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LEMONDEDECOUVRE GUANTANAMO

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									1 Le monde découvre Guantanamo

Le choc est d’abord sensoriel. Dès l’ouverture du sas arrière, une bouffée d’air chaud s’engouffre dans la carlingue de l’avion. Encore engourdis par le froid, les gardiens plissent les yeux pour s’habituer à l’intense luminosité. Il est 14 heures en ce vendredi, et le soleil est haut. Ils respirent profondément. En quelques secondes, une légère brise marine a dispersé les relents d’urine, de fèces et de carburant dans l’appareil. Enchaînés à leur siège, les détenus sont pétrifiés, haletants. Ils ne peuvent ni voir ni entendre, mais ils sentent confusément qu’ils arrivent au bout du voyage. Dans l’air, quelque chose a changé. L’atmosphère est lourde, chargée d’humidité. Un rien iodée. Ils sont ailleurs, dans un endroit où l’hiver n’a pas cours. Bien que leurs oreilles soient bouchées, les hommes en orange comprennent que les moteurs ont été coupés. Mais seuls les gardiens peuvent percevoir le bruit des vagues, qui s’abîment en bord de piste. Brutalement, l’engourdissement général est rompu par des ordres qui claquent, froids et durs. Mécaniquement, les soldats se mettent en branle.

Guantanamo, le bagne du bout du monde

Voyage aux confins du droit En ce 11 janvier 2002, les vingt premiers prisonniers de la « guerre contre le terrorisme » débarquent sans le savoir sur la base américaine de Guantanamo Bay, à Cuba. Onze janvier. Exactement quatre mois après les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone. Pour le département de la Défense, ce vol a quelque chose d’expérimental. C’est le premier d’une série de transferts qui feront de cette base antédiluvienne une prison de haute sécurité dédiée aux guerres du XXIe siècle. Dès son atterrissage, l’avion a été encerclé par une nuée de 4 × 4 Humvee surmontés de mitrailleuses lourdes et de lancegrenades. Dans le ciel, un hélicoptère tournoie, laissant dépasser le canon lisse d’une arme de gros calibre. Au-dessous, une vedette de la Navy glisse sur la mer bleu turquoise, pendant qu’au sol de jeunes soldats se sont postés autour de l’appareil, casque lourd sur la tête, l’arme au poing, prêts à faire feu. Le dispositif est complété par des ambulances et des camions de pompier garés en bordure de piste. Dans l’appareil, les gardiens s’activent. Ils hurlent leurs consignes et dénouent les sangles qui interdisaient tout mouvement aux prisonniers. Encore engourdis, apeurés, certains résistent. Ceux-là sont jetés de l’appareil sans ménagement et font connaissance avec le bitume de Guantanamo. Ils sont réceptionnés par une quarantaine de marines, des Navy medics (brancardiers) et du personnel de sécurité. Ces derniers jours, les soldats ont répété à plusieurs reprises l’opération. Mais aujourd’hui, tout est différent. En dépit du stress, des consignes qu’ils se répètent, l’étrangeté de la scène dont ils sont les acteurs ne leur échappe pas. Les « terroristes » semblent venir d’une autre planète. Leur tête est couverte d’un bonnet orange vif comme leur combinaison. Leurs yeux sont masqués par des lunettes de protection rendues totalement opaques par du sparadrap noir. Le nez et la bouche sont cachés par un masque chirurgical et les oreilles sont enserrées dans des casques antibruit. Les pieds sont entravés par des chaînes qui entourent aussi la taille et rejoignent les mains

Le monde découvre Guantanamo

menottées et recouvertes d’épaisses moufles de laine scotchées aux poignets. L’attirail devrait en faire des créatures dociles et inoffensives. Il a pourtant quelque chose d’intimidant. Pour ces hommes du bout du monde, le calvaire a commencé vingt-sept heures plus tôt. Avant de partir, ils ont été entièrement rasés, cheveux et barbes — « pour raison d’hygiène » a expliqué l’armée américaine. C’est, paraît-il, le meilleur moyen de se débarrasser des poux. L’opération n’en est pas moins humiliante. Dûment entravés, ils ont ensuite été conduits dans un Cargo C-17 de l’US Air Force, sur l’aéroport militaire de Kandahar, en Afghanistan. À bord, la tension est palpable. Les Ravens, un commando d’élite spécialisé dans les opérations aéroportées, sont aux commandes. Ils ont été spécialement entraînés pour cette mission d’un nouveau genre. Pas question de laisser la moindre chance aux prisonniers. Le commandement a prévu deux soldats pour chaque captif. Par mesure de précaution, les Ravens ont troqué leurs armes automatiques contre des pistolets paralysants. Ainsi, s’ils sont contraints d’ouvrir le feu, la cabine ne sera pas dépressurisée. Le risque n’a rien d’hypothétique. Deux mois plus tôt, dans une prison de Mazar-e-Charif, dans le nord de l’Afghanistan, Johnny « Mike » Spann, un agent de la CIA, a été tué par des détenus enragés qui ont miraculeusement pris le contrôle de leur prison. Spann est instantanément devenu un héros national, mais personne à bord de l’avion n’entend connaître son glorieux destin. Il est environ 21 heures lorsque l’avion pénitencier s’apprête à laisser derrière lui la poussière afghane. Soudain, le crépitement distinctif de plusieurs mitrailleuses retentit autour de la base 1. Les Américains sont attaqués par un ennemi invisible. Ils répliquent à la volée. Plus de peur que de mal, personne n’est touché et l’appareil est intact. Il s’envole pour une base tenue secrète en Europe. Tendus, ignorants du sort qu’on leur réserve, les prisonniers sont immobilisés sur leur siège. Ils n’ont le droit de bouger sous aucun prétexte, pas même pour se rendre aux
1. Steve VOGEL, « US takes hooded, schackled detainees to Cuba », Washington Post, 11 janvier 2002.

Guantanamo, le bagne du bout du monde

toilettes. Comme le voyage s’éternise, on remet à ceux qui en font la demande des urinoirs portables (urinal spittoons) ou des pots (honey pots ou « pots à miel », dans le vernaculaire des GI) 2. Dans leur accoutrement, les détenus ne peuvent pas faire grand-chose. Impossible pour eux de se parler ou de communiquer d’aucune sorte. Ils ne peuvent même pas cracher sur leurs gardes. Comme l’un d’entre eux s’agite malgré tout, la punition tombe. Il reçoit promptement une piqûre qui l’endort pour le reste du voyage. À bord, le menu est inhabituel pour ces musulmans : des sandwiches au beurre de cacahuète, une spécialité « made in USA ». Le confort des voyageurs n’est pas exactement la priorité des stewards en uniforme camouflage. Ces prisonniers sont « le pire du pire », leur ont expliqué les formateurs. À Miami, un porte-parole du US Southern Command, dont dépend Guantanamo, prévient la presse : « Je ne crois pas qu’il y ait de précédent au transport de ce genre de prisonniers, des meurtriers suicidaires » déclare-t-il 3. Au cours d’une escale en Europe, les détenus sont transférés du Cargo C-17 vers un C-141, de taille plus réduite. Direction : les Caraïbes.

2. Dave MONIZ, « US takes no chances with captives », USA Today, 10 janvier 2002. 3. Steve VOGEL, « Afghan prisoners going to gray area », Washington Post, 9 janvier 2002.


								
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