte
        e          e u
De l’irr´sistible D´goˆt,

    Tu ne pourras, esclave reine
Qui ne m’aimes qu’avec effroi,
Dans l’horreur de la nuit malsaine
           a
Me dire, l’ˆme de cris pleine:
            e      o
Je suis ton ´gale, ˆ mon Roi!

   L’AVERTISSEUR

   Tout homme digne de ce nom
A dans le coeur un Serpent jaune,
       e                 o
Install´ comme sur un trˆne,
                         e
Qui, s’il dit: Je veux! r´pond: Non!

   Plonge tes yeux dans les yeux fixes
Des Satyresses ou des Nixes,
                    a
La Dent dit: Pense ` ton devoir!

   Fais des enfants, plante des arbres .
Polis des vers, sculpte des marbres,
La Dent dit: Vivras-tu ce soir?

               e                  e
   Quoi qu’il ´bauche ou qu’il esp`re,
L’homme ne vit pas un moment
Sans subir l’avertissement
                       e
De l’insupportable Vip`re.

   A UNE MALABARAISE

   Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
           a            a
Est large ` faire envie ` la plus belle blanche;
A l’artiste pensif ton corps est doux et cher;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair
                             u
Aux pays chauds et bleus o` ton Dieu t’a fait naˆ  ıtre,
    a
Ta tˆche est d’allumer la pipe de ton maˆ    ıtre,
De pourvoir les flacons d’eaux fraˆ ıches et d’odeurs,
                                         o
De chasser loin du lit les moustiques rˆdeurs,
     e
Et, d`s que le matin fait chanter les platanes,
D’acheter au bazar ananas et bananes.
               u                e
Tout le jour, o` tu veux, tu m`nes tes pieds nus,
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
                                           e
Et quand descend le soir au manteau d’´carlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
 u       e
O` tes rˆves flottants sont pleins de colibris,
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
Pourquoi, l’heureuse enfant, veux-tu voir notre France,

                                         46
                      e
Ce pays trop peupl´ que fauche la souffrance,
Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
                          a
Faire de grands adieux ` tes chers tamarins?
       e     a      e                  e
Toi, vˆtue ` moiti´ de mousselines frˆles,
                 a                          e
Frissonnante l`-bas sous la neige et les grˆles,
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
                                       e
Et vendre le parfum de tes charmes ´tranges,
L’oeil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
                               o     e
Des cocotiers absents les fantˆmes ´pars!

   LA VOIX

                              a            e
    Mon berceau s’adossait ` la biblioth`que,
                  u
Babel sombre, o` roman, science, fabliau,
                                     e
Tout, la cendre latine et la poussi`re grecque,
     e          e
Se mˆlaient. J’´tais haut comme un in-folio.
Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,
                            a
Disait: La Terre est un gˆteau plein de douceur;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!)
                e           e
Te faire un app´tit d’une ´gale grosseur.
                                                  e
Et l’autre: Viens, oh! viens voyager dans les rˆves
        a                     a
Au del` du possible, au del` du connu!
           a                                 e
Et celle-l` chantait comme le vent des gr`ves,
     o                              u
Fantˆme vagissant, on ne sait d’o` venu,
Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.
        e
Je te r´pondis: Oui! douce voix! C’est d’alors
                            e
Que date ce qu’on peut, h´las! nommer ma plaie
              e        e        e
Et ma fatalit´. Derri`re les d´cors
De l’existence immense, au plus noir de l’abˆ  ıme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
       ıne
Je traˆ des serpents qui mordent mes souliers.
                                                  e
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux proph`tes,
                           e
J’aime si tendrement le d´sert et la mer;
                                                e
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fˆtes,
                 u
Et trouve un goˆt suave au vin le plus amer;
                  e
Que je prends tr`s souvent les faits pour des mensonges
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit: Garde des songes;
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous! .

   HYMNE

          e     e a        e
   A la tr`s ch`re, ` la tr`s belle
Qui remplit mon coeur de clart´, e
          a
A l’ange, ` l’idole immortelle,
Salut en immortalit´!e



                                        47
            e
   Elle se r´pand dans ma vie
                     e e
Comme un air impr´gn´ de sel,
              a
Et dans mon ˆme inassouvie,
           u       e
Verse le goˆt de l’´ternel.

   Sachet toujours frais qui parfume
          e               e
L’atmosph`re d’un cher r´duit,
               e
Encensoir oubli´ qui fume
          a
En secret ` travers la nuit,

   Comment, amour incorruptible,
                  e e
T’exprimer avec v´rit´?
Grain de musc qui gis, invisible,
                e
Au fond de mon ´ternit´!e

             a
   A l’ange, ` l’idole immortelle,
       e          a     e
A la tr`s bonne, ` la tr`s belle
                            e
Qui fait ma joie et ma sant´,
Salut en immortalit´!e

   LE REBELLE

   Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle,
      e e           a
Du m´cr´ant saisit ` plein poing les cheveux,
Et dit, le secouant: Ta connaˆ          e
                              ıtras la r`gle!
(Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux!

   Sache qu’il faut aimer, sans faire la grimace,
                e                    e ee
Le pauvre, le m´chant, le tortu, l’h´b´t´,
                          a e
Pour que tu puisses faire ` J´sus, quand il passe,
Un tapis triomphal avec ta charit´.e

   Tel est l’Amour! Avant que ton coeur ne se blase,
A la gloire de Dieu rallume ton extase;
               e
C’est la Volupt´ vraie aux durables appas!

                a
   Et l’Ange, chˆtiant autant, ma foi! qu’il aime,
                  e                   e
De ses poings de g´ant torture l’anath`me;
             e e
Mais le damn´ r´pond toujours; Je ne veux pas!

   LE JET D’EAU

   Tes beaux yeux sont las, pauvre amante!
Reste longtemps sans les rouvrir,
Dans cette pose nonchalante
 u
O` t’a surprise le plaisir.
Dans la cour le jet d’eau qui jase
Et ne se tait ni nuit ni jour,
Entretient doucement l’extase
 u                    e
O` ce soir m’a plong´ l’amour.

                                       48
             e
   La gerbe ´panouie
En mille fleurs,
 u        e e
O` Phoeb´ r´jouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.

               a
    Ainsi ton ˆme qu’incendie
  e         u               e
L’´clair brˆlant des volupt´s
  e
S’´lance, rapide et hardie,
                              e
Vers les vastes cieux enchant´s.
             e
Puis, elle s’´panche, mourante,
En un flot de triste langueur,
Qui par une invisible pente
Descend jusqu’au fond de mon coeur.

             e
   La gerbe ´panouie
En mille fleurs,
 u        e e
O` Phoeb´ r´jouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.

    0 toi, que la nuit rend si belle,
                          e
Qu’il m’est doux, pench´ vers tes seins,
  e                   e
D’´couter la plainte ´ternelle
Qui sanglote dans les bassins!
                          e
Lune, eau sonore, nuit b´nie,
Arbres qui frissonnez autour,
               e
Votre pure m´lancolie
Est le miroir de mon amour.

             e
   La gerbe ´panouie
En mille fleurs,
 u        e e
O` Phoeb´ r´jouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.

   LE COUCHER DU SOLEIL ROMANTIQUE

                                                  e
   Que le Soleil est beau quand tout frais il se l`ve,
                               c
Comme une explosion nous lan¸ant son bonjour!
                     a
–Bienheureux celui-l` qui peut avec amour
                                        e
Saluer son coucher plus glorieux qu’un rˆve!

   Je me souviens!... J’ai vu tout, fleur, source, sillon,
    a
Se pˆmer sous son oeil comme un coeur qui palpite,..
–Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite,

                                        49
Pour attraper au moins un oblique rayon!

    Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire;
     e              e
L’irr´sistible Nuit ´tablit son empire,
Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

                                    e e
   Une odeur de tombeau dans les t´n`bres nage,
                                             e
Et mon pied peureux froisse, au bord du mar´cage,
                 e                      c
Des crapauds impr´vus et de froids lima¸ons.

   LE GOUFFRE

   Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
  e                ıme,–action, d´sir, rˆve,
–H´las! tout est abˆ              e     e
                                             e
Parole! et sur mon poil qui tout droit se rel`ve
Mainte fois de la Peur je sens passer le vent.

                                                 e
   En haut, en bas, partout, la profondeur, la gr`ve,
Le silence, l’espace affreux et captivant...
Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
                                            e
Dessine un cauchemar multiforme et sans trˆve.

   J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou,
                                                u
Tout plein de vague horreur, menant on ne sait o`;
                                      e
Je ne vois qu’infini par toutes les fenˆtres,

                                          e
   Et mon esprit, toujours du vertige hant´,
            e                  e
Jalouse du n´ant l’insensibilit´.
–Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Etres!

   LES PLAINTES D’UN ICARE

                           e
   Les amants des prostitu´es
Sont heureux, dispos et repus;
      a
Quant ` moi, mes bras sont rompus
           e             e
Pour avoir ´treint des nu´es.

           a
   C’est grˆce aux astres non pareils,
Qui tout au fond du ciel flamboient,
                      e
Que mes yeux consum´s ne voient
Que des souvenirs de soleils.

    En vain j’ai voulu de l’espace,
Trouver la fin et le milieu;
Sous je ne sais quel oeil de feu
Je sens mon aile qui se casse;

         ue
   Et brˆl´ par l’amour du beau,
Je n’aurai pas l’honneur sublime
                     a
De donner mon nom ` l’abˆ  ıme

                                         50
Qui me servira de tombeau.

   RECUEILLEMENT

              o
   Sois sage, ˆ ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille,
    e
Tu r´clamais le Soir; il descend; le voici:
             e
Une atmosph`re obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

   Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
                                 e
Va cueillir des remords dans la fˆte servile,
Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,

                                      e        e
   Loin d’eux. Vois se pencher les d´funtes Ann´es,
                                        e
Sur les balcons du ciel, en robes surann´es;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant;

   Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
                             ınant ` l’Orient,
Et, comme un long linceul traˆ     a
               e
Entends, ma ch`re, entends la douce Nuit qui marche.

   L’HEAUTONTIMOROUMENOS

   A. J. G. F.

                           e
   Je te frapperai sans col`re
Et sans haine,–comme un boucher!
             ıse
Comme Mo¨ le rocher,
                        e
–Et je ferai de ta paupi`re,

    Pour abreuver mon Sahara,
Jaillir les eaux de la souffrance,
        e        e       e
Mon d´sir gonfl´ d’esp´rance
                   e
Sur tes pleurs sal´s nagera

   Comme un vaisseau qui prend le large,
                            u
Et dans mon coeur qu’ils soˆleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge!

   Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
  a a
Grˆce ` la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord?

    Elle est dans ma voix, la criarde!
C’est tout mon sang, ce poison noir!
Je suis le sinistre miroir



                                         51
 u     e e
O` la m´g`re se regarde.

    Je suis la plaie et le couteau!
Je suis le soufflet et la joue!
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau!

   Je suis de mon coeur le vampire,
–Un de ces grands abandonn´se
        e               e
Au rire ´ternel condamn´s,
Et qui ne peuvent plus sourire!

   L’IRREMEDIABLE

   I

         e
   Une Id´e, une Forme, un Etre



                       e
Parti de l’azur et tomb´

Dans un Styx bourbeux et plomb´ e
 u                      e e
O` nul oeil du Ciel ne p´n`tre;

   Un Ange, imprudent voyageur
         e
Qu’a tent´ l’amour du difforme,
                        e
Au fond d’un cauchemar ´norme
    e
Se d´battant comme un nageur,

                            e
   Et luttant, angoisses fun`bres!
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
                         e e
Et pirouettant dans les t´n`bres;

   Un malheureux ensorcel´  e
          a
Dans ses tˆtonnements futiles,
Pour fuir d’un lieu plein de reptiles,
                   e          e
Cherchant la lumi`re et la cl´;

             e
    Un damn´ descendant sans lampe,
Au bord d’un gouffre dont l’odeur
Trahit l’humide profondeur,
  e
D’´ternels escaliers sans rampe,

     u
   O` veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore



                                         52
Et ne rendent visibles qu’eux;

                            o
    Un navire pris dans le pˆle,
                 e
Comme en un pi`ge de cristal,
                     e
Cherchant par quel d´troit fatal
           e              o
Il est tomb´ dans cette geˆle;

          e
   –Embl`mes nets, tableau parfait
                 e e
D’une fortune irr´m´diable,
            a
Qui donne ` penser que le Diable
Fait toujours bien tout ce qu’il fait!

   II

     e a e
   Tˆte-`-tˆte sombre et limpide
Qu’un coeur devenu son miroir
          e e
Puits de V´rit´, clair et noir,
 u               e
O` tremble une ´toile livide,

   Un phare ironique, infernal,
                a
Flambeau des grˆces sataniques,
Soulagement et gloire uniques,
–La conscience dans le Mal!

   L’HORLOGE

   Horloge dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: Souviens-toi!
Les bivrantes Douleurs dans ton coeur plein d’effroi
                   o
Se planteront bientˆt comme dans une cible;

   Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse;
                    e                       e
Chaque instant te d´vore un morceau du d´lice
                        e
A chaque homme accord´ pour toute sa saison.

   Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote: Souviens-toi! –Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit: Je sais Autrefois,
             e
Et j’ai pomp´ ta vie avec ma trompe immonde!

    Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor!
                  e
(Mon gosier de m´tal parle toutes les langues.)
                       a
Les minutes, mortel folˆtre, sont des gangues
                   a
Qu’il ne faut pas lˆcher sans en extraire l’or!

    Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
                        a
Qui gagne sans tricher, ` tout coup! c’est la loi.
         e ıt;
Le jour d´croˆ la nuit augmente, souviens-toi!



                                         53
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

        o                  u
   Tantˆt sonnera l’heure o` le divin Hasard,
 u                      e
O` l’auguste Vertu, ton ´pouse encor vierge,
 u               e                e
O` le Repentir mˆme (oh! la derni`re auberge!),
 u                             a
O` tout te dira: Meurs, vieux lˆche! il est trop tard!

   TABLEAUX PARISIENS

   LE SOLEIL

                                   u
    Le long du vieux faubourg, o` pendant aux masures
                              e
Les persiennes, abri des secr`tes luxures,
                              a
Quand le soleil cruel frappe ` traits redoubl´s e
                                                   e
Sur la ville et les champs, sur les toits et les bl´s.
                        a
Je vais m’exercer seul ` ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime.
  e
Tr´buchant sur les mots comme sur les pav´s,   e
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rˆv´s.e e

          e
    Ce p`re nourricier, ennemi des chloroses,
Eveille dans les champs les vers comme les roses;
          e
Il fait s’´vaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
                                            e
C’est lui qui rajeunit les porteurs de b´quilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
                                      ıtre
Et commande aux moissons de croˆ et de mˆrir      u
Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir!
                         e
Quand, ainsi qu’un po`te, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
                 o
Dans tous les hˆpitaux et dans tous les palais.

   LA LUNE OFFENSEE

                              e             e
   O Lune qu’adoraient discr`tement nos p`res,
                          u          e
Du haut des pays bleus o`, radieux s´rail,
Les astres vont te suivre en pimpant attirail,
Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,

                                                 e
   Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prosp`res,
                                             e
De leur bouche en dormant montrer le frais ´mail?
     e
Le po`te buter du front sur son travail?
 u                                         e
O` sous les gazons secs s’accoupler les vip`res?

   Sous ton domino jaune, et d’un pied clandestin,
Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu’au matin,
                        a           e
Baiser d’Endymion les grˆces surann´es?

                 e                   e
    –Je vois ta m`re, enfant de ce si`cle appauvri,

                                       54
                                              e
Qui vers son miroir penche un lourd amas d’ann´es,
     a
Et plˆtre artistement le sein qui t’a nourri!

   A UNE MENDIANTE ROUSSE

   Blanche fille aux cheveux roux,
Dont ta robe par ses trous
                      e
Laisse voir la pauvret´
            e
Et la beaut´,

                 e    e
   Pour moi, po`te ch´tif,
Ton jeune corps maladif
Plein de taches de rousseur
A sa douceur.

   Tu portes plus galamment
Qu’une reine de roman
Ses cothurnes de velours
Tes sabots lourds.

   Au lieu d’un haillon trop court,
Qu’un superbe habit de cour
   ıne a
Traˆ ` plis bruyants et longs
Sur tes talons;

                       e
   Et place de bas trou´s,
                          e
Que pour les yeux des rou´s
Sur ta jambe un poignard d’or
Reluise encor;

   Que des noeuds mal attach´se
 e                  e e
D´voilent pour nos p´ch´s
Tes deux beaux seins, radieux
Comme des yeux;

                   e
   Que pour te d´shabiller
Tes bras se fassent prier
             a
Et chassent ` coups mutins
Les doigts lutins;

   –Perles de la plus belle eau,
               ıtre
Sonnets de maˆ Belleau
Par tes galants mis aux fers
Sans cesse offerts,

   Valetaille de rimeurs
    e
Te d´diant leurs primeurs
Et contemplant ton soulier
Sous l’escalier,



                                      55
                e
   Maint page ´pris du hasard,
Maint seigneur et maint Ronsard
                    e
Epieraient pour le d´duit
           e
Ton frais r´duit!

   Tu compterais dans tes lits
Plus de baisers que de lys
Et rangerais sous tes lois
Plus d’un Valois!

   –Cependant tu vas gueusant
                e
Quelque vieux d´bris gisant
                     e
Au seuil de quelque V´four
De carrefour;

   Tu vas lorgnant en dessous
Des bijoux de vingt-neuf sous
Dont je ne puis, oh! pardon!
Te faire don;

   Va donc, sans autre ornement,
Parfum, perles, diamant,
                    e
Que ta maigre nudit´,
           e
O ma beaut´!

   LE CYGNE

   A VICTOR HUGO

   I

                           a
   Andromaque, je pense ` vous!–Ce petit fleuve,
                         u
Pauvre et triste miroir o` jadis resplendit
                  e
L’immense majest´ de vos douleurs de veuve,
        ıs
Ce Simo¨ menteur qui par vos pleurs grandit,

      e    e                 e
   A f´cond´ soudain ma m´moire fertile,
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
–Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
                   e
Change plus vite, h´las! que le coeur d’un mortel);

   Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques,
                        e      e         u
Ces tas de chapiteaux ´bauch´s et de fˆts,
Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flasques
                                   a
Et, brillant aux carreaux, le bric-`-brac confus.

     a e                      e
   L` s’´talait jadis une m´nagerie;
 a                    a           u
L` je vis, un matin, ` l’heure o` sous les cieux
                              e         u
Clairs et froids le Travail s’´veille, o` la voirie



                                         56
Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,

                   e      e    e
   Un cygne qui s’´tait ´vad´ de sa cage,
                      e                 e
Et, de ses pieds palm´s frottant le pav´ sec,
Sur le sol raboteux traˆınait son grand plumage.
  e                               e
Pr`s d’un ruisseau sans eau la bˆte ouvrant le bec,

   Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le coeur plein de son beau lac natal:
Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu,
                                e
Je vois ce malheureux, mythe ´trange et fatal, foudre?

   Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
                                   e
Sur son cou convulsif tendant sa tˆte avide,
                                     a
Comme s’il adressait des reproches ` Dieu!

   II

                                      e
   Paris change, mais rien dans ma m´lancolie
         e               e
N’a boug´! palais neufs, ´chafaudages, blocs,
                                           e
Vieux faubourgs, tout pour moi devient all´gorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

   Aussi devant ce Louvre une image m’opprime:
         a
Je pense ` mon grand cygne, avec ses gestes fous,
              e
Comme les exil´s, ridicule et sublime,
       e       e           e            a
Et rong´ d’un d´sir sans trˆve! et puis ` vous,

                                      e       e
    Andromaque, des bras d’un grand ´poux tomb´e,
     e
Vil b´tail, sous la main du superbe Pyrrhus,
     e                                    e
Aupr`s d’un tombeau vide en extase courb´e;
                    e                ee
Veuve d’Hector, h´las! et femme d’H´l´nus!

             a     e
    Je pense ` la n´gresse, amaigrie et phtisique,
  e
Pi´tinant dans la boue, et cherchant, l’oeil hagard,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
      e
Derri`re la muraille immense du brouillard;

   A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
                a
Jamais! jamais! ` ceux qui s’abreuvent de pleurs
Et tettent la Douleur comme une bonne louve!
                        e
Aux maigres orphelins s´chant comme des fleurs!

                    e u
   Ainsi dans la forˆt o` mon esprit s’exile
                          a
Un vieux Souvenir sonne ` plein souffle du cor!
                             e
Je pense aux matelots oubli´s dans une ˆ ıle,
                             a
Aux captifs, aux vaincus!... ` bien d’autres encor!




                                       57
   LES SEPT VIEILLARDS

   A VICTOR HUGO

                   e     e            e
   Fourmillante cit´, cit´ pleine de rˆves,
 u
O` le spectre en plein jour raccroche le passant!
         e
Les myst`res partout coulent comme des s`vese
                 e
Dans les canaux ´troits du colosse puissant.

   Un matin, cependant que dans la triste rue
Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
                                    e
Simulaient les deux quais d’une rivi`re accrue,
         e              a a
Et que, d´cor semblable ` l’ˆme de l’acteur,

    Un brouillard sale et jaune inondait tout l’espace,
                                            e
Je suivais, roidissant mes nerfs comme un h´ros
                        a     ea
Et discutant avec mon ˆme d´j` lasse,
                    e
Le faubourg secou´ par les lourds tombereaux.

         a
   Tout ` coup, un vieillard dont les guenilles jaunes
Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
                                             o
Et dont l’aspect aurait fait pleuvoir les aumˆnes,
          e        e
Sans la m´chancet´ qui luisait dans ses yeux,

                      u
   M’apparut. On eˆt dit sa prunelle tremp´e   e
Dans le fiel; son regard aiguisait les frimas,
             a                                e e
Et sa barbe ` longs poils, roide comme une ´p´e,
                       a
Se projetait, pareille ` celle de Judas.

         e           ue            e      e
    Il n’´tait pas voˆt´, mais cass´, son ´chine
Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
                   a
Si bien que son bˆton, parachevant sa mine,
Lui donnait la tournure et le pas maladroit

                  e                        a
   D’un quadrup`de infirme ou d’un juif ` trois pattes.
                                        e
Dans la neige et la boue il allait s’empˆtrant,
             e
Comme s’il ´crasait des morts sous ses savates,
        a               o           e
Hostile ` l’univers plutˆt qu’indiff´rent.

                                             a
   Son pareil le suivait: barbe, oeil, dos, bˆton, loques,
                              e
Nul trait ne distinguait, du mˆme enfer venu,
Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
                  e
Marchaient du mˆme pas vers un but inconnu.

                        a    e
   A quel complot infˆme ´tais-je donc en butte,
           e
Ou quel m´chant hasard ainsi m’humiliait?
Car je comptai sept fois, de minute en minute,
Ce sinistre vieillard qui se multipliait!

              a                     e
   Que celui-l` qui rit de mon inqui´tude,

                                        58
Et qui n’est pas saisi d’un frisson fraternel
                       e          e e
Songe bien que malgr´ tant de d´cr´pitude
                                         e
Ces sept monstres hideux avaient l’air ´ternel!

                                     e       e
   Aurais-je, sans mourir, contempl´ le huiti`me,
Sosie inexorable, ironique et fatal,
 e u          e             e           e
D´goˆtant Ph´nix, fils et p`re de lui-mˆme?
                                e
–Mais je tournai le dos au cort`ge infernal.

          ee
    Exasp´r´ comme un ivrogne qui voit double,
                                e
Je rentrai, je fermai ma porte, ´pouvant´,e
                                e
Malade et morfondu, l’esprit fi´vreux et trouble,
     e             e                   e
Bless´ par le myst`re et par l’absurdit´!

   Vainement ma raison voulait prendre la barre;
        e             e
La tempˆte en jouant d´routait ses efforts,
       a
Et mon ˆme dansait, dansait, vieille gabarre
      a
Sans mˆts, sur une mer monstrueuse et sans bords!

   LES PETITES VIEILLES

   A VICTOR HUGO

   I

    Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
  u         e
O` tout, mˆme l’horreur, tourne aux enchantements,
              e       a
Je guette, ob´issant ` mes humeurs fatales,
     e                  e e
Des ˆtres singuliers, d´cr´pits et charmants.

                        e
   Ces monstres disloqu´s furent jadis des femmes,
Eponine ou La¨                 e
              ıs!–Monstres bris´s, bossus
                                          a
Ou tordus, aimons-les! ce sont encor des ˆmes.
                    e
Sous des jupons trou´s et sous de froids tissus

                       e
    Ils rampent, flagell´s par les bises iniques,
  e
Fr´missant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
                  e                   e
Un petit sac brod´ de fleurs ou de r´bus;

                               a
    Ils trottent, tout pareils ` des marionnettes;
Se traˆ                                     e
       ınent, comme font les animaux bless´s,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
  u                e               e
O` se pend un D´mon sans piti´! Tout cass´s   e

                                     c
    Qu’ils sont, ils ont des yeux per¸ants comme une vrille,
                              u
Luisants comme ces trous o` l’eau dort dans la nuit;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
       e                 a
Qui s’´tonne et qui rit ` tout ce qui reluit.



                                       59
                      e
   –Avez-vous observ´ que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d’un enfant?
                                 e
La Mort savante met dans ces bi`res pareilles
                    u
Un symbole d’un goˆt bizarre et captivant,

                                  o    e
    Et lorsque j’entrevois un fantˆme d´bile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
                                e
Il me semble toujours que cet ˆtre fragile
S’en va tout doucement vers un nouveau berceau;

                     e             e e
   A moins que, m´ditant sur la g´om´trie,
               a
Je ne cherche, ` l’aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l’ouvrier varie
                   ıte u
La forme de la boˆ o` l’on met tous ces corps.

   –Ces yeux sont des puits faits d’un million de larmes,
                      e
Des creusets qu’un m´tal refroidi pailleta...
              e
Ces yeux myst´rieux ont d’invincibles charmes
                     e
Pour celui que l’aust`re Infortune allaita!

   II

                                 e       e
   De l’ancien Frascati Vestale ´namour´e;
  e                    e
Prˆtresse de Thalie, h´las! dont le souffleur
 e                          ee     e     e
D´funt, seul, sait le nom; c´l`bre ´vapor´e
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

                                         e    e
    Toutes m’enivrent! mais parmi ces ˆtres frˆles
Il en est qui, faisant de la douleur un miel,
               e                     e
Ont dit au D´vouement qui leur prˆtait ses ailes:
                          e
Hippogriffe puissant, m`ne-moi jusqu’au ciel!

                                         e
   L’une, par sa patrie au malheur exerc´e,
                 e
L’autre, que son ´poux surchargea de douleurs,
                                          e
L’autre, par son enfant Madone transperc´e,
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs!

   III

   Ah! que j’en ai suivi, de ces petites vieilles!
                    a          u
Une, entre autres, ` l’heure o` le soleil tombant
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
                    a e
Pensive, s’asseyait ` l’´cart sur un banc,

   Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
                            u
Et qui, dans ces soirs dor o` l’on se sent revivre,
                  e ısme au coeur des citadins.
Versent quelque h´ro¨

          a                e                  e
   Celle-l` droite encor, fi`re et sentant la r`gle,

                                        60
Humait avidement ce chant vif et guerrier;
Son oeil parfois s’ouvrait comme l’oeil d’un vieil aigle;
Son front de marbre avait l’air fait pour le laurier!

   IV

                             ıques et sans plaintes,
    Telles vous cheminez, sto¨
                                   e
A travers le chaos des vivantes cit´s,
  e
M`res au coeur saignant, courtisanes ou saintes,
                                  e          e
Dont autrefois les noms par tous ´taient cit´s.

              u         a          u
   Vous qui fˆtes la grˆce ou qui fˆtes la gloire,
                    ıt!
Nul ne vous reconnaˆ un ivrogne incivil
                                      e
Vous insulte en passant d’un amour d´risoire;
                                    a
Sur vos talons gambade un enfant lˆche et vil.

                                        e
   Honteuses d’exister, ombres ratatin´es,
                             o
Peureuses, le dos bas, vous cˆtoyer les murs,
                      e               e
Et nul ne vous salue, ´tranges destin´es!
 e                e       e      e u
D´bris d’humanit´ pour l’´ternit´ mˆrs!

   Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
                  e
L’oeil inquiet, fix´ sur vos pas incertains,
                  e           e o
Tout comme si j’´tais votre p`re, ˆ merveille!
      u a
Je goˆte ` votre insu des plaisirs clandestins:

             e
   Je vois s’´panouir vos passions novices;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus;
                   e
Mon coeur multipli´ jouit de tous vos vices!
     a
Mon ˆme resplendit de toutes vos vertus!

                         o               e e
    Ruines! ma famille! ˆ cerveaux cong´n`res!
Je vous fais chaque soir un solennel adieu!
  u                               e
O` serez-vous demain, Eves octog´naires,
         e
Sur qui p`se la griffe effroyable de Dieu?

   A UNE PASSANTE

   La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
                c
Soulevant, balan¸ant le feston et l’ourlet;

   Agile et noble, avec sa jambe de statue.
                      e
Moi, je buvais, crisp´ comme un extravagant,
                            u
Dans son oeil, ciel livide o` germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

       e
  Un ´clair... puis la nuit!–Fugitive beaut´e
Dont le regard m’a fait soudainement renaˆ ıtre,

                                        61
                                e      e
Ne te verrai-je plus que dans l’´ternit´?

                                                     e
   Ailleurs, bien loin d’ici! trop tard! jamais peut-ˆtre!
              u                      u
Car j’ignore o` tu fuis, tu ne sais o` je vais,
                      e o
O toi que j’eusse aim´e, ˆ toi qui le savais!

   LE CREPUSCULE DU SOIR

    Voici le soir charmant, ami du criminel;
                              a
Il vient comme un complice, ` pas de loup; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcˆve,o
                                      e
Et l’homme impatient se change en bˆte fauve.

                          e e
   O soir, aimable soir, d´sir´ par celui
Dont les bras, sans mentir, peuvent dire: Aujourd’hui
                     e
Nous avons travaill´!–C’est le soir qui soulage
                  e
Les esprits que d´vore une douleur sauvage,
                 e
Le savant obstin´ dont le front s’alourdit,
                   e
Et l’ouvrier courb´ qui regagne son lit.

                     e                           e
    Cependant des d´mons malsains dans l’atmosph`re
  e
S’´veillent lourdement, comme des gens d’affaire,
Et cognent en volant les volets et l’auvent.
A travers les lueurs que tourmente le vent
La Prostitution s’allume dans les rues;
                     e
Comme une fourmili`re elle ouvre ses issues;



Partout elle se fraye un occulte chemin,

Ainsi que l’ennemi qui tente un coup de main;
                             e
Elle remue au sein de la cit´ de fange
                      e     a
Comme un ver qui d´robe ` l’Homme ce qu’il mange.
            c     a
On entend ¸a et l` les cuisines siffler,
       ea
Les th´ˆtres glapir, les orchestres ronfler;
               o                         e
Les tables d’hˆte, dont le jeu fait les d´lices,
S’emplissent de catins et d’escrocs, leurs complices,
                               e
Et les voleurs, qui n’ont ni trˆve ni merci,
           o
Vont bientˆt commencer leur travail, eux aussi,
Et forcer doucement les portes et les caisses
                                e
Pour vivre quelques jours et vˆtir leurs maˆ  ıtresses.

                       a
   Recueille-toi, mon ˆme, en ce grave moment,
                     a
Et ferme ton oreille ` ce rugissement.
               u
C’est l’heure o` les douleurs des malades s’aigrissent!
                           a
La sombre Nuit les prend ` la gorge; ils finissent
            e
Leur destin´e et vont vers le gouffre commun;



                                       62
   o
L’hˆpital se remplit de leurs soupirs.–Plus d’un
                                          e
Ne viendra plus chercher la soupe parfum´e,
                             e        a        e
Au coin du feu, le soir, aupr`s d’une ˆme aim´e.

   Encore la plupart n’ont-ils jamais connu
                                      e
La douceur du foyer et n’ont jamais v´cu!

   LE JEU

                            e
   Dans des fauteuils fan´s des courtisanes vieilles,
 a                               a
Pˆles, le sourcil peint, l’oeil cˆlin et fatal,
Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles
Tomber un cliquetis de pierre et de m´tal; e

                                              e
   Autour des verts tapis des visages sans l`vre,
     e                         a
Des l`vres sans couleur, des mˆchoires sans dent,
                      e                   e
Et des doigts convuls´s d’une infernale fi`vre,
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant;

                                        a
   Sous de sales plafonds un rang de pˆles lustres
     e
Et d’´normes quinquets projetant leurs lueurs
                e e            e
Sur des fronts t´n´breux de po`tes illustres
Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs:

         a                           e
   –Voil` le noir tableau qu’en un rˆve nocturne
           e
Je vis se d´rouler sous mon oeil clairvoyant,
       e
Moi-mˆme, dans un coin de l’antre taciturne,
                  e
Je me vis accoud´, froid, muet, enviant,

   Enviant de ces gens la passion tenace,
                              e      ıt´
De ces vieilles putains la fun`bre gaˆ e,
                                  a
Et tous gaillardement trafiquant ` ma face,
                                              e
L’un de son vieil honneur, l’autre de sa beaut´!

   Et mon coeur s’effraya d’envier maint pauvre homme
                      a     ıme e
Courant avec ferveur ` l’abˆ b´ant,
          u                 ee
Et qui, soˆl de son sang, pr´f´rerait en somme
            a                        e
La douleur ` la mort et l’enfer au n´ant!

   DANSE MACABRE

   A ERNEST CHRISTOPHE

      e
    Fi`re, autant qu’un vivant, de sa noble stature,
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
                             e
Elle a la nonchalance et la d´sinvolture
D’une coquette maigre aux airs extravagants.

   Vit-on jamais au bal une taille plus mince?
            ee
Sa robe exag´r´e, en sa royale ampleur,

                                       63
  e
S’´croule abondamment sur un pied sec que pince
                  e
Un soulier pomponn´, joli comme une fleur.

   La ruche qui se joue au bord des clavicules,
Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
 e
D´fend pudiquement des lazzi ridicules
       e                         a
Les fun`bres appas qu’elle tient ` cacher.

                                               e e
   Ses yeux profonds sont faits de vide et de t´n`bres
         a
Et son crˆne, de fleurs artistement coiff´,e
                            e        e
Oscille mollement sur ses frˆles vert`bres.
                  e
–O charme d’un n´ant follement attif´! e

    Aucuns t’appelleront une caricature,
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
  ee
L’´l´gance sans nom de l’humaine armature.
     e                       a        u
Tu r´ponds, grand squelette, ` mon goˆt le plus cher!

   Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,
    e                                 e
La fˆte de la Vie? ou quelque vieux d´sir,
Eperonnant encor ta vivante carcasse,
                  e
Te pousse-t-il, cr´dule, au sabbat du Plaisir?

   Au chant des violons, aux flammes des bougies,
   e
Esp`res-tu chasser ton cauchemar moqueur,
Et viens-tu demander au torrent des orgies
        ıchir l’enfer allum´ dans ton coeur?
De refraˆ                  e

      e
   In´puisable puits de sottise et de fautes!
                        e
De l’antique douleur ´ternel alambic!
                             e         o
A travers le treillis recourb´ de tes cˆtes
Je vois, errant encor, l’insatiable aspic.

   Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts:
Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie?
Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts.

                                                e
   Le gouffre de tes yeux, plein d’horribles pens´es,
Exalte le vertige, et les danseurs prudents
                                  e
Ne contempleront pas sans d’am`res naus´es e
           e
Le sourire ´ternel de tes trente-deux dents.

                          e
   Pourtant, qui n’a serr´ dans ses bras un squelette,
Et qui ne s’est nourri des choses du tombeau?
           e
Qu’import´ le parfum, l’habit ou la toilette?
             e ue
Qui fait le d´goˆt´ montre qu’il se croit beau.

         e               e
   Bayad`re sans nez, irr´sistible gouge,
         a                                 e
Dis donc ` ces danseurs qui font les offusqu´s:

                                       64
                     e
Fiers mignons, malgr´ l’art des poudres et du rouge,
                                             e
Vous sentez tous la mort! O squelettes musqu´s,

          u e               a
   Antino¨s fl´tris, dandys ` face glabre,
                e
Cadavres verniss´s, lovelaces chenus,
Le branle universel de la danse macabre
          ıne
Vous entraˆ en des lieux qui ne sont pas connus!

                                            u
   Des quais froids de la Seine aux bords brˆlants du Gange,
                                 a
Le troupeau mortel saute et se pˆme, sans voir
Dans un trou du plafond la trompette de l’Ange
              e
Sinistrement b´ante ainsi qu’un tromblon noir.

    En tout climat, sous ton soleil, la Mort t’admire
En tes contorsions, risible Humanit´,e
Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
  e             a            e
Mˆle son ironie ` ton insanit´!

   L’AMOUR DU MENSONGE

                            o      e
   Quand je te vois passer, ˆ ma ch`re indolente,
Au chant des instruments qui se brise au plafond,
Suspendant ton allure harmonieuse et lente,
Et promenant l’ennui de ton regard profond;

   Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,
           a
Ton front pˆle, embelli par un morbide attrait,
 u
O` les torches du soir allument une aurore,
Et tes yeux attirants comme ceux d’un portrait,

   Je me dis: Qu’elle est belle! et bizarrement fraˆıche!
Le souvenir massif, royale et lourde tour,
                                                  e
La couronne, et son coeur, meurtri comme une pˆche,
      u
Est mˆr, comme son corps, pour le savant amour.

   Es-tu le fruit d’automne aux saveurs souveraines?
               e
Es-tu vase fun`bre attendant quelques pleurs,
                  e
Parfum qui fait rˆver aux oasis lointaines,
Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs?

                                         e
   Je sais qu’il est des yeux, des plus m´lancoliques,
           e                        e
Qui ne rec`lent point de secrets pr´cieux;
       e                     e
Beaux ´crins sans joyaux, m´daillons sans reliques,
                                       e    o
Plus vides, plus profonds que vous-mˆmes, ˆ Cieux!

   Mais ne suffit-il pas que tu sois l’apparence,
      e                            e e
Pour r´jouir un coeur qui fuit la v´rit´?
                e                  e
Qu’importe ta bˆtise ou ton indiff´rence?
             e
Masque ou d´cor, salut! J’adore ta beaut´.e



                                       65
                        e
   Je n’ai pas oubli´, voisine de la ville,
Notre blanche maison, petite mais tranquille,
                    a
Sa Pomone de plˆtre et sa vieille V´nus e
                        e
Dans un bosquet ch´tif cachant leurs membres nus;
Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,
           e              u
Qui, derri`re la vitre o` se brisait sa gerbe,
Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux,
Contempler nos dˆ    ıners longs et silencieux,
 e
R´pandant largement ses beaux reflets de cierge
Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.

                                             e
    La servante au grand coeur dont vous ´tiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs,
                            e
Et quand Octobre souffle, ´mondeur des vieux arbres,
             e           a
Son vent m´lancolique `, l’entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
                 e e
Tandis que, d´vor´s de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
                      e         e
Vieux squelettes gel´s travaill´s par le ver,
               e
Ils sentent s’´goutter les neiges de l’hiver
        e
Et le si`cle couler, sans qu’amis ni famille
                                          a
Remplacent les lambeaux qui pendent ` leur grille.

                 u
    Lorsque la bˆche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s’asseoir,
                                     e
Si, par une nuit bleue et froide de d´cembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
                                     e
Grave, et venant du fond de son lit ´ternel
Couver l’enfant grandi de son oeil maternel,
                   e       a       a
Que pourrais-je r´pondre ` cette ˆme pieuse
                                        e
Voyant tomber des pleurs de sa paupi`re creuse?

   BRUMES ET PLUIES

                                             e
   O fins d’automne, hivers, printemps tremp´s de boue,
Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue
D’envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau
D’un linceul vaporeux et d’un vague tombeau.

                               u
   Dans cette grande plaine o` l’autan froid se joue,
 u
O` par les longues nuits la girouette s’enroue,
    a                              e
Mon ˆme mieux qu’au temps du ti`de renouveau
Ouvrira largement ses ailes de corbeau.

                                                    e
   Rien n’est plus doux au coeur plein de choses fun`bres,
            e
Et sur qui d`s longtemps descendent les frimas,
O blafardes saisons, reines de nos climats!

                                      66
                                      a    e e
   Que l’aspect permanent de vos pˆles t´n`bres,
                                         a
–Si ce n’est par un soir sans lune, deux ` deux,
D’endormir la douleur sur un lit hasardeux.

   LE VIN

   L’AME DU VIN

              a
   Un soir, l’ˆme du vin chantait dans les bouteilles:
                           o        e e e
Homme, vers toi je pousse, ˆ cher d´sh´rit´,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
                      e                  e
Un chant plein de lumi`re et de fraternit´!

   Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
De peine, de sueur et de soleil cuisant
Pour engendrer ma vie et pour me donner l’ˆme;a
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

         e
   Car j’´prouve une joie immense quand je tombe
                              e
Dans le gosier d’un homme us´ par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
 u
O` je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

   Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content:

   J’allumerai les yeux de ta femme ravie;
A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
                   e       e
Et serai pour ce frˆle athl`te de la vie
L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

                         e e
   En toi je tomberai, v´g´tale ambroisie,
          e        e      e
Grain pr´cieux jet´ par l’´ternel Semeur,
                                      e
Pour que de notre amour naisse la po´sie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur!

   LE VIN DES CHIFFONNIERS

            a         e             e    e
   Souvent, ` la clart´ rouge d’un r´verb`re
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre.
Au coeur d’un vieux faubourg, labyrinthe fangeux,
 u           e
O` l’humanit´ grouille en ferments orageux,

                                                 e
   On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tˆte,
                                              e
Buttant, et se cognant aux murs comme un po`te,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,



                                       67
Epanche tout son coeur en glorieux projets.

        e
   Il prˆte des serments, dicte des lois sublimes,
               e          e
Terrasse les m´chants, rel`ve les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu
S’enivre des splendeurs de sa propre vertu.

                        e                   e
   Oui, ces gens harcel´s de chagrins de m´nage,
                                  e       a
Moulus par le travail et tourment´s par l’ˆge,
      e                            e
Ereint´s et pliant sous un tas de d´bris,
                          e
Vomissement confus de l’´norme Paris,

                        e
   Reviennent, parfum´s d’une odeur de futailles,
Suivis de compagnons blanchis dans les batailles,
Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux!
          e
Les banni`res, les fleurs et les arcs triomphaux

    Se dressent devant eux, solennelle magie!
          e
Et dans l’´tourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d’amour!

                   a                  e
   C’est ainsi qu’` travers l’Humanit´ frivole
                      e
Le vin roule de l’or, ´blouissant Pactole;
Par le gosier de l’homme il chante ses exploits
    e
Et r`gne par ses dons ainsi que les vrais rois.

   Pour noyer la rancoeur et bercer l’indolence
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
           e
Dieu, touch´ de remords, avait fait le sommeil;
                                e
L’Homme ajouta le Vin, fils sacr´ du Soleil!

   LE VIN DE L’ASSASSIN

   Ma femme est morte, je suis libre!
                                u
Je puis donc boire tout mon soˆl.
Lorsque je rentrais sans un sou,
             e
Ses cris me d´chiraient la fibre.

   Autant qu’un roi je suis heureux;
L’air est pur, le ciel admirable...
                   ee
–Nous avions un ´t´ semblable
Lorsque je devins amoureux!

                            e
   –L’horrible soif qui me d´chire
Aurait besoin pour s’assouvir
D’autant de vin qu’en peut tenir
Son tombeau;–ce n’est pas peu dire

              e
   Je l’ai jet´e au fond d’un puits,

                                        68
         e            e
Et j’ai mˆme pouss´ sur elle
             e
Tous les pav´s de la margelle.
–Je l’oublierai si je le puis!

   Au nom des serments de tendresse,
                         e
Dont rien ne peut nous d´lier,
              e
Et pour nous r´concilier
Comme au beau temps de notre ivresse,

    J’implorai d’elle un rendez-vous,
Le soir, sur une route obscure,
                     e
Elle y vint! folle cr´ature!
–Nous sommes tous plus ou moins fous!

         e
    Elle ´tait encore jolie,
                     e
Quoique bien fatigu´e! et moi,
                      a
Je l’aimai trop;–voil` pourquoi
Je lui dis: sors de cette vie!

   Nul ne peut me comprendre. Un seul
Parmi ces ivrognes stupides
Songea-t-il dans ses nuits morbides
A faire du vin un linceul?

                          e
   Cette crapule invuln´rable
Comme les machines de fer,
             ee
Jamais, ni l’´t´ ni l’hiver,
                       e
N’a connu l’amour v´ritable,

   Avec ses noirs enchantements,
        e
Son cort`ge infernal d’alarmes,
Ses fioles de poison, ses larmes,
                 ıne
Ses bruits de chaˆ et d’ossements!

             a
    –Me voil` libre et solitaire!
Je serai ce soir ivre-mort;
Alors, sans peur et sans remord,
Je me coucherai sur la terre,

   Et je dormirai comme un chien.
Le chariot aux lourdes roues
      e
Charg´ de pierres et de boues,
                e
Le wagon enray´ peut bien

               e
   Ecraser ma tˆte coupable,
Ou me couper par le milieu,
Je m’en moque comme de Dieu,
Du Diable ou de la Sainte Table!




                                     69
   LE VIN DU SOLITAIRE

   Le regard singulier d’une femme galante
Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,
                                   e
Quand elle y veux baigner sa beaut´ nonchalante,

                    e
   Le dernier sac d’´cus dans les doigts d’un joueur,
Un baiser libertin de la maigre Adeline,
                         e            a
Les sons d’une musique ´nervante et cˆline,
Semblable au cri lointain de l’humaine douleur,

                          o
   Tout cela ne vaut pas, ˆ bouteille profonde,
             e e                      e
Les baumes p´n´trants que ta panse f´conde
                  ee        e
Garde au coeur alt´r´ du po`te pieux;

   Tu lui verses l’espoir, la jeunesse et la vie,
                    e
–Et l’orgueil, ce tr´sor de toute gueuserie,
Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux.

   LE VIN DES AMANTS

   Aujourd’hui l’espace est splendide!
                e
Sans mors, sans ´perons, sans bride,



        a
Partons ` cheval sur le vin

              e
Pour un ciel f´erique et divin!

   Comme deux anges que torture
Une implacable calenture,
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain!

                      e
   Mollement balanc´s sur l’aile
Du tourbillon intelligent,
          e           e
Dans un d´lire parall`le,

               o a o
   Ma soeur, cˆte ` cˆte nageant,
                              e
Nous fuirons sans repos ni trˆves
                        e
Vers le paradis de mes rˆves!

   UNE MARTYRE

   DESSIN D’UN MAITRE INCONNU




                                         70
                             e          e
   Au milieu des flacons, des ´toffes lam´es
Et des meubles voluptueux,
                                           e
Des marbres, des tableaux, des robes parfum´es
            a
Qui trament ` plis sompteux,

                         e    u
    Dans une chambre ti`de o`, comme en une serre,
L’air est dangereux et fatal,
  u
O` des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre,
Exhalent leur soupir final,

                        e e
   Un cadavre sans tˆte ´panche, comme un fleuve,
                e    ee
Sur l’oreiller d´salt´r´
Un sang rouge et vivant, dont la toile s’abreuve
              e
Avec l’avidit´ d’un pr´.e

                            a
   Semblable aux visions pˆles qu’enfante l’ombre
Et qui nous enchaˆınent les yeux,
    e                           e
La tˆte, avec l’amas de sa crini`re sombre
                   e
Et de ses bijoux pr´cieux,

    Sur la table de nuit, comme une renoncule,
Repose, et, vide de pensers,
                                      e
Un regard vague et blanc comme le cr´puscule
  e                   e
S’´chappe des yeux r´vuls´s.e

                                         e
   Sur le lit, le tronc nu sans scrupule ´tale
Dans le plus complet abandon
       e                          e
La secr`te splendeur et la beaut´ fatale
Dont la nature lui fit don;

               a        e                a
   Un bas rosˆtre, orn´ de coins d’or, ` la jambe
Comme un souvenir est rest´; e
          e
La jarreti`re, ainsi qu’un oeil secret qui flambe,
Darde un regard diamant´.  e

   Le singulier aspect de cette solitude
Et d’un grand portrait langoureux,
Aux yeux provocateurs comme son attitude,
 e e               e e
R´v`le un amour t´n´breux,

                              e   e
   Une coupable joie et des fˆtes ´tranges
Pleines de baisers infernaux.
         e
Dont se r´jouissait l’essaim de mauvais anges
Nageant dans les plis des rideaux;

                   a                 ee
   Et cependant, ` voir la maigreur ´l´gante
     e                      e
De l’´paule au contour heurt´,
La hanche un peu pointue et la taille fringante
                         e
Ainsi qu’an reptile irrit´,



                                        71
                                    a         ee
    Elle est bien jeune encor!–Son ˆme exasp´r´e
Et ses sens par l’ennui mordus
  e                        a             ee
S’´taient-ils entr’ouverts ` la meute alt´r´e
      e
Des d´sirs errants et perdus?

   L’homme vindicatif que tu n’as pu, vivante,
     e
Malgr´ tant d’amour, assouvir,
Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
           e         e
L’immensit´ de son d´sir?

      e
   R´ponds, cadavre impur! et par tes tresses roides
                         e
Te soulevant d’un bras fi´vreux,
           e
Dis-moi, tˆte effrayante, as-tu sur tes dents froides,
    e         e
Coll´ les suprˆmes adieux?

   –Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
Loin des magistrats curieux,
                            e         e
Dors en paix, dors en paix, ´trange cr´ature,
                        e
Dans ton tombeau myst´rieux;

         e
   Ton ´poux court le monde, et ta forme immortelle
         e
Veille pr`s de lui quand il dort;
                                       e
Autant que toi sans doute il te sera fid`le,
                     a
Et constant jusques ` la mort.

   FEMMES DAMNEES

                 e                            e
    Comme un b´tail pensif sur le sable couch´es,
Elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers,
                                                   e
Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapproch´es
Ont de douces langueurs et des frissons amers:

                     e
   Les unes, coeurs ´pris des longues confidences,
                             u
Dans le fond des bosquets o` jasent les ruisseaux,
     e
Vont ´pelant l’amour des craintives enfances
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux;

   D’autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves
A travers les rochers pleins d’apparitions,
 u
O` saint Antoine a vu surgir comme des laves
                        e
Les seins nus et pourpr´s de ses tentations;

                              e
   Il en est, aux lueurs des r´sines croulantes,
Qui dans le creux muet des vieux antres pa¨  ıens
                                  e
T’appellent au secours de leurs fi`vres hurlantes,
O Bacchus, endormeur des remords anciens!

   Et d’autres, dont la gorge aime les scapulaires,
                                         e
Qui, recelant un fouet sous leurs longs vˆtements,
 e
Mˆlent dans le bois sombre et les nuits solitaires

                                      72
  e
L’´cume du plaisir aux larmes des tourments.

               o e        o            o
   O vierges, ˆ d´mons, ˆ monstres, ˆ martyres,
       e e
De la r´alit´ grands esprits contempteurs,
                        e
Chercheuses d’infini, d´votes et satyres,
    o                       o
Tantˆt pleines de cris, tantˆt pleines de pleurs,

                                   a
   Vous que dans votre enfer mon ˆme a poursuivies,
Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d’amour dont vos grands coeurs sont pleins!

   LES DEUX BONNES SOEURS

         e
   La D´bauche et la Mort sont deux aimables filles,
                                      e
Prodigues de baisers et riches de sant´,
                                     e
Dont le flanc toujours vierge et drap´ de guenilles
       e                               e
Sous l’´ternel labeur n’a jamais enfant´.

          e
   Au po`te sinistre, ennemi des familles.
                                      e
Favori de l’enfer, courtisan mal rent´,
Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
                                    e    e
Un lit que le remords n’a jamais fr´quent´.

           e           o             e    e
   Et la bi`re et l’alcˆve en blasph`mes f´condes
                   a
Nous offrent tour ` tour, comme deux bonnes soeurs,
De terribles plaisirs et d’affreuses douceurs.

                                  e
   Quand veux-tu m’enterrer, D´bauche aux bras immondes?
O Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
                                           e
Sur ses myrtes infects entre tes noirs cypr`s?

   ALLEGORIE

    C’est une femme belle et de riche encolure,
Qui laisse dans son vin traˆ  ıner sa chevelure.
Les griffes de l’amour, les poisons du tripot,
                        e
Tout glisse et tout s’´mousse au granit de sa peau.
         a                           e
Elle rit ` la Mort et nargue la D´bauche,
Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
Dans ses jeux destructeurs a pourtant respect´   e
De ce corps ferme et droit la rude majest´.   e
                   e
Elle marche en d´esse et repose en sultane;
                                       e
Elle a dans le plaisir la foi mahom´tane,
Et dans ses bras ouverts que remplissent ses seins,
Elle appelle des yeux la race des humains.
                                       e
Elle croit, elle sait, cette vierge inf´conde
                e          a
Et pourtant n´cessaire ` la marche du monde,
               e
Que la beaut´ du corps est un sublime don
Qui de toute infamie arrache le pardon;

                                      73
Elle ignore l’Enfer comme le Purgatoire,
Et, quand l’heure viendra d’entrer dans la Nuit noire,
Elle regardera la face de la Mort,
                        e
Ainsi qu’un nouveau-n´,–sans haine et sans remord.

   UN VOYAGE A CYTHERE

   Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
                     a
Et planait librement ` l’entour des cordages;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
                       e
Comme un ange enivr´ du soleil radieux.

                    ıle                          e
   Quelle est cette ˆ triste et noire?–C’est Cyth`re,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,
                                     c
Eldorado banal de tous les vieux gar¸ons.
              e
Regardez, apr`s tout, c’est une pauvre terre.

                                e
   –Il des doux secrets et des fˆtes du coeur!
               e                    o
De l’antique V´nus le superbe fantˆme
Au-dessus de tes mers plane comme un arome,
Et charge les esprits d’amour et de langueur.

         ıle                                 e
   Belle ˆ aux myrtes verts, pleine de fleurs ´closes,
 e ee a
V´n´r´e ` jamais par toute nation,
 u
O` les soupirs des coeurs en adoration
Roulent comme l’encens sur un jardin de roses

                        e
   Ou le roucoulement ´ternel d’un ramier
       e    e
–Cyth`re n’´tait plus qu’un terrain des plus maigres,
     e                     e
Un d´sert rocailleux troubl´ par des cris aigres.
J’entrevoyais pourtant un objet singulier;

           e                                  e
   Ce n’´tait pas un temple aux ombres bocag`res,
 u              e
O` la jeune prˆtresse, amoureuse des fleurs,
                   ue         e
Allait, le corps brˆl´ de secr`tes chaleurs,
         a                                e
Entre-bˆillant sa robe aux brises passag`res;

             a                  o            e
   Mais voil` qu’en rasant la cˆte d’assez pr`s
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches
Nous vˆ           e               a
       ımes que c’´tait un gibet ` trois branches,
            e
Du ciel se d´tachant en noir, comme un cypr`s.e

       e                    e           a
   De f´roces oiseaux perch´s sur leur pˆture
 e                                 ea u
D´truisaient avec rage un pendu d´j` mˆr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture;

              e
   Les yeux ´taient deux trous, et du ventre effondr´ e
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
                       e                e
Et ses bourreaux gorg´s de hideuses d´lices

                                      74
          a                           a e
L’avaient ` coups de bec absolument chˆtr´.

                                                e
   Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrup`des,
                e                o
Le museau relev´, tournoyait et rˆdait;
                   e
Une plus grande bˆte au milieu s’agitait
              e             e
Comme un ex´cuteur entour´ de ses aides.

                     e
    Habitant de Cyth`re, enfant d’un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
                       a
En expiation de tes infˆmes cultes
         e e
Et des p´ch´s qui t’ont interdit le tombeau.

    Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes!
          a
Je sentis ` l’aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes;

    Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
                                        a
J’ai senti tous les becs et toutes les mˆchoires
                                        e
Des corbeaux lancinants et des panth`res noires
                          a
Qui jadis aimaient tant ` triturer ma chair.

             e                      e
   –Le ciel ´tait charmant, la mer ´tait unie;
                e                       e
Pour moi tout ´tait noir et sanglant d´sormais,
 e                                    e
H´las! et j’avais, comme en un suair ´pais,
                                e
Le coeur enseveli dans cette all´gorie.

             ıle, o e                 e
   Dans ton ˆ ˆ V´nus! je n’ai trouv´ debout
                        u
Qu’un gibet symbolique o` pendait mon image.
–Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage
                                              e u
De contempler mon coeur et mon corps sans d´goˆt!

    ´
   REVOLTE

   ABEL ET CA¨
             IN

   I

   Race d’Abel, dors, bois et mange:
Dieu le sourit complaisamment,

            ın,
  Race de Ca¨ dans la fange
                  e
Rampe et meurs mis´rablement.

   Race d’Abel, ton sacrifice
                  e
Flatte le nez du S´raphin!

               ın,
  Race de Ca¨ ton supplice
Aura-t-il jamais une fin?



                                       75
   Race d’Abel, vois tes semailles
        e           a
Et ton b´tail venir ` bien;

               ın,
  Race de Ca¨ tes entrailles
Hurlent la faim comme un vieux chien.

   Race d’Abel, chauffe ton ventre
A ton foyer patriarcal;

               ın,
   Race de Ca¨ dans ton antre
Tremble de froid, pauvre chacal!
Race d’Abel, aime et pullule:
Ton or fait aussi des petits;

              ın,            u
   Race de Ca¨ coeur qui brˆle,
             a               e
Prends garde ` ces grands app´tits.

                     ıs
  Race d’Abel, tu croˆ et broutes
Comme les punaises des bois!

             ın,
   Race de Ca¨ sur les routes
   ıne
Traˆ ta famille aux abois.

   II

   Ah! race d’Abel, ta charogne
Engraissera le sol fumant!

                ın,
   Race de Ca¨ ta besogne
N’est pas faite suffisamment;

   Race d’Abel, voici ta honte:
                        e
Le fer est vaincu par l’´pieu!

                ın,
   Race de Ca¨ au ciel monte
Et sur la terre jette Dieu!

   LES LITANIES DE SATAN

   O toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
                              e
Dieu trahi par le sort et priv´ de louanges,

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

                       a
   O Prince de l’exil, ` qui l’on a fait tort,
Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!




                                        76
  Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,
  e
Gu´risseur familier des angoisses humaines,

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

             e         e
   Toi qui, mˆme aux l´preux, aux parias maudits,
                           u
Enseignes par l’amour le goˆt du Paradis,

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

   O toi, qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
                e
Engendras l’Esp´rance,–une folle charmante!

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

   Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
                                         e
Qui damne tout un peuple autour d’un ´chafaud,

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

   Toi qui sais en quel coin des terres envieuses
                                   e
Le Dieu jaloux cacha les pierres pr´cieuses,

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

                              ıt
   Toi dont l’oeil clair connaˆ les profonds arsenaux
 u                                e
O` dort enseveli le peuple des m´taux,

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

                                      e
   Toi dont la large main cache les pr´cipices
                                    e
Au somnambule errant au bord des ´difices,

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

   Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
                   e     e
De l’ivrogne attard´ foul´ par les chevaux,

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

                                      e
  Toi qui, pour consoler l’homme frˆle qui souffre,
            a e            e
Nous appris ` mˆler le salpˆtre et le soufre.

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

                             ˆ
   Toi qui poses ta marque, o complice subtil,
                  e
Sur le front du Cr´sus impitoyable et vil,

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!



                                       77
   Toi qui mets dans les yeux et dans le coeur des filles
Le culte de la plaie et l’amour des guenilles,

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

    a            e
  Bˆton des exil´s, lampe des inventeurs,
Confesseur des pendus et des conspirateurs,

                       e                 e
   O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

    e                                      e
   P`re adoptif de ceux qu’en sa noire col`re
                            e            e
Du Paradis terrestre a chass´s Dieu le P`re,
                    e                   e
O Satan, prends piti´ de ma longue mis`re!

      `
   PRIERE

                      a
   Gloire et louange ` toi, Satan, dans les hauteurs
          u      e
Du Ciel, o` tu r´gnas, et dans les profondeurs
             u              e
De l’Enfer o`, vaincu, tu rˆves en silence!
               a
Fais que mon ˆme un jour, sous l’Arbre de Science,
  e                    a          u
Pr`s de toi se repose, ` l’heure o` sur ton front
                                             e
Comme un Temple nouveau ses rameaux s’´pandront!

   LA MORT

   LA MORT DES AMANTS

                                         e e
   Nous aurons des lits pleins d’odeurs l´g`res,
Des divans profonds comme des tombeaux,
     e                      e e
Et d’´tranges fleurs sur des ´tag`res,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

         a                            e
   Usant ` l’envi leurs chaleurs derni`res,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
     e e                           e
Qui r´fl´chiront leurs doubles lumi`res
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

  Un soir fait de rose et de bleu mystique,
     e               e
Nous ´changerons un ´clair unique,
                                   e
Comme un long sanglot, tout charg´ d’adieux;

   Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,
                     e
Viendra ranimer, fid`le et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

   LA MORT DES PAUVRES

                                  e
   C’est la Mort qui console, h´las! et qui fait vivre;
C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir
                 e
Qui, comme un ´lixir, nous monte et nous enivre,

                                       78
Et nous donne le coeur de marcher jusqu’au soir;

                      e
   A travers la tempˆte, et la neige et le givre,
              e          a
C’est la clart´ vibrante ` notre horizon noir;
C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,
 u
O` l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir;

                                               e
   C’est un Ange qui tient dans ses doigts magn´tiques
                             e
Le sommeil et le don des rˆves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;

   C’est la gloire des Dieux, c’est le grenier mystique,
C’est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C’est le portique ouvert sur les Cieux inconnus!

   LE REVE D’UN CURIEUX

    Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,
Et de toi fais-tu dire: Oh! l’homme singulier!
                     e             a
–J’allais mourir. C’´tait dans mon ˆme amoureuse,
  e      ee
D´sir mˆl´ d’horreur, un mal particulier;

   Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
Plus allait se vidant le fatal sablier,
                  e     a        e
Plus ma torture ´tait ˆpre et d´licieuse;
Tout mon coeur s’arrachait au monde familier.

     e
   J’´tais comme l’enfant avide du spectacle,
  ıssant le rideau comme on hait un obstacle...
Ha¨
          e e             e e
Enfin la v´rit´ froide se r´v´la:

     e
   J’´tais mort sans surprise, et la terrible aurore
M’enveloppait.–Eh quoi! n’est-ce donc que cela?
         e        e
La toile ´tait lev´e et j’attendais encore.

   LE VOYAGE

   A MAXIME DU CAMP

   I

   Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
              e    a              e
L’univers est ´gal ` son vaste app´tit.
                             a          e
Ah! que le monde est grand ` la clart´ des lampes!
Aux yeux du souvenir que le monde est petit!

   Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
                                 e
Le coeur gros de rancune et de d´sirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,



                                       79
   c
Ber¸ant notre infini sur le fini des mers:

                                         a
   Les uns, joyeux de fuir une patrie infˆme;
D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
                 e
Astrologues noy´s dans les yeux d’une femme,
       e
La Circ´ tyrannique aux dangereux parfums.

           e              e       e
   Pour n’ˆtre pas chang´s en bˆtes, ils s’enivrent
                   e
D’espace et de lumi`re et de cieux embras´s; e
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

                                          a
   Mais les vrais voyageurs sont ceux-l` seuls qui partent
                     e
Pour partir; coeurs l´gers, semblables aux ballons,
               e                 e
De leur fatalit´ jamais ils ne s’´cartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!

          a           e
   Ceux-l` dont les d´sirs ont la forme des nues,
        e
Et qui rˆvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
                 e
De vastes volupt´s, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom!

   II

   Nous imitons, horreur! la toupie et la boule
                                 e
Dans leur valse et leurs bonds; mˆme dans nos sommeils
           e
La Curiosit´ nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

          e             u            e
   Singuli`re fortune o` le but se d´place,
      e                      e               u
Et, n’´tant nulle part, peut ˆtre n’importe o`!
 u                              e
O` l’Homme, dont jamais l’esp´rance n’est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou!

         a                   a
  Notre ˆme est un trois-mˆts cherchant son Icarie;
Une voix retentit sur le pont: Ouvre l’oeil!
Une voix de la hune, ardente et folle, crie:
                                             e
Amour... gloire... bonheur! Enfer! c’est un ´cueil!

           ılot      e
   Chaque ˆ signal´ par l’homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin;
L’Imagination qui dresse son orgie
                 e             e
Ne trouve qu’un r´cit aux clart´s du matin.

                                           e
   O le pauvre amoureux des pays chim´riques!
                                     a
Faut-il le mettre aux fers, le jeter ` la mer,
                                       e
Ce matelot ivrogne, inventeur d’Am´riques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer?

                            e
   Tel le vieux vagabond, pi´tinant dans la boue,

                                       80
 e
Rˆve, le nez en l’air, de brillants paradis;
                 e e
Son oeil ensorcel´ d´couvre une Capoue



         u
Partout o` la chandelle illumine un taudis.

III

   Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers!
                 e                       e
Montrez-nous les ´crins de vos riches m´moires,
                                            e
Les bijoux merveilleux, faits d’astres et d’´thers.

   Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!
             e
Faites, pour ´gayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.

      Dites, qu’avez-vous vu?

      IV

    Nous avons vu des astres
Et des flots; nous avons vu des sables aussi;
         e                         e      e
Et, malgr´ bien des chocs et d’impr´vus d´sastres,
                                 e
Nous nous sommes souvent ennuy´s, comme ici.

   La gloire du soleil sur la mer violette,
                 e
La gloire des cit´s dans le soleil couchant,
                                             e
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inqui`te
                                      e
De plonger dans un ciel au reflet all´chant.

                      e
   Les plus riches cit´s, les plus grands paysages,
                                      e
Jamais ne contenaient l’attrait myst´rieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages,
                e
Et toujours le d´sir nous rendait soucieux!

                                 e
   –La jouissance ajoute au d´sir de la force.
 e                 a
D´sir, vieil arbre ` qui le plaisir sert d’engrais,
                                        e
Cependant que grossit et durcit ton ´corce,
                                                e
Tes branches veulent voir le soleil de plus pr`s!

    Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
            e
Que le cypr`s?–Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
  e
Fr`res qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!




                                         81
                    e            a
   Nous avons salu´ des idoles ` trompe;
      o            e
Des trˆnes constell´s de joyaux lumineux;
                 e           e
Des palais ouvrag´s dont la f´erique pompe
                               e
Serait pour vos banquiers un rˆve ruineux;

   Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints
Et des jongleurs savants que le serpent caresse.

   V

   Et puis, et puis encore?

   VI

    O cerveaux enfantins!
Pour ne pas oublier la chose capitale,
                                             e
Nous avons vu partout, et sans l’avoir cherch´,
                             e
Du haut jusques en bas de l’´chelle fatale,
                                       e e
Le spectacle ennuyeux de l’immortel p´ch´:

   La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
                                       e u
Sans rire s’adorant et s’aimant sans d´goˆt:
L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
                                        e
Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’´gout;

   Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;
    e
La fˆte qu’assaisonne et parfume le sang;
                      e
Le poison du pouvoir ´nervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;

                                    a    o
   Plusieurs religions semblables ` la nˆtre,
                                      e
Toutes escaladant le ciel; la Saintet´,
                                  e
Comme en un lit de plume un d´licat se vautre,
                                             e
Dans les clous et le crin cherchant la volupt´;

               e                        e
   L’Humanit´ bavarde, ivre de son g´nie,
                                  e
Et, folle maintenant comme elle ´tait jadis,
        a
Criant ` Dieu, dans sa furibonde agonie:
                   o
O mon semblable, ˆ mon maˆ   ıtre, je te maudis!

                                             e
   Et les moins sots, hardis amants de la D´mence,
                                  e
Fuyant le grand troupeau parqu´ par le Destin,
       e
Et se r´fugiant dans l’opium immense!
                           e
–Tel est du globe entier l’´ternel bulletin.

   VII

   Amer savoir, celui qu’on tire du voyage!
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,

                                       82
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image;
                              e
Une oasis d’horreur dans un d´sert d’ennui!

   Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste;
Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,
                     e                         e
Le Temps! Il est, h´las! des coureurs sans r´pit,

                                            o
   Comme le Juif errant et comme les apˆtres,
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
              e          a
Pour fuir ce r´tiaire infˆme; il en est d’autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

                                            e
   Lorsque enfin il mettra le pied sur notre ´chine,
                  e
Nous pourrons esp´rer et crier: En avant!
     e
De mˆme qu’autrefois nous partions pour la Chine,
           e
Les yeux fix´s an large et les cheveux au vent,

                                            e e
   Nous nous embarquerons sur la mer des T´n`bres
Avec le coeur joyeux d’un jeune passager.
                                          e
Entendez-vous ces voix, charmantes et fun`bres,
Qui chantent: Par ici! vous qui voulez manger

                    e
   Le Lotus parfum´! c’est ici qu’on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim;
                                 e
Venez vous enivrer de la couleur ´trange
             e
De cette apr`s-midi qui n’a jamais de fin?

   A l’accent familier nous devinons le spectre;
               a
Nos Pylades l`-bas tendent leurs bras vers nous.
Pour rafraˆıchir ton coeur nage vers ton Electre!
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

   VIII

    O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l’ancre!
                        o
Ce pays nous ennuie, ˆ Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!

                                           e
   Verse-nous ton poison pour qu’il nous r´conforte!
                                 u
Nous voulons, tant ce feu nous brˆle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau!

     `           ´
   PIECES CONDAMNEES

   LES BIJOUX




                                       83
         e    e e
    La tr`s ch`re ´tait nue, et, connaissant mon coeur,
                 e
Elle n’avait gard´ que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures

   Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
                           e
Ce monde rayonnant de m´tal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime avec fureur
            u             e a         e
Les choses o` le son se mˆle ` la lumi`re.

        e               e
   Elle ´tait donc couch´e, et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d’aise
A mon amour profond et doux comme la mer
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

               e
   Les yeux fix´s sur moi, comme un tigre dompt´,  e
                   e
D’un air vague et rˆveur elle essayait des poses,
                   a            e
Et la candeur unie ` la lubricit´
                          a       e
Donnait un charme neuf ` ses m´tamorphoses.

   Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne

          c            a
   S’avan¸aient plus cˆlins que les anges du mal,
                         u       a     e
Pour troubler le repos o` mon ˆme ´tait mise,
            e
Et pour la d´ranger du rocher de cristal,
 u                           e
O` calme et solitaire elle s’´tait assise.

   Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
                                     e
Sur ce teint fauve et brun le fard ´tait superbe!

                   e      e    e a
    –Et la lampe s’´tant r´sign´e ` mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre!

   LE LETHE

                          a
   Viens sur mon coeur, ˆme cruelle et sourde,
          e
Tigre ador´, monstre aux airs indolents;
Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
       e                    e
Dans l’´paisseur de ta crini`re lourde;

   Dans tes jupons remplis de ton parfum
               e
Ensevelir ma tˆte endolorie,
                             e
Et respirer, comme une fleur fl´trie,

                                       84
                             e
Le doux relent de mon amour d´funt.

                                o
    Je veux dormir! dormir plutˆt que vivre!
Dans un sommeil, douteux comme la mort,
  e
J’´talerai mes baisers sans remord
Sur ton beau corps poli comme le cuivre.

                                     e
   Pour engloutir mes sanglots apais´s
Rien ne me vaut l’abˆıme de ta couche;
L’oubli puissant habite sur ta bouche,
       e e
Et le L´th´ coule dans tes baisers.

                    e
   A mon destin, d´sormais mon d´lice,e
    e                  e
J’ob´irai comme un pr´destin´;e
Martyr docile, innocent condamn´,   e
Dont la ferveur attise le supplice,

   Je sucerai, pour noyer ma rancoeur,
    e      e                 e
Le n´penth`s et la bonne cigu¨
                                       e
Aux bouts charmants de cette gorge aigu¨
                         e
Qui n’a jamais emprisonn´ de coeur.

   A CELLE QUI EST TROP GAIE

        e
   Ta tˆte, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.

                               o
   Le passant chagrin que tu frˆles
    e                 e
Est ´bloui par la sant´
                           e
Qui jaillit comme une clart´
                      e
De tes bras et de tes ´paules.

   Les retentissantes couleurs
             e
Dont tu pars`mes tes toilettes
                            e
Jettent dans l’esprit des po`tes
L’image d’un ballet de fleurs.

                                e
    Ces robes folles sont l’embl`me
                     e
De ton esprit bariol´;
                       e
Folle dont je suis affol´,
Je te hais autant que je t’aime!

    Quelquefois dans un beau jardin,
  u
O` je traˆınais mon atonie,
J’ai senti comme une ironie
           e
Le soleil d´chirer mon sein;

   Et le printemps et la verdure

                                       85
                e
Ont tant humili´ mon coeur
Que j’ai puni sur une fleur
L’insolence de la nature.

   Ainsi, je voudrais, une nuit,
                          e
Quand l’heure des volupt´s sonne,
           e
Vers les tr´sors de ta personne
             a
Comme un lˆche ramper sans bruit,

            a
   Pour chˆtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonn´,e
         a          e
Et faire ` ton flanc ´tonn´e
Une blessure large et creuse,

   Et, vertigineuse douceur!
               e
A travers ces l`vres nouvelles,
     e
Plus ´clatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma soeur!

   LESBOS

     e                                e
   M`re des jeux latins et des volupt´s grecques,
          u
Lesbos, o` les baisers languissants ou joyeux,
                                                e
Chauds comme les soleils, frais comme les past`ques,
Font l’ornement des nuits et des jours glorieux,
   e                                e
–M`re des jeux latins et des volupt´s grecques,

             u
   Lesbos, o` les baisers sont comme les cascades
Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds
Et courent, sanglotant et gloussant par saccades,
–Orageux et secrets, fourmillants et profonds;
         u
Lesbos, o` les baisers sont comme les cascades!

            u           e
    Lesbos o` les Phryn´s l’une l’autre s’attirent,
 u                                  e
O` jamais un soupir ne resta sans ´cho,
    e                  e
A l’´gal de Paphos les ´toiles t’admirent,
      e   a
Et V´nus ` bon droit peut jalouser Sapho!
          u          e
–Lesbos o` les Phryn´s l’une l’autre s’attirent.

   Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
            a                  e            e
Qui font qu’` leurs miroirs, st´rile volupt´,
Les filles aux yeux creux, de leurs corps amoureuses,
                      u                   e
Caressent les fruits mˆrs de leur nubilit´,
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,

                                                 e
   Laisse du vieux Platon se froncer l’oeil aust`re;
                            e
Tu tires ton pardon de l’exc`s des baisers,
Reine du doux empire, aimable et noble terre,
                               e
Et des raffinements toujours in´puis´s.e
                                             e
Laisse du vieux Platon se froncer l’oeil aust`re.

                                       86
                             e
   Tu tires ton pardon de l’´ternel martyre
     e         a
Inflig´ sans relˆche aux coeurs ambitieux
        e
Qu’attir´ loin de nous le radieux sourire
Entrevue vaguement au bord des autres cieux;
                         e
Tu tires ton gardon de l’´ternel martyre!

                                  e
    Qui des Dieux osera, Lesbos, ˆtre ton juge,
                           a
Et condamner ton front pˆli dans les travaux,
                              e     e
Si ses balances d’or n’ont pes´ le d´luge
              a                 e
De larmes qu’` la mer ont vers´ tes ruisseaux?
                              e
Qui des Dieux osera, Lesbos, ˆtre ton juge?

   Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste?
Vierges au coeur sublime, honneur de l’archipel,
Votre religion comme une autre est auguste,
Et l’amour se rira de l’enfer et du ciel!
–Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste?

   Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre
Pour chanter le secret de ses vierges en fleur,
           e                               e
Et je fus d`s l’enfance admis au noir myst`re
             e e     ee
Des rires effr´n´s mˆl´s au sombre pleur;,
Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre,

   Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
                         a         c        u
Comme une sentinelle, ` l’oeil per¸ant et sˆr,
                                            e
Qui guette nuit et jour brick, tartane ou fr´gate,
Dont les formes au loin frissonnent dans l’azur,
–Et depuis lors je veille au sommet de Leucate

   Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,
Et parmi les sanglots dont le roc retentit
            e
Un soir ram`nera vers Lesbos qui pardonne
                 e
Le cadavre ador´ de Sapho qui partit
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne!

            a
   De la mˆle Sapho, l’amante et le po`te,e
                 e                       a
Plus belle que V´nus par ses mornes pˆleurs!
–L’oeil d’azur est vaincu par l’oeil noir que tachette
           e e           e
Le cercle t´n´breux trac´ par les douleurs
        a                             e
De la mˆle Sapho, l’amante et le po`te!

                      e
   –Plus belle que V´nus se dressant sur le monde
                 e            ee e
Et versant les tr´sors de sa s´r´nit´
Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
               e                      e
Sur le vieil Oc´an de sa fille enchant´;
                 e
Plus belle que V´nus se dressant sur le monde!

                                             e
   –De Sapho qui mourut le jour de son blasph`me,

                                       87
                                           e
Quand, insultant le rite et le culte invent´,
                            a          e
Elle fit son beau corps la pˆture suprˆme
                                         ee
D’un brutal dont l’orgueil punit l’impi´t´
De Sapho qui mourut le jour de son blasph`me. e

   Et c’est depuis ce temps que Lesbos se lamente,
          e
Et, malgr´ les honneurs que lui rend l’univers,
S’enivre chaque nuit du cri de la tourmente
                                        e
Que poussent vers les deux ses rivages d´serts.
Et c’est depuis ce temps que Lesbos se lamente!

   FEMMES DAMNEES

          a        e
   A la pˆle clart´ des lampes languissantes,
                                    e e
Sur de profonds coussins tout impr´gn´s d’odeur,
            e
Hippolyte rˆvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

                                  e            e
   Elle cherchait d’un oeil troubl´ par la tempˆte
         ıvet´        ea
De sa na¨ e le ciel d´j` lointain,
                                       e
Ainsi qu’un voyageur qui retourne la tˆte
                         e     e
Vers les horizons bleus d´pass´s le matin.

   De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
          e                             e
L’air bris´, la stupeur, la morne volupt´,
                      e
Ses bras vaincus, jet´s comme de vaines armes,
                                          e
Tout servait, tout parait sa fragile beaut´.

             a
   Etendue ` ses pieds, calme et pleine de joie,
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
Comme un animal fort qui surveille une proie,
   e                        e
Apr`s l’avoir d’abord marqu´e avec les dents.

         e       a                        e e
   Beaut´ forte ` genoux devant la beaut´ frˆle,
Superbe, elle humait voluptueusement
Le vin de son triomphe, et s’allongeait vers elle
Comme pour recueillir un doux remercˆ   ıment.

                                     a
   Elle cherchait dans l’oeil de sa pˆle victime
Le cantique muet que chante le plaisir
Et cette gratitude infinie et sublime
                     e
Qui sort de la paupi`re ainsi qu’un long soupir:

   – Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses?
Comprends-tu maintenant qu’il ne faut pas offrir
                 e             e
L’holocauste sacr´ de tes premi`res roses
                                          e
Aux souffles violents qui pourraient les fl´trir?

                       e                e e e
   Mes baisers sont l´gers comme ces ´ph´m`res
Qui caressent le soir les grands lacs transparents,

                                       88
                                          e
Et ceux de ton amant creuseront leurs orni`res
                                 e
Comme des chariots ou des socs d´chirants;

   Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
                                            e
De chevaux et de boeufs aux sabots sans piti´...
            o
Hippolyte, ˆ ma soeur! tourne donc ton visage,
          a
Toi, mon ˆme et mon coeur, mon tout et ma moiti´,e

                                                 e
   Tourne vers moi tes yeux pleins d’azur et d’´toiles!
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
                              e
Des plaisirs plus obscurs je l`verai les voiles,
                              e
Et je t’endormirai dans un rˆve sans fin!

                                           e
   Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tˆte:
– Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
                                       e
Ma Delphine, je souffre et je suis inqui`te,
            e
Comme apr`s un nocturne et terrible repas.

                                     e
   Je sens fondre sur moi de lourdes ´pouvantes
                              o    e
Et de noirs bataillons de fantˆmes ´pars,
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu’un horizon sanglant ferme de toutes parts.

                                       e
    Avons-nous donc commis une action ´trange?
Expliques, si tu peux, mon trouble et mon effroi:
Je frissonne de peur quand tu me dis: mon ange!
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

                                         e
   Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pens´e,
               a                    e
Toi que j’aime ` jamais, ma soeur d’´lection,
          e                    u
Quand mˆme tu serais une embˆche dress´e, e
Et le commencement de ma perdition!

                               e
   Delphine secouant sa crini`re tragique,
               e               e
Et comme tr´pignant sur le tr´pied de fer,
               e
L’oeil fatal, r´pondit d’une voix despotique:
– Qui donc devant l’amour ose parler d’enfer?

                a            e
    Maudit soit ` jamais le rˆveur inutile,
                                       e
Qui voulut le premier dans sa stupidit´,
  e                  e                    e
S’´prenant d’un probl`me insoluble et st´rile,
                          e          e e
Aux choses de l’amour mˆler l’honnˆtet´!

   Celui qui veut unir dans un accord mystique
L’ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l’on nomme l’amour!

                                    e
  Va, si tu veux, chercher un fianc´ stupide;
                            a
Cours offrir un coeur vierge ` ses cruels baisers;

                                       89
Et, pleine de remords et d’horreur, et livide,
                                      e
Tu me rapporteras tes seins stigmatis´s;

   On ne peut ici-bas contenter qu’un seul maˆıtre!
               e
Mais l’enfant, ´panchant une immense douleur,
                         e               e
Cria soudain: Je sens s’´largir dans mon ˆtre
Un abˆ      e          ıme est mon coeur,
      ıme b´ant; cet abˆ

      u
   Brˆlant comme un volcan, profond comme le vide;
                                  e
Rien ne ressasiera ce monstre g´missant
           ıchira la choif de l’Eum´nide,
Et ne refraˆ                        e
               a                u
Qui, la torche ` la main, le brˆle jusqu’au sang.

                          e        e
   Que nos rideaux ferm´s nous s´parent du monde,
                       e
Et que la lassitude am`ne le repos!
              e
Je veux m’an´antir dans ta gorge profonde,
                              ıcheur des tombeaux.
Et trouver sur ton sein la fraˆ

   Descendez, descendez, lamentables victimes,
                                e
Descendez le chemin de l’enfer ´ternel;
                                     u
Plongez au plus profond du gouffre o` tous les crimes,
       e
Flagell´s par un vent qui ne vient pas du ciel,

                  e     e
   Bouillonnent pˆle-mˆle avec un bruit d’orage;
                                       e
Ombres folles, courez au but de vos d´sirs;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
           a
Et votre chˆtiment naˆıtra de vos plaisirs.

                            e
    Jamais un rayon frais n’´claira vos cavernes;
                                       e
Par les fentes des murs des miasmes fi´vreux
Filent en s’enflammant ainsi que des lanternes
     e e
Et p´n`trent vos corps de leurs parfums affreux.

      a      e    e
   L’ˆpre st´rilit´ de votre jouissance
   e
Alt`re votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu’un vieux drapeau.

                                              e
   Loin des peuples vivants, errantes, condamn´es,
               e
A travers les d´serts courez comme les loups;
                     a     e        e
Faites votre destin, ˆmes d´sordonn´es,
Et fuyez l’infini que vous portez en vous!

   LES METAMORPHOSES DU VAMPIRE

   La femme cependant de sa bouche de fraise,
En se tordant ainsi qu’un serpent sur la braise,
    e
Et p´trissant ses seins sur le fer de son busc,
                                    e e
Laissait couler ces mots tout impr´gn´s de musc:
                e
– Moi, j’ai la l`vre humide, et je sais la science

                                       90
De perdre au fond d’un lit l’antique conscience.
    e
Je s`che tous les pleurs sur mes seins triomphants
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
                                   e
La lune, le soleil, le ciel et les ´toiles!
                                             e
Je suis, mon cher savant, si docte aux volupt´s,
           e
Lorsque j’´touffe un homme en mes bras velout´s, e
Ou lorsque j’abandonne aux morsures mon buste,
Timide et libertine, et fragile et robuste,
                                 a
Que sur ces matelas qui se pˆme d’´moi   e
Les Anges impuissants se damneraient pour moi!

                                   e
    Quand elle eut de mes os suc´ toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus!
                                          e
Je fermai les deux yeux dans ma froide ´pouvante,
                         a          e
Et, quand je les rouvris ` la clart´ vivante,
        oe
A mes cˆt´s, au lieu du mannequin puissant
Qui semblait avoir fait provision de sang,
                   e             e
Tremblaient confus´ment des d´bris de squelette,
             e
Qui d’eux-mˆmes rendaient le cri d’une girouette
Ou d’une enseigne, au bout d’une tringle de fer,
Que balance le vent pendant les nuits d’hiver.




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posted:2/12/2012
language:French
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