CARRÉ MAGIQUE, CUBE ENSORCELÉ
Apparu aux alentours de 1980, le cube de Rubik a immédiatement passionné un
nombreux public, littéralement obsédé par ce casse-tête à six faces qui multipliait dans
les trois dimensions les difficultés du taquin traditionnel. Paradoxalement, ce cube
ensorcelé ne peut se concevoir sans l’idée de mouvement, puisqu’il faut y remettre en
place les neuf carrés d’une même couleur qui forment chacune des six faces. Or,
traditionnellement, le cube est un symbole de stabilité, un volume immobile dans sa
perfection. En cela, il est le développement tridimensionnel du carré, « figure anti-
dynamique, ancrée sur quatre côtés, [qui] symbolise l’arrêt [et] implique une idée de
stagnation, de solidification, voire de stabilisation dans la perfection (1) ». Le carré est,
en effet, dans la symbolique, l’antithèse du mouvement, conçu, quant à lui, comme
arrondi, circulaire. Le carré permet à l’homme d’avoir des repères fixes, de s’orienter, de
définir des axes, une structure ordonnée au milieu du chaos. Le carré représente le
monde créé, par opposition au cercle, qui symbolise l’incréé, les puissances célestes.
C’est pourquoi, dans l’impossible rêve de la quadrature du cercle autant que dans les
mandalas de méditation indiens, l’association de ces deux figures géométriques,
absolument belles en soi selon Platon, se présente comme l’image de l’harmonie idéale
d’un couple d’opposés, le ciel et la terre, le divin et l’humain, le transcendant et
l’immanent. On comprend dès lors le succès, dans les cultures occidentales, de
l’ « homme de Vitruve » popularisé par le dessin « Homo ad circulum » de Léonard de
Vinci en s’inscrivant simultanément dans un cercle et dans un carré, même si le propos
de l’architecte romain n’était que de définir les proportions du corps humain.
Dans leur Dictionnaire des Symboles (²), Jean Chevalier et Alain Gheerbrant notent que
« beaucoup d’espaces sacrés épousent une forme quadrangulaire : autels, temples,
villes, camps militaires. Souvent ce carré s’inscrit dans un cercle, sommet d’une colline
ronde, comme des camps et des temples, ou au fond d’un cercle de collines, comme
Rome. » Nous pouvons remarquer que, dans cette configuration, le cercle est extérieur
au carré.
Aux quatre coins du monde
À travers le monde, de très nombreuses civilisations accordent une importance capitale
au carré, bien évidemment lié au nombre 4, mais aussi aux points cardinaux, auxquels,
chez les Indiens d’Amérique du Nord, par exemple, s’attache un véritable code des
couleurs : blanc pour l’Est, rouge pour le Sud, bleu pour l’Ouest, jaune pour le Nord, chez
les Hopis. On trouve le carré à la base d’une infinité de temples, chez les Grecs et les
Romains, mais aussi à Angkor, chez les Musulmans (la Kaaba) comme dans la Jérusalem
céleste de l’Apocalypse. Il préside à l’élaboration de temples en Méso-Amérique comme à
Pékin, à Java ou dans la Perse antique. Et ce n’est pas un hasard si, au Mont-Saint-
Michel, la longueur de la basilique, soit 80 m, est égale à la hauteur du rocher, ce qui
permet de dessiner un carré allant du pied du rocher jusqu’au sol de l’église.
Contrairement à l’adage latin « Omne trinum perfectum », le nombre 4,
fondamentalement lié, répétons-le, au carré, est considéré comme celui de la perfection
divine chez les Hébreux – où le nom de la Divinité, symbolisé en quatre lettres (JHVL),
est imprononçable – aussi bien que chez les Arabes où il est également le nombre des
lettres du nom de celle-ci : ALLH. Les Pythagoriciens attribuaient aussi un caractère divin
à la suite des quatre premiers nombres, la Tétraktys, dont la somme égale dix et qui,
considérée comme le dieu de l’Harmonie, « contient la racine et la source du flux éternel
de la création. Car le nombre divin débute par l’unité pure et atteint ensuite le quatre
sacré », ainsi que le définit C. Ghyka Matila dans sa Philosophie et mystique du nombre
(³). La stabilité qui s’attache à la notion de carré joue, dès l’Antiquité, un rôle
considérable dans le tracé des places publiques, mais aussi de villes médiévales. Le carré
figure le cosmos dans la tradition chrétienne, qui y retrouve les quatre éléments – eau,
terre, air et feu – qu’y voyaient déjà les Pythagoriciens. Ce sera aussi l’unité de base,
parfois multipliée en proportion des mesures du corps humain, dans la conception du
plan des églises cisterciennes.
On n’en finirait pas de dénombrer les propriétés symboliques du carré à travers l’histoire
des civilisations et de l’architecture en particulier, mais il est intéressant aussi de se
rendre compte que les divisions qui s’inscrivent dans le carré génèrent également de
multiples développements dans divers domaines, en Inde comme en Chine et dans
d’autres cultures d’Extrême-Orient, dans la pensée européenne ou chez les peuples
premiers du continent américain. C’est ainsi que le schéma du découpage de l’Irlande
traditionnelle propose quatre royaumes placés sous la souveraineté d’un royaume central
« formé de portions prélevées sur le territoire des quatre autres [et au centre duquel]
était dressée une pierre gigantesque appelée ‘nombril de la Terre’ […] parce qu’elle
marquait l’endroit où convergeaient […] les lignes séparatives des quatre royaumes
primitifs », observe René Guénon (4). La croix inscrite qui divise le carré en quatre
parties égales en indique donc le centre et les directions cardinales, où se trouveront les
portes s’il s’agit d’une ville.
Un mouvement quand même
Carrée dans la conception chinoise ancienne (yang = carré), la terre se divise ainsi,
comme l’Irlande, en provinces ou régions, mais ce schéma de division quaternaire
évoque également les quatre équerres formant le svastika ou gammadion –
malheureusement devenu au XXème siècle un symbole nazi justement honni – dont on
peut dire qu’il induit l’idée de rotation, donc de mouvement. Ce symbole extrêmement
ancien se retrouve en Asie, en Égypte, en Europe et en Amérique. Chez les Celtes, si,
comme le triskell, il tourne dans le sens des aiguilles d’une montre, il est positif,
signification que l’on perçoit aussi dans le sens giratoire des danses irlandaises, qui, au
contraire, sont guerrières et négatives si elles tournent vers la gauche, sens qui est aussi
celui du svastika nazi.
On retiendra encore que, dans la symbolique druidique, le svastika figure le Pôle et son
centre, l’étoile polaire. Dans la tradition chrétienne, la croix centrale telle qu’on la
découvre dans les catacombes, par exemple, symbolise le Christ tandis que les équerres
représentent les quatre évangélistes. Dans les légendes d’origine des Hopis (Arizona), au
départ du point d’émergence de l’humanité dans l’actuel quatrième monde, point situé
dans le Grand Canyon du Colorado, un immense gammadion intègre un mouvement et
explique par là le peuplement du continent, chaque clan devant atteindre une des
extrémités du « monde » – les deux océans, les glaces au Nord, la forêt au Sud – avant
de marquer un angle droit pour continuer sa marche vers une des autres limites, revenir
au point central et, de là, repartir sur un itinéraire dessinant aussi une équerre orientée
dans une des autres directions cardinales. C’est ce qui permet de comprendre
notamment certaines similitudes entre des rites et symboles hopis, aztèques et mayas.
Des chiffres et des lettres
Les divisions intérieures du carré dessinent le plus fréquemment un damier qui, au-delà
de quatre cases, deviendra souvent « carré magique » avec neuf, seize ou vingt-cinq
cases, ou encore les neuf carrés de neuf cases du sudoku. Cela sans compter le jeu de
dames et les échecs, encore qu’il y ait une sorte de magie dans l’anecdote de cet homme
qui, prié par son roi de lui demander une récompense, proposa que l’on place un grain de
blé sur la première case d’un échiquier et qu’on double chaque fois la mise sur le suivant,
ce qui vida le grenier royal.
Présents depuis la plus haute Antiquité et dans de nombreuses civilisations, les carrés
magiques sont considérés comme tels en raison, sans doute, du jeu étonnant des
nombres ou des lettres qui les constituent, mais surtout parce qu’ils étaient censés réunir
les forces que recèlent précisément ces nombres et qui, de ce fait, peuvent ordonner le
chaos. Voilà pourquoi ils interviennent non seulement comme amulettes ou porte-
bonheur, mais aussi pour décrire l’organisation du monde et de l’espace-temps.
L’organisation perçue par les Anciens dans ce qu’ils connaissaient de notre système
planétaire se transpose en une série de carrés magiques élaborés en relation avec les
métaux. Le plus simple, le sceau de Saturne, qui correspond au plomb, comprend les
neuf premiers nombres, disposés de manière à totaliser 15 dans tous les sens : 4 9 2
3 5 7
8 1 6
Il en va ainsi pour Jupiter (étain), carré magique formé des seize premiers nombres, de
Mars (fer) pour vingt-cinq, du Soleil (or) pour trente-six, de Vénus (cuivre) pour
quarante-neuf, de Mercure (mercure) pour soixante-quatre et la Lune (argent) pour
quatre-vingt-un, soit un carré de neuf cases de côté qui, entre autres particularités,
donne un total de 369 dans toutes les verticales, horizontales et obliques. Les Chinois et
les Arabes ont largement développé ce type de combinaisons, parfois avec des lettres,
notamment pour l’élaboration de talismans. On ne s’étonnera pas de voir de telles figures
intervenir dans l’alchimie et dans les codes de sociétés secrètes telles que les Rose-Croix.
Il n’est pas sans intérêt de remarquer que, selon le I-Ching, le Livre des Mutations
chinois, la somme de 15, qui correspond au total de chaque ligne du carré de 3, est égale
au cumul des valeurs symboliquement dévolues au yin et au yang, tandis que la
structure du monde s’inscrit dans les soixante-quatre cases du carré de 8.
Mentionné déjà par Pline le Jeune (61-114 ?) et peut-être d’origine celtique, un autre
carré magique, constitué de lettres celui-là, est resté célèbre parce que lisible dans tous
les sens – horizontalement, verticalement, de haut en bas, de bas en haut, de gauche à
droite et de droite à gauche – en gardant la même signification.
S A T O R
A R E P O
T E N E T
O P E R A
R O T A S
Ce palindrome exceptionnel, qui peut se traduire par l’agriculteur à sa charrue ou dans
son champ dirige les travaux, présente aussi la particularité que TENET, le mot du milieu,
horizontalement comme verticalement, forme une croix, ce qui, en ce début de l’ère
chrétienne, a alimenté entre autres des interprétations selon lesquelles la croix assurait
la cohérence d’un monde essentiellement agraire. D’autre part, le mot ROTAS n’a pas
manqué de susciter des allusions à la roue cosmique, tandis que les ésotéristes et les
alchimistes, en jouant sur la symbolique des lettres et des nombres attribués à chacune
de celles-ci, y voyaient une infinité de formules, dont certaines faisaient référence aux
tourbillons de la Création.
La troisième dimension
Il nous semble aller de soi que, dans le cas où la troisième dimension s’ajoute au carré,
celui-ci devient un cube. Pourtant, si, selon le schéma connu parfois sous le nom de triple
enceinte druidique, le carré se divise en neuf par l’inscription de deux carrés
concentriques posés sur la croix qui partageait ce carré en quatre, la projection de cette
figure dans l’espace donne une pyramide. Avec des proportions définies avec précision –
pour 10 unités en hauteur, il en faut 15,70 à la base et 14,94 pour l’arête – ce volume
possède des propriétés étonnantes que les Égyptiens, les Aztèques, les Mayas, mais
aussi des physiciens un peu sorciers n’ignoraient pas : un corps animal ou végétal placé
au centre et aux deux tiers de la hauteur de la pyramide s’y dessèche sans pourrir.
Revenons au cube, le carré du carré. La symbolique lui attribue très logiquement les
mêmes propriétés essentielles qu’au carré : stabilité, solidité, pérennité, fixation de
l’espace, monde terrestre par opposition à la sphère céleste, avec laquelle on le couple
pour symboliser la totalité du fini et de l’infini. Effectivement, Platon attribue à l’élément
terre la figure cubique, alors que l’alchimie rapproche le cube de l’élément sel, principe
du tangible, ce qui était particulièrement le point de vue de Paracelse. L’image de
stabilité qu’offre le cube fait qu’on le retrouve fréquemment comme base d’un trône,
tandis que la perfection qu’il symbolise et qui se retrouve dans la forme du cristal de
roche naturel se déclinera dans le domaine mystique et religieux. Deux exemples
l’attestent. D’une part, dans l’Apocalypse, la Jérusalem céleste, dont nous avons vu
qu’elle serait bâtie sur plan carré, sera cubique puisqu’il est dit qu’elle sera égale dans les
trois dimensions. Par ailleurs, la Kaaba de La Mecque, lieu saint par excellence de l’Islam,
est un cube qui abrite la fameuse pierre noire que l’archange Gabriel aurait donnée à
Abraham. Le cube est aussi, dans la symbolique maçonnique, la « pierre taillée », stade
achevé de la pierre brute travaillée par l’apprenti qui devient ainsi compagnon.
Sans envisager tout ce qui est présenté sous forme cubique dans l’alimentation,
n’oublions pas qu’il existe aussi des petits cubes que tout le monde connaît et qui
peuvent être dotés d’un grand pouvoir, qui chez certains devient même une sorte
d’envoûtement. Ce sont les dés. Auxiliaire du hasard, dont il est en quelque sorte
l’expression ou le porte-parole, le dé est lui aussi porteur de nombres, qui y figuraient
comme tels chez les Étrusques, avant d’être remplacés par des points gravés dont la
somme sur deux faces opposées, fait toujours 7. Alors que, comme on l’a vu, le cube est
symbole de stabilité, de pérennité, il est plaisant de constater que les dés, au contraire,
ont une utilisation inséparable du mouvement, que ce soit pour leur faire jouer leur rôle
aussi bien que pour appliquer l’indication qu’ils fournissent au joueur. Tant de choses ont
été modifiées, de destins chamboulés, sur un coup de dés !
Et puisqu’il est question de cubes en mouvement, plongeons dans l’imaginaire avec
François Schuiten et Benoît Peeters qui, dans La Fièvre d’Urbicande (5), font la
chronique d’une de leurs cités obscures confrontée aux bouleversements matériels,
sociaux et psychologiques provoqués par la croissance exponentielle d’une mystérieuse
structure cubique.
Albert Moxhet
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(1) G. de CHAMPEAUX et dom S. STERCKX o.s.b., Introduction au monde des
Symboles, Paris, 1966.
(²) Paris, Robert Laffont/Jupiter, 1982.
(³) Paris, 1952.
(4) in Le Roi du Monde, Paris, Gallimard,1958.
(5) Tournai, Casterman, 1985.