Les Antilles

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							                       Eugène REVERT
                             Docteur ès Lettres
                     Professeur à la Faculté des Lettres
                         de l’Université de Bordeaux

                                     1954




            Les Antilles

Un document produit en version numérique par Mme Marcelle Bergeron, bénévole
   Professeure à la retraite de l’École Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec
                             et collaboratrice bénévole
                     Courriel : mabergeron@videotron.ca

       Dans le cadre de la collection : "Les classiques des sciences sociales"
                   dirigée et fondée par Jean-Marie Tremblay,
                 professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
                       Site web: http://classiques.uqac.ca/

        Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
           Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
                     Site web: http://classiques.uqac.ca
                                       Eugène Revert, Les Antilles (1954)     2




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                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)      3



Un document produit en version numérique par Mme Marcelle Bergeron, bénévole,
professeure à la retraite de l’École Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec.
courriel : mailto : marcelle_bergeron@uqac.ca



EUGÈNE REVERT

Une édition électronique réalisée à partir du texte d’Eugène Revert,
Les Antilles. COLLECTION ARMAND COLIN (Section de
Géographie) N° 288. Paris : Librairie Armand Colin, 1954, 220 pp.



Polices de caractères utilisés :

Pour le texte : Times New Roman, 12 points.
Pour les citations : Times New Roman 10 points.
Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 10 points.


Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2004 pour
Macintosh.

Mise en page sur papier format
LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition complétée le 9 décenbre 2008 à Chicoutimi, Province de Québec, Canada.
     Eugène Revert, Les Antilles (1954)   4




Eugène REVERT
                                        Eugène Revert, Les Antilles (1954)   5




                          TABLE DES CARTES

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 1. Ŕ Le monde caraïbe

 2. Ŕ Cuba

 3. Ŕ Haïti et Saint-Domingue

 4. Ŕ Porto Rico

 5. Ŕ La Jamaïque

 6. Ŕ Les îles Vierges et les Leeward

 7. Ŕ Les Windward et la Barbade

 8. Ŕ Trinidad

 9. Ŕ La Martinique

10. Ŕ La Guadeloupe
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)    6




                     TABLE DES MATIÈRES

EN GUISE DE PRÉFACE

INTRODUCTION



  Chapitre I. Ŕ La nature aux îles
       I.      La structure et le relief
       II.     Le climat
       III. La végétation

  Chapitre II. Ŕ Les données historiques
       I.      Avant la découverte
       II.     Depuis l'arrivée des Européens

  Chapitre III. Ŕ Les républiques indépendantes
       I.      Cuba : Le cadre physique. Ŕ Histoire et population Ŕ L'économie
               L'avenir
       II.     Haïti et Saint-Domingue : Le cadre physique, Ŕ La République
               d'Haïti, Ŕ La République Dominicaine

  Chapitre IV. Ŕ Les Antilles américaines
       I.    Porto Rico : Le cadre physique Ŕ La population Ŕ La vie économique
       Ŕ L'évolution politique Ŕ Les dépendances de Porto      Rico.
       II.   Les îles Vierges : Le cadre physique. Ŕ Saint-Thomas    Saint- Jean-
       Sainte-Croix.

  Chapitre V. Ŕ Les Antilles britanniques
       I.     Les îles Vierges, les Bahamas et les Bermudes : Les îles Vierges Ŕ
              Les Bahamas Ŕ Les Bermudes
       II.    La Jamaïque : Le cadre physique Ŕ La population et la vie
              économique Ŕ Les îles Turks et Caicos Ŕ Les Cayman
       III. Les Leeward : Anguilla, Nieves, Saint-Christophe Ŕ Montserrat
       IV. Les Windward et la Barbade : La Dominique. Ŕ Sainte-Lucie Ŕ
              Saint-Vincent Ŕ Grenade et les Grenadines. Ŕ La Barbade
       V.     Trinidad et Tobago : Le cadre physique Ŕ Histoire et vie économique Ŕ
              Population et vie sociale
       VI. Conclusion sur l'ensemble des possessions britanniques.

  Chapitre VI. Ŕ Les Antilles néerlandaises
                                     Eugène Revert, Les Antilles (1954)    7




Chapitre VII. Ŕ Les Antilles françaises : la Martinique et la Guadeloupe : Le
     milieu physique Ŕ Le peuplement, Ŕ Les problèmes démographiques Ŕ Les
     dépendances. Ŕ Le commerce Ŕ L'évolution et les tendances actuelles

Chapitre VIII. Ŕ Unité et diversité du monde caraïbe
     I.    La vie antillaise
     II.   Les organismes nationaux et internationaux dans le monde caraïbe
           et leur rôle
     III. Conclusion : les perspectives d'avenir

ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE

TABLE DES CARTES
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         8




                      EN GUISE DE PRÉFACE
                                      ________




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    Je suis parti pour la Martinique en 1927 après avoir, au lendemain de mon
agrégation, passé trois ans en Finlande, où j'avais commencé une thèse sur le
Culte de l'Ours, et un an en Syrie, où j'étais allé dans l'intention d'étudier les
origines chrétiennes. J'arrivais aux Antilles, avec le désir de me raccrocher à
l'histoire de ces pays et aux conséquences de l'esclavage. Il ne me fallut pas un
temps particulièrement long pour me rendre compte que les documents essentiels
se trouvaient à Paris et que, pour trouver une loi exacte de leur interprétation, il
me faudrait sans doute plusieurs vies. Je me trouvai ainsi rejeté vers la réalité
actuelle. Puis la Montagne Pelée se remit à lancer des nuées ardentes en 1929-
1930. C'était un spectacle d'une beauté surnaturelle et que je n'ai aucun scrupule
à définir comme tel puisqu'en fin de compte il n'y eut pas de victimes humaines. Je
me fis détacher à l'Observatoire, je prenais des masses de photographies, je
courais l'île entière, tantôt avec les uns, tantôt avec les autres, ne détestant pas le
punch lorsque l'occasion s'en présentait.

    Une fois rentré dans la Métropole, en 1932, je me mis plus que jamais à
travailler sur ces pays qui m'avaient conquis. En 1937 je repartais pour la
Martinique comme chef du Service de l'Instruction publique. Je profitai de ces
fonctions pour faire le maximum de tournées et d'inspections. Les événements de
1910 m'incitèrent à abandonner le poste et à rentrer dans le rang. J'ai passé mes
thèses le 15 janvier 1948. Puis je suis retourné là-bas, une première fois en 1949,
une seconde en 1951 pour un périple qui m'a conduit de la Martinique et de la
Guadeloupe à Trinidad, à la Guyane française, puis à Porto Rico et à Haïti. Je
possède naturellement une abondante documentation sur chacun de ces pays. Mais
surtout les Antilles sont devenues pour moi comme une seconde patrie, je m'y sens
chez moi comme dans la France métropolitaine et quand il m'arrive de laisser
échapper quelque vérité trop première, plus souvent peut-être qu'à mon tour, on
veut bien admettre que c'est là de ma part chicane de famille, et qui, comme on dit
dans mon pays normand, ne regarde point les horsins.

   Ce sont ces souvenirs toujours présents, toujours immédiats, qui seuls
expliquent et peuvent faire excuser le tour souvent très personnel de mes
développements. Je n'ai pas eu le courage – comment dirai-je ? – de les passer à
                                       Eugène Revert, Les Antilles (1954)      9



la toise universitaire et je voudrais surtout que de mon exposé, trop bref, mais
sincère, ressorte d'abord la « violente amour » que je conserve pour ces pays de
lumière, leurs grands cocotiers et la mer bleue que dominent des volcans pas
toujours éteints, comme la profonde amitié, l'infinie sympathie que je conserve à
leurs habitants, témoins de ma jeunesse et compagnons aussi de luttes souvent
pittoresques....
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         10




                         LES ANTILLES

                                 INTRODUCTION
                                        ________




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    Nous sommes habitués à ne guère connaître les Antilles que par les légendes
prestigieuses de leur passé et l'image plus que sommaire qu'en donnent les cartes
de nos atlas. On a entendu parler des boucaniers et des flibustiers. On sait en
général qu'ils avaient un de leurs principaux repaires à l'île de la Tortue au Nord de
Saint-Domingue et qu'après chaque expédition heureuse ils y menaient joyeuse vie
au milieu de compagnes peu farouches, les uns et les autres revêtus de magnifiques
oripeaux auxquels, curieusement, faisait toujours défaut une pièce essentielle. Un
vieux feutre abritait un pourpoint rutilant. Le plus magnifique des hauts de chausse
s'enfonçait dans des bottes éculées, manière après tout de rappeler à qui aurait eu
tendance à l'oublier qu'il n'est rien de plus changeant et de plus capricieux que la
fortune. Les exploits de ces aventuriers sont parmi les plus extraordinaires qui
aient jamais été accomplis. Il vaut la peine de relire dans Œxmelin la prise de
Panama ou la traversée de la grande forêt amazonienne du Pérou à l'Atlantique. Il
y a beaucoup d'épopée dans le passé des Antilles.

    Anglais, Français, Espagnols et Hollandais s'y sont heurtés durant plusieurs
siècles. Les Américains du Nord sont intervenus plus tard. Trois Républiques
indépendantes, au moins dans le principe, ont pu s'y développer. Ainsi se montre la
marqueterie politique du pays, derrière laquelle se profile un des plus
extraordinaires mélanges de groupes humains qu'on puisse imaginer. Les Caraïbes
et les Arawaks habitaient le pays à l'arrivée des Européens. Ils se sont montrés, les
Caraïbes surtout, totalement réfractaires à l'esclavage. Il fallut faire venir des Noirs
d'Afrique, puis, après la libération, des Chinois, des Hindous, des Malais. D'où des
combinaisons multiples influencées à la fois par le caractère propre de la
domination s'exerçant sur chaque île et ses ressources naturelles. Il en est résulté
des évolutions très nettement différenciées, à fort peu de distance.
                                            Eugène Revert, Les Antilles (1954)   11



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                  FIG » I – LE MONDE CARAÏBE. – Échelles, 1 : 33 500 000.

    Dans l'ensemble, malgré tout, les Antilles représentent aujourd'hui une avancée
du monde ibéro-latin en face des États-Unis et une avancée qui, malgré l'influence
économique du tout puissant voisin, tient de manière remarquable. La chaîne d'îles
protège l'isthme et surtout le canal de Panama. Les forces de dissociation y
apparaissent à peu près égales aux forces d'unification. On a l'impression de s'y
trouver non seulement à un des points stratégiques de notre Univers, mais dans un
laboratoire aussi où travaille à s'ébaucher le monde de demain. Elles méritent donc,
à tous égards, un très large intérêt.

    Sur nos atlas cependant elles n'occupent en vérité qu'une place fort minime Ŕ il
s'agit d'une question d'échelle. Si l'on met à part les Bahamas et les Bermudes
(11 387 km2 et 115 529 habitants) qui n'appartiennent pas de manière étroite à
l'archipel et qui montent jusqu'au 27e degré de latitude, les Antilles s'échelonnent
entre le 10e degré (Trinidad, 10°2) et le 23e de latitude et de 59°30' (Barbade) au
85e degré de longitude Ouest, soit 1 500 km environ du Sud au Nord et 2 000 km
d'Ouest en Est (fig. 1). Leur superficie totale, Bermudes et Bahamas exceptées, est
d'environ 225 000 km2, avec une population qu'on peut évaluer maintenant aux
alentours de 16 500 000 à 16 700 000 habitants.

    On distingue en gros trois parties. Les Grandes Antilles au Nord s'allongent
d'Ouest en Est depuis le Yucatan. Elles comprennent essentiellement Cuba, la
Jamaïque, Haïti et Porto Rico. Les Petites Antilles ou îles du Vent forment la
bordure occidentale du Nord au Sud de la mer des Antilles. Les îles Sous le Vent
s'alignent entre Trinidad et le golfe de Maracaïbo le long de la côte Nord du
Venezuela.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        12




                                 CHAPITRE PREMIER

                       LA NATURE AUX ÎLES
                                       ________




                 I. – LA STRUCTURE ET LE RELIEF



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    Le premier trait qui frappe dans cette région est la diversité d'étendue, de
structure et de présentation de chaque île ou groupe d'îles. On connaît la théorie de
Suess. Il existerait trois zones dans l'ensemble des Antilles : la première externe
avec des formations tertiaires moyennes ou récentes, tandis que la seconde, d'âge
plus ancien, formerait essentiellement les grandes îles de Cuba, Haïti, la Jamaïque
et Porto Rico ; la troisième, interne et d'origine volcanique récente, caractériserait
la plupart des Petites Antilles. M. Lacroix, tout en admettant les grandes lignes des
théories de Suess, fut cependant conduit par sa campagne de 1902-1903 à la
Martinique, mais aussi à Saint-Vincent et à la Guadeloupe, à admettre en
surnombre un arc volcanique ancien externe, presque contigu à celui qui est
toujours en activité, et indéniable en tout cas pour la Martinique.

    Les études poursuivies depuis par un certain nombre d'auteurs ont largement
contribué à modifier ces vues. Ne rappelons que pour mémoire la théorie de W. M.
Davis, aujourd'hui totalement insoutenable, qui voulait expliquer l'ensemble des
Petites Antilles par l'édification d'îles volcaniques sur une plate-forme sous-marine
en voie d'enfoncement lent. Le livre de Davis est extrêmement intéressant à lire. Il
ne correspond pas toujours à la réalité exacte des faits, comme j'ai pu le montrer à
propos de la Martinique entrevue seulement dans sa partie Sud à partir d'un
steamer passant quelque peu au large. D'autre part les découvertes géologiques des
trente dernières années ont achevé de ruiner ses théories. Il n'en reste et ne doit en
rester que ce qui concerne la baisse et la remontée des eaux quaternaires. Il est
certain qu'il existe en effet autour d'un grand nombre de Petites Antilles des bancs
actuellement immergés jusqu'à plus de 100 m de profondeur, qui ont été
découverts lors des grandes glaciations quaternaires et réimmergés ensuite. J'ai pu
montrer l'existence, dans la région du Diamant à la Martinique, d'une falaise sous-
                                               Eugène Revert, Les Antilles (1954)             13



marine de 50 à 60 m de hauteur, qui correspond indiscutablement à une ancienne
ligne de rivage. Il est vraisemblable aussi qu'au début de la remontée des eaux,
dans cette zone que Davis a sans doute raison de qualifier de marginale, la
température de l'Océan ne permettait pas au coraux de se développer, si bien que
ceux-ci se trouvent maintenant, non plus sur le bord de l'ancien banc sous-marin,
mais beaucoup plus près des îles actuellement émergées. Mais tout le reste peut
être considéré comme largement dépassé. On ne peut plus parler de volcanic pile,
c'est-à-dire d'édifices constitués par l'accumulation sur les fonds océaniques de
formations d'origine éruptive pouvant alterner avec des dépôts marins. L'argument
décisif a été fourni par la découverte que fit Barrabé, en 1933, d'un important
affleurement de grano-diorite associé à des formes volcaniques anciennes dans l'île
de la Désirade. Comme des blocs de ces mêmes roches ont été de manière
incontestable projetés par les volcans en activité de la Guadeloupe et de Saint-
Vincent, il ne paraît pas exagéré d'admettre « la présence d'intrusions grano-
dioritiques dans toute l'étendue du socle des Petites Antilles, qui doit donc être
considéré comme une portion immergée d'une chaîne plissée néocrétacée
réunissant la zone plissée des Grandes Antilles à celle des Antilles
méridionales » 1.

    Il faut souligner que sur ce point la théorie classique de Suess, complétée par
M. Lacroix et reprise par Woodring et L. Rutten, n'explique pas tout et qu'en
particulier les plis néocrétacés à direction générale NNE-SSO ne se superposent
pas exactement à la courbure de l'arc des Petites Antilles. À plus forte raison,
comme je le marquais dans ma thèse, après Barrabé, cette théorie ne rend point
compte « des plis néogènes à direction aberrante, NNO-ESE à la Guadeloupe,
OSO-ENE a la Martinique et O-E à Grenade que les dernières études sur le terrain
semblent avoir mis en lumière » 2.

    Barrabé pouvait également noter dans son étude sur la signification structurale
de l'arc des Petites Antilles que la fosse reconnue depuis longtemps auprès de
Porto Rico se prolonge vers le Sud jusqu'au parallèle de la Martinique et que cette
fosse correspond à une zone de séismicité toujours fort actives 3, tandis qu'au
contraire, le long des Petites Antilles, le socle de la mer Caraïbe ne bouge
absolument plus. D'où la conclusion que j'ai déjà signalée, mais qui semble
toujours exacte : « Cette disposition en bourrelet volcanisé bordé vers l'Est sur une
grande partie de sa longueur par une fosse étroite, profonde, peut faire penser
qu'on est en présence d'un pli récent formant une sorte de cordillère (dans le sens
alpin du terme) et bordé par une avant-fosse externe. » À signaler encore
l'existence d'une anomalie gravimétrique négative, dite zone de Meinesz, qui
coïncide partiellement avec la fosse, déjà définie, mais se continue par l'Ouest de

1
    BARRABÉ, La signification structurale de l'arc des Petites Antilles (Bull. Soc. Géol. Fr., 5e
    série, tome 12, p. 147-161).
2
    REVERT, La Martinique, thèse, p. 2-35.
3
    Elle vient de rejouer en mars 1953, de manière assez vive.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        14



la Barbade jusqu'à l'extrême Sud de Trinidad. Il vaut encore la peine de souligner
deux faits que, d'après Barrabé, je me suis efforcé de mettre en lumière dans ma
thèse. « Les caractères actuels de l'arc des Petites Antilles sont ceux d'une chaîne
plissée jeune en voie d'évolution » et il existe à l'Est, au large de la Dominique,
semble-t-il, un « coude brusque » ou une « sorte de rebroussement comparable à
ceux du Panjab ou de l'Assam et actuellement immergé, sous les eaux de
l'Atlantique ». Et Barrabé de rappeler pour expliquer les arcs des Petites Antilles
les théories de H. A. Brouwer sur la mer de Banda. Seuls les plis internes, « les
plus jeunes et les moins intenses permettent l'ascension des magmas éruptifs 1 ».
D'où la conclusion, qui vaut la peine d'être soulignée au passage : les volcans
actuellement actifs sont alignés sur un socle qui a participé à des plissements
anciens, bien qu'il doive vraisemblablement son relief actuel à des accidents
récents. La disposition en anse des Petites Antilles conduit également Barrabé à
marquer combien, en ce qui les concerne, l'hypothèse de Wegener sur la théorie de
la dérive des continents apparaît séduisante. Elle suppose l'incurvation du
continent américain dans sa zone la plus étroite sous l'action de la dérive vers
l'Ouest, puis le resserrement de la boucle ainsi formée sous l'influence de la dérive
des pôles vers l'équateur. Une première confirmation de ces vues peut être
apportée, comme l'avait remarqué le géologue allemand Sapper, par la simultanéité
frappante entre les éruptions antillaises et celles de divers volcans de l'Amérique
Centrale, en particulier du Santa Maria au Guatemala. Il ne peut s'agir évidemment
d'une communication directe, mais une compression exercée du Nord sur des
poches de lave symétriquement placées peut avoir des effets de ce genre.

   Il vaut la peine d'y regarder d'un peu plus près. Déjà, en 1879-1880, on peut
souligner les tremblements de terre d'Ilopango au Salvador, qui entraînèrent la
formation du volcan du même nom. En même temps se déroulait une violente
éruption de 1'Izalco, à laquelle répondait, le 4 janvier 1880, une reprise d'activité,
au demeurant assez modeste, du lac bouillant de la Dominique.

    Sapper souligne avec raison que les événements de 1902 ont été beaucoup plus
nets. Le 18 avril commençait au Guatemala toute une série de séismes qui devait
durer jusqu'au mois d'octobre. Mais, du 23 au 25 avril, la Pelée se réveille à la
Martinique après de faibles secousses. Le 7 mai voit la catastrophe de Saint-
Vincent ; le 8, celle de Saint-Pierre. Le 9, une légère éruption sous-marine se
produit à l'Ouest de Castries (Sainte-Lucie) ; le 10 voit le réveil de 1'Izalco. Le 18,
nouvelle éruption à Saint-Vincent et, le 20, à la Martinique. Le 30 août voit la
destruction du Morne Rouge dans l'île française, mais le 5 septembre 1'Izalco
laisse échapper une puissante coulée de laves. Tandis que continuent cependant les
éruptions de la Martinique et de Saint-Vincent, le mois d'octobre est surtout
marqué par les puissantes manifestations du Santa Maria. En 1929-1932, bien que
moins spectaculaires, des faits du même genre se sont reproduits. Je ne veux pas en
tirer de conclusions trop nettes. Mais, si j'étais aux Antilles et qu'on m'apprenne
1
    BARRABÉ, ouvr. cité, p. 157.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        15



une éruption du Santa Maria et de nombreux tremblements de terre sur la côte
voisine, j'avoue que je me méfierais. Et il n'est pas absurde d'admettre que ces
concordances apportent un début de confirmation à la thèse fameuse de la dérive
des continents, ou tout au moins, puisque les idées de Sapper sont de plus en plus
contre-battues sous leur forme originale, à une conception analogue.

    Cependant les formes relativement usées des reliefs calcaires dans les Petites
Antilles font place à de véritables chaînes et à de hauts massifs à Porto Rico, Saint-
Domingue et Haïti, qui se continuent par la Sierra Maestra de Cuba et les
Montagnes Bleues de la Jamaïque. Mais cette région a été le théâtre de dislocations
grandioses, comme celle qui marque le couloir entre Haïti et Saint-Domingue et au
fond de laquelle dorment le lac Salé d'une part et la Lagune Saumâtre de l'autre
avec, à Saint-Domingue, une très nette descente au-dessous du niveau de la mer
assez peu éloignée cependant. Et l'on a l'impression, surtout en Haïti, d'une
structure que les tremblements de terre ont très profondément disloquée. Les plus
hautes altitudes atteignent plus de 3 000 m à Saint-Domingue, elles en approchent
à Haïti. D'autre part, les superficies déjà étendues permettent des différences
marquées de climat et d'exposition, sur lesquelles nous reviendrons. Il y a sur ce
point opposition assez nette entre les Grandes et les Petites Antilles. Le problème
est encore différent de Trinidad à Bonaire et Curaçao, parce que les Antilles Sous
le Vent ne sont en réalité que des fragments détachés du continent américain dont
ne les séparent que des bras de mer étroits et souvent peu profonds.

                                 II – LE CLIMAT
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    Le climat, dans ces conditions, n'a pas du tout l'uniformité que nous serions
tentés de lui accorder. Il est chaud partout et la moyenne générale des stations
connues pour les Antilles est supérieure à 25°C au niveau de la mer. Il y a de
même une faible différence entre le mois le plus frais et le mois le plus chaud. À
l'ordinaire, elle ne dépasse pas 3°C. L'humidité est en général assez forte. On ne
peut que rapprocher ces données de ce que nous savons des courants marins. Le
fait essentiel est que les eaux sud-équatoriales venues se heurter à l'Amérique du
Sud se mettent à en longer la côte septentrionale, puis la chaîne des Antilles avant
de pénétrer dans la mer du même nom. Mais, un peu au Nord de la Martinique, la
direction suivie par les eaux s'oriente d'abord franchement vers l'Ouest, puis le
Sud-Ouest sous l'influence à peu près constante à cette latitude de l'alizé boréal. Il
en résulte un certain nombre de conséquences qu'il vaut la peine de mettre en
lumière : la mer des Antilles est une mer anormalement chaude par suite de cet
afflux ininterrompu d'eaux tropicales et équatoriales qui s'écoulent ensuite vers le
golfe du Mexique par le détroit qui sépare Cuba du Yucatan. Dans cette région, le
niveau moyen des eaux est à près de 1 m au-dessus de celui de l'Atlantique. Les
plus grandes profondeurs connaissent encore 4°C ou 5°C, contre 0°C et même
moins de l'autre côté des îles. La mer des Antilles apparaît ainsi comme un énorme
réservoir de chaleur qui influe obligatoirement sur tous les pays qui l'entourent.
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)         16



     La permanence des alizés septentrionaux qui soufflent en moyenne plus de 300
jours par an au Nord de Trinidad et de Tobago détermine du même coup
l'alternance des secteurs bien arrosés et de ceux qui connaissent la sécheresse. Au
vent, les pluies augmentent sans interruption de la côte jusqu'aux sommets ou la
région proche des sommets. Elles diminuent plus vite encore sous le vent. Dans
l'ensemble, le maximum de pluviosité semble être atteint dans les Petites Antilles,
vers la Martinique et la Dominique, ainsi que la Guadeloupe (stricto sensu), c'est-
à-dire dans la zone où le courant équatorial méridional se heurte au courant du
Nord convoyé par l'alizé. Il est nettement plus faible dans les Grandes Antilles à
Cuba, Haïti, la Jamaïque ou Porto Rico. Il suit de peu le passage ou, plus
exactement, les passages du Soleil au zénith en mai-juin et juillet-août. Une partie
même des Bahamas Ŕ si on les comprend dans les Antilles Ŕ dépasse le tropique.
D'où, en pratique, la distinction de deux grandes saisons : l'hivernage, qui va du 15
juillet au 15 octobre lorsqu'on le considère exclusivement comme la saison des
cyclones, mais qui s'étend pratiquement de mai-juin à décembre en tant que saison
des pluies, et le Carême, toujours sec, qui, suivant les lieux et les expositions,
occupe plus ou moins le reste de l'année. Ces données d'ensemble valent partout ou
presque, sauf pour Trinidad et les Antilles Sous le Vent, mais avec des
amodiations locales qui varient d'île à île. Les plus petites des îles Vierges ou des
Grenadines, peu élevées, apparaissent comme autant d'émeraudes qu'enchâsse le
bleu profond de la mer des tropiques. Une épaisse couverture de nuages masque
presque toujours les plus grandes des Petites Antilles. La Martinique n'est pas
grande. Il tombe près de 8 m d'eau dans la région des sommets, près des Pitons ou
de la Pelée, 1,50 m à peine à 6 km sous le vent, au bord de la mer. Il en est de
même à la Guadeloupe. La côte Nord d'Haïti et de Saint-Domingue est fortement
arrosée ; le golfe de la Gonave ne reçoit que des pluies médiocres et les grandes
cultures ne sont possibles sur ses bords que grâce à l'irrigation assurée aux dépens
des torrents qui dévalent de la montagne proche ; les bords de l'Étang Saumâtre
sont occupés par une végétation de mimosées épineuses et de magnifiques
cactus....

   Il faudrait y ajouter les contrastes dus à l'altitude et parfois aussi à la position.
La Havane se trouve à peu de distance de la Floride. Les grands coups de froid qui
dévalent vers le Sud dans la plaine intérieure des États-Unis parviennent à franchir
quelquefois le détroit qui sépare Cuba du continent. Il ne gèle qu'au-dessus de
100 m d'altitude, mais au niveau de la mer la température descend déjà à 3 ou 4°C.
Dès que l'on grimpe à 1 000 m dans toutes les Grandes Antilles, on se rapproche
sensiblement des conditions auxquelles on est habitué dans les pays tempérés.
Kenskoff et Fursy sont maintenant des stations renommées à Haïti aux alentours de
1 500 m. Il y fait très frais et l'on y voit côte à côte des bananiers et des artichauts,
des pins, des petits pois et des salades. C'est un coin délicieux.

    Dans l'ensemble, le climat antillais océanique est le plus dur à supporter au
niveau de la mer à cause de sa chaleur constante et de son humidité. Les grandes
îles du Nord se rapprochent davantage des conditions qui règnent sur le continent
                                             Eugène Revert, Les Antilles (1954)             17



proche et les influences tropicales s'y font peut-être davantage sentir que les
conditions équatoriales ou plutôt pseudo-équatoriales. Il y a des zones entières où
il fait relativement sec et où les températures nocturnes s'abaissent assez, même au
niveau de la mer ou presque, pour permettre à l'organisme de se reposer
efficacement. L'existence de puissants massifs montagneux et de secteurs d'altitude
permet également de se refaire sans trop de mal et de ne pas être obligé d'avoir
recours à de longs et coûteux voyages.

    À l'autre extrémité de la chaîne (les Petites Antilles, le voisinage du continent,
malgré la proximité relative de l'équateur, entraîne également des conditions
aisément supportables. J'ai été frappe à Port of Spain, la capitale de Trinidad, de la
fraîcheur des nuits et de la légèreté relative de l'air. Il est plus facile à l'homme
blanc d'y vivre que trois ou quatre degrés au Nord, mais en pleine mer Caraïbe.

    Dernier trait qu'il faut mettre en lumière. Les Antilles sont le classique domaine
des cyclones ou hurricanes. La plupart prennent naissance en août-septembre et
octobre. Ce sont des phénomènes singulièrement impressionnants. On peut les
définir comme des « tempêtes tournantes à axe vertical », qui se déplacent à une
vitesse de 25-30 km/h pendant plusieurs jours de suite. Leur trajectoire, rectiligne
au début ou à peu près, s'incurve progressivement par la suite, tandis que la
tempête se nourrit en s'avançant vers la mer des Antilles. L'« œil de la tempête »,
proche du centre, correspond à une zone de calme absolu dont le passage dure de
vingt minutes à une demi-heure et se trouve immédiatement suivi par une
bourrasque en sens exactement inverse de la précédente. On a conservé le souvenir
des ouragans du passé qui ont fait de graves dégâts. Le 12 octobre 1780, il n'y eut
pas moins de 7 000 victimes à la Martinique. Les ouragans d'août 1952 ont causé
d'immenses dommages à la Jamaïque. J'étais alors sur le bananier me ramenant
vers la Métropole. J'ai revu la mer dentelée à l'horizon et les cargos se traîner sur
elle comme de gros insectes titubants. On a enregistré à diverses reprises des coups
de vent atteignant jusqu'à 240 ou 250 km/h, après quoi les appareils cèdent à
l'action de l'ouragan. Il est difficile de se faire une idée des dégâts que de pareils
météores peuvent occasionner. Je ne connais pas de texte plus évocateur dans sa
sécheresse voulue que la description laissée par M. Legros, un vieil instituteur
européen que j'ai bien connu, de la tempête du 10 août 1891 au Gros Morne. Il
venait de se coucher.

        Bientôt le vent souffle avec tant de violence que l'on ne peut plus entendre parler
   et l'on est tout mouillé. L'eau passe à travers les persiennes. Tout à coup une poussée
   fait céder la barre de la porte et le vent, en s'engouffrant, emporte le plafond et le toit.
   Nous voilà sans habits sous une pluie diluvienne avec un vent épouvantable qui
   tourbillonne en emportant feuilles, sable, branches et herbes. Il faut cependant sortir de
   là car les feuilles de tôle qui voltigent comme du papier peuvent venir sur nous et nous
   fendre la tête.... Vers onze heures se produit une accalmie. Nous cherchons plus de
   confortable. La commode est dévalisée. Un homme a trouvé une robe sèche, et une
   femme un paletot.... Ainsi vêtus on va se coucher à l'écurie, sur le fumier, pour être au
   chaud, ayant comme couvertures toujours des tôles....
                                              Eugène Revert, Les Antilles (1954)            18



        Le temps devient clair et. la lune se montre.... Au milieu de mille débris un foyer
    est établi et tous nous nous mettons à la recherche de victuailles. L'un trouve une boîte
    de sardines, un autre une dame jeanne de rhum dans la savane, le goulot enfoncé dans
    la terre, celui-ci du fromage en pâte, celui-là du riz détrempé. Dans un tesson de
    bouteille chacun boit un petit verre de rhum....

        Au jour le paysage n'était plus reconnaissable : rien de debout.... Les routes étaient
    barrées par de gros arbres tombés au travers. Au bourg, les poutres, planches et
    meubles brisés s'élevaient à 2 m... 1.

Il est fort compréhensible, dans ces conditions, que l’on ait cherché depuis
longtemps à déceler les signes précurseurs de la tempête. On emploie à cette fin
des procédés quelque peu élastiques et qui finissent par englober la majorité des
jours, surtout aux alentours des pleines lunes. Il vaut par contre la peine de
rappeler ici la longue liste de signes précurseurs établie par Moreau de Jonnès dans
son Histoire Physique des Antilles Françaises.

        Les Caraïbes, dit-il, « malgré leur vie errante et leurs perpétuelles hostilités contre
    leurs voisins, n'avaient laissé échapper aucune des particularités des phénomènes
    physiques des lieux qu'ils habitaient. Ils avaient des expressions pour peindre une
    foule de détails qui exigent dans notre langue le secours de plusieurs mots et dont la
    création n'a pu appartenir qu'à des hommes d'un génie observateur. Telles sont sans
    doute celles qui expriment l'influence orageuse de la canicule, les planètes, les
    comètes, les constellations, le cours de la lune, les étoiles tombantes, les nuages
    blancs, la pâleur du soleil, l'azur du ciel, les nuages rayonnants, les vagues de la mer
    crevant sur le sable, leur retour périodique, le tremblement de terre, le bondissement
    des flots, la blancheur de l'écume, la rencontre de leurs courants opposés et une foule
    d'autres dont on s'étonne de voir l'usage parmi des hommes livrés sans cesse à une
    guerre d'extermination et à l'anxiété des périls et des besoins.

    Je ne citerai encore que la définition des nuages rayonnés, signes de tourbillons
qui « font fleurir la mer, obscurcir l'air et périr les canots ».

    Les dommages causés par ces tempêtes tournantes sont immenses. Heureux les
pays qui en sont préservés ! C'est le cas, par exemple, de la baie de Port-au-Prince,
à Haïti, que protège son encadrement de hautes montagnes. C'est également celui
de Trinidad et des Antilles hollandaises éparses le long de la côte vénézuélienne.
Je n'en indiquerai ici que deux conséquences. À Trinidad, la végétation, tant à
cause de l'absence des ouragans que de la proximité de l'équateur, est d'une
vigueur et d'une puissance ailleurs inégalées. Les samanas qui ombragent
l'immense savane proche d'un parc anglais que possède Port of Spain dépassent
infiniment ceux qu'on trouve à Fort-de-France. Là également où l'on ne redoute
pas les cyclones, les cultures arbustives connaissent une vogue que l'on ne retrouve
pas ailleurs et les maisons également peuvent être construites dans les villes en
matériaux légers.
1
    Citation extraite du Journal manuscrit de M. LEGROS.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        19




                            III. – LA VÉGÉTATION
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    La végétation dépend évidemment de tous ces facteurs. Elle est extrêmement
variable d'un bout à l'autre de l'arc des Antilles et même dans chaque île en
particulier. J'avoue ma joie d'avoir retrouvé en 1951 à Kenskoff et à Fursy, à une
demi-heure de Port-au-Prince, mais à 1 500 m d'altitude, des pins analogues à ceux
d'Europe, des fraises des bois, des fougères non arborescentes et des jardins
semblables aux nôtres. En revanche, je ne connais rien de plus extraordinaire
comme bosquet, si j'ose dire, de « cierges » ou de « raquettes » arborescentes que
les alentours de l'Étang Saumâtre ou certains coins de la côte occidentale près de
Port-au-Prince. À cela s'opposent les forêts encore presque vierges du secteur
central de la Basse-Terre à la Guadeloupe, celles aussi de Trinidad, dont les fûts
droits et réguliers annoncent déjà les Guyanes toutes proches. On passe en
quelques kilomètres de la silve pseudo-équatoriale à la steppe à cactus.... Dans
l'ensemble cependant, les Antilles ont été un pont entre l'Amérique du Nord et
l'Amérique du Sud, par où se sont en fin de compte opérés plus d'échanges que par
le continent proprement dit, le point de rencontre, entre les influences parties des
deux Amériques se trouvant aux alentours de la Dominique ou peut-être même de
la Guadeloupe. Un autre trait que la structure insulaire suffit largement à
expliquer : l'endémisme est remarquablement développé.

    Mais pratiquement la flore originelle a été profondément transformée. Un bon
tiers des plantes actuellement existantes doit son importation volontaire ou non aux
Européens arrivés depuis trois siècles. L'exemple que je cite toujours, parce qu'il
m'amuse, est celui du Leonurus Siberieus, dont M. Stehlé montra jadis qu'il s'était
naturalisé on ne sait trop comment aux Antilles où il entre maintenant dans la
composition des remèdes sous le nom d'« herbe à Madame Lalie ». Mais on peut
dater avec une précision absolue l'arrivée de quelques-uns des éléments principaux
de cette flore. Les cocotiers sont apparus au milieu du XVIIe, siècle, les bananiers
ont été importés pour la première fois de la Grande Canarie à Saint-Domingue en
1516 par le P. Tomas de Berlanga. Aucun agrume n'existait dans le Nouveau
Monde avant l'arrivée des Européens, encore que l'introduction de leurs principales
espèces date des tout premiers temps de la colonisation. L'arbre à pain, si précieux
qu'en maintes circonstances les paysans antillais se sont refusés à en arracher les
rejetons, même dans des champs de cannes, a été apporté de Tahiti par le capitaine
Bligh en 1793. C'est à peu près à la même époque que fut introduit le manguier. Il
m'a quelque peu amusé de retrouver dans le petit livre de M. Pouquet sur les
Antilles françaises la vieille discussion sur le café ou plutôt l'exposé très succinct
des deux thèses qui s'opposent à ce sujet. Je crois pour ma part que la réponse faite
par le P. Rennard au livre de Chevalier et Dagron (Recherches historiques sur les
débuts de la culture du caféier en Amérique) doit être considérée comme décisive.
La lettre en effet de l'intendant de Ranché, datée du 5 mai 1749, s'exprime ainsi :
                                            Eugène Revert, Les Antilles (1954)             20



       C'est un fait constant et chacun sait qu'au retour d'un voyage de Paris, il
   (Desclieux) en a apporté ici le premier arbrisseau qu'il avait eu du jardin du roi et dont
   les fruits ont servi à multiplier l'espèce dans nos îles. Personne n'ignore non plus que
   les soins qu’il s'est donné à bord pour la conservation de cet arbrisseau ont été jusqu'à
   partager avec lui l'eau que la disette obligeait de donner par ration, tant il avait à cœur
   de procurer aux habitants un avantage qui les a consolés de la mortalité des arbres
   cacaoyers.

  Et les explications complémentaires du P. Rennard sont un modèle de sage et
modérée critique....

    La savane, cependant, de Port of Spain, comme celle de Fort-de-France,
s'ombrage de grands samanas : ils sont venus du Brésil. Les tamariniers abondent
partout et les enfants se disputent leurs gousses à la pulpe acidulée dont on fait
d'excellentes confitures : ils sont originaires de l'Inde et jusqu'aux Antilles la
légende les a suivis, qui veut que leur ombre soit d'une redoutable fraîcheur. Les
filaos, dont je me suis amusé à rappeler que le P. Düss estimait vagues, agréables
et poétiques les sifflements du vent dans leurs feuilles, arrivent de Madagascar, ce
qui permet de dater au passage les quimbois auxquels ils ont donné naissance. La
plaintive mélopée des bambous est postérieure à Mahé de la Bourdonnais qui, à
son retour des îles de France et de Bourbon, pendant la guerre de Sept Ans, fut
entraîné par les vents et les courants du cap de Bonne-Espérance jusqu'aux
Antilles.

   Les canéficiers sont arrivés des Indes Orientales, les flamboyants de
Madagascar, l'acacia Sundra, connu sous le nom d'arrête-bœufs parce qu'il oppose
une barrière infranchissable aux déprédations du bétail, a été introduit par le comte
de Lautrec des hautes montagnes de l'Inde sur son habitation de Grand Fonds
Balata.

    Cela continue toujours à l'instigation, à la barbe, ou parfois avec la complicité
des services officiels chargés de surveiller l'introduction de nouvelles espèces
végétales. Je dirai simplement que telle ou telle variété de cannes, dont les services
de telle ou telle île sont particulièrement fiers parce qu'originaire d'Afrique du Sud
par exemple, a parfois été empruntée au jardin d'un grand propriétaire, qui l'avait
introduite de manière clandestine, ce qui n'est pas au reste tellement difficile.... La
comédie humaine dans de tels pays ne perd jamais ses droits. Avouerai-je que,
pour ma part, je suis fort loin d'en pleurer ?

    On pourrait continuer longtemps, fort longtemps. Chaque époque a vu
l'acclimatation de plantes nouvelles, comme elle a connu des échecs plus ou moins
retentissants. J'ai raconté dans ma thèse comment les premiers colons à la
Martinique et ailleurs s'étaient acharnés à des cultures européennes. Pour
complaire aux Normands qui formaient une bonne partie de ses ouailles, de Baas
fit planter devant Fort-Royal un verger modèle avec pommiers et poiriers. La
tradition locale prétend que les fruits recueillis furent minuscules et d'une âcreté
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         21



insupportable. Le blé germe fort bien aux Antilles et montre une végétation
superbe, mais il ne « graine » pas. La vigne réussit clans les régions sèches, encore
qu'elle donne la plupart du temps des verjus quelque peu acides.

    Tandis, cependant, que se poursuit cette remarquable égalisation de la flore
tropicale, aussi valable pour les Isles que pour l'Afrique équatoriale, il est quelques
résultats doucement paradoxaux que je voudrais souligner au passage. L'attirance
des Antilles est pour une large part celle d'un monde nouveau et je ne puis que
rappeler au passage que peintres, littérateurs et artistes se sont extasiés à l'envi sur
les paysages exotiques offerts à leur admiration. Or cet exotisme, qu'il s'agisse de
Cuba, Haïti ou Trinidad, est celui des bambous, des cocotiers, des filaos, des
manguiers, des flamboyants et des bananiers : il apparaît d'importation, et
d'importation récente. En fait, et je tiens à le souligner, le décor végétal dans ses
grandes lignes, même aux confins de la forêt vierge comme à Trinidad, ne diffère
pas essentiellement, en apparence tout au moins, de ce qu'on trouve en été dans le
Centre ou l'Ouest de la France. Sur la route admirablement entretenue et
goudronnée qui conduit de Port of Spain à l'aérodrome, on se croirait dans une
forêt de chez nous.... Si ce n'est qu'il vaut mieux ne pas s'aventurer inutilement
dans le bois si l'on craint les rencontres désagréables, pour ne pas dire plus. Telle
savane, certes, avec ses arbres en boule évoque fort bien à la saison des pluies un
pâturage normand semé de pommiers : il vaut mieux tout de même ne pas s'y fier,
et monter dans les hauteurs au-dessus de 1 000 à 1 500 m où l'on a vite fait de
retrouver des conditions plus rapprochées de celles qui existent dans les pays
tempérés.

    D'où l'autre conclusion que je voudrais indiquer de manière rapide, avec
l'espoir qu'elle sera peut-être entendue. Les îles offrent dans un espace restreint une
variété unique de climats, de sols, de types de végétation. Leurs dimensions sont
assez restreintes, même pour les plus grandes, et il est facile de leur faire parvenir,
à bien moins de frais qu'au centre de l'Afrique, les engrais et les machines dont
elles peuvent avoir besoin et que peuvent transporter à relativement peu de frais les
lignes de navigation qui vont d'Amérique du Nord en Amérique du Sud ou qui se
dirigent vers le Pacifique par le canal de Panama. D'où l'idée que je crois féconde
sous la forme même que tendent à lui donner quelques agronomes : en faire une
sorte de vaste laboratoire tropical, un champ d'essai et d'acclimatation pour de
nouvelles variétés de cannes, de cacaoyers, de manguiers, etc....
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        22




                                 CHAPITRE II

              LES DONNÉES HISTORIQUES
                                     ________




                      I. – AVANT LA DÉCOUVERTE



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    Les « Isles » étaient déjà peuplées au moment de leur découverte par les
Européens. Les Grandes Antilles même étaient le centre d'une brillante civilisation
Arawak ou Taino, tandis qu'au contraire la plupart des Petites Antilles étaient déjà
passées sous la domination des Caraïbes, conquérants de fraîche date et en voie
d'expansion rapide vers le Nord. J'ai eu l'occasion jadis de gratter un peu le sol
pour le compte du Musée de l'Homme et de lire nombre de documents relatifs à
ces questions. La plupart des découvertes datent de l'époque Arawak, même dans
les Petites Antilles. Il y a à cela plusieurs raisons. Partout où ils sont passés, les
Caraïbes sont demeurés en général peu nombreux. Ils ont détruit la plupart des
populations préexistantes, sauf les femmes conservées pour leur usage. Ce qui
explique au passage un trait indubitable. Il y avait chez eux une langue des
hommes, caraïbe, et une langue des femmes, arawak, qu'elles ne parlaient qu'entre
elles. On comprend, dans ces conditions, comment les techniques arawak ont pu se
maintenir et pourquoi il n'apparaît pas de véritable solution de continuité dans le
matériel archéologique recueilli. Il n'en reste pas moins que toutes les Petites
Antilles ont été largement dépeuplées à ce moment-là et que la plupart d'entre elles
ne dépassaient pas quelques centaines ou quelques milliers d'habitants à l'époque
de la conquête, tous plus ou moins rituellement anthropophages. Les grandes îles
du Nord avaient au contraire une population nombreuse d'origine arawak et
d'organisation aristocratique lors de l'arrivée des Espagnols. À Cuba et Haïti par
exemple, les Tainos constituaient autour des caciques une sorte de noblesse
d'hommes libres qui, seuls, prenaient part aux discussions de quelque importance.
Ils habitaient des demeures rondes et souvent de grandes dimensions autour d'une
place largement dégagée. Leur habillement était d'une simplicité biblique. Les
hommes ont toujours été représentés nus par les Espagnols. Les filles portaient des
tabliers de coton, les femmes mariées, dans les Grandes Antilles tout au moins, des
                                               Eugène Revert, Les Antilles (1954)               23



naguas descendant jusqu'aux genoux. Mais le corps était peint avec du roucou
détrempé, comme le dit le P. Labat, dans « de l'huile de carapat ou de palma christi
qui les fait ressembler à des écrevisses cuites ». Sera-t-il permis d'émettre ici un
embryon d'hypothèse ? Ne serait-ce pas cette couleur, d'un emploi universel dans
les régions tropicales américaines, qui serait à la base de l'appellation traditionnelle
de Peaux-Rouges appliquée aux indigènes du continent récemment découvert ?

    Mais la simplicité du costume n'empêchait pas de goûter les ornements. Nous
savons de manière certaine que les chefs tainos des Grandes Antilles portaient de
véritables diadèmes en pierre avec une plaque d'or au milieu du front. Les deux
sexes, aux jours de grandes fêtes, s'entortillaient des bandages autour des bras et
arboraient des colliers de coquillages. Je ne puis, une fois encore, que citer cette
admirable mauvaise langue de P. Labat qui savait voir et décrire avec une
redoutable et ironique exactitude :

         Les caracolis que portent les sauvages, écrit-il, sont faits comme des croissants de
    grandeur différente, suivant le lieu où ils doivent servir. Ils en portent d'ordinaire un à
    chaque oreille..., ils en portent un autre, attaché à l'entre-deux des narines qui leur bat
    sur la bouche. Le dessous de la lèvre inférieure est encore percé et on y attache un
    quatrième caracoli... qui tombe à moitié sous le menton. Enfin ils en ont un cinquième,
    qui est enchâssé dans une petite planche de bois non cintrée en croissant, qui leur
    tombe sur la poitrine étant attaché à une petite corde au col. Je laisse à penser quelle
    beauté tous ces croissants donnent à la tête d'un homme et s'ils ne le font pas
    ressembler à un mulet orné de ses plaques. Lorsqu'ils ne portent point leurs caracolis,
    ils ont soin de remplir les trous qu'ils ont aux oreilles au nez et à la lèvre avec de petits
    bâtons pour les empêcher de se boucher. Ils ressemblent pour lors aux cochons
    auxquels on a mis des broches pour les empêcher de fouiller la terre. Quelquefois, ils
    portent des pierres vertes aux oreilles et à la lèvre et quand ils n’ont ni pierres vertes,
    ni petits bâtons, ni caracolis, ils y mettent des plumes de perroquet ou d'aras rouges,
    bleues et jaunes, qui leur font des moustaches de dix ou douze pouces de long de
    chaque côté au-dessus et au-dessous de la bouche, sans compter ce qu'ils ont aux
    oreilles, ce qui leur donne la plus plaisante figure du monde 1.

     Je m'en voudrais d'ajouter quoi que ce fût à pareil texte dont la précision et
l'ironie m'ont toujours comblé de joie. Signalons seulement la déformation
volontaire du crâne par aplatissement du front au moyen d'une planchette pendant
les premiers mois qui suivent la naissance.

    L'alimentation reposait pour une part sur la pêche et la chasse, mais plus encore
sur l'agriculture qui connaissait à la fois le manioc venu du Sud et le maïs hérité du
Nord. On utilisait le coton pour la fabrication des hamacs. Les haricots tenaient
une certaine place dans l'alimentation, ainsi que de nombreux fruits tels que les
« figues » de certains cactus et aussi les ananas, tout au moins chez les Caraïbes.
De nombreuses « gommes » entraient dans la confection de baumes ou de

1
    LABAT, Voyage aux Isles de 1'Afrique, Paris, Édition Duchartre, 1931, tome I, p. 167-168.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       24



torches.... Arawaks comme Caraïbes faisaient usage d'émétiques pour se purifier,
au cours, en particulier, de repas nocturnes accompagnés de rafraîchissements, de
danses et d'intoxications par le tabac et la coca.

    Nous n'avons au total qu'assez peu d'indications sur la religion de ces groupes.
Les archéologues américains emploient assez volontiers le terme de Zemiisme
pour désigner cette religion des anciens Antillais. Il est infiniment vraisemblable
qu'il s'agit d'une transposition plus ou moins complète du culte des ancêtres
toujours consultés par l'intermédiaire des sorciers ou Piaies chez les Arawaks, et
Boyés chez les Caraïbes. Ajoutons de très nombreuses amulettes portées souvent
sur la nuque pour se protéger d'une attaque par derrière....

    On peut se demander quelle a été l'influence de ces populations sur l'évolution
postérieure des Antilles françaises et autres. Officiellement, au point de vue
population, elle paraît nulle ou presque nulle. Les derniers Indiens Caraïbes de
Sainte-Lucie ont été transportés à la fin du XVIIIe siècle par les Anglais sur les
côtes du Honduras Britannique où ils ont d'ailleurs prospéré. Il demeure encore un
campement de Caraïbes plus ou moins métissés à la Dominique. Il se, trouve dans
un canton inaccessible de la côte orientale, visité à deux reprises au cours des
dernières années par le P. Delawarde et M. Vincent. Mais l'étude approfondie que
j’ai eu l'occasion de mener en ce qui concerne les Antilles françaises me pousse à
aller beaucoup, plus loin. Les Français et les Espagnols n'ont jamais répugné au
métissage, et ce métissage à été incontestablement fort actif, au début surtout de la
colonisation et avant l'arrivée de femmes blanches en quantités suffisantes. Il est
plus d'un trait des populations actuelles qui ne s'explique guère que par des
survivances plus ou moins occultes, en particulier dans les hauteurs de Saint-
Domingue et de Haïti. Il s'est maintenu en tout cas de nombreuses techniques
héritées des Caraïbes ou des Arawaks, ne fût-ce que celle des fameux paniers
« caraïbes » qui sont des merveilles de légèreté et d'élégance en même temps que
de solidité.

    Ce sont les vicissitudes de l'histoire qui sont pour une large part responsables
de l'actuelle bigarrure des Isles. Les anciennes populations ont en grande partie
disparue, mais elles ont été remplacées par des hommes venus de tous les horizons
et qui appartenaient à peu près à toutes les races connues dans le monde. Les
différences viennent pour une large part des proportions que l'histoire a rendues
variables pour les différentes composantes, Disons seulement que je connais tel
personnage issu d'un père noir avec du sang caraïbe, d'une mère métisse de Blanc
et de Laponne. Je crois qu'à peu près tous les mélanges possibles dans ce bas
monde ont été, à des doses variables, expérimentés aux Antilles.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        25




          II – DEPUIS L'ARRIVÉE DES EUROPÉENS
Retour à la table des matières
    Les Antilles ont été découvertes par Christophe Colomb. Elles se trouvaient
dans la zone en principe réservée à l'Espagne par la décision du pape Alexandre VI
Borgia. Mais en fait les Espagnols n'occupèrent absolument pas les Petites Antilles
ou, lorsqu'ils s'y essayèrent, leurs tentatives aboutirent à autant d'échecs. En 1514
par exemple, le roi catholique avait déclaré pour ennemis les habitants de la
Guadeloupe et donné commission à Juan Ponce de Léon de marcher contre eux. Le
P. Rennard a raconté d'après Pierre Martyr l'échec cuisant auquel aboutit la
tentative alors faite. Quand ils aperçurent les Espagnols encore en pleine mer, les
insulaires se cachèrent. Juan Poncé de Léon envoya des femmes et quelques
fantassins à terre pour laver le linge et renouveler les provisions d'eau douce. Les
Caraïbes les attaquèrent à l'improviste, gardant les femmes et dispersant les
hommes.... Nouvelle tentative aussi infructueuse en 1520, et ces échecs
découragèrent les Espagnols. Cependant ils ne laissèrent pas facilement les autres
nations intervenir dans le secteur, car « usant de toutes espèces de cruautés envers
ceux qu'ils peuvent attraper aux Indes, en allant et venant et quelque part qu'il
puisse les prendre.... envers ceux qui sont négociants avec les Indiens des terres
qui ne sont pas sous la puissance et domination (du roi d'Espagne) ils exterminent
tout ».

    Il s'agit là cependant d'une attitude qui comportait d'assez nombreuses
exceptions ou plutôt la cruauté certaine des Espagnols, même protégée par la bulle
pontificale, ne put jamais empêcher Anglais, Français ou Hollandais de fréquenter
ces parages. Nous savons par exemple qu'André Thevet, cosmographe du Roi, se
trouvait sous les tropiques en 1555 et qu'il longea les îles de Grenade et de la
Martinique. Nous constatons également qu'un certain nombre de points
remarquables avaient déjà leur nom avant même qu'on ne débarque pour une
occupation continue.

    En fait les événements paraissent bien s'être déroulés de la manière suivante et
je ne peux encore que citer le P. Rennard : « Anglais, Français et Hollandais se
firent pirates pour profiter des bénéfices laissés par les colonies riches en or dont
ils étaient systématiquement exclus. Cachés dans l'une ou l'autre des Antilles où les
Espagnols devaient obligatoirement passer pour regagner l'Europe, ils fondaient à
l'improviste sur les galions chargés des richesses du Pérou et cherchaient à les
enlever. » Il n'est pas de notre sujet de retracer ici les hauts faits des aventuriers
flibustiers et boucaniers. Il n'en est pas de plus grands par l'audace dans l'histoire
du monde. Peu à peu cependant, ces indomptables personnages cédèrent la place
aux corsaires dont les exploits remplirent encore toute la fin du XVIIe et une partie
du XVIIIe siècle : c'est avec leur aide que Duguay-Trouin allait s'emparer en 1711
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         26



de Rio de Janeiro.... Je ne voudrais pas insister, mais je crois qu'il est encore
nécessaire de se rappeler ce passé prestigieux pour comprendre les Antilles et leur
esprit actuel.
    Il serait trop long d'exposer ici les détails d'une histoire infiniment pittoresque
certes, mais quelque peu monotone dans son apparente diversité. Le XVIIe siècle a
connu la formation des quatre empires coloniaux qui se sont maintenus jusqu'à la
fin du XIXe siècle, anglais, espagnol, hollandais et français. Mais déjà l'Empire
avait connu la libération d'Haïti et le XIXe siècle avait été marqué par de profondes
transformations de la législation et de l'économie.

    L'événement essentiel de la période coloniale avait été l'importation des
esclaves. On connaît l'histoire. Les Espagnols avaient d'abord essayé de soumettre
les populations indigènes, mais celles-ci avaient montré une invincible répugnance
au travail servile. Les Caraïbes en particulier se révélèrent absolument
indomptables. Pour essayer de sauver en partie ces populations, l'évêque espagnol
Las Casas, qui devait s'en repentir amèrement par la suite, proposa de remplacer
les Américains par des Noirs importés d'Afrique. Ainsi débuta la grande traite qui
devait durer jusqu'au commencement du XIXe siècle. Nous n'avons pas à souligner
ici les conséquences désastreuses qu'elle put avoir pour l'Afrique. En ce qui
concerne les Antilles, elle aboutit à la transportation de plusieurs millions de Noirs,
par ailleurs très inégalement répartis.

     En général, il arriva peu d'esclaves dans les colonies demeurées à l'Espagne.
L'exemple le plus frappant est celui de Saint-Domingue. La partie espagnole de
l'île, la plus étendue, mais la moins peuplée, ne comptait guère qu'une centaine de
milliers d'habitants en 1794, d'après Moreau de Jonnès, dont 35 000 Blancs,
38 000 affranchis et 30 000 esclaves. Haïti au contraire était, sous la domination
française, représentée par les aristocrates que les vieux documents appellent « Nos
Seigneurs ». On y comptait 30 826 Blancs, 27 548 affranchis et 465 429 esclaves.
Peut-être y a-t-il là comme une préfiguration de ce que devait être le destin des
deux pays. Haïti est devenue une république noire, purement noire ou presque,
dont la population dépasse maintenant 3 millions d'habitants, pour 28 676 km2
tandis que Saint-Domingue est une république dont les mulâtres, sous la houlette
du généralissime Leonidas Rafael Trujillo Molina, ont tendu à se blanchir de plus
en plus, fût-ce par l'importation d'éléments germaniques de bonne souche, mais
peu argentés, dont les qualités en l'espèce sont, paraît-il, sans rivales. Cuba et Porto
Rico peuvent être considérées comme blanches à plus des trois quarts et il est
curieux de noter que, suivant l'opinion d'un commentateur averti, les Noirs y ont
été « phagocytés » littéralement par les Blancs. Il faudrait vérifier peut-être au
demeurant si les règles d'attribution à tel ou tel groupe ont été dans la pratique
aussi sévères que sur le continent nord-américain. Il vaut enfin la peine de
souligner au passage que pour ces quatre grandes îles et aussi pour la Jamaïque, il
n'y a eu et il ne reste aujourd'hui, les rouges ayant vite disparu en tant que tels, que
deux groupes ethniques bien définis : les Noirs et les Blancs.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        27



    L'histoire des autres Antilles a été singulièrement plus complexe. Les luttes
entre l'Angleterre et la France n'ont laissé à cette dernière que la Martinique, la
Guadeloupe et leurs dépendances dont les plus remarquables sont Saint-Martin et
Saint-Barthélemy. Mais elles expliquent la présence d'une vieille aristocratie créole
qui parle encore notre langue à la Dominique, à Sainte-Lucie et même à Trinidad,
bien que la grande crise économique d'après 1920 nous ait fait perdre un terrain
considérable dans cette dernière île. Mais ce n'est pas là l'essentiel. Lors de la
libération des esclaves, qui s'est produite à des époques quelque peu différentes
suivant les pays et surtout leurs métropoles, les Noirs Ŕ et qui songerait à leur en
vouloir ? Ŕ ne se sont plus senti qu'un médiocre attrait pour les plantations et les
villages agglomérés dans lesquels ils avaient jusqu'alors traîné une existence
misérable. Ils s'enfuirent dans les hauteurs et commencèrent à défricher ce qui était
nécessaire à leur subsistance.... Il fallut alors faire appel pour le reste à une main-
d'œuvre immigrée. On s'adressa surtout aux Hindous connus traditionnellement
sous le nom de coolies aux Antilles. Mais il faut y ajouter des Indochinois, des
Chinois et des Malais surtout nombreux dans les anciennes possessions
hollandaises. Et il en est résulté en maints endroits, comme il a déjà été indiqué, un
extraordinaire bariolage ethnique. À la Martinique et à la Guadeloupe les 25 000
ou 30 000 Hindous qui ont été amenés tendent à se fondre plus ou moins dans le
reste de la population et se sont convertis au christianisme, tout en continuant
d'ailleurs à célébrer, lorsque l'occasion s'en présentait, les fêtes de Vichnou et de
Siva. J'ai encore vu des autels hindous près de Capesterre en Guadeloupe. Les
Hindous surtout forment presque déjà le groupe le plus important de Trinidad où
ils sont en ascension rapide et, si l'on sort du monde caraïbe stricto sensu, on
s'aperçoit sans mal qu'ils ne sont pas loin de la majorité absolue en Guyane
Britannique.

    Si l'on veut bien se souvenir que les Antilles grandes ou petites se trouvent sur
la route de l'Amérique du Nord vers l'Amérique du Sud, qu'elles forment les
avancées de la zone de Panama et du canal, on admettra sans peine qu'elles
constituent toujours un des plus extraordinaires creusets de civilisations et de races
qui existent à la surface de notre monde. Cette histoire explique également le
double caractère qu'elles offrent aujourd'hui. Suivant le point de vue auquel on se
place, ce sont tantôt les forces d'unification et tantôt les forces de dissociation qui
paraissent l'emporter. Nous verrons ce qu'il faut en penser et quelles peuvent être
les perspectives ouvertes aux divers organismes internationaux qui agissent dans la
région.

    Nous passerons donc successivement en revue les Républiques indépendantes,
Porto Rico et les îles Vierges, qui appartiennent à l'Amérique, et les possessions
françaises, anglaises et hollandaises. Nous étudierons ensuite les facteurs
d'unification ou de dissociation et l'action de la Commission Caraïbe comme des
grands établissements scientifiques antillais.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       28




                                 CHAPITRE III

    LES RÉPUBLIQUES INDÉPENDANTES
                                     ________




                                   I. CUBA
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     Le cadre physique. Ŕ Cuba est la plus grande des îles caraïbes, avec une
superficie qu'on peut évaluer à 114 524 km2 et une population de 5 410 000
habitants, dont 850 000 à La Havane (fig. 2). Elle s'étend entre 19°57' et 23°8' de
latitude Nord. Sa longueur est d'environ 1 275 km, tandis que sa largeur se réduit à
80 km près de Camaguey et même à 49,5 dans la région de La Havane. Mais on a
fait remarquer depuis longtemps que Cuba repose sur une vaste plate-forme
immergée à une faible profondeur (33 m environ) et qu'il suffirait d'un abaissement
assez faible du niveau des eaux pour que la masse de l'île soit multipliée par sept
ou par huit et que sa largeur moyenne atteigne de 180 à 200 km. C'est un fait assez
général dans les Antilles et qui doit être considéré comme une des conséquences
de la remontée des eaux après les glaciations quaternaires. De même, on
retrouverait ailleurs, peut-être il est vrai avec moins de régularité, cette terrasse
inférieure élevée de 5 à 10 m à peine au-dessus des eaux et qui correspond à peu
près certainement à une ultime variation de leur niveau.

    On a souligné plus d'une fois le contraste qui existe entre la côte Nord, presque
partout rocheuse et que paraît doubler à quelque distance du rivage, vers le centre
surtout, une ligne de petites îles et de récifs coralliens peu habités en général et
souvent occupés par la seule mangrove, et la côte méridionale. Celle-ci au
contraire, sauf à son extrémité orientale, apparaît basse et marécageuse. À l'Ouest
de Cienfuegos et tout le long de la côte Sud-occidentale de la province de Las
Villas s'étend l'immense marécage de Zapata qui a 150 km de long et, par endroits,
plus de 50 de large. Les ports abondent, surtout au Nord, et comportent des baies
en forme de poches étranglées, à leur « débouché, en un étroit goulet ».

   La synthèse tentée par M. Sorre dans la Géographie Universelle demeure en
grande partie exacte. « Sur les restes d'une ancienne terre transformée par le
métamorphisme et le volcanisme diorites, serpentines, roches vertes, rarement
granites se sont déposés transgressivement de l'Ouest vers l'Est des couches
                                                 Eugène Revert, Les Antilles (1954)      29



appartenant au Jurassique moyen et supérieur et au début du Crétacé 1. » À partir
de l'Éocène se déposèrent en discordance des couches d'un calcaire blanc et
jaunâtre, « qui ont joué un rôle dominant dans la constitution du sol cubain ». Il y
eut depuis gauchissements, relèvements, aplanissements, dans le détail desquels il
est impossible d'entrer. Le relief comprend essentiellement trois groupes. À
l’extrémité occidentale de l'île, la Sierra de los Organos se développe parallèlement
à la côte septentrionale. Elle n'a qu'une altitude médiocre. La partie centrale de l'île
est occupée par des sierras ou lomas aux sommets arrondis et entre lesquelles se
développent de larges plaines qui représentent le « produit d'une évolution
karstique très poussée » 2. La Sierra Maestra occupe le Sud-Est de l'île. Elle
annonce déjà les chaînes que l'on retrouvera en Haïti et culmine au pic Turquino
par 2 560 m. Formée surtout de schistes, de diorites et de granites, elle tombe
directement sur la mer qui se creuse à son pied.

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                               FIG. 2. – CUBA – Échelle, 1 :10 000 000.

    L'île des Pins se trouve à l'Ouest de la plate-forme continentale. Pendant toute
la durée du Pléistocène, elle communiquait avec Cuba. Elle couvre maintenant une
superficie d'environ 3 000 km2 avec Une population qui n'est encore que de 10 000
habitants et qui est évidemment susceptible d'une forte augmentation.


1
    Max. SORRE, Mexique, Amérique centrale (t. XIV de la Géographie Universelle publiée sous
    la direction de P. VIDAL DE LA BLACHE et L. GALLOIS), p. 158.
2
    Ibid.
                                             Eugène Revert, Les Antilles (1954)            30



     Le climat, à cause de la proximité immédiate et du tropique et du Sud des
États-Unis, présente quelques caractéristiques particulières. Il est certes tropical
dans l'ensemble et il n'y a que 5°C de différence entre les moyennes du mois le
plus froid, celui de janvier, et du mois le plus chaud, qui est août. Mais la moyenne
de janvier n'est que de 22,2°C et apparaît très nettement inférieure à celles des
autres Antilles. Elle traduit en réalité l'influence de ces vagues de froid qui, après
avoir déferlé du Nord au Sud des États-Unis, amènent à Cuba de brusques
refroidissements qui pendant une ou deux journées ramènent la température à
quelques degrés à peine au-dessus de 0. Puis à partir de 100 m les gelées peuvent
intervenir. Les pluies sont en général de l'ordre de 1,20 à 1,90 m suivant les
années. Elles sont plus abondantes sur la côte Nord, frappée directement par l'alizé,
que sur la côte méridionale. Il tombe davantage d'eau à l'Ouest qu'à l'Est. La saison
des pluies débute à l'ordinaire vers le milieu de mai et se prolonge tard en octobre.
Juin et septembre connaissent le maximum de précipitations. Le reste de l'année
forme la saison sèche où en six mois il ne tombe pas le quart des précipitations.
Cuba enfin se trouve dans la zone des cyclones tropicaux, mais ceux-ci ne
l'atteignent qu'assez rarement et passent le plus souvent soit au Nord, soit au Sud
de l'île. Ils sont possibles pendant l'« hivernage » et occasionnent, lorsqu'ils se
produisent, de très sérieux dommages.

    On peut ici souligner deux choses : ni la chaleur, ni les pluies n'apparaissent
excessives : elles suffisent cependant à l'entretien de plantes relativement
exigeantes. D'autre part, les hauteurs importantes de l'intérieur permettent et
expliquent des étages de végétation qui vont des fougères arborescentes, des lianes
et des broméliacées de la forêt pseudo-équatoriale aux pins et aux fraises de nos
régions.

    Pendant longtemps on s'est contenté d'admettre que l'île entière de Cuba avait
été boisée à l'origine : Las Casas écrivait qu'on pouvait aller d'un bout à l'autre du
pays, sans sortir du couvert des arbres. Trois siècles plus tard, Humboldt partageait
le même sentiment. Cependant les linguistes contemporains ont montré que le
terme de savane était antérieur sans conteste à l'arrivée des Espagnols. Il servait à
désigner des zones de steppes souvent sèches. Et l'on peut rappeler, après Sven
Loven et Élisée Reclus, que le nom même de la capitale, La Havane, n'est qu'une
déformation aisément reconnaissable du terme même de savane 1.

    Les formations à cactus apparaissent surtout le long de la côte méridionale au
pied de hauteurs importantes et surtout de la Sierra Maestra. Il n'est pas rare alors
de rencontrer des formations de cereus et d'opuntias qui atteignent jusqu'à 10 et
12 m de haut et qui sont assez denses pour former ce qu'il est tout de même
difficile d'appeler de vastes bois. Le long de la côte et surtout de la côte


1
    Leo WAIBEL, Place Names as an aid in the reconstruction of the original vegetation of Cuba
    (Geographical Review, juillet 1943, p. 376 sqq).
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         31



méridionale se rencontre encore une végétation xérophile de buissons mêlés de
cactus. Elle occupe également la plupart des récifs et des petites îles.

    Histoire. Population. Ŕ L'histoire de Cuba est assez simple dans ses grandes
lignes. L'île a été découverte par Christophe Colomb le 27 octobre 1492 au cours
de son premier voyage. Elle porta divers noms d'origine chrétienne dans les années
qui suivirent, pour reprendre très vite son appellation indienne. En 1511, Diego
Velasquez fut nommé gouverneur, avec pour mission de soumettre les indigènes.
Cuba devait rester sous la domination espagnole Ŕ un court intermède excepté en
1763 Ŕ jusqu'au 10 décembre 1898 où elle devint en principe totalement
indépendante à la suite de la guerre entre les États-Unis et l'Espagne. Nous n'avons
pas à étudier dans ses détails l'évolution politique qui s'est ensuivie et qui a été
marquée au cours des dernières années par la présidence du sergent Batista, qui
vient de reprendre le pouvoir, avec, il est vrai, le titre de général. Il faut souligner
cependant que l'indépendance s'est montrée féconde pour l’île.

    M. Sorre, dans la Géographie Universelle, donne les chiffres du recensement
de 1926, soit 3 470 000 habitants. D'après l'évaluation du 31 décembre 1950, il y
en a maintenant plus de 5 410 000, dont 73 p. 100 de race blanche, tandis que
métis et gens de couleur ne constituent plus que 27 p. 100 du total et tendent à
diminuer rapidement, au moins en proportion. Il faut, semble-t-il, attribuer une
large part de cette augmentation au succès de la lutte entreprise contre le
paludisme depuis maintenant quarante-cinq ans et qui a fini par aboutir à des
résultats décisifs, résultats d'autant plus remarquables que les revenus moyens sont
médiocres et ne dépassent guère une centaine de dollars par individu et par an,
d'après les évaluations mêmes de la Commission Caraïbe.

    L'économie. Ŕ La concentration urbaine apparaît assez poussée. 40 p. 100 au
moins de la population se rencontrent dans des cités de plus de 60 000 habitants.
On comptait déjà en 1943 six villes de plus de 100 000 habitants et la population
actuelle de La Havane est supérieure à 850 000 personnes. Ce qui n'empêche pas
l'agriculture de demeurer à beaucoup près la ressource essentielle du pays. 41,5 p.
100 des habitants en tirent leurs moyens de subsistance, contre 12,5 p. 100 pour
l'industrie (chiffres de 1943). On peut encore préciser que ce sont les produits de
l'agriculture qui alimentent pour plus de 90 p. 100 les exportations. Mais cette
agriculture est encore organisée sur une base très extensive : elle produit beaucoup
plus qu'il n'est consommé localement, et il y a très âpre compétition pour se
disputer les débouchés possibles à l'exportation. En fait, il demeure de nombreux
sols de qualité supérieure et facilement exploitables. Le climat, par ailleurs, assure
une croissance presque continue, et la main-d'œuvre, nombreuse, se contente de
maigres salaires. Il est plus profitable, dans de telles conditions, d'étendre les
cultures que de valoriser des sols en voie d'épuisement par des engrais de haute
valeur.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        32



    Les exploitations agricoles couvrent plus de la moitié de Cuba. On admet
qu'environ 60 p. 100 de la superficie totale occupée par ces fermes pourraient être
labourés : on demeure fort loin encore de cette proportion. Un autre trait,
spécifique du monde antillais, est la spécialisation : on rencontre, par exemple,
nombre d'« habitations » ne faisant que de la canne. Ailleurs, ce sont des
bananiers. Dans les hauteurs, on trouve des plantations de café ou des fermes
d'élevage. Cependant, à côté des grands planteurs, surtout de canne a sucre,
existent de petits et moyens exploitants qui pratiquent la polyculture et vendent
une partie de leurs récoltes aux industriels du voisinage.

   Le sucre et ses sous-produits sont la principale source de revenus. On aura une
idée de leur importance, par les chiffres suivants. Sur les 27 500 000 acres (11
millions d'ha environ) qui forment la superficie de Cuba, il y en a 6 250 878, soit
environ 23 p. 100, qui se trouvent sous le contrôle des compagnies sucrières, dont
2 912 740 étaient plantés en cannes au cours de l'année 1949, le maximum au
cours des années antérieures ayant à certains moments atteint 3 500 000 acres.

    Les « habitations » consacrées à la canne couvrent à l'ordinaire de 40 à 200 ha
chacune. Elles ne comportent qu'une part relativement faible de cannes bonnes à
couper dans l'année. Le reste est occupé par de jeunes plantations, des jachères et
quelques carrés de vivres. Seules les plus petites propriétés sont parfois entre les
mains de cultivateurs indépendants. Les usines possèdent toujours des plantations,
mais ne produisent directement, à l'ordinaire, que de 10 à 20 p. 100 des cannes
qu'elles passent à leurs moulins.

    Les dernières années ont vu se produire des changements de quelque
importance et qui valent la peine d'être signalés. Avant la dernière guerre les
principales cultures et les grosses usines se concentraient vers le centre de l'île
dans les provinces de Las Villas (Santa Clara) et de Matanzas. L'accroissement de
la demande consécutive au développement des hostilités fit se développer en grand
la culture dans les provinces de Camaguey et de l'Orient qui fournissent
maintenant de 52 à 57 p. 100 de la récolte annuelle. Cette évolution s'est
accompagnée, comme il se devait, de la construction d'établissements modernes
capables de produire chacun entre 10 000 et 40 000 t de sucre dans l'année et qui
n'ont pu se construire qu'avec l'aide financière des États-Unis. On compte
également 74 distilleries, dont 1,9 se sont installées entre 1943 et 1945, mais il y
en a maintenant 25 d'inactives.

    L'importance de l'industrie sucrière à Cuba s'exprime par quelques chiffres qu'il
suffit, de rappeler. Il y avait, en 1950, 161 usines en activité, dont la production de
sucre s'est élevée à 5 393 541 t longues et 262 364 678 gallons de mélasses,
représentant au total une valeur de 598 millions de dollars. Il faudrait y ajouter la
production d'alcool pur, de rhum et de brandy, dont les chiffres sont extrêmement
variables d'une année à l'autre et dépendent pour une part de la conjoncture sur les
marchés mondiaux. En 1950 il a été exporté de Cuba 32 043 804 l. d'alcool valant
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        33



3 966 060 dollars, 201 552 l. de brandy et 768 328 l. de rhum, pour des valeurs
respectives de 27 760 et 835 302 dollars.

    Le tabac, renommé dans le monde entier, est la seconde des grandes cultures de
Cuba. La production annuelle a été en croissance rapide au cours des dernières
années. Elle atteint environ 110 000 t. Un peu moins de la moitié est consommé
sur place, tandis que les exportations se tiennent aux alentours de 20 millions de
dollars dans l'année.

    La troisième place est désormais occupée par les fruits, qui trouvent des
débouchés faciles aux États-Unis. Les ananas viennent en tête avec un peu plus de
44 000 t expédiées chaque année, dont 37 851 sous forme de fruits frais en 1949 et
6 756 sous forme de conserves pour une valeur totale de 2 500 000 dollars.
Viennent ensuite les bananes, les avocats, la pâte de goyaves, etc.... Mais la
consommation locale est de beaucoup la plus importante et porte, en dehors même
des fruits déjà nommés, sur beaucoup d'autres que leur fragilité rend pratiquement
intransportables, comme les sapotes ou les caïmites. La quarantaine stricte imposée
par les autorités américaines interdit l'exportation des mangots....

    Le riz est devenu un important élément de la consommation locale et on
s'efforce de le produire dans le pays même. Jusqu'à ces dernières années, il
s'agissait surtout du riz de montagne, venant de petites exploitations de 2 à 3 ha.
Un vaste programme vient d'être mis au point : l'on va entreprendre une irrigation
systématique en vue de l'établissement de rizières inondées. Jusqu'à présent,
néanmoins, la majeure partie de la récolte est produite par les provinces de La
Havane et de Matanzas dans leur partie méridionale. Elle s'élève aux alentours de
35 000 à 40 000 t.

    Il faut y ajouter ce qu'on appelle traditionnellement aux Antilles, les « gros
légumes » ignames, patates douces, choux caraïbes, bananes à cuire ou plantains.
Les arachides ont pris une certaine importance depuis qu'on peut les vendre aux
fabricants d'huile installés dans le pays. Ce sont, au total, des produits qui
n'apparaissent guère dans les statistiques, parce qu'ils sont en grande partie
consommés sur place et ne dépassent que par exception le marché local. Ils n'en
occupent pas moins une place essentielle dans la production agricole.

   L'élevage s'est développé de manière rapide depuis un quart de siècle. Au
premier janvier 1951, on estimait à 4 600 000 têtes l'importance du troupeau bovin,
dont 1 700 000 vaches. Les résultats obtenus sont remarquables et Cuba se suffit
maintenant en lait, fromage et beurre, avec, par-dessus le marché, une importante
production de lait condensé.

    Les forêts se montrent riches en bois de toutes sortes, qui se prêtent aussi bien à
la construction qu'à la fabrication de meubles et qui peuvent être employés à toutes
sortes d'usages, mais leur exploitation est purement locale et n'entretient pas de
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)         34



grand commerce vers l'extérieur. Les plantes à fibres comme le henequen
réussissent dans de larges secteurs sans qu'on leur accorde la même importance
qu'en Haïti par exemple.

   La pêche n'est guère pratiquée en haute mer, elle l'est sur les hauts-fonds
seulement. Les prises annuelles sont de l'ordre de 8 000 à 9 000 t et apparaissent
susceptibles encore d'un gros développement.

   Les ressources minérales sont loin d'être absentes. En 1950, il a été exporté
78 261 t de cuivre pour une valeur de 7 772 309 dollars, 117 358 t de chrome pour
2 212 109 dollars, et 86 372 t de manganèse pour 2 084 794 dollars.

     Le développement industriel est encore faible, sauf en ce qui concerne
l'utilisation et la transformation des produits originaires de Cuba même. Ce qui
indique, par contre, le haut degré de développement au moins relatif auquel l'île est
parvenue, c'est l'importance de son réseau de communications. L'artère principale
est la route qui va de Pinar del Rio à Santiago-de-Cuba en passant par La Havane.
Toutes les villes importantes et la plupart des villages lui sont reliés par des artères
bien entretenues. Il n'y a d'exception que pour les localités situées derrière une
chaîne de montagnes. Dans les campagnes isolées, par contre, le transport doit se
faire par charrettes ou le plus souvent encore à dos de bêtes. Les chemins de fer
aussi bien que les routes atteignent toutes les cités marquantes. Les voies publiques
(par opposition aux voies privées, propriété des usines à sucre) s'allongent sur près
de 8 000 km (7 852 exactement). Les deux ports principaux sont ceux de Santiago-
de-Cuba et surtout de La Havane qui compte plus de 50 grands docks installés
autour de la baie. Les aérodromes sont fréquentés par les avions de grandes lignes
internationales.

   Enfin le développement intellectuel apparaît bien assuré. On compte quatre
Universités avec 23 Facultés, dont trois officielles à La Havane, à Santa Clara et à
Santiago-de-Cuba ; la quatrième, au contraire, privée, sous l'invocation de Santo
Tomas de Villanueva, à La Havane. Au total ces quatre Universités dénombrent
environ 450 professeurs et 13 000 étudiants.

    L'avenir. Ŕ L'ensemble ainsi défini laisse une impression générale de
prospérité, à laquelle il serait peut-être imprudent de trop se laisser entraîner. Il est
certain que de l'autre côté de l'Atlantique, surtout en pays latins, se développent,
sans grosses difficultés, des régimes qu'à défaut d'autres termes on peut qualifier
de démocratiques autoritaires. Ils correspondent à des besoins immédiats et à la
pénurie encore extrême des masses travailleuses. Le revenu annuel par tête
d'habitant est évalué, suivant les années et le prix du sucre, entre 75 et 125 ou 135
dollars pour Cuba, contre 180 à 200 pour Porto Rico et les Antilles hollandaises,
140 à 150 pour les îles Vierges et Trinidad. Cuba est infiniment riche d'espoirs et
de possibilités. La densité encore médiocre de sa population lui promet, de longues
années durant, un avenir sans trop de difficultés. La chance énorme de Cuba vient
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       35



de ses terres encore disponibles, puisque l'on pouvait estimer en 1946 que 50 p.
100 du territoire national et 25 p. 100 des terres facilement labourables demeurent
toujours en friche. Il faut y ajouter enfin les possibilités du tourisme et d'une
situation à tous égards exceptionnelle dans l'hémisphère occidental, aux confins
immédiats du monde américain et du monde caraïbe dont Cuba apparaît de plus en
plus comme un authentique champion.

                  II. – HAÏTI ET SAINT-DOMINGUE
Retour à la table des matières
    Le cadre physique. Ŕ Le problème inverse ou presque se pose à Haïti qui
occupe avec la République de Saint-Domingue l'île du même nom (fig. 3). La
partie proprement haïtienne couvre une superficie de 28 676 km2, avec une
population de 3 111 873 personnes.

    Le paysage est le même ou à peu près dans les deux États. Les principales
lignes structurales des Antilles se croisent dans la grande île. Les abîmes sous-
marins bordent la Cordillère méridionale, tandis que les plus hauts sommets
dépassent 3 000 m, au pic Trujillo, par exemple, ou à la Peona, tous deux sur le
territoire dominicain. Malgré tout, on peut reconnaître, semble-t-il, dans cet
ensemble extraordinairement faillé quelques unités caractérisées, séparées par des
fosses plus ou moins profondes. La Cordillère Centrale, qui s'étend d'un bout à
l'autre de l'île, apparaît comme un complexe de relief déjà mûr qui dépasse 3000 m
dans sa partie la plus élevée et où l'on distingue, à côté d'éléments éruptifs déjà
anciens, des calcaires crétacés et des schistes métamorphiques. On y rencontre de
hautes et belles vallées comme celle de Constanza, Au Nord, la Cordillère
Septentrionale de Saint-Domingue ne dépasse guère 1 400 m et tombe par un
escarpement de faille sur le long sillon intérieur de la vallée de Cibao. Au Sud de
la Cordillère Centrale, la Montagne Noire et la chaîne des Mateux encadrent la
plaine de l'Artibonite et se prolongent en territoire dominicain par l'unique Sierra
de Neiba, avec des altitudes qui n'atteignent pas 1 600 m. Enfin la presqu'île
méridionale est accidentée d'Ouest en Est par le massif de la Hotte, à l'extrémité de
la péninsule, le massif de la Selle (où se trouve, par 2 680 m, le point culminant
d'Haïti), au front presque toujours couronné de nuages, et plus loin, en territoire
dominicain, le Baharuco (2 075 m).

    Entre ce massif et ceux de la chaîne des Mateux et de la Sierra de Neiba s'ouvre
un extraordinaire couloir d'effondrement, suivi par les avions qui vont de Ciudad
Trujillo à Port-au-Prince et au fond duquel dorment deux grands étangs : le lac
Enriquillo, maintenant au-dessous du niveau de la mer et dont les eaux atteignent
une concentration saline suffisamment élevée pour interdire toute végétation aux
alentours immédiats, tandis que l'Étang Saumâtre d'Haïti, mieux alimenté, demeure
à une vingtaine de mètres au-dessus de l'Océan. La thèse de M. Butterlin apporte
des lumières nouvelles sur la structure d'Haïti où les facettes caractéristiques de
grandes failles sont particulièrement nombreuses. Et il n'est peut-être rien en son
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)      36



genre de plus impressionnant que l'arête de Fursy, qui dépend du massif de la
Selle, encadrée à 1 500 m de haut par deux vallées profondes qui sont, de manière
incontestable, le résultat d'effondrements récents. Ajouterai-je que ce
compartimentage extraordinaire s'accompagne en territoire haïtien, où l'on parle
toujours notre langue, d'une profusion de noms pittoresques et évocateurs que je
m'excuse d'avoir goûté à toute leur saveur. La chaîne de la Grande Rivière se
prolonge par celle des Pitons, puis de la Marmelade. La citadelle du Roi
Christophe est allée se percher sur le Bonnet à l'Évêque. La chaîne de la Selle,
comme nous l'avons déjà vu, se continue par celle de la Hotte. Et, latéralement, on
trouve le Morne des Commissaires et celui des Enfants Perdus. Ailleurs, il s'agit du
Morne Bois Pin, du morne de l’Enfer, du Morne Coq et des montagnes de Jacmel.
Et l'on peut encore citer le morne de Fonds des Nègres, le morne Tête Bœuf, le
Bonnet Carré, que sais-je encore ?

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                FIG. 3 – HAÏTI ET SAINT-DOMINGUE –Échelle, 1 : 5 000 000

    De tels contrastes ne peuvent manquer d'agir fortement sur le climat, et les
stations ne sont pas rares, comme le faisait déjà remarquer M. Sorre, où les
conditions thermiques sont favorables à l'activité humaine. À Saint-Domingue on
vante le climat tonique de la vallée de Constanza. Petionville, au-dessus de Port-
au-Prince, par 400 à 500 m d'altitude, jouit déjà d'une température plus facile à
supporter que la capitale, à laquelle l'unit une route magnifique qui continue dans
la montagne, jusqu'à Kenskoff, les travaux en direction de Fursy avançant
rapidement. À une altitude qui varie suivant les jours, mais qui se tient d'ordinaire
entre 800 et 1 000 m, il y a une véritable surface de disparité où en quelques
dizaines de mètres on a la sensation que la température baisse de plusieurs degrés.
On a l'impression de passer alors de l'atmosphère chaude et quelque peu enfiévrée
de la baie à l'air pur de la montagne. Il vaut la peine d'en souligner au passage
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       37



quelques conséquences. À partir de 1 500 m, il fait souvent quelques degrés à
peine au lever du soleil et les gelées ne sont plus inconnues. Légumes et plantes
d'Europe poussent admirablement. Les fougères de la forêt de pins sont analogues
à celles que nous connaissons et il n'est pas impossible de trouver en quelques
coins des tapis de fraises des bois. En une demi-heure d'automobile on se trouve
retransporté de la fournaise tropicale en pays tempéré, avec un ciel d'une
extraordinaire pureté dans le matin.... Le Nord et les principales hauteurs
connaissent sur le versant exposé à l'alizé des précipitations importantes. Les
plaines intérieures sont le domaine des mimosées, puis des cactus cierges et des
raquettes arborescentes, lorsque n'intervient pas l'irrigation. Il tombe moins d'un
mètre d'eau dans la longue dépression centrale où coulent en sens inverses
l'Artibonite supérieure et le San Juan. La zone déprimée du Sud entre Port-au-
Prince et le Yaque del Sur est encore moins arrosée et là où ne fonctionnent plus
les canaux jadis créés par les colons français du XVIIIe siècle règnent les
mimosées et les grands champs de cactus arborescents. Il est possible qu'en
certains coins on n'arrive pas à 500 mm.

    La République d’Haïti. Ŕ Malgré son unité physique, cependant, l’île se
partage aujourd'hui entre deux républiques dont l’évolution est aussi nettement que
possible orientée dans des sens différents, pour des raisons strictement historiques.
Laissons de côté les populations précolombiennes, en grande partie détruites au
moment de la conquête, mais dont on retrouverait sans doute les descendants
quelque peu métissés dans les hauteurs les plus reculées. Mais, très vite après la
découverte, l'île s'est trouvée partagée en deux domaines bien distincts. La partie
occidentale passa rapidement sous le contrôle de la France et Haïti devint un grand
centre de colonisation, prospère entre tous au XVIIIe siècle, sous la direction de
ceux qu'on avait pris l'habitude d'appeler Nos Seigneurs dans les Antilles. Ce fut
une colonisation très savante, que nous connaissons bien par la description
détaillée qu'en a laissée Moreau de Saint-Méry, et dont les chefs tout au moins
semblent avoir très vite senti ce que la permanence de l'esclavage pouvait avoir
d'odieux et de dangereux. D'où l'idée de le remplacer, dès que les circonstances le
permettraient, par un véritable contrat d'association. La Révolution arriva trop vite
et entraîna la disparition totale de la domination blanche après la révolte de
Toussaint Louverture. Mais les deux chiffres donnés par Moreau de Jonnès
contiennent en eux-mêmes les développements futurs. En 1794, la Dominicanie
comptait 35 000 Blancs, 38 000 affranchis et 30 000 esclaves, tandis qu'en 1789 en
Haïti on avait dénombré 30 826 Blancs, 27 548 affranchis et 465 428 Noirs
esclaves. La République noire d'Haïti, lorsqu'elle se fonda, put se permettre
d'expulser tous les Blancs, fort peu nombreux du reste après le passage de la
tornade révolutionnaire. Quand on en laissa revenir quelques-uns, on leur interdit
de posséder la moindre parcelle de terre et l'interdiction ne fut levée qu'au moment
de la première guerre mondiale. Il en subsiste encore l'obligation de vendre sa
propriété après deux ans d'absence effective.
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)          38



    Actuellement on se montre de moins en moins intransigeant en la matière ou
plus exactement de nombreux Blancs installés à Port-au-Prince ont été conduits à
se réclamer de la nationalité haïtienne, pour des raisons assez diverses au
demeurant et qui ne manquent pas, à l'occasion, d'un certain pittoresque. En fait, le
type africain domine de manière absolue : les mulâtres n'apparaissent guère que
dans les villes. Il est en général d'une grande harmonie et d'une réelle beauté. Nos
Seigneurs écrémaient les cargaisons d'esclaves dont les Messieurs de la Martinique
et surtout les bonnes gens de la Guadeloupe ne ramassaient ensuite que les laissés-
pour-compte ou presque.

    L'agriculture demeure à beaucoup près la ressource essentielle et fournit
pratiquement à peu près tout ce qui est nécessaire à la vie, bananes, mil, ignames,
riz, maïs et manioc. Il vaut la peine de souligner un certain nombre de traits. Toute
la partie de l'île qui est « sous le vent » et les plaines intérieures ont
obligatoirement recours à l'irrigation. Les études poursuivies depuis quelques
années sous les auspices de la Société des Nations ont montré que dans ce domaine
on ne pouvait faire mieux que les grands colons du XVIIIe siècle : il n'y a qu'à
entretenir leurs canaux, là où ils existent encore, à les rétablir ailleurs et à curer les
réservoirs établis au débouché des montagnes. Dans les hauteurs, la culture per
saturam, par mélange, donne toujours des résultats fort appréciables.

    Il est certain que la population se nourrit au total de manière assez médiocre,
encore que plus variée qu'on ne l'admet à l'ordinaire. Je ne puis que répéter ici ce
qu'il m'est déjà arrivé de dire ailleurs. Les « gros légumes » (ignames, patates,
choux d'Achine ou choux caraïbes), le riz, le maïs, le millet sont cultivés un peu
partout. Il y a les fruits que l'on ramasse au passage, mangots par exemple, ou
prunes de mombin, parfois les bouts de cannes et tout ce que l'on grappille de part
et d'autre. Nul ne s'insurge, pourvu que le preneur en ait véritablement besoin. Je
tiens une fois de plus à insister sur ce point, car ce sont là des faits qu'aucun
statisticien n'est capable d'évaluer correctement. D'après les chiffres, il y a belle
lurette que la grosse masse des Haïtiens devrait être à peu près crevée de faim. Or
elle tient non seulement le coup, mais elle augmente sans cesse et le fait en
chantant.... Ce n'est pas moi qui nierai jamais qu'il reste beaucoup à faire. J'ai vu
boire l'eau boueuse des canaux d'irrigation, qui servent à tous usages. L'Européen
crèverait à coup sûr de dysenterie amibienne. Mais les indigènes, comme je l'avais
déjà vu pour les Arabes lors de l'insurrection de Damas en 1925, sont depuis
longtemps mithridatisés et s'en moquent éperdument.

   Les exportations sont avant tout agricoles. Au premier plan vient le café
(26 242 t en 1950 et 102 876 481 gourdes Ŕ la gourde valant statutairement le
cinquième du dollar). Ce café, d'excellente qualité, réussit bien partout dans les
mornes de l'intérieur et s'accommode également du système de la petite propriété.
Le sisal représente 33 425 t et 46 348 000 gourdes ; la banane, 1 842 t et 6 536 000
gourdes. Les ressources forestières sont encore très loin d'être convenablement
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        39



exploitées à cause surtout des difficultés de communications. On songe cependant
à utiliser la grande forêt des Pins et quelques plantations de mahogany.

    Il vaut la peine de souligner qu'Haïti ne compte présentement que deux usines
sucrières, dont la seconde vient à peine d'entrer en exploitation. La plus
importante, propriété de The Haitian American Sugar C°, a ses ateliers dans la
banlieue même de Port-au-Prince où les cannes lui sont amenées par le chemin de
fer. On fabrique également un rhum particulièrement fruité dont je ne connais
guère d'équivalent dans les Antilles françaises. Son goût très prononcé est le
résultat d'un coefficient particulièrement élevé d'impuretés, au sens technique du
mot, et dont l'origine doit être cherchée dans des méthodes anciennes de
fabrication. Ces impuretés disparaissent de plus en plus avec les méthodes
actuelles de fermentation, au grand désespoir d'ailleurs des gourmets en la matière.
À côté du rhum se vend un liquide intermédiaire entre le jus de canne et l'alcool et
qui répond au nom générique de clairin. Peu ou point d'industries, à moins que l'on
ne veuille compter pour telles les « fabriques » d'eaux gazeuses, de glace, d'huile et
même de saindoux. L'énergie humaine joue toujours un rôle capital, mais avec elle
on ne va pas extrêmement loin. Il y a sans doute quelques ressources minières
d'importance, la bauxite en particulier. Elles demeurent jusqu'ici inexploitées.

    Tout cela donne l'impression d'un pays très pauvre, et les Nations Unies ont
entrepris il y a quelques années un grand effort de transformation et de
modernisation dans la vallée de Marbial. On m'excusera de ne pas en parler
davantage. Je ne demande qu'à être éclairé. Je ne pourrais, actuellement,
m'exprimer que par ouï dire et il est certain que les bruits recueillis à Port-au-
Prince, dans des milieux que j'avais quelques raisons de croire bien informés, n'ont
pas été d'une louange excessive. On m'a beaucoup, je ne sais trop pourquoi, parlé
de cacahuètes à cette occasion. Il est également certain que tel ou tel rapport paraît
accorder une bien grande importance aux saillies du verrat sélectionné expédié là-
bas.

    Au fond, cela n'a peut-être pas autant d'importance qu'on serait tenté de le
croire. Je pense de moins en moins que les niveaux de vie calculés suivant les
techniques actuelles représentent vraiment l'essentiel d'une civilisation comme
celle d'Haïti et je croirais volontiers que cette grande république antillaise s'est
trouvée sauvée par sa pauvreté même et les modes de vie fruste qui s'imposent à
tous ceux qui ne font pas partie de ce qu’on appelle l'Élite et qui ne compte pas 3
p. 100 de la population. Il y a toujours et en toute saison de quoi subvenir à sa faim
et je ne puis que redire de nouveau ce que j'ai vu bien des fois et qui constitue à
mes yeux un des très beaux traits de cette civilisation : qui mange aux dépens
d'autrui, parce qu'il en a vraiment besoin, ne commet pas de faute. Les salaires
cependant sont extrêmement bas ; il ne reste plus assez d'argent pour acheter
chaque jour du rhum ou du clairin : Haïti échappe ainsi à l'alcoolisme qui ruine
telle ou telle Antille infiniment plus prospère.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        40



    On voit passer de temps à autre, sur ce qu'on appelle les routes, des autocars ou
plus exactement des camions couverts munis de banquettes à l'intérieur. Ils sont
toujours largement surchargés. Mais la grande majorité des Haïtiens n'a pas les
moyens de payer le transport. Quand ils veulent « descendre » à la ville, il leur faut
« prendre son pied la route », suivant l'expression consacrée. On marche pieds nus.
Mais à proximité de Port-au-Prince, en vertu d'un ukase qu'on n'a pas encore eu le
temps d'oublier, il faut mettre ses chaussures jusqu'alors portées sur les épaules ou
autour du cou. J'avoue avoir éprouvé le plus grand plaisir à suivre quelques-unes
de ces bandes joyeuses qui n'hésitent pas à faire 15, 20 ou 30 km aussi bien de jour
que de nuit pour aller au marché voisin dont l'approche est ainsi annoncée, même
en pleine campagne, par la longue file des chalands ou vendeurs éventuels. Et cela
se passe le plus simplement du monde. On s'arrête aux carrefours pour installer un
éventaire improvisé ou faire un brin de causette avec le « compère » ou la
« commère » sur le pas de sa case. Les plus riches trônent sur un bourricot entre
deux énormes « poches » chargées du plus hétéroclite matériel. Et tout cela crie,
jacasse, chante et s'amuse. Non, en vérité, quels que soient les critères auxquels on
veut se référer, une telle population est peut-être pauvre, elle ne se sent pas
misérable et c'est cela au fond qui importe. Haïti est libre, Haïti voit sa population
augmenter. Il y a sans doute, à l'heure actuelle, plus de 3 millions d'habitants sur
un territoire qui n'atteint pas 30 000 km2. Les problèmes de mise en valeur se
posent donc avec une acuité grandissante. Mais il reste encore beaucoup de
possibilités. On peut lutter contre l'érosion. Il y a de grands travaux à accomplir.
La pêche et l'industrie demeurent dans l'enfance. L'avenir, de quelque côté qu'on se
tourne, n'est pas bouché.

    Je ne parlerai ni de l'Élite, qui vit largement et dans laquelle se recrute à peu
près tout le personnel politique, ni des travaux publics soumis aux incessantes
variations du jeu local, mais qui transforment peu à peu le pays, grâce, il est vrai,
pour une large part, aux crédits qui peuvent venir d'Amérique. Le tourisme est très
remarquablement équipé déjà et procure de substantiels revenus. Dans l'ensemble,
au cours de la dernière décade, les exportations tendent à l'emporter sur les
importations. Elles ont atteint 192 399 641 gourdes en 1949-1950, contre
182 004 620 aux importations. La place des États-Unis est à beaucoup près la
première. Ils fournissent 137 853 624 gourdes de marchandises. La part de la
France n'est que de 2 467 373 gourdes, ce qui la met au septième rang des
fournisseurs. Nous achetons un peu moins d'un million de gourdes aux Haïtiens.
Mais on peut espérer que les négociations qui viennent de se terminer
heureusement augmenteront notre part dans des proportions relativement
considérables.

    Je voudrais souligner un dernier trait. Haïti renferme une société noire qui
depuis un siècle et demi évolue librement et suivant ses normes propres. Il en est
résulté une magnifique et extraordinaire reviviscence des cultes d'origine africaine
qui se syncrétisent aujourd'hui dans le Vaudou. Je me rallie sans difficulté à la
définition qu'en donne M. Métraux : une religion populaire née du syncrétisme
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)         41



entre les cultes d'A.O.F. et les croyances et pratiques du catholicisme traditionnel.
Il demeure assez fort pour avoir résisté victorieusement à toutes les tentatives du
clergé, cependant breton pour une large part, en vue de l'éliminer. Il est également
certain que, dans les circonstances actuelles, tout gouvernement qui voudrait
l'extirper aurait les plus fortes chances d'être éliminé du coup lui aussi. Je dirai
simplement ici, après M. Métraux, que le Vaudou joue un rôle capital dans la vie
haïtienne, surtout à la campagne, car il procure à ses fidèles une sorte de confort
spirituel, il les protège contre les vicissitudes de l'existence tout en leur fournissant
des distractions d'ordre esthétique. Et il n'est pas tellement difficile de reconnaître
au passage les dieux africains qui ont ainsi franchi l'Atlantique. Il ne me déplaît
pas non plus qu'ils soient entrés en composition avec notre catholicisme
traditionnel auquel ils prêtent un charme assez particulier.

    Et je crois, comme je l'ai déjà écrit ailleurs, que ce peuple sympathique de plus
de 3 millions d'âmes mérite vraiment que nous lui prêtions une audience toute
particulière. Le français est sa langue officielle, dont le créole n'est au fond qu'une
déformation populaire. J'avoue qu'il fait singulièrement plaisir de se faire
interpeller dans notre idiome par les douaniers qui vous accueillent à l'aérodrome
de Port-au-Prince. L'Institut que nous y entretenons est à la tête de l'enseignement
local et c'est lui qui, pour une large part, forme les élèves de l'École Normale
Supérieure du cru. C'est donc notre culture qu'on recherche avant toute autre en ce
point capital du monde américain : c'est encore elle que viennent chercher, avec
peut-être quelque naïf enthousiasme, les touristes en provenance des États-Unis. Je
garde pour ma part un admirable souvenir de ce pays qui est fort beau, où en une
demi-heure d'automobile on peut passer de la fournaise tropicale au climat tempéré
et qui surtout est peuplé de très braves gens que ni leur couleur ni les souvenirs
mêmes d'un temps révolu n'empêchent d'être et nos plus fervents amis et nos plus
ardents protagonistes aux bords mêmes du monde occidental. On parle toujours
des 4 ou 5 millions de Canadiens Français sous des latitudes plus élevées. La
présence des Haïtiens sous les tropiques et la fidélité qu'ils nous gardent sont les
plus fermes garants du rôle que nous pouvons encore jouer dans cette zone si riche
en contrastes, sur la route du Pacifique, mais aux confins également du monde
anglo-saxon et de notre univers si profondément latin.

    La République Dominicaine. Ŕ La République Dominicaine, qui occupe la
partie orientale de la grande île, forme maintenant un singulier contraste avec
Haïti. Elle est d'abord beaucoup plus grande et nettement moins peuplée. Sa
superficie serait de 48 577 km2 et sa population de 2 121 083 habitants. Elle
correspond à la partie de l'île qui ne s'est jamais trouvée sous la domination des
Français, et que les Espagnols n'avaient jamais essayé de mettre véritablement en
valeur. La proportion considérable des Blancs et des métis au moment de la
Révolution explique pour une large part ce qui s'est passé ensuite. L'indépendance
totale de la nouvelle République date de 1863. À la suite d'une période d'instabilité
politique notoire, les États-Unis furent amenés à occuper le pays en 1916 et leurs
troupes y demeurèrent huit ans pleins jusqu'au 29 juillet 1924. Le pouvoir est
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        42



maintenant exercé par un président de la République élu tous les cinq ans. Le
généralissime Rafael Trujillo Molina vient de terminer son quatrième terme
présidentiel, et a été remplacé par son frère.

    Deux faits sont aussitôt à souligner au point de vue humain. Le français est la
langue de la République Haïtienne, l'espagnol celle de la République Dominicaine.
Ainsi se prolongent dans le présent les vicissitudes de l'histoire antérieure. D'autre
part, Haïti est avant tout un État noir. La République Dominicaine a depuis
longtemps manifesté au contraire qu'elle entendait devenir un État de moins en
moins coloré. En 1937 même, 5 000 paysans haïtiens établis sans autorisation sur
les terres de Saint-Domingue se virent massacrer à la suite du discours quelque peu
virulent qu'avait prononcé le président Trujillo lors d'un banquet offert à ses
officiers. La guerre fut évitée de justesse et parce qu'évidemment les États-Unis ne
voulaient pas en entendre parler : Saint-Domingue même fut obligé de verser une
indemnité de 700 000 dollars à Haïti. Mais en vue de stopper de nouvelles
infiltrations le président Trujillo poussa de toutes ses forces au développement de
ce qu'on appelle les colonies limitrophes d'utilité publique, qui doivent en principe
occuper tout le long de la frontière une bande de 10 km de largeur moyenne et où,
les pionniers qui s'installent deviennent sans aucun délai propriétaires de leur lot.
Sans doute des accommodements sont-ils intervenus au cours des derniers mois.
Le président Trujillo a fait d'incontestables avances aux Haïtiens. Il est même venu
à Port-au-Prince. Je ne suis pas très certain cependant que l'opinion haïtienne ait
une infinie confiance dans ces démonstrations. Je sais en tout cas, par expérience,
que la vue d'une automobile officielle à la frontière, avec chauffeur arborant
cocarde, une fois passé le dernier poste, produit un effet immédiat sur les paysans
qui s'enfuient aussitôt en abandonnant leurs paquets. Ils ne tiennent pas à être
réquisitionnés pour un temps plus ou moins long de l'autre côté de la frontière,
comme je me suis laissé raconter qu'il était parfois arrivé, en des temps fort
anciens évidemment.

    D'autre part, et c'est un héritage encore visible du passé, la frontière se devine
assez bien d'avion. Du côté haïtien, surpeuplé, des sentiers et des cases partout. De
l'autre, malgré l'effort de colonisation récent, une longue ligne de bois,
interrompue çà et là. En fait, pour toute la République Dominicaine, il n'y a pas
encore 25 p. 100 du sol qui soit cultivé et le programme actuellement en cours
d'exécution voudrait porter cette proportion aux alentours de 45 p. 100.

     À cette fin, et à d'autres aussi, on encourage l'immigration blanche. La guerre,
ou plus exactement l'après-guerre, a offert de larges possibilités à cet égard et
l'Europe centrale a fourni de nombreux carpet baggers qu'en tout bien tout
honneur on a mariés et bien mariés sur place. On peut admettre que dans un temps
qui ne sera pas très long Saint-Domingue sera devenu une république blanche au
même titre que Cuba. Ce n'est encore pour l'instant qu'un État mulâtre qui
s'éclaircit de jour en jour et qui tient à défendre sa place au soleil tropical par
l'étalage d'un puissant appareil militaire. Je ne connais rien de plus curieux qu'une
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        43



escale sur le champ d'aviation de Ciudad Trujillo où l'on aperçoit sur le côté de
l'aérodrome qui leur est réservé les très nombreux appareils de l'aviation militaire
locale qui s'envolent, tournent, puis se posent de minute en minute. Leur
alignement est vraiment impressionnant et fait contraste avec le vide de
l'aérodrome de Port-au-Prince.

    La capitale de l'île s'appelle Ciudad Trujillo, parce qu'elle a été rebâtie par le
président et généralissime du même nom après le cyclone de 1930. Mais elle est
plus connue, historiquement parlant, sous son ancienne dénomination de Santo
Domingo de Guzman. La ville fut fondée par Bartholomé Colomb, frère du
découvreur de l'Amérique, le 4 août 1496. On y trouve d'imposants monuments du
passé, au premier rang desquels il faut citer la première cathédrale construite en
Amérique, dans le style de la Renaissance espagnole et qui date de 1512. Les
restes de Christophe Colomb y reposent aujourd'hui dans un monument de marbre
imposant. On peut citer encore l'Alcazar, siège de la première vice-royauté
installée en Amérique, et de nombreuses ruines. La ville possède un port artificiel
remarquablement équipé et à quelque distance un excellent aéroport. La population
de Ciudad Trujillo est estimée à 181 533 personnes.

    C'est d'ailleurs la seule grosse agglomération de la République. Santiago de los
Caballeros ne compte déjà plus que 56 192 habitants et San Pedro de Macoris
19 994. La quatrième place revient à San Felipe de Puerto Plata, sur la côte Nord,
qui dispose d'un port naturel splendide où peuvent accoster les plus gros navires. Il
n'y a plus ensuite que de petites agglomérations. Bien que la densité actuelle
demeure nettement inférieure à 50 habitants au kilomètre carré, la population
apparaît en voie de croissance rapide, puisqu'elle est passée de 1 017 000
personnes en 1925 à 2 121 053 d'après le recensement du 6 août 1950. Elle croît
très vite par l'excédent naturel des naissances sur les décès, les taux respectifs
ayant été pour 1949 de 38,9 d'une part, et de 9,4 de l'autre. Cela explique en partie
la politique de la République Dominicaine qui n'accepte d'immigration que
blanche et qui est certaine d'arriver dans un temps relativement court à une
occupation convenable de son territoire.

    Les ressources actuelles sont avant tout du ressort de l'agriculture. Les forêts
couvrent de vastes superficies et l'on y trouve en quantités importantes du
mahogany, du gaïac, du cèdre, du pin et d'autres bois de construction comme
d'ébénisterie. Mais en fait l'exploitation n'a guère pu se développer qu'autour des
côtes, si bien que les grandes futaies de l'intérieur sont demeurées largement
intactes. Depuis 1934, le Service forestier accomplit sous la direction du Service
de l'Agriculture un excellent travail qui commence à porter ses fruits. Mais il ne
s'agit encore que d'une ressource dont l'avenir seul pourra définir l'importance.

    Le pays, à l'heure présente, vit avant tout de l'agriculture aussi bien de
subsistance que d'exportation : nous avons déjà souligné les vastes perspectives qui
s'ouvrent à celle-ci. Il n'y a pas encore un quart du sol régulièrement exploité. D'où
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       44



les avantages légalement offerts à tous ceux qui se lancent dans le défrichement et
la mise en valeur de nouveaux terrains. Qu'il s'agisse de culture proprement dite ou
d'élevage, une exemption de vingt ans leur est accordée pour tous les impôts. Il est
juste de reconnaître que cette politique commence à porter ses fruits et que les
surfaces défrichées augmentent chaque jour. On peut marquer d'abord que la
République Dominicaine est arrivée dans une large mesure à s'assurer une
indépendance effective en ce qui concerne les produits alimentaires. Elle récolte
maintenant tout le riz qui lui est nécessaire, pour les trois quarts du riz de
montagne ; un quart seulement est obtenu dans les plaines inondées : il s'agit là
d'un travail, en effet, pour lequel les Noirs et les créoles ne manifestent aucun
enthousiasme. On peut d'autant plus souligner que les exportations atteignent
maintenant près de 1 000 t par an pour une valeur de 185 000 dollars. Même
remarque en ce qui concerne le maïs, localisé dans le secteur depuis l'époque
précolombienne et dont on expédie chaque année plus de 20 000 t vers l'extérieur,
pour une valeur d'environ 1 100 000 dollars. Les exportations de viande se sont
élevées en 1949 à 4 316 759 kg pour une valeur de 1 873 470 dollars. Je tiens à
souligner ces chiffres, car il s'agit de produits déjà consommés dans le pays et pour
lesquels un appréciable surplus alimente l'exportation. L'économie de subsistance,
à la campagne tout au moins, comporte la culture des « gros légumes » du type
racines ou tubercules comme l'igname, les « choux » caraïbes et autres et les
patates douces. Il reste de ces dernières un surplus d'environ 650 à 700 t pour
l'exportation à destination des États-Unis, dont les habitants, dans de nombreuses
régions, sont plus friands de ces tubercules que des pommes de terre
traditionnelles. Viennent enfin les fruits. Mais beaucoup, dans les conditions
actuelles, supportent mal les transports ou sont arrêtés par la réglementation
draconienne de l'Amérique du Nord. Les grands produits d'exportation demeurent
avant tout le sucre, le café, le cacao et le tabac en feuilles.

    En 1949 les exportations ont atteint 436 806 t pour le sucre brut, avec une
valeur de 38 354 634 dollars, et 5 029 t pour le sucre raffiné estimé à 621 970
dollars. On avait expédié la même année 14 390 865 kg de café vert et
2 377 743 kg de café grillé, estimés respectivement à 9 211 047 et 1 624 568
dollars. La part du cacao s'élevait à 2 032 t et 7 497 740 dollars, celle du tabac en
feuilles à 20 936 t et 5 725 237 dollars. Il faudrait ajouter à ces deux dernières
rubriques 3 374 t de chocolat, estimées 1 780 000 dollars, et 5 383 000 cigarettes
valant 12 630 dollars. L'exportation des bananes se monte à 1 599 571 régimes et
1 058 499 dollars. On peut signaler aussi les oranges et même les tomates, qui en
sont encore à leurs débuts sur le marché d'exportation. En 1950, les chiffres
actuellement connus donnent un total de 83 514 773 dollars pour les exportations,
dont 40 712 945 pour le sucre et ses dérivés, 17 311 047 pour le cacao et le
chocolat, 12 341 209 pour le café et 4 728 843 pour le tabac, qui apparaît seul en
régression.

   Tandis que le tabac et les bananes sont partout répandus, le cacao et le café
connaissent au contraire une localisation beaucoup plus stricte. Le premier vient
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        45



surtout Cibao, qui fournit environ 80 p. 100 de la récolte       dominicaine, et le
second des provinces occidentales.

    L'élevage a quelque importance et le dernier recensement dont on ait les
résultats dénombrait 602 000 bovins, 333 000 chèvres, 546 000 porcs, 28 000
moutons et 263 000 chevaux.

    L'industrie sucrière apparaît à l'heure actuelle la principale du pays, celle dont
la moitié environ des exportations dépendent. Elle se trouve concentrée tout entière
le long de la côte méridionale entre la Romana, toute proche de l'extrémité
orientale, et Bani qui se trouve à 40 milles environ à l'Ouest de la capitale. Mais,
les années prospères, l'irrigation permet aux cannes de gagner largement en
direction de l'Ouest jusqu'aux abords immédiats d'Azura.

    Les ressources minérales sont encore très imparfaitement connues et
exploitées. Les reconnaissances géologiques ont montré cependant qu'il y avait des
dépôts de fer, de cuivre, de manganèse, de chrome, de nickel, de zinc, de cobalt,
etc.... Mais en fait on n'exploite à l'heure actuelle que l'or, le sel, l'argile et le
calcaire. La recherche de l'or se fait toujours de manière primitive suivant la
méthode des placers. Elle laisse sans doute échapper une partie du métal, mais a
l'avantage d'assurer une occupation lucrative à de nombreux Dominicains. La
production de plâtre à partir des dépôts locaux de gypse a considérablement
augmenté au cours de la dernière décennie. Elle suffit à la consommation locale et
permet même des exportations dans les meilleures années. L'État se réserve la
production du sel, que ce soit à partir de la mer ou de dépôts terrestres.

    L'industrialisation est à peine ébauchée, sauf en ce qui concerne les industries
agricoles et connexes. Mais un très gros effort est à l'heure actuelle entrepris dans
ce domaine et des exemptions d'impôts de vingt ans sont accordées à toute
personne qui installe sur place une industrie de transformation pour les matières
premières, quelles qu'elles soient, originaires de la République Dominicaine.

    M. Sorre a souligné avec une juste force les mœurs naturellement débonnaires
d'une population qui est demeurée pendant longtemps la proie des agitateurs
professionnels. Il était naturel qu'un régime « fort » s'établît dans le pays avec
l'appui plus ou moins direct des États-Unis, naturel aussi que ce régime fort,
endurant, augmentât la prospérité matérielle de la République. La réussite au
moins apparente est assez, remarquable et le commerce extérieur laisse maintenant
des profits appréciables. Pendant les cinq années de 1945 à 1949 incluse, les
exportations se sont élevées à 350 008 090 dollars américains contre 210 580 542
aux importations. On peut rappeler au passage ce que de pareils chiffres peuvent
avoir de factice. Ils n'en sont pas moins la preuve d'un début de prospérité
économique incontestable. Et les résultats sont là pour en donner la preuve. Saint-
Domingue possède à l'heure actuelle 1 895 milles, soit plus de 2 500 km, de
grandes routes bien entretenues, souvent macadamisées et pourvues de ponts de
                                             Eugène Revert, Les Antilles (1954)     46



maçonnerie ou de métal capables de supporter de lourdes charges. En outre, 812
milles de voies nouvelles doivent être aménagés dans un bref délai, et il est certain
qu'il y a un contraste frappant entre les pistes trop souvent cahoteuses d'Haïti et les
grandes artères modernes qui sillonnent le territoire de la République Dominicaine.
Ce réseau déjà remarquablement organisé et qui se développe de manière rapide
est parcouru par de nombreux autobus qui assurent le service entre Ciudad Trujillo
et les principales villes de province. Les chemins de fer, par contre, n'ont qu'un
faible développement et se trouvent concentrés dans la Vega. Mais il faudrait y
ajouter les voies entretenues par les usines sucrières pour leurs besoins propres et
qui atteignent plus de 900 km de longueur.

    Le port de Ciudad Trujillo a vu des aménagements remarquables qui
permettent désormais aux navires de 20 000 tx d'arriver jusqu'à quai. Les travaux
récemment exécutés peuvent être dans ce domaine estimés à plus de 3 500 000
dollars. C'est évidemment le centre le plus actif de tout le pays, par où passent
environ les deux tiers des importations et la moitié des exportations qui sont
presque uniquement constituées, autour de la capitale, par le sucre et la mélasse.
Le port de La Romana, vers l'extrémité Sud-Est de l'île, est également un port
sucrier, tandis que La Barahona, dans la baie de la Neiba, sert de débouché au Sud-
Ouest. Puerto Plata est à l'heure actuelle le seul port de quelque importance utilisé
sur la côte Nord du pays où ne manquent pourtant pas les sites favorables, telle la
fameuse baie de Samana.

   Quant au trafic général des lignes d'aviation, il se fait par l'aérodrome du
Général Andrews, proche de la capitale, et qui est un des plus importants que
connaissent les Antilles, après celui de Porto Rico.

    Me sera-t-il permis d'ajouter un mot ? Il vaut la peine de souligner deux choses
au passage. La République Dominicaine évolue volontairement ou tout au moins
sous l'impulsion d'une forte volonté vers un « blanchiment » systématique. M.
Sorre semble croire 1 que dans l'ensemble les conditions de vie aux Grandes
Antilles seraient plus favorables aux Blancs qu'aux Noirs. Je ne le pense pas. Il
s'agit bien plutôt d'un fait humain caractéristique des sociétés non anglo-saxonnes
parmi lesquelles il devint très vite un honneur recherché par les femmes de
condition servile d'avoir des enfants, naturellement illégitimes, mais moins colorés
qu'elles-mêmes. Et il me serait trop facile de montrer que, la République d'Haïti
mise à part, à la suite des lois protectrices de Dessalines, cet état d'esprit s'est
conservé en de nombreux points jusqu'à nos jours. Il suffit par suite que les Blancs
soient en proportion suffisante, un tiers par exemple ou plutôt deux cinquièmes,
pour procéder dans un temps assez rapide à ce qu'on peut appeler le blanchiment
de la population. Comment expliquer autrement que ce blanchiment a été et
demeure rapide dans toutes les Antilles où l'on ne parle pas anglais, Haïti excepté,
tandis qu'en pays anglo-saxon il ne se produit à peu près pas ? On peut donc
1
    Max SORRE, Mexique, Amérique centrale, ouvr. cité, p. 169.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        47



admettre sans difficulté, à mes yeux, qu'avant trente ans, à la prochaine génération,
la République Dominicaine sera très officiellement et très authentiquement
devenue un État blanc, comme Cuba, comme Porto Rico.

    Mais Ŕ et cela vaut la peine d'être souligné Ŕ ce blanchiment n'est pas ni ne sera
jamais américain, au sens des États-Unis. L'évolution actuelle de Saint-Domingue,
comme de Cuba et aussi de Porto Rico Ŕ ce qui ne manque pas de pittoresque Ŕ
achève de former entre les États-Unis et les Antilles la barrière linguistique de
l'espagnol, interrompue seulement par le français d'Haïti. Les vieilles civilisations
latines tiennent de manière tout à fait remarquable et quelque peu paradoxale au
premier abord en face de la pression venue du Nord et qui s'exerce avec une
insistance continue, encore que parfois d'une adresse quelque peu douteuse.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        48




                                 CHAPITRE IV

             LES ANTILLES AMÉRICAINES
                                      ________




                                 PORTO RICO
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    Porto Rico couvre une superficie de 8 903 km2. D'après le dernier recensement,
en date du 1er avril 1950, sa population s'élève à 2 210 703 personnes, contre
1 410 000 en 1925. Les excédents de naissances sont toujours importants et ils ont
augmenté de manière constante au cours des dernières années (52 739 en 1944,
57 843 en 1945, 61 159 en 1946, 66 226 en 1947). La densité actuelle approche de
250 au kilomètre carré et a toutes chances d'augmenter rapidement au cours des
années qui vont venir. D'où l'importance des problèmes qui se posent et des
solutions qu'on essaie de leur apporter. D'autant qu'il y a là un cas assez
caractéristique. Porto Rico demeura en effet sous la domination espagnole jusqu'à
la fin du XIXe siècle. Elle fait aujourd'hui partie intégrante du territoire américain,
sous certaines modalités sur lesquelles nous aurons à revenir.

    Le cadre physique. Ŕ L'île, malgré son étendue relativement faible, présente
une variété surprenante de paysages et de végétation. Sans doute le pays entier se
trouve-t-il sous les tropiques et il en résulte un certain nombre de conséquences
inéluctables. Mais, cette donnée générale acceptée, il n'est guère de territoire au
monde qui présente de telles différences, voire même de tels contrastes à quelques
milles à peine de distance.

     Et cette diversité ne vient ni de l'étendue, qui n'est pas très grande, ni même de
la position géographique. Porto Rico se trouve en effet aux environ du 18e degré de
latitude Nord et s'étend entre 65°35' et 67°15' de longitude Ouest (fig. 4).

    Les deux grandes causes de variété sont le climat, d'une part, et la topographie.
Dans l'ensemble, la structure de l'île est relativement simple. Elle se trouve
encadrée entre les deux fosses de Brownson et de Tanner et l'on peut considérer
comme un véritable horst la chaîne de montagnes qui l'accidente. Une plaine
côtière de 8 à 12 milles de large court au long de la côte septentrionale. Il en existe
une autre dans le Sud, mais beaucoup moins étendue et dont la profondeur ne va
                                             Eugène Revert, Les Antilles (1954)   49



que de 2 à 8 milles en moyenne. Cette bordure de plaines s'observe encore sur la
côte orientale, tandis qu'au contraire les montagnes de l'Ouest se dressent
immédiatement au-dessus de la mer. La ligne de partage des eaux se trouve
fortement déportée vers le Sud, en moyenne à 24 milles de la côte Nord et à 11
seulement de la côte méridionale. Les principaux sommets se trouvent dans le
district de Jayuya, où le Cerro Punto atteint 4 398 pieds, soit environ 1 340 m.
Viennent ensuite, dans la même région, le Jauya et le Tres Dias. En dehors de cette
zone, on rencontre le Yunque dans la Sierra de Luquillo (1 139 m) ; à son pied
s'étend une vaste zone boisée qui appartient au Domaine et qui occupe une bonne
partie du Nord-Est de l'île.

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                        FIG. IV – PORTO RICO. – Échelle 1 : 1 600 000.

     La zone qu'on pourrait dénommer axiale comprend des calcaires, des schistes
argileux, des conglomérats anciens avec roches volcaniques interstratifiées. On
peut noter en maints endroits des débuts de pénéplanation d'origine tertiaire. Les
terrains qui remontent à cette époque ont souvent déterminé dans le Nord-Ouest de
l'île une topographie karstique qui s'aperçoit avec une curieuse netteté lorsqu'on
survole la région en avion. Les plaines actuelles ont été pour une large part
construites par l'alluvionnement descendu des montagnes.

    Le climat est partout d'allure nettement tropicale, sauf autour des plus hauts
sommets. Les températures apparaissent uniformes dans l'île entière, sauf les
différences dues à l'altitude ; à 1 000 m environ, la moyenne générale est de 6 à 7
degrés plus basse que dans les plaines avoisinantes. Mais il y a dans la répartition
des pluies d'extraordinaires contrastes dus au relief et à la permanence de l'alizé.
Les deux extrêmes connus ont été observes à Ensenada, dans le Sud-Ouest de l'île,
et à La Mina, qui se trouve, à l'opposé, dans la partie Nord-Est de la Sierra de
                                             Eugène Revert, Les Antilles (1954)            50



Luquillo : la première station connaît une précipitation annuelle de 78 cm, contre
4,78 m pour la seconde. Il en résulte évidemment de grosses différences et de sols
et de possibilités agricoles. Les enregistrements des cinquante dernières années
montrent qu'en général les plus violentes précipitations se localisent entre mai et
décembre, mais la pluie est toujours possible d'un bout de l'année à l'autre. Les
averses sont presque toujours violentes, mais ne durent qu'assez peu et on ne
compte que cinq jours sans soleil au cours d'une année entière. L'île, par contre, est
sujette aux cyclones, dont les effets dévastateurs se font sentir une fois tous les
vingt ans en moyenne. Les derniers qui aient cause d'importants dégâts à Porto
Rico datent de 1928 et 1932. Celui de 1951 eut le bon goût d'obliquer vers le Sud-
Ouest à partir des îles Vierges.

     Des différences climatiques dues à la variation des pluies et à l'exposition aux
vents principaux permettent à M. Rafael Pico 1 de distinguer au total dix régions
dans l'île et il vaut la peine de résumer son argumentation, ne fût-ce que pour
donner une idée de la variété profonde de ces pays dits tropicaux. La côte Nord
comprend une région « sub-humide » Ŕ le terme n'est pas de moi Ŕ de nature
calcaire et une zone humide où le sol est formé par des alluvions. La première se
prête à de nombreuses cultures telles que le coton, le tabac et la canne à sucre. Les
petites exploitations de tabac s'accompagnent presque toujours de champs
nourriciers où l'on rencontre surtout des patates douces et des haricots, ainsi que
d'un maigre pâturage. La zone humide occupe toute la partie orientale de cette
plaine côtière. La température moyenne y oscille aux alentours de 25°C avec à
peine 3 degrés de différence entre le mois le plus chaud qui n'atteint pas 27°C et le
mois le plus frais qui dépasse encore 24°C. Les extrêmes qui aient été enregistrés
sont de 34,4°C pour la plus grande chaleur et de 20°C pour ce qu'on peut
difficilement appeler le froid.... Ce sont des chiffres qui révèlent la prédominance
presque absolue de l'influence océanique. Il est arrivé rarement, mais il est arrivé
tout de même d'enregistrer à Fort-de-France, cinq degrés plus au Sud, 15°C en
saison relativement fraîche. On compte dans cette zone environ 214 jours de pluie,
convenablement répartis d'un bout de l'année à l'autre. Il s'agit d'averses qui, à
l'ordinaire, durent peu. La moyenne annuelle des précipitations monte à 1,55 m.
J'ajouterai seulement qu'à l'expérience le climat de San Juan, qui se trouve dans
cette zone, apparaît plus léger et plus facile à supporter que celui des Petites
Antilles. Il faut sans doute en chercher la cause dans la permanence et la force de
l'alizé.

    Cette zone est riche, car les vallées humides de l'Est se prêtent bien à la grande
culture de la canne. Il vaut la peine de souligner ici que depuis 1947 l'autorité
agraire a réduit dans de considérables proportions le territoire auparavant occupé
par la Fajardo Sugar C° et y a établi neuf fermes collectives, à profit proportionnel


1
    Rafael PICO, The Geographic Regions of Puerto Rico, University of Puerto Rico Press, 1950,
    in-8°, 255 p.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        51



Ŕ de véritables kolkhozes en somme, mais dépourvus de toute idéologie
communiste Ŕ qui couvrent au total 16 223 acres, c'est-à-dire plus de 6 500 ha.
    La vallée de Caguas connaît encore plus de 60 pouces (1,50 m) de pluies dans
l'année, mais parfois inégalement réparties. De fortes sécheresses d'hiver, si l'on
peut dire, se font à l'occasion durement sentir en février-mars. Cependant les sols
formés d'alluvions sont en général excellents et se prêtent encore fort bien à la
culture de la canne.

     La côte méridionale au contraire est nettement sèche, avec des pluies qui ne
dépassent pas à l'ordinaire 1,20 m dans l'année entière. Mais surtout la période qui
s'étend de décembre à avril ne reçoit que 18 p. 100 des précipitations, et il arrive
souvent qu'on n'observe que deux pouces, c'est-à-dire moins de 5 cm, durant tout le
mois d'avril. Le pays, dans ces conditions, ne peut porter de cannes sans irrigation ;
il convient cependant de souligner ici que l'affaire, bien conduite, s'est révélée
beaucoup plus payante qu'on n'aurait pu l'espérer et, de 50 000 t avant 1914, on est
passé à 341 369 t de sucre en 1947. Au fur et à mesure qu'on avance vers le Sud-
Ouest, l'humidité diminue. De magnifiques sisals poussent près de Tallaboa et les
cactus cierges d'assez grande taille ne sont pas exceptionnels. Les collines qui
limitent cette plaine vers l'intérieur apparaissent « semi-arides », avec un total de
pluies qui se tient entre 1 m et 1,50 m suivant les endroits et l'exposition. Les
averses tombent surtout à la fin du printemps (mai et juin) et en automne (d'août à
novembre et décembre). La saison sèche se marque au plus fort en février-mars. Il
y a également en juillet une diminution des précipitations, à laquelle correspond ce
qu'on appelle le veranillo. La principale ressource est alors celle de l'élevage, car
les grandes cultures dépendent d'un développement encore hypothétique de
l'irrigation. À noter cependant que dès maintenant les ananas et le coton réussissent
bien ; le Sea Island, qui couvre plus de 3 000 acres (1 200 ha), donne d'excellents
résultats.

    Au Nord, par contre, des montagnes qui occupent le Centre Sud de Porto Rico
s'étend une région humide de piedmont qui couvre près de 2 000 km2. Elle apparaît
géologiquement très hétérogène. En gros, on peut dire qu'elle est surtout constituée
par une plaine tertiaire le long de la côte, en arrière de laquelle se trouvent des
éléments divers, mais en grande partie crétacés. Il y tombe de 2 m à 2,50 m d'eau
chaque année et, d'autre part, il n'est pas de mois sec à proprement parler. Le
minimum des précipitations apparaît en février-mars. Il est encore de l'ordre de
12 cm pour chacun de ces mois. Le pays est riche et la proximité de la capitale,
avec les nécessités de son ravitaillement, entraîne une assez grande diversité dans
les cultures. Le sucre cependant, les grapefruits, le tabac et les ananas
entretiennent une exportation importante. Mais il y a également de vastes champs
consacrés aux haricots, tandis qu'ailleurs ce sont surtout des piments verts que l'on
récolte.

   Les montagnes du Centre Est s'ordonnent autour de monadnocks dont l'altitude
augmente peu à peu jusqu'aux alentours de 1 300 m. Leur axe principal se
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         52



rencontre à 35 km environ de la côte septentrionale et à 19 au maximum de la côte
Sud. Ils dominent des régions de topographie confuse et mal ordonnée, dont M.
Pico essaie, d'après Meyerhoff, de rétablir ainsi l'évolution : le Crétacé supérieur a
été marqué à Porto Rico par la formation de sédiments marins, mais aussi de
dépôts volcaniques, à l'ordinaire andésitiques, et qu'on peut supposer
contemporains de la surrection des Montagnes Rocheuses. Il y eut alors des
intrusions de roches granitoïdes que l'érosion devait peu à peu découvrir et qui
constituent un des traits les plus caractéristiques de la partie orientale de l'île. Il
faut y ajouter la formation, évidemment plus rapide qu'en pays tempéré, de
pénéplaines successives, dont la plus récente est celle de Canagua que dominent
encore de hauts monadnocks.

    Il existe dans cette région de larges ensembles dont l'altitude va de 500 à
1 000 m. À partir de 500 m Ŕ et cela vaut la peine d'être souligné Ŕ et même parfois
à partir de 400, la température moyenne s'abaisse aux alentours et même au-
dessous de 23°C. Abonito, qui se trouve à 600 m, jouit d'une température moyenne
inférieure à 22°C avec au moins quatre mois au-dessous de 21°C. Et, malgré leur
dénomination de montagnes humides, ces régions n'ont pas de précipitations
excessives. Celles-ci se tiennent entre 1,50 m et 2 m, ce qui est suffisant pour
éviter toute irrigation. On cultive beaucoup le tabac, mais aussi la canne.

    Les montagnes de l'Ouest peuvent être définies à la fois comme les plus élevées
et les plus humides. Le point culminant en est le pic de la Puntita au Sud de Jayuya
(1 340 m). L'âpreté du relief et les gorges étroites taillées dans les assises crétacées
ont favorisé les installations hydroélectriques. La station du réservoir d'El Guineo,
par 900 m d'altitude, connaît une moyenne annuelle de 20°C, la plus basse qu'on
ait observée dans l'île. C'est là aussi qu'un matin on a enregistré une température de
4°C seulement. On admet très généralement que sur les montagnes de plus de
1200 m qui se trouvent au Sud de Jayuya des gelées peuvent avoir lieu, mais sans
qu'on ait eu jusqu'ici la faculté de les enregistrer officiellement. Les pluies sont
abondantes, sauf dans un étroit secteur. Partout ailleurs, elles dépassent 2 m par an
et souvent 2,50 m. C'est dans cette zone également que les cyclones exercent avant
tout leurs effets destructeurs et l'on trouve à l'ordinaire auprès de chaque demeure
un peu importante une « case à vent » où l'on se réfugie en cas de besoin. La
culture principale est celle du café. Il faut y ajouter celle des bananes à cuire et de
la vanille.

   La sierra humide de Luquillo, dans le Nord-Est, ne dépasse guère 1 000 m,
encore que son point culminant, le Yunque, atteigne 1 139 m. C'est de tout Porto
Rico la zone où il pleut à beaucoup près le plus : la station de La Mina enregistre
près de 5 m de pluie bon an mal an. Il est naturel, dans ces conditions, que la forêt
couvre de vastes espaces, avec le mahogany et les palmiers de la sierra.

   La population. Ŕ L'abondance et la diversité des ressources ont permis à une
population nombreuse de se développer dans l'île. Mais elle augmente aujourd'hui
                                              Eugène Revert, Les Antilles (1954)            53



avec une rapidité telle qu'il faut à tout prix lui trouver es moyens de subsister de
manière honorable. Porto Rico a largement profité dans ce domaine de l'aide
substantielle des États-Unis. M. Blanshard, dans son livre Democracy and Empire
in the Caribbean, estime que, depuis l'occupation de l'île en 1898 jusqu'en 1945,
l'aide financière directe accordée par les États-Unis s'est élevée à 580 millions de
dollars, dont la majorité ont été dépensés depuis l'entrée en charge du président
Roosevelt. Il faudrait y ajouter les dépenses faites par les militaires et qui se sont
élevées à 167 millions de dollars pour les deux premières années de guerre
seulement. Cet effort considérable, et qui se continue, a en partie réussi. Le revenu
moyen par tête d'habitant peut être évalué à 190 ou 200 dollars par an, ce qui est,
avec ceux d'Aruba et de Curaçao, le chiffre le plus élevé du monde caraïbe. Il reste
de plus de moitié cependant inférieur au revenu moyen encaissé sur le continent,
aux États-Unis ou au Canada par exemple 1.

    La vie économique. Ŕ La densité extrême de la population a conduit à des
mesures agraires qu'en des pays de civilisation différente on n'hésiterait pas à taxer
de socialisantes, voire communisantes. Il est extrêmement curieux et intéressant de
les voir appliquer en dehors de toute idéologie, simplement parce qu'elles
paraissent efficaces. C'est ainsi que de très importantes mesures ont été prises
contre l'accaparement des terres par des corporations ou sociétés anonymes. La loi
agraire de Porto Rico fixe à 500 acres (200 ha, à peu de chose près) le maximum
de terres que peut posséder un même groupe. La loi du 12 octobre 1941 a institué
une « autorité agraire » dont le but avoué est de supprimer les latifundia et de
redistribuer les terres ainsi récupérées. Il s'agit de créer des fermes individuelles de
2 à 10 ha, mais aussi des fermes à bénéfice proportionnel, destinées à maintenir
« un rendement économique tout en assurant une distribution plus satisfaisante des
bénéfices ». Enfin des villages de colons sont formellement prévus. Je tiens à
souligner au passage que ces trois formes de colonisation ont été employées avec
succès suivant les lieux et les circonstances. Au 30 juin 1945, 108 000 cuerdas,
soit environ 43 000 ha, de terres labourables avaient déjà été redistribuées. Mais le
mouvement n'a fait que s'accentuer depuis, au fur et à mesure que l'autonomie de
Porto Rico est devenue plus complète.

    La Land Authority, qui date de 1941, a pour buts essentiels de combattre à la
fois la concentration agraire et l'absentéisme des propriétaires. Elle a pu s'appuyer
dès ses débuts sur une loi de 1900 qui fixe à 500 acres (200 ha) la superficie
maximum reconnue aux sociétés anonymes, mais qui n'était guère appliquée.
L'action n'a pu être possible que parce que les fonds nécessaires ont été mis à la
disposition de la Land Authority. À la fin de 1918, 80 000 acres avaient été
récupérées et réparties en fermes collectives, mais en dehors de toute idéologie de
type européen. Leur réussite a été certaine, puisqu'en 1948 la récolte de cannes s'y
est élevée à plus d'un million de tonnes. Depuis 1946 en outre, la Land Authority a
1
    D'après des renseignements récents, une augmentation rapide viendrait de porter ce revenu à
    350 dollars.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        54



le droit d'entreprendre elle-même la transformation industrielle des produits
agricoles. Elle utilise à l'heure actuelle l'usine à sucre de Cambalache et celle de
Plazuela. De petites fermes de 2 à 3 acres ont été installées pour les familles sans
logement. On dénombrait, en 1948, 157 communautés rurales avec, au total,
19 963 lots prévus. On peut citer comme un exemple de réussite remarquable la
communauté de Vega Baia, déjà ancienne, puisque créée en 1921, et où 261 acres
ont été réparties en 94 petites fermes. Si l'on prend une de ces petites exploitations,
on s'aperçoit que la canne à sucre couvre en général moins d'une acre, mais
procure l'argent immédiatement nécessaire, soit de 150 à 200 dollars dans l'année.
Les produits de l'élevage complètent ce revenu. Le jardin produit les légumes et les
fruits nécessaires à la consommation journalière, tandis que le chef de famille tire
quelque argent supplémentaire d'une profession artisanale, le cas pris en exemple
étant celui d'un forgeron. Ce n'est certes pas la richesse. C'est du moins la liberté
avec une aisance certaine.

    La Land Authority poursuit en même temps des expériences de toute sortes.
C'est ainsi qu'elle a développé des plantations d'ananas de Cayenne, dont les
rendements s'avèrent excellents ; et, d'autre part, l'ananas exige plus de monde à
l'hectare que la canne, surtout avec les progrès actuels de la mécanisation. Le
sorgho donne également des résultats prometteurs, avec des espèces nouvelles
importées de l'Arizona. L'élevage des porcs est en rapide progression. La ferme de
Caguas expérimente de nouvelles espèces de végétaux. L'élevage est l'objet
également de tous les soins de la corporation.

    Mais à côté de l’agriculture, il y a place aussi pour un large développement
industriel. C'est encore une loi de 1942 qui a créé la Puerto Rico Industrial
Development C° qui possède et exploite directement cinq grandes usines de
ciment, de verrerie, de papier, de chaussures et de céramique, en même temps
qu'elle fait profiter et de ses capitaux et de son aide technique plus de 130
« industries nouvelles » dont les plus récentes sont en cours d'installation.

    Le gouvernement local poursuit dans ce domaine une politique fort active et
audacieuse. La Puerto Rico Industrial Development C° ne se contente pas de
favoriser l'établissement d'industries nouvelles désireuses de s'installer dans l'île.
Elle étudie également les ressources existantes dans tous les domaines et prend les
mesures nécessaires pour financer leur exploitation. On estime que, lorsque le
programme actuellement en cours sera achevé, ce qui ne tardera plus beaucoup, il
aura donné du travail à plus de 20 000 personnes et permis une production
annuelle évaluée à plus de 80 millions de dollars.

   L'effort n'est pas près d'être interrompu, puisque le gouvernement de Porto
Rico, d’accord avec les deux chambres, vient de créer The Economic Development
Administration pour l'ensemble de l'île. Cet organisme groupe sous une autorité
commune The Puerto Rico Industrial Development C°, The Transportation
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        55



Authority, The Office of Tourism et quatre « départements » ainsi dénommés :
Research, Economic Research, Promotion, Public Relations and Publicity.

   Les résultats sont remarquables, et il est certain que l'Exemption Act, approuvé
en 1947 par les deux chambres locales, y a sa large part. Il accorde, en effet, aux
industries nouvelles une exemption complète de droits jusqu'en juin 1959. Il y aura
ensuite une période d'accommodation progressive aux impôts existants, qui ne se
terminera qu'en 1962.

    On peut souligner en particulier qu'en 1949-1950 le total des exportations de
tissus de laine, coton et nylon a dépassé 42 millions de dollars, à destination
surtout des États-Unis et des îles voisines. À côté, une place déjà importante doit
être attribuée aux chapeaux de paille, aux travaux d'osier, aux fleurs artificielles,
etc.... Mais en même temps les industries en cours actuel de développement
permettent à Porto Rico de diminuer dans des proportions considérables le volume
de ses importations. Il existe maintenant des fabriques locales de ciment,
d'acétylène, d'oxygène, des fonderies, des fabriques d'objets en métal, de bouteilles
et aussi de papier. On estime que plus de 150 articles d'usage courant sont
maintenant fabriqués sur place, alors qu'il fallait les importer il y a moins de dix
ans.

    Les produits agricoles occupent encore, et de beaucoup, la première place aux
exportations. Il y a une prédominance absolue du sucre et de ses sous-produits. Les
chiffres de 1949-1950 ont été de 140 203 092 dollars pour le sucre et les mélasses
et de 3 136 887 dollars pour le rhum, le bay rhum et les alcools. Vient ensuite le
tabac, qui compte pour 13 553 551 dollars. Puis le café (1 302 163 dollars), les
ananas (905 424 dollars), les noix de coco, la vanille, les citrons, etc....

    Les importations comprennent à la fois des produits végétaux, de la viande, des
machines et produits industriels. Comme il est normal dans un pays en voie
d'équipement, elles l'emportent de beaucoup sur les exportations, ainsi qu'il ressort
du tableau suivant (en dollars) :

ANNÉES                  IMPORTATIONS          EXPORTATIONS              TOTAL
  ____                      ____                  ____                   ____
1945-1946                 242 039 975           161 459 490          403 499 465
1946-1947                 302 411 039           178 561 186          480 972 225
1947-1948                 360 446 728           192 025 825          552 472 553
1948-1949                 350 504 151           204 125 026          554 629 177
1949-1950                 344 640 007           235 183 739          579 823 746

    Mais on peut remarquer qu'au cours des dernières années la valeur des
importations s'est maintenue égale et a même diminué, tandis que celle des
exportations n'a cessé de croître et de manière assez rapide. Le jour où l'équilibre
sera rétabli, la planification entreprise à Porto Rico aura réussi.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        56



    Naturellement Porto Rico, pays américain, dispose de puissantes centrales
électriques. Il y a plus de 3 000 km de routes goudronnées. Il n'est pas
d'agglomération de quelque importance à laquelle on ne puisse accéder par des
routes empierrées d'au moins 6 m de large. On est en train de construire près de
500 km de routes nouvelles capables de supporter des véhicules de 20 t et de
permettre sans danger des vitesses d'au moins 100 km à l'heure. Il existe au total
près de 60 000 voitures qui circulent à travers l'île. Les chemins de fer, eux, ne
transportent dans l'ensemble qu'assez peu de passagers. Mais la plupart des lignes
desservent des usines sucrières. Au point de vue maritime, le port de San Juan fait
à lui seul plus de la moitié du trafic total de l’île. Il a été visité en 1949-1950 par
1 443 navires jaugeant 6 321 677 tx. Viennent ensuite le port de Ponce 549
navires, 2 308 811 tx) et Mayaguez (385 navires, 2 383 907 tx).

    Au point de vue aérien, Porto Rico se trouve au point de rencontre des grandes
lignes d'aviation qui parcourent la Méditerranée américaine, et l'aérodrome de San
Juan, monumental, connaît d'un bout de la journée à l'autre un mouvement
ininterrompu de touristes et d'hommes d'affaires. Ajoutons que l'industrie
hôtelière, remarquablement organisée, fait de beaux bénéfices.

    La concentration urbaine a marché assez vite au cours des dernières années.
San Juan, la capitale, compte à l'heure actuelle 225 000 habitants. C'est une ville
amusante et curieuse. Près de l'aéroport ou sur le front de mer se trouvent de
magnifiques hôtels comme le Condado Beach ou le Normandy, ce dernier
appartenant à une de nos compatriotes, ou plutôt à son mari. Ils sont isolés au
milieu de grandes pelouses ou donnent directement sur la mer. Les chambres y
sont climatisées, les salles de restaurant, immenses, se transforment le soir en
salles de bal. De magnifiques automobiles passent et repassent le long des
boulevards, en bordure desquels s'élèvent de somptueuses villas. J'avoue cependant
avoir préféré à ce moderne décor, qui fait un peu carton pâte, la vieille ville
espagnole avec ses rues étroites, grouillante d'une population que les Américains
n'ont pu rendre silencieuse et dont les rues affairées descendent vers le port où
s'ancrent de multiples vapeurs. Il vaut la peine de circuler au milieu de cette foule
vivante, sympathique et bon enfant, qui reste solidement attachée à sa langue,
muse dans les rues, s'arrête devant les magasins, ce qui fait un solide contraste
avec la hâte américaine. Les autres villes de quelque importance sont Ponce, dont
le district municipal (y compris un bout de campagne) compte 120 790 habitants,
Rio Piedras (102 752), Mayaguez (91 000), Areciba (82 383), Caguas (63 540) :
on se trouve devant un pays en plein essor.

    L'évolution politique. Ŕ Il n'en est que plus curieux de constater l'attitude en
partie réticente des Porto-Ricains à l'égard des États-Unis. Ceux-ci, Pourtant, se
sont montrés aussi généreux que possible. Porto Rico, jusqu'à ces derniers mois,
faisait partie de la grande république comme territoire non incorporé demeurant
sous le contrôle direct du Congrès. Les habitants présents dans l'île ne votent pas
aux élections américaines, mais seulement pour celles qui les intéressent
                                               Eugène Revert, Les Antilles (1954)        57



directement. Mais, lorsqu'ils passent sur le continent, ils y jouissent sans exception
aucune de tous les droits civils et politiques, pourvu que d'autre part ils satisfassent
aux exigences particulières de l'État où ils ont élu domicile. L'île elle-même était
administrée par un gouverneur Ŕ depuis quelques années, un Porto-Ricain Ŕ élu au
suffrage universel par l'ensemble de la population et assisté de sept ministres, d'un
Sénat de 19 membres et d'une Chambre des Représentants.

    L'année 1952 a vu l'établissement d'un gouvernement autonome et l'île est
devenue le premier Commonwealth des États-Unis. On s'est arrêté à ce terme,
« parce que suivant l'opinion des membres de la Convention constitutionnelle [sic]
cela signifie une communauté organisée politiquement, c'est-à-dire un État dans
lequel le pouvoir politique appartient finalement au peuple, ce qui veut dire un État
libre, mais lié en même temps à un système politique plus large, grâce à un type
d'association fédérale ou autre, ce qui implique qu'il n'a pas une existence
indépendante et séparée 1 ».

    Les principaux avantages que comporte cette constitution « sont les suivants :
1) un gouvernement établi par le consentement populaire ; 2) l'autonomie dans le
cadre de l'Union fédérale ; 3) le droit accordé aux Porto-Ricains d'élire ou de
nommer les fonctionnaires insulaires ; 4) la possibilité à tout moment de changer le
statut si le territoire le désire ».

    Il vaut encore la peine, à cet égard, de rappeler la déclaration finale de la
Convention Constituante, laquelle affirme que les Porto-Ricains ont « atteint le but
de l'autonomie complète, les derniers vestiges du colonialisme ayant disparu dans
le principe de la Convention » :

        Nous entrons dans une phase de nouveaux développements dans la civilisation
    démocratique. Rien ne peut surpasser en dignité politique le principe du consentement
    mutuel et des conventions librement acceptées, L'esprit du peuple porto-ricain est libre
    d'envisager de grandes entreprises dans le présent et dans l'avenir. Possédant une
    dignité politique entière, le Commonwealth de Porto Rico peut envisager d'autres
    développements grâce à des modifications de la Convention par consentement mutuel.

       La population de Porto Rico se réserve le droit de proposer et d'accepter des
    modifications dans les termes de ses relations avec les États-Unis d'Amérique de façon
    que ces relations puissent à n'importe quel moment, être l'expression d'un accord
    conclu librement entre le peuple de Porto Rico et les États-Unis d'Amérique 2.

   J'ai cru devoir faire ces citations, parce qu'elles me paraissent caractéristiques :
on affirme de grandes choses, avec de grands mots, ne fût-ce que pour asseoir sa
propre certitude. En fait, la nouvelle constitution a été soumise à la population de
Porto Rico par referendum le 3 mars 1952. 60 p. 100 des inscrits ont pris part au
1
    Bulletin mensuel d'information de la Commission des Caraïbes, 1952, n° 4, p. 1-4.
2
    Bulletin mensuel.... publication citée.
                                             Eugène Revert, Les Antilles (1954)           58



vote : il y eut 375 000 voix pour la constitution, 83 000 contre et 6 000 bulletins
blancs. Au fond, je n'ai pas de raison majeure pour modifier ce que j'écrivais dans
les Annales de géographie en janvier I951 1 et il reste frappant, malgré la
générosité américaine, d'avoir à constater l'existence d'un assez fort mouvement en
faveur de l'indépendance totale. Il n'a cependant « que fort peu de chances de
l'emporter. Non que les Américains s'y opposent en quoi que ce soit. Ils ont à
maintes reprises répété qu'ils étaient prêts à déférer au vœu d'une majorité
certaine.... Mais Porto Rico sortirait de l'Union. Ce serait un coup très dur pour son
économie. Cela vaut à tout le moins qu'on y réfléchisse »... ; et j'ajoutais Ŕ ce que
je crois toujours vrai Ŕ que la situation actuelle n'est d'ailleurs pas sans avantages
pour les deux partenaires. En échange d'un appui financier puissant, Porto Rico
joue entre autres à la Commission Caraïbe le rôle d'un pays politiquement évolué,
libéré du système colonial et digne de servir de guide aux autres îles.

    Les dépendances de Porto Rico. Ŕ Les trois îles de Vieques, de Mona et de
Culebra forment les dépendances de Porto Rico depuis déjà fort longtemps. Par
leurs conditions physiques cependant elles commencent à annoncer les îles Vierges
et les Petites Antilles.

    L'île de Mona se trouve à peu près au centre du passage auquel elle a donné son
nom et qui s'étend entre Porto Rico et Saint-Domingue. Elle a une superficie
d'environ 50 km2. Elle a été classée parmi les réserves forestières de Porto Rico et
n'est plus habitée à l'heure actuelle que par les deux agents chargés de surveiller les
jeunes plantations.

    L'île de Vieques a près de 120 km2. Sa partie centrale est une région de collines
qui culminent au mont Pirate par 300 m environ d'altitude. Le sous-sol est formé
de roches volcaniques et granitiques d'âge crétacé. Mais dans la partie orientale on
rencontre quelques dépôts calcaires qu'on peut dater du Tertiaire. Enfin des sables
et des alluvions quaternaires forment une étroite plaine littorale.

    Les pluies sont relativement peu abondantes, de l'ordre de 1 m par an. La
population est loin d'être dense, malgré les efforts entrepris par le gouvernement
porto-ricain. Elle est estimée à 9 211 personnes en 1950. Il faut ajouter que près
des deux tiers de la superficie habitable et cultivable sont occupés aux deux
extrémités de l'île par des installations de la marine qui tient à cette position d'une
importance stratégique essentielle.

    Il en est de même à Culebra, où les 738 habitants ne disposent que des deux
tiers environ des 28 km2 que couvre cette dépendance. Près de 40 p. 100 de cette
population se trouve concentrée dans la petite ville toute proche de Puerto Grande.
Le reste se disperse le long des chemins de terre qui sillonnent le pays ou s'installe
1
    E. REVERT, Géographie politique du monde caraïbe (Annales de Géographie, IX, 1951, p. 34-
    47).
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        59



auprès des petites baies où l'on peut pratiquer la pêche. On dénombre cependant
160 travailleurs agricoles qui s'adonnent essentiellement à l'élevage. En 1940, on
ne moissonna que 18 acres (environ 7 ha) de céréales. Pas de plantation de cannes.
On ne cultive pratiquement que ce qui est nécessaire à la population. Mais les
pêcheries ont quelque importance.

                            II. – LES ÎLES VIERGES
Retour à la table des matières
    Le cadre physique. Ŕ Ainsi se fait la transition naturelle avec les îles Vierges,
qui appartiennent aux États-Unis et à la Grande-Bretagne. Elles comprennent au
total une centaine d'îles et de récifs dont seuls les plus vastes sont occupés de
manière permanente (voir fig. 6,). Les possessions américaines couvrent à peu près
330 km et les possessions britanniques 170. Les premières ont une population de
26 654 personnes, tandis que les secondes n'en dénombrent qu'environ 6 000.

    La caractéristique la plus frappante en est d'abord la fraîcheur relative du
climat, tempéré dix mois durant par le souffle constant de l'alizé. Il en résulte des
journées agréables où le thermomètre monte rarement au-dessus de 26°C. Les nuits
sont moins chaudes encore, grâce au vent qui vient du large. Le ciel est presque
toujours clair, car l'absence de hauts reliefs empêche l'humidité de s'accumuler.
Les brouillards et les orages demeurent des exceptions assez rares. Il n'y a ni
serpents venimeux ni insectes dangereux. Ce sont à cet égard des pays bénis. Le
groupe d'îles inhabitées qui s'étend à l'Est de Saint-Thomas offre de délicieux
refuges pour les vacances, dont profitent surtout les touristes assez fortunés pour
avoir, leur propre yacht.

   Les îles Vierges qui appartiennent maintenant aux États-Unis sont une
acquisition récente datant de la première guerre mondiale où elles furent achetées
au Danemark contre 25 millions de dollars.

    Saint-Thomas, encore que la seconde en superficie, est la plus importante et la
plus connue de ces îles. Elle a environ 23 km de long et 4 à 5 de largeur moyenne.
La population totale en est d'environ 13 810 personnes, dont 11 463 vivent à
Charlotte-Amélie, la capitale, qui s'étend sur les pentes assez rapides dominant une
baie profonde. C'est cette baie qui a fait la fortune économique de Saint-Thomas.
Le port admirable qu'elle offre a servi de cale naturelle de radoub, pendant
plusieurs siècles, aux navires de toutes sortes qui ont fréquenté ces parages. C'est
de ce port d'ailleurs que continuent à venir les ressources essentielles de l'île. Il a
été érigé en port franc, ce qui amène un grand nombre de navires de toutes
nationalités à y faire relâche. On y achète, en principe à bas prix, des quantités de
marchandises américaines dont les matelots étrangers s'encombrent volontiers avec
l'espoir de les revendre plus ou moins en fraude dans les ports d'autres nations où
ils pensent faire escale. En général, d'ailleurs, cela réussit médiocrement et l'on m'a
cité tels cas où tout paraît se passer comme si une dîme à peu près régulière était
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        60



perçue par la douane, parfaitement au courant de ce trafic, sur ceux qui se croient
trop malins. Les bonnes opérations sont bien plutôt le privilège des voiliers
silencieux et quelque peu mystérieux qu'on voit quitter la rade avec les premières
brumes du soir et qui s'enfoncent sans bruit et parfois sans lumières en direction
des Petites Antilles toutes proches. Et l'on peut imaginer avec quelque
vraisemblance le débarquement clandestin dans quelque baie non surveillée, avec
le trafic également silencieux des gommiers effilés.

    Le gouvernement des États-Unis a gardé la haute main sur le port. Mais toute
l'administration est désormais confiée à la population de couleur. Il en résulte
quelque laisser-aller, d'ailleurs infiniment sympathique, et parfois une douce
négligence qu'on n'eût pas rencontrée il y a vingt-cinq ans, lors de mon premier
passage aux îles.

   Le produit local qui a le plus de renommée est le bay rhum, qui est excellent,
pourvu qu'il ait été fabriqué dans les règles et avec des produits de première
qualité, ce qui n'est pas toujours le cas. On trouve également de nombreux articles
de vannerie, qui se vendent sans grande difficulté aux nombreux touristes qui font
escale. À signaler au passage l'existence à Charlotte-Amélie d'un quartier
misérable, qu'on montre volontiers aux passagers en excursion dans l'île, et qui est
presque entièrement occupé par des Blancs d'origine française venus de Saint-
Martin ou de Saint-Barthélemy.

    Saint-Jean a une superficie comparable, ou presque, à celle de Saint-Thomas,
avec plus de 50 km2, mais la population ne s'y élève maintenant qu'à 747
personnes. Elle possède quelques bois. L'air y est très pur et reflète les couleurs les
plus variées. La baie de Corail, trois fois plus grande que le port de Saint-Thomas,
pourrait aisément abriter une flotte entière. Ce n'est pour l'instant qu'une
possibilité. L'île, qui fut jadis, au temps de l'esclavage, abondamment peuplée et
bien cultivée, ne connaît aujourd'hui que de petits jardins vivriers. Les habitants
cueillent surtout des feuilles dans les bois pour le bay rhum, fabriquent du charbon
et s'occupent quelque peu de pêche.

    Sainte-Croix a un peu plus de 200 km2. C'est la plus étendue de toutes les îles
Vierges. Elle se trouve à une centaine de kilomètres environ au Sud de Saint-
Thomas, avec une longueur de 60 km et une largeur de 7 à 8. L'allure générale est
dissymétrique. La côte Nord est fort abrupte et tombe brutalement sur la mer,
tandis que la pente générale de l'île descend de manière assez douce vers le Sud.
Le port principal, Christiansted, qui est en même temps la capitale, se trouve sur la
côte Nord-Est au fond d'une baie profonde fermée par des récifs coralliens. Les
ressources essentielles viennent encore avant tout de l'exploitation sucrière, qui ne
se maintient aujourd'hui que grâce aux efforts et aux subsides du gouvernement
fédéral.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       61



   Il est assez curieux de souligner au passage que les habitants des trois îles dont
nous venons de parler se sont trouvés d'accord pour refuser jusqu'à maintenant un
gouverneur élu et préférer jusqu'à nouvel ordre l'administration d'un fonctionnaire
américain.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         62




                                 CHAPITRE V

            LES ANTILLES BRITANNIQUES
                                      ________




             I – LES ÎLES VIERGES, LES BAHAMAS
                       ET LES BERMUDES
Retour à la table des matières
     Les îles Vierges. Des trente îles et îlets qui forment les possessions
britanniques dans cette zone, il en est onze seulement à être habités de manière
permanente. Tortola est la plus étendue de ces îles. Elle occupe un peu plus de
50 km2. Viennent ensuite Virgin Gorda, Anegada et Jost Van Dykes (fig. 6, p.
113). On ne compte au total que 6 000 habitants dans l'archipel. Ce sont avant tout
des paysans. Tortola est à beaucoup près la mieux exploitée. On y pratique
l'élevage du bétail, et une ferme expérimentale s'efforce d'obtenir par croisement
une race bien adaptée aux conditions locales. Les conditions économiques ne sont
pas défavorables, car les légumes et les fruits s'exportent facilement sur Saint-
Thomas et son port franc. On cultive un peu la canne à sucre, tout entière utilisée
par une distillerie locale. Les paysages sont fort beaux, surtout dans les îles
montagneuses et inhabitées. Mais il n'existe pas encore d'hôtels d'une classe
suffisante pour attirer les touristes dans ces possessions anglaises, et jusqu'à l'heure
actuelle à peu près toutes les communications avec l'extérieur se font par
l'entremise de Saint-Thomas.

    Les Bahamas. Ŕ Il faut, bon gré mal gré, rattacher aux possessions antillaises
de l'Angleterre les Bahamas et les Bermudes. Les Bahamas forment un archipel
constitué de pièces et de morceaux fort disloqués en apparence et qui s'étend de la
Floride à Cuba (voir fig. 1). La plus occidentale des îles, Bimini, est à moins de 50
milles de la Floride, et la plus méridionale, Inagua, se trouve à pou près à la même
distance de Cuba et d'Haïti. La superficie totale de cet archipel apparaît
considérable, puisqu'il couvre 11 405 km2, avec une population estimée en 1950 à
78 275 habitants, dont 32 500 dans l'île de New Providence, la plupart étant
groupés dans la capitale, Nassau.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         63



    Il ne semble pas que les activités madréporiques aient joué un grand rôle dans
la constitution de cet archipel. Il suffirait, en effet, que le niveau de l'Océan
s'abaissât d'une centaine de mètres pour que l'on vit se profiler entre la Floride et
les Grandes Antilles une longue rangée de terres basses, interrompue seulement
par quelques passages marins. En outre il ne serait pas autrement difficile de
retrouver à leur surface des traces de l'ancienne érosion subaérienne.

   L'absence presque totale de sources, si l'on met à part l'île d'Andros, s'est
montrée pendant longtemps une cause d'isolement. Cela explique qu'il ait pu s'y
former de petites sociétés isolées véritablement du reste de l'Univers. Il vaut
encore la peine de signaler au passage que les descendants des boucaniers à
Andros (Harbour Island) ont conservé jusqu'à maintenant un régime de propriété
communautaire.

    Mais cet isolement tend à cesser de plus en plus devant les progrès du grand
tourisme. On peut souligner, en effet, que ces îles, les plus méridionales exceptées,
se trouvent déjà au Nord du tropique, qu'elles sont en pleine zone du Gulf Stream
et que leur extrémité orientale s'ouvre sur l'Atlantique. Elles jouissent ainsi d'un
climat particulièrement agréable qui, de novembre à mai, se tient aux alentours de
22°C. Les pluies sont rares dans l'ensemble et à Nassau, la capitale, on ne connaît
pas de jours sans soleil.

    Il vaudrait la peine de retracer l'histoire à la fois pittoresque et dramatique de
ces îles longtemps disputées entre l'Espagne et l'Angleterre et qui demeurèrent
jusqu'au XVIIIe siècle un très redoutable repaire de flibustiers et de boucaniers.
L'ensemble de l'archipel est maintenant sous l'autorité d'un gouverneur assisté d'un
Conseil législatif et d'une chambre représentative élue au suffrage restreint.

    Les ressources locales viennent en partie de l'agriculture, qui est beaucoup
moins inexistante qu'on ne pourrait le croire. 1 500 km2 environ appartiennent à
des particuliers. Le reste, c'est-à-dire les cinq sixièmes environ, est la propriété de
la Couronne, mais comprend surtout des marécages, des rochers ou des terrains
infertiles. Il y eut une assez longue période où il n'était pas difficile d'acquérir des
terres de la Couronne. On préfère aujourd'hui les affermer avec des baux de longue
durée qui ne peuvent se transformer en vente que lorsqu'un certain nombre de
constructions ou d'aménagements ont été réalisés.

    À l'heure présente, des progrès assez rapides ont été accomplis. Les premiers
essais de bananes ont donné de bons résultats. L'exportation des ananas dépasse
2 800 douzaines, pour une valeur supérieure à 1 000 livres. Celle des tomates
s'élève à 75 000 boisseaux de 36 1 pour une valeur d'environ 75 000 livres.
L'ensemble de la colonie compte plus de 3 000 chevaux et 3 000 bêtes à cornes,
21 500 moutons et 7 000 porcs. Il y a quelques pêcheries, dont certaines
recherchent les éponges. Malgré cela, les importations dépassent de beaucoup les
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        64



exportations. Les premières ont été de 6 150 000 livres sterling en 1950, tandis que
les secondes ne montaient qu'à 618 481 livres.

     Cet équilibre d'apparence désastreuse est en partie rétabli par le tourisme, car
l'attraction des Bahamas s'exerce maintenant de plus en plus loin. En 1950, elles
ont reçu plus de 70 000 visiteurs, dont la plupart ont séjourné à Nassau, la capitale,
particulièrement attirante avec ses baies de sable doré, sous un soleil presque
perpétuel, mais sans chaleur excessive. Il faut y ajouter les nombreux vestiges
encore survivants d'un passé qui fut pittoresque. Il y existe, comme il apparaît
naturel, de nombreux et confortables hôtels. L'île d'Eleuthera, qui connut la
première République du Nouveau Monde en 1647-1648, exerce également une
attirance certaine. Ajoutons seulement pour terminer cette brève description que
les Bahamas ont possédé pendant la guerre des bases américaines et qu'elles
appartiennent à un système d'essais pour projectiles à longue portée, en relation
avec la Floride.

    Les Bermudes. Ŕ Les Bermudes (57 km2 et 37 250 habitants) forment le
groupe le plus septentrional d'îles coralliennes actuellement existantes sur notre
terre. Elles se trouvent à moins de 600 milles du cap Hatteras entre 32°15' et
32°23' de latitude Nord. Elles possèdent un climat d'une douceur exceptionnelle,
La température moyenne de l'année entière se tient un peu au-dessus de 21°C, avec
des extrêmes absolus qui varient de 9°C à 32°C. Le pays est fort pittoresque. Les
îles de l'archipel, qu'une longue chaussée relie maintenant les unes aux autres, sont
formées de calcaires coquilliers et de sables poussés par les vents que consolide un
ciment calcaire. Les pluies atteignent 1,80 m. Notons au passage que les Bermudes
ont une constitution assez aristocratique. Les lois de la colonie sont établies après
entente entre le Gouverneur, le Conseil Législatif et une Chambre des
Représentants qui compte trente-six membres, à raison de quatre pour chacune des
neuf paroisses existantes. Il faut, pour être élu, posséder un bien-fonds estimé à
240 livres et à 60 pour être électeur.

    Les ressources de l'agriculture sont faibles, mais non inexistantes. On les
maintient grâce à un plan de production et de vente qui assure aux agriculteurs des
prix largement rémunérateurs. Mais ceux-ci se heurtent à la difficulté de trouver la
main-d'œuvre dont ils ont besoin. Les pêcheries n'occupent guère qu'une centaine
d'hommes, malgré l'abondance de la faune marine dans la région. Les chiffres du
commerce montrent une énorme disproportion entre les importations et les
exportations. Les premières représentaient, en 1947, 7 182 179 livres et les
secondes 943 212 livres. Mais ce déficit, une fois encore, se trouve en grande
partie comblé par les gains que laissent les touristes dans ces îles qui s'organisent
de plus en plus pour les recevoir et leur donner l'impression d'une sorte de paradis
sur terre. L'année 1950 en a vu plus de 71 500, arrivés par tous les moyens de
transport à leur disposition. Ils ont alors les plus grandes facilités pour se livrer à
leurs distractions favorites, pêche, nage, excursion à la voile, tennis, etc.... Les
promenades à l'intérieur sont plus nombreuses et intéressantes que l'exiguïté du
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       65



pays ne le laisserait supposer. Il y a 100 milles de routes carrossables. Il est
amusant et il vaut la peine de rappeler au passage que les automobiles ne sont
autorisées que depuis 1948 et encore sous certaines limitations : une famille, par
exemple, n'a le droit d'en posséder qu'une seule.

                                 II – LA JAMAÏQUE
Retour à la table des matières
   Bermudes et Bahamas servent avant tout de lieux de repos pour Américains.
Lorsqu'on a passé l'île de Sombrero avec son phare on entre véritablement dans le
monde antillais. Et la présence de l'Angleterre s'y rencontre partout, de la Jamaïque
à Trinidad en suivant l'arc des Antilles.

    Le cadre physique. Ŕ La Jamaïque est la plus grande des îles que possède la
Grande-Bretagne dans les Indes Occidentales (fig. 5). Elle se trouve au Sud de la
partie orientale de Cuba dont elle est d'ailleurs séparée par de grandes profondeurs
marines (voir fig. 1). Sa superficie s'élève à 11 424 km2, avec une longueur de
238 km et une largeur maximum de 83 à 84. Elle s'étend entre 17°42'20'' et
18°32'30'' de latitude Nord aux alentours du 77° degré de longitude Ouest de
Greenwich. L'île apparaît très montagneuse dans l'ensemble, la chaîne principale
courant d'Est en Ouest. Les Montagnes Bleues représentent un noyau de massif
ancien. Elles n'ont jamais été recouvertes par les eaux et l'érosion a pu s'y exercer
avec une puissance remarquable. Une large série tertiaire recouvre en discordance
les restes de ce massif.

    Le point culminant, le Western Peak, atteint 2 240 m, mais on trouve de
nombreux sommets qui culminent entre 1 000 et 2 000 m. Au pic de Catherine, on
n'est plus qu'aux alentours de 600 m. Il en résulte un aspect intérieur
particulièrement bosselé, d'autant que l'érosion a remis au jour sous la couverture
tertiaire le noyau ancien allongé au centre de la Jamaïque. Il faut signaler, de
même qu'à Porto Rico, l'extension remarquable des formes karstiques. Elles ont été
très étudiées à la Jamaïque. Il est certain qu'elles se développent beaucoup plus
rapidement que dans les régions tempérées, car les pluies sont plus chaudes et
surtout chargées de beaucoup plus d'acide carbonique. Il vaut la peine de répéter à
cette occasion que le karst tropical n'a pas du tout aux Antilles l'aspect désolé
qu'on lui connaît souvent dans nos régions. On voit se succéder ainsi le long d'un
ancien lit de rivière qui ne coule plus depuis longtemps des séries de bassins petits
et grands, boisés sur leurs pentes et dont le fond est souvent occupé par des
cultures riches. Tous ces éléments se combinent « pour former des tableaux pleins
de grâce et de charme », comme le soulignait M. Sorre. Entre les formes les plus
typiques de ce karst s'étendent encore des surfaces de plateaux relativement élevés
et peu habités. Il se termine par une haute falaise dont l'abrupt varie entre 300 et
1 100 m. Cela semble indiquer au demeurant que l'île aurait subi un soulèvement
d'ensemble.
                                              Eugène Revert, Les Antilles (1954)   66




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                         FIG. – LA JAMAÏQUE. – Échelle, 1 : 2 000 000.

    La pluviosité varie beaucoup suivant l'altitude et les expositions. Elle dépasse
2,50 m sur les versants directement exposés à l'alizé. Elle se tient en moyenne aux
alentours de 1,50 ou 2 m, mais descend aux alentours de 70 à 75 cm dans les
régions les plus sèches, où l'on voit apparaître les cactus de toutes sortes et de
nombreuses autres plantes grasses et épineuses.

    La température, proche de 26°C au niveau de la mer, est nettement inférieure à
10°C sur les plus hauts sommets, où les gelées ne sont pas inconnues. Il y a là
toute une gamme de climats et de possibilités culturales qui présentent, comme à
Haïti, un indéniable intérêt. Malheureusement, la Jamaïque se trouve sur le chemin
de nombreux cyclones, et le dernier, en date de 1951, a causé de grands et
immenses dégâts dont j'ai entendu parler dès mon retour en France au début de
septembre de la nième année.

    La population et la vie économique. Ŕ La population, comme presque partout
dans les Antilles, est en voie de croissance rapide. Elle était estimée, au 31
décembre 1950, à 1 416 987 personnes, contre 916 000 en 1925. C'est-à-dire
qu'une augmentation de plus de 50 p. 100 s'était produite en vingt-cinq ans. Le
taux des naissances n'est pas particulièrement élevé pour ces pays et semble
indiquer que la propagande anticonceptionnelle a recruté quelques adhérents. Il
reste néanmoins supérieur à 30 p. 1 000 (31,93 en 1948 ; 33,061 en 1950), mais la
proportion des décès est descendue très bas et se maintient, depuis quelques
années, aux alentours de 12 p. 1 000. Il en résulte un accroissement rapide de
population dans un pays montagneux et qui semble approcher, par ailleurs, de son
maximum actuellement possible. On se retrouve ainsi en face du problème
démographique qui joue un rôle essentiel dans l'ensemble du monde caraïbe.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         67




    Après avoir été gouvernée pendant plus de deux siècles suivant la constitution
accordée par Charles II, la Jamaïque vient de subir toute une série de
transformations qui ont conduit à la situation suivante : le Gouverneur est assisté
d'un Conseil Privé, d'un Conseil Exécutif qui comprend divers fonctionnaires et
cinq membres élus par la Chambre des Représentants, d'un Conseil Législatif et
enfin d'une Chambre des Représentants composée de douze membres élus au
suffrage universel pour cinq ans. Les candidats doivent séjourner depuis un an au
moins sur le territoire de la commune où ils briguent, leur élection.

    Il vaut la peine, avant de parler des productions, de donner quelques indications
rapides sur la colonisation intérieure que poursuivent les autorités. De nombreuses
propriétés ont été achetées par le gouvernement pour y installer des colons.
L'administration prend à sa charge l'établissement des routes indispensables, ainsi
que l'approvisionnement en eau. L'occupant doit payer un vingtième de la valeur
attribuée à son lot au moment de la prise de possession. Il s'acquitte du reste par
des versements trimestriels échelonnés sur une période de vingt-cinq ans. Au 31
mars 1950, 20 550 lots avaient été ainsi distribués, ce qui correspondait environ à
l'installation de 100 000 personnes, chaque occupant amenant sa famille, comme il
est naturel. Il faudrait y ajouter l'installation de 3 600 soldats de la guerre de 1914-
1918 sur 18 000 acres ou un peu plus de 7 000 ha. À l'heure présente, on est en
train de mettre sur pied un nouveau plan d'allotissement en faveur des hommes et
des femmes qui ont pris du service au cours de la seconde guerre mondiale. Le
principe général admis dans ce cas est que l'on fera cadeau du quart des sommes
engagées et que les trois autres quarts, dans les limites fixées par la loi, pourront
être remboursés dans un délai de vingt-cinq ans.

    Si l'on essaie de se rendre compte des productions agricoles, on constate que le
sucre de canne tient la place d'honneur et fournit la plus grosse part des
exportations. Il en a été fabriqué 271 580 t en 1950, contre 237 743 en 1949, dont
182 402 avaient été exportées pour une valeur de 4 382 167 livres. Il faut ajouter le
rhum, dont 1 640 000 gallons furent expédiés la même année, soit environ 7
millions de l. Le rhum de la Jamaïque a un arôme en général fort corsé et qui le
révèle fort apte aux coupages, autorisés ou non. Il vaut la peine de souligner ici
qu'il provient à peu près uniquement des usines et que celles-ci n'utilisent pour sa
fabrication que des mélasses où il ne reste à peu près plus de sucre cristallisable.

    La canne à sucre couvre environ 88 000 acres, soit de 35 000 à 36 000 ha. Plus
du tiers de cette superficie est occupé par des planteurs indépendants. Le
rendement moyen dépasse 7 t de sucre à l’ha, ce qui est considéré aux Antilles
comme très satisfaisant. Il existe aujourd'hui vingt-cinq usines à sucre en état de
fonctionnement. Mais leur production est étroitement surveillée par l'État, et la
Grande-Bretagne achète pour elle-même l'ensemble du sucre disponible pour
l'exportation.
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)         68



    Un gros effort est, à l'heure actuelle, poursuivi afin de lutter contre les maladies
du bananier et en particulier contre la maladie dite des feuilles ou de Panama. Le
Jardin d'essai de Trinidad travaille à obtenir des plants immunisés contre cette
affection et les répand ensuite par toutes les Antilles Britanniques. L'exportation
cependant demeure toujours au-dessous de ce qu'on espérait, et elle n'a été, en
1949, que de 6 550 183 régimes.

    Le cocotier réussit bien. Malheureusement il est particulièrement sensible aux
cyclones. Celui de 1944 avait détruit environ 40 p. 100 des plantations existantes.
Celui de 1951 est responsable de dommages aussi graves. Mais le gouvernement a
pris dans les deux cas toutes les mesures pour faire replanter les zones ravagées.
Les jardins d'essai peuvent fournir tous les plants nécessaires. Il faudra cependant
d'assez nombreuses années, malgré l'introduction d'espèces plus hâtives, avant
qu'on en revienne à la production de 1940. On étudie même à l'heure présente un
projet d'assurance obligatoire pour les planteurs.

   Le cacao réussit bien et sa culture se trouve largement favorisée par les hauts
cours qui se maintiennent sur les marchés mondiaux. Les exportations, en 1949, se
sont élevées à 209 000 livres sterling. Elles en atteignaient encore 131 000 pour le
café. Il faudrait maintenant parler de toutes les cultures en voie de développement,
dont les plus intéressantes sont celles des tomates et des ananas. Les avocats
commencent de même à alimenter un petit courant d'exportation.

    Mais il y a aussi les cultures vivrières, les mêmes que dans toutes les îles : elles
servent à la subsistance de la population et comprennent d'abord les « grosses
racines » (ignames, choux caraïbes ou d'achine, patates douces, etc...), mais aussi,
comme partout dans l'archipel, les fruits à pain, les mangots, etc.... L'élevage
apparaît assez développé et gagne rapidement du terrain. L'industrie laitière surtout
peut se vanter de progrès particulièrement remarquables. Et les dernières
statistiques anglaises donnent une impression charmante de ce que peut être cet
élevage à la Noë, puisqu'elles énumèrent imperturbablement 13 312 chevaux,
25 572 mulets, 51 246 baudets, 229 773 bovins, 12 708 moutons, 305 875 chèvres,
218 053 porcs, 112 979 lapins et 1 864 978 volailles. Et l'on s'imagine facilement
le cultivateur aisé qui va le dimanche à l'office sur son cheval, signe déjà d'une
large aisance, tandis que les autres se contentent du mulet et que l'âne sert aussi
bien à porter les paniers de provisions au marché que le marchand ou la marchande
qui va les vendre et s'étale alors largement entre les besaces gonflées qui pendent
de part et d'autre.

    Les chèvres, les porcs, la volaille font songer encore à tout ce que l'on voit à
Haïti. Le milieu humain est le même, presque entièrement noir ou fortement
coloré, si ce n'est que la dignité anglaise a quelque peu corrigé, à l'usage, le laisser-
aller bon enfant traditionnel chez ces populations.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       69



    Les forêts de l'État couvrent près de 100 000 ha. Elles forment 62 réserves,
surveillées de près pour assurer la protection des pentes contre l'érosion et le
maintien des sources. On exploite cependant les bois arrivés à maturité, tout en
poursuivant le programme de reforestation sur la base d'environ 200 ha par an.
L'effort a débuté en 1942. C'est donc au total près de 2 000 ha qu'on a ainsi
protégés contre une dégradation qui risquait d'être définitive.

    De gros efforts sont faits en même temps pour développer la pêche en mer et en
rivières. On songe à établir de larges viviers suivant une technique mise au point
en Indonésie et au Congo Belge, et l'on travaille à reconnaître les fonds
actuellement faciles à exploiter.

    C'est peut-être le développement de l'industrie qui a donné lieu aux tentatives
les plus originales, en partant de l'agriculture. L'association des producteurs
d'agrumes a soumis au gouvernement un plan, maintenant accepté, qui lui a permis
de conclure un contrat de dix ans avec le ministère du Ravitaillement. Il vient
d'être installé à Kingston un réfrigérateur de 90 000 pieds cubes, susceptible de
passer 400 000 caisses de citrons dans l'année. Le gouvernement possède un
moulin capable de produire pour la consommation locale plus de 100 000 sacs de
farine dans le même temps. L'industrie des corps gras utilise avant tout les noix de
coco desséchées, et atteint une production supérieure à 50 t par mois. Le cuir, le
bois, les allumettes voient apparaître de nouvelles usines. Le lait condensé a réussi
de manière assez remarquable pour que la Jamaïque, à diverses reprises, ait pu
diriger sur Cuba une exportation de quelque importance. Nous avons déjà parlé du
sisal et du rhum. Beaucoup d'autres industries, enfin, ont été classées parmi les
industries pionnières qui ont droit à l'aide et à la protection de la collectivité.
L'exportation des cigares à elle seule dépasse 500 000 livres par an.

   Les chiffres du commerce extérieur traduisent toujours un important excédent
des importations sur les exportations, mais qui tend à diminuer d'année en année.
Les chiffres de 1948, 1949 et 1950 sont assez typiques à cet égard (en livres) :

ANNÉE                             IMPORTATIONS                 EXPORTATIONS
 ____                                 ____                         ____
1948                                 19 690 859                  11 150 363
1949                                 19 025 539                  12 137 496
1950                                 20 813 000                  16 424 000


    Les importations, en 1949, venaient du Royaume Uni dans la proportion de 45
p. 100, du Canada pour 13 p. 100 et des États-Unis pour 20 p. 100.

    Il n'y a, dans tout le pays, qu'une seule grande ville qui prenne un peu l'allure
d'une capitale moderne sous les tropiques, Kingston, le port principal, dont les
quartiers centraux ont de belles constructions modernes et dont la population totale
est estimée aux alentours de 109 000 habitants. Ensuite Ŕ et ceci est caractéristique
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       70



de la structure essentiellement paysanne du pays Ŕ on ne trouve plus que de petites
agglomérations dont les principales sont Spanish Town (12 000 habitants) et
Montego Bay (11 550 hab.). L'on ne rencontre guère, à côté, que de gros villages
qui comptent entre 6 000 et 2 000 habitants.

    Il vaut la peine de souligner au passage le considérable effort accompli par les
Anglais pour permettre à cette population travailleuse et tranquille d'élever peu à
peu son niveau d'existence. Les écoles primaires aidées par l'État comptent près de
200000 élèves. À l'autre extrémité de la hiérarchie universitaire. se trouve
l'University College of the West Indies, le « Collège des Indes Occidentales »,
fondé par une charte royale du 5 janvier 1949. Les frais d'établissement en ont été
assurés par le Colonial Development and Welfare Fund, ceux d'entretien
reviennent pour une part à chacune des îles caraïbes britanniques, toutes
représentées au Conseil de direction. À l'heure actuelle, il existe une Faculté des
Arts, une Faculté des Sciences, une Faculté de Médecine, un Institut de recherches
économiques et sociales. En outre ce collège ou plutôt cette Université des Indes
Occidentales possède des resident tutors dans chacun des groupes d'îles qui lui
sont rattachés. On en compte six au total et j'ai moi-même eu l'occasion de
m'entretenir assez longuement avec celui de Trinidad.

    La Jamaïque enfin ne le cède en rien aux autres îles de la région pour la beauté
touristique. Elle a été visitée en 1950 par plus de 70 000 personnes. Mais le
tourisme n'y joue pas encore le rôle décisif qu'on lui connaît pour de plus petites
îles. Il peut apporter néanmoins un appoint des plus intéressants, au moment même
où la croissance rapide et continue de la population commence à poser des
problèmes de plus en plus difficiles à résoudre.

    Les îles Turks et Caicos. Ŕ Elles ont une superficie d'environ 435 km2 (Voir
fig. 1.). Elles appartiennent géographiquement aux Bahamas, dont elles
formeraient l'extrémité Sud-orientale. Mais leur position les a fait rattacher au
gouvernement de la Jamaïque. La population comprend des éléments européens
d'origine et africains dont le nombre était estimé en 1950 à 6 148 individus.
L'agriculture est encore à peu près inexistante, Malgré les efforts tentés pour
développer les plantations de sisal.

    Les principales ressources viennent des salines, dans lesquelles le
gouvernement a récemment investi plus de 100 000 livres sterling, tandis que la
Colonial Development Corporation consentait un prêt supplémentaire de 60 000
livres à la compagnie nouvellement formée Turks Islands Salt C°, Ltd. La
production annuelle peut être dès maintenant estimée à 40 000 ou 50 000 t. Il
faudrait enfin citer un peu plus que pour mémoire les coquillages dirigés sur Haïti
et les « écrevisses » qu'on expédie congelées vers Miami (ce sont, en réalité de très
grosses crevettes).
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         71



    Les Cayman. Ŕ Les trois îles des Cayman couvrent une superficie d'environ
260 km2. Le dernier recensement ne leur attribuait encore qu'une population de
6 762 habitants. C'est qu'elles se trouvent à plus de 250 km de la Jamaïque (voir
fig. 1.). Elles comprennent Grand Cayman, Petit Cayman et Cayman Brac. La plus
importante et la plus peuplée est à beaucoup près Grand Cayman, dont les
dimensions atteignent 30 km de longueur sur 11 de large. On n'y trouve cependant
aucun point qui s'élève à plus de 15 m au-dessus de la mer. L'île possède des baies
profondes bien protégées par des récifs coralliens et qui constituent d'excellents
ports. Le Great Sound, sur la rive septentrionale, a plus de 6 milles d'ouverture.

    La principale industrie vient de la pêche à la tortue. Mais les peaux de requin et
les cordages végétaux alimentent aussi une exportation qui n'est pas négligeable.
Le sol, par ailleurs, est fertile et produit facilement la plupart des fruits tropicaux.
Les ressources forestières, enfin, en cèdre et en mahogany surtout, sont loin d'être
négligeables.

    Petit Cayman n'a que 15 km de longueur et 1,5 de large. Cayman Brac présente
des dimensions analogues, avec 1 500 m de plus en longueur. Ces deux îles se
trouvent à 58 milles marins de Grand Cayman et sont séparées l'une de l'autre par
un détroit dont la largeur moyenne est d'environ 7 milles. En 1943, on comptait 63
habitants à Petit Cayman et 1 295 à Cayman Brac. Les ressources de la population
demeurent assez minimes. Elles proviennent, pour une part, de l'exploitation des
cocotiers et aussi de la fabrication des canots. Il est bien évident, dans de telles
conditions, que les importations dépassent de beaucoup les exportations. Les
premières atteignaient 241 294 livres en 1949-1950, contre 90 772 seulement pour
les secondes.

                                 III. – LES LEEWARD
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    De l'autre côté de l'îlot de Sombrero où se trouve le phare qui commande au
Nord l'entrée de la mer des Antilles commencent les Leeward Islands qu'on ne peut
traduire par îles Sous le Vent, car le terme a en français une autre signification.
Elles se continuent vers la côte sud-américaine par les Windward (voir fig. 1). La
majeure partie de l'archipel dans toute cette zone jusqu'à la Guyane appartient à la
Grande-Bretagne. Elle comprend des dépendances très inégalement développées,
en raison de leur situation et aussi de leur étendue. C'est là que joue le mieux la
théorie de Suess sur les alignements parallèles de l'ancienne chaîne de montagnes
qui constituait les Antilles. Le plus interne porte un grand nombre de volcans
récemment éteints ou encore en activité.

   Le groupe des Leeward comprend, outre les îles Vierges britanniques, dont il a
déjà été parlé (voir Chap. V I), Montserrat, Anguilla et Nieves, ainsi que Saint-
Christophe et Antigoa (fig. 6). La superficie totale de l'ensemble atteint 1 093 km2,
avec une population que le dernier recensement évaluait en 1950 à 113 119
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        72



personnes. Il s'agit d'îles qui sont de petites dimensions et qui n'ont en général ni
les moyens ni les ressources suffisantes pour entraîner l'installation de plantations
étendues et de grandes usines, sauf une ou deux exceptions. Leur développement
par là même s'en est trouvé quelque peu retardé. L'établissement d'un grand
aérodrome à Antigoa semble pourtant devoir lui redonner quelque vie.

    Anguilla, Nieves, Saint-Christophe. Ŕ Anguilla, qui se trouve à peu près
exactement à l'Est des îles Vierges, couvre environ 76 km2. C'est une région de
savanes où l'on élève quelque bétail et de petits chevaux vifs et au pied sûr.
Cependant les ressources principales viennent du coton et du sel. Ce petit pays
aurait sans doute quelques possibilités touristiques s'il ne se trouvait un peu à
l'écart des routes maritimes les plus généralement suivies. Son climat a la
réputation d'être l'un des plus salubres de toutes les Antilles.

    Les divisions administratives ne se préoccupent pas essentiellement des
distinctions de la géologie. Saint-Christophe et Nieves se trouvent sous la même
direction qu'Anguilla, bien qu'appartenant à l'arc interne volcanique de la chaîne,
tandis que la dernière est sédimentaire. La première a une superficie totale de
176 km2, alors que la seconde n'en occupe que 129. La population du groupe, y
compris Anguilla, monte à 48 100 habitants.

   Saint-Christophe est dominée par un haut volcan, le mont Miserey (1 415 m).
L'ancienne garnison britannique se tenait à Brimstone Hill, hauteur indépendante
du sommet principal et qui culmine à plus de 220 m.

    Il vaudrait la peine de retracer l'histoire de cette île longtemps divisée plus que
disputée entre Français et Anglais. Les uns et les autres en firent de longues années
durant le point de départ de leurs expéditions dans l'archipel : ils avaient aussi la
sagesse de ne pas se battre entre eux, même lorsque la guerre avait éclaté entre
leurs métropoles. Saint-Christophe ne passa définitivement à l'Angleterre qu'au
traité de Versailles en 1783.

    Les pluies, dans l'ensemble, restent modérées et se tiennent aux alentours de
1,25 à 1,50 m pour les trois îles, avec, comme il est naturel, une augmentation
assez sensible sur les pentes orientales du volcan de Montserrat, frappé
directement par l'alizé. Celui de Nieves, suivant une formule souvent répétée,
apparaît de loin comme un nuage sur la mer.

   Les ressources viennent avant tout de l'agriculture. Saint-Christophe possède
une usine à sucre dont la production atteint plus de 40 000 t pour 5 000 à 6 000 ha
de plantations.

   Le coton suit immédiatement. Il occupe 400 ha environ à Nieves, un peu plus
de 300 à Saint-Christophe et 25 à peine à Anguilla.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        73




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         FIG. 6 – LES ÎLES VIERGES ET LES LEEWARD. – Échelle : 1 : 3 000 000.

    Le problème essentiel pour ces îles, comme pour toutes les Leeward, est celui
des communications. Les rades de Basse-Terre à Saint-Christophe et de
Charlestown à Nieves sont fréquentées par la navigation, et les cargos canadiens
s'y arrêtent de façon régulière.

    Montserrat. Ŕ Montserrat continue la chaîne volcanique vers le Sud-Est. C'est
une petite île dont le point culminant s'élève à la montagne de la Chance jusqu'à
915 m. L'activité volcanique s'y manifeste par des soufrières qui fument toujours.
L'île fut découverte par Christophe Colomb qui lui donna son nom du monastère
même où Ignace de Loyola conçut le projet de fonder la Société de Jésus. D'abord
peuplée par des Irlandais, elle fut longtemps disputée entre les Français et les
Anglais. Ceux-ci en devinrent définitivement les maîtres en 1783. Elle n'occupe au
total que 74,500 km2, avec une population qui s'élève maintenant à 13 508
personnes, dont 2 200 à Plymouth, la capitale. L'agriculture a été remarquablement
développée au cours des dernières années, quoiqu'il n'y ait que le tiers du pays qui
soit propre à cette activité, soit environ 2 800 ha. Les forêts en couvrent à leur tour
un peu moins de 2 000. Le reste est pratiquement inexploitable. Les pluies sont
modérées et ne dépassent pas en moyenne, 1,50 m.

   Il vaut d'autant plus la peine de souligner qu'on trouve à Montserrat près de
1 600 ha occupés par le Sea Island. La majeure partie en est produite sur de
grandes plantations, mais il existe aussi de petites fermes paysannes qui ne
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dépassent pas un demi-hectare dans la plupart des cas. Quatre habitations, dont la
superficie totale atteint près de 300 ha, viennent d'être réparties entre trois cents
paysans qui travaillent sous la surveillance de fonctionnaires du Service de
l'Agriculture. Le reste du pays est occupé par les forêts et quelques plantations
d'agrumes Ŕ surtout d'oranges Ŕ, de tomates et de canne à sucre. Celle-ci ne couvre
à la vérité qu'une centaine d'hectares et alimente deux petites distilleries. La
maladie, par contre, a réduit de manière considérable l'exportation des citrons. On
essaie présentement de relancer la production des tomates et des légumes destinés
à l'étranger. On a recommencé à en diriger sur le Canada depuis 1948. Mais le
trafic n'a encore qu'une importance médiocre. Il est également assez difficile de
développer, l'élevage ou plutôt celui-ci n'est pratiqué que sur une petite échelle
pour les besoins domestiques. Il n'y a d'industrie que celle du froid, encouragée par
le gouvernement. Il existe une fabrique de glace et un frigorifique de 6 000 pieds
cubes 1 qui sert aux fruits et aux légumes.

    Le tourisme n'est encore que peu développé. Montserrat cependant possède
plus de 150 km de routes praticables, dont plus de 40 se prêtent au trafic
automobile, toujours fort restreint. La plupart des transports se font par petits
chariots traînés par des bœufs, ou en barques et petits voiliers le long de la côte. Le
commerce avec l'extérieur passe tout entier par le port de Plymouth, le seul ouvert
au trafic étranger et qui est fréquenté de façon régulière par les steamers de l'Alcoa
et des Canadian National Lines.

   Il n'en est que plus remarquable de voir cette petite île arriver graduellement à
vivre sur elle-même. La transformation est devenue évidente en 1949. L'année
précédente, les importations atteignaient encore 908 540 dollars 2, contre 416 882
aux exportations. La balance se renversait en douze mois, avec 703 142 dollars aux
importations et 867 542 aux exportations, le coton tenant, et de loin, la première
place avec 598 837 dollars.

             IV. – LES WINDWARD ET LA BARBADE
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    Les Windward Islands ou îles du Vent couvrent une superficie totale de
2 130 km2 avec une population qu'on peut évaluer maintenant à 287 656 habitants.
Elles comprennent du Nord au Sud (fig. 7) la Dominique, située entre la
Guadeloupe et la Martinique qui appartiennent à la France, Sainte-Lucie, Saint-
Vincent, la Grenade et les Grenadines. Il faut souligner que, malgré leur réunion en
un seul ensemble, les diverses îles conservent leurs institutions particulières et
demeurent largement indépendantes les unes des autres.

1
    1 pied cube = 28,3168 dm3.
2
    Il s'agit du dollar anglais des Antilles qui vaut 4 sh. 2 d et se trouve ainsi rattaché à la Livre. Il
    équivalait à environ 200 francs en 1951.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       75




    La Dominique. Ŕ C'est la plus septentrionale de ce groupe d'îles, et elle se
trouve comme en partie isolée entre les deux départements français des Antilles.
Elle couvre environ 790 km2, ce qui la rend un peu plus petite que la Martinique.

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          FIG. 7. – LES WINDWARD ET LA BARBADE. – Échelle, 1 :3 800 000.

     Elle apparaît entièrement montagneuse et volcanique. De hautes falaises
tombent presque partout à pic sur la mer et les points accessibles du rivage ne sont
pas légion. La longueur totale est d'environ 45 km et la largeur moyenne de 25.
C'est un extraordinaire chaos de mornes qui chevauchent les uns par-dessus les
autres et qui culminent au Diablotin par 1 447 m. L'intérieur est très fortement
arrosé. Les précipitations y dépassent normalement plusieurs mètres par an et
doivent en atteindre au moins 7 à 8 sur les hauts sommets directement frappés par
l'alizé. On ne trouve de zone relativement sèche que « sous le vent » et tout près de
la côte occidentale, où se sont établies les plus grosses agglomérations. La
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        76



Dominique apparaît d'autant plus belle qu'elle est encore en maints endroits
couverte d'une luxuriante végétation que l'homme n'a pas encore eu le temps de
détruire. La forêt humide domine sur les moyennes pentes pour faire place, au delà
de 1 200 m et parfois moins, à une savane trempée où brillent les grandes fleurs
rouges et jaunes des « ananas » sauvages. Et il est bien des torrents cascadants que
l'on ne franchit encore que sur de pittoresques et brinquebalants ponts de lianes.

   L'activité interne demeure très forte. L'éruption de 1889 a fait disparaître, à peu
près entièrement les anciennes manifestations geysériennes. Il reste un très grand
nombre de sources thermales. On a l'impression, en survolant cette haute terre
volcanique, d'un paysage en grande partie demeuré intact et qui n'est encore
égratigné que par le pourtour.

    Et par le pourtour occidental d'abord, sous le vent, où il fait moins humide et
où les communications par mer sont relativement faciles. Les routes sont encore
très insuffisantes. La Dominique n'en compte guère que 121 milles, soit environ
200 km, dont les principales se trouvent également sur le versant caraïbe. Il en
existe quelques-unes dans le Nord, tandis qu'au contraire le district oriental n'en
compte que deux. Le manque de fonds a fait interrompre, au moins
provisoirement, la construction de la voie ferrée Roseau-Portsmouth, à laquelle il
ne manque plus que 10 km.

    La Dominique nous apparaît aussi pleine de souvenirs que riche de fraîcheur.
Elle est le dernier refuge, dans les îles, des Caraïbes auxquels on a consenti une
réserve sur la côte orientale, dans un district peu facile à atteindre et où ils
continuent, plus ou moins, à vivre suivant leurs traditions ancestrales. L'influence
du métissage a cependant été très forte, mais il demeure encore beaucoup des
anciennes coutumes que le P. Delawarde est allé étudier sur place.

    D'autre part, la Dominique est restée longtemps sous la domination française.
Après bien des vicissitudes, elle a fini par devenir anglaise, mais se trouve située
entre la Martinique et la Guadeloupe définitivement assimilées aux départements
de la France métropolitaine. Beaucoup de vieilles familles créoles y ont toujours
des parents ou des amis. Daniel Thaly, le meilleur poète contemporain de nos
Antilles, y a longtemps vécu. Nombreux sont les noms de villages ou de lieux-dits
qui viennent de chez nous : Colinaut, Délices, Giraudel, Grand Fonds, La Plaine,
Marigot, Pointe Michael et Vieille Case, par exemple. Et dans l'administration ou
le commerce d'aujourd'hui on rencontre des Baron, des Boyer, des Agard, des
Charles, des Dupigny et des Beausoleil, pour n'en citer que quelques-uns. Il faut
pourtant bien se convaincre que ce ne sont plus que les représentants d'une époque
de plus en plus révolue. Tous les journaux sont anglais, l'enseignement se fait en
anglais et les relations avec les îles françaises voisines ne sont pas suffisamment
étroites pour amener un changement dans cet état de choses. Seuls les petits
vapeurs côtiers entre la Guadeloupe et la Martinique font escale en pleine nuit
devant Roseau. Disons, si l'on veut bien, qu'il faut un certain courage pour passer
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         77



une douzaine d'heures sur le Balala ou l'Esperanto, voire le Gouverneur-Mouttet,
et que l'on est bien heureux alors d'avoir quelques relations et de pouvoir se faire
ouvrir la cabine en principe réservée au gouverneur dans les temps anciens, et
d'aller prendre le punch avec le capitaine sur la passerelle.

    Longtemps la Dominique est apparue comme une sorte de Belle au-Bois-
Dormant au milieu de ses vastes forêts dominées par des mornes toujours couverts
de nuages ou de fumées. Il n'en est que plus remarquable de souligner l'effort
désormais entrepris pour sortir de ce lent enlisement dans le nirvana tropical. Les
tentatives entreprises ou encouragées par l'administration commencent à porter
leurs premiers fruits.

    Si l'on prend la situation actuelle, on vient d'établir un plan de dix ans pour la
construction de routes d'un coût total évalué à 1 680 000 dollars des Indes
britanniques, qu'on espère pouvoir emprunter à des conditions avantageuses au
Welfare Fund. Il apparaît également certain que de nombreux capitaux ne
demandent qu'à s'investir à la Dominique. The Colonial Development Corporation
est jusqu'à maintenant l'organisme qui a consenti les plus grosses dépenses pour
l'équipement hydroélectrique, les plantations d'orangers et de citronniers. Par
ailleurs un gros effort est à l'heure actuelle poursuivi en faveur de la banane, à la
suite d'un contrat passé entre les planteurs de la Dominique et une société
métropolitaine. On espère, dans chacune des sept années qui vont venir, arriver à
exporter plus de 2 millions de régimes pour une valeur d'environ 3 millions de
dollars anglais. Le cacao apparaît également en voie de développement : et la
production, qui n'est encore que de 150 t environ par année, doit augmenter vite à
bref délai. Les citrons, ainsi que leurs jus et huiles essentielles, ont atteint en 1949
une valeur de 397 671 dollars (anglais). Il faudrait encore citer la vanille, source de
revenus fort intéressante pour le petit planteur quand on ne lui vole pas ses gousses
(exportation en 1949 : 153 987 dollars). Je laisse de côté les bénéfices
incontrôlables, encore que certains, qui proviennent et de la contrebande fort active
avec les îles françaises et parfois aussi d'une sorcellerie fort renommée dans les
Petites Antilles.

   Les seuls établissements industriels de quelque importance sont des distilleries
de rhum pour la consommation locale, une fabrique de savon, une autre de
cigarettes, ainsi qu'un établissement frigorifique qui peut fournir une tonne de
glace en vingt-quatre heures.

   La population totale, encore qu'en assez forte augmentation, n'est que de
52 858 habitants, dont 10 000 à Roseau, la capitale, sur la côte occidentale. C'est
une coquette petite ville allongée devant la mer Caraïbe, dominée par de hauts
sommets presque toujours couverts de nuages. Elle possède un petit port pour de
modestes embarcations, tandis que les steamers de l'Alcoa et des lignes
canadiennes font escale un peu au large. Et c'est alors le pittoresque va-et-vient des
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        78



petites embarcations qui vont chercher voyageurs et marchandises pour les mener
à terre.
    Sainte-Lucie. Ŕ Une transformation du même genre commence à se faire sentir
à Sainte-Lucie, qui se trouve de l'autre côté de la Martinique et où l'on compte déjà
87144 personnes sur une étendue de 605 km2. Deux canaux d'une trentaine de
kilomètres chacun l'isolent de ses voisines tant au Nord qu'au Sud.

    Le centre de l'île, dominé par la Soufrière et des mornes plus ou moins boisés,
est l'une des choses les plus extraordinaires que l'on puisse imaginer, une sorte de
porte d'enfer où s'entassent des pitons de plus en plus élevés dans un
enchevêtrement où l'on se demande comment l'homme a bien pu faire pour
pénétrer. Malgré cet entassement d'allure apocalyptique, il ne semble pourtant pas
que les mornes de Sainte-Lucie connaissent des précipitations aussi abondantes
que ceux de la Dominique. Il y aurait presque une différence du simple au double.

   Les souvenirs français abondent, comme à la Dominique, dans ce pays qui fut
nôtre jusqu'à la fin du Premier Empire. Il ne semble pas qu'il faille désormais y
chercher autre chose et les liens de la vieille aristocratie locale avec notre pays
tendent incontestablement à s'effacer peu à peu.

    Les ressources n'apparaissent pas très grandes dans l'ensemble. La majeure
partie de Sainte-Lucie est vraiment inexploitable et même inhabitable, et le trait est
autrement frappant qu'à la Dominique. Il a été décidé de cesser les ventes de terres
de la Couronne. On étudie maintenant à leur place des locations perpétuelles. Mais
les principales ressources demeurent assez faibles. Il n'a été récolté en 1950 que
107 822 t de cannes d'où l'on a tiré 10 441 t de sucre, ce qui est un rendement
d'ailleurs fort honorable. Viennent ensuite les noix de coco et le cacao que les
circonstances actuelles favorisent quelque peu.

   Castries, la capitale, est un excellent port. C'est un des meilleurs qui existent
aux Antilles méridionales et pendant longtemps les Britanniques y entretinrent un
important dépôt de charbon. La ville, qui compte un peu plus de 211 000 habitants,
a vu il y a peu de temps son cœur entièrement détruit par un gigantesque incendie.
La reconstruction a été aussitôt entreprise sur un plan entièrement modernisé et a
dû se terminer à la fin de 1952.

    Dans l'ensemble, l'île subvient assez difficilement à ses besoins, encore qu'elle
soit une escale régulière tant pour les gros navires que pour les avions se dirigeant
vers le Sud ou en provenant. Les forêts donnent d'assez fortes quantités de charbon
de bois qui s'expédient surtout à destination de la Barbade. On s'efforce de
développer la pêche dans les eaux territoriales, qui sont poissonneuses. Il existe
environ 48 établissements qu'on peut définir comme industriels : les plus
importants sont à beaucoup près les trois usines à sucre. Le commerce, malgré
tout, reste fort déficitaire et ne pouvait opposer en 1949 que 309 071 livres pour les
exportations à 1 093 372 pour les importations. Dans l'ensemble, l'île n'apparaît
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         79



pas encore comme en voie de développement rapide, malgré les communications
faciles qu'elle possède avec l'extérieur. Il y aurait place cependant pour un
tourisme de haute qualité, dirigé surtout vers la Soufrière qu'encadrent les cônes
gigantesques des Pitons.

    Saint-Vincent. Ŕ Saint-Vincent (389 km2 et 66 000 habitants) possède
cependant une Soufrière plus célèbre encore et dont la dernière grande éruption en
1902 a été marquée par des nuées ardentes à peu près synchrones de celles émises
par la Montagne Pelée à la Martinique (voir Chap. I 5e para.). Les effets
dévastateurs néanmoins, encore que redoutables, se sont trouvés atténués du fait
que l'éruption s'est produite au fond d'un cratère qu'entourent de toutes parts de
hautes et abruptes parois de plusieurs centaines de mètres. Il n'a donc pu se
produire de nuées plus ou moins dirigées comme à la Martinique. Il faut ajouter
que l'île tout entière est fort montagneuse, sur 30 km de long environ et 20 de
large, au maximum. Il n’existe guère de terrains plats qu'au fond des vallées ou
autour des plus larges baies.

    D'autre part, il est nécessaire de rappeler ici quelques-uns des événements
principaux qui ont marqué l'histoire de Saint-Vincent. L'île était habitée par les
Caraïbes à l'arrivée des Européens. Cela dura tant bien que mal jusqu'en 1795 où
les Caraïbes, avec l'aide des Français, leurs alliés, brûlèrent un bon nombre
d'« habitations ». Mais ils furent vaincus assez rapidement et ils durent accepter de
s'expatrier. Le 11 mars 1797, 5 080 d'entre eux étaient embarqués pour l'île de
Ruatan dans la baie de Honduras, où ils prospérèrent d'ailleurs. Deux autres faits à
signaler. À partir de 1846, on introduisit à Saint-Vincent près de 2 500 travailleurs
portugais, qui réussirent en général de manière très remarquable. Les Hindous
apparurent après 1861, mais un assez grand nombre d'entre eux retournèrent,
comme leur contrat leur en donnait le droit, dans leur pays d'origine.

     À l'heure présente, tous les efforts du gouvernement local tendent à faire sortir
l'île de son apathie prolongée. Un plan de dix ans vient d'être approuvé. Il
comporte 1 106 403 livres de dépenses qui doivent être fournies par le Colonial
Development and Welfare Fund, les fonds locaux et des emprunts.

    En outre, douze « habitations », d'une superficie totale de 1 600 ha environ,
viennent d'être acquises par les autorités en vue d'y installer de petits propriétaires,
organisés en coopératives d'exploitation. Dans le district « au Vent », six
possesseurs de domaines ont consenti récemment à en répartir une partie en petits
lots destinés à la vente.

    Saint-Vincent est à l'heure actuelle un gros producteur d'arrow root. Les
planteurs sont organisés en une puissante association fondée en 1930, qui achète
tout l'arrow root obtenu sur place et assure son écoulement à des prix satisfaisants.
Le coton donne des produits de bonne qualité et couvre actuellement près de
1 300 ha. Il existe de même une fabrique de sucre qui suffit à peine avec ses
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        80



2 000 t de production annuelle aux besoins de la consommation locale. Il y a
évidemment de nombreux cocotiers à proximité de la côte. On essaie de relancer le
cacaoyer, encore que les conditions naturelles ne lui apparaissent pas
exceptionnellement favorables. Le troupeau est relativement peu nombreux, ce qui
se comprend fort bien quand on a seulement entrevu l'aspect plus que tourmenté de
l'île. Le recensement de 1946 a décompté 154 chevaux, 99 mules, 2 192 ânes,
7 741 bêtes à cornes, 3 754 moutons, 11 039 chèvres, 9 369 porcs. Il vaut la peine
de souligner au passage l'importance relative de l'exportation, qui atteignit, en
1949, 1 652 moutons, 3 370 chèvres, et 3 951 porcs.

    Saint-Vincent possède actuellement dix-huit sociétés de crédit agricole, sur
lesquelles on semble fonder de grandes espérances. Il existe cependant, au centre
de l'île, des régions qu'on n'arrivera jamais à exploiter et qui demeureront toujours
couvertes de forêts. Celles de la Couronne couvrent à elles seules environ 11 000
ha, dont un peu plus de la moitié, au-dessus de 1 000 m, a été mis en défens en vue
d'assurer la régularité des principales sources et de protéger les terres basses contre
l'érosion.

    Les importations l'emportent toujours sur les exportations, mais d'une manière
qui tend à se modérer petit à petit. Les chiffres respectifs de 1949 ont été de
3 158 309 dollars anglais pour les premières et de 2 134 789 dollars pour les
secondes. Il n'existe pas de ville vraiment importante. La capitale, Kingstown, ne
compte officiellement que 4 833 habitants, mais si l'on y joint ses faubourgs elle en
atteint près de 15 000. Elle possède une des plus belles cathédrales du monde
antillais. Viennent ensuite Calliaqua (9 000 habitants), Georgetown (5 562),
Marriaqua (5 212), Chateaubelair (4 635).

    L'île enfin tire quelques revenus du tourisme, malgré un équipement encore
insuffisant. Elle ne compte en effet que 60 km de routes à grand trafic et 70
d'empierrées. Pour le reste, on ne rencontre guère que des chemins de terre. Il est
donc normal que le nombre des véhicules à moteur demeure particulièrement
faible et inférieur à 500. Par contre, il existe de nombreux hôtels qui font
remarquer honnêtement dans leur propagande que l'hiver est le meilleur moment
pour visiter l’île, alors que l'Angleterre, dans sa presque totalité, est submergée par
les brumes.

    Grenade et les Grenadines. Ŕ Entre Saint-Vincent et Grenade s'étendent les
Grenadines. Les principales au Nord s'appellent Bequia, Moustique, Mayreau,
Carinouan, l'île de l'Union, Carriacou, la plus grande de toutes. Il faudrait encore
citer l'îlet Ronde, les Tantes, la Caille, les îles Vertes, l'île Sableuse. Tout contre
Grenade se rencontrent l'Oiseau, le Marquis, l'île de la Conférence, Carriacou est
de même entourée par la Petite Martinique, le Petit Tobago, la Frégate, la Saline, le
Mabouya et l'îlet de Jack Adams, noms dont la plupart évoquent le souvenir de la
domination française. Ce sont autant d'îlots charmants, beaucoup inhabités ou peu
habités, que leur peu d'altitude protège des nuages qui couvrent les sommets des
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         81



grandes îles. On les aperçoit d'en haut, tout verts au milieu de l'Océan qui pousse
contre eux sa houle infatigable du Nord-Est. Les baies sont nombreuses. Ce serait
autant de lieux de refuge et de récréation que le grand tourisme fréquenterait
davantage s'ils ne se trouvaient quelque peu à l'écart des grandes lignes de
navigation et si l'on y installait un aérodrome de quelque importance. Les
Grenadines, rattachées administrativement à Saint-Vincent, ont une population
totale de 4 484 habitants ; celles du Sud, dont Carriacou, en dénombrent 6 771. On
s'efforce d'encourager la pêche dans tout l'archipel et l'on y a installé dans le
groupe du Nord une usine de salaisons. Il vaut aussi la peine de signaler, en
particulier à Carriacou, une agriculture assez prospère qui produit des citrons et du
coton.

     La Grenade proprement dite est la plus méridionale des îles du Vent. Sa
superficie dépasse à peine 300 km2, tandis que sa population s'élève à près de
75 000 habitants. Elle se trouve entre 11°58' et 12°30' de latitude Nord vers 61° de
latitude O Gr. Elle a 33 km de longueur et un peu moins de 20 dans sa plus grande
largeur. Elle apparaît dans l'ensemble fort montagneuse et toute hérissée de
nombreux pics volcaniques d'une altitude modérée : le plus élevé de tous, le
Sainte-Catherine, culmine aux alentours de 840 m. Un ancien cratère renferme le
Grand Étang qui se trouve à 500 m environ au-dessus de la mer, à une douzaine de
kilomètres, de la ville de Saint-Georges. Le lac Antoine présente une disposition
analogue. Et, de là, des paysages souvent chantés. L'extrême douceur de vivre qui
y règne explique peut-être en partie la quasi-stagnation de ces îles jusqu'à une
époque toute récente. Mais il est aussi naturel de souligner leur exiguïté. Dernier
trait à noter : la population est composée de gens de couleur dans son immense
majorité et la proportion des Blancs n'y atteint pas 5 p. 100.

    Cette structure de la population explique en partie la répartition actuelle de la
propriété. Il reste sans doute encore quelques grandes exploitations qui se
consacrent surtout à la production du cacao et des noix de muscade. Mais la
majeure partie de l'île est occupée par de petites exploitations paysannes qui
s'adonnent surtout aux cultures vivrières dont elles tirent leur subsistance.

    Le cacaoyer est cultivé jusqu'au delà de 500 m d'altitude. Mais, comme dans
les autres Antilles, la récolte devient incertaine au-dessus de 250 m. C'est aux
alentours de 100 à 200 m qu'il réussit le mieux. La production en 1949-1950 peut
être estimée à 30 000 sacs environ. Un effort sérieux est en cours afin de la
développer dans les conjonctures actuelles et l'on essaie d'acclimater les nouvelles
espèces sélectionnées à Trinidad, qui sont à la fois plus précoces et plus
productives que les anciennes. Les noix de muscade fournissent chaque année plus
de 2 000 t à l'exportation. Par contre, il n'y a qu'une usine à sucre, qui a produit, en
1949-1956, 1 669 t entièrement réservées à la consommation locale. Le coton vient
de Carriacou où existent environ 1 000 ha qui lui sont réservés et qui ont alimenté
en 1949-1950 une exportation de 715 balles de 317 livres anglaises chacune. Les
forêts de leur côté ne sont pas à négliger, car elles couvrent près de 4 000 ha et
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        82



renferment un certain nombre d'essences de valeur qui apparaissent suffisamment
abondantes pour être faciles à commercialiser. La pêche enfin pourrait être
largement rentable. Mais elle n'est guère jusqu'à maintenant pratiquée que par de
petits canots. Et il est rare qu'on trouve du poisson en abondance quand on en a
besoin.

    L'équipement industriel comprend la sucrerie, sept distilleries de rhum, deux
fabriques de glace dont l'une peut fournir 4 t d'eau congelée par jour et l’autre 2 t.
Le gouvernement enfin a fait construire et entretient un établissement frigorifique
d'une capacité de 3 360 pieds cubes.

   Le commerce extérieur est assez bien équilibré pour les Antilles : les
exportations se sont élevées en 1949 à 4 375 545 dollars anglais, contre 5 408 169
aux importations. Il se fait surtout avec l'Angleterre, le Canada et les États-Unis.

   Il n'y a pas de ville importante et la capitale, Saint-Georges, ne compte que
5 774 habitants.

    La Barbade. Ŕ La Barbade se trouve en plein Atlantique à plus de 160 km à
l'Est de Saint-Vincent et de l'arc des Petites Antilles, ce qui lui assure un climat
d'une douceur et d'une régularité exceptionnelles. Elle est toute calcaire et
faiblement accidentée, ce qui l'oppose nettement aux îles volcaniques. La chaîne
principale, celle des Scotland, n'atteint que 336 m à son point culminant, le mont
Hillaby. On y rencontre des terrasses coralliennes et, au total, le sol apparaît assez
peu profond, ainsi que d'une richesse naturelle médiocre, il vaut la peine de le
souligner. C'est un des plus beaux exemples de ce que peut dans ces pays la
volonté humaine, et la population totale de la Barbade s'élève aujourd'hui à
206 838 habitants pour 430 km2. On comprend, dans ces conditions, que l'homme
ait tout défriché ou presque, puisqu'il ne subsiste plus que 46 acres, c'est-à-dire
moins de 20 ha, de forêts. Il n'en est que plus intéressant d'entendre vanter par
Lotis les guides l'abondance et la régularité des sources. Cependant les pluies ne
sont pas d'une particulière intensité. Elles n'atteignent nulle part 2 m dans les
hauteurs et se tiennent aux alentours de 1,50 m dans le plat pays.

    Les températures ne sont jamais excessives. D'autre part, sa position orientale
ne préserve pas absolument la Barbade des cyclones de la région caraïbe. Mais ils
sont plus rares qu'ailleurs et ils passent en général sur l'île au début de leur
trajectoire et avant d'avoir acquis toute leur puissance.

   L'île est presque tout entière cultivable et cultivée et près des neuf dixièmes du
pays sont mis en valeur. Sur un total de 94 346 acres, les « habitations » au-dessus
de 10 en couvrent 77 063, tandis que les petites exploitations paysannes n'en
occupent que 17 283.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       83



    La principale production est celle de la canne à sucre, qui couvre à elle seule,
avec 19 200 ha, plus de la moitié du pays utilisable. Aussi afin d'assurer en toutes
circonstances le ravitaillement de l'île pour une période assez longue, a-t-il été
ordonné en 1950 à tous les propriétaires d'« habitations » de consacrer au moins 21
p. 100 de leur surface à des plantes vivrières. Les petits propriétaires eux-mêmes
sont tenus de planter des gros légumes sur un cinquième au moins de leurs
domaines.

    Le sucre et ses sous-produits forment évidemment les éléments essentiels d'un
commerce extérieur qui se fait surtout avec la Grande-Bretagne et les colonies
britanniques. La production s'est élevée, pour l'année 1949-1950, à 158 000 t,
auxquelles il faudrait ajouter les mélasses et le rhum. Il y a un peu de coton, sur
300 ha environ, et le Service compétent s'efforce de développer l'élevage laitier
dans ce pays surpeuplé. Les pêcheries pourraient incontestablement connaître un
assez grand essor. Ce ne sont encore que de toutes petites entreprises qui
n'occupent au total qu'environ 2 000 personnes.

    L'industrie est d'abord représentée par les usines à sucre, au nombre de douze,
et les distilleries de rhum, au nombre seulement de quatre. Mais on rencontre
encore différents établissements qui s'efforcent de fabriquer sur place des produits
utiles ou d'un débouché assuré : cigarettes, savons, margarine, biscuits, bay rhum,
huiles comestibles, limonades, etc.... On a même installé une raffinerie de pétrole.
L'artisanat paysan se maintient dans des conditions assez favorables. Beaucoup de
cultivateurs pratiquent la pêche à l'occasion. Ils s'occupent aussi de fabriquer et
décorer des poteries dans le « district écossais ».

    Les derniers recensements donnent une idée assez exacte de l'activité de l'île.
Les « habitations sucrières » occupent 12 000 hommes et 10 000 femmes, les
usines et distilleries 2 000 et 200. On en trouve, par contre, 2 500 du sexe mâle,
contre 11 500 de l'autre, dans les services domestiques, 5 000, contre 7 000, dans
le commerce de détail. La construction, comme il est naturel, renverse les
proportions : 7 000, contre 300. Il en est de même dans l'industrie des transports et
communications, avec 3 000 d'un côté et 100 de l'autre. Il y a enfin 2 000
personnes occupées dans les manufactures. On se trouve ainsi en face d'un pays
déjà largement évolué.

    Dans l'ensemble, la balance des échanges apparaît fortement déficitaire. Les
importations se sont élevées en 1949 à 7 072 628 livres, contre 4 688 536 aux
exportations. Mais autant que toute autre dans les Antilles la Barbade a le droit de
faire entrer en ligne de compte ses exportations invisibles. Elle peut compter, bon
an mal an, sur 6 000 étrangers qui y séjournent un temps assez long en moyenne.
Cela est d'autant plus remarquable qu'il n'y a pas dans le pays une seule ville
importante. La capitale, Bridgetown, qui est en même temps le port principal, n'a
que 13 000 habitants. Speighstown, qui suit, n'en a déjà plus que 2 500, La
population rurale l'emporte de manière absolue. Mais il y a des hôtels un peu
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         84



partout. Les routes sont nombreuses et excellentes : 500 km d'entre elles
demeurent accessibles en toute saison. Il existe un grand aérodrome fréquenté
principalement par des avions anglais et canadiens. Et, comme le disait un jour une
charmante hôtelière à une délégation venue des Antilles françaises pour se
renseigner sur la meilleure façon d'attirer et d'accommoder les touristes : « On est
aimable à la Barbade pour le visiteur, celui-ci sait d'avance le prix qu'il paiera et ne
craint pas d'être « estampé » comme il lui arrive trop souvent ailleurs ». Les
résultats, en tous cas, sont remarquables et valent à ce petit pays une place
d'honneur dans le monde antillais.

                       V. – TRINIDAD ET TOBAGO
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    Le cadre physique. Ŕ Trinidad (fig. 8) couvre une superficie de 4 822 km2, qui
l'apparente davantage aux Grandes Antilles qu'à celles que nous venons
d'énumérer. Il est vrai, d'ailleurs, qu'elle n'est au fond qu'un morceau détaché du
continent sud-américain. On lui rattache ordinairement Tobago, dont la superficie
n'est que de 295 km2. La population totale était évaluée, au 31 décembre 1950, à
635 843 personnes, dont 604 892 pour Trinidad et 30 951 pour Tobago. C'est une
population en pleine croissance, où le taux des naissances s'est élevé à 37,82 p.
1000 en 1950, contre 12,22 p. 1000 seulement aux décès.

    Dans l'ensemble, Trinidad et Tobago, la première surtout, offrent de nombreux
traits déjà presque continentaux. Les hauteurs de la presqu'île de Paria se
continuent au delà des bouches du Dragon par une chaîne assez peu élevée, mais
profondément disséquée qui forme la bordure septentrionale de l'île. Et c'est la
première chose qu'on aperçoit en arrivant du Nord sur les avions de la Panair : un
chaos de croupes boisées frangées d'écume marine qui culminent à 914 m et où
l'on est tout surpris, en vérité, de découvrir autant de demeures humaines.
Immédiatement après cette symphonie en vert sombre apparaît la vaste plaine où
s'est installé Port of Spain, la capitale aux toits de tôle, parsemés de tours
gothiques, qui brillent au soleil, malgré la peinture dont on les enduit souvent. Le
même ensemble forestier, beaucoup moins peuplé, couvre les hauteurs du Sud où
les altitudes sont plus modestes et ne dépassent pas 312 m au mont Tamana.
D'autres ourlets accidentés et boisés parcourent la plaine centrale, ou plus
exactement les plaines centrales qu'elles divisent en autant de sections plus ou
moins différentes, On peut également souligner au passage que les forêts de la
Couronne couvrent environ la moitié de l'île entière.

    Cependant les couches tertiaires, qui abondent, renferment du pétrole et du
bitume. Le Pitch Lake, aux alentours de La Bréa, donne lieu à une exploitation
importante. Ailleurs existent des volcans de boue. Le pétrole également se trouve
en abondance et, si les vieux puits commencent à donner des signes d'épuisement,
de nouvelles découvertes postérieures à 1950 assurent pour de nombreuses années
encore la prospérité de l'île.
                                               Eugène Revert, Les Antilles (1954)    85




     Le climat est intermédiaire entre celui des Petites Antilles et celui qui s'établit
un peu au Sud sur le continent américain. L'alizé est encore à Trinidad un vent qui
vient de l'Est. Mais il n'a de force qu'en hiver et c'est le seul moment où il balaie
l'île entière. Le reste du temps, la majeure partie de Trinidad se trouve parcourue
par des vents d'origine variable et les hauteurs se couvrent facilement de brumes.
L'exposition joue naturellement un grand rôle dans la répartition des pluies. Le
Nord en reçoit jusqu'à 4 m dans les régions les mieux arrosées, tandis qu'ailleurs,
surtout dans le centre, on ne dépasse pas 1 500 mm. Il vaut encore la peine de
souligner que, comme sur le continent américain tout proche, les nuits laissent une
impression immédiate de fraîcheur qui saisit agréablement le voyageur en
provenance des Antilles plus septentrionales. Il est vrai que la tiédeur de la journée
compense en partie cette première sensation.

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                          FIG. 8. – TRINIDAD. – Échelle, 1 : 2 000 000.

   Un autre trait qui mérite d'être souligné, c'est que sa situation méridionale place
Trinidad à l'abri des cyclones qui causent tant de dommages dans la mer des
Antilles. Il en résulte que la végétation y est fort belle et qu'on a l'impression
souvent de se trouver en face d'avancées de la forêt vierge, d'une forêt vierge un
peu policée déjà, mais avec une multitude d'arbres de très haute taille. Et les
samanas de la savane ombragent, chacun pour son compte, de vastes espaces. On
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        86



est en face d'un morceau du continent sud-américain à peine détaché de la terre
ferme, et cela pourrait se remarquer encore dans la faune qui comprend au moins
quatre espèces de serpent venimeux et de nombreux caïmans. La promenade
sentimentale sous l'ombrage frais des grands bois n'est pas un sport à recommander
spécialement, même si l'on ne doit y rencontrer que des singes, d'ailleurs assez
nombreux.

   Tobago, qui s'étend entre 11°8' et 11°21' de latitude Nord vers 60°30' de
longitude Ouest, apparaît déjà beaucoup plus proche des autres Antilles. Elle avait
en 1950 une population évaluée à 30 951 habitants.

    Histoire et vie économique. Ŕ Il est utile de rappeler ici quelques événements
historiques qui expliquent en grande partie la situation actuelle. Trinidad et Tobago
demeurèrent pratiquement aux mains de l'Espagne, malgré de nombreux raids
adverses, jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Il faut noter cependant qu'en 1783 la
Cour de Madrid offrit de grands avantages aux citoyens de toutes nations qui
iraient s'installer dans la grande île sous la seule condition qu'ils fussent
catholiques. Il en résulta un important afflux de population qui s'augmenta bientôt
de l'arrivée de familles françaises fuyant Saint-Domingue. D'où l'importance du
rôle joué pendant tout le XIXe siècle par l'élément créole français dans un pays qui
ne nous a jamais appartenu. Trinidad fut définitivement cédée à l'Angleterre par le
traité d'Amiens en 1802. Tobago changea plus longtemps de mains, et ne passa à la
Grande-Bretagne qu'en 1814.

    L'agriculture et l'exploitation forestière apparaissent fort développées à
Trinidad, dont la moitié du territoire est encore propriété de l'État, qui peut, dans
certains cas, accorder des concessions. Il est intéressant de rappeler que là se
trouve l'Imperial College of Tropical Agriculture fondé en 1921 et qui est le seul
centre de cette sorte existant dans l'Empire Britannique. Il comporte de vastes
bâtiments et des laboratoires de recherches auxquels sont rattachées des fermes et
usines expérimentales. Jusqu'ici on a surtout travaillé pour la canne à sucre en
connexion avec les stations spécialisées de la Barbade. Cependant des recherches
actuellement fructueuses ont été entreprises également sur les bananiers et les
cacaoyers. Les sols sont étudiés de manière systématique. On s'intéresse encore au
cocotier, au maïs, au riz, etc..., au caoutchouc et aux agrumes.

    Le collège, en 1950, comptait 57 étudiants venus de dix-huit colonies ou pays
différents. Bien qu'il n'ait pas à suppléer en principe le service local de
l’Agriculture, il lui a rendu les services les plus éminents à maintes reprises et son
influence ne fait que croître dans le monde caraïbe. Il y joue véritablement le rôle
d'une Université agricole grâce à son personnel nombreux et expérimenté.

    Il faudrait souligner de même l'influence grandissante des sociétés coopératives
et de crédit agricole qui existent à Trinidad et auxquelles il faudrait ajouter les
vingt-six que finance directement la Société sucrière de Sainte-Madeleine.
                                                    Eugène Revert, Les Antilles (1954)   87




    Le sucre en effet demeure, avec ses sous-produits, la principale des ressources
agricoles. La production a été de 146 508 t en 1950, dont 23 000 ont été réservées
à la consommation locale. Le surplus fut exporté directement à destination du
Canada et du Royaume Uni sur les instructions du Ministère du Ravitaillement.
Les mélasses et le rhum ont fait monter la valeur totale des produits tirés de la
canne à 20 millions de dollars B.W.I. en 1950 1.

    Le cacao connaît une rapide remontée à l'heure actuelle, grâce aux prix élevés
atteints sur le marché mondial. En outre, les nouvelles variétés mises au point
localement produisent beaucoup plus tôt que les anciennes et paraissent résister
jusqu'ici à de nombreuses affections. De sévères mesures prophylactiques
protègent enfin l'Amérique contre les maladies venues d'Afrique. En fait, plus de
250 000 plants sont mis en place chaque année depuis 1949 et la superficie
« valorisée » de la sorte a largement dépassé 500 ha en deux années. Il faudrait y
ajouter les nombreux arbres plus ou moins isolés qui apparaissent dispersés autour
des cases.

    Les agrumes sont également l'objet d'une culture de plus en plus savante et de
plus en plus soignée, la valeur totale des produits recueillis ayant été de 2 176 231
dollars trinidadiens pour l'année 1950.

    Le caféier connaît de nouveau une certaine faveur car suivant la vieille
technique antillaise des mélanges il e beaucoup réussit bien avec le cacaoyer. On
cultive beaucoup l'Arabica, qui donne des produits de valeur, mais a le défaut
d'être trop sensible aux variations d'humidité. Des précipitations abondantes font
diminuer la récolte dans des proportions considérables, tandis que le Robusta
résiste infiniment mieux. Viennent ensuite les cocotiers qu'on trouve un peu
partout, mais qui forment également des plantations importantes alimentant une
exportation de coprah, d'huiles et de margarines comestibles dont la valeur dépasse
maintenant 800 000 dollars locaux. Les prix payés aux producteurs sont désormais
rémunérateurs et atteignent 8 dollars et demi pour 100 livres en poids.

    À cela s'ajoutent évidemment les cultures vivrières. Le riz se développe de
façon rapide aux confins des régions marécageuses où l'administration accorde
sans grandes difficultés de petites concessions à ceux qui en font la demande. Et il
n'est pas rare de voir les travailleurs s'affairer autour de leur champ à réparer les
diguettes ou à replanter le riz dans la vase humide. Il en résulte une production,
libre à la vente, et qui commence à fournir un appoint important sur le marché de
Port of Spain.

   L'élevage donne de bons résultats et les expériences systématiques poursuivies
avec des progéniteurs de race frisonne ou Holstein pure ont fini par montrer qu'il
1
    Je rappelle la parité : 4,85 dollars B.W.I. = 1 livre sterling.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         88



était préférable de développer des races métis ayant au moins 25 p. 100 de sang
tropical. On compte également plus de 20 000 porcs et un nombre considérable de
volailles, comme il est naturel. La petite culture et le petit élevage sont encouragés
par les autorités qui favorisent autant qu'il est possible l'installation définitive sur
de modestes domaines de paysans indépendants. Les forêts, enfin, comprennent
des bois de valeur. Le teck en particulier a été planté il y a plus de quarante ans sur
une plantation de 2 500 ha. Au total, il est coupé chaque année environ 2 100 000
pieds cubes sur les forêts de la Couronne.

    Les pêcheries, de même, apparaissent actives, mais demeurent organisées ou
plutôt inorganisées, comme dans presque tout le monde caraïbe, sur le type de
l'exploitation individuelle ou tout au plus familiale.

    Cependant les ressources essentielles à l'exportation viennent avant tout des
produits minéraux avec, au premier plan, le pétrole et, dans une moindre mesure,
l'asphalte. La production du premier se maintient constamment au-dessus de 20
millions de barils annuels depuis 1942 (1950 : 20 632 421 barils). L'huile brute est
raffinée sur place par l'une des grandes compagnies qui se partagent l'île. On
pouvait craindre, il y a quelque temps, un épuisement rapide des gisements
reconnus. Mais il a été découvert au printemps de 1950 une nouvelle nappe située
dans la région du Nord-Est au lieu-dit Marina Cocal Estates, auprès de Manzanilla,
vers 5 000 pieds de profondeur. Cette nappe ne s'est pas révélée jusqu'ici d'une
importance exceptionnelle. Mais d'autres indices prometteurs ont été recueillis et,
lorsqu'au milieu de l'été de 1951 je suis passé à Trinidad, on n'éprouvait plus
aucune inquiétude dans les milieux compétents sur l'avenir de la production de
pétrole. Il est d'ailleurs vraisemblable que le golfe de Paria renferme à son tour de
larges possibilités que la faible épaisseur d'eau n'empêchera guère d'exploiter.
J'avoue, au demeurant, que c'est une assez curieuse sensation au détour d'une route
que de tomber brusquement d'un village indigène sur les tanks argentés des
grandes compagnies.

    Le fameux Pitch Lake ou lac d'asphalte de La Bréa couvre environ 45 ha. Il
constitue l'une des curiosités majeures de l'île en même temps qu'il lui apporte des
ressources considérables. L'exploitation, commencée en 1888, se poursuit depuis
lors d'une manière très simple. On brise à coups de pioche la croûte superficielle
de l'asphalte, qui se reforme constamment, et les morceaux, qui ressemblent plus
ou moins à du charbon de mauvaise qualité, sont ensuite chargés sur des
wagonnets ou évacués par des transporteurs aériens. L'intérieur est constitué par un
liquide visqueux et gluant qui apparaît lorsqu'on vient d'enlever la croûte. Il semble
alimenté par des réserves intérieures quasi inépuisables. En tout cas, il vaut la
peine de souligner que le niveau du fameux Pitch Lake n'a pas baissé depuis le
commencement de l'exploitation régulière en 1888. Les parties fouillées se
comblent lentement, et parfois surgissent de l'asphalte encore pâteux des troncs
d'arbre en partie carbonisés. Le gisement appartient à l'État qui en a confié
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)        89



l'exploitation à la Trinidad Lake Asphalt Company : la production de 1950 s'est
élevée aux alentours de 110 000 t.

    L'importance de Trinidad est suffisante pour qu'on y rencontre de nombreuses
industries qui paraissent aujourd'hui en voie de développement rapide. C'est pour
une large part la conséquence de l'acte de 1950 en vertu duquel une aide
substantielle peut être apportée aux industries reconnues comme pionnières.
Celles-ci, en effet, ne doivent payer aucune taxe sur le revenu pendant les cinq
premières années ; elles reçoivent tout le matériel qui leur est nécessaire en
franchise des droits de douane existants, et, lorsqu'au bout de cette période les
droits commencent à être perçus, ils ne le sont, pendant longtemps encore, que de
manière très partielle et lentement progressive. Quatorze grands établissements ont
profité de cette législation dès 1950 et il en est résulté un enrichissement
incontestable de la production.

    L'île à l'heure actuelle exporte de nombreuses liqueurs, dont la plus célèbre est
l'Angostura. Elle fabrique sur place la glace, le tabac, les savons, les margarines,
les briques et les tuiles. Une usine de textiles était en construction lorsque je suis
passé en 1951. On peut admettre que de nombreuses autres industries ont chance
de s'installer au cours des années qui vont venir.

    Et il est encore évident que cette situation, dans l'ensemble favorable, doit se
traduire et dans les statistiques du commerce extérieur et dans le niveau de vie de
la population. En 1950 les importations ont été de 169 225 970 dollars trinidadiens
et les exportations de 177 592 231. Le revenu par tête d'habitant s'élève à environ
250 dollars locaux ou 150 dollars américains, ce qui est fort honorable pour
l'ensemble du monde caraïbe. Ce qui ne veut pas dire que Trinidad ne connaisse
pas, comme les autres îles britanniques, de graves difficultés par le temps qui
court, difficultés d'ordre économique, mais aussi d'ordre ethnique et d'ordre
politique.

    Population et vie sociale. Ŕ Cela ne s'aperçoit pas au premier coup d'œil.
L'ordre est admirablement maintenu d'un bout à l'autre du territoire. Les gens de
police sont des privilégiés qui arborent des tenues variées et pittoresques suivant
leurs fonctions et l'heure du jour. Tout se passe extérieurement dans l'ordre le plus
parfait. On a souvent l'impression à Port of Spain, malgré ses 105 744 habitants et
la tiédeur du climat, de se trouver quelque part en Cornouaille ou dans le Pays de
Galles. Tous les monuments ou presque sont du plus pur style anglican. La savane,
ornée d'immenses samanas qu'aucun cyclone n'a jamais secoués, présente la
régularité d'un jardin anglais avec ses pelouses toujours vertes et soigneusement
entretenues. De charmants cottages, comme en Angleterre, parsèment toutes les
vallées de la montagne.

   Seulement l'ordre apparent et la prospérité qui en résulte ne sont maintenus que
par une administration rigoureuse. La justice est fort stricte et ne badine
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         90



absolument pas avec les contrevenants. J'ai eu l'occasion de visiter le « champ des
navets » où des tombes fraîches attestent la fréquence des exécutions capitales.

    Il est plus difficile sans doute de se rendre un compte exact des oppositions qui
continuent à se maintenir entre les différents groupes ethniques. Je crois cependant
qu'il convient de souligner quelques traits. Parmi les vieilles familles blanches on
trouve des Espagnols, des Portugais, des Français et des Anglais. Ceux-ci
l'emportent de plus en plus. Les anciens éléments créoles ont été ruinés par les
crises successives des cinquante dernières années et en particulier par celles de
l'entre-deux-guerres. La Grande-Bretagne s'est montrée habilement généreuse pour
ces débris d'un passé révolu et les a accueillis dans son administration. Mais alors
ces gens, habitués à se servir du portugais, de l'espagnol ou du français, ont dû se
mettre à parler de plus en plus couramment anglais et ne se sont plus souvenus de
leur langue d'origine que comme d'une sorte de luxe sentimental incapable de leur
servir désormais à grand'chose. On peut admettre, sans risque de se tromper, que
de ce côté l'effort d'assimilation a réussi au delà de tout ce qu'on pouvait espérer.

    Il n'en est pas tout à fait de même avec les éléments de couleur. Sans doute la
population noire de Trinidad accepte-t-elle avec une apparente résignation le sort
qui lui est fait. Je n'oserais trop me porter garant des sentiments qu'elle nourrit au
fond de son cœur. La situation est demeurée longtemps analogue pour ceux que
l'on appelle les coolies, c'est-à-dire les Hindous amenés pour suppléer les Noirs au
lendemain de l'émancipation des esclaves. Ils habitent à la campagne des maisons
de terre aux formes aisément reconnaissables. Ils continuent à porter le costume
traditionnel de leur pays, les femmes surtout, et il est possible d'acheter des saris
dans tous les grands magasins de Trinidad. La nouvelle constitution de Trinidad et
Tobago, accordée à Windsor le 3 mars 1950, restreint encore par des conditions de
cens l'éligibilité au Conseil Législatif, mais l'électorat est accordé ipso facto à tous
ceux qui ont dépassé l'âge de vingt et un ans et qui résident depuis plus de six mois
à l'endroit où ils comptent exercer leur droit de vote. Cette constitution libérale a
immédiatement donné aux Hindous le sentiment de leur nombre et de leur force.
Ils y ont été encouragés par les représentants officiels de leur pays, par leurs
relations aussi avec la Guyane Britannique où ils ne sont pas loin d'atteindre la
majorité. Et ces Hindous manifestent volontiers, au moins en paroles, quelque
indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Il est juste d'ajouter que les
représentants officiels de cette dernière n'attachent pas une importance
exceptionnelle à ces revendications. Il vaut peut-être la peine de signaler au
passage que cette hostilité théorique à tout ce qui est anglais renforce la sympathie
de principe qu'on veut bien nous accorder. Le français est enseigné de manière
sérieuse et efficace dans un grand nombre d'écoles secondaires où la majorité des
élèves est d'origine asiatique. J'ai eu moi-même la surprise de constater dans un
bourg de l'intérieur que la plupart des grands élèves d'une communauté religieuse
avaient fort bien compris la petite allocution en français qu'on m'avait demandé de
prononcer.
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)          91



    Tobago n'est guère, à la vérité, qu'une dépendance de Trinidad, où les bois sont
nombreux, mais où il apparaît également possible de pratiquer l'élevage sur une
assez vaste échelle. Mais c'est dans la grande île, très évidemment, que se posent
les problèmes essentiels et qu'ils doivent recevoir leur solution.

             VI. – CONCLUSION SUR L'ENSEMBLE
              DES POSSESSIONS BRITANNIQUES
Retour à la table des matières
    Il convient cependant, après cette longue étude consacrée aux diverses
possessions britanniques dans le monde caraïbe, de dégager quelques notions
d'ensemble.

    M. Madden a rappelé fort spirituellement dans une communication récente 1
que les couleurs, la richesse et la gaieté des îles caraïbes ne sont qu'un des aspects
de la vérité et comme une sorte de décoration surimposée au coffret de Pandore.
La nature, ajoute-t-il, ne vend que très cher sa prodigalité tropicale au prix de la
disette, de la maladie et de l'ouragan. Et l'homme au cours d'une longue période de
conquête et d'esclavage a par-dessus le marché surimposé d'immenses problèmes
auxquels jusqu'ici on cherche vainement une solution qui puisse satisfaire tout le
monde.

    Il est utile de souligner ici l'empirisme politique de la Grande-Bretagne. On
peut indiquer au passage que les Bermudes et les Bahamas ont conservé leurs
constitutions coloniales d'origine, ce qui leur assure une très large autonomie. Elles
y tiennent par-dessus tout et savent les défendre avec beaucoup de sang-froid et
d'adresse. Elles ont en particulier refusé les largesses du Colonial Development
and Welfare Fund de peur que la charité impériale ne vînt mettre en péril cette
indépendance à laquelle elles demeurent si passionnément attachées. Il faut ajouter
que dans cette lutte, « elles se sont trouvées bien placées par leur obscurité même
et par le caractère particulier de leur économie qui repose sur une industrie
touristique de plus en plus florissante. Elles sont également demeurées en dehors
des accords internationaux par lesquels la Grande-Bretagne a été contrainte de
réglementer différentes formes de la production coloniale 2.

    Partout ailleurs, au lendemain de 1940, l'objet de la politique britannique fut
vraiment de « promouvoir une avance progressive vers l'autonomie coloniale » et
l'on peut dire en vérité que les Indes Occidentales devinrent alors un laboratoire
pour des expériences nouvelles et importantes. Si l'on essaie d'avoir une vue
d'ensemble, on s'aperçoit qu'au total l'effort anglais a été fort considérable. Les

1
    MADDEN, communication au symposium de Bordeaux, juin 1952, p. 1 et 2 (encore inédite).
2
    EVANS, communication au symposium de Bordeaux, juin-juillet 1962 (en cours de
    publication).
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        92



réformes de structure ont partout tendu à se rapprocher du suffrage universel, qui
fut accordé à la Jamaïque dès 1943. Mais en même temps on conservait des
pouvoirs fort étendus au gouverneur. Le système, malgré toutes les critiques qu'on
pouvait lui adresser, fonctionna presque aussitôt de manière qui fut jugée
satisfaisante. On établit alors une constitution du même genre, encore qu'assez
différente dans les termes, à Trinidad. Il n'y eut qu'une seule chambre composée de
vingt-six membres, dont huit nommés et dix-huit élus à un suffrage pratiquement
universel. On alla plus loin qu'à la Jamaïque dans la formation de la Commission
exécutive, dont les cinq membres élus en face des membres nommés devaient
obligatoirement démissionner après un vote hostile des deux tiers de la chambre
élue. Cependant à Trinidad comme à la Jamaïque, le gouverneur garde le droit,
sous certaines conditions, de passer outre à un vote de la législature. La Couronne
également conserve son droit de veto.

    À l'analyse, on est obligé de reconnaître qu'il y a dans une telle attitude quelque
chose de typiquement anglais, comme M. Evans l'a fait remarquer très justement.
« En Grande-Bretagne, écrit-il, la souveraineté de la Chambre des Communes est
arrivée à pleine maturité par suite de la non-application de contraintes auxquelles
elle reste formellement soumise. » Par un procédé similaire, le Conseil législatif de
la Colonie pourrait, mais pourrait seulement Ŕ il vaut la peine de souligner le
caractère expérimental de la tentative Ŕ, passer tout entier sous le contrôle
indiscuté de ministres progressivement reconnus comme responsables vis-à-vis du
corps électoral : en même temps les pouvoirs spéciaux des gouverneurs seraient
d'abord suspendus, pour tomber ensuite dans l'oubli.

    Et l'analyse de M. Evans 1 mérite d'être suivie jusqu'au bout. Il est d'autant plus
remarquable, affirme-t-il, de voir installer dans les îles des gouvernements
responsables qu'il y a moins d'un siècle encore la population des « Indes
Occidentales » était formée d'une petite minorité de « nababs » européens en face
d'une multitude de Noirs et de gens de couleur à peine libérés de l'esclavage.
L'autre fait important, c'est que, pour la constitution des groupes politiques, on n'a
tenu compte ni des antécédents de race ni d'une différence réelle ou supposée entre
les capacités dans ce domaine des divers éléments de la population. Cela permet à
M. Evans de souligner qu'en agissant ainsi on a éliminé du même coup les
animosités sectaires dans lesquelles il voit un héritage du passé. En tout cas,
précise-t-il, pour autant que la société aux Indes Occidentales demeure une société
plurale, on a décidé d'ignorer sa pluralité. Cela, précise M. Evans, permet d'éviter
les problèmes qui se posent aux Anglais dans le Kenya, aux Français pour le
Maroc, et dont le plus redoutable est celui du statut futur qu'on octroiera à une élite
raciale peu nombreuse, mais absolument indispensable. Enfin, sur le plan
politique, M. Evans rappelle qu'il est à l'heure actuelle question d'une union plus
étroite que celle qui existe entre les diverses colonies des Indes Occidentales. Il
pourrait se créer ainsi une entité,capable de disposer d'un certain degré d'autorité
1
    EVANS, Communication citée.
                                            Eugène Revert, Les Antilles (1954)          93



sur la scène internationale, encore que cette autorité, suivant toute vraisemblance,
demeurerait pendant longtemps inférieure à celle que possèdent à l'heure actuelle
les unités autonomes du Commonwealth britannique.

    Au point de vue social, il faut également reconnaître qu'un très vigoureux effort
a été entrepris par les Anglais depuis 1940. Il a été accordé pour de nombreuses
œuvres des subventions à long terme. Chacun des gouvernements locaux a dû
élaborer et rédiger un plan. Ces plans ont servi de base à un travail d'ensemble
pour lequel on a mis en commun ressources métropolitaines et locales. Des
réformes fiscales ont été partout amorcées en vue de permettre un jour aux divers
gouvernements coloniaux de reprendre et continuer à leur seule charge le travail
d'émancipation. Le but à atteindre est clairement entrevu : il s'agit de créer une
société renouvelée sur des bases démocratiques, mais aussi d'éviter l'acceptation
trop placide d'une situation économiquement difficile. Tout cela reste encore
quelque peu précaire et difficile à réaliser. Cependant il serait légitime d'insister
sur les progrès déjà accomplis et dont beaucoup, à la vérité, mériteraient qu'on leur
prêtât attention sans avoir le caractère spectaculaire de ce que les Américains ont
fait à Porto Rico. Il est vrai qu'à l'inverse il faudrait envisager ce qui reste à faire et
qui demeure énorme. Beaucoup pensent, dans les milieux compétents, qu'il vaut
mieux élaborer des plans à long terme plutôt que des programmes d'assistance à
court terme, plus séduisants sans doute au point de vue politique. Il serait injuste
de dénigrer cependant l'effort accompli et les résultats auxquels on est déjà
parvenu. Il est incontestable que les niveaux de vie se sont améliorés dans les
grandes îles. Il est également certain qu'on assiste à l'heure actuelle au démarrage
de petites unités comme la Dominique ou Sainte-Lucie que leur situation et leur
exiguïté avaient longtemps maintenues en dehors des grands courants
commerciaux des Isles.

    Il reste un dernier point qu'il vaut la peine de souligner et par ses conséquences
possibles et parce qu'il correspond bien à la tradition empirique anglaise. Si l'on
examine l'ensemble des institutions récemment créées dans les îles britanniques, il
en est beaucoup dont on peut supposer qu'elles seraient aisément transposables à
l'ensemble de la région. Nous avons déjà souligné le caractère universel de
l'Imperial College of Tropical Agriculture. L'Université de la Jamaïque entretient
six Resident Tutors dans les Leeward et les Windward, la Barbade, la Guyane,
Trinidad et le Honduras Britannique. Il ne serait pas difficile d'en créer ailleurs.

    Il existe de même une monnaie unifiée entre Trinidad, la Jamaïque et le reste
des possessions anglaises, et ce dollar B.W.I. est accepté presque partout dans le
monde caraïbe. Enfin il est très sérieusement question d'une union douanière entre
toutes les îles de mouvance anglaise. Le fait mérite d'être souligné. Les Anglais ont
évité de poser de grands principes, d'annoncer de vastes ambitions. Et cependant
l'ensemble des pays où ils sont établis apparaît, au moins autant que ceux de
mouvance américaine, comme le centre autour duquel ont peut être chance de
cristalliser la plupart des aspirations et des organismes caraïbes.
                                            Eugène Revert, Les Antilles (1954)       94




                                  CHAPITRE VI

          LES ANTILLES NÉERLANDAISES
                                        ________




Retour à la table des matières
    Les Antilles néerlandaises sont de dimensions médiocres : elles forment deux
groupes de trois petites îles dans la mer Caraïbe. Trois sont « au vent », Saba
(13 km2) Saint-Eustache (18 km2) et une partie de Saint-Martin (47 km2), dont
l'autre appartient à la France (voir fig. 6), tandis que Bonaire, Curaçao et Aruba se
trouvent au Nord de la côte vénézuélienne et sous le vent, à grande distance des
premières (voir fig. 1). En fait, Saint-Eustache connut une grande période de
prospérité au moment de la guerre d'Amérique, où elle, comptait plus de 20 000
habitants et avait son port constamment fréquenté par de nombreux voiliers ; cette
prospérité fut arrêtée d'un coup par l'amiral Rodney en 1776. Il lui fallut longtemps
pour se relever tant bien que mal des ruines alors accumulées. Il y eut encore
cependant une période d'enrichissement relatif au moment de la prohibition aux
États-Unis. Depuis la fin de celle-ci, la population ne fait que décroître et les
chiffres de 1952 sont nettement inférieurs à ceux qu'on trouve encore dans la
Géographie Universelle 1. La partie hollandaise de Saint-Martin ne compte plus
que 1 500 personnes, contre 2 237 il y a vingt-cinq ans. On n'en dénombre que 950
à Saint-Eustache, sur 18 km2, contre 1 086, et 1 100 à Saba, contre 1 500. Autre
trait caractéristique : cette population se compose surtout de femmes et de gens
très âgés ou très jeunes car, comme le souligne Mlle Felhoen Kraal 2, les hommes
en état de produire sont chassés par les conditions économiques actuelles en même
temps qu'attirés par les hauts salaires des raffineries de pétrole dans les îles Sous le
Vent. Les Sabanais deviennent également des marins et peut-être arriveront-ils un
jour à tirer quelques revenus du tourisme. Leur île est une des plus curieuses qui
existent. C'est un ancien volcan qui s'élève jusqu'à plus de 900 m. La seule partie
plate est le cratère, le Plancher, qui se trouve aux alentours de 200 m au-dessus
des eaux. Saba ne connaît que deux points d'atterrissage, la baie du Fort, et celle de
l'Échelle ainsi nommée parce qu'un escalier de 530 marches conduit de ce point au
Plancher. Il vaut encore la peine de souligner que la population tout entière est
d'origine blanche.
1
    Tome XIV (Max. SORRE, Mexique, Amérique centrale), p. 213.
2
    Communication au Symposium de Bordeaux (en cours d'impression).
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       95



    Les plus importantes, à beaucoup près, des Antilles hollandaises sont celles qui
se trouvent sous le vent en bordure de la côte septentrionale du Venezuela. Tous
ceux qui ont étudié la question reconnaissent qu'elles n'appartiennent pas
véritablement à l'arc antillais et ne sont en fin de compte que des morceaux
détachés du continent américain, qui en dépendent aussi étroitement que Trinidad.
Elles sont d'une étendue moyenne : Bonaire couvre 246 km2, Curaçao 543 et
Aruba 178. Elles ont, comme le marquait déjà M. Sorre, un climat aride ou, à tout
le moins, « subaride ». Il ne tombe que de 550 à 600 mm de pluie dans l'année
entière, ce qui est fort peu lorsque la température moyenne au niveau de la mer se
maintient entre 26°, et 27°C. On peut alors parler de saison sèche « et les îles
peuvent voir trois mois s'écouler sans aucune pluie ».

    Contrairement à ce qui se passe dans le reste de l'archipel, l'agriculture
n'occupe qu'une place relativement très modeste dans l'économie de ces petits
pays. Ce n'est pas que la terre arable manque à proprement parler. Mais le climat
est vraiment trop sec. Le gouvernement s'efforce pourtant de développer autant
qu'il le peut l'élevage, surtout en vue de la production laitière. On s'efforce
également de faire pousser sur place la majorité des légumes nécessaires. Mais, à
la vérité, la prospérité apparente du groupe entier dépend uniquement ou presque
uniquement des usines de raffinage de pétrole.

    Si l'on veut prendre comme exemple les îles du Vent, leur budget, toujours en
déficit, doit être approuvé par le groupe des Antilles qui accorde, grâce au pétrole,
les subsides nécessaires. Il faut bien reconnaître alors que de multiples problèmes
se posent à l'administration hollandaise, ne fût-ce que celui des communications.
Saint-Martin possède bien un aérodrome qu'une ligne aérienne unit à Curaçao.
Mais Saba et Saint-Eustache ne sont encore desservies que par des schooners, bien
beau nom pour des embarcations que je m'excuse de juger miteuses et peu
confortables. Et puis l'on sait quand on part, mais non quand on arrive. Les vents
peuvent être contraires, on peut avoir du bétail à charger et ce n'est pas une mince
affaire. Autrefois il y avait la contrebande, source de revenus éphémères, mais qui
furent considérables. Tout de même, il demeure encore des voiliers qui se livrent à
cette occupation dans l'archipel : il doit même en appartenir à des Hollandais. J'ai
déjà rappelé qu'il valait la peine de passer une soirée au port franc, encore
qu'américain, de Saint-Thomas : la nuit tombante voit se glisser dehors les navires
chargés de marchandises interdites, toutes voiles gonflées par le vent arrière. Mais,
comme le fait remarquer très justement Mlle Felhoen Kraal 1, ces schooners ne
circulent que de manière fort irrégulière, au gré de la fantaisie ou des intérêts de
leur propriétaire. Cela gêne aussi bien le ravitaillement des petites îles que leurs
exportations. Il en résulte qu'on n'y est pas encouragé à produire au delà de ce qui
paraît nécessaire à la consommation locale. Il faut ajouter que les tarifs douaniers
des possessions françaises ou anglaises les plus proches apparaissent la plupart du
temps très prohibitifs. C'est ainsi qu'il a fallu suspendre l'activité des salines de
1
    Communication citée.
                                        Eugène Revert, Les Antilles (1954)       96



Saint-Martin, qui alimentaient autrefois la majeure partie de l'archipel et qui
aujourd'hui n'arrivent plus à vendre leur production à un taux rémunérateur.

    Les îles Sous le Vent tirent leur actuelle prospérité économique et de leur
situation stratégique et surtout des grandes raffineries de pétrole qui s'y sont
installées. Et l'actuelle population est très exactement fonction de l'activité
industrielle développée par les raffineries et autour d'elles. Bonaire a 246 km2 et
5 000 habitants, contre 7 520 il y a vingt-cinq ans. L'île comporte des collines qui
dépassent de peu 200 m, et ses ressources demeurent avant tout agricoles. Curaçao
est la plus importante des possessions hollandaises. Elle se trouve à plus de 60 km
de la côte vénézuélienne. Elle apparaît accidentée, fort rocheuse et possède des
sommets nombreux aux alentours de 400 m. Elle couvre au total 543 km2, avec
une population de 98 161 personnes, contre 37 055 il y a seulement vingt-cinq ans.
Elle renferme la capitale du groupe, Willemstad, vieille ville hollandaise perdue
sous les tropiques et qui compte maintenant un peu plus de 50 000 habitants. Il est
d'un effet curieux de se promener dans une rue vieillotte, échappée de quelque
estampe de Ruysdael ou de Rembrandt, sous l'implacable soleil tropical, de
franchir la baie de Sainte-Anne sur un pont de bateaux. Mais les hauts pignons, les
formes importées du pays natal n'empêchent pas une activité très moderne et qui
assure la prospérité du pays. Aruba, pour les mêmes raisons, a connu un
développement également rapide. Elle dénombre aujourd'hui 53 500 personnes
pour une superficie de 158 km2, d'après les chiffres officiels de 1950. Il faudrait
encore ajouter, au moins pour Curaçao et Aruba, une population flottante qui
atteint plusieurs milliers de personnes suivant les fluctuations de l'industrie
pétrolière.

    Pourquoi celle-ci, alors que les îles n'ont pas de puits abondants ? Il semble,
explique Mlle Felhoen Kraal, que trois considérations aient inspiré les grandes
compagnies (Royal Dutch, Shell et Standard Oil of New Jersey) dans le choix
qu'elles ont fait des Antilles hollandaises, non productrices elles-mêmes, pour y
installer leurs usines de raffinage : ces possessions européennes se trouvent à
proximité des gisements vénézuéliens ; elles possèdent des ports bien abrités, et
commodément équipés ; il faut tenir compte enfin de la stabilité politique et
économique du gouvernement néerlandais.

    Certes la situation actuelle est brillante à Curaçao et Aruba, mais on ne peut
s'empêcher de remarquer combien elle risque d'être menacée, dans les années qui
vont venir, par la politique du Venezuela qui s'évertue désormais à raffiner lui-
même la majeure partie des produits « crus » extraits de son sol. Sans doute le
danger n'est-il pas absolument immédiat, encore qu'un des grands établissements
d'Aruba ait déjà été contraint de fermer ses portes. Une grande raffinerie est en
cours de construction au Venezuela, mais ne pourra traiter qu'une partie
relativement faible de la production locale. Malgré tout, le danger est là et se
manifestera dans un temps suffisamment court pour qu'on essaie dès maintenant de
lui trouver des palliatifs. Un bureau de planification a été établi à Curaçao dès
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)          97



1946 en accord avec le bureau de Recherche scientifique qu'on venait de créer à
Amsterdam. Le problème n'est pas facile à résoudre, car, comme l'explique encore
Mlle Felhoen Kraal, il est difficile d'arriver à diversifier suffisamment la production
quand il y a pauvreté de matières premières. On trouve seulement des gisements de
phosphates à Curaçao et encore sont-ils limités. Le climat n'est guère favorable à
l'agriculture. Il tombe peu d'eau, en grosses averses, et l'érosion est violente. Une
mise en état des sols exigerait d'abord que fût résolu le problème de l'eau douce.
Or la salinité des puits montre une nette tendance à l'aggravation depuis que les
raffineries en font baisser le niveau par suite de la consommation considérable
qu'elles sont amenées à faire. Et Mlle Felhoen Kraal d'ajouter que la population
aurait un sérieux besoin d'être éduquée et qu'il serait fort utile, en particulier, de lui
apprendre à conserver le sol et à respecter les forêts encore existantes, bien qu'elles
n'aient en elles-mêmes qu'une valeur assez médiocre. Il y aurait lieu enfin
d'exécuter d'urgence nombre de travaux qui coûteraient obligatoirement des
sommes élevées. Or il faut souligner ici que les réformes qui viennent d'être
accomplies et que d'autres raisons justifient ont eu pour résultat de placer les
services de l'Agriculture et des Eaux et Forêts sous la dépendance des conseils
locaux, aux yeux desquels d'autres tâches apparaissent souvent d'un intérêt plus
immédiat.

    Il vaut encore la peine de noter que la puissance même de l'industrie du
raffinage empêche pratiquement l'industrialisation de se développer dans d'autres
secteurs aux Antilles néerlandaises. Elle assure en effet des salaires et un niveau de
vie élevés dans des conditions qui ne craignent aucune concurrence, car toute autre
industrie de quelque importance serait obligée de partir de produits déjà à demi
fabriqués et importés. D'autant que, comme Mlle Felhoen Kraal le souligne
justement, le niveau de la production individuelle n'est pas très élevé, ce qui est
une conséquence, ajoute-t-elle, et du climat et des souvenirs de l'esclavage. Tout le
monde antillais en est plus ou moins là. Mais il faut ajouter que, localement, on ne
craint à peu près pas le chômage, « les ouvriers étrangers servant à amortir les
coups, comme une sorte de butoir, car ils peuvent être facilement éliminés ».

   Un autre point à souligner. L'élite des îles hollandaises pense « en termes
commerciaux plutôt qu'en termes de science exacte nécessaires à 'entreprise
moderne ». J'ai beaucoup aimé la formule. Il s'agit là en effet d'une tradition vieille
de plusieurs siècles et que je connais bien. Elle existe dans toutes les Antilles, qui
sont en grande partie imperméables à l'esprit scientifique tel que nous le
concevons.

    Il n'est pas inutile de donner enfin quelques indications sur le régime politique
actuel des îles, qui est l'un des plus libéraux qu'on puisse imaginer. L'autorité du
gouverneur est demeurée très forte et elle s'est encore exercée de manière
largement autocratique pendant la guerre de 1940-1945 pour des raisons trop
faciles à comprendre. Mais cette position devait obligatoirement soulever de fortes
critiques qui eurent pour conséquence un développement rapide du sens critique de
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       98



la population. Depuis 1950 la fonction du gouverneur est double, puisqu'il est à la
fois le représentant de la Couronne, qui le nomme, et le chef du gouvernement
antillais. Il est encore utile de noter, avec Mlle Felhoen Kraal, que ce que l'on
demande surtout au gouverneur, ce sont des garanties personnelles venant de
l'éducation et de l'instruction. Jusqu'ici le gouverneur a toujours été un Hollandais
de la Métropole, mais il n'y a plus aucun empêchement légal à ce qu'il soit choisi
parmi les Antillais. Il y a d'ailleurs une tendance de plus en plus générale à faire
appel à des « enfants du pays » pour leur faire occuper les postes supérieurs de
l'administration. C'est ainsi que les « gouverneurs » particuliers (gezaghebbers) de
chacune des îles nommés récemment par la Couronne en étaient tous originaires. À
côté du gouverneur, un Conseil d'administration, qui est une sorte de conseil des
ministres, dirige l'ensemble des affaires. Le Conseil Législatif comporte 22 sièges
qui, depuis 1951, sont répartis de la manière suivante : 12 pour Curaçao, 8 pour
Aruba, 1 pour Bonaire, 1 pour l'ensemble des îles du Vent. Les membres élus de ce
conseil sont souvent des fonctionnaires, ce qui donne un caractère assez particulier
aux relations entre les « ministres » et le conseil devant lequel ils sont
responsables. Le suffrage universel pour les deux sexes date de 1918 et il a
entraîné la naissance de partis politiques, lesquels Ŕ et j'ai beaucoup aimé la
formule, qu'on pourrait étendre à bien d'autres pays Ŕ « se groupent davantage
autour de fortes personnalités qu'ils ne se fondent sur des principes différents ».
« Il y a, dit encore le même auteur, des coalitions de partis à Aruba et Curaçao
quand les intérêts coïncident. Ce sont d'autres coalitions qui se forment lorsque les
intérêts d'Aruba diffèrent de ceux des autres îles. Telle influence strictement
personnelle apparaît très marquée, soit qu'il faille encourager ou repousser au
contraire telle ou telle mesure. » Notons encore que les syndicats de travailleurs ne
sont pas très développés, parce que la plupart des ouvriers sont occupés dans les
raffineries et leurs annexes où les conditions de travail sont assez bonnes. Par
ailleurs, il n'y a pas moins de quarante nationalités différentes représentées dans
ces petites îles, qui, par suite des conditions d'emploi fort variables d'une année à
l'autre, se succèdent dans un roulement continu.

    Le budget pour 1952 atteint 55 millions de florins antillais (lequel vaut le
double du florin néerlandais et se rattache plus au dollar qu'aux monnaies de la
zone sterling). 11 millions, soit 20 p. 100 du total, sont réservés à l'enseignement.
Je me permettrai seulement de signaler au passage qu'en ce qui concerne les
Antilles françaises, avant l'assimilation, les dépenses d'enseignement sont bien
souvent montées au-dessus de 25 p. 100. 11 millions sont également réservés aux
transports, et Mlle Felhoen Kraal de montrer que cette somme relativement
importante comprend une forte subvention accordée à Aruba pour la construction
d'un nouveau port à Oranjestad, indépendant de la raffinerie de pétrole qui se
trouve à l'autre bout de l'île. Ajoutons que la nouvelle organisation repose sur
quatre Conseils des îles, à raison d'un pour chacune des îles Sous le Vent et d'un
seul pour les trois îles du Vent.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        99



    Ce système aboutit en fait à une autonomie totale, et la meilleure preuve qu'on
puisse en apporter est l'existence d'un représentant antillais détaché auprès du
gouvernement des Pays-Bas. Depuis que l'autonomie antillaise a trouvé sa base
dans la loi organique de 1950, précise Mlle Felhoen Kraal, « le gouvernement
hollandais a supprimé son rapport annuel à l'O.N.U. en vertu de l'article 73 de la
Charte ». L'Assemblée générale de 1951-1952 a néanmoins « réclamé des
informations afin de vérifier si cette autonomie peut être regardée ou non comme
efficace ». Ce qui ne manque absolument pas de pittoresque, car les
gouvernements des Antilles néerlandaises, ainsi que celui de Surinam, ont déclaré
qu'ils se refuseraient à fournir les données nécessaires pour répondre aux
stipulations de l'article 73 de la Charte des Nations Unies, « puisqu'ils ne se
considéraient plus comme territories for which they [c'est-à-dire les
gouvernements métropolitains] are respectively responsible (art. 73 E).

    On peut se demander cependant ce que l'avenir réserve à de tels pays. Déjà les
importations dépassent nettement les exportations. Les chiffres de 1949 ont été de
430 millions de florins pour les premières et de 360 millions pour les secondes et
celles-ci consistent presque uniquement en pétrole raffiné (98 p. 100). Ce chiffre
seul explique la menace qui pèse sur les possessions hollandaises dans la mer
Caraïbe. Mlle Felhoen Kraal, après M. Somermayer, formule les dangers de la
situation sous forme de « paradoxes indiscutables ». Malgré leur pauvreté en
matières premières, affirme-t-elle, les Antilles néerlandaises ont été fortement
industrialisées, mais à sens unique et restreint. En second lieu, malgré ou plutôt à
cause de cette industrialisation spécialisée, il n'y a que peu d'inclination à une plus
ample industrialisation du pays. Et c'est ce qui explique que l'évolution de la
population demeure peu avancée.

    La situation est donc pleine de dangers pour l'avenir. Elle apparaît déjà assez
grave pour que l'on ait apporté de fortes limitations à l'immigration. Et j'avoue que
je ne saurais mieux faire, au terme de ce chapitre, que de reproduire la conclusion
même de Mlle Felhoen Kraal : « Il ne reste alors qu'à espérer dans l'avenir, à
souhaiter que l'autonomie accordée aux Antilles néerlandaises s'avère capable de
donner au peuple qui les habite, non seulement ces traditionnels moyens de
défense en quelque sorte négative, mais aussi la possibilité de se développer de
manière effective et positive, avant qu'il ne soit trop tard. »
                                        Eugène Revert, Les Antilles (1954)      100




                                 CHAPITRE VII

      LES ANTILLES FRANÇAISES
  LA MARTINIQUE ET LA GUADELOUPE
                                    ________




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    J'ai réservé les Antilles françaises pour la fin de cette étude régionale, moins
pour des raisons de géographie physique que de géographie humaine et même
politique. Les différents régimes que nous nous sommes efforcé de définir au
passage comportent tous un renforcement plus ou moins marqué de l'autonomie
locale. Or, en France, nous avons suivi une politique exactement inverse et, depuis
le 1er janvier 1948, Martinique, Guadeloupe et dépendances ont été transformées
en deux départements de plein exercice avec la même administration, très
exactement, que ceux de la Métropole. On me pardonnera de faire la place belle à
deux îles que je m'imagine, à tort ou à raison, connaître assez bien. La Martinique
couvre environ 1 080 km2 avec une population officiellement supérieure à 260 000
personnes. La Guadeloupe est un peu plus grande, puisqu'elle atteint 1 780 km2
avec toutes ses dépendances (partie française de Saint-Martin, Saint-Barthélemy,
la Désirade, Marie-Galante et les Saintes). La population en est estimée à peu près
au même chiffre que pour la Martinique, après avoir poussé une pointe
administrative au delà de 300 000 personnes.

    Le milieu physique. Ŕ Guadeloupe et Martinique appartiennent, dans leur
majeure partie, à l'arc intérieur de Suess (voir fig. 1). Du côté de l'Occident, les
abîmes marins ne tardent pas à apparaître. Les côtes orientales se prolongent au
contraire par des îlets ou même de véritables îles comme Marie Galante (fig. 9 et
10). C'est à l'Est, de même, que s'observent les faciès sédimentaires les plus
typiques et qui sont plus importants d'ailleurs à la Guadeloupe qu'à la Martinique.
Ils datent en général du Miocène. Près des côtes se montrent des formations
récentes souvent riches en polypiers et en gros strombes. Mais le trait essentiel,
c'est l'existence d'un substratum cristallophyllien mis en lumière par Barrabé après
ses études poursuivies sur la Désirade. Le même géologue a montré que les
Antilles se présentent à l'heure actuelle comme une cordillère en voie de
soulèvement.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)      101




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                   FIG. 9 – LA MARTINIQUE. – Échelle, 1 :800 000é

    Le volcanisme. – Il en résulte un volcanisme particulièrement intense dans les
deux îles. La Soufrière de la Guadeloupe n'a jamais causé de désastres à l'époque
historique, encore qu'elle ait été à diverses reprises singulièrement active. Elle se
termine par un dôme péléen et on retrouve assez facilement sur son pourtour les
traces incontestables de nuées ardentes, dans la région de Basse-Terre en
particulier. Des appareils plus anciens en ont également émis de manière certaine
dans le Nord de la Basse-Terre. À l'époque des PP. Dutertre et Labat, c'est-à-dire
vers la fin du XVIIe siècle, la Soufrière se trouvait en activité presque continuelle
et les nuages de fumée qu'elle émettait apparaissaient comme « entre-mêlés de
                                               Eugène Revert, Les Antilles (1954)            102



petites flammes de feu » 1. Des éruptions de quelque importance furent observées
en 1797 et en 1837-1838.

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                     FIG. 10 – LA GUADELOUPE. – Échelle, 1 : 800 000

    La rivale martiniquaise de la Soufrière, la Montagne Pelée, est beaucoup plus
connue à cause des désastres dont elle fut responsable et qui apparaissent à
beaucoup près comme les plus impressionnants qu'aient connus les Antilles dans
les temps modernes. La Pelée ne donnait aucun signe d'activité lorsque les
Européens arrivèrent dans le pays. Il faut noter toutefois que ses alentours ne
comptaient aucune population et que les Caraïbes parlaient de la « Montagne de
Feu ». J'ai eu l'occasion de faire des fouilles dans l'extrême Nord de l'île pour le
compte du Musée de l'Homme et j'ai surtout exploré la région de l'Anse Belleville,
près du Prêcheur. J'y ai découvert un indiscutable gisement précolombien sous les
ponces dites de l'Étang Sec, qui marquent la dernière éruption avant l'arrivée des
Européens. Les données traditionnelles que l'on peut recueillir semblent indiquer
que cette éruption aurait eu lieu entre le Xe et le XVe siècle, et plus près sans doute
du XVe que du Xe. Il n'y eut ensuite, pendant longtemps, que des phénomènes de
peu d'importance. Il apparaît vraisemblable que des fumerolles éclatèrent en 1792.

1
    Le P. DUTERTRE, Histoire générale de l'établissement des colonies françaises dans les Antilles
    de l'Amérique (Paris, 1667-1671, 3 vol. in-4°), tome I, p. 119.
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)        103



En 1851-1852, ce fut un peu plus sérieux, et il vaut encore la peine de lire les
rapports alors déposés par la Commission du Volcan, écrits dans une langue fort
jolie encore qu'un peu trop romantique. Au demeurant, les quelques hectares
d'arbres grillés et d'herbes roussies paraissaient à Rufz, Prieur et Lavison des
phénomènes d'une telle violence qu'ils avaient chance de ne pas être surpassés
dans la suite. Cinquante ans plus tard, cependant, Saint-Pierre disparaissait sous
l'action d'une nuée ardente.

    Il est intéressant d'insister un peu sur cette éruption, l'une des plus dévastatrices
des temps modernes, et qui s'est manifestée par des phénomènes que l'on n'avait
pas encore étudiés scientifiquement. Quand on examine après coup et de sang-
froid ce qui s'est alors passé, il est certain que les signes précurseurs n'ont pas fait
défaut. Trois mois avant la destruction de Saint-Pierre, des dégagements de gaz
sulfhydrique noircissaient au Prêcheur toute l'argenterie jusque dans les placards
où on la renfermait. Au sommet de la Pelée existait une vaste cavité, la Caldeira de
l'Étang Sec : elle correspondait au cratère ouvert par la dernière éruption des temps
précolombiens, qui avait saupoudré de ponces tout le Nord de l'île. Dès le début de
mai, il en sortait une épaisse colonne de fumée. Le 5, une avalanche boueuse
détruisait ou plutôt poussait littéralement à la mer l'usine Guérin installée sur le
rivage. Le 8 était à la fois le jour de l'Ascension et de la communion solennelle en
même temps que le dernier jeudi d'une campagne électorale acharnée. Le
gouverneur, M. Mouttet, qui devait périr lui-même dans la catastrophe, avait donné
l'ordre formel aux fonctionnaires de ne pas quitter leur poste. Au matin, pendant
que les fidèles se rendaient à l'église, le ciel était pur et au-dessus de la Pelée
s'élevait une haute colonne de fumée blanche. Tout à coup, d'après le récit de
témoins qui, placés latéralement, n'ont pas été atteints par le phénomène, « on
entendit de violentes détonations », puis on vit « arriver sur la ville avec une
rapidité foudroyante une nuée noire sillonnée d'éclairs roulant sur le sol ». Il est à
peu près certain que des 29 000 personnes alors présentes dans la ville, deux
seulement échappèrent à la mort. Un prisonnier du nom de Cyparis fut sauvé parce
qu'il était au cachot, sorte de tunnel creusé dans la montagne et défendu par une
énorme porte convenablement verrouillée. Deux traditions différentes ont
maintenant cours sur cette histoire. Si j'en crois mon ami Tardon, il se serait agi
d'un condamné à mort. Mais, pour la plupart, Cyparis était un brave « bougre » qui
avait ramassé quelques mois de « geôle » pour un tour de force quelconque et que
le gardien chef autorisait de temps à autre à aller rendre visite à sa doudou. Ce
coup-là, il s'était attardé au delà des limites permises et c'est ce qui lui avait valu sa
villégiature dans le cachot sauveur. L'autre rescapé, Compère, était un cordonnier
qui habitait aux confins de la ville. Fait remarquable et qui a été souligné
largement par tous ceux qui se sont occupés de l'affaire, il y eut bien davantage de
survivants sur les bateaux qui se trouvaient en rade. Furent sauvés tous ceux, ou
presque, qui étaient dans des cabines closes ou dans les machines, ainsi que ceux
qui, sur le pont, furent précipités à la mer par l'onde de choc précédant la nuée et se
trouvèrent sous l'eau au moment du passage très rapide de celle-ci. M. Lacroix
estime à plus de 500 km/heure la vitesse du phénomène à Saint-Pierre. Un des
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)       104



navires en rade, le Roddam, parvint même, au prix d'efforts héroïques, à se dégager
et à gagner Sainte-Lucie par ses propres moyens. On peut rappeler ici que d'autres
paroxysmes se produisirent les 20 et 26 mai, ainsi que le 6 juin. Le 30 août il y eut
encore plus d'un millier de victimes dans la région du Morne Rouge.

    Cependant l'éruption modifiait profondément la topographie de la montagne.
La vieille caldeira de l'Étang Sec se remplissait très vite d'une masse énorme de
laves presque solides qui se mettaient ensuite à édifier, suivant les expressions
mêmes de M. Lacroix, un dôme andésitique surmonté, à partir d'octobre, par une
grande aiguille qui atteignit au moment de son plus grand développement jusqu'à
300 m de hauteur. À la fin de l'éruption, l'aiguille s'effrita petit à petit. Le dôme de
lave remplit peu à peu toute la cavité de l'Étang Sec, n'en laissant subsister sur le
pourtour qu'une « rainure » de 50 à 60 m de profondeur suivant les endroits. Il faut
y ajouter les matériaux chaotiques dont les nuées avaient rempli la zone atteinte de
plein fouet, les plus gros se trouvant au bord de la mer et non tout près du volcan.

    La plupart de ces phénomènes devaient se reproduire lors de l'éruption de
1929-1932. Celle-ci connut également des nuées, moins rapides il est vrai que
celles de 1902, mais dont j'ai vu l'immense draperie rousse et noire s'allonger sur
plus de 10 km. Le dôme de 1902 fut évidé à la manière d'une courge, sauf un
noyau central qui se mit à grossir et forma bientôt un nouveau dôme emboîté dans
l'autre et surmonté de nombreuses et curieuses aiguilles dont les plus importantes
atteignirent une cinquantaine de mètres. Le sommet s'éleva ainsi de 1 350 à
1 485 m entre 1929 et 1932. Des éboulements et des tassements ont depuis ramené
cette altitude aux alentours de 1 435 m. Ces manifestations auxquelles j'ai assisté
de bout en bout méritent d'être ici rappelées brièvement. Le nouveau dôme a une
masse certainement supérieure à 100 millions de mètres cubes. Une superficie de 8
à 10 km2 a été recouverte d'une couche de dépôts atteignant en moyenne de 8 à
10 m d'épaisseur. Il vaut surtout la peine de rappeler ici que c'était la seconde fois
que le phénomène des nuées ardentes pouvait être étudié à la Pelée. On s'est aperçu
depuis 1902 qu'en fait il était le seul à pouvoir expliquer de manière satisfaisante
nombre de dépôts d'allure chaotique non seulement aux Antilles, mais dans le
monde entier, et tout le monde est d'accord, en France par exemple, pour lui
rattacher certaines formations de notre Massif Central. Des nuées ardentes d'un
type un peu différent ont été observées en Amérique Centrale et même en Alaska.
Dans l'ensemble, les dépôts de nuées occupent une place plus importante qu'on ne
le pensait tout d'abord et je crois avoir montré que pour la Martinique il fallait au
moins doubler la place qui leur est accordée par Giraud dans son étude géologique.

    Naturellement, à côté des bouches encore actives, il existe dans l'une et l'autre
île des volcans actuellement éteints qui appartiennent à des types fortement
diversifiés. On les reconnaît en général plus facilement à la Martinique que dans la
partie centrale de la Guadeloupe, fortement latéritisée. Mais l'on rencontre dans les
deux îles des coulées de laves à côté des dépôts de nuées ardentes et de très
importants dépôts de ponces. L'érosion s'est exercée sur le tout avec une violence
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)      105



remarquable et les torrents boueux ont joué dans l'ensemble un rôle infiniment plus
grand que dans nos régions. L'érosion. annuelle dépasse certainement 1 mm par an,
ce qui entraîne un colmatage rapide des baies, qu'on peut déceler par l'étude des
vieilles cartes. Tout cela détermine le relief actuel, qui ne se montre abrupt que là
où l'on a affaire à des massifs jeunes. Le point culminant de la Guadeloupe se
trouve à la Soufrière (1 484 m), celui de la Martinique à la Pelée (1 450 m). Mais il
vaut la peine de noter que les principaux volcans éteints aux formes encore jeunes
s'organisent en véritables chaînes à la Guadeloupe plus encore qu'à la Martinique
et que ces chaînes s'orientent presque perpendiculairement à la direction générale
des alizés. La Guadeloupe possède en outre avec la Grande-Terre un vaste
ensemble calcaire.

    Climat, hydrographie et végétation. – Martinique et Guadeloupe se trouvent
dans la zone la plus chaude et la plus arrosée des Antilles. L'amplitude annuelle
des températures est particulièrement faible, puisque le mois le plus frais atteint
partout 24°C au niveau de la mer et que le plus chaud ne dépasse pas 28°C.
L'orientation du relief, dont nous avons déjà montré qu'elle était presque
perpendiculaire à la direction générale des alizés, entraîne des différences
spectaculaires dans les quantités de pluie tombées, qui varient de moins de 1 m
pour les secteurs les plus abrités sous le vent à 8 m et plus peut-être dans la zone
des grands bois proches des sommets. La transition se fait en quelques kilomètres à
peine. Là où il tombe moins de 1,50 m, la décomposition des dépôts meubles
venus des volcans est à peine entamée et le pays reste très perméable, tandis qu'au
contraire la décomposition latéritique assure au versant opposé des formes plus
anciennes et une humidité apparente autrement forte. D'où les extraordinaires
contrastes de végétation déjà remarqués et soulignés par tous ceux qui se sont
occupés de ces îles. Les cyclones enfin sont rares, mais non exceptionnels, et ils
apparaissent alors capables de terribles ravages.

    Les rivières ne sont pour la plupart que des torrents pérennes, dont quelques-
uns seulement sont navigables pour de petites embarcations près de leur
embouchure. Les crues y apparaissent aussi violentes que soudaines. Quant à la
végétation, elle passe de l'extrême luxuriance à la plus grande pauvreté. La forêt
des zones humides, riche d'épiphytes de toute sortes, monte jusque vers 1 000 ou
1 200 m et l'on ne trouve plus au delà qu'une sorte de prairie mouillée parsemée
d'« ananas » de montagne aux éclatantes fleurs jaunes ou rouges. Dans le bas, sous
le vent, en zone sèche, c'est la steppe rase ou même le quasi-désert orné seulement
de cactus cierges ou d'opuntias en touffes plus ou moins denses comme à la
Savane des Pétrifications, vers l'extrême Sud de la Martinique.

   Le peuplement. Ŕ J'ai rappelé comment j'avais été amené à exécuter quelques-
unes des premières fouilles préhistoriques opérées dans ces régions. C'est ce qui
m'autorise un tout petit peu à parler de leur peuplement. On y a d'abord trouvé les
Arawaks, qui nous ont laissé de nombreuses et belles poteries, ainsi que des objets
en pierre polie ou taillée. Ils connaissaient le manioc, et le P. Delawarde a
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       106



découvert à l'Anse Belleville un jardin sous les ponces, qui avait conservé sa
disposition en petits monticules ou montones, les fosses d'aujourd'hui. Nous savons
de manière pertinente que les Arawaks ont été exterminés à la Guadeloupe et à la
Martinique par les Caraïbes, bien moins nombreux qu'eux-mêmes et qui
conservèrent les femmes pour leur usage personnel. D'où la permanence de très
vieilles techniques qui se sont maintenues jusqu'à nos jours, comme celle des
paniers.

    Guadeloupe et Martinique furent colonisées à partir de 1635, la première par
l'Olive et Duplessis, la seconde par d'Esnambuc et Duparquet. Les Caraïbes se
trouvèrent rapidement dépossédés, puis expulsés, encore qu'un nombre plus
important qu'on ne l'admet à l'ordinaire fût demeuré dans le pays où quelques
familles en ont conservé le type assez pur. Mais ce sont les Blancs et les Noirs qui
constituèrent le peuplement essentiel. Les premiers furent avant tout des roturiers
dans la proportion de 95 à 98 p. 100 et la plupart arrivèrent aux « Isles » comme
« engagés » auxquels on avait assuré le voyage gratuit pourvu qu'ils s'engageassent
à servir trois années consécutives le maître qu'on leur désignerait, délai qui fut
ensuite réduit à dix-huit mois. Il y eut quelque mal, au début tout au moins, à
recruter et conduire aux Isles les femmes nécessaires pour assurer la pérennité de
cette population d'origine européenne. Et je ne puis que répéter une fois de plus,
avec le P. Dutertre, que « les filles étaient la meilleure marchandise qu'on pût
mener aux Isles. On ne travaillait que pour avoir une femme, et la première chose
qu'on demandait aux capitaines, quand ils arrivaient de France, était des filles. À
peine étaient-elles descendues à terre qu'on courait ensemble au marché et à
l'amour ». Les prétendants ne faisaient pas trop attention au passé de leurs
fiancées, comptant sur leur épée pour assurer l'avenir et, de l'autre côté de l'Océan,
le bon La Fontaine parlait avec le regret que l'on imagine des Chloris qu'on
chassait de Paris pour les envoyer peupler l'Amérique d'amour. Peu à peu
cependant, les Isles ne manquèrent plus de filles nubiles et ce pittoresque marché
se trouva pratiquement fermé dès la fin du XVIIe siècle. L'aventure de Manon
Lescaut se place en Louisiane et non plus dans les Antilles.

    Mais, comme les Blancs ne suffisaient pas à la mise en valeur des Isles, on fit
rapidement appel à la main-d'œuvre servile, malgré la résistance de Richelieu et de
Louis XIII. De même, on voulut rapidement empêcher la fusion des races. Ce
n'était qu'une intention. En fait, les mulâtres devinrent de plus en plus nombreux,
la plupart des maîtres non mariés vivant concubinairement avec leurs esclaves,
« car il est des besoins physiques qui se font sentir dans les climats chauds plus
que partout ailleurs ».

   Le mélange des races commença donc dès le début et se continue de nos jours.
Les Blancs essaient de conserver une certaine marge de supériorité économique et
sociale, qui tend de plus en plus à s'amenuiser, à la Guadeloupe plus qu'à la
Martinique d'ailleurs. Il subsiste cependant chez la population de couleur un désir,
que je crois indiscutable, d'avoir des enfants moins foncés qu'elle-même. Et l'on
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)       107



peut considérer également comme une survivance du passé, d'un passé pas
tellement révolu, cette habitude de ne jamais se marier, pour les hommes s'entend,
avant d'avoir donné ailleurs des preuves de savoir-faire. Près de la moitié des
enfants qui naissent encore à l'heure actuelle aux Isles sont dits « naturels » et tel
patriarche passe pour avoir laissé derrière lui près de cent rejetons de première
souche.

    J'ai eu l'occasion d'étudier ailleurs l'évolution démographique des Antilles
françaises. Je ne voudrais donner ici que les principaux des résultats auxquels je
m'imagine être parvenu.

    Un premier trait d'abord, qui vaut la peine d'être souligné. À aucun moment
sous l'Ancien Régime, et même pour une très large part jusqu'en 1848, la
population des Antilles françaises n'a été capable de se maintenir par elle-même.
En fait, elle se mettait à diminuer dès que, pour une raison ou pour une autre,
s'interrompait le « cordon ombilical » qui partait de la Métropole. Je ne veux que
donner ici le résultat des calculs assez longs auxquels je me suis livré. Le déchet
naturel dans l'un ou l'autre groupe des Blancs et des gens de couleur pouvait
atteindre de 1,5 à 2 p. 100 chaque année. Il est intéressant de souligner qu'il résulte
de ce fait seul que maîtres et esclaves payaient pratiquement le même, tribut à un
climat auquel ils n'étaient pas habitués. Aux alentours de 1840, la situation
paraissait à peu près stabilisée et la population commençait à se maintenir par elle-
même. 1848 connut la suppression de l'esclavage, qui libéra brusquement 93 000
personnes à la Guadeloupe, contre environ 74 000 à la Martinique. Devenus
citoyens français du même coup, les nouveaux libérés ne se sentirent qu'une envie
très médiocre de rester auprès de leurs anciens maîtres et beaucoup partirent vers
les hauteurs. Pour les remplacer, on fit appel à des engagés sur contrat qu'on alla
d'abord chercher en Afrique, puis en Asie. Près de 95 000 personnes arrivèrent
ainsi dans les colonies françaises d'Amérique, Guyane comprise, entre 1850 et
1880. Il en demeure des groupes assez cohérents dans la région de Basse-Pointe à
la Martinique ou l'on célèbre chaque année le culte de Siva, mais plus encore dans
les hauteurs de Capesterre à la Guadeloupe, où j'ai vu, au milieu d'un petit jardin
dans un carrefour, une représentation grossière d'un dieu hindou que tout le
voisinage venait révérer.

    Il est assez difficile de définir la part exacte de l'élément hindou dans la
population d'aujourd'hui. Je suis persuadé, au total, que dans les Antilles françaises
très peu ont profité des possibilités de rapatriement qui leur étaient offertes par
contrat. Beaucoup se sont mêlés à la population préexistante, d'autant que la
qualité de coolie n'était pas regardée comme particulièrement honorable. On
reconnaît souvent encore leurs descendants plus ou moins métissés à la finesse de
leurs traits, à la gracilité de leurs membres, et à leurs cheveux plats, très noirs,
mais non crépus. Beaucoup de ces « échappés coolies », comme on les appelle
familièrement, ont su parvenir à des situations enviables. Mais Ŕ et c'est là un point
essentiel qu'il faut marquer avec force Ŕ les descendants des Hindous établis dans
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        108



les Antilles françaises ne cherchent pas du tout à former une minorité ethnique
comme dans les Antilles anglaises. Ils sont au contraire heureux et fiers d'être
citoyens français au même titre que tous les habitants des Antilles et ils ne
cherchent pas systématiquement à se maintenir comme un groupe à part. Il n'y a
pas chez nous une question hindoue, comme elle se présente à Trinidad par
exemple, sans parler de la Guyane Britannique.

    Les problèmes démographiques. Ŕ Combien y a-t-il d'habitants à l'heure
actuelle aux Antilles françaises et comment peut-on prévoir leur évolution
probable ? J'avoue que je ne puis encore fournir que des probabilités sur ce
problème auquel je m'acharne depuis bientôt plus de vingt ans. Je me contenterai
d'exprimer ici de manière succincte mes vues actuelles.

    Il est une chose qui m'apparaît d'abord hors de discussion. On ne peut avoir
qu'une confiance très limitée dans la valeur des recensements. La séquence même
de leurs chiffres est significative. La Martinique, par exemple, aurait compté
182 024 personnes en 1905, 184 004 en 1910, 244 369 en 1921, 227 698 en 1927,
234 585 en 1931, 224 712 en 1936 et 261 595 en 1946. Par contre, ce dernier
recensement a ramené la population de la Guadeloupe aux alentours de 260 000
habitants, contre les 300 000 qui lui avaient été précédemment attribués. Je ne
veux pas insister sur toutes les raisons qui me rendent largement suspects tous les
recensements officiels opérés jusqu'à présent. Mais je voudrais rappeler que depuis
soixante-dix ans toutes les causes plus ou moins volontaires d'erreurs vont sans
exception dans le même sens, celui de l'augmentation, et qu'on ne saurait parler de
compensation quasi automatique comme il arrive souvent dans d'autres pays.

    Je crois fermement que la population de l'une et l'autre île ne dépasse guère à
l'heure actuelle 210 000 personnes réellement vivantes. Je ne veux pas revenir en
détail sur ce que j'ai déjà signalé maintes fois. Je me permets de rappeler au
passage que j'ai quatre moutures différentes du même document demandé à
quelques semaines, puis quelques mois, et enfin quelques années d'intervalle au
même service. Je suis, en fin de compte, fort persuadé que l'observation directe, la
connaissance des hommes chargés de tenir les registres d'actes de naissance et de
décès, apportent souvent plus de connaissances valables que les chiffres eux-
mêmes.

    En gros, voici quels sont à peu près mes sentiments à l'heure présente. Les
chiffres de naissances donnés par les statistiques m'apparaissent à peu près exacts
et correspondent à une natalité très forte de 35 à 40 p. 1000 en moyenne, ce qui
coïncide d'ailleurs avec ce qui se passe dans le reste du monde caraïbe. Cela
s'explique aisément On ne connaît à peu près pas la limitation volontaire des
naissances, sauf dans des milieux fort restreints et des cas très particuliers. La lutte
victorieuse contre un certain nombre d'affections a diminué dans des proportions
sensibles le nombre des mort-nés et tend à prolonger la période de fécondité des
femmes qui, il y a une vingtaine d'années, pouvait être considérée comme
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)       109



pratiquement terminée vers la trentaine au plus tard. Il est encore évident que les
progrès de la médecine ont d'abord profité aux éléments les plus instruits de la
population. À la Martinique, le groupe blanc, que j'estimais aux alentours de 3 000
seulement au lendemain de la catastrophe de Saint-Pierre en 1902, s'est mis à
proliférer à toute allure pour réparer ses pertes et il en résulte un problème social
qui n'est pas tellement facile à résoudre. En un certain sens, qu'il ne faudrait pas
dénaturer, la catastrophe de Saint-Pierre, qui a fait disparaître plus de la moitié des
Blancs alors existant à la Martinique, a servi les intérêts de ceux qui restaient. Ils
ont pu occuper toutes les places importantes de l'industrie et du commerce. Mais
ces survivants ont eu de nombreux enfants. Le moment est désormais arrivé où l'on
ne peut plus trouver à la marmaille qui grandit de places honorables dans la société
locale. On a casé un certain nombre de jeunes, certes, dans la Métropole où ils sont
courtiers en rhum ou en bananes, commissionnaires ou représentants de telle ou
telle usine : ce ne sont que des palliatifs.

    La situation est moins tendue et quelque peu différente à la Guadeloupe où la
vieille aristocratie blanche a disparu depuis la grande Révolution et Victor Hugues.

    La population, cependant, est constituée pour son immense majorité dans l'une
et l'autre île par des gens de couleur. Au total cependant la Martinique, pour de
multiples raisons, est Ŕ comment dirai-je ? Ŕ moins noire que la Guadeloupe,
encore que l'on rencontre aussi bien à Pointe-à-Pitre ou Basse-Terre qu'à Fort-de-
France toutes les nuances sans exception de l'arc-en-ciel et parfois même chez les
enfants du même père et de la même mère.

    Je n'ai encore pu débrouiller le problème de la mortalité. Si l'on s'en tenait aux
statistiques officielles, on atteindrait des taux particulièrement bas pour un pays
tropical, de l'ordre de 16 p. 1000 en moyenne. Mais, d'autre part, j'ai tenu à
consulter moi-même beaucoup des registres d'actes de décès des dernières années.
En additionnant le nombre d'années, de mois et de jours vécus par les individus
ainsi recensés, j'arrive à une moyenne de vie inférieure à quarante ans, ce qui, pour
une population stationnaire, correspond à un taux de mortalité supérieur à 25 p.
1000. Pour que le taux apparent descende dans ces conditions à 16 p. 1000, il
faudrait une augmentation rapide et quasi foudroyante de la population. En fait,
sans pouvoir donner de chiffres exacts Ŕ il y faudrait un certain nombre d'années
de recherches minutieuses Ŕ, je crois qu'on peut chercher une solution approchée.
Il est absolument certain que le nombre des décès donné dans les statistiques
récapitulatives est de beaucoup inférieur à la réalité. Je ne rappellerai ici qu'un ou
deux faits, dont j'ai d'ailleurs été le témoin amusé. J'ai fréquenté plus d'un individu
dont on ne connaissait que le surnom plus ou moins pittoresque, qui est décédé
comme tel, tout en continuant, pour l'état-civil, une survie théorique lui permettant
de remplir son devoir d'électeur jusqu'au delà de 120 ans, toujours évidemment
pour la bonne cause. Les décès d'enfants en bas âge sont fréquemment omis. Il est
enfin très certain que, lorsqu'il y a un hôpital dans une commune, les décès
d'étrangers à la dite commune n'ont pas été compris la plupart du temps dans les
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       110



totaux récapitulatifs, tandis que la commune d'origine ne les accepte pas
davantage, puisqu'il s'agit de personnes qui ne sont pas mortes sur son territoire.

    Je crois néanmoins que les améliorations sanitaires considérables réalisées ces
dernières années sous la direction des Instituts Pasteur commencent à porter leurs
fruits. Le paludisme apparaît en régression extrêmement nette à la Martinique et il
se peut que ce soit une conséquence imprévue, mais heureuse, de la construction
enfin terminée de l'aérodrome du Lamentin aux dépens d'une région marécageuse
et infestée de moustiques. On lutte efficacement contre la tuberculose, la syphilis
et la lèpre. Il reste l'alcoolisme qui fait de larges ravages. La consommation
annuelle de rhum (d'après seulement les droits payés, et l'on peut être certain que le
chiffre obtenu de la sorte reste en deçà de la vérité) dépasse 6 millions de 1. à la
Martinique et n'est guère plus faible à la Guadeloupe. Je sais bien que le vin et les
autres boissons de table ne jouent qu'un rôle tout à fait secondaire. Il n'en résulte
pas moins, pour un adulte normalement constitué, une importante consommation
d'alcool qui peut être en grande partie « brûlé » par les gens de la campagne, mais
dont les effets sont particulièrement nocifs sur tous ceux qui mènent une existence
sédentaire. Et comme le punch glacé, bu en apéritif avec un zeste de citron vert et
un doigt de sirop de sucre parfumé, est une chose délicieuse, et qui paraît douce,
on a quelque peu tendance à en abuser. Les Martiniquais et Guadeloupéens, nés
malins, soignent particulièrement leurs hôtes de passage et je puis affirmer qu'il
vaut la peine de voir se réembarquer les touristes américains en escale d'un jour à
Fort-de-France ou Pointe-à-Pitre. La ligne droite apparaît alors comme un mythe
purement conventionnel et hors, en tout cas, des possibilités d'un honnête homme
qui a eu soif.

    En me fondant sur de telles considérations, quelque peu extra- officielles,
j'admets en fin de compte que Martinique et Guadeloupe sont parties plus tard que
leurs voisines anglaises ou américaines dans cette course à l'augmentation rapide
de leur population, mais que le démarrage est maintenant accompli depuis la fin
des hostilités, sur un rythme encore assez lent, mais qui peut s'accélérer
rapidement. En gros, j'admets que le chiffre réel des décès tant à la Guadeloupe
qu'à la Martinique est de l'ordre de 4 000 à 5 000 par an, contre 8 000 pour les
naissances. Cela correspondrait à une augmentation annuelle d'environ 3 000
individus et à un doublement effectif en quelque cinquante ans. D'où très
évidemment le problème qui se pose et qui est général au monde caraïbe :
comment occuper cette jeunesse qui monte et qui va justement réclamer sa part au
soleil ?

    Or il n'y a pas de doute qu'à cet égard la situation est délicate aux Antilles
françaises, encore qu'assez différente à la Guadeloupe et à la Martinique. Jusqu'ici,
tout au moins, les ressources essentielles des îles françaises ont été tirées de
l'agriculture ou de la transformation de produits agricoles. Les recherches de
pétrole n'ont pas encore abouti. Le problème est donc de savoir si Martinique et
Guadeloupe peuvent continuer à nourrir une population sans cesse croissante et
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        111



dans quelles conditions. Il vaut d'abord la peine de faire une remarque : la
Martinique est occupée de manière beaucoup plus dense que la Guadeloupe et le
problème a besoin d'y trouver une solution imminente. Je partage, en ce qui
concerne l'île sœur l'opinion d'après laquelle il resterait encore de vingt à trente ans
de grâce. Pour qui connaît la Martinique, les campagnes guadeloupéennes
paraissent souvent vides d'hommes ou presque. Je possède dans mes papiers le
rapport d'un forestier qui proposait tout de go d'installer, dans la Basse-Terre,
quelques centaines de colons européens aux confins exploitables de la grande
silve. À la Martinique, au contraire, le problème exige une solution urgente et j'ai
entendu les autorités les plus éminentes au point de vue social comme religieux
l'exposer avec une émotion qui n'était pas feinte. À chaque jour qui passe, des
jeunes gens viennent solliciter un travail qu'on ne peut leur donner. Ils sont prêts à
n'importe quoi pour subsister et faire subsister les leurs. On peut se demander
pourquoi.

    L'augmentation de la population, maintenant indéniable, coïncide
malheureusement avec les progrès rapides de la mécanisation dans les cultures de
cannes et celles-ci demeurent à beaucoup près les principales de l'île. J'ai vu les
nouvelles plantations en lignes qui permettent ensuite d'opérer les sarclages,
lesquels demeurent longtemps indispensables, avec de petits tracteurs, et non plus
à la main. Il me paraît non moins certain que la pression des faits économiques
conduira tôt ou tard Martiniquais et Guadeloupéens à renoncer au mode habituel
de récolte qui consiste à tronçonner, sans aucune utilité, les cannes recueillies en
bouts de 1 m, que l'amarreuse attache ensuite par paquets de dix. Il y a un énorme
avantage au point de vue rendement à jeter les cannes entières tronçonnées à leur
base, et débarrassées du « bout blanc », sur un camion de tare connue et dont la
pesée permet ensuite de donner à chacun la part qui lui revient. Dans ce système
cependant l'amarreuse disparaît. Mais on peut aller beaucoup plus loin.
L'introduction des fameuses « moissonneuses pour cannes » est possible dans les
plantations de plaine ou de pays légèrement ondulés. Déjà, en 1951, de gros
industriels, qui n'étaient absolument pas des gens sans entrailles, m'expliquaient en
toute liberté d'allure que le jour arriverait bientôt où ils seraient obligés de
mécaniser complètement ou presque leurs exploitations devant l'augmentation
constante des prix de revient. Or chacune des moissonneuses actuellement en
usage en Louisiane fait le travail de cinquante travailleurs au minimum. D'où le
terrible problème qui se pose.

    En fait, l'assimilation a entraîné une effroyable augmentation du coût de la vie.
Les ouvriers agricoles et autres sont payés maintenant aux prix de France : ils
touchaient de 10 à 15 francs au grand maximum en 1939. Et il est certain que, dans
l'ensemble, leur rendement demeure très inférieur. Non qu'il faille, en quoi que ce
soit, leur jeter la pierre. Il y a le climat, les conditions mêmes de logement, de
nourriture, d'habillement, et celui qui aurait envie de protester n'a qu'à s'en aller
faire la coupe de cannes, sous le grand soleil, dans la plaine du Lamentin, à moins
qu'il ne préfère celle du François. Mais il reste les faits économiques généraux,
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       112



contre lesquels de petites îles ne peuvent pas grand'chose. La canne donne plus de
sucre, beaucoup plus de sucre à l'hectare que la betterave. L'alcool qu'on tire de ses
mélasses est un alcool de bouche fort prisé, surtout en hiver. Il suffirait que le
rendement moyen des travailleurs fût à peu près la moitié du rendement européen
pour que l'on s'en tire. Je crois indiscutable, après tous les sondages opérés, qu'on
est en dessous de ce pourcentage. Je n'y verrais aucun inconvénient si tout le
monde pouvait vivre et bien vivre dans ces conditions. Il me paraît évident, en
effet, qu'on ne peut exiger à la longue, sous les tropiques, le même effort que dans
la Métropole. Je n'ai jamais tenu les premiers colons pour de grands philanthropes
vis-à-vis de leur main-d'œuvre noire. Ce sont eux cependant qui ont établi les
normes de la « tâche » qui correspond au travail qu'un homme moyen peut
accomplir dans sa journée. Elle est égale à quatre ou cinq heures d’occupation
effective et les bons ouvriers arrivent à en faire parfois deux en une journée. J'ai
encore connu le temps où qui le désirait trouvait presque toujours du travail au
moment de la récolte. Dans les conditions actuelles il n'en est plus tout à fait de
même. Or le travailleur occupé sur les plantations a besoin de trois jours de salaire,
et souvent de quatre, pour subvenir d'une manière à peu près satisfaisante aux plus
essentiels de ses besoins. La plupart du temps il possède un petit lopin de terre ou
il lui est concédé un « jardin » qu'il cultive à loisir. Le dimanche il va à la messe,
tout de noir habillé, voit ses amis et boit quelques punchs. Le lundi il se repose ou
bricole autour de sa case. Il rejoint la plantation le mardi…. Le drame d'aujourd'hui
vient de ce que l'augmentation des rendements tend à diminuer la superficie des
surfaces cultivées et que, d'autre part, la mécanisation fait de rapides progrès. Au-
dessous de trois jours de travail par semaine, le salarié des champs ne peut plus
vivre de manière décente et il doit être bien entendu qu'il ne s'agit là que d'un mode
de vie Ŕ comment dirai-je ? Ŕ très élémentaire. Par-dessus le marché, l'alimentation
apparaît souvent mal équilibrée, les seuls pêcheurs en général étant
convenablement nourris. Dans la plupart des cas, la place accordée aux farineux
est d'une importance exagérée, tandis qu'il y a carence nette pour les matières
azotées.

    Mais il n'y a pas que la canne : que peuvent donner les cultures dites
secondaires et les cultures vivrières ? À l'heure présente, la première place est
occupée par la banane qui a commencé à jouer un rôle important au lendemain de
1930. En 1951 elle couvrait environ 5 000 ha à la Martinique pour une exportation
totale de 74 000 t. Ailleurs, dans la même île, on trouve près de La Trinité en
particulier et du Gros-Morne quelques plantations d'ananas. Des confitureries
exportent encore un peu vers la Métropole. Les caféiers et les cacaoyers ne
suffisent absolument plus à la consommation locale. Il ne semble guère possible de
leur redonner leur ancienne importance. Sans doute réussissent-ils bien dans les
sols forestiers nouvellement défrichés. Mais l'érosion a vite fait d'appauvrir ces
derniers et, comme l'a rappelé à diverses reprises M. Kervégant, les plantes qui ne
trouvent pas le milieu favorable à une végétation vigoureuse se voient rapidement
attaquer par les parasites et dépérissent.
                                             Eugène Revert, Les Antilles (1954)    113



   Il faut ajouter que les plantes arbustives sont fort sensibles aux cyclones, qui
peuvent arrêter leur production pendant plusieurs années. Avec la banane et la
canne, il n'y a rien de tel à redouter.

    Restent les cultures dites vivrières, parce qu'elles servent au ravitaillement
immédiat du pays. Dans les années qui précédèrent la dernière guerre, elles
couvraient environ 4 000 ha (choux caraïbes, choux de Chine, patates douces,
ignames, manioc, plantes maraîchères). Il faut y ajouter les arbres fruitiers,
cocotiers, avocatiers, agrumes, manguiers et surtout arbres à pain. Ces derniers,
ajoute M. Kervégant 1, fournissent un appoint alimentaire très appréciable qu'il
évalue à quelque 30 000 t de fruits d'une valeur nutritive comparable à celle des
plantes racines. Il s'agit, et cela valait la peine d'être précisé, de plantations très
diluées qui occuperaient environ 1 500 ha si elles étaient groupées. Le même
auteur estime le cheptel local à 45 000 bovidés, dont la majeure partie est utilisée
pour le travail de la canne, 10 000 équidés, 35 000 ovidés et 15 000 suidés.

    Je ne le suivrai peut-être pas jusqu'au bout dans sa critique des chiffres anciens
fournis par les statistiques locales, mais il a entièrement raison d'indiquer que
depuis le XIXe siècle la Martinique s'est toujours largement adressée à l'extérieur
pour ses « vivres » et qu'elle a (je dirai pour sa part depuis 1815) généralement
importé 40 p. 100 des matières hydrocarbonées qui lui étaient nécessaires, 70 p.
100 des matières azotées et 90 p. 100 des matières grasses. Il souligne encore avec
juste raison que l'un des principaux défauts des cultures industrielles actuelles est
leur vulnérabilité à des conditions économiques défavorables, défaut d'autant plus
accentué que les possibilités de stockage sont particulièrement faibles. L'exemple
de la dernière guerre s'est révélé caractéristique à cet égard et les plantations de
cannes sont tombées à la Martinique de 16 000 ha en 1939 à 7 000 en 1942. Il faut
souligner encore que la prospérité des Antilles présentait depuis longtemps un
caractère artificiel, puisqu'elle était due essentiellement au « protectionnisme dont
le sucre, le rhum, la banane, les conserves d'ananas ont été l'objet sur le marché
métropolitain ».

    La crise actuelle est d'autant plus grave que la banane, malgré les soins
importants qu'elle réclame, ne suffit plus à occuper toute la main-d'œuvre que la
culture de la canne rend disponible.

    Par ailleurs, la population est mal alimentée. M. Kervégant se refuse cependant
à désespérer et, pour la Martinique même, il croit encore que le développement des
cultures vivrières devrait donner à la masse des habitants, en voie d'accroissement
rapide, le champ d'activité et les ressources que ne peuvent plus offrir « des
cultures industrielles de plus en plus mécanisées et aux possibilités d'extension
limitées ».

1
    Communication au Symposium de Bordeaux et articles divers.
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     Il vaut la peine d'examiner les arguments fournis à l'appui de cette thèse suivant
laquelle la Martinique, puisqu'il s'agit d'elle, pourrait fournir beaucoup plus de
denrées agricoles qu'elle ne le fait actuellement. La mécanisation au moins
partielle rendrait de grands services. Il reste beaucoup de terres inexploitées, soit
qu'elles soient mal desservies, soit qu'elles fassent partie de grandes propriétés
consacrées à la canne. Il y a aussi la mangrove, dont on pourrait tirer beaucoup, à
condition de ne pas s'obstiner à vouloir y introduire des rizières de type asiatique,
que les Noirs ne veulent absolument pas cultiver, Tout cela me paraît exact. Mais il
faut tenir compte aussi d'un certain nombre de faits humains. Les expériences
collectives actuellement en cours à Porto Rico et à la Jamaïque sont difficilement
applicables avec de petits propriétaires « farouchement individualistes ». La
coopération elle-même exige un minimum de discipline collective et
l'établissement d'exploitations qui, pour être rentables dans les conditions actuelles,
devraient atteindre, suivant les régions, de 10 à 20 ha. Il y a enfin l'exemple de
Trinidad où le gouvernement garantit aux producteurs un prix minimum pour les
vivres essentiels. Mais Ŕ et, par cette seule remarque, M. Kervégant montre les
limites du système qu'il préconise Ŕ l'application de semblables mesures,
relativement facile quand la Martinique jouissait de l'autonomie financière,
s'avérerait beaucoup plus délicate aujourd'hui, en raison même des dérogations
qu'il faudrait apporter à la législation métropolitaine.

    Mais, si l'on ne veut appliquer un plan de grande envergure qui entraînerait des
modifications profondes dans la structure actuelle des Antilles françaises, il ne
reste évidemment, en ce qui concerne la Martinique, que l'émigration pour donner
quelques chances à son surcroît de population. Cette émigration cependant a
besoin d'être sérieusement étudiée et organisée. Il faut gagner le temps nécessaire
pour une telle opération. Je ne pense pas, pour ma part, à condition d'agir vite, que
ce soit impossible. Je ne crois absolument plus, après l'expérience de nombreuses
années, que le gros machinisme auquel tendent obligatoirement les ingénieurs
venus d'Amérique du Nord ou de la Métropole soit toujours rentable dans ce genre
de pays. Il l'est certes pour une exploitation permanente, pour les labours sur une
grande exploitation, voire pour la préparation d'un vaste aérodrome. Encore faut-il,
dans ce dernier cas, que, le travail terminé, le matériel soit aussitôt évacué, car
laissé sur place il aurait tôt fait de se rouiller et de devenir inutilisable. Il y a lieu
de se rendre compte, en effet, que les machines coûtent un gros prix d'achat,
augmenté dans des proportions considérables par les frais de transport et
d'entretien, qu'on ne trouve pas sur place les pièces de rechange souvent
indispensables et qu'au bout de peu d'années un matériel qui serait encore presque
neuf en climat tempéré se trouve rongé par les intempéries, sans parler du manque
d'entretien. Je crois que, si l'on faisait le total des machines achetées depuis trente
ans et qui se trouvent maintenant au « cimetière » des vieilles ferrailles, on
aboutirait à des résultats impressionnants.

    Les conversations nombreuses que j'ai eues avec des ingénieurs spécialisés,
établis depuis longtemps aux îles, m'ont prouvé qu'en matière de routes, tout au
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)       115



moins, je n'avais probablement pas tort et qu'une partie du matériel existant n'avait
été achetée Ŕ comment dirai-je ? Ŕ que par goût du prestige. Il suffit en réalité,
dans ce domaine et dans les conditions actuelles, de ce qu'on pourrait appeler un
machinisme de base. Le reste coûte aussi cher en fin de compte, sinon plus, que la
main-d'œuvre locale. Et il est certain qu'il reste un grand nombre de routes à tracer
dans l'une et l'autre île. Cela permettrait à la Martinique d'occuper quelques années
durant les chômeurs ou demi-chômeurs actuellement sans emploi et de préparer
une émigration contrôlée dont le but ne saurait guère être, dans les conditions
actuelles, que la Guyane avec ses immenses possibilités toujours latentes.

    On pourrait également obtenir des résultats de quelque intérêt en favorisant au
maximum le développement de l'artisanat. Il paraît susceptible de donner
d'excellents résultats avec la vannerie (chapeaux et paniers caraïbes, etc....), dont
les produits trouvent facilement preneurs et pourraient alimenter un assez gros
commerce d'exportation. Encore faudrait-il une production régulière et quelque
peu standardisée, ce qui, dans les conditions actuelles, ne paraît pas tellement
facile à réaliser. J'ai déjà cité quelques exemples typiques à diverses reprises,
comme celui de ces sandales en paille de cocotier fabriquées par de vieilles
demoiselles. Lors de la dernière exposition coloniale, un acheteur métropolitain
voulut en commander quelques milliers de paires : il fallut alors lui expliquer qu'il
s'agissait là d'une production minuscule et incapable d'alimenter un courant
régulier d'exportation. Si l'on met à part la cimenterie, il n'y a guère de place pour
la grosse industrie. Des ateliers textiles, dûment subventionnés, auraient peut-être
encore quelque chance de durer, pour les besoins de la clientèle locale. Mais il est
surtout inadmissible que, dans ces pays riches en argiles de toutes sortes, on fasse
venir la vaisselle et même les tuiles de l'extérieur. Tout en vérité peut être fabriqué
sur place et je crois en avoir fait administrer la preuve, sauf peut-être la porcelaine
blanche et translucide.

    La plupart des remarques qui précèdent valent également pour la Guadeloupe,
mais avec un certain nombre d'amodiations qu'il est nécessaire de préciser. Il y a
d'abord une profonde différence de structure sociale. À la Martinique toute la
production locale est entre les mains d'originaires du pays. Jusqu'à ces toutes
dernières années, elle appartenait au seul groupe blanc, héritier de la vieille
aristocratie locale, dans une proportion nettement supérieure à 80 p. 100. Et j'ai eu
l'occasion d'insister à diverses reprises sur le caractère de « chasse gardée »,
soigneusement gardée, qui caractérise ce petit pays. À la Guadeloupe, au contraire,
la plupart des nobles ont disparu avec la Révolution, et pas mal de bourgeois aussi.
D'autre part, les grands propriétaires qui étaient arrivés à se maintenir tant bien que
mal ont été ruinés par la crise sucrière d'après 1880 et leurs propriétés sont passées
entre les mains de puissantes sociétés métropolitaines qui dominent encore toute
l'industrie sucrière et rhummière de l'île. D'autres usines sont passées entre les
mains de Martiniquais qui contrôlent à peu près 25 p. 100 de la production totale.
Il n'en reste pas 20 p. 100 pour les industriels originaires de la Guadeloupe elle-
même. L'argent ainsi gagné se trouve, de ce fait, normalement réparti entre des
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)       116



actionnaires qui le dépensent loin du pays d'origine. Mais, d'autre part, comme la
Guadeloupe est beaucoup plus étendue que la Martinique, il n'en résulte pas de
rupture immédiatement sensible de l'équilibre social. En outre, les pays de la canne
et de la banane demeurent jusqu'à présent assez bien séparés l'un de l'autre. Les
cultures vivrières sont également à part. Le café occupe encore 4 000 ha, le
bananier 5 000 et les « vivres » 11 500. Il me paraît nécessaire de préciser qu'il ne
s'agit là, dans bien des cas, que d'évaluations théoriques. J'ai trouvé dans le Sud de
la Basse-Terre et sur sa côte occidentale maintes exploitations per saturam où
voisinent ensemble, dans un curieux désordre, et sans trop se gêner d'ailleurs,
caféiers, cacaoyers et bananiers. Le petit cultivateur va faire un tour dans sa
plantation le matin, il bine, il gratte, il récolte et, tant bien que mal, il tire de son
exploitation, si l'on peut dire, de quoi satisfaire à ses besoins. Ailleurs on rencontre
Ŕ ce qui n'existe pas à la Martinique Ŕ de véritables bois d'arbres à pain, de
manguiers avec parfois même des avocatiers dans les coins les plus abrités. Et vers
les « Grands Fonds », ce sont d'invraisemblables défrichements sur des pentes trop
raides pour les « gros légumes » eux-mêmes qui exigent un peu d'humidité et une
terre profonde. Sur la route du Vieux-Fort se succèdent de minuscules
exploitations avec de petits champs de maïs. Il en résulte un climat social
nettement différencié. À la Martinique, il y a eu toujours deux éléments plus ou
moins opposés, encore que liés par des intérêts communs, les Blancs créoles d'une
part et la masse de couleur de l'autre. Les Européens, jusqu'à l'assimilation, ne sont
apparus que dans l'administration ou en surnombre. À la Guadeloupe, les békés ne
comptent guère et la question dite de couleur est singulièrement atténuée. D'autre
part, la surpopulation au moins apparente de la Martinique fait peser des menaces
immédiates. Il faut y porter remède au plus vite, tandis qu'à la Guadeloupe, d'après
l'ensemble des estimations que j'ai pu recueillir, l'on dispose d'au moins vingt-cinq
ans de délai. Le pays paraît vide à côté de l'île sœur, il y a de la place et l'on a le
sentiment de cette place. Le problème est donc moins urgent et peut à coup sûr se
résoudre pendant longtemps encore grâce à une colonisation intérieure pour
laquelle il reste beaucoup à faire.

    Les dépendances. Ŕ Nous n'avons parlé jusqu'ici que de la Martinique et de la
Guadeloupe, les deux grandes îles, en laissant de côté les « dépendances »
rattachées à la Guadeloupe qui, pour elles, devient le « continent ». Les plus
lointaines sont Saint-Martin et Saint-Barthélemy (voir fig. 6). L'une et l'autre
appartiennent à l'arc médian des Antilles et sont formées de terrains sédimentaires.
Saint-Barthélemy compte, pour 25 km2 une population d'environ 2 500 habitants
qui vivent d'une existence sans grands tracas, mais quelque peu élémentaire. La
rade principale est celle de Gustavia, qui perpétue ainsi le souvenir de la
souveraineté danoise que l'île a connue de 1784 à 1877. Il en subsiste de
pittoresques archives conservées à Basse-Terre, où personne n'est capable de les
déchiffrer.

   Saint-Martin n'est française qu'en partie et couvre officiellement 59 km2, avec
6 450 habitants. Le commerce et la contrebande y furent un temps des plus actifs,
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       117



la dernière période de grande prospérité ayant coïncidé avec la prohibition aux
États-Unis. À l'heure actuelle, les ressources sont minces. Elles viennent pour une
part des marais salants, mais aussi de la pêche et de l'élevage. On fabrique un peu
de poterie. Au total, ce n'est pas reluisant.

    Par ailleurs, on a souvent souligné la grande originalité de ces îles, qui Ŕ trait
unique dans les Petites Antilles, Saba exceptée Ŕ ont une population entièrement
blanche et où les femmes, aux yeux bleus, continuent à porter la quichenette
traditionnelle de leur pays d'origine.

    Les paquebots qui vont de France aux Antilles reconnaissent d'abord la
Désirade (fig. 10). Elle se présente sous la forme d'une arête de 280 m de haut, au
sommet de laquelle s'étend un plateau qui s'abaisse en pente régulière vers le Sud-
Est. La Désirade jouit d'un climat sec et sain. On y a essayé à diverses reprises le
coton, qui réussit bien. Mais toute colonisation importante se trouve en grande
partie freinée du fait qu'existe dans l'île la léproserie des Antilles, à laquelle on
expédie d'ailleurs de moins en moins de monde.

   La Petite Terre, qui se tient à fleur d'eau (4 km2), n'est guère habitée en temps
normal que par les gardiens du phare qui y sont installés.

    Les Saintes comportent huit îlots volcaniques aux flancs découpés, où se
creusent des baies profondes et d'un bleu profond sous le ciel antillais. Elles n'ont
que 14 km2 au total et 2 000 habitants permanents, mais elles sont devenues un lieu
d'excursions et de villégiature très fréquenté au moment de l'hivernage.

    Marie-Galante est à beaucoup près la plus active et la plus importante des îles
qui dépendent de la Guadeloupe. Elle couvre 149 km2, avec une population que
des sondages sérieux, sur lesquels je ne veux pas insister ici, ont permis de
ramener aux alentours de 15 000 habitants. Elle apparaît presque entièrement
constituée de calcaires d'origine corallienne et présente jusqu'à son point
culminant, aux alentours de 205 m, des formes karstiques remarquables. Une seule
rivière vraiment pérenne, la rivière de Saint-Louis, débouche des « gorges » sur la
plaine consacrée aux cannes qu'elle contribue à irriguer. En dehors de la canne, on
trouve quelques champs de maïs, surtout des « vivres » et de l'élevage. Les Eaux et
Forêts ont entrepris la reforestation d'une centaine d'hectares.

    Le commerce. Ŕ Les statistiques économiques ne traduisent qu'imparfaitement
les difficultés de l'heure présente. Depuis quelques années cependant, il est
remarquable que, tant à la Martinique qu'à la Guadeloupe, les importations
dépassent les exportations de manière évidente, ce qui ne se produisait pas avant-
guerre. En ce qui concerne la Martinique, les chiffres ont été les suivants depuis
1946 (en milliers de francs) :
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)         118




ANNÉES                  IMPORTATIONS           EXPORTATIONS              TOTAL
 ____                       ____                   ____                   ____
1946                       1 584 100              1 563 700              2 147 800
1947                       3 667 595              4 117 400              7 784 995
1948                       6 304 643              4 692 579            10 997 222
1949                       8 441 298              5 558 631            13 999 929
1950                       7 287 645              5 371 889            12 659 534


   La situation de la Guadeloupe est analogue, encore que le déséquilibre y
apparaisse un peu moins prononcé :

                                                                       COMMERCE
ANNÉES                  IMPORTATIONS           EXPORTATIONS              TOTAL
 ____                       ____                   ____                   ____
1946                       1 115 500              1 495 200              2 610 700
1948                       5 415 056              3 834 561              9 249 617
1949                       6 986 587              6 842 366            13 828 953


   Pour les dix premiers mois de 1950, les importations ne l'emportent que
légèrement sur les exportations.

    L'évolution et les tendances actuelles. Ŕ Mais ces chiffres ne traduisent
absolument pas le drame actuel de ces pays. Ils ont réclamé à cor et à cri
l'assimilation ou plutôt l'intégration dans le système administratif de la Métropole.
Celle-ci, d'autre part, s'est montrée d'autant plus disposée à satisfaire les Antillais,
qui réclamaient au fond leur intégration définitive dans la patrie française sur un
pied d'égalité totale, qu'on supprimait du même coup les « colonies » d'Amérique
et les ingestions possibles dans nos affaires des républiques indépendantes existant
dans la région. Il est donc certain que, dans le principe, la réforme a été excellente
et que nul ne songerait à revenir sur elle. Mais l'application en a été fort loin d'être
parfaite. On a compliqué trop vite les services. On a trop envoyé de fonctionnaires
métropolitains à traitement médiocre qui ont occupé des places autrefois quasi
réservées à des Antillais. Il n'a pas toujours existé une coordination extraordinaire
entre les différents services dépendant non plus comme naguère du gouverneur,
mais des ministères métropolitains, indépendants les uns vis-à-vis des autres. D'où
les heurts et les grincements de dents qu'on peut imaginer, d'autant que, suivant
une vieille technique souvent éprouvée, on a l'habitude dans ces pays de
commencer à crier Ŕ et pas qu'un peu Ŕ avant d'être sérieusement écorché. Il ne
s'agit là, au demeurant, que d'incidents d'importance secondaire et qu'il serait
relativement facile d'aplanir pourvu qu'on en ait la volonté. Il y a d'ailleurs, en
contre-partie, les dépenses très augmentées de la Métropole et dont il est beaucoup
plus difficile qu'autrefois de se rendre un compte exact, puisqu'il faut les retrouver
chapitre par chapitre ou ministère par ministère. La Martinique et la Guadeloupe,
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)       119



en effet, ont perdu leur vieille autonomie budgétaire et ne prennent plus à leur
charge que les dépenses exactes qui incombent aux départements de la Métropole.

    Mais cette brusque mutation a surtout aggravé Ŕ et plus à la Martinique qu'à la
Guadeloupe, moins surpeuplée Ŕ les problèmes sociaux qui commençaient à se
poser avant-guerre. Les salaires sont maintenant aux taux de France, et les
industriels, comme il a déjà été indiqué, se sont défendus par la mécanisation. D'où
chômage, d'où surpopulation fort apparente, à la Martinique tout au moins. D'où,
encore, nécessité d'agir vite si l'on veut en sortir, soit par une émigration dirigée,
soit par l'installation d'industries locales, dont nous avons déjà marqué les limites.
C'est donc sur un jour quelque peu en grisaille que s'ouvre pour ces petits pays
l'aube des temps nouveaux. Je suis de ceux qui, pourtant, s'obstinent à garder
confiance dans leur avenir. Tant de fois, dans le passé, ils ont connu des situations
pires et tant de fois ils s'en sont tirés à leur honneur !

    En attendant l'aube de ces jours meilleurs, la population tend de plus en plus à
s'agglomérer dans les bourgs et dans les villes. Il y a un mouvement général de
descente des hauteurs vers les villages de la côte et de ceux-ci on passe aux plus
grosses agglomérations. Fort-de-France approche maintenant de 70 000 habitants,
Pointe-à-Pitre de 50 000, tandis que Basse-Terre n'en a encore que moins de
15 000. Ce n'est d'ailleurs pas, à mes yeux, un signe de santé, bien au contraire. Il
me paraît anormal que, dans des pays purement agricoles, un tiers de la population
soit rassemblé en une ou deux agglomérations. Je connais d'assez près le cas de
Fort-de-France. Je ne pense pas que les recensements y aient été plus exacts
qu'ailleurs : je pourrais raconter tout au long, par exemple, l'histoire de Fonds
Zombi (zombi = revenant), longtemps disputé entre le chef-lieu et Saint-Joseph.
Mais ce que je crois vrai, c'est que l'exagération, très réelle au moment du
recensement, devient réalité en quatre ou cinq ans. Pourquoi ?

    La mécanisation des cultures et l'augmentation des rendements diminuent à la
fois le nombre des hectares consacrés à la canne et le nombre d'heures de travail
indispensables à l'hectare. L'homme des champs, s'il ne possède pas lui-même une
propriété déjà grande, ne trouve plus de quoi vivre. Il est à tout le moins obligé soit
de se réfugier dans les hauteurs et d'y mener une existence à la fois misérable et
primitive, soit de descendre vers la ville, où les salaires passent pour plus élevés
(ils le sont en réalité, mais il faut tenir compte d'un chômage plus qu'endémique),
où les distractions abondent et où l'on peut toujours, avec quelque persévérance,
décrocher un job plus ou moins pittoresque. L'extrême-Sud de la Martinique ne
connaît plus qu'une usine, celle du Marin, tandis que le Vauclin a été remplacé par
une simple distillerie. Nombreux désormais sont les jeunes de ces régions qui
viennent chercher fortune à Fort-de-France, à tel point que j'ai moi-même connu
tel candidat sérieux aux élections cantonales du Vauclin qui commençait toujours
sa campagne par la banlieue de la capitale. Des faits du même ordre s'observent à
Pointe-à-Pitre et à Basse-Terre, encore que cette dernière ville ait un aspect plus
administratif et plus bourgeois.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        120



    Il vaut mieux ne pas regarder de trop près dans quelles conditions vit cette
population. Les loyers se maintiennent à des taux prohibitifs aggravés par une
spéculation contre laquelle, jusqu'ici, on n'a pas fait grand'chose. J'ai vu plus d'un
collègue, parmi les professeurs des lycées, installé de manière lamentable. Il faut
ajouter que les services publics fonctionnent avec une certaine fantaisie. Basse-
Terre et Fort-de-France, où résident les préfets, jouissent d'une électricité à peu
près continue, malgré des délestages assez fréquents. Ailleurs il y a davantage
d'interruptions et j'ai connu le temps à Pointe-à-Pitre où, deux nuits sur trois, il n'y
avait aucun éclairage dans les rues.

     Les services de la voirie restent fort médiocres. On agite de grands projets, on
en réalise même parfois, mais il vaut mieux, dans l'ensemble, ne pas nourrir trop
d'illusions inutiles : seuls les nouveaux immeubles en ciment armé mettent une
note de modernisme dans cet ensemble vieillot et jadis assez odorant pour qu'un
journaliste américain mal intentionné ait parlé de la perle puante des tropiques.
L'expression serait encore plus injuste et fausse aujourd'hui qu'à l'époque où elle
fut proférée. Mais il n'en reste pas moins qu'il est difficile d'assurer une vie décente
et régulière à qui n'a pas de travail ; il reste que chaque jour qui passe rend le
contraste plus violent entre le luxe éclatant de quelques-uns et l'infinie misère de la
masse ; il reste que l'accumulation des sans-travail dans les villes exige des
solutions urgentes, à la Martinique surtout, comme dans plus d'une des Petites
Antilles.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)       121




                                 CHAPITRE VIII

                   UNITÉ ET DIVERSITÉ DU
                      MONDE CARAÏBE
                                      ________




                            I – LA VIE ANTILLAISE
Retour à la table des matières
    Nous en avons terminé avec la revue des différentes îles qui composent le
monde caraïbe. Il reste maintenant deux grandes questions, auxquelles nous
essaierons de répondre : dans quelle mesure peut-on parler d'unité caraïbe, ou les
différences constatées d'île en île sont-elles définitives ? Cela nous conduira de
manière fatale à examiner l'œuvre des institutions internationales qui ont été créées
dans la région, plus ou moins sous la pression américaine, et dont la principale est
à beaucoup près la Commission Caraïbe qui siège à Trinidad.

    Il me paraît certain, après expérience, qu'il y a des ressemblances indiscutables
d'un bout à l'autre de l'archipel antillais, une manière de vivre particulière, des
traditions et des légendes qu'on rencontre depuis la Louisiane jusqu'à la Guyane. Je
m'en suis largement expliqué dans ma petite thèse consacrée à quelques aspects du
folk-lore martiniquais. En fait, tous les Antillais, à de rares exceptions près, sont
profondément religieux, mais d'une religion un peu spéciale où le merveilleux
apparaît partout et transfigure les actes les plus banaux de la vie courante. Je laisse
de côté les Hindous, qui ont transplanté à Trinidad et en Guyane leur culte sans
changement. Mais le catholicisme, le protestantisme eux-mêmes ont subi
l'empreinte profonde du milieu.

    Je ne crois pas que ce soit faire injure aux Antillais et à leurs pasteurs que de
souligner les pouvoirs surnaturels que l'imagination populaire attribue souvent à
ces derniers. J'ai rappelé comment, en pays catholique, on rencontre auprès des
carrefours, et aussi de bien des maisons, de petites chapelles très soigneusement
entretenues où brille sans arrêt une veilleuse devant une statue de la Vierge avec
l'Enfant Jésus. C'est à la fois poétique et touchant. Mais cela possède aussi son
utilité immédiate, car on prête à ces petites chapelles une aura de 15 m environ de
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)       122



rayon où la foudre ne saurait tomber et qui protège en même temps contre les
mauvais esprits quasi innombrables que peut recéler la terre.

    Ce qui m'a frappé le plus, c'est le syncrétisme universel qu'on rencontre dans
ces pays. L'exemple le plus remarquable à l'heure présente en est donné par Haïti
où les dieux d'origine africaine s'efforcent, dans bien des cas, de faire bon ménage
avec les saints du catholicisme. Il en résulte une tonalité assez curieuse de
l'existence. Pour la plupart des Antillais, à la vérité, il n'existe pas de limite réelle
entre le monde des zombis, des revenants, et celui des vivants. On croit à l'engagé.
On désigne sous ce nom un personnage qui a lié partie avec une puissance
surnaturelle que le christianisme confond toujours avec l'un quelconque des
démons, qui peut s'appeler Beljébut, Artarot ou Aglamaton Ŕ je ne cite ici que les
plus connus. Le contrat se passe sous le toit d'une maison au milieu de la nuit, soit
à l'heure de midi sous un fromager. Dans tous les pays aujourd'hui chrétiens, on
admet que l'affaire finit mal et doit mal finir. L'engagé, à son lit de mort, quand il a
bien joui de tous les avantages consentis par le grand diable ou l'un de ses suppôts,
est emporté par les démons. Le corps file tout droit par une fenêtre qu'on ne peut
refermer et l'on est alors obligé d'enterrer à sa place un tronc de bananier ou des
pierres.

    En attendant ce moment désagréable, l'engagé jouit de nombreux avantages. Il
peut se promener sous forme animale pendant la nuit entre l'angélus du soir et celui
du matin, et commettre alors de nombreux méfaits. Il existe des cas indiscutables
où des hommes se sont accusés à leur lit de mort des tours plus ou moins
pendables accomplis sous leur forme animale. C'est que, pour ces populations, il
n'existe guère de frontière entre le rêve et la réalité. Dans toutes les Antilles, au
petit matin, quand on se lève, après le premier café humé, on se raconte les
phantasmes de la nuit et on discute de l'interprétation qu'il convient de leur donner.

    Haïti demeure pour une large part la Rome, si l'on veut, de ces croyances
irrationnelles, le centre d'où de multiples pratiques se répandent à travers tout le
monde caraïbe. J'ai eu entre les mains des livres de prière venus de Port-au-Prince
et dont l'orthodoxie, si j'ose dire, apparaissait plus que douteuse. Mais au fur et à
mesure qu'on s'en éloigne, l'élément purement africain s'élimine petit à petit ou
tout au moins se colore d'une teinture de plus en plus marquée de christianisme. Et,
lorsque j'ai été amené, à étudier le folk-lore martiniquais, j'ai donné très
naturellement la prééminence aux éléments importés par les premiers colons et à
l'espèce de syncrétisme qui en est résulté. Nul, à la vérité, ne niait le pouvoir des
anciens dieux, mais on les ravalait simplement au rang de démons. Il vaudrait
certes la peine de faire, île par île, ce que j'ai tenté pour la seule Martinique. On
verrait mieux alors ce que le tempérament de chaque peuple colonisateur a pu
apporter comme variantes. Et, si l'on avance vers le Sud, on voit apparaître des
influences orientales ou extrême-orientales, qui sont fort nettes à Trinidad et en
Guyane. Ces différences marquées, il n'en demeure pas moins un fonds commun
qu'on retrouve dans le folk-lore, qui reste en grande partie identique à lui-même de
                                               Eugène Revert, Les Antilles (1954)               123



la Louisiane jusqu'aux bords de l'Orénoque et dont la plupart des éléments
viennent directement d'Europe ou d'Afrique. Je ne connais guère que le cycle de
Compé Lapin qui soit d'origine spécifiquement américaine. Il est certain, d'autre
part, comme j'ai eu l'occasion déjà de le marquer, que le sorcier est d'autant plus
écouté qu'il habite plus loin. Une tradition solidement établie en Martinique et en
Guadeloupe veut que les meilleurs se trouvent dans les îles anglaises. Leur « roi »
habiterait le « pays de la soie », c'est-à-dire, pour les Antilles françaises, la
Dominique ou Sainte-Lucie, et c'est devant lui qu'on porterait plainte contre les
méfaits commis par tel ou tel de ses sujets. Dans les Antilles du Nord, le centre,
comme nous l'avons déjà marqué, est très évidemment Haïti, mais il faut souligner
ici que le Vaudou ou Vaudoo présente en fin de compte toutes les caractéristiques
d'un véritable culte dont les origines africaines sont incontestées.

    On comprend, dans ces conditions, que les sorciers, les interprètes des volontés
d'en haut, ou plutôt d'en bas, soient fort redoutés. J'ai recueilli à la Martinique,
mais j'en connais de semblables pour un bon nombre d'Antilles, des ordonnances
burlesques où l'alcali voisine avec la sueur de molocoye (tortue de terre, qui, bien
préparée, constitue un mets excellent et fort recherché) ou celle d'en bas tété
négresse. J'ai parlé de la « liqueur martiale » capable de relever les courages les
plus abattus. Il est vrai que, deux ou trois jours plus tard, les patients n'étaient pas
trop brillants. J'ai vu fabriquer un bâton magique pour prendre les poissons, par un
pharmacien de mes amis, qui remplissait parfois les ordonnances des
quimboiseurs, et je suis d'accord qu'il s'agissait là d'une œuvre pie : l'eau distillée
et le bicarbonate remplacent avantageusement des produits souvent nocifs. D'un
bout des îles à l'autre, on utilise des aphrodisiaques dont beaucoup sont énergiques.
Je n'oserais prétendre qu'il n'y a pas eu, sans remonter à un passé trop lointain, des
tentatives de sacrifice humain dans tel on tel pays caraïbe que je ne situerai pas
autrement. Et je voudrais une fois de plus rappeler que, s'il est facile en Europe de
dominer, d'analyser, on se trouve moins faraud « à la nuit tombante, dans la forêt
tropicale, lorsque se déclenche l'assourdissant concert des cabris bois (sortes de
cigales), que les fougères arborescentes s'illuminent des premières lucioles, que
l'ombre des balisiers agités par le vent, s'allonge au clair de lune ». Et je suis
toujours persuadé qu'en pareil cas « le monde des idées claires et des formes
précises a vite fait de s'évanouir » 1.

   Un autre trait, qui vient en droite ligne de l'esclavage, est l'assez grande liberté
de mœurs qui règne dans de nombreuses îles. C'est un honneur que d'avoir, pour
un patriarche, quarante, cinquante, voire cent enfants, plus ou moins légitimes
comme on s'en doute. C'est aussi, tout au moins dans les pays d'influence latine,
Haïti mis à part, un avantage sensible pour une femme que d'avoir des enfants
moins colorés qu'elle-même. Et si l'on peut « passer la ligne », c'est encore mieux.
Je préfère ne pas insister. Mais il est encore des îles où les enfants dits naturels

1
    La France d'Amérique Nouvelle, Paris, Éd. géographiques, maritimes et coloniales, p. 187.
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)        124



sont à peu près aussi nombreux que ceux nés, comme on dit, dans les liens sacrés
du mariage. Il y a même parfois un jour spécial pour baptiser ces hors-la-loi....

    La politique joue partout maintenant un rôle essentiel. Elle n'a eu d'importance
pendant longtemps que dans les républiques indépendantes Ŕ et Dieu seul peut
savoir le nombre exact des révolutions que les dites républiques ont connues Ŕ et
dans les possessions françaises où les Noirs votent au même titre que les Blancs
depuis 1848. J'ai l'outrecuidance de m'imaginer que je n'ignore pas tout du jeu.
L'influence des grandes puissances, et des États-Unis en particulier, a, petit à petit,
amené quelque adoucissement aux habitudes d'autrefois dans les républiques
indépendantes. Il y a encore, et parfois plus souvent qu'à leur tour, des coups d'État
à Saint-Domingue, Haïti ou Cuba, mais ils se résolvent désormais sans grande
effusion de sang. On change tout simplement d'équipe. Et des mauvaises langues
iraient même jusqu'à soutenir qu'il y a maintenant une sorte de tour plus ou moins
respecté pour jouir de l’« assiette au beurre ». Je crois cependant Ŕ qu'on me
pardonne cette vanité mal placée Ŕ que les plus beaux tours ont peut-être été ceux
accomplis dans les Antilles françaises, parce que l'élimination brutale de
l'adversaire n'était pas possible et qu'il fallait paraître satisfaire aux exigences de la
loi Métropolitaine. Il était, par exemple, de tradition, lorsque le jeu en valait la
chandelle, de « faire le plein », et j'ai rapporté l'exemple de cette commune, dont je
fus jadis témoin, où sur 2 293 électeurs inscrits on recueillit 2 293 suffrages, dont
2 292 pour le candidat qui devait passer, 0 voix à son adversaire sérieux et 1 voix
pour le communiste, parce qu'il avait son père dans la commune. Ce fut d'ailleurs
regardé par tous les connaisseurs comme un acte de haute politesse et de grande
courtoisie. J'ai encore été le témoin de la conversation entre un Nestor très blanchi
de la politique antillaise et celui qui, avant de devenir son ami, avait été pendant
vingt-cinq ans son adversaire le plus acharné : « Au fond, maintenant, on peut bien
le dire, j'avais la majorité chaque fois que tu as été élu contre moi et tu l'avais
chaque fois que je t'ai battu. »

    Les réunions électorales, dans de telles conditions, sont d'assez joyeuses
fumisteries. Elles se déroulent la plupart du temps à la nuit tombante, Les orateurs
arrivent régulièrement en retard, escortés de leurs principaux amis et d'une foule
bigarrée et bruyante. On les installe sur une table, sur un tas de charbon, on les
éclaire avec des serbis qui, jadis, étaient des torches imbibées de résine et qui
deviennent de plus en plus de vulgaires bouteilles remplies de pétrole et dans
lesquelles on a immergé un bout de coton en guise de mèche. À la campagne, ou
conserve mieux les anciennes traditions et je connais fort bien tel orateur qui s'est
retrouvé installé sur deux planches soutenues par un tonneau en guise d'estrade, à
l'orée de la forêt illuminée de lucioles. Après quoi, on déguste, aux Antilles
françaises, le punch offert par le candidat et où parfois ses chaussettes sales ont
macéré, histoire d'obliger le consommateur à voter obligatoirement pour lui,
suivant un vieux rite de magie sympathique. Les Antilles anglaises et néerlandaises
s'ouvrent à peine à la vie politique universelle et elles n'ont pas encore derrière
elles ces fastes glorieux et pittoresques des Antilles indépendantes et françaises.
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)        125



J'ai cependant l'impression qu'elles ne demanderaient qu'à marcher sur les traces de
leurs aînées si on voulait bien les laisser faire. Il est encore trop tôt pour porter un
jugement en l'espèce. Porto Rico est soigneusement encadrée par l'autorité
américaine qui ne rit pas avec ce genre de fumisterie.

    Un trait encore plus universel est l'amour de la musique et de la danse. Le
Carnaval antillais, d'un bout à l'autre de l'archipel, n'a pas volé sa réputation. Il
s'accommode fort bien des solennités de l'Église. Il commence, en principe, dès le
dimanche des Rois pour ne se terminer qu'au mercredi des cendres. C'est la période
où l'on danse. Il y a des bals tous les soirs ou presque. On peut laisser de côté ceux
qui ont un caractère officiel et où l'on apparaît en smoking noir pour les hommes,
en robe de soirée pour les dames. Encore qu'après la médianoche et l'absorption de
quelques coupes de champagne l'allure compassée du début fait souvent place à
une ardeur de plus en plus effrénée. Et l'on rentre alors à l'aube harassé et content.
On donne génériquement le nom de bal doudou, dans les pays de langue française,
aux bals des dancings. On s'y rend souvent en travesti, le masque le plus
impénétrable que puissent mettre les dames étant incontestablement un bas de soie
très fine sur la figure. N'insistons pas sur les rencontres pittoresques qui peuvent
ainsi se faire. Mais il est encore plus intéressant de se rendre dans les campagnes
où l'on danse partout autour des cases à l'accompagnement des chachas (il s'agit
d'une caisse ou d'un récipient de tôle à l'intérieur duquel on a introduit des corps
durs et que l'on agite en cadence), dont le sourd tam-tam fait résonner au loin la
nuit tropicale. Il n'est pas difficile alors de se croire en pleine Afrique, loin du
monde dit civilisé et de ses atours.

    Si l'on regarde de plus près, on s'aperçoit qu'un certain nombre de danses
viennent d'Europe ou se rapportent aux occupations traditionnelles du pays. Mais il
en est aussi dont l'origine africaine est incontestable. La danse Mayombé n'est
guère pratiquée que dans les mornes reculés. Le Damier et le Laghia de la Mort
simulent des combats qui deviennent parfois réels et peuvent se terminer par morts
d'hommes, au son de plus en plus enfiévré des tam-tam.

    L'apport chrétien se caractérise par les nombreuses apparitions du Diable, tout
de rouge vêtu, qui porte à l'ordinaire, dans la tradition des îles, un énorme masque
en peau de chèvre, orné de dix paires de cornes de bœufs. Et les processions de
masques plus ou moins extravagants sont une des grandes réjouissances de Port-
au-Prince. Dans les nombreuses Antilles où le catholicisme domine, cela se
termine le mercredi des Cendres par le cortège des guiablesses qui portent un
costume mi-parti de noir et de blanc avec le visage saupoudré de farine et une
serviette en guise de coiffure. Ces guiablesses, parmi lesquelles on trouverait pas
mal d'hommes déguisés, aspergent de farine tous ceux qu'elles rencontrent.

   Signalons encore parmi les usages les plus répandus ceux qui accompagnent la
mort. Lorsque quelqu'un est décédé, tout le quartier vient pour la veillée qui se
passe à l'ordinaire en dehors de la case si le temps le permet et où les conteurs les
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)       126



plus réputés de la région rapportent les dernières mésaventures de Maman Diable
ou de Compé Lapin.

    Il reste à parler enfin de la question dite de couleur. J'ai déjà répété maintes
fois, pour mon compte, que le préjugé ne repose sur aucune base valable, car il
n'est, en réalité, rien de plus proche d'un Noir ou d'un homme de couleur antillais
qu'un Blanc de la même fournée. À la vérité, le préjugé est fort variable d'une île à
l'autre et dépend pour une large part, à l'heure actuelle, des situations sociales.
Autant que j'aie pu m'en rendre compte, c'est à la Martinique, pour de nombreuses
raisons, que l'opposition est actuellement la plus forte, ainsi qu'en Haïti, mais dans
ce dernier cas, ce sont les Noirs qui détiennent le pouvoir. À la Guadeloupe, le
même préjugé n'existe à peu près pas. Je pense d'ailleurs qu'on aurait tort, dans
bien des cas, de prendre au tragique les plus brûlantes déclarations. On est dans le
Midi aux Antilles, et il m'est arrivé d'écrire, jadis, « avec le supplément
colonial »....

    Peut-on cependant aller plus loin et parler véritablement d'un peuple antillais,
d'une unité antillaise qui s'étendrait d'un bout à l'autre de l'archipel ? Pour ma part
et jusqu'ici du moins, je ne le crois pas. On oublie d'abord l'immensité de la région
et les liens ténus, malgré tout, qui en réunissent les extrémités. La ligne des petites
îles entre Saint-Vincent et Grenade est vraiment peu de chose. Sans doute les
productions sont-elles à peu près les mêmes d'une extrémité à l'autre de la région.
Ce n'est peut-être pas une raison valable d'unification, loin de là, et il est curieux
de constater au passage combien des îles proches ont peu de relations, justement
parce qu'elles ont les mêmes cultures. En outre, les Antilles ont longtemps vécu
sous le régime dit improprement du Pacte Colonial ou de l'Exclusif et elles ont été
rattachées de manière fort étroite à leurs métropoles respectives. Elles n'avaient
absolument pas le droit de commercer entre elles, lorsqu'elles n'appartenaient pas à
la même puissance, encore qu'elles le prissent assez volontiers lorsque l'occasion
s'en offrait. On provoquait par exemple des naufrages apparents, dont il fallait bien
utiliser les cargaisons récupérées, après quoi le navire accidenté, comme par
hasard, se remettait à flotter et cinglait vers de nouvelles aventures. Il en coûtait à
l'ordinaire quelques cadeaux bien choisis au gouverneur et aux officiers du port le
plus proche.... Malgré tout, les îles ont vécu dans l'ensemble en unités séparées,
indépendantes les unes des autres et qui regardaient tout d'abord vers leur
métropole lorsque des difficultés se présentaient. Il en est résulté des barrières
douanières qui ont subsisté jusqu'à nos jours et qui continuent à se manifester par
des monnaies différentes, et par la nécessité d'obtenir cinq ou six visas sur son
passeport si l'on veut faire le tour de la région. D'autre part, et nous avons été
amené à le marquer au passage, en particulier pour Haïti et Saint-Domingue, les
proportions entre les divers éléments de la population sont extrêmement variables
d'une île à l'autre et le complexe qui en résulte n'est pas du tout le même à Saba ou
Porto Rico qu'à la Jamaïque et plus encore à Trinidad.
                                               Eugène Revert, Les Antilles (1954)   127




          II. – LES ORGANISMES NATIONAUX
                  ET INTERNATIONAUX
        DANS LE MONDE CARAÏBE ET LEUR RÔLE
Retour à la table des matières
    Que peut-on augurer cependant pour un avenir proche et comment risque
d'évoluer le monde caraïbe au cours des années qui vont venir ? Le problème ainsi
posé est double et présente un caractère à la fois national et international. Chacun
des gouvernements intéressés a créé et doté de ressources souvent considérables un
certain nombre d'« organismes de développement » qui lui appartiennent en
propre. Il collabore avec les autres puissances au sein d'institutions qui ont pour
domaine d'action la région entière, voire même le continent dans son ensemble.

    C'est ainsi que le Colonial Development and Welfare Fond et la Colonial
Development Corporation desservent avant tout les territoires britanniques. Le
premier de ces organismes date de 1940 et se propose de financer le
développement de l'Empire Britannique dans son ensemble. La Colonial
Development Corporation n'a guère que cinq ans d'existence. Elle s'intéresse, entre
autres, à la production du bois et de l'or en Guyane Britannique, à la culture des
bananes, des agrumes, à l'exploitation des salines aux îles Turks et Caicos, à la
création d'une station hydroélectrique à la Dominique, à la reconstruction de
Castries (la capitale de Sainte-Lucie, dévastée par un incendie en 1948).

    Du côté français, la Caisse Centrale de la France d'Outre-Mer a consenti de
nombreux crédits aux départements antillais et à la Guyane. La Banque des Pays-
Bas pour le financement de la reconstruction nationale possède une filiale active à
Surinam. La Société des îles Vierges, financée par le gouvernement américain,
travaille activement à la modernisation de ces territoires 1.

    Au point de vue international, il faut citer tout d'abord l'Union Panaméricaine,
dont les interventions ont été nombreuses au cours des dernières années, soit
directement, soit indirectement. Le Conseil économique et social interaméricain
conduit des recherches et favorise la coopération des diverses îles les unes avec les
autres dans de nombreux domaines. L'Institut interaméricain d'agriculture a son
siège à Turrialba au Costa Rica et s'occupe plus particulièrement du cacao, des
plantes à fibres, des plantes à huile et du café. L'UNESCO comprend le monde
caraïbe dans son rayon d'action et nous avons déjà parlé de son rôle dans la
République d'Haïti. Il y a de même auprès des Nations Unies une division des
territoires qui ne se gouvernent pas eux-mêmes : elle est répartie en quatre sections

1
    D'après le Bulletin de la Commission des Caraïbes, 8 mars 1953.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       128



spécialisées, dont une est consacrée au monde antillais. Elle a pour but de
rassembler et de résumer le plus d'informations qu'il lui est possible sur les
territoires non autonomes de la région, en vertu de l'article 73 de la Charte des
Nations Unies. Elle maintient à l'échelon du secrétariat une liaison intime avec la
Commission Caraïbe proprement dite, qui ne dépend pas des Nations Unies.
L'Institut des affaires interaméricaines, fondé par les États-Unis, collabore
directement avec les gouvernements qui le désirent dans l'Amérique latine pour
développer de meilleures conditions de santé et d'existence, favoriser l'éducation
des illettrés et accroître la production. En 1950, l'Institut coopérait de manière
efficace avec seize Républiques américaines et poursuivait l'exécution de vingt-six
programmes élaborés d'un commun accord avec les intéressés : seize visaient
l'amélioration des conditions sanitaires, six avaient rapport à l'éducation et quatre
seulement à l'agriculture.

    Les Isles rentrent évidemment dans le domaine de l'Institut interaméricain de
statistique. Il faudrait citer également le service forestier des États-Unis, dont
plusieurs divisions s'occupent de l'Amérique Centrale et du monde caraïbe pour
lequel on publie même une revue spéciale, Le forestier caraïbe. Le
Commonwealth britannique entretient de son côté un bureau de contrôle
biologique dont le siège se trouve au Canada, à Ottawa.

    Le rôle essentiel est pourtant joué par la Commission Caraïbe proprement dite
et il convient ici d'insister un peu sur sa composition et son rôle. J'ajouterai que
mon dernier voyage aux Antilles a fait tomber la majeure partie des préventions
que je pouvais nourrir à son égard, j'essaierai de dire pourquoi.

    Il conviendrait sans doute de rechercher avec quelque soin les antécédents de
cet organisme. On pourrait en faire remonter la première origine au fameux rapport
anglais de la commission Moyne qui avait été chargée d'enquêter avant-guerre sur
la situation des Antilles Britanniques après les émeutes de Trinidad et de la
Jamaïque et qui avait prévu tout un large ensemble de mesures pour remédier à une
situation devenue critique. Cette situation ne fit qu'empirer dans les îles de toute
nationalité après le début de la guerre mondiale. Le Président Roosevelt chargea
un homme d'affaires, Ch. W. Taussig, qui était son ami et qui connaissait bien la
région, de lui faire un rapport confidentiel sur les Isles. Le dit fut résolument
pessimiste. Et c'est pour faire face à la situation ainsi définie que naquit la
commission anglo-américaine dont le premier but avoué fut d'organiser le
ravitaillement des Antilles rattachées aux Nations Unies. Elle organisa à cette
intention le pool des schooners. Mais, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, sa
compétence était beaucoup plus large, et le professeur Marzorati a montré au
symposium de Bristol en 1950 qu'elle s'étendait à la main-d'œuvre, à l'agriculture,
au logement, à l'instruction, à l'hygiène, au progrès social, à la vie économique et à
toutes les matières connexes. Il est certain qu'à cette époque on voyait large, très
large. Au début, la France, soumise au régime Pétain, en était exclue. Des mesures
théoriques avaient été arrêtées pour empêcher les puissances de l'axe de chercher à
                                               Eugène Revert, Les Antilles (1954)    129



utiliser les Antilles. En fait, pendant longtemps, des relations correctes furent
maintenues avec les autorités françaises, le haut-commissaire, l'Amiral Robert,
étant fort connu à Washington. Peu à peu cependant la situation se tendit et une
sorte de demi-blocus fut imposé à la Martinique et à la Guadeloupe entraînant non
la famine, mais de sérieuses difficultés de ravitaillement. En 1943, à la veille du 14
juillet, les îles françaises rejoignirent le camp des Alliés. Elles furent alors invitées,
sous l'autorité du général de Gaulle, à participer, ainsi que les Pays-Bas, à la
conférence de la Barbade en mai 1944. Le statut définitif de la Commission devait
être fixé par la Convention signée à Washington le 30 octobre 1946.

    Non sans quelque méfiance de la part des puissances européennes Ŕ et il faut
reconnaître que ces méfiances trouvaient facilement leur justification dans les
écrits ou les discours américains. On sait, par exemple, que le livre d'Elliott
Roosevelt, Mon père m'a dit, contient des indications assez peu rassurantes pour
les puissances « coloniales ». Et il a pu être rappelé dans un article des Annales de
Géographie que M. Ralph J. Bunche, depuis prix Nobel, dans un commentaire sur
la commission anglo-américaine du Pacifique, qui a précédé de quelques mois la
Commission Caraïbe, ne craignait pas d'affirmer que la « Coopération régionale,
désirable en elle-même. », supposait, qu'on le voulût ou non, une certaine
immixtion dans le domaine politique, voire administratif local. Et il lui paraissait
douteux qu'une ligne clairement définie pût être tracée entre les questions sociales
et économiques d'un côté et les questions politiques de l'autre. Il ajoutait même
qu'en certains territoires « le progrès social et économique ne serait possible que si
l'on faisait le nettoyage complet de l'administration locale » 1. À quoi un ironiste
répliqua un certain jour, dans un congrès fort grave, qu'il y avait un moyen
excellent de ne pas avoir de question coloniale à résoudre et que ce moyen était, au
moment de la conquête, de supprimer les colonisés possibles, ce qui n'était pas
sans exemple.

    Il est également certain que le livre de M. Blanshard, Democracy and Empire
in the Caribbean 2, qui est celui d'un homme très averti de la question, montre,
sans doute possible, que du côté américain on avait songé à un véritable
trusteeship sur les Antilles dépendantes et la Guyane. Il fallut en rabattre
sérieusement devant les protestations énergiques des gouvernements européens
intéressés et leurs mesures, qualifiées plaisamment par l'auteur d'antiseptically
nationalist. La Commission Caraïbe, comme on l'appelle partout aux Antilles, n'est
qu'un organisme chargé d'organiser, de développer une coopération régionale pour
le bien-être des populations intéressées. Le préambule de la Convention qui a
décidé l'établissement de l'actuelle commission est parfaitement net à cet égard.
Les quatre gouvernements intéressés (États-Unis, Grande-Bretagne, France et
Pays-Bas) se déclarent décidés à, « encourager et renforcer la coopération entre
eux-mêmes et leurs territoires en vue d'améliorer les conditions sociales et
1
    Voir Annales de Géographie, LIX, janvier 1950, p. 36.
2
    New York, Mac Millan, 1947.
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)       130



économiques du bien-être des populations des dits territoires », désireux également
« de promouvoir le développement scientifique, technologique et économique de
la zone des Caraïbes, de faciliter l'utilisation des ressources et l'application de
solutions concertées aux problèmes communs, d'éviter le double emploi dans le
travail des organismes existants de recherches, de contrôler les besoins, de
s'assurer des recherches qui ont été faites, de faciliter les recherches sur une base
de coopération et de recommander des recherches ultérieures ».

    Il vaut la peine de souligner ce passage : le rôle de la Commission, par
définition même, ne peut être que consultatif et elle ne saurait en principe imposer
sa volonté à aucun des gouvernements participants. Si l'on examine par ailleurs
l'ensemble des statuts, on s'aperçoit que la Commission est composée de seize
membres, quatre pour chacune des puissances participantes, dont l'un est
coprésident et préside les séances de la Commission suivant un roulement établi
d'après l'ordre alphabétique anglais des gouvernements membres.

    Les attributions de la Commission sont ainsi précisées elle doit s'intéresser aux
affaires économiques et sociales d'intérêt commun dans la zone des Caraïbes, en
particulier à l'agriculture, aux communications, à l'éducation, aux pêcheries, à
l'hygiène, à l'habitation, à l'industrie, au travail, au bien-être social et au commerce.

   Il est encore écrit que la Commission étudiera, formulera et recommandera de
sa propre initiative ou sur la proposition de tout gouvernement membre ou
gouvernement territorial, du Conseil des Recherches ou de la Conférence, des
mesures, programmes et directives relatifs aux problèmes sociaux et économiques
destinés à contribuer au bien-être de la zone des Caraïbes ».

    « Elle aidera à réaliser la coordination de projets locaux ayant une portée
générale et fournira des directives techniques tirées de l'expérience des quatre
nations signataires, qu'il eût été impossible d'obtenir par ailleurs.... »

    La Commission doit se réunir au moins deux fois par an, et plus s'il lui paraît
nécessaire. Elle est assistée d'un Conseil des Recherches et d'autant de comités de
recherches qu'il lui paraîtra nécessaire de créer. Le Conseil des Recherches doit
s'assurer, dans l'intérêt de la zone caraïbe, des travaux qui ont été faits et organiser
et faciliter la recherche sur une base coopérative.

    On donne le nom de Conférence à un organisme auxiliaire de la Commission,
qui doit tenir une session au moins une fois tous les deux ans, et plus souvent, si
besoin est. Chaque gouvernement a la faculté d'y déléguer deux représentants
accompagnés d'autant de conseillers qu'il jugera nécessaire. Les sessions de la
Conférence « constitueront un moyen régulier de consultation avec et entre les
délégués des territoires, sur les affaire d'intérêt commun » ; « elles fourniront
l'occasion de faire des recommandations à la Commission au sujet de ces
affaires ». Il est à noter que la Conférence est un organisme quelque peu vagabond,
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)       131



puisque le lieu de sa réunion doit être choisi à tour de rôle dans l'un des territoires
dépendant des gouvernements membres. Il existe enfin un secrétariat général
permanent qui doit être établi quelque part dans la zone des Caraïbes et qui, en fait,
se trouve depuis le début à Port of Spain dans l'île de Trinidad. Deux articles
importants règlent les relations avec les gouvernements de la zone des Caraïbes qui
ne sont pas membres de la Commission (Cuba, Haïti et Saint-Domingue). On ne
doit pas perdre de vue, est-il formellement indiqué, les avantages de la coopération
avec eux en matière économique et sociale, mais ils ne peuvent être invités
officiellement aux réunions tenues sous les auspices de la Commission qu'autant
que les gouvernements membres sont d'accord. Les relations avec les Nations
Unies et les organisations spécialisées qui en dépendent sont définies de la sorte :
la Commission et ses organismes auxiliaires, tout en n'ayant actuellement aucune
attache avec les Nations Unies, « coopèrent dans la plus large mesure possible
avec l’O.N.U. et avec les organismes spécialisés appropriés, dans les affaires
d'intérêt commun, dans le cadre des attributions de la Commission ». Une clause
de garantie stipule cependant de manière formelle que « rien dans l'interprétation
des termes de la présente Convention n'ira à l'encontre des règles constitutionnelles
présentes ou futures qui définissent les relations entre les gouvernements membres
et leurs territoires, ni ne portera atteinte en aucune façon à l'autorité et aux
responsabilités constitutionnelles des gouvernements territoriaux ».

     Tel est le cadre juridique de la Commission Caraïbe. On peut aujourd'hui, après
six ans d'existence, essayer de définir et son œuvre et ses possibilités d'avenir.
Après avoir longtemps hésité, je suis maintenant convaincu que son rôle peut être
essentiel dans le domaine qui lui est imparti. Non qu'elle soit uniquement
composée de surhommes, fort loin de là, et, à les prendre individuellement, il est
tel ou tel de ses membres vis-à-vis desquels en pourrait se montrer d'une cruauté
quelque peu féroce, La préférence accordée par principe aux Antillais à égalité de
titres a conduit à recruter plus d'un fonctionnaire de la valeur scientifique desquels
il y aurait avantage à ne pas se porter garant. Et comme la Commission a voulu
prouver dès le début son importance, ne fût-ce que par la masse des contributions
scientifiques ou autres qu'elle pouvait apporter, il en est résulté une puissante série
de publications où l'on rencontre honnêtement beaucoup de fatras et de prose
inutile. On peut admettre également que beaucoup de fonctionnaires originaires
des îles et « bombardés » au rang de délégués à la Commission ou de conseillers
techniques ont été grisés par cette ambiance quelque peu internationale et se sont
crus de fort grands hommes du coup. Et les vieux diplomates de France,
d'Angleterre ou de Hollande envoyés là pour superviser les opérations ont
contemplé avec une bienveillance aussi amusée qu'indifférente une agitation qu'ils
regardaient comme inutile.

    Ils ont eu tort, cependant, grand tort. La Commission des Caraïbes compte un
certain nombre de personnalités malgré tout qui sont de grande classe. S'abstenir,
d'autre part, ou ne travailler qu'à contre-cœur, serait laisser la place quasi libre au
représentant des États-Unis, qui est toujours choisi avec le plus grand soin. Enfin
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)       132



et surtout, par le seul fait de son existence et des réunions qu'elle a organisées, la
Commission prend chaque jour une importance grandissante. Elle devient petit à
petit le grand centre intellectuel et scientifique de la région. Il y a encore beaucoup
de fatras dans ses publications, mais elles s'améliorent à chaque jour qui passe et il
est déjà quelques rapports de tenue vraiment internationale. Par ailleurs, les
personnalités les plus éminentes des îles dites « dépendantes » s'y réunissent
régulièrement et discutent en séance ou hors de séance les questions qui les
intéressent. Les « conférences » se tiennent alternativement dans les principales
îles et les gens qu'on y envoie prennent l'habitude de se rencontrer, de discuter les
intérêts généraux de la région, ce qu'on ne faisait guère auparavant. Les
Républiques indépendantes se font maintenant représenter de manière régulière
aux diverses sessions. Rappelons enfin que le domaine de la Commission s'étend
jusqu'aux Guyanes. Et, petit à petit, dans toute la région, on s'adresse de plus en
plus à elle pour trouver une solution aux problèmes qui se posent.

     Il est facile d'extrapoler et de voir dans la Commission l'organisme destiné à
préparer la future Confédération Caraïbe. Rappelons ici d'un mot la souplesse et
l'astuce des solutions anglaises : un dominion pourrait devenir le centre d'une
fédération élargie à laquelle sans doute les îles hollandaises se rattacheraient plus
ou moins vite. Du côté français, les résistances seraient vives, encore que l'on en
reviendrait de la sorte et par une voie détournée à ce projet pittoresque, distribué
clandestinement il y a quelques années aux conseillers généraux de la Martinique
et de la Guadeloupe, et qui réduisait le rôle des puissances protectrices à une
surveillance lointaine, aussi lointaine et inefficace que celle des Dieux d'Épicure.

    Avouerai-je que je n'y crois pas beaucoup, hormis un seul cas sur lequel il me
paraît inutile d'insister ? Il est trop évident qu'à l'occasion d'une troisième guerre
mondiale les États-Unis américains prendraient d'autorité les mesures qui leur
paraîtraient utiles ou indispensables dans la zone caraïbe et qu'il serait ensuite trop
tard pour élever la moindre récrimination. Si on ne l'envisage que sous l'angle des
rapports de force, il suffit donc que les nations américaines le veuillent ou en
éprouvent la nécessité pour nous chasser à jamais de la région. Il y a là une
hypothèque qu'on n'a pas le droit d'oublier en l'espèce.

    D'autant qu'il est fort vraisemblable en pareil cas que la Commission Caraïbe,
d'organisme purement consultatif qu'elle est maintenant, serait automatiquement
promue au rôle de conseil de gouvernement avec toutes les prérogatives que cela
comporte. Et c'est ce qui peut expliquer la faveur qui lui est conservée du côté
américain, encore que l'évolution même de la Commission n'ait pas toujours été ce
que ses promoteurs en avaient espéré.

   Car, si la paix se maintient, il n'est pas certain, loin de là, que l'évolution du
monde antillais se fasse exactement dans le sens désiré par les États-Unis ou telle
république de l'Amérique du Sud. Il n'est nullement certain en tout cas qu'il évolue
de manière décisive vers une unité totale.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       133




    Il est un premier point qui paraît aujourd'hui à peu près établi : il n'y aura pas
de République Caraïbe sur le modèle des États-Unis. Le cas des trois grandes îles
du Nord, Cuba, Haïti et Porto Rico mériterait d'être repris en détail. Cuba est un
État où les Blancs dominent et parlent espagnol. Les intérêts économiques les plus
évidents, pour le sucre par exemple, n'affaiblissent en rien l'appartenance à la
civilisation espagnole et la volonté de maintenir cette appartenance. Les habitants
de Porto Rico sont citoyens américains : ils parlent espagnol ; certains aspirent à
l'indépendance, Des grèves, des mouvements plus ou moins violents ne sont pas
rares. Sans doute les États-Unis sont-ils détenteurs de la puissance économique.
Mais on se sent rattaché aux pays latins par tous les liens de l'histoire et de la
culture. La République Dominicaine est plus évidemment encore de civilisation
hispanique. Haïti est un centre de culture française.

    Plus au Sud, la communauté de langue, d'intérêts et de civilisation a tissé
depuis trois siècles des liens étroits entre les Antilles anglaises, hollandaises et
françaises et leurs métropoles. Et ces liens sont encore plus forts que ceux de
voisinage. C'est qu'en fait l'identité de productions entraîne autant de rivalités que
d'intérêts communs et que, suivant le mot de M. Blanshard, les colonies
européennes demeurent rattachées à leurs métropoles par de véritables cordons
nourriciers.

    Il n'y a pas non plus unité de peuplement. Cuba est maintenant un pays blanc,
Porto Rico également. Saint-Domingue utilise avec énergie les meilleurs procédés
connus de lessive raciale, tandis qu'Haïti demeure volontairement noir pour les
raisons historiques que nous avons été amené à rappeler. Mais Ŕ et le fait vaut la
peine d'être ici mis en lumière Ŕ l'expérience des cinquante dernières années
montre que les Antilles, les Grandes Antilles à tout le moins, se prêtent
parfaitement au peuplement et à l'exploitation par les Blancs, qui deviennent alors
aussi bien coupeurs de cannes ou ouvriers d'industrie que les hommes de couleur.
Chacun est libre alors d'en tirer les conclusions qu'il veut....

    La Jamaïque et les petites îles ont avant tout une population de couleur.
L'élément noir l'emporte jusqu'à Trinidad, dans des proportions d'ailleurs
infiniment variables. Mais les événements du XIXe siècle ont introduit de
nombreux éléments d'origine asiatique, et c'est en partie pour résoudre le problème
hindou que les Anglais songent à créer maintenant une sorte de dominion caraïbe.
Ils envisagent d'ailleurs l'avenir avec une sereine tranquillité, car ils savent très
bien que, malgré l'attirance de l'Inde indépendante ou du Pakistan, jamais les
nations américaines n'admettraient la création de nouveaux dominions plus ou
moins dépendants dans la région.

     Je rappellerai seulement pour les îles françaises, Martinique et Guadeloupe,
qu'elles se sont orientées, d'une manière qu'on peut croire décisive, dans le sens de
l'intégration complète à leur métropole.
                                           Eugène Revert, Les Antilles (1954)       134




                         III. – CONCLUSION :
                    LES PERSPECTIVES D'AVENIR
Retour à la table des matières
     Que réserve l'avenir ? Il apparaît Ŕ le cas de guerre mis à part Ŕ assez difficile à
pronostiquer de manière certaine et l'on peut sans doute admettre, avec nombre de
personnalités influentes du monde caraïbe, qu'il peut évoluer de manières fort
différentes suivant ce que voudront les hommes et ce que seront les événements. Il
est certain que l'opinion américaine dans son ensemble Ŕ il ne s'agit pas seulement
des États-Unis Ŕ n'est pas autrement favorable au maintien de possessions
européennes dans l'hémisphère occidental. D'où l'idée qui est apparue parfois assez
nettement que le rôle de la Commission Caraïbe pourrait être de préparer
doucement et sans à-coups l'émancipation définitive des populations dites
dépendantes. Il faut tenir compte aussi de l'influence, grandissante de Porto Rico,
que viennent renforcer des réalisations spectaculaires : elle possède une Université
que l'on consulte de plus en plus, elle réserve aussi le meilleur accueil aux
techniciens venus de toutes les îles. Dans le même ordre d'idées, la trente-troisième
résolution de la conférence de Bogota affirmait au début de 1948 « que le
processus historique de l'émancipation de l'Amérique » ne serait pas terminé « tant
qu'il existera sur le continent des peuples et des régions soumis au régime colonial
ou des territoires occupés par les pays non américains ». La même résolution
prévoyait la réunion d'une « Commission américaine des territoires non autonomes
destinée à centraliser l'examen du problème de l'existence de territoires non
autonomes et occupés en vue de leur trouver une solution appropriée ».... « La
presse vénézuélienne, entre autres, avait réclamé Trinidad et les Guyanes, même
s'il fallait les occuper par la force, et le délégué de ce pays, M. Betancourt, ancien
président de la République, demandait un plébiscite dans toutes les possessions
européennes en vue de savoir si elles voulaient ou non demeurer unies à leurs
métropoles. »

    Mais les anciennes possessions anglaises, hollandaises ou françaises sont
arrivées à obtenir des régimes aussi libéraux que possible et qui les mettent sur
pied d'égalité avec leurs métropoles. Celles-ci, d'autre part, ont travaillé à
développer les ressources de leurs domaines antillais et à cet égard la menace plus
ou moins directe venue d'outre-Atlantique s'est avérée un stimulant énergique et
heureux. D'autre part, le Brésil et les États-Unis se sont montrés nettement
conciliants vis-à-vis des revendications Sud-américaines. Les États-Unis en
particulier se sont aperçus, non sans surprise, qu'il existait une poussée
communiste ou communisante non négligeable dans leur domaine. L'on connaît
toutes les mesures qu'ils ont été amenés à prendre pour lutter contre une
propagande qu'ils jugent éminemment subversive. Mais il faut reconnaître que ces
mesures portent uniquement sur le domaine théorique et que, dans la pratique,
                                          Eugène Revert, Les Antilles (1954)       135



Porto Rico possède les kolkhozes peut-être les plus parfaits du monde, encore que
dénués de toute valeur politiquement exemplaire. L'opposition avec les Russes Ŕ
on était loin de Yalta et des entretiens où Staline et le Président Roosevelt
communiaient ensemble dans le même anticolonialisme Ŕ poussait à la
conciliation.

    Il semble donc assez probable Ŕ le cas de guerre mondiale excepté, il faut le
redire Ŕ que l'Amérique du Nord laissera se développer naturellement l'évolution
du monde caraïbe. Et cette évolution suppose a priori une grande variété
maintenue de gouvernement à gouvernement et même d'île à île. Je ne vois pas, à
la vérité, dans ce cas, de confédération immédiate entre toutes les îles ou tout au
moins d'entente politique unitaire.

    Il est certain cependant que les relations créées par la Commission Caraïbe et
les autres organismes internationaux de la région tendent à dégager un esprit
commun, des réactions communes vis-à-vis de certains problèmes d'ailleurs
surtout économiques. Il y a également une sérieuse différence entre les
fonctionnaires coloniaux que j'ai connus il y a vingt-cinq ans et leurs successeurs
d'aujourd'hui. Non que les premiers apparaissent en quoi que ce soit inférieurs, loin
de là. Mais le gouverneur, les chefs de service dépendaient de la seule Métropole
et n'avaient de comptes à rendre qu'à elle seule. Il fallait des circonstances
exceptionnelles pour qu'une conférence réunît les gouverneurs d'îles voisines, mais
de nationalités différentes : la collaboration n'était pas totalement inexistante, mais
fort médiocre.

    De ce côté, indiscutablement, un grand changement s'est accompli. Les
fonctionnaires des différents services sont appelés en mission dans toutes les
Antilles, en Amérique Centrale et parfois même en Amérique du Sud. On compare
ce qui se fait d'île à île. On étudie l'œuvre de l'UNESCO à Haïti. On participe plus
ou moins à toutes les études engagées sur la région. Aussi l'influence du voisinage
se fait-elle sentir avec une lourdeur toujours accrue et qu'on peut symboliser dans
l'action bruyante et insistante de certaines sectes comme les Adventistes du
Septième Jour.

    Il est un point encore que je voudrais souligner : dans la mesure même où un
début d'unification est en train de se produire dans le monde caraïbe, il n'est pas
indifférent que les vieilles suzerainetés se maintiennent de manière au moins
nominale, comme chez les Anglais par exemple. On s'est efforcé de montrer au
passage la part vraiment éminente que la langue française avait occupée dans cette
région. Elle ne s'est maintenue de manière efficace que dans les départements
antillais et dans la République indépendante d'Haïti. Partout ailleurs, elle a dû
céder la place, plus ou moins rapidement, à la langue du pays de domination. Et
pourtant, sans la France, sans l'apport que nous avons donné, les Isles n'auraient
pas exactement leur tonalité d'aujourd'hui.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)      136



    Répétons donc une dernière fois que l'avenir de ces pays dépend pour une large
part de la paix ou de la guerre dans le monde, éventualité qui les dépasse
infiniment. S'il y a conflit mondial, les Antilles seront rapidement américanisées.
Si le conflit n'éclate pas ou tarde suffisamment, les Isles peuvent jouer un rôle de
première importance comme zone de contact entre l'Ancien et le Nouveau Monde,
entre le Monde de couleur et le Monde blanc. Elles possèdent d'admirables
paysages propres aux conférences les plus amicales, et c'est ainsi peut-être qu'elles
peuvent devenir un des creusets de l'humanité future.
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)      137




                    ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE
                                     ________




Retour à la table des matières
    Une bibliographie complète du Monde Caraïbe serait un travail de titan. Pour
les seules îles françaises, elle dépasserait largement 15 000 numéros. Elle ne serait
peut-être pas très loin d'atteindre la centaine de mille pour l'ensemble de la région
de Trinidad à Cuba. Je ne puis avoir d'autre prétention que de donner ici une
orientation fort sommaire pour le lecteur français, mais qui lui offrira néanmoins
quelques aperçus sur l'ensemble de la région.

    J'avoue que pour ma part et à l'heure actuelle j'estime qu'il faut accorder une
importance toute particulière aux publications de la Commission CARAÏBE, qui
siège à Trinidad et publie tous les mois un bulletin d'information dont il existe une
édition en français. Elle publie également une revue économique en anglais et des
rapports particuliers très nombreux parmi lesquels je citerai notamment (ils n'ont
pas trois ans) : Industrial Development in the Caribbean, par Arthur LEWIS ; The
Industrial Utilization of Sugar Cane By-Products, par Walter SCOTT ; Population
Movements in the Caribbean, par Malcolm J. PROUDFOOT, toutes publications
qu'on peut obtenir à Kent House, Port of Spain, Trinidad, siège de la Commission.

   Une masse énorme de renseignements utiles accompagnés de cartes et de
nombreuses photographies se trouve également dans la publication annuelle des
Anglais, The Year Book of the West Indies and Countries of the Caribbean,
Thomas Skinner and Co., 330, Graham House, Old Broad Street, Londres E. C. 2.
La dernière édition que je possède est celle de 1951, qui compte 1 044 pages in-4°.

   Je reconnais encore et sans aucune difficulté avoir largement utilisé les
communications faites en juin-juillet au Symposium intercolonial de Bordeaux,
dont j'ai été le secrétaire, et qui doivent paraître imprimées au début de 1954.

    Parmi les ouvrages d'ensemble, je me contenterai de citer :

R. T. HILL, Cuba and Porto Rico with the other Islands of the West Indies, New
   York, 1899.
Max. SORRE, Mexique-Amérique Centrale, tome XIV de la Géographie
   Universelle, publiée sous la direction de P. VIDAL DE LA BLACHE et L.
   GALLOIS, Paris, Librairie Armand Colin, 1926, un vol. in-4°, 234 p.
                                        Eugène Revert, Les Antilles (1954)      138



   Au point de vue géologique et physique, on peut citer :

H. ARSANDAUX, L'éruption de la Montagne Pelée en 1929 (Revue Scientifique,
   26 avril 1934, p. 248-251). Ŕ Les Nuées ardentes (La Nature, 1er juin 1936, p.
   492 sqq.).
BARRABÉ, La signification structurale de l'arc des Petites Antilles (Bulletin de la
   Société Géologique de France, t. 12, 5e série, 1942, p. 147-159).
BUTTERLIN, À propos de la position structurale de l'arc des Petites Antilles (B.
   S. G. F., I, 1951, p. 127-132).
W. M. DAVIES, The Lesser Antilles, New York, 1926, un vol. in-8°, x-210 p.
A. LACROIX, La Montagne Pelée et ses éruptions, Paris, Masson, 1904, un vol.
   in-4°, 662 p. Ŕ La Montagne Pelée après ses éruptions, Paris, Masson, 1906,
   un vol. in-4°, 134 p.
Raoul C. MITCHELL, Nouvelles observations à propos de la position structurale
   de l'arc des Petites Antilles (B. S. G. F., II, 1952, p. 71-75).
A. Frank PERRET, The eruption of Mont Pelée 1929-1932, Carnegie Institution of
   Washington, 1935, un vol. in-4°, 126 p.
Karl SAPPER, Handbuch der regionalen Geologie, Mittelamerika, Heidelberg,
   1937.

   Au point de vue historique, ce sont les vieux textes qui sont à beaucoup près les
plus intéressants et on ne saurait trop recommander d'en parcourir quelques-uns.
Parmi les ouvrages plus généraux facilement accessibles en France, on peut citer :

Le P. DUTERTRE, Histoire générale de l'établissement des colonies françaises
   dans les Antilles de l'Amérique (par le P. Dutertre, de l'ordre des frères
   Prêcheurs), Paris, 1667-1671, 3 vol. in-4° (4 tomes).
R. P. LABAT, Nouveau voyage aux isles de l'Amérique, 1re éd., 1722, Guillaume
   Cavelier, 6 Vol. in-12, LVI et 3 268 p. Réédition abrégée avec introduction de
   A. t'Serstevens, Paris, Duchartre, 1931, 2 vol. in-8°, XVI-366 et 478 p.
ŒXMELIN, Histoire des Aventuriers flibustiers, réimpression à Trévoux, 1744, 2
   tomes in-12, XII-396 et 428 p.
Abbé RAYNAL, Histoire philosophique et politique des établissements et du
   commerce des Européens dans les Indes, Amsterdam, 1770, 6 vol. in-8°.

    On trouvera de très nombreux renseignements sur l'ethnographie et aussi sur
les populations précolombiennes dans les Publications of the Smithsonian
Institution, Bureau of American Ethnology. On peut, en particulier, citer le volume
4 de 1918, sur The Circum Caribbean Tribes, Washington, United States
Government Printing Office, 1948.

   Voici maintenant, sur quelques îles, des publications facilement accessibles aux
Français :
                                         Eugène Revert, Les Antilles (1954)       139



    République d'Haïti : Bulletin du Bureau d'ethnologie, in-8°, paraissant tous les
trois mois, Imprimerie de l'État, rue Hammerton Lillick, Port-au-Prince, Haïti. Ŕ
Michel AUBOURG, Mémoire sur les cultures précolombiennes Ciboney et Taino,
même imprimerie, février 1951. Ŕ Dantès BELLEGARDE, Lectures Haïtiennes,
Éditions Henri Deschamps, Port-au-Prince, Haïti, 1950, un vol. in-8°, 109 p. Ŕ
Manuel d'histoire d'Haïti, par le Dr J. C. DORSAINVIL, Port-au-Prince, Procure
des Frères de l'Instruction chrétienne, 1949, un vol. in-8°, 345 p.

    Martinique : E. REVERT, La Martinique, Étude géographique, Nouvelles
Éditions Latines, Paris, 1949, un vol. in-8°,559 p. ; Ŕ La France d'Amérique, Paris,
Société d'Éditions géographiques, maritimes et coloniales, 17, rue Jacob, 1949, un
vol. in-8°, 267 p. ; Ŕ De quelques aspects du Folklore martiniquais, Éd. Bellenand,
Paris, 1951, un vol. in-8°, 201 p.

   Trinidad : Jos. A. DE SUZE, Little Folks' Trinidad, Muir, Marshall et Co.,
Trinidad, B. W. I., 1951.

   Ce ne sont évidemment là que des exemples que l'on pourrait presque
multiplier à l'infini, mais qui doivent suffire à se représenter de manière à peu près
convenable ce que sont les Antilles et la vie qu'on y mène.

						
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