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12/1/2011
language:
French
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4
Le trafiquant d’armes Viktor Bout «était l’ami de

tout le monde»









Croquis de l'audience lors de laquelle Viktor Bout comparaissait devant la juge Shira Scheindlin au tribunal fédéral de

New York, le 17 novembre 2010.

AFP/Christine Cornell



Par Christophe Boisbouvier



Le trafiquant d'armes russe présumé Viktor Bout a plaidé non coupable devant

un tribunal de New York mercredi 17 novembre, au lendemain de son arrivée

aux Etats-Unis après son extradition de Thaïlande, une opération menée

tambour battant et qui a suscité la colère de Moscou. Au micro de RFI, Johan

Peleman, chercheur belge et ancien expert des Nations unies sur les trafics

d'armes rappelle la dimension internationale, et notamment africaine, des

activités de Viktor Bout.





RFI : Quand les Américains disent que Viktor Bout était un des trafiquants

d’armes les plus prolifiques du monde. Est-ce qu’ils ne forcent pas un peu le

trait ?



Johan Peleman : Je pense que pour les années 90, il était quand même un des

trafiquants les plus importants en Afrique et en Asie. Il avait une opération intégrée,

c’est-à-dire qu’il n’avait pas de dépôt d’armes et il avait un accès assez privilégié aux

anciens stocks soviétiques. Et donc il achetait les armes, il les transportait lui-même et il

était également dans le troc. Il achetait par exemple des métaux, des diamants, en

Afrique, de l’or, de la cassitérite, du coltan. Il avait des sociétés écran tentaculaires.

RFI : On dit que l’un de ses plus gros coups a été le Liberia des années

Charles Taylor. Est-ce qu’il est devenu, comme le montre le film américain

Lord of War, un intime de Charles Taylor et de son fils Chuckie ?



J.P. : Difficile à dire. Il avait une personne sur place, un Kenyan d’origine indienne, qui

travaillait pour lui en Afrique et qui lui était dans l’entourage de Charles Taylor.



RFI : Et ce Kenyan, qu’est-ce qu’il est devenu ?



J.P. : Sanjivan Ruprah a été arrêté en Italie début 2002. Il a été relâché et il paraît qu’il

sillonne encore l’Afrique. Mais ce qui était un peu spécial avec Viktor Bout, c’est qu’il

maîtrisait beaucoup de langues, donc il avait beaucoup de connaissances au plus haut

niveau souvent dans plusieurs pays.



RFI : Pour qui Viktor Bout a-t-il vendu des armes dans la longue guerre du

Congo-Kinshasa ?



J.P. : Le cas le mieux connu est celui de son amitié avec Jean-Pierre Bemba. Les

premières photos qui ont été prises de Viktor Bout, qui sont même sur internet, étaient

d’un journaliste qui visitait Jean-Pierre Bemba et qui voyait ce type russe qui était

toujours à côté de Bemba. Il savait que c’était un personnage important parce qu’il avait

plusieurs garde-corps très bien armés. C’est après qu’on a identifié Viktor Bout qui avait

alors vendu des armes à Bemba, mais également des avions, des petits porteurs, des

hélicoptères… en échange de grandes quantités de café. Mais il ne travaillait pas

seulement pour la rébellion MLC de Bemba, il travaillait également pour le

gouvernement à Kinshasa. Nous avons des copies de factures pour une opération de

guerre avec des Iliouchine. Il y avait encore un troisième groupe qui s’approvisionnait

auprès de Viktor Bout, c’était le RCD Goma.



RFI : En fait, il vendait des armes en même temps à tous les belligérants,

c’est ça ?



J.P. : Effectivement, à travers des sociétés écran différentes, donc il était un peu invisible

derrière, mais c’était toujours avec ses avions, son approvisionnement.



RFI : Est-ce que les belligérants savaient que Viktor Bout vendait des armes

à la fois à leurs adversaires et à eux-mêmes ?

J.P. : J’imagine qu’ils le savaient quand même, puisqu’il était probablement le plus

efficace sur le marché, le plus rapide à livrer. Il était l’ami de tout le monde.



RFI : On dit qu’en Irak et en Afghanistan, il est arrivé à Viktor Bout de

transporter et de vendre des armes pour le compte des Américains ?



J.P. : Oui, effectivement. Jusqu’à au moins 2004-2005, les avions de Viktor Bout

approvisionnaient le magasin hors taxe de l’armée américaine en Afghanistan. Donc il

était utilisé par le Pentagone tandis qu’en même temps, les Affaires étrangères et les

services judiciaires étaient sur ses traces.



RFI : Alors pourquoi les Américains veulent-ils aujourd’hui le faire

condamner comme un marchand de mort ?



J.P. : C’est juste après 2001 quand on apprenait que Viktor Bout était probablement

également impliqué dans les trafics pour les talibans, qu’il avait transporté des roquettes

sol-air qui pourraient être utilisées pour des fins terroristes…



RFI : Pour abattre des avions ?



J.P. : Effectivement. Les grands Etats membres des Nations unies ont commencé à

s’intéresser à son cas. Mais il est vrai que les Américains ou les autres grands pays ne se

sont jamais intéressés à ce que faisait Viktor Bout dans les années 90. Ces conflits en

Afrique, l’approvisionnement de toutes ces rébellions, il y avait très peu d’intérêt pour ce

genre de transactions.



RFI : Donc la faute tactique de Viktor Bout, c’est qu’après 2001, il ait

continué de vendre des armes à des gens qui étaient devenus des adversaires

directs des Américains ?



J.P. : Il semblerait, oui.



RFI : Ce qui frappe depuis mardi, depuis son extradition, c’est la vigueur de

la réaction de Moscou. On se croirait revenus au temps de la Guerre froide et

pourquoi ?



J.P. : Difficile à dire. Nous avons toujours considéré que l’affaire de Bout était un aspect

typique de l’après Guerre froide, donc d’anciens de services secrets qui s’étaient

privatisés et ne dépendaient pas tellement des Etats. Il n’est pas vrai que Viktor Bout

s’approvisionnait en armes seulement en Russie. On a documenté beaucoup de cas où il y

avait des armes qui venaient de la Moldavie, de la République tchèque, de la Slovaquie,

de l’Ukraine, de la Bulgarie, donc on ne peut pas dire qu’il travaillait pour Moscou. Je

pense que c’est plutôt un réflexe patriotique ou nationaliste du côté de la Russie de voir

un des leurs arrêté et envoyé dans une prison américaine.



RFI : Comme l’a montré l’affaire de l’Angolagate, il n’y a pas que Viktor Bout.

Il y a Pierre Falcone et bien d’autres. Est-ce que l’arrestation de Viktor Bout,

ce n’est pas une goutte d’eau dans la mer des trafiquants d’armes ?



J.P. : Il est clair que si Viktor Bout n’est plus capable, il y en aura toujours d’autres qui

vont reprendre sa place. Toujours est-il que c’est un exemple assez spectaculaire et ça a

été documenté aussi par les Nations unies. Donc je pense que c’est un cas exemplaire et il

y a quand même un effet de dissuasion qui pourrait en résulter.



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