Le trafiquant d’armes Viktor Bout «était l’ami de
tout le monde»
Croquis de l'audience lors de laquelle Viktor Bout comparaissait devant la juge Shira Scheindlin au tribunal fédéral de
New York, le 17 novembre 2010.
AFP/Christine Cornell
Par Christophe Boisbouvier
Le trafiquant d'armes russe présumé Viktor Bout a plaidé non coupable devant
un tribunal de New York mercredi 17 novembre, au lendemain de son arrivée
aux Etats-Unis après son extradition de Thaïlande, une opération menée
tambour battant et qui a suscité la colère de Moscou. Au micro de RFI, Johan
Peleman, chercheur belge et ancien expert des Nations unies sur les trafics
d'armes rappelle la dimension internationale, et notamment africaine, des
activités de Viktor Bout.
RFI : Quand les Américains disent que Viktor Bout était un des trafiquants
d’armes les plus prolifiques du monde. Est-ce qu’ils ne forcent pas un peu le
trait ?
Johan Peleman : Je pense que pour les années 90, il était quand même un des
trafiquants les plus importants en Afrique et en Asie. Il avait une opération intégrée,
c’est-à-dire qu’il n’avait pas de dépôt d’armes et il avait un accès assez privilégié aux
anciens stocks soviétiques. Et donc il achetait les armes, il les transportait lui-même et il
était également dans le troc. Il achetait par exemple des métaux, des diamants, en
Afrique, de l’or, de la cassitérite, du coltan. Il avait des sociétés écran tentaculaires.
RFI : On dit que l’un de ses plus gros coups a été le Liberia des années
Charles Taylor. Est-ce qu’il est devenu, comme le montre le film américain
Lord of War, un intime de Charles Taylor et de son fils Chuckie ?
J.P. : Difficile à dire. Il avait une personne sur place, un Kenyan d’origine indienne, qui
travaillait pour lui en Afrique et qui lui était dans l’entourage de Charles Taylor.
RFI : Et ce Kenyan, qu’est-ce qu’il est devenu ?
J.P. : Sanjivan Ruprah a été arrêté en Italie début 2002. Il a été relâché et il paraît qu’il
sillonne encore l’Afrique. Mais ce qui était un peu spécial avec Viktor Bout, c’est qu’il
maîtrisait beaucoup de langues, donc il avait beaucoup de connaissances au plus haut
niveau souvent dans plusieurs pays.
RFI : Pour qui Viktor Bout a-t-il vendu des armes dans la longue guerre du
Congo-Kinshasa ?
J.P. : Le cas le mieux connu est celui de son amitié avec Jean-Pierre Bemba. Les
premières photos qui ont été prises de Viktor Bout, qui sont même sur internet, étaient
d’un journaliste qui visitait Jean-Pierre Bemba et qui voyait ce type russe qui était
toujours à côté de Bemba. Il savait que c’était un personnage important parce qu’il avait
plusieurs garde-corps très bien armés. C’est après qu’on a identifié Viktor Bout qui avait
alors vendu des armes à Bemba, mais également des avions, des petits porteurs, des
hélicoptères… en échange de grandes quantités de café. Mais il ne travaillait pas
seulement pour la rébellion MLC de Bemba, il travaillait également pour le
gouvernement à Kinshasa. Nous avons des copies de factures pour une opération de
guerre avec des Iliouchine. Il y avait encore un troisième groupe qui s’approvisionnait
auprès de Viktor Bout, c’était le RCD Goma.
RFI : En fait, il vendait des armes en même temps à tous les belligérants,
c’est ça ?
J.P. : Effectivement, à travers des sociétés écran différentes, donc il était un peu invisible
derrière, mais c’était toujours avec ses avions, son approvisionnement.
RFI : Est-ce que les belligérants savaient que Viktor Bout vendait des armes
à la fois à leurs adversaires et à eux-mêmes ?
J.P. : J’imagine qu’ils le savaient quand même, puisqu’il était probablement le plus
efficace sur le marché, le plus rapide à livrer. Il était l’ami de tout le monde.
RFI : On dit qu’en Irak et en Afghanistan, il est arrivé à Viktor Bout de
transporter et de vendre des armes pour le compte des Américains ?
J.P. : Oui, effectivement. Jusqu’à au moins 2004-2005, les avions de Viktor Bout
approvisionnaient le magasin hors taxe de l’armée américaine en Afghanistan. Donc il
était utilisé par le Pentagone tandis qu’en même temps, les Affaires étrangères et les
services judiciaires étaient sur ses traces.
RFI : Alors pourquoi les Américains veulent-ils aujourd’hui le faire
condamner comme un marchand de mort ?
J.P. : C’est juste après 2001 quand on apprenait que Viktor Bout était probablement
également impliqué dans les trafics pour les talibans, qu’il avait transporté des roquettes
sol-air qui pourraient être utilisées pour des fins terroristes…
RFI : Pour abattre des avions ?
J.P. : Effectivement. Les grands Etats membres des Nations unies ont commencé à
s’intéresser à son cas. Mais il est vrai que les Américains ou les autres grands pays ne se
sont jamais intéressés à ce que faisait Viktor Bout dans les années 90. Ces conflits en
Afrique, l’approvisionnement de toutes ces rébellions, il y avait très peu d’intérêt pour ce
genre de transactions.
RFI : Donc la faute tactique de Viktor Bout, c’est qu’après 2001, il ait
continué de vendre des armes à des gens qui étaient devenus des adversaires
directs des Américains ?
J.P. : Il semblerait, oui.
RFI : Ce qui frappe depuis mardi, depuis son extradition, c’est la vigueur de
la réaction de Moscou. On se croirait revenus au temps de la Guerre froide et
pourquoi ?
J.P. : Difficile à dire. Nous avons toujours considéré que l’affaire de Bout était un aspect
typique de l’après Guerre froide, donc d’anciens de services secrets qui s’étaient
privatisés et ne dépendaient pas tellement des Etats. Il n’est pas vrai que Viktor Bout
s’approvisionnait en armes seulement en Russie. On a documenté beaucoup de cas où il y
avait des armes qui venaient de la Moldavie, de la République tchèque, de la Slovaquie,
de l’Ukraine, de la Bulgarie, donc on ne peut pas dire qu’il travaillait pour Moscou. Je
pense que c’est plutôt un réflexe patriotique ou nationaliste du côté de la Russie de voir
un des leurs arrêté et envoyé dans une prison américaine.
RFI : Comme l’a montré l’affaire de l’Angolagate, il n’y a pas que Viktor Bout.
Il y a Pierre Falcone et bien d’autres. Est-ce que l’arrestation de Viktor Bout,
ce n’est pas une goutte d’eau dans la mer des trafiquants d’armes ?
J.P. : Il est clair que si Viktor Bout n’est plus capable, il y en aura toujours d’autres qui
vont reprendre sa place. Toujours est-il que c’est un exemple assez spectaculaire et ça a
été documenté aussi par les Nations unies. Donc je pense que c’est un cas exemplaire et il
y a quand même un effet de dissuasion qui pourrait en résulter.