Introduction
« es faits sociaux consistent en représentations » mais « il faut traiter les faits sociaux comme des choses » : beau paradoxe sous la plume de celui qui fut à la fois le fondateur en France de la sociologie comme discipline universitaire et le premier auteur de Règles de la méthode sociologique [Durkheim, 1895]* ! Et introduction bienvenue à un ouvrage qui en présentera d’autres.
L
L’invention de la méthode
Les écoles et les courants de pensée de la sociologie sont divisés et concurrents, parfois de façon véhémente. Mais cette concurrence est structurée par une commune référence aux sciences occidentales qui, au XIXe siècle déjà, lui préexistaient et faisaient mieux qu’elle reconnaître leur légitimité (sciences de la vie et de la nature, mathématiques aussi…). La sociologie a dû alors convertir un héritage nourri de philosophie, d’histoire, de psychologie et d’enquêtes sociales. Le traitement statistique et les emprunts de procédures issues des sciences expérimentales ont marqué ce qu’elle a très tôt nommé ses méthodes. En demandant de « traiter […] comme des choses » ces « faits sociaux » qui « consistent en représentations », Durkheim indique le principe de ces emprunts. Il s’agit de rapprocher les méthodes de la sociologie de celles des sciences exactes pour fonder scientifiquement et socialement son droit à la différence. Les transferts de procédures de type expérimental ont durablement marqué la discipline : il faut définir, énoncer les hypothèses, appliquer les protocoles d’expérimentation, constater, conclure. Des « conceptsoutils », tels que fonction, structure ou champ, balisent un processus
* Les références entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d’ouvrage.
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LA
MÉTHODE
EN
SOCIOLOGIE
continu d’emprunts analogiques acclimatés à celle qu’on nomma, un temps, la « physique sociale » : ce sont autant de grilles d’analyse et de guides pour la synthèse. Dans le traitement du « grand nombre » (une « mathématique sociale » s’est, dès le XVIIIe siècle, appliquée à l’analyse de statistiques publiques ou privées, puis à la production d’enquêtes par questionnaires), la sociologie s’est armée d’« outils statistiques » avec assez de succès pour que se développe une sociologie dite quantitative revendiquant une scientificité supérieure à celle des autres secteurs de la discipline. Autant l’importation de concepts-outils a suscité des mises en garde contre les risques de transferts analogiques incontrôlés — la fonction d’une institution est-elle analysable comme la fonction d’un organe dans l’organisme, la « causalité » des sciences de la nature est-elle du même ordre que celle des sciences de la société ? —, autant les statistiques ont été d’emblée considérées comme des outils de connaissance légitimes transférables sans problème : les mathématiques seraient des sciences « pures » et leurs applications statistiques épistémologiquement « neutres ». Un des objectifs de cet ouvrage est de rappeler qu’elles sont des grilles de lecture au même titre que les grilles conceptuelles et, à ce titre, doivent être soumises à une analyse critique de leurs implications.
Méthodes, sciences et causalités
Ce rappel est d’autant plus nécessaire que les outils statistiques tendent à occuper de façon structurelle le pôle de la scientificité pure dans un champ qui a été et demeure en grande partie polarisé par des concurrences engageant des options et des enjeux de philosophie sociale. Or c’est autour de la notion de causalité, fortement référée aux méthodes et aux enjeux de la scientificité, que s’engagent ces disputes. Il s’agit le plus souvent des liens repérables entre certaines méthodes et la plus ou moins grande « liberté » reconnue ou déniée aux « agents » ou « acteurs sociaux », aux « individus ». La question est bien celle de la causalité : sous une forme simplifiée, on dira qu’elle oppose les tenants des « déterminismes sociaux » et ceux du « libre arbitre », ceux dont les schémas de causalité se réfèrent aux sciences les plus « naturelles » et ceux qui s’appuient sur les postulats de l’économie libérale. D’une manière très globale, du XIXe siècle à nos jours, on a vu disparaître, dans les sciences de la nature ou de la vie, les schémas de causalité les plus « mécaniquement » déterministes, les moins probabilistes ; dans les sciences économiques et sociales aussi, l’attention s’est déplacée vers l’étude des déterminations complexes de situations spécifiques. Reste que l’évolution de la sociologie
INTRODUCTION
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s’est en grande partie construite sur l’approfondissement des relations d’interdépendance entre l’« individu » et son « contexte ». La covariation : principe nécessaire non suffisant Du strict point de vue de la méthode, la sociologie a trouvé dans la covariation, ou variation concomitante, un des fondements les plus explicites de ses imputations. Durkheim [1895] déjà la posait comme principe nécessaire à l’administration de la preuve. Mais on ne peut la tenir à elle seule pour preuve suffisante. Grand entrepreneur d’enquêtes statistiques, Paul Lazarsfeld [Boudon et Lazarsfeld, 1966] en illustrait la force et les faiblesses en donnant l’exemple d’une comparaison statistique entre le nombre de nids de cigognes recensés dans différentes agglomérations d’une même région et le nombre d’enfants nouveau-nés. La covariation est manifeste : plus les nids sont nombreux, plus est élevé le nombre des naissances. Les cigognes seraient-elles une « cause » de la natalité ? La covariation, même attestée statistiquement avec force, oriente la recherche des causes (ce que Max Weber [1904] nomme l’imputation causale), mais elle ne peut suffire à la fonder. L’avant « détermine » l’après La sociologie fait sien ce postulat des sciences occidentales : c’est à l’histoire (courte ou longue), aux « genèses », aux « trajectoires » ou « productions sociales » passées qu’elle demande d’éclairer l’état suivant des choses. Cette voie de l’imputation est constitutive de la discipline. Avec l’appui et l’aval d’autres sciences de l’homme, la sociologie procède aussi à son apparent retournement. Sous le nom de « causalité du probable », Pierre Bourdieu [1976] a rappelé qu’à travers les représentations qu’on en a, l’avenir probable est à ranger parmi les déterminants de l’action. C’est aussi en fonction de l’état présent des représentations qu’a été élaborée la théorie de la self-fullfilling prophecy [Merton, 1949], représentation de l’avenir qui contribue à son avènement. Les sociologues s’accordent pour souligner l’influence des expériences passées sur les représentations du probable, du désirable et du possible, sur les catégories de la perception et de l’action et les modalités mêmes de l’improvisation et de l’innovation (cf. la notion d’habitus, Weber ; Bourdieu [1976]).