Pour une d�finition du discours injurieux
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- 12/5/2011
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Des insultes à nom support en français
Asist. univ. drd. Iulia MATEIU
Universitatea “Babes-Bolyai” Cluj-Napoca
Notre article se concentre sur une des structures lexico-grammaticales qui ont acquis la fonction
de marqueur des insultes en français (et non seulement): les groupes binominaux espèce de/ bande
de/ tas de/ fils de/ enfant de/ graine de/ face de/ tête de/ crème de/ fleur de +N[±ins] employés en
apostrophe ou comme désignatifs à la 3e personne. Excepté espèce de, ces «noms supports des
insultes» présentent des combinaisons spécifiques dictées par leur sémantisme. Notre but est
d’identifier ces combinaisons, et surtout les raisons de leur choix comme supports (renforçateurs/
générateurs) d’insultes.
Malgré l’ancienneté de la pratique, qui remonte à l’Antiquité grecque et latine, les insultes
constituent un objet d’étude relativement récent: les premières études qu’on leur consacre, en
français, du moins, datent d’à peine une trentaine d’années (v. D. Perret, 1968; J. Cl. Milner, 1973,
1976, 1978; R. Edouard, 1973; P. Siblot, 1975; P. Guiraud, 1976).
Ces approches, de même que celles qui vont suivre et qui relèvent de domaines aussi variés
que la linguistique (cf. N. Ruwet, 1982; S. Fisher, 1988, 1995; C. Kerbrat-Orecchioni, 1990; P.
Larrivé, 1994; C. Rouayrenc, 1996; D. Lagorgette, 1998, 2001; M. Bonhomme, 1999; J. M. Adam,
1999), la psychologie ( M. Chastaing, 1976; M. Chastaing & H. Abdi, 1980), la psychanalyse ( E.
Larguèche, 1983, 1991, 1993), la sociologie ( W. Labov, 1972; E. Goffman), l’histoire (Casagrande
et Vecchio, 1991), font ressortir, dans leur ensemble, la complexité du phénomène: la double
dimension −sociale et discursive− des insultes, vues comme une pratique linguistique à ressources,
conditions et effets spécifiques sur le plan de la communication, des relations sociales en général.
En ce qui concerne les études linguistiques, elles se concentrent en principal sur un des trois
aspects suivants:
le vocabulaire où puisent les insultes, identifié comme la classe des axiologiques négatifs;
certaines structures syntaxiques qu’elles utilisent, parfois de façon exclusive;
respectivement leur dimension d’actes de langage et, en rapport avec ça, le rôle du contexte
et des participants à l’échange, leurs fonctions et leurs effets sur chacun d’eux et dans le
cadre du discours.
Seule parmi ces approches, celle de D. Lagorgette (2001)1 constitue une synthèse qui part du
problème même d’une définition des insultes (acte −verbal ou pas forcément− ou classe lexicale?),
pour conclure que le seul critère pertinent pour l’identification des GN injurieux est le lien entre une
classe de mots (les axiologiques négatifs) et le contexte d’énonciation. La sémantique doit s’allier à
la pragmatique pour aboutir à une définition opérationnelle du phénomène.
Pour notre part, nous avons choisi d’étudier quelques structures lexico-grammaticales qui
ont acquis une fonction de marqueurs des insultes en français (et parfois dans d’autres langues
aussi). Les formules en question orientent l’interprétation même hors contexte, étant d’ailleurs une
1
Dominique Lagorgette, Les axiologiques négatifs sont-ils une classe lexicale ?, communication
au colloque «Représentation du sens linguistique», Université de Bucarest, 2001.
véritable base pour la création de nouvelles insultes. Le plus souvent, elles introduisent des noms
insultants usuels (dorénavant Nins), sur lesquels elles attirent l’attention, ou dont elles renforcent le
contenu négatif. Ces «préambules»2 relèvent de plusieurs types :
certains sont constitués d’un simple substantif auquel le Nins est relié par la préposition de
(espèce / bougre/ bande/ tas/ fils/ graine/ face/ tête/ crème/ fleur, etc.) ;
d’autres, d’un adjectif comme: foutu/ grand/ gros/ maudit/ pauvre/ sacré/ sale, etc.
quand il ne s’agit pas plutôt de toute une phrase (verbale) où le Nins apparaît en position de
complément (direct ou indirect) ou d’apostrophe (Vise un peu ce… !/ Regarde-moi ce… !/ A-
t-on jamais vu un pareil… ?/ En voilà un… !/ Qui est-ce qui m’a fichu/ foutu un pareil… ?/
Non mais, qu’est-ce qui lui prend à cette espèce de… ?/ Tu n’as pas bientôt fini de faire
le… ?/ Tu parles d’un… !/ Va donc, eh, … !).
Vu leur rôle de présentatif/ renforçateur des insultes, nous avons choisi d’appeler les insultes qui en
font usage «insultes à Nom support», «à Adjectif support», et respectivement «à support
phrastique».
Dans la présente analyse, nous allons nous concentrer sur les insultes à N support, dont le
prototype pourrait être espèce de+ N, et que nous avons groupées, en fonction du sémantisme du N
support, en :
1. insultes racistes : espèce d’abruti/ andouille/ animal/ bouseux/ chameau/ con/ cornichon/
crétin/ dégueulasse, etc. ; race de brigands/ curés/ vipères.
2. insultes collectives : bande de cons/ couillons/ fripouilles/ merdeux/ salauds, etc. ; tas de
cons/ fumier(s)/ feignants/ ordures, etc.
3. insultes «de la filiation»3 : fils de chienne/ prêtre/ pute, etc. ; enfant de salaud ; graine
de cocu/ fripouille/ putain/ voyou, etc.
4. insultes corporelles : face de dos/ enflé/ rat, etc. ; gueule d’étron/ raie ; langue de flic/
pute; tête d’abruti/ cochon/ con/ nœud, etc. ; tronche d’ahuri/ bandit/ cake/ con/
empaffé/ rat.
5. insultes élitistes/ superlatives : crème d’andouille/ fripouille, etc. ; fleur de bidet/
trottoir/ nave, etc.
C’est le degré de généralité/ abstraction du N support qui décide de leur combinatoire et, par
conséquent, de leur fréquence d’emploi. Car toutes les combinaisons ne sont pas possibles : excepté
espèce de, le plus général, les N supports qu’on vient de citer ne sauraient s’associer à n’importe
quel Nins. Leur propre sémantisme intervient comme un filtre dans la constitution du GN insultant,
même si, assez souvent, ces insultes paraissent tout à fait absurdes, le fruit d’une association
fortuite, inexplicable. Aussi nous proposons-nous, dans ce qui suit, d’identifier les combinaisons
caractéristiques des différents N supports, et surtout les raisons pouvant justifier leur choix pour
jouer ce rôle.
1. Les insultes racistes : espèce de N ; race de N
1.1. Le plus courant parmi les N supports est espèce (de) qui, en vertu de ses sens multiples
(catégorisant strict vs approximatif ; généralisant vs particularisant) a fini par pouvoir s’associer non
seulement à tout Nins, mais aussi à des noms neutres, en devenant lui-même un véritable générateur
2
Edouard Robert, Dictionnaire des injures, Paris, Tchou, 1973.
3
Dominique Lagorgette, 1998.
d’insultes. Ainsi peut-il introduire depuis les insultes classiques (comme abruti/ animal/ con/ crétin/
salaud/ sauvage, etc.) :
(1) Espèce d’imbécile ! Crétin ! Triple idiot ! (Hergé)
(2) Est-ce que vous avez bientôt fini de me tripoter comme ça ? espèce de salaud ! vieux
cochon !…et dire qu’on confie des enfants à des êtres pareils…(Gide)
(3) Ah ! ah ! vous n’en savez rien, espèces de mufles, tas de marsupiaux, graines de cornichons ! (L.
Bloy)
jusqu’aux plus fantaisistes, qui permettent parfois de véritables jeux de mots dans les bandes
dessinées :
(4) Le pacha à Tintin, en présence de son chien Milou : «C’est toi qui as essayé d’empoisonner les
nobles hommes du désert, espèce de chien !»
À quoi Milou répond : «Et vous, espèce d’homme !» (Hergé)
(5) Mais je ne vous insulte pas, espèce de catachrèse !…Je parlais à un perroquet qui… (Hergé)
(6) Le voilà à l’ouest, votre satané pendule, espèce d’athlète complet ! (Hergé)
La valabilité de ces dernières (où espèce de précède un N ordinaire) n’est pas unaniment
reconnue.
Par exemple, J. Cl. Milner (1978)4, présente espèce de comme un contexte propre à la classe
des Noms de qualité (désormais NQ), qu’il oppose aux Noms ordinaires. Alors que les apostrophes,
ou désignations, où espèce de précède un NQ comme canaille/ imbécile/ crétin/ cruche, lui
semblent tout à fait naturelles, les constructions parallèles, avec des Noms ordinaires tels que
médecin/ policier/ étudiant/ docteur/ professeur sont, à son avis, incorrectes. Lorsqu’elles sont
employées, «elles présentent une certaine bizarrerie, comme toutes les fois qu’une contrainte
sélectionnelle est violée. Cette fois encore, l’effet est de l’ordre du comique […]»5.
Le résultat est en fait la conversion des désignations neutres respectives en insultes.
Cependant, rien n’explique chez Milner comment se produit cette conversion ou ce qui la rend
quand même possible.
D’ailleurs peu de linguistes se sont attachés à fournir une telle explication, et alors ils sont
partis d’une étude sémantique de espèce de. Parmi ceux-là, Laurence Rosier6 qui envisage la
construction espèce de en rapport, d’un côté, avec les enclosures une sorte / un type/ un genre/ un
style/ une façon/ une manière de, de l’autre, avec les «syntagmes affectifs»7 du genre ce fripon de
valet dont l’importance pour le discours injurieux ne fait plus de doute.
À travers le premier parallèle, elle fait apparaître deux fonctions complémentaires de espèce
de:
d’identificateur flou, approximatif, puisque signifiant «cela y ressemble, mais n’en est pas»,
comme dans :
(7) Il extirpa triomphalement une espèce de chiffon rose qui, déplié, se révéla un soutien-gorge.
(Quéffelec apud L. Rosier),
ou, tout au contraire, d’identificateur stricte :
4
J. Cl. Milner, De la syntaxe à l’interprétation. Quantités, exclamations, insultes, Paris, Seuil, 1978.
5
Ibidem, p. 182.
6
L. Rosier, *Sortes d’insultes, communication au colloque «Représentation du sens linguistique», Bucarest, 2001.
7
Ibidem.
(8) Ils n’y parvinrent qu’après avoir soudoyé, au prix le plus fort, les locataires d’une espèce de
bouge répugnant, pompeusement baptisé : Habitacion de dos camas (chambre à deux lits). (Cl.
Michelet apud L. Rosier).
Ce qui oriente l’interprétation dans un sens ou dans l’autre, c’est le contexte : le
prédéterminant (indéfini ou défini), une éventuelle reprise anaphorique, une apposition ou une
caractérisation supplémentaire, des marques d’emploi autonymique ou bien de subjectivité qui
signalent une catégorisation stricte ou approximative.
Le second rapprochement, des syntagmes affectifs, sera justifié par leur parallélisme formel
(voir une espèce de [valet] vs un fripon de [valet]), mais aussi par la double lecture d’autres
constructions comme un drôle de N :
(9a) Ce drôle de type signifie «ce type est bizarre comme type» (enclosure)
(9b) Ce drôle de Napoléon signifie «Napoléon est un drôle» (syntagme affectif)8.
Quant au rapport aux insultes, il s’expliquerait par le fait que «[l]e schème argumentatif
mené dans l’injure9 mêle habilement constat empirique et évaluation, ce qui le rapproche de celui
présenté par nos constructions allant de l’identification stricte (et en quelque sorte reposant sur du
savoir «empirique») à l’identification floue (et en quelque sorte évaluative car dépendant de la
vision du locuteur.)»10.
Le sens d’espèce de dans ses emplois insultants est, selon L. Rosier, plutôt celui
d’identification stricte. L’effet dévalorisant est dû à la catégorie où le référent est inclus, ce qui
revient à confirmer espèce de comme renforçateur d’une insulte, mais à négliger les cas où il
s’associe à des noms neutres : «En tout cas, espèce d’imbécile conforte l’individu invectivé dans la
catégorie mise en avant : si on injurie quelqu’un, c’est pour le stigmatiser dans une catégorie
clairement identifiable (reconnue, attestée telle) plutôt que de renvoyer à une catégorie
approximative, floue. Espèce de valet se paraphraserait par : tu as bien les caractéristiques
(négatives) qui m’autorisent à te traiter de valet. Ce valet relève bien de la classe des valets.»11
Bien avant elle, Edouard Robert12 définissait le mot espèce comme un renforçateur des
insultes et attribuait cet emploi à son sens classifiant et surtout particularisant, connoté
négativement à cause de l’idée de relativité s’attachant à toute division : «Terme fréquemment
utilisé pour faire d’un nom d’oiseau ou de tout autre animal – voire d’une partie de l’anatomie
humaine ou d’un mot mal sonnant – une injure bien sentie […]. Quand on lance à quelqu’un :
"Espèce de cornichon, Espèce de poire, Espèce de patate, Espèce de chose ou de machin… " cela
équivaut à lui dire : "Tu n’es pas le Cornichon, la Poire, la Patate, la Chose ou le Machin par
excellence, tu n’en es qu’une variété !" On conçoit aisément ce que cette restriction peut avoir
d’humiliant pour l’amour-propre du destinataire.»13
Les dictionnaires explicatifs du français (Le Petit Robert, le Trésor de la langue française)
placent l’emploi injurieux de espèce de sous son acception approximative, suggérant de la sorte un
rapport entre la valeur injurieuse et celle approximative, lorsqu’il s’agit de personnes : «Une espèce
de : personne ou chose qu’on ne peut définir précisément et qu’on assimile à une autre par
approximation. v. sorte, façon, manière […] Péj. (personnes) renforce une injure, une qualification
8
L. Rosier, 2001.
9
La différence insulte vs injure n’étant pas significative pour notre propos, nous n’excluons pas la possibilité de les
interchanger.
10
L. Rosier, *Sortes d’invectives, communication au colloque «Représentation du sens linguistique», Bucarest, 2001.
11
Ibidem.
12
E. Robert, Dictionnaire des injures, Paris, Tchou, 1973.
13
ibidem, p. 424.
péjorative. Une espèce d’idiot qui n’a jamais été reçu bachelier (Labiche) ; Ah, ah ! Vous n’en
savez rien, espèces de mufles (Bloy)»14.
Celle qui propose une véritable explication du potentiel générateur d’insultes de espèce de
est Evelyne Larguèche, dans son ouvrage L’Injure à fleur de peau15. Elle y entreprend une double
analyse – sémantique et psychanalytique – de l’expression espèce de N, qu’elle considère comme
l’insulte prototypique.
En admettant que : «L’interpellation espèce de… ! entraîne en effet obligatoirement une
connotation péjorative pour son complément. Un terme considéré comme ayant une valeur positive
prend automatiquement, quand il suit cette locution, une valeur négative : espèce de médecin,
d’avocat, d’intellectuel, etc. ! (exemples de catégories sociales généralement valorisées) ne peuvent
s’entendre que dans un sens péjoratif. Impossible, de même, de faire suivre cette locution de termes
à caractère laudatif : espèce de beauté !, espèce de splendeur !, sans que ceux-ci ne soient
"contaminés" par la péjoration et ne deviennent ainsi une qualification moqueuse et à tout le moins
ironique.», E. Larguèche arrive à se demander : «qu’est-ce qui dans espèce… ! peut être
injurieux».16
L’analyse qu’elle fait, en partant de l’étymologie même du mot espèce, l’amène à conclure
que la valeur péjorative et donc d’insulte de espèce de tiendrait à l’idée de spécificité dans son
double sens de :
(a) «propre à une espèce», c’est-à-dire la spécificité «que déterminent les liens de
ressemblance et d’appartenance de l’identification, et qui donc assimile, absorbe, nie
l’individu dans l’espèce, l’individuel dans le collectif17»18, respectivement
(b) «ce qui est particulier à», la spécificité «qui à partir du moindre signe, du moindre
indice, et donc de l’apparence crée de toutes pièces une espèce possible mais non
existante, une non-identification plus qu’une identification»19.
Dans la mesure où l’interpellation espèce de… ! représente précisément la spécificité, elle
constitue, selon Larguèche, «non seulement un exposant, mais bel et bien une injure à part entière
[…] même un prototype»20.
Enfin, le troisième argument dans sa démonstration serait le caractère raciste qu’acquiert un
désignatif comme espèce à la suite de son glissement vers le sens de spécimen. Être désigné comme
un spécimen, c’est se voir enfermer dans une spécificité, dans la représentation que l’on se fait de la
catégorie qu’il incarne. Le Représentant d’une espèce ne peut que ressembler à tous ceux qui
appartiennent à cette espèce. L’enfermement dans une spécificité partagée (sens (a)) s’associe
automatiquement à la notion de race, utilisée dans un but de différenciation et de classification entre
les humains. Car «Être raciste, en effet, c’est consigner l’individu dans son appartenance, le traiter
en «espèce de…», lui dénier tout pouvoir d’arrachement à son contexte, que celui-ci soit défini en
termes biologiques ou historiques.»21 L’interpellation espèce de… ! constituerait, dans cette
perspective, «un prototype de l’injure dite raciste»22.
Si la démonstration de Larguèche explique le fonctionnement de espèce de N sur le plan
conceptuel, nous considérons nécessaire d’envisager ces formules aussi à un niveau formel, car la
construction où elles apparaissent (apostrophe ou désignation à la 3e personne) pourrait nous fournir
une information tout aussi importante.
14
Le Petit Robert, Paris, Société du Nouveau Littré, 1973.
15
E. Larguèche, L’Injure à fleur de peau, Paris, L’Harmattan, 1993.
16
Ibidem, pp. 29-30.
17
ns. soulignons.
18
E. Larguèche, 1993, p. 50.
19
Ibidem.
20
Ibidem.
21
Alain Finkielkraut, apud E. Larguèche, 1993, p. 59.
22
E. Larguèche, 1993, p. 59.
À comparer les emplois classifiants (strict vs approximatif ou métalinguistique23) de espèce
de avec son emploi insultant :
(10a) C’est une espèce (de café) très appréciée en France.
(10b) Cette espèce (de café) est très appréciée en France.
(10c) L’espèce (de café) dont je parle est très appréciée en France.
(11a) Qu’est-ce qu’un dragon ?/ C’est une espèce d’animal qui ressemble à…
(11b) C’est une espèce de serviteur qui sert à table, mais s’occupe aussi de l’éducation des enfants.
(11c) Le cygne est une espèce de personne.24
(12a) Espèce d’animal, vous ne pouviez pas le dire tout bas ? Tout le monde le sait maintenant !
(12b) Cette espèce d’idiot est arrivé en retard. Il devait pourtant....
On constate qu’ils s’opposent en tant que référentiels à non référentiels ou classifiants à qualifiants.
Alors que la présence à ses côtés d’un prédéterminant et/ ou d’un déterminant adjectival, ainsi que
son rôle d’élément recteur dans (10a, b, c) sont les indices d’un emploi classifiant de espèce,
l’emploi en apostrophe et l’accord des déterminants/ substituts (lors d’un emploi désignatif)
deviennent plutôt les indices d’une valeur qualifiante, appréciative. Cela parce que, d’un côté,
l’apostrophe ne saurait se construire sur un (classifiant) hyperonyme. D’un autre côté, les
déterminants/ substituts du GN s’accordent avec le N qui suit espèce de, ce qui prouve que ce
dernier n’est lui-même qu’un simple déterminant. En tant que tel espèce de qualifie ou caractérise,
il ne réfère pas.
Comme cet emploi qualifiant de espèce de…s’associe invariablement à des actes de langage
à potentiel négatif, menaçants pour la face positive de l’autre (interlocuteur ou tiers), le nom a fini
par acquérir une valeur qualifiante négative qui en fait un excellent support pour les insultes.
Lorsqu’il est employé en apostrophe, son sens s’affaiblit au profit de sa fonction pragmatique de
marqueur d’insulte.
1.2. Lorsque l’apostrophe, ou le désignatif, se construit sur race de, l’intention agressive,
insultante ne fait plus de doute. Le référent est incriminé comme représentant d’une race aux tares
de laquelle il ne peut échapper. Car race de précède normalement un nom reconnu comme
insultant :
(13) […] races de vipères, qui vous a appris à fuir la colère à venir ? (Gordienne).
La construction pourrait générer, comme espèce de, de nouveaux stéréotypes, et partant de
nouvelles insultes. Ainsi, dans le contexte suivant :
(14) C’est ça leur religion, montrer son cul aux honnêtes gens ! Race de curés, race de brigands !
ah ! les salauds ! que j’en attrape un ! (L. Pergaud apud Gordienne),
curés devient synonyme de brigands , grâce à la symétrie de la construction et à la juxtaposition,
qui semble assumer une valeur prédicative : (Cette) race de curés qui n’est qu’une race de
brigands !.
2. Les insultes collectives : bande de/ tas de N
Lorsque l’insulte s’attaque à plus d’un individu, elle peut prendre la forme :
1° d’un Nins au pluriel : Crétins ! / Les bandits !/ Quels cochons !/ Toutes des salopes !
23
N. Flaux, D. Van de Velde, Les Noms en français : esquisse de classement, Paris, Ophrys, 2000, p. 25.
24
Bateson apud E. Larguèche (1983).
2° d’un Nins au pluriel précédé d’un N support au pluriel : Espèces de salauds/ mufles !
Ces têtes de cons, ces graines de cornichons…
3° d’un Nins au pluriel ou au singulier précédé d’un N support [+ collectif] tels que : Bande
de cons !/ Tas de fumier(s) !/ Ramas(sis) de….
Si 1° et 2º se résument à qualifier un ensemble de référents envisagés de manière discrète,
dans leur individualité, le type 3° ajoute à la signification négative du N introduit par bande / tas
de…celle des noms collectifs eux-mêmes.
2.1. Bande renvoie en principal à des humains rassemblés par des intérêts communs,
généralement dans un but d’agression (combat, méfaits, attaque armée, révolte); ou bien en vertu de
quelque autre affinité. Le sème négatif est mis en évidence par une extension de sens : du «groupe
combattant sous une même bannière, un même chef» on passe au «groupe de malfaiteurs sous la
direction d’un chef (gang) : bande de pirates/ voleurs !»25.
Les affinités qui peuvent réunir des individus dans une bande sont marquées du même sceau
du négatif, comme l’attestent les termes qu’on donne pour ses synonymes : clique (défini comme
«coterie, groupe de personnes peu estimables»; et «employé dans le domaine politique comme
terme d’injure pour désigner un groupe d’intérêts») ou coterie (caractérisé comme «souvent
péjoratif»).
L’emploi de bande comme terme d’insulte collective (bande d’idiots !) figure, dans Le Petit
Robert, en rapport avec son second sens, s’appliquant autant à des personnes qu’à des animaux :
«qui présentent la propriété d’aller en troupe, d’être réunis».
À inventorier les combinaisons de bande de en apostrophe (ou comme désignation de la 3e
personne) avec des Nins, on remarque une nette dominance du sens «association en raison d’une
affinité – d’un trait [défaut] commun» :
(15) Que c’est du nouveau qu’il vous faut !…De la partouze !…pourquoi pas de la pucelle ? Bande
de dépravés ! Bande de cochons ! (Céline)
(16) Bande de sagouins, vous m’avez joué un tour de con de la plus belle espèce ! (ibidem)
(17) Bande de ballots/ canailles/ chacals/ charognes/ couillons/ crapules/ crasseux/ crétins/
empaffés/ enculés/ enfoirés/ escrocs/ fumiers/ godillots «imbéciles»/ hypocrites/ idiots/ imbéciles/
lâches/ limaces/ lopettes/ minables/ nases/ naves/ ordures/ péquenots/ sauvages/ scélérats/ vaches/
voyous.26
L’idée d’association volontaire dans un but commun (condamnable) ne serait présente que
dans un nombre très réduit d’insultes : bande de voleurs !/ de pirates !/ de voyous !.
L’insulte bande de N ! semble fonctionner sur le modèle du dicton Qui se ressemble
s’assemble., car l’appartenance n’est évoquée que pour mieux signifier la ressemblance à tous les
individus ainsi désignés.
2.2. Quant à tas de, il prend, lorsqu’il réfère à des personnes, une connotation péjorative ou
familière, et signifie «grand nombre» (multitude). «En emploi exclamatif, il sert d’insulte à un
groupe.»27
Si bande implique une certaine organisation, tas renvoie à une multitude désorganisée,
informe. Celui-ci produit un effet de lissage, donc d’anonymat (négation) plus évident que celui-là:
l’individu se fond dans une masse. Dépersonnalisés, les référents ne comptent plus qu’en tant qu’ils
partagent un défaut.
25
Le Petit Robert, 1973.
26
E. Robert, Dictionnaire des injures, Paris, Tchou, 1973; R. Gordienne, Le dictionnaire des mots qu’on dit gros, de
l’insulte et du dénigrement, Paris, Ed. Hors Commerce, 2002.
27
Le Petit Robert, 1973.
Les deux sens de tas – en référence à des personnes, respectivement à des objets, voire des
matières sont à la base de deux types d’insultes :
(a) collectives : où tas de est suivi d’un Nins [+comptable] au pluriel : tas d’andouilles/ de
bandits/ de corbeaux/ d’empaffés/ d’enculés/ de feignasses/ de fumiers/ de godillots/ d’incapables/
de lopettes/ de naves/ de péquenots/ de rosses/ de salauds/ de sauvages/ de traînards, etc.
(b) individuelles, où tas de est suivi d’un N[+massif, - comptable], généralement un nom de
matière tels que : tas de fumier/ de graisse/ merde/ ordure !
2.3. Ramas(sis) de Nins peut s’employer également comme insulte collective, pour
désigner une réunion de gens méprisables, de peu de valeur :
(18) Ramas d’olibrius jurieux ! Glaïeul qu’ils m’avaient appelé…glaïeul. Osé ! (Céline apud
Gordienne)
3. Les insultes corporelles: face de N; tête de N
Une troisième série de N supports est représentée par ceux qui désignent une partie du corps
considérée la plus représentative d’un individu, puisque la plus visible et permettant donc à
l’identifier par le simple regard: la tête ou la face.
3.1. Face de N
Toute attaque à la face de quelqu’un peut le défigurer au point de rendre l’individu
méconnaissable, non identifiable, autrement dit de le faire disparaître aux yeux du monde. Car le
visage est la partie du corps qui présente le plus de traits distinctifs. On représente et on identifie
toujours quelqu’un à partir de la physionomie, c’est-à-dire d’après l’aspect du visage et son
expression (voir les photos d’identité, les portraits (robots), les dessins des enfants, etc.). Le visage
est aussi le lieu de manifestation des réactions neurovégétatives qui s’associent à diverses émotions
(rougissement de colère/ honte, pâleur d’angoisse/ peur, tremblements). Autrement dit, c’est encore
à ce niveau-là qu’on peut constater si un coup a porté juste – par l’expression de colère, les
grimaces de dégoût inscrites sur le visage de l’autre. L’individu se trahit de la sorte, en donnant
satisfaction à l’agresseur.
On comprend alors pourquoi la face est devenue le symbole de la personnalité, de l’image de
soi et/ ou de l’autre que les individus se construisent, confortent, modifient ou détruisent
continuellement dans les interactions sociales. En témoignent aussi les expressions idiomatiques
«garder la face» ou «perdre la face», ainsi que la célèbre «théorie des faces» créée par Erving
Goffman, en sociologie, et développée par P. Brown et S. Levinson en une véritable conception de
la politesse. On parle ici d’une face positive correspondant «en gros au narcissisme, et à l’ensemble
des images valorisantes que les interlocuteurs construisent et tendent d’imposer d’eux-mêmes dans
l’interaction»28, respectivement d’une face négative constituée des «territoires corporel, spatial ou
temporel ; biens et réserves matérielles et cognitives»29. On parle d’actes menaçants pour les faces
(Face Threatening Acts ou FTAs) et d’actes anti-menaçants (anti-FTAs)30 qui ont un effet positif
pour les faces ; d’un désir de préservation des faces ou face want31, et en rapport direct avec ça,
d’un travail de figuration ou face work, défini comme «tout ce qu’entreprend une personne pour
que ses actions ne fassent perdre la face à personne (y compris à elle-même)»32 .
28
C. Kerbrat-Orecchioni, Les Interactions verbales, tome 2, p. 168.
29
ibidem, p. 167.
30
ibidem, p. 171.
31
ibidem , p. 173.
32
E. Goffman apud C. Kerbrat-Orecchioni, Les Interactions verbales, tome 2, p. 174.
Parmi les attaques à la face positive de l’allocutaire (comme du locuteur d’ailleurs), les
insultes sont les plus directes. Avec les insultes construites à partir de face/ figure ou de leur
correspondant populaire gueule, l’intention de «défigurer» l’autre est formulée explicitement : pour
abaisser l’autre, voire le mettre hors jeu, il suffit de le rendre méconnaissable en donnant de lui une
image grotesque, dégoûtante. C’est pourquoi les N face/ figure/ gueule s’associent en général à des :
1° Noms d’animaux :
(19) face d’âne/ chacal/ chien/ crabe/ oie…
gueule de porc/ raie…
museaux de singe.
Ces noms ne fonctionnent pas tous comme insultes (voir raie/ oie); cependant, dans le contexte de
la désignation métonymico-métaphorique d’un être humain, ils se chargent d’une connotation
péjorative. Pour ceux qui s’emploient aussi seuls comme insultes, les sèmes qui s’actualisent lors
d’un emploi ou de l’autre ne sont pas forcément les mêmes: si rat connote la saleté, la gourmandise
ou l’agressivité/ méchanceté, face de rat évoque plutôt la laideur. De même, âne sanctionne
l’entêtement ou la bêtise, alors que face d’âne renvoie toujours à la laideur (associée à la
déshumanisation).
2° Noms de parties anatomiques basses, autrement dit dévalorisées :
(20) face de bite/ cul/ dos/ lard/ nœud/ œuf
figure de fesse/ peau de fesses/ fesses molles
gueule de fesses(s)
3° Noms scatologiques :
(21) face d’étron/ pet
figure de pet
4° Noms propres à valeur allégorique :
(22) face de Gorgone/ Méduse
5° Noms insultants (souvent d’origine métaphorique/ métonymique) :
(23) face d’abruti/ andouille/ avorton/ con/ enflé/ enflure/ pygmée à dents cariées
figure de possédé
gueule de con
6°Noms d’objets divers :
(24) face(s) de lotus/ omelette
gueule d’empeigne
Le N complément, qui désigne en fait le terme de comparaison dont on se sert pour
caractériser l’injurié est dégradant : soit par le passage à un règne inférieur: (de la qualité d’humain
à celle d’animal (1°), voire d’objet inanimé (6°)); soit par la réduction métonymique à une partie du
corps liée toujours à l’animalité, à la condition biologique de l’individu ; quand il ne s’agit pas de
quelque déchet/ manifestation dégoûtants du même corps (3°) ; soit par la symbolique négative qui
lui correspond (4°), ou encore par l’évocation d’un type humain déjà déprécié (5°).
Le nom face peut générer d’autres insultes interpellatives lorsqu’il est déterminé d’un
adjectif accusant un défaut du genre : (face) blette/ bouffie/ moche/ patibulaire/ plate, double face.
En roumain, le terme correspondant faţă peut s’employer de même dans une insulte de
forme désignative bien que s’adressant à l’allocutaire : Ce faţă (palidă) eşti ! «Quelle face tu fais !».
3.2. Tête de N
La tête peut devenir la cible des attaques contre un individu en tant qu’élément distinctif (par
la physionomie) de chaque être, mais aussi comme siège, donc symbole, de l’intelligence et de la
raison. Ces attaques peuvent aboutir, comme dans le cas précédent, à une défiguration de l’individu
et/ ou à une dépréciation de ses capacités intellectuelles (voir, par exemple, tête de nœud qui renvoie
à la laideur+ l’imbécillité).
Tête sert à introduire surtout des injures dénotant l’entêtement, un défaut d’intelligence : tête
d’abruti/ betterave/ bœuf/ bûche/ cochon/ con/ idiot/ imbécile/ lard/ loup/ mule/ nœud/ pioche. Le
terme de comparaison est fourni ici encore par un individu dégénéré, un animal ou un objet des plus
communs qui ne peut naturellement que dégrader l’individu comparé lui-même.
Si les apostrophes à Nins ou à N support (espèce/ bande de) Nins opèrent une identification
semblable à celle qu’exprime (de façon analytique) une phrase attributive (Con ! = Tu es un con.),
les apostrophes injurieuses construites à partir des N face/ tête sont paraphrasables plutôt par une
phrase à verbe avoir : Face de con !/ Tête de con ! = Tu as une face de con/ une tête de con !. Le
fonctionnement de ces injures est métonymique, puisque basé sur un rapport d’appartenance/
possession. D’ailleurs, il peut arriver que ce rapport soit explicité pour des raisons grammaticales :
par exemple, pour exprimer une évolution du défaut dans le temps:
(25) T’avais déjà une tête de lard, maintenant t’as une tête de c… (San Antonio).
3.3. C’est probablement sur le modèle de ces injures qu’on a construit :
(a) fesses d’ablette/ huître/ mouche/ aspirine/ aspro/ oignon
(b) langue de vipère/ serpent/ pute ou langue fourchue «mauvaise langue»
(c) cœur de chien :
(26) Langue fourchue !… Vipère !…Cœur de chien ! (Blueberry)
qui fonctionnent toujours de façon métonymique : l’individu est désigné par une partie du corps qui
en plus fait l’objet d’une comparaison dépréciative. (fesses d’ablette/ aspirine = Tu as des fesses
comme les fesses d’ablettes./ Tu as des fesses (blanches) comme l’aspirine., etc.).
4. Les insultes de la filiation: fils de/ enfant de/ graine de Nins ou N ordinaire
Une autre catégorie de N supports est celle des noms qui indiquent un rapport de filiation
tels que fils de/ enfant de/ graine de. Le nom qui suit peut relever des :
1° N insultants courants :
(27) enfant d’abruti/ garce/ imbécile/ salaud/ soulaud/ veau…
fils de chien/ chienne/ cochon/ enculé/ garce/ pouilleux/ vache (et de toutes sortes d’animaux qu’on
méprise33)
graine d’andouille/ cocu/ cornichon/ fripouille/ mauvais sujet/ salope/ vipère/ voyou…
les plus fréquents dans cette catégorie étant les noms d’occupations dégradantes , méprisables ou
méprisées comme :
enfant de putain
fils/ fille de pute ; fils à putain
graine de flic/ maquereau/ morue/ putain/ tapette
33
R. Gordienne, 2002.
2° N occupationnels normalement valorisés/ neutres, mais qui, dans le contexte de la filiation, font
l’objet d’une condamnation inévitable :
(28) bâtards de curé
fils d’archevêque/ curé/ prêtre
3° N relationnel dévalorisé par multiplication :
(29) enfant de 17 pères
4° Substantif général négatif qui sanctionne une identité nulle ou l’impossibilité d’une identification
par voie de filiation :
(30) fils de rien34
5° Un nom en génitif dénotant un personnage négatif :
(31) fils du diable/ malin35
En vertu d’une conception qui attribue aux descendants les qualités et défauts des parents
(voir le proverbe Tel père tel fils, référant surtout à du négatif), les individus identifiés comme fils
ou fille de parents dégénérés sont automatiquement caractérisés comme dégénérés eux-mêmes –
condamnés à hériter de leur déchéance, de leurs vices ou défauts (immoralité, ivrognerie, bêtise,
méchanceté, misère, faiblesse). On assiste à un transfert de qualité, par héritage génétique. L’injurié
doit assumer la honte de ses ascendants. Une telle évolution est illustrée par les deux désignatifs
appliqués au père dans l’exemple suivant :
(32) Fils d’enculé, tu sais comment je l’ai connu, ton père ? Sale fils d’enculé, tu sais comment je l’ai
rencontré ton fils de pute de père ? (V. Despentes apud Gordienne)
Le père est un enculé et (ou parce que) un fils de pute. Par conséquent, le fils sera lui-même un
(sale) fils d’enculé.
Parfois ce qu’on condamne c’est la relation même de filiation : un fils de prêtre est
condamné pour son existence même, car l’enfant d’un membre du clergé ne saurait être qu’un fruit
de Satan. La génération fait ici l’objet d’une transgression sociale et morale, dont le résultat est
porté moralement par le descendant. On signifie indirectement ce que fils du diable/ malin
expriment directement : l’injurié est une incarnation de l’esprit du mal, puisque son descendant
direct.
Les types 4° et 5° présentent l’injurié comme non identifiable, puisque descendant d’un père
inconnu. La condamnation peut viser autant l’immoralité de la mère (et du père) que l’identité
incertaine qui en résulte pour l’enfant. La violence de l’insulte est accrue par cette double
condamnation : de l’individu, et de ceux à l’honneur desquels il est supposé s’intéresser le plus.
Le rapport de filiation est désigné d’autres fois par le nom métaphorique graine de, lequel
présente le même genre de combinaisons que les N relationnels fils ou enfant :
(33) Tiens fille de putain ! Tiens, vois si ça te le bouche. (Zola)
(34) Son père couchait dans le châlit au-dessus du sien, il a dit Viktor, qu’est-ce que tu bouffes,
enfant de putain, file-m’en ! (Cavanna)
(35) Choupette avait remis son soutien-gorge, sans nul doute pour le plaisir d’un nouveau
déshabillage. «Graine de putain», songea Bernard, toutes pareilles. (Fallet).
34
D. Lagorgette, 1998.
35
E. Robert, 1973.
En fait, selon Edouard Robert (1973), graine de N pourrait avoir deux sens : l’un concernant
la filiation et l’héritage d’un défaut (graine de cocu/ flic/ maquereau/ voyou seraient synonymes de
fils de cocu/ rejeton de flic/ progéniture de souteneur/ enfant de voyou), alors que l’autre concerne
le devenir de l’individu36 qui n’est pas nécessairement déplorable : la direction dans laquelle
l’individu évolue est indiquée par le complément : vers le bas, quand le N complément évoque un
type dégénéré, ou, moins souvent, vers le haut, vers la réussite, quand le N est valorisant. Ainsi
oppose-t-on : graine de putain/ salope/ morue/ tapette signifiant «future putain/ salope/ morue/
tapette» à graine de star «future star»37. Il est vrai cependant que l’usage le plus répandu, et
d’ailleurs le seul existent sous forme d’apostrophe, est celui péjoratif.
5. Les insultes superlatives: crème de N; fleur de N
Les N insultants prennent parfois pour support des noms à valeur superlative tels que crème
de ou fleur de. Les deux désignent «le meilleur des…/ ce qu’il y a de plus beau, de plus distingué»,
étant proches de élite, choix. En fonction du complément – neutre ou valorisant vs dévalorisant, la
formule qui résulte sera appréciative ou dépréciative (une sorte d’antiphrase). On opposera ainsi :
(36) la crème des hommes à crème de connasse/ ordure
Tournesol !… Une crème d’homme !… Un cœur d’or !
la fleur de la chevalerie fleur de bidet/ nave/ insolence
la fine fleur de la société
Lorsque superlatifs de l’injure, crème de et fleur de s’emploient surtout en apostrophe
(autonome ou rattachée à une phrase), l’emploi désignatif étant du type intégré comme constituant
d’une phrase :
(37) Crème d’andouille ! (Gordienne)
(38) – Frangin, t’as pas laissé chouilla d’eau chaude.
– Y en a assez pour toi, fleur de barbe. (Fallet)
Le Nins complément peut figurer au singulier ou bien au pluriel et en génitif : crème des
andouilles/ des abrutis.
Occasionnellement, les insultes de ce type semblent pouvoir se réduire au seul N support,
lequel suffit – un peu comme espèce de… ! – à évoquer l’intention agressive :
(39) – Ça va ? Y part pas, ce dur ?
– Il est pas l’heure, eh crème ! (Fallet)
Le nom introduit par crème/ fleur de peut également désigner la qualité négative en elle-
même et non pas sous l’espèce d’un individu qui la présenterait :
(40) Regarde ça, fleur d’insolence ! (Céline)
Il peut arriver aussi que fleur s’associe à un complément d’origine qui exprime la même
dévalorisation qu’un nom insultant : Fleur de bidet !/ du trottoir ! / du macadam !
Beauté semble fonctionner parfois de la même façon :
(41) Je vais vous gâter moi, crème d’ordure ! Beauté du bagne ! (Céline)
6. Bougre de Nins
36
cf. aussi la définition du Petit Robert: graine de (péj.)« pour exprimer ce qu’on pense qu’une personne sera dans
l’avenir: Graine d’assassin!; Surveillez ce jeune homme, c’est de la graine de voyou!».
37
nom d’une émission de télévision
Bien qu’actuellement tombé en désuétude, bougre de compte parmi les N supports d’insultes
les plus productifs.
Employé plutôt pour «atténuer le mordant de certains vocables injurieux»38, bougre ne garde
rien de son sens trivial de départ (celui de «sodomite»). Synonyme de type/ drôle/ gaillard39, il sert
à désigner un individu pour lequel on manifeste «une sympathie teintée de condescendance» (C’est
un bon/ pauvre bougre. Ce n’est pas un mauvais bougre.).
Après espèce de, bougre de est le N support qui connaît le moins de restrictions de
sélection : il peut précéder pratiquement tout N insultant (a) en emploi interpellatif ou (b)
désignatif : bougre d’ahuri/ animal/ ballot/ con/ coquin/ couillonnasse/ crétin/ cul/ dégourdi/
empaillé/ fada/ feignasse/ freluquet/ fumier/ galapiat/ idiot/ malotru/ niais/ polisson/ pucelle/
saligaud/ salopard/ trou-du-cul, etc.
(42) Yanek, attends-moi, bougre de con, attends-moi, on va aller boire le dernier verre, me laisse pas
seul, bougre de con ! (J. Cl. Grumberg)
(43) Il manquerait plus que ça, mais s’il était juif, bougre d’animal, je serai déjà dans le train, moi…
(ibid.)
(44) Vingt mille sabords !…Une cigarette allumée !…Ah ! les bougres de malappris ! (Hergé).
L’absence de tout autre élément renforçateur dans les exemples de notre corpus pourrait
confirmer, à notre avis, l’affirmation d’E. Robert concernant le rôle d’adoucisseur d’insultes de
bougre de.
Parmi les traits communs aux diverses classes mentionnées, on a retenu :
leur emploi préférentiel en apostrophe, sans pour autant être exclues de l’emploi désignatif
(d’un tiers ou de l’allocutaire). Cette distribution s’explique par le mode de fonctionnement
des insultes: leur efficacité est maximale en présence de l’injurié, et en situation d’adresse
directe (en l’absence d’un témoin à qui l’on pourrait désigner l’injurié comme tiers, ajoutant
ainsi à l’insulte proprement dite l’exclusion de l’énonciation).
une possible association des N supports avec des Adjectifs supports, des compléments de
prix ou avec les structures Pd N1 de N2 et traiter de, la dernière typique du rapport des
insultes au discours indirect.
Le Nins accompagné d’un N support sera donc présenté sous divers angles – en rapport avec
une catégorie trop bien ou trop mal définie, avec l’hérédité ou une société qu’il caractérise, sinon
dans une hiérarchie. Le sens du N support oriente celui du N qui suit dans une mesure variable,
allant jusqu’à l’axiologisation d’un nom neutre dans le contexte de l’apostrophe espèce de… !.
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38
E. Robert, 1973
39
Le Petit Robert, 1973
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