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Bainville la Russie

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Bainville la Russie
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11/29/2011
language:
French
pages:
270
Jacques Bainville (1879-1936)

Historien français

(1937)









La Russie et

la barrière de l’Est



Un document produit en version numérique par Réjeanne Toussaint, bénévole,

Chomedey, Ville Laval, Québec

Courriel: rtoussaint@aei.ca





Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"

Site web: http://classiques.uqac.ca/



Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque

Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi

Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 2









Cette édition électronique a été réalisée par Réjeanne Toussaint, bénévole,

Courriel: rtoussaint@aei.ca



à partir de :





Jacques Bainville (1879-1936)



La Russie et la barrière de l’Est.

Paris : Librairie Plon, 1937, 294 pp. Éditions d’histoire et d’art. Col-

lection bainvillienne.









Polices de caractères utilisée :



Pour le texte: Times, 14 points.

Pour les citations : Times 12 points.

Pour les notes de bas de page : Times, 12 points.





Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2004 pour

Macintosh.



Mise en page sur papier format

LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)



Édition complétée le 12 mars 2006 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, Québec.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 3









Table des matières

Préface

Avant-propos de Jean Marcel



1. La Russie

1.1 L'alliance russe, L'Action française, 30 juillet 1908.

1.2 Journées révolutionnaires à Pétrograd, L'Action française, 17 mars 1917.

1.3 Le monde en mouvement, L'Action française, 23 mars 1917.

1.4 Instructions à un ambassadeur en Russie, L'Action française, 20 avri1

1917,



1.5 Le parti allemand en Russie, L'Action française, 27 avril 1917.

1.6 Les problèmes russes , L'Action française, 12 mai 1917.

1.7 La statue de Stolypine, L'Action française, 2 avril 1917.

1.8 Vingt cinq ans d'alliance russe, L'Action française, 8 juin 1917.

1.9 Le livre jaune de l'alliance franco-russe, L'Action française, 21 septembre

1918.



1.10 Les morceaux de la Russie, L'Action française, 23 novembre 1917.

1.11 L'abandon de Riga, L'Action française, 5 septembre 1917.

1.12 Les Allemands et la Russie, L'Action française, 3 mai 1918.

1.13 La politique allemande en Russie, L'Action française, 5 juillet 1918.

1.14 Les alliés et la Russie, L'Action française, 10 décembre 1918.



1.15 Le problème russe, L'Action française, 16 janvier 1919.

1.16 La paix à l'Est, L'Action française, 10 mai 1919.

1.17 La Russie de demain, L'Action française, 19 juin 1919.

1.18 Un moment de méditation au milieu de l'apothéose, L'Action française, 14

juillet 1919.

1.19 La Russie ressuscitée, L'Action française, 30 janvier 1920.



1.20 Allemagne et Russie, L'Action française, 31 janvier 1920.

1.21 Le bolchevisme assagi, L'Action française, 28 février 1920.

1.22 Par où atteindre la Russie ?, L'Action française, 12 août 1920.

1.23 La recherche des alliances et le premier amour, L'Action française, 9 sep-

tembre 1920.

1.24 L'avenir du bolchevisme, L'Action française, 19 Mars 1921.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 4









1.25 La Russie et l'Occident, L'Action française, 18 mai 1922.

1.26 Le Congrès de Moscou, L'Action française, 1er juin 1923.

1.27 La mort de Lénine, L'Action française, 23 janvier 1924.

1.28 Le diplomate russe, L'Action française, 17 décembre 1925.

1.29 Un remarquable fanatique, L'Action française, 24 juillet 1926.



1.30 Rumeurs sur la Russie, L'Action française, 20 octobre 1926.

1.31 Découverte d'un professeur danois, L'Action française, 12 avril 1927.

1.32 Vorochilov et Tolstoï, L'Action française, 2 mai 1927.

1.33 Les dix ans du bolchevisme, La Liberté, 18 octobre 1927.

1.34 Dix ans de soviétisme et l'avenir de la Russie, L'Action française, 11 no-

vembre 1927.



1.35 Staline et Trotsky, La Liberté, 13 novembre 1927.

1.36 Russes et Allemands, La Liberté, 20 mars 1928.

1.37 Un procès historique, La Liberté, 16 juin 1928.

1.38 Un grenier où l'on a faim, L'Action française, 7 juillet 1928.

1.39 Nouvelles de Russie, L'Action française, 24 novembre 1928.



1.40 L'angoisse, La Liberté, 18 février 1929.

1.41 La théorie de l'accident, L'Action française, 19 mars 1929.

1.42 Intelligentsia, La Liberté, 23 octobre 1929.

1.43 Les lapins de Staline, La Liberté, 7 octobre 1931.

1.44 Illusions sur la Russie, La Liberté, 30 décembre 1931.



1.45 Vive la Russie !, L'Action française, 23 février 1933.

1.46 La grande alliance, L'Action française, 15 décembre 1934.

1.47 Toujours l'alliance russe, L'Action française, 12 février 1935.

1.48 Encore un belliciste, L'Action française, 13 février 1935.

1.49 Une aventure dangereuse, L'Action française, 14 Avril 1935.



1.50 La nouvelle alliance, La Liberté, 4 Mai 1935.

1.51 L'Occident et l'Orient, L'Action française, 19 mai 1935.

1.52 La ratification de l'alliance avec les Soviets, L'Action française, 14 no-

vembre 1935.

1.53 Entre Hitler et Staline, L'Action française, 23 novembre 1935.

1.54 L'alliance aventureuse, L'Action française, 30 novembre 1935.



1.55 Enragés et possédés, L'Action française, 11 décembre 1935.

1.56 Chacun son Sadowa, L'Action française, 17 décembre 1935.

1.57 Pas de choix entre deux alliances, L'Action française, 2 janvier 1936.

1.58 Récidive, L'Action française, 26 janvier 1936.

1.59 Vie et opinion d'un maréchal des Soviets, L'Action française, 4 février

1936.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 5









1.60 L'intervention forcée et l'intervention libre, L'Action française, 9 mai

1935.



2. La Pologne

2.1 À Varsovie, L'Action française, 10 novembre 1916.

2.2 L'alerte de 1920, L'Action française, 29 juillet 1920.

2.3 De l'alliance franco-russe à l'alliance franco-polonaise, L'Action française,

22 février 1921.

2.4 Pologne et Turquie, L'Action française, 20 mai 1923.



2.5 La Pologne et la paix, L'Action française, 22 Mars 1925.

2.6 La Pologne puissance militaire, L'Action française, 13 juillet 1925.

2.7 Pilsudski et l'aristocratie polonaise, L'Action française, 6 avril 1926.

2.8 Un très grand changement, L'Action française, 4 mars 1927.

2.9 « Vive la Pologne, Monsieur ! », L'Action française, 18 mars 1927.



2.10 Le maréchal Pilsudski et le régime parlementaire, L'Action française, 7

juillet 1928.

2.11 La bataille de la Vistule, L'Action française, 15 octobre 1928

2.12 Les étapes, L'Action française, 29 décembre 1930.

2.13 Pierre précieuse, L'Action française, 14 janvier 1931.

2.14 Le quatrième partage, L'Action française, 5 février 1931.



2.15 La Pologne et ses amis, L'Action française, 24 octobre 1934.

2.16 Le séjour de M. Goering en Pologne et le problème de Memel, La Liberté,

29 janvier 1935.

2.17 Rapprochement avec l'Allemagne ?, La Liberté, 4 avril 1935.

2.18 Pilsudski, L'Action française, 14 mai 1935.



3. La Roumanie

3.1 Le cinquantenaire de l'indépendance roumaine, L'Action française, 11 Mai

1927.

3.2 La mort de Ferdinand 1er, L'Action française, 21 juillet 1927.

3.3 En Roumanie, L'Action française, 10 octobre 1927.

3.4 En Roumanie, L'Action française, 21 mars 1928.



3.5 Le testament cassé, L'Action française, 9 juin 1930.

3.6 Élections en Roumanie, L'Action française, 4 juin 1931.

3.7 Après le meurtre de Sinaïa, L'Action française, 6 janvier 1934.

3.8 La grande et la petite pointure, L'Action française, 5 octobre 1934.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 6









4. La Turquie

4.1 Le péril asiatique, L'Action française, 5 janvier 1920.

4.2 Constantinople et la Russie, L'Action française, 24 septembre 1922.

4.3 Le gouvernement turc aujourd'hui et demain, L'Action française, 5 no-

vembre 1922,

4.4 L'expulsion du calife, L'Action française, 6 mars 1924.



4.5 Le traité de Lausanne et nos intérêts en Orient, L'Action française, 5 mai

1924.

4.6 Les Turcs, les Soviets et Constantinople, L'Action française, 26 décembre

1925.

4.7 L'enlèvement de la Tchadra, L'Action française, 16 avril 1927.



5. Finlande, Géorgie, Lettonie

5.1 L'indépendance de la Finlande, L'Action française, 9 janvier 1918.

5.2 La victoire du Lappo, La Liberté, 24 octobre 1930.

5.3 Du Caucase à la cour d'assises, La Liberté, 8 juillet 1927.

5.4 Renaissances, L'Action française, 20 novembre 1928.



6. Les effets du sionisme.

L'Action française, 20 décembre 1920.



7. L'Asie, Chine, Japon

7.1 L'Asie et l'Occident, L'Action française, 20 juillet 1925.

7.2 L'Asie qui fermente, La Liberté, 31 mars 1927.

7.3 Les rats bruns et les rats noirs, La Liberté, 9 avril 1927.

7.4 En Chine, La Liberté, 12 avril 1927.

7.5 Aventures d'un chemin de fer, La Liberté, 20 juillet 1929.

7.6 L'impénétrable avenir, L'Action française, 24 février 1932.

7.7 Une expulsion, L'Action française, 25 février 1933.



8. Perse, Afghanistan

8.1 Les lois de l'imitation, L'Action française, 16 décembre 1925.

8.2 Pierre le Grand à Kaboul, L'Action française, 26 janvier 1928.

8.3 Despotes éclairés, L'Action française, 27 octobre 1928.

8.4 Une victime du progrès, L'Action française, 16 janvier 1929.

8.5 Le fils du porteur d'eau, La Liberté, 19 janvier 1929.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 7









Jacques Bainville (1879-1936)



La Russie et la barrière de l’Est.









Paris : Librairie Plon, 1937, 294 pp.

Editions d’histoire et d’art. Collection bainvillienne.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 8









Préface









Retour à la table des matières





Dans la préface de la Fortune de la France, le premier ouvrage pos-

thume de J. Bainville, M. Gignoux a bien raison de dire que ce livre

est un bienfait. Voici, dans un autre ordre d'idées, un nouveau bienfait,

non moins insigne, et plus étendu, car il franchit nos frontières. Sont

appelés à en profiter tous les peuples dignes d'entendre les leçons d'un

pareil maître. Y participent également toutes les grandes causes aux-

quelles il avait dévoué sa vie, patrie, paix, civilisation, humanité, véri-

té. Nos amis et alliés polonais et roumains y trouveront, avec un juste

hommage aux vertus qui expliquent le miracle de leur résurrection,

des vues singulièrement pénétrantes sur tous les problèmes dont dé-

pend leur avenir.



Mais si ces études s'appliquent plus particulièrement à l'Europe

orientale, leur portée en dépasse de beaucoup le sujet. Sans doute,

c'est surtout en politique extérieure, où les éléments en apparence les

plus distincts se combinent et réagissent les uns sur les autres, qu'il est

exact de dire que tout est dans tout, en ajoutant ou non, selon la bou-

tade connue : et réciproquement. Reste à découvrir le secret de ces

réactions mutuelles en dégageant les rapports qui les déterminent. Or,

nul n'y excelle comme J. Bainville, prince de la synthèse et, par

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 9









conséquent, de l'analyse. C'est le grand art de l'historien et aussi du

politique, l'histoire étant la politique du passé, et la Politique étant

l'histoire de l'avenir. C'est pourquoi les hommes d'Etat, ou plutôt (car

ce serait un trop petit public pour J. Bainville) les politiciens qui aspi-

rent à mériter ce beau nom si galvaudé de nos jours, seront bien inspi-

rés de se mettre à son école. Ce sera pour eux une chance de promo-

tion. Ils y trouveront aussi la rare bonne fortune d'un avantage accordé

à tous sans rien coûter à aucun d'eux, l'intelligence de J. Bainville

étant comme la grâce et la lumière selon Bossuet : elle se distribue

sans se diviser. Puissent-ils faire de ses écrits, notamment de celui-ci,

leurs livres de chevet ! S'ils le méditaient pendant la nuit, ils se four-

voieraient moins pendant le jour. À l'exemple de Richelieu, précédent

flatteur, ils pourraient se dire que les peuples dorment tranquilles à

l'ombre de leurs veilles.



Cependant les conducteurs de peuples, même en y comprenant

ceux qui se flattent de les diriger tout en les suivant, ce qui est le cas

de tous les démagogues, ne seront jamais que la partie la moins nom-

breuse et la moins perfectible des lecteurs de J. Bainville. Sa vraie fa-

mille intellectuelle, les fils de son esprit, ceux qui lui doivent le jour,

puisqu'il les a éclairés, c'est cette élite de plus en plus innombrable de

jeunes gens qu'il a affranchis des sophismes où tant d'autres s'attardent

encore, et qui ont la noble ambition de faire l'histoire ou de l'écrire, ou

simplement de la comprendre en observant sa méthode. La volupté de

comprendre devrait attirer vers lui tous les lecteurs et toutes les lectri-

ces qui y sont sensibles ; nul ne la dispense plus sûrement ni plus gé-

néreusement que lui, ni plus discrètement. C'est un maître qui est le

contraire d'un magister. A tel point que, par un prodige de simplicité

dans la lucidité, et de transparence dans la profondeur, le lecteur a par-

fois l'illusion - qu'il éprouve aussi en lisant par exemple La Fontaine,

et c'est la marque de la perfection - de découvrir tout seul et de rame-

ner à la surface les trésors dont l'auteur lui fait largesse. Cette maïeu-

tique fait de tout lecteur un ami parce qu'il se croit un collaborateur.



Rendons grâces aux disciples de J. Bainville d'avoir lié ces études,

ne disons pas en faisceau, afin d'épargner à sa mémoire un procès de

tendance, mais en gerbe ou en bouquet. Et, pourtant, si J. Bainville

n'était pas fasciste, c'est bien un faisceau de lumière qu'il promène sur

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 10









quelques-uns des aspects et des replis les plus obscurs de la vie inter-

nationale.



Si ce faisceau est un bouquet, il exhale, comme tout ce qui vient de

J. Bainville, un parfum discret de sagesse et de finesse, et, bien que

telles de ses fleurs aient plus de vingt ans, il est aussi frais que s'il était

cueilli ce matin. Où est la clef de ce mystère ? Ce n'est pas seulement

la magie du style. C'est un lieu, commun de répéter que les articles de

journaux ne durent que par le style. Pour voler au-dessus du temps, et

par tous les temps, sans se friper et sans passer inaperçue, il faut que

la forme en soit légère, solide et brillante. On a tout dit sur le style

merveilleux de J. Bainville. J'allais dire sottement, en usant d'un de

ces clichés dont il avait horreur, que ce style brille dans ces pages de

tout son éclat. Mais, s'il était là, il me reprendrait gentiment, me ferait

observer que je manque d'une de ses qualités essentielles, la propriété

des termes, son style évitant l'éclat avec autant de soin que d'autres le

recherchent. Il met sa coquetterie à l'assourdir, à l'estomper, ce qui est

autrement difficile que de le « brillanter ». Il le dépouille volontaire-

ment, ce qui nous permet de l'admirer, et d'admirer la vigueur de sa

pensée, dans sa densité plus lumineuse que brillante, dans sa nudité

musclée d'athlète.



Certains critiques ont comparé J. Bainville à Voltaire. C'est faire

beaucoup d'honneur à Voltaire qui a été défini, je crois, par Émile Fa-

guet, un chaos d'idées claires, alors que J. Bainville a fait sortir d'un

chaos d'idées fausses un monde ordonné d'idées justes et claires. La

ressemblance, s'il y en a une, serait plutôt dans la forme que dans le

fond. Ne pourrait-on dire, de J. Bainville dont le style préfère à la ver-

roterie de l'épithète rare le pur diamant d'une savante simplicité, qu'il

écrit, comme Voltaire, la langue de tout le monde, mais comme Per-

sonne ?



Et pourtant, le haut mérite de ces pages est dans le fond plus enco-

re que dans la forme. Le suc en est aussi nourrissant que si savoureux.

C'est si bien écrit qu'on les lirait avec plaisir même ce n'était pas si

bien pensé. C'est si bien pensé qu'on les lirait avec fruit et aussi avec

plaisir même si ce n'était pas si bien écrit. Le temps écoulé depuis les

faits qui les ont inspirées ajoute à ce plaisir et à ce fruit en confirmant

les prévisions de J. Bainville. L'expérience aujourd'hui les certifie

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 11









conformes au réel dont il avait le culte, ce qui est une rare originalité à

une époque où l'esprit de chimère a fait plus de dégâts dans la politi-

que extérieure que partout ailleurs. Cette épreuve - il serait piquant,

cruel et édifiant d'y soumettre les vaticinateurs patentés de l'idéologie

encore régnante en composant avec leurs prophéties un sottisier qui

servirait de repoussoir à ce florilège - cette épreuve cautionne la doc-

trine de l'auteur. En lui apportant la sanction du passé, elle engage

ceux qui ont souci de l'avenir à le construire sur cette base indestructi-

ble. Ce qui en fait la valeur permanente et générale, c'est qu'elle est

elle-même fondée sur le sens du permanent et de l'universel, sans né-

gliger le transitoire et le particulier, mais en éclairant ceux-ci à la lu-

mière de ceux-là, C'est en appliquant aux problèmes de la politique les

constantes et les concordances de l'histoire qu'il en découvre, avec les

véritables données, le lien, la jointure, la solution. Il médite sur la po-

litique du jour en Philosophe et en poète, si philosopher c'est expliquer

le divers par l'un en ramenant le contingent à l'essentiel, et si la poésie

consiste à extraire le rare du commun et à se rapprocher de l'absolu en

Partant du concret. Car J. Bainville part toujours du concret - il en part

avec esprit de retour - mais toujours pour s'élever à des conclusions

qui le dépassent tout en le rendant intelligible. C'est ce qui le distingue

de tant d'esprits présomptueux et superficiels qui prennent les généra-

lités pour des idées générales, alors qu'ils n'en ont pas plus qu'ils n'ont

le sens du concret.



*

**



En accueillant J. Bainville à l'Académie, M. Maurice Donnay l'a

complimenté d'estimer qu'il avait le devoir non seulement de « rensei-

gner », mais d' « enseigner » le lecteur. Il a ajouté, en se référant à son

livre le plus répandu, je crois : « C'est l'histoire de France en avion. »



Ces heureuses formules caractérisent aussi ce nouveau livre. Il en-

seigne aujourd'hui plus qu'il ne renseigne, les faits qui y sont exposés

devant être surtout retenus pour la leçon qu'il en dégage. C'est encore

de l'histoire, et de la politique en avion. Non par la rapidité, c'est un

avion planeur et qui ne s'en prive pas quand le spectacle en vaut la

peine, mais par la hauteur et par la lucidité dans la vision des ensem-

bles, de leurs rapports et de leurs proportions. Quelque sujet qu'il trai-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 12









te, J. Bainville le survole. En histoire et en politique, comme à la guer-

re, c'est le meilleur procédé d'observation. Dans leurs traits essentiels

les grands panoramas n'y sont pas moins immuables que ceux de la

terre. La nature des choses y est aussi stable que les choses de la natu-

re. Le coeur humain et ses passions, les courants de sentiments,

d'idées et d'intérêts qui en dérivent ne changent pas plus de place que

les chaînes de montagnes, les fleuves et les mers. À l'altitude variable

de J. Bainville, soit au-dessus des nuées, soit au-dessous, jamais au

milieu, si ce n'est pour les percer, tantôt il contemple les vérités éter-

nelles, les astres qui le guident, tantôt il scrute les horizons de notre

planète où tout lui apparaît à son vrai plan, avec son exact relief, y

compris les moindres détails. Mais il voit que ce sont des détails et il

ne les relève que s'ils ont un rôle dans l'ensemble.



Pour dire les choses tout simplement, la qualité maîtresse de J.

Bainville, qui en a tant d'autres, c'est le bon sens, le sens commun, si

l'on veut, mais à un degré si rare qu'on s'en émerveille. Le sens com-

mun, noble faculté puisque, comme son nom l'indique, elle nous per-

met de communier avec l'humanité. Ce bon sens appliqué à de grands

sujets en tire de grandes leçons parce qu'il est éclairé par une sûre doc-

trine, informé par une science universelle, aiguisé par l'expérience et

la réflexion. Si les jugements de J. Bainville s'imposent à nous avec

tant de force, c'est parce que leurs considérants en sont aussi décisifs

que les termes en sont incisifs. Le cours des événements donne au-

jourd'hui à ces jugements une valeur prophétique, qu'ils portent sur la

Russie, la Pologne, la Petite-Entente, la Turquie ou l'Asie.



J. Bainville qui a horreur des paroles inutiles, du développement

oratoire, triomphe dans le raccourci. Il a au plus haut point le don de

la formule qui résume une situation et illumine tout un horizon. Dans

ses articles sur la Russie, il définit sa faiblesse : « gigantisme et débili-

té ». Il dénonce la puérilité des plans conçus par les Alliés, en 1918,

pour étouffer la révolution russe au berceau. On n'occupe pas la moitié

du monde, dit-il, « avec quatre hommes et un caporal ». Bien avant

que les rapports de la France avec les Soviets aient donné les fruits

amers que nous goûtons aujourd'hui, il constate que « la Russie nous

tient plus que nous ne la tenons ». Sans méconnaître l'action des cau-

ses profondes dans le destin des peuples, un esprit aussi avide de

comprendre ne néglige pas les causes secondes, ce qu'il appelle l'acci-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 13









dent, l'accident qui parfois déclenche la catastrophe, « le petit fait qui

détermine tout à coup comme une combustion générale de l'organis-

me ». Saviez-vous que ce petit fait, en Russie, est le voyage de M.

Doumer à Pétrograd pendant la guerre ? Il est le principal auteur de la

Révolution parce qu'il a obtenu de Nicolas II, non sans peine, de gi-

gantesques levées d'hommes. Ce fut un magnifique succès diplomati-

que. Mais c'est l'entassement de tous ces moujiks dans les casernes de

la capitale qui a fourni une armée à la révolution.



J. Bainville fixe un regard aussi perçant sur les conséquences du

cataclysme que sur ses causes. Pour lui, la restauration de l'ordre est

un rêve. Et ce n'est pas un beau rêve. La Russie ne retrouvera pas d'el-

le-même son assiette comme les fleuves rentrent dans leur lit après

une inondation. Il y faudra un immense effort d'ordre. Or, en Russie,

l'ordre est allemand. D'ailleurs, depuis la dernière guerre, l'alliance

germano-russe (qui, en droit, existe, le traité de Rapallo ayant été non

pas dénoncé, mais renouvelé) est, en fait, imposée par la force des

choses, c'est-à-dire par l'histoire et par la géographie. Par l'histoire des

traités qui ont mis fin à la guerre et qui ont été imposés à la Russie

comme à l'Allemagne, avec cette nuance qu'elle ne les a même pas

signés. Par la géographie, par la résurrection entre l'Allemagne et la

Russie d'une Pologne qu'elles aspirent à se partager de nouveau. Mal-

gré les apparences, l'antinomie des régimes n'est pas un obstacle à la

collaboration, l'Allemagne n'ayant pas l'habitude de subordonner, à

l'exemple de notre République sa politique extérieure à sa politique

intérieure. J. Bainville fait observer qu'elle a toujours gardé le contact

avec Moscou, même alors qu'elle écrasait chez elle les Spartakistes, et

que, pour elle, les idées des autres peuples ne sont que des explosifs

qu'elle manipule dans ses laboratoires pour faire sauter ceux qui la

gênent. C'est dire que la collusion germano-russe ne se développe que

plus dangereusement à l'abri du pacte franco-soviétique, le piège le

plus grossier où soit jamais tombée la diplomatie française.



Autre point où la clairvoyance de J. Bainville lui a fait pressentir

l'évolution de la crise russe. Les pontifes du bolchévisme juraient

qu'ils n'imiteraient pas les « grands ancêtres » en s'entre-dévorant. J.

Bainville avait un mince sourire devant ces serments. Il connaît la loi

d'anthropophagie mutuelle qui régit les terroristes. Or, voici que le

Guignol russe devient sanglant même pour ses vedettes. Il avait prévu

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 14









ce massacre en masse des premiers apôtres du bolchévisme, cette jon-

chée de cadavres comme dans les dénouements des drames de Sha-

kespeare, sans qu'on puisse dire que c'est un dénouement.



*

* *



La bouffonnerie du pacte franco-soviétique n'est pas seulement si-

nistre en elle-même ; elle l'est aussi parce qu'elle éloigne de nous nos

meilleurs amis de l'Europe orientale. Cette alliance contre-nature dé-

truit nos alliances naturelles. Elle est incompatible avec le maintien de

la Pologne, de la Roumanie et de la Yougo-Slavie dans notre système

défensif. À cet égard, les défaillances et les erreurs du gouvernement

français donnent malheureusement raison à J. Bainville dans la

controverse amicale que j'ai eue parfois avec lui sur la solidité et l'ef-

ficacité de nos accords avec la Pologne et la Petite-Entente. À ses

yeux, je surestimais ces accords, alors qu'il me semblait enclin à les

sous-estimer. Son scepticisme portait non sur la vitalité de ces nations

- il en faut moins pour vivre que pour ressusciter - ni sur leur fidélité

envers la France, mais sur l'aptitude de notre régime démocratique à

leur assurer des garanties suffisantes pour les détourner d'en chercher

ailleurs. Ayant moi-même été témoin de l'héroïsme de ces nations et

de leur culte pour la France libératrice, notamment en Roumanie dont

on a dit que son attachement à « la grande soeur latine » est le seul cas

vraiment passionnel de la politique internationale, je ne pouvais croire

que la France aurait jamais un gouvernement assez ennemi d'elle-

même pour compromettre un pareil capital d'amitié, de prestige et de

sécurité. Ayant longtemps représenté la République française à

l'étranger alors qu'elle avait une diplomatie nationale, je ne pouvais

l'imaginer capable de sacrifier nos meilleurs atouts en Europe en

jouant, pour des raisons inavouables de politique intérieure, la carte

maléfique de Moscou. J. Bainville qui avait observé à Paris, de plus

près que moi, la subordination croissante de notre politique extérieure

à notre politique intérieure ne partageait pas cet optimisme. Dans cette

discussion, les rôles étaient intervertis entre nous. Je considérais le

problème en journaliste, d'après mes impressions locales, J. Bainville

l'examinait en diplomate, d'après ses réflexions dans le cadre de la po-

litique générale dont il connaissait tous les éléments mieux que moi,

notamment la maladie organique de notre démocratie sur laquelle

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 15









j'avais encore quelques illusions. En fait, la cohésion du groupement

Pologne-Petite-Entente, comme élément d'équilibre, rempart de la

paix, et « allié de revers » éventuel contre l'impérialisme allemand,

postule sa solidarité active avec la France et, si possible, l'Angleterre,

ou, tout au moins, aussi longtemps que Londres déclinera toute res-

ponsabilité sur le continent en dehors du Rhin, l'appui d'autant plus

ferme et vigilant d'une France fidèle à sa vocation d'Etat régulateur et

pacificateur. Ce groupement serait inébranlable s'il s'adossait au front

Londres-Paris-Rome et la coordination des deux systèmes rendrait

impossible toute entreprise contre la paix. À défaut de cet idéal qui

était presque réalisé quand la crise éthiopienne a éclaté, la constella-

tion pacifique de l'Orient tiendrait encore si l'attraction de l'Occident,

c'est-à-dire surtout l'attraction de Paris, s'exerçait fortement sur elle ;

mais si le pôle d'attraction devient un pôle de répulsion, comme c'est

le cas depuis la conjonction Paris-Moscou, la dislocation est inévita-

ble. Quand l'astre aujourd'hui aberrant de la France aura réintégré son

orbite, tout rentrera dans l'ordre. Les alliés ne lui manquent que parce

qu'elle se manque à elle-même.



Les leçons de J. Bainville montrent à la France et à l'Europe la voie

du salut. C'est la même, pour l'une et l'autre ; mais c'est à la France de

s'y engager la première parce qu'elle est la plus menacée de toutes les

grandes Puissances et parce que les autres peuples ont l'habitude de lui

faire cortège quand elle ne s'égare pas. Metternich disait : l'Europe

éternue quand la France est enrhumée. Que la France recouvre la san-

té, ce sera tout bénéfice pour la santé de l'Europe.



La France et l'Europe trouveront dans ces pages de J. Bainville des

règles d'hygiène qui, si elles sont observées, leur épargneront des cri-

ses redoutables et l'intervention du chirurgien.



*

* *



Tous ceux qui ont connu l'auteur, l'ont aimé et admiré, méditeront

ces conseils, discrets par le ton et péremptoires par la souveraineté de

la raison, à la lois avec joie et avec tristesse.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 16









Joie de l'esprit qui entre en possession de la vérité, son objet, dans

sa plénitude et dans ses nuances ; joie qui ne va pas sans plaisir, car on

se sent plus intelligent en pénétrant dans son intimité, et nous y goû-

tons le double et contradictoire attrait de la nouveauté et de la sécuri-

té : les questions qu'il traite, même si nous les connaissons déjà, nous

semblent nouvelles parce que nous les comprenons pour la première

fois ; et son explication nous rassure parce que nous la sentons

conforme à la sagesse éternelle.



Tristesse du coeur, à la pensée que la mort a fermé ces yeux si

clairvoyants et éteint cette voix si persuasive, alors que les événe-

ments donnent à la sagesse de J. Bainville tout son prix et que sa gloi-

re toujours grandissante lui donne tout son rayonnement. C'est ce qui

confère à ces paroles une gravité testamentaire et impose à tous les

amis de la paix en France et dans le monde, le devoir de les traduire

en actes. Sa voix est éteinte, sa lumière ne l'est pas. Les générations

nouvelles accompliront ses dernières volontés et se sauveront elles-

mêmes en transformant cette lumière en force.



Saint-Aulaire.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 17









Avant-propos

Par Jean Marcel









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LA mort d'un écrivain est d'ordinaire suivie d'une sorte de pénom-

bre qui s'étend sur son oeuvre. Années de silence, où il est difficile de

faire la part de l'oubli et du recueillement. Les parties solides de l'oeu-

vre, quand il y en a, émergent plus tard. Le temps se charge de les

consacrer. Exceptionnel en tout, Jacques Bainville n'aura même pas eu

à connaître celle épreuve. La substance de ce deuxième volume porte,

à l'égal du premier, le témoignage de l'actualité intense de sa pensée.



Rien, depuis tantôt vingt ans, n'a pu infirmer la vue d'ensemble

qu'il avait prise de l'Europe du Traité de Versailles, pacte moral et non

point traité politique. « Une Allemagne unifiée dans ses rapports avec

une Europe morcelée, » formule brève et qui dit tout. Le reste n'est

que pour expliquer et fixer par avance les zones de rupture. Vanité du

« chapelet de Serbies » pour ceinturer une Prusse que le traité a

confondue avec l'Allemagne et qui garde « la puissance politique, cel-

le qui engendre toutes les autres ». Pesée fatale de la masse germani-

que sur le Brenner, compliquée du conflit séculaire renaissant entre le

Sacerdoce et l'Empire. Retour au drame du dix-huitième siècle avec le

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 18









coin Polonais enfoncé entre le Brandebourg et la vieille Marche de

l'Est. Russie refoulée dans la steppe asiatique par la perte presque tota-

le des conquêtes européennes de Pierre le Grand et de Catherine - et

conjonction profonde de l'État prussien et de l'État moscovite, alliés

naturels dans la recherche de leurs Alsaces-Lorraines arrachées, et

tout prêts, comme au temps de Frédéric II, à communier, en vieux

complices, « du corps eucharistique de la Pologne ». Il ne manquait,

pour achever le tableau, que l'idée prodigieuse venue à la politique

française de conduire de front l'alliance russe et l'alliance polonaise,

comme la vieille diplomatie s'était évertuée jusqu'au casse-tête à rete-

nir dans notre amitié l'Autriche, la Pologne et la Russie - et cette fois,

sans secret et sans roi. Errare humanum est -, perseverare...



On a épuisé toutes les ressources de la langue pour qualifier l'intel-

ligence d'un Bainville. Que dire de « sa volonté inflexible à considérer

que les mêmes causes produisent les mêmes effets et les produiront

encore, et que seules les dates doivent être réservées ! Nuages, brouil-

lards ni mirages n'ont jamais pu voiler dans son esprit l'existence des

grandes masses aux arêtes vives. Bainville avait le sens de l'instinct de

conservation inhérent à chaque peuple en même temps que des res-

sorts historiques de sa politique. À ses côtés, l'ombre d'Albert Sorel

l'amenait à découvrir le corps dur et l'inévitable réflexe, sous le vête-

ment des régimes mouvants ou le voile des idéologies.



Faudra-t-il une catastrophe pour arriver à comprendre que le dé-

sordre européen a son siège et son moteur dans l'État militaire prus-

sien, inventeur, protecteur et bénéficiaire du messianisme russe, frap-

pé encore du triple sceau de la philosophie allemande ? Il n'est pas sûr

que l'Europe doive échapper à l'épreuve, puisqu'il s'en trouve encore

qui songent à Belzébuth pour chasser les démons. Nous avons peine à

croire qu'une illusion aussi cruelle puisse résister à la lecture de cet

ouvrage.



Bainville donnait leur importance aux alliances orientales de la

France, mais il avait horreur de la contradiction et il songeait aux tra-

hisons de la Russie. Pour reposer son esprit de l'amer souvenir de

Brest-Litovsk, il est probable qu'il se reportait au carnage des Teuto-

niques à Tannenberg de la main de fer des chevaliers polonais. Il ne

faisait pas mystère en tout cas de considérer qu'auprès du mariage rus-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 19









so-polonais, espoir de notre diplomatie, celui du Grand Turc et de la

République de Venise était un jeu d'enfant.



Jean Marcel.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 20









La Russie

1.1

L'alliance russe 1







L'Action française, 30 juillet 1908.









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EN lisant les commentaires embarrassés et un peu froids de la

presse officieuse sur la rencontre de M. Fallières et de l'empereur Ni-

colas II, nous songions que ce serait une triste et instructive histoire à

écrire que celle de l'amitié franco-russe. Personne n'en est plus per-

suadé que nous : l'alliance avec la Russie est bienfaisante et nécessai-

re. Si nous ne disons pas naturelle, c'est parce que toutes les alliances

le sont, du moment qu'elles sont utiles, et que le système des « allian-

ces naturelles » nous a fait trop de mal en son temps pour qu'il soit

jamais à propos de le rajeunir. Mais plus on est partisan de l'amitié

avec la Russie, plus on a de raisons de tenir à cette amitié et plus on

voit les services qu'elle est capable de rendre, plus on est disposé à

s'attrister sur les mauvaises chances qui l'ont frappée depuis ses origi-



1 Cet article est le seul de la période d'avant guerre que nous ayons cru devoir

reproduire. Il est significatif de la méfiance que l'auteur a toujours professée à

l'égard de l'alliance russe. Il est frappant de mettre en regard celui qui porte la

date du 14 juillet 1919.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 21









nes et qui ne l'ont même pas épargnée lorsqu'elle a été dûment scellée

et jurée solennellement.



Ne parlons pas des brèves journées, ni des mauvais lendemains de

Tilsitt. C'est par la Restauration que l'alliance franco-russe fut d'abord

nouée avec solidité. Au jugement d'Albert Sorel, historien non sus-

pect, « l'alliance en ce temps-là fut un dessein conçu de haut et mené

de longue main ». Quelle dignité, quelle sagesse, quelle prudence

avaient présidé à cet arrangement ! En 1821 - six ans après Water-

loo. ! - c'est Alexandre 1er lui-même qui faisait des avances et des ou-

vertures à M. de La Ferronnays. Le duc de Richelieu donnait pour

instructions à notre ambassadeur de n'accepter les propositions de

l'Empereur que « s'il consentait à leur donner la forme de stipulations

écrites ». Et quand, un peu plus tard, M. de Nesselrode s'inquiétait de

notre réserve, M. de La Ferronnays lui répondait : « L'expérience nous

a appris les soupçons que nous vous inspirerions à vous-mêmes si

nous allions plus loin avec vous. »



Que l'on compare donc cette attitude à l'attitude du faible gouver-

nement de 1875 réduit à implorer la protestation d'un autre Alexandre.

Et pourtant, en 1821 et en 1875, la France se trouvait à la même dis-

tance de la défaite et de l'invasion. Que l'on compare aussi les résultats

que la Restauration fit sortir de l'amitié russe, à ceux qu'en a tirés la

troisième République ; c'est à cette amitié que nous dûmes jadis

d'avoir les mains libres pour conquérir Alger. Et sans doute l'entente

aurait-elle porté bien d'autres fruits. Le fameux projet de remaniement

européen de Polignac et de Bois-le-Comte péchait, il est vrai, par bien

des côtés. Il offrait plus d'un danger, et il est douteux que Charles X,

ce roi « passionné pour le relèvement national », a dit M. Émile Olli-

vier, lui eût donné son approbation, Mais le fait subsiste que, d'accord

avec le cabinet de Pétersbourg, la monarchie se préparait à effacer les

dernières conséquences de 1815 lorsque la révolution vint mettre fin

aux pourparlers, aux plans d'avenir et aux plus solides espérances.



Plus d'une fois, par la suite, des tentatives furent faites pour re-

nouer le lien brisé. La fatalité s'acharnait. La guerre de Crimée rendit

vains les efforts de M. de Castelbajac, et Morny se heurta au refus de

son maître. Mais, depuis qu'en 1891 les deux pays ont contracté une

union retardée par tant de péripéties, le sort les a-t-il enfin mieux trai-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 22









tés ? Non. La mauvaise chance a duré. Peut-être l'alliance portait-elle

en elle-même dès ses origines un fâcheux élément de disproportion :

des deux pays amis, le plus anciennement civilisé, le nôtre, qui eût dû

jouer le rôle d'avertisseur et de conseil, n'était-il pas aussi celui que

ses institutions rendaient le plus mou, le plus faible, le plus instable

dans ses desseins et le moins porté à agir ? Incapable de préserver du

péril son alliée - témoin la guerre de Mandchourie, à laquelle personne

ne croyait, M. Hanotaux l'a encore dit il y a trois jours, - la France

était exposée elle-même à tous les désordres. L'affaire Dreyfus, et la

révolution qui s'ensuivit, conspira avec les défaites et la révolution

russes pour affaiblir l'alliance.



Qu'en reste-t-il à présent ? Quelles espérances fait-elle concevoir ?

Qu'on pense à tout ce que l'enthousiasme français en attendit autrefois.

Qu'on se souvienne de Cronstadt, de Toulon, de la visite des marins

russes, et même de la revue de Bétheny. M. Hanotaux a beau dire,

pour rappeler son oeuvre aux générations présentes, que « la Vérité a

repris le sillage du Pothuau ». Il y a quelque chose de changé, quelque

chose de fêlé peut-être. C'est le Temps qui le fait remarquer avec in-

sistance et en le regrettant : ni dans l'une ni dans l'autre des allocutions

prononcées à Reval, il n'est question des forces militaires des deux

pays ni de leurs armées. Or, dit le Temps, « les alliances ne servent à

rien si elles associent des impuissances ». Impuissance est peut-être

un mot un peu fort et jusqu'où nous n'irons pas. Mais si la France est

affaiblie, nous savons bien à qui la faute. Et il se pourrait aussi que la

République n'eût pas fait remplir à la France à l'égard de l'empire rus-

se tout son devoir d'« amie et alliée » : une France plus forte et surtout

plus prévoyante et sage devait, par d'opportuns et utiles conseils, per-

mettre à la Russie d'échapper à bien des causes d'affaiblissement. Au-

jourd'hui, ceux mêmes qui demeurent le plus attachés à l'alliance re-

connaissent qu'elle n'a pas encore rempli son mérite. Sera-ce la derniè-

re rigueur du sort qui depuis un siècle s'acharne sur elle ?



L'Action française, 30 juillet 1908.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 23









1.2

Journées révolutionnaires

à Petrograd

L'Action française, 17 mars 1917.









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NICOLAS II ne s'est pas conformé à la maxime : « Rois, gouver-

nez hardiment. » Il aurait terminé par une abdication qui n'est pas en-

core certaine un règne d'hésitations et de scrupules. Lorsque l'on voit

le cours de la crise qui vient d'aboutir à la formation d'un gouverne-

ment provisoire, issu de la Douma et qui a proclamé la régence du

grand-duc Michel, frère de l'empereur, on se rend compte de la bonne

volonté du peuple russe, des possibilités qui s'offraient pourtant au

souverain.



La Russie, qui est en retard de quatre-vingts ans sur le reste de

l'Europe, vient de faire une demi-révolution qui est dans le style des

journées de 1830 beaucoup plus que dans celui de 1789. Il montait, là-

bas, comme nous l'avons souvent indiqué, un mouvement où le libéra-

lisme s'associait au nationalisme. C'est un phénomène bien connu.

Presque tous les pays de l'Europe occidentale ont passé par là jadis.

Les monarchies du dix-neuvième siècle qui ont su comprendre ce

mouvement, qui en ont pris la tête, en sont sorties plus grandes et plus

fortes : ce fut le cas de la maison de Savoie, ce fut, en partie grâce à

Bismarck, le cas des Hohenzollern. Les rois qui n'ont pas su conduire

cette eau à leur moulin, ont fait ce qui vient d'être demandé à Nicolas

Il : ils ont tristement abdiqué.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 24









Comme les autres formes de gouvernement, les monarchies ont be-

soin de se renouveler. C'est ainsi qu'elles durent. Alexandre Il avait

inauguré un autre système que celui de Pierre le Grand et de Catheri-

ne. Pierre le Grand lui-même avait dû briser d'acharnées résistances

pour moderniser son Empire. La Russie des Romanof a toujours été le

pays du progrès imposé par en haut. Ce n'est ni Pierre le Grand ni

Alexandre qui se sont crus, comme leur doux, loyal mais faible suc-

cesseur, enchaînés à leurs traditions : ils les avaient interprétées pour

le bien de leur Empire. Ce n'étaient pas eux, non plus, qui étaient pri-

sonniers de leurs fonctionnaires : ils n'imaginaient pas un tsar entraîné

dans la chute de la bureaucratie. Le tchin était la créature du tsarisme,

un instrument nécessaire pendant la phase de formation et d'unifica-

tion de la Russie. Qu'un empereur ait permis à la bureaucratie de de-

venir plus forte que lui-même, qu'il l'ait laissée creuser un abîme entre

lui et son peuple, on ne peut rien concevoir qui contredise davantage

l'idée directrice de l'autocratie, telle que ses fondateurs et ses grands

chefs l'ont toujours représentée.



Que la monarchie soit d'utilité publique pour la Russie, c'est ce que

savent parfaitement les libéraux eux-mêmes. Ils n'ignorent pas les dif-

ficultés, les périls de toute sorte auxquels ils s'exposeraient en mécon-

naissant les puissances de sentiment qui s'attachent à la dynastie. Les

plus intelligents d'entre eux, indépendamment de toute autre considé-

ration politique, savent bien que, selon le mot que nous disait un jour

un des plus brillants parmi les hommes de la gauche, le meilleur

moyen d'alimenter la réaction serait de laisser le trône vacant. A cet

égard, le gouvernement provisoire formé par la Douma a montré une

modération et une habileté qui étaient conformes aux prévisions. Ses

manifestes, autant du moins qu'ils nous sont connus jusqu'à ce jour,

ont évité jusqu'aux apparences du style révolutionnaire. On garde la

monarchie, mais on change le monarque. Cela aussi est une tradition

russe.



L'Empereur Nicolas aura surtout péché par absence de volonté et

par excès d'idéalisme. C'était un Vieux-Russe élevé par des profes-

seurs de l'université française. Deux éducations contradictoires, join-

tes à son caractère, expliquent les illusions et les déboires de son rè-

gne. Le souverain qui avait lancé l'idée de la paix aura subi deux

grandes guerres : c'est le fait, honorable pour son coeur, qui juge son

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 25









esprit d'illusion, sa méconnaissance du temps et des hommes. S'il a

fait passer la couronne sur la tête d'un enfant de treize ans sous la sau-

vegarde d'une régence, il aura encore montré cette confiance que les

événements auront si souvent trompée.



Par la régence, du moins, l'essentiel serait sauf et la Russie proté-

gée contre le pire des périls, celui d'un de ces retours à l'anarchie slave

dont son histoire offre tant d'exemples. Ce qui fait, justement, l'origi-

nalité de cette crise, c'est qu'elle est sortie de la guerre, que le patrio-

tisme l'a engendrée et qu'elle est née d'une débilité du pouvoir qui

contrastait trop violemment avec les nécessités de l'heure. En s'asso-

ciant au mouvement, l'armée en a assuré le succès. Elle en a aussi pré-

cisé le caractère. L'armée sentait le besoin d'un pouvoir fort et d'une

administration nationale. Son chef populaire, c'est un homme comme

le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, un des héros de la guerre et qui

sait pendre à propos les traîtres et les prévaricateurs.



C'est ainsi que la voie se trouvera indiquée au nouveau gouverne-

ment pour qu'il remplisse la lourde tâche dont il se sera chargé. L'Al-

lemagne, qui comptait sur une révolution en Russie comme sur une

des cartes de son jeu, verra ses calculs déjoués si les choses suivent

bien le cours que les journées de Petrograd indiquent. Il faut que la

rénovation russe ne devienne pas ce que, jusqu'ici, elle ne veut pas

être : une révolution. Il faut que le nationalisme, qui l'inspire, la règle

aussi. La Russie veut la victoire que n'avait pas su lui donner l'admi-

nistration bureaucratique. Qu'elle se souvienne que ce n'est pas le dé-

sordre qui la lui apportera.



Il y a neuf ans, un autre Empire des pays d'Orient, où l'esprit natio-

nal s'alliait à l'esprit libéral, a essayé, lui aussi, de se régénérer par un

changement de monarque. L'exemple de Constantinople montre à Pe-

trograd les fautes à éviter. Que la leçon des Jeunes-Turcs ne soit per-

due ni pour les Jeunes-Russes ni pour personne.



L'Action française, 17 mars 1917.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 26









1.3

Le monde en mouvement

L'Action française, 23 mars 1917.









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IL y a des gens qui ont cru que des événements aussi vastes que

ceux de la guerre européenne pourraient s'achever sans que des modi-

fications profondes se fussent produites dans la vie des peuples. La

révolution russe est un des signes du contraire. C'est à peu près com-

me si l'on disait que, quand on a battu des oeufs pendant un certain

nombre de minutes et qu'on les a mis dans la poêle, on les retrouve

ensuite dans leur état primitif.



Les nations auront été secouées pendant un espace de temps consi-

dérable et soumises au feu de batailles dont la violence ne s'était ja-

mais vue. Il n'est pas douteux qu'elles sortent de là transformées. On

peut dire que les gouvernements qui n'auront pas conscience de ces

transformations sont condamnés d'avance.



C'est ce qui vient d'arriver au gouvernement russe. Nicolas Il méri-

te les sympathies et le souvenir de la France dont il aura été l'allié fi-

dèle. On l'aurait voulu plus perspicace ou mieux conseillé. M. Ribot,

avant-hier, a dit ce qu'il fallait dire sur les vingt-cinq ans d'alliance qui

ont uni la République et l'autocratie. Nous saluerons aussi la loyauté

de Nicolas II. Il sera permis de ne pas admirer sa politique. Les jour-

nées de mars et l'effondrement de son trône viennent d'ailleurs de la

juger.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 27









Jamais plus belle occasion ne s'était offerte à un tsar, depuis qu'au

dix-neuvième siècle la Russie s'était occidentalisée, de renouer le pac-

te de la dynastie avec le peuple russe et de repartir, sur des données

nouvelles, pour une prolongation de bail. La Russie, de 1914 à 1916,

était, au fond, dans l'état de la Russie de 1613, à l'élection et à l'avè-

nement de Michel Romanof. Un puissant mouvement national, déter-

miné comme alors par la menace étrangère, pouvait servir à une régé-

nération de la Russie dont les tsars, suivant leur rôle historique, eus-

sent pris la tête. Leur véritable tradition était là. Voit-on un traditiona-

liste qui, par respect pour les idées de son père, s'obstinerait à porter

les mêmes bottes et le même chapeau que lui ? Voilà pourtant ce qu'a

fait, ou peu s'en faut, Nicolas II. Il y avait, dans son Empire, au début

de la guerre, des bonnes volontés qui s'offraient, des possibilités telles

que, depuis l'origine de son règne, il ne s'en était jamais présenté. Ni-

colas II est passé à côté de tout cela. Il n'a pas su s'affranchir de cette

hiérarchie bureaucratique qui, après avoir été l'émanation du tsarisme,

en était devenue la maîtresse. L'autocratie prisonnière de la bureaucra-

tie : tel est le non-sens historique et politique d'où la chute de Nicolas

II est venue.



L'Action française, 23 mars 1917.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 28









1.4

Instructions à un ambassadeur

en Russie

L'Action française, 20 avri1 1917,









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LE public français, dans sa partie moyenne, a été légèrement dé-

contenancé par la révolution russe. Comme la France est, au fond, un

pays conservateur ! Notre ancienne politique n'avait pas ces timidités.

Les révolutions chez autrui ne lui faisaient pas peur. Le mot lui pa-

raissait aussi naturel que la chose parce qu'elle n'y attachait pas un

sens infernal ou céleste. Une révolution, c'était un changement de sys-

tème, et la tâche de la politique était d'en tirer le parti qu'elle pouvait

après en avoir pesé le bien et le mal.



La France, pendant la guerre de Sept ans, s'était trouvée alliée de la

Russie contre la Prusse dans des conditions qui, nous l'avons rappelé

souvent, ressemblaient singulièrement à celles d'aujourd'hui. A Berlin

non plus ce précédent n'était pas oublié et l'on y a spéculé, on y spécu-

le encore sur une paix séparée avec la Russie, pareille à celle qui avait

sauvé Frédéric II. Avec quelle netteté la monarchie française se repré-

sentait le danger d'une défection de la Russie à la mort d'Élisabeth et à

l'avènement de Pierre III ! C'est ce que l'on peut voir par les instruc-

tions qui étaient envoyées à notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg.

Quand Sturmer et Protopopof régnaient sous le nom de Nicolas II, il

n'y aurait eu qu'à faire le décalque de cette lettre de Choiseul, pour

avoir l'image frappante de la situation. L'instruction de Choiseul, si

vigoureuse et si limpide, date de l'avènement de Pierre III. En voici

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 29









des passages d'une étonnante actualité. Changez seulement quelques

noms propres et quelques mots, tout y est.





Le comte de Choiseul au comte de Breteuil.



Versailles, 31 janvier 1762.



J'ai reçu, Monsieur, jeudi dernier, une lettre de M. du Châtelet à

laquelle il était joint la copie de celle que vous avez écrite à cet am-

bassadeur pour lui apprendre la catastrophe arrivée en Russie et sur

laquelle nous étions rassurés par les nouvelles favorables que vous

nous aviez envoyées en dernier lieu...



Je vous envoie de nouvelles lettres de créances. Vous ajouterez

verbalement tout ce qui peut concourir à cimenter l'union des deux

cours... Vous direz encore, Monsieur, que le Roi, invariable dans ses

sentiments ainsi que dans les principes de sa politique, n'a jamais

manqué à ses amis ni à ses alliés, qu'il a toujours rempli ses engage-

ments avec la plus scrupuleuse exactitude et que sa fidélité inébranla-

ble lui donne droit d'attendre en retour de pareils procédés.



Après ces généralités que vous pouvez, Monsieur, étendre et dé-

tailler suivant que vous le jugerez à propos, je conçois que vous dési-

riez suivre des instructions claires et précises pour vous guider dans la

circonstance critique et intéressante où vous vous trouvez ; mais vous

sentirez aisément combien il nous est difficile de vous donner des rè-

gles de conduite assez étendues et assez positives pour diriger vos

démarches dans la route épineuse et obscure où vous allez peut-être

entrer.



En poussant aussi loin qu'il est possible les spéculations sur l'ave-

nir, il semble qu'on ne peut faire que trois hypothèses : la première

que le nouvel Empereur suivra l'ancien système ; la seconde, qu'il en

adoptera un tout opposé en se liant avec nos ennemis ; la troisième,

qu'il prendra un parti intermédiaire.



La première est sans doute la plus désirable mais malheureu-

se-ment elle est la moins vraisemblable. Si elle a lieu, vous n'aurez pas

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 30









besoin de nouvelles instructions... Vous observerez cependant qu'il

faut se défier des apparences : l'Empereur pourrait afficher extérieu-

rement le système quoiqu'il soit contraire à ses inclinations véritables.

C'est pourquoi il est important de pénétrer ses sentiments secrets soit

pour prendre nos mesures en conséquence et nous précautionner

contre ses mauvaises intentions, soit pour éviter de l'indisposer et de le

cabrer par des instances trop vives sur des objets qui pourraient lui

déplaire... Pour vous dire notre secret, ce qui nous importe essentiel-

lement, c'est que la Russie demeure attachée à la grande alliance ;

qu'elle ne rappelle pas ses armées ; qu'elle persiste dans l'ancien sys-

tème et qu'elle ne fasse point sa paix particulière...



La deuxième hypothèse n'exige pas de grands éclaircissements. Je

ne doute pas que vous ne mettiez en usage tous les moyens possibles

pour prévenir un parti si dangereux et que vous n'employiez à cet effet

la force du raisonnement, les représentations amicales, la fermeté, la

douceur, la séduction et la perspective du déshonneur qui rejaillirait

sur la Russie d'un pareil procédé.



Enfin, Monsieur, la troisième hypothèse me paraît la plus naturelle

et celle qui présente le plus de probabilité ; mais on peut l'envisager

sous différentes faces et elle est susceptible de plusieurs modifica-

tions.



I° L'Empereur pourrait chercher à faire sa paix particulière à des

conditions plus ou moins avantageuses pour lui, sans s'embarrasser de

ses alliés et sans prendre à l'avenir aucune part à la guerre présente.

Quoique ce parti fût moins fâcheux qu'une union avec nos ennemis, ce

serait cependant une violation manifeste des traités et une déjection

honteuse, à laquelle nous devons mettre tous les obstacles possibles ;



2° Une suspension d'armes entre les Russes et le roi de Prusse, tou-

tes choses demeurant en état, pourrait avoir pour objet de parvenir à

une paix générale par la médiation de la Russie. Une pareille conven-

tion serait un peu moins fâcheuse qu'une paix particulière, mais elle

serait encore fort contraire à nos intérêts ;



3° L'Empereur, voulant servir le roi de Prusse et se retirer de la

guerre, pourrait nous faire des insinuations de paix, nous communi-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 31









quer le désir qu'il aurait de pacifier les troubles de l'Europe et nous

proposer différents moyens de parvenir à une pacification générale ou

limitée à la guerre d'Allemagne... Ce n'est pas, Monsieur, que nous

soyons éloignés de la paix, mais nous ne croyons pas qu'elle puisse

nous être avantageuse si elle vient par le canal de la Russie...







Tel était le péril que représentait pour la France l'avènement de

Pierre III. Ce péril avait été discerné à Paris avec clairvoyance, car le

nouvel empereur devait s'empresser de faire sa paix et même de s'al-

lier avec le roi de Prusse.



Il ne vint à l'idée de personne, dans la France de Louis XV, que la

couronne ni même la tête de Pierre III dussent être respectées par

scrupule légitimiste. Sans doute, on n'alla pas jusqu'à aider la Grande

Catherine à « supprimer » son mari. Mais, vingt ans plus tôt, La Ché-

tardie, notre ambassadeur, avait secondé de toutes ses forces la révolu-

tion qui, déjà, avait affranchi les Russes de la domination allemande et

porté Élisabeth sur le trône. Cette fois, Catherine agit seule. Et lors-

qu'elle annonça que son mari était mort d'une certaine « colique », on

accueillit paisiblement, à Paris, la nouvelle de l'affaire. Louis XV

écrivait, du ton le plus naturel du monde, dans sa correspondance se-

crète : « La dissimulation de l'impératrice régnante et son courage, au

moment de l'exécution de son projet, ainsi que la manière dont elle a

traité ce prince, indiquent une princesse capable de concevoir et

d'exécuter de grandes choses. » Mon Dieu, oui, c'est un monarque qui

a écrit cela de la suppression d'un autre monarque...



Plus timoré ou plus délicat que La Chétardie, notre ambassadeur,

en 1762, pressentant ce qui allait arriver à Pierre III, avait cru bon de

s'absenter de son poste. Il faut voir comme il fut rabroué pour n'avoir

pas été là au moment de cette « révolution intéressante », comme di-

sait le cabinet de Paris. « Si Sa Majesté, » écrivait le comte de Broglie

à Breteuil, dans la correspondance secrète, « eût été informée à temps

des moyens que vous pouviez entrevoir de faire éclore, à la mort de

l'impératrice Élisabeth, la révolution qui vient d'enlever le trône au

czar, elle vous eût certainement autorisé à préparer cet événement, au

lieu que nous avons appris depuis que le ministère a rejeté les proposi-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 32









tions, à la vérité trop vagues, que vous lui avez faites de chercher à

mettre en jeu le mépris et la haine que les Russes portaient à l'empe-

reur. »



La diplomatie française, en ce temps-là, n'était pas bégueule. Elle

allait à l'urgent et à l'essentiel, c'est-à-dire à l'intérêt de la France. Et

puis elle n'aimait pas se laisser surprendre ou dépasser par les événe-

ments.



Au fond, que vient-il de se passer en Russie le mois dernier ? Une

nouvelle péripétie de cette lutte entre l'esprit national et les influences

allemandes qui est chronique chez elle depuis deux cents ans, une ré-

pétition de ces révolutions de palais qui jalonnent l'histoire de l'Empi-

re russe. La différence, c'est que la révolution de palais de 1917 s'est

terminée dans la rue et qu'on ne sait plus trop où elle va, parce que, ne

l'ayant pas prévue, on ne l'a pas dirigée. Les vieilles recettes se sont

perdues.



L'Action française, 20 avri1 1917,

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 33









1.5

Le parti allemand en Russie

L'Action française, 27 avril 1917.









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IL semble que ce soit pour la Russie comme une fatalité historique

d'être disputée entre les influences germaniques et son esprit national.

Chez ses révolutionnaires eux-mêmes se retrouve la même division et

Bakounine n'a pas cessé de s'y opposer à Karl Marx. Bakounine est

comme le Proudhon de la Russie. Il semble que ce soit, en ce moment,

Bakounine qui l'emporte sur Karl Marx et Sturmer. C'est le plus grand

bonheur qui pourrait arriver à la révolution russe. Et si la révolution

avait réussi en 1905, au lieu de survenir pendant la guerre européenne

et dans le grand conflit des nationalismes, c'est alors qu'elle eût été

tout à fait certaine de mal tourner. Que l'on compare seulement la

conversion des « défaitistes » au manifeste de Vyborg !



Un vieux proverbe russe dit que tout ce qui est bon pour l'Alle-

mand est la mort du moujik. L'invasion allemande en Russie est un

phénomène qui a plus de deux cents ans de date. La Russie a été colo-

nisée, exploitée, gouvernée par les Allemands. La régence de Biren a

été, à cet égard, au dix-huitième siècle, comme le premier modèle du

régime Sturmer. « Depuis lors, disait Herzen, il y a eu des Allemands

sur le trône ; autour du trône des Allemands ; les généraux étaient al-

lemands, les ministres allemands, les boulangers allemands, les phar-

maciens allemands. Quant aux Allemandes, elles avaient le monopole

des fonctions d'impératrices et de sages-femmes. »

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 34









« Germanisée jusqu'aux moëlles, gouvernée par des Allemands, » a

écrit Maurras dans Kiel et Tanger en parlant de la Russie. Le rêve

d'une partie, - et non la moins influente, - de la diplomatie des tsars

était, par le moyen de l'alliance française, de conclure un pacte franco-

germano-russe, de former une chaîne continue entre Pétersbourg, Pa-

ris et Berlin. Plus d'un diplomate russe affichait ouvertement cette

idée. Et l'on n'a pas assez remarqué que l'ambassadeur d'Alexandre III

qui avait conclu l'alliance portait un nom d'Allemagne. Loin de nous

la pensée de reprocher quoi que ce soit à la mémoire de M. de Mo-

hrenheim. Mais l'abondance du sang allemand, la persistance des tra-

ditions allemandes dans la diplomatie comme dans l'armée russe

(qu'on se rappelle Stoessel, Rennenkampf), suffisent à expliquer beau-

coup des fléchissements, des faiblesses et des contradictions de la po-

litique de l'alliance franco-russe.



L'Action française, 27 avril 1917.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 35









1.6



Les problèmes russes

L'Action française, 12 mai 1917.









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LORSQU'UN monarque croit qu'il ne s'agit que d'une émeute, il

faut au moins que son entourage l'avertisse qu'il s'agit d'une révolu-

tion. Bien des choses s'expliquent par le fait, aujourd'hui avéré, que

Nicolas II a été abominablement trompé par les hommes à qui il avait

eu le tort de donner sa confiance. Nous avons, à l'heure qu'il est, des

détails circonstanciés sur les moments qui ont précédé l'abdication,

dans le train impérial errant de gare en gare. Ces moments suprêmes

offrent en raccourci l'histoire du règne tout entier.



Les bonnes intentions ne suffisent pas pour gouverner les hommes.

Après Nicolas II, les idéalistes du gouvernement provisoire commen-

cent à s'apercevoir de cette vérité. Mais il ne suffit pas davantage de se

dire autocrate dans les papiers officiels et les proclamations publiques

pour exercer l'autocratie. En réalité, Nicolas II, qui refusait de faire

des concessions à la Douma, avait depuis longtemps laissé tomber

l'Empire en quenouille, et, loin de gouverner par lui-même, il était

manoeuvré par ses vizirs, par ses maires du palais. S'il ne connaissait

que par ces hommes-là ce qui se passait en Russie, la catastrophe n'est

pas difficile à comprendre.



La révolution était déjà un fait accompli à Petrograd, que Nicolas

II ne se rendait encore aucun compte des événements. Mais, dira-t-on,

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 36









il y avait des lettres vraiment pathétiques où, non seulement M. Rod-

zianko, président de la Douma, mais les chefs d'armée eux-mêmes

avaient averti le souverain qu'il n'y avait plus un moment à perdre ni

une faute à commettre. Aucune de ces dépêches ne lui avait été remi-

se, et son entourage les avait interceptées. Dans la nuit du 14 mars,

c'est-à-dire quand la révolution était maîtresse de la capitale, le géné-

ral Tsabel, commandant du train impérial, avait adjuré les trois ou

quatre personnes qui chambraient l'empereur de lui dire la vérité. On

objecta que le tsar dormait. A deux heures du matin, Nicolas II, s'étant

réveillé, demanda des nouvelles à l'amiral Nilof. Celui-ci répondit

qu'il y avait des troubles sérieux, mais qu'en un ou deux jours il serait

facile de les réprimer. Le général Voïéïkof renchérit. Il assura que sept

cents chevaliers de Saint-Georges accouraient à Tsarkoïé-Sélo, que

l'empereur se mettrait à leur tête et rallierait l'armée qui marcherait

contre la Douma. A ce moment, le général Tsabel survint et s'écria :

« Sire, on vous trompe. Voici une dépêche qui enjoint au train impé-

rial de rentrer à Petrograd. Elle est signée du lieutenant Grékof, com-

mandant la gare Nicolas. » A ces mots, le tsar commença à compren-

dre. « Qu'est-ce que cela veut dire ? Une révolte ? C'est le lieutenant

Grékof qui commande à Petrograd main-tenant ? Le général Tsabel

dut apprendre à l'empereur stupéfait qu'il existait un gouvernement

provisoire du côté duquel 60 000 hommes avec leurs officiers étaient

passés. Alors Nicolas II prononça les paroles qui contenaient le triste

aveu de l'ignorance où, depuis trop longtemps, il était tenu sur le véri-

table état des esprits et des choses : « Pourquoi ne m'a-t-on pas dit tout

cela plus tôt ? Pourquoi me découvre-t-on la vérité à peine mainte-

nant, quand tout est fini ? »



Un chapitre se fermait. Et, quelques heures plus tard, s'en ouvrait

un autre.



La scène n'est plus dans le train impérial. Elle est au palais de Tau-

ride, dans la salle Catherine, le 15 mars. Devant une foule de soldats,

de marins et de civils, M. Milioukof, au nom du gouvernement provi-

soire, expose le programme du « premier cabinet russe national ». Ce

discours, avec les interruptions de l'auditoire, constitue un document

politique extraordinairement précieux, car il annonce toutes les diffi-

cultés auxquelles les libéraux, portés soudain au pouvoir, allaient

avoir à faire face.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 37









À cette aurore des nouveaux jours, une opposition d'extrême-

gauche commençait déjà à se montrer. L'union entre citoyens russes

avait été le thème initial de M. Milioukof. De là, il était passé à l'union

dans l'armée, à l'union nécessaire des soldats avec les officiers, et de

premières « exclamations » avaient été poussées dans l'assistance. Il y

avait eu des exclamations nouvelles lorsque M. Milioukof avait dit

que le gouvernement provisoire ne voulait pas s'imposer au peuple,

mais que la confiance de tous lui était nécessaire pour consolider la

victoire du peuple. « Qui sont les ministres ? » avaient demandé des

voix impatientes. Et M. Milioukof avait nommé d'abord le prince Lvof

« qui est à la tête de tous les Zemstvos russes ». Des cris ironiques

s'étaient fait entendre : « Les Zemstvos de privilégiés ! » Ici, l'orateur

avait relevé l'allusion à la lutte de classes : « Vous parlez, dit-il, des

forces sociales organisées par les classes privilégiées. Mais vous. ou-

bliez que ce sont les seules organisations qui permettront d'englober

dans la suite les autres classes de la nation russe. » Point de vue d'un

évolutionniste intelligent et d'un historien. Était-ce le point de vue

d'une foule ?



Cependant, il fallait la calmer. Et M. Milioukof, parmi les minis-

tres, lui nomma tout de suite M. Kerenski, travailliste. A ce nom, il y a

des applaudissements. Il y a aussi des clameurs. Kerenski est donc

déjà suspect ! Après le ministre de la Justice, celui des Affaires étran-

gères se désigne : on l'acclame courtoisement. Puis vient le nom de

Goutchkof. Oh ! celui-là, c'est un archi-modéré, un octobriste, une

sorte de réactionnaire. Son nom ne passe qu'avec peine. « Il a été mon

ennemi politique, » dit M. Milioukof. « Votre ami, vous voulez di-

re ! »Mais Milioukof ne se laisse pas démonter. Il explique les servi-

ces rendus par Goutchkof à la cause de la révolution. S'il en est ainsi,

pour le moment, on laissera Goutchkof tranquille. Au tour d'un autre :

le titulaire des Finances, Térechtchenko. Ce nom cause une surprise. Il

ne paraît pas connu, « Qui est Térechtchenko ? » demandent des voix.

Alors Milioukof explique : « C'est un nom qui a un fier retentissement

dans le Midi de la Russie, mais la Russie est grande, il est difficile de

connaître tous ses meilleurs citoyens. » C'est vrai : M. Térechtchenko

est un grand industriel, un esprit distingué, ajoutons un ami de la

France. Tout le monde le connaît à Kief. Mais la Russie est si vaste et

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 38









si diverse ! Et déjà c'est le danger des autonomies et des séparatismes

qui se dessine...



Voilà pour le ministère. Et le régime ? Il semble qu'on soit au Pa-

lais-Bourbon, le 4 septembre, lorsque la foule interrompait Gambetta

et lui criait impérieusement : « Et la République ? » Comme Gambet-

ta, Milioukof, le 15 mars, était encore pour une transaction. Il annonce

que le grand-duc Michel sera régent et que le petit Alexis reste prince

héritier. « Mais c'est l'ancienne dynastie ! » s'écrie-t-on avec surpri-

se. « Parfaitement, reprend Milioukof avec fermeté. Je n'ai pas, moi

non plus, d'affection pour la dynastie. Mais il ne s'agit pas de ce qui

nous plaît ou de ce qui nous déplaît. Il faut, avant tout, éviter la guerre

civile. » Tout le monde sait le chemin parcouru depuis que ce danger

naissant a été dénoncé au berceau de la révolution...



Le premier de ces tableaux historiques de la révolution russe fait

comprendre en quoi a consisté la défaillance politique et mentale de

l'autocratie. Le second montre que, dès la première heure, les hommes

du gouvernement provisoire se sont rendu compte des difficultés de la

tâche qui, d'un seul coup, est tombée sur leurs épaules. Lorsqu'ils

étaient, il y a quelques semaines encore, dans l'opposition, ils avaient,

pour tous les problèmes que pose le gouvernement de la vaste Russie,

des solutions d'apparence séduisante. Il s'agissait, par exemple, de

donner un home rule à la Pologne, à la Finlande, aux autres nationali-

tés. Hélas ! l'Angleterre, depuis trente ans, en est encore à se deman-

der comment elle l'appliquera à l'Irlande ! Les formules, à l'épreuve,

ne se montrent pas d'une application si aisée.



Les hommes de bonne volonté qui sont au gouvernement provisoi-

re cherchent à mettre leurs actes en accord avec leurs doctrines. Nous

craignons qu'ils ne s'épuisent à cette besogne. Leur appel au pays est

le signe de leurs inquiétudes. Pourtant, ils ne désespèrent ni de la vertu

souveraine de la liberté, ni du patriotisme, ni de la raison du peuple

russe. Par un compromis avec l'extrême gauche, ils s'efforcent de ré-

tablir l'ordre et de créer un équilibre. Est-ce la bonne voie ? Ont-ils le

moyen de faire autre chose ? Ils sont juges de la situation. Mais, l'un

des principaux reproches qu'ils peuvent, - avec nous, - adresser à l'an-

cien régime, c'est d'avoir laissé la Russie dans un désordre tel qu'en se

suicidant il n'a même pas légué à ses successeurs ces parties solides

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 39









sur lesquelles peut reposer un pouvoir nouveau et que, en pleine crise

et en pleine guerre, tout est à créer.



Ah ! si Stolypine, qui avait prévu tant de choses, était là pour voir

ce gâchis ! Et quelle doit être l'amertume de ses héritiers et de ses dis-

ciples, qui auraient pu tout sauver et que Nicolas II n'a même pas su

appeler à son aide !



L'Action française, 12 mai 1917.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 40









1.7

La statue de Stolypine

L'Action française, 2 avril 1917.









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Nous connaissons des libéraux russes qui s'étaient juré de n'avoir

pas de repos jusqu'à ce que la statue de Stolypine fût dans le Dniepr.

Nous ne savons pas si la statue a fait dans le grand fleuve le même

saut que, jadis, après le baptême de Vladimir, l'idole Peroun, mais il

est certain que la population de Kief l'a jetée à bas de son socle. C'était

une des manifestations symboliques les plus faciles à prévoir de la

révolution russe.



L'homme qui avait rétabli l'ordre en Russie, après 1905, avait péri

par un des plus ténébreux complots de police et d'anarchie que l'on

connaisse. Son souvenir était resté odieux au libéralisme russe qui re-

prochait à Stolypine d'avoir consolidé le tzarisme et restauré la réac-

tion. Mais sa mémoire n'était guère plus honorée par le souverain qu'il

avait sauvé. Avant d'être déboulonnée par le peuple, la statue de Sto-

lypine l'aura été par Nicolas II.



L'ingratitude de l'ancien empereur à l'égard du meilleur serviteur

qu'il ait trouvé fait comprendre les causes de sa chute. Homme d'ordre

inflexible et sévère, Stolypine n'était pas un réactionnaire borné.

C'était un réformateur. Il laissait des collaborateurs, des disciples pé-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 41









nétrés de sa pensée qui auraient assuré à la Russie une politique natio-

nale, en accentuant l'esprit de progrès qui animait leur maître. Mais les

Sazonof, les Ignatief ont été abandonnés par Nicolas II. Un Krivo-

chéine s'est vu systématiquement écarté du gouvernement. Et quels

hommes auront été préférés à ceux-là ! Lorsque le prisonnier de

Tsarskoïé-Sélo apprendra l'incident de Kief, il pourra, - s'il a compris !

- faire un triste retour sur les fautes de son règne !



L'Action française, 2 avril 1917.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 42









1.8

Vingt-cinq ans d'alliance russe

L'Action française, 8 juin 1917.









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LE mois de juillet 1914 a eu son quart d'heure des alliances, le

quart d'heure tragique où il a fallu que la France se décidât. La France

serait-elle fidèle au pacte conclu avec la Russie ? Ou bien écouterait-

elle les suggestions, s'inclinerait-elle devant les menaces de M. de

Schoen qui, à plusieurs reprises, répéta que la situation était grave,

que la France devait savoir à quoi elle s'exposait si elle ne déclarait

pas qu'elle se désintéressait du conflit de l'Orient. Quoiqu'on ait pré-

tendu le contraire dans une certaine partie de l'opinion russe, la France

n'hésita pas une minute à remplir ses devoirs d'alliée.



Elle n'en conçoit pas de regrets. La France sait que, derrière la

Russie, c'est elle-même que l'Allemagne visait. Et les choses ont tour-

né de telle sorte qu'en tenant sa parole envers la Russie, la France a

gagné une autre alliance, aussi ferme qu'efficace : celle de l'Angleter-

re. À l'accord indécis qui existait avant le 4 août 1914, la guerre a

substitué cette intimité et cette solidarité franco-anglaises qui parais-

sent devoir être l'axe de la politique générale pour bien longtemps,

pour, aussi longtemps, en tout cas, que le péril allemand existera en

Europe.



Aujourd'hui, pourquoi le dissimuler ? La question de l'alliance

franco-russe tend à changer d'aspect. C'est un autre quart d'heure qui

sonne. C'est nous qui pouvons nous demander, avec de trop fortes rai-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 43









sons à l'appui, si la Russie est bien résolue à persévérer dans l'ancien

système. Les inquiétudes que donnaient Sturmer et Protopopof, elles

se réveillent sous une autre forme qui a, du moins, l'avantage du grand

jour et de la franchise, avec le régime des Jeunes-Russes, après les

deux mois de gouvernement des patriotes de la Douma, après la brève

expérience des nationaux-libéraux.



Nous devons le remarquer : c'est la galerie des neutres qui a le plus

de sévérités, en ce moment, pour la Russie et pour son rôle dans la

guerre. C'est un journal de la Suisse romande qui parlait, il y a deux

jours, des « responsabilités » de la Russie révolutionnée, qui faisait le

compte des « cruelles déceptions » apportées par les Russes à leurs

alliés, depuis qu'est passée la période première et fugitive de l'action

concertée, de la collaboration sans arrière-pensées, la période de l'in-

vasion de la Prusse orientale. Le même journal ne craint pas d'écrire

que, depuis longtemps, la Russie n'est pas « une alliée sûre », et il la

rappelle à ses « obligations sacrées »...



Il y a des Français, et nous en sommes, qui n'ont pas attendu ces

jours difficiles pour concevoir quelques doutes au sujet de la Russie.

Nous n'avons eu besoin ni de la guerre, ni de la révolution pour ex-

primer nos inquiétudes et pour montrer la Russie aussi lointaine que

fuyante. « Le colosse est capricieux, écrivions-nous en 1912, et il a de

vastes parties obscures. Ses associés gagneraient à le bien connaître. »



Il suffisait de le connaître seulement un peu pour savoir qu'il y

avait, dès l'origine, un léger malentendu sur le principe de l'alliance

entre la France et la Russie. Les circonstances font que M. Ribot, qui a

présidé, voilà vingt-cinq ans, aux premiers accords franco-russes, se

trouve de nouveau à la direction de nos affaires extérieures. M. Ribot

sait mieux que personne qu'en se rapprochant, la France et la Russie

obéissaient à un même besoin, celui de l'équilibre, mais que, par la

force des choses, elles n'occupaient pas exactement la même position

par rapport au problème central. Pour la France, la grande, la seule

question, c'était le péril allemand, c'était la sécurité de sa frontière de

l'Est. Ni la géographie, ni l'histoire ne montraient ce péril à la Russie.

Sauf dans une très petite élite, jamais la Russie n'a senti comme nous

la menace allemande. En outre, elle n'a jamais conçu l'Allemagne

comme nous et l'idée de la barbarie germanique échappe à un pays qui

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 44









a connu l'Europe par les Allemands. C'est pourquoi, en 1891, date des

premières conversations utiles, le ministre d'Alexandre III insistait

avant tout, dans ses conversations, sur le « caractère pacifique » du

rapprochement franco-russe. Par toutes les tendances de son esprit, un

homme comme M. de Giers voyait même Berlin comme une arche du

pont jeté entre Pétersbourg et Paris. Et le fait est qu'en 1895 la jeune

alliance, pour ses débuts, conduisait des navires français à Kiel.



Où allaient donc les intérêts et les sentiments de la Russie ? Non

pas, comme les nôtres, directement contre l'Allemagne. Ils allaient en

Orient, et c'est là que l'idée slave se heurtait au germanisme. On sait

quand la Russie s'est trouvée pour la première fois face à face avec

l'Allemagne. C'est à Constantinople, au moment où y arriva la mission

Liman von Sanders. Comment, d'autre part, le conflit de 1914 est-il

né ? Par les rivalités d'influences dans les Balkans. Mais là, c'était

l'Autriche que la Russie rencontrait sur le domaine qu'elle se croyait

réservé. Il suffira de rappeler les incidents diplomatiques austro-russes

qui ont précédé les guerres balkaniques et que symbolise le nom de

M. Isvolski. Justement, M. Isvolski, venu ensuite à Paris comme am-

bassadeur, a quitté ces jours-ci la scène politique. C'est un acte et c'est

une date de la nouvelle Russie. C'est la liquidation de tout un passé.



Les vrais objectifs de la guerre, pour la Russie, c'étaient Constanti-

nople et les Balkans. Ses moteurs, c'était l'achèvement de la lutte tra-

ditionnelle contre le Turc, son « ennemi héréditaire », et c'était le pan-

slavisme. Mais où sont, aujourd'hui, ces mobiles historiques ? Pour

Constantinople, la Russie de la révolution y a renoncé. Quant à l'idée

slave, avant la fin de l'ancien régime, elle ne battait déjà plus que

d'une aile. L'indifférence croissante pour les frères des Balkans était

un phénomène significatif et, en somme, bien explicable après le dé-

senchantement qu'avait apporté la Bulgarie, jadis la préférée du sla-

visme. Que cette guerre était loin de ressembler à la croisade de

1877 ! Qu'elle en avait donc peu l'enthousiasme ! Il faut se représenter

ce déclin pour comprendre bien des choses qui ont surpris et déçu...



Voilà, dans un très bref raccourci, le chemin que la politique russe

a parcouru depuis les temps où l'alliance s'est nouée, jusqu'à la guerre

qui l'a mise à l'épreuve. Que devient aujourd'hui le rôle de la Russie

en Europe ? Que veut-elle ? Sur quelles bases s'entendre avec elle ? Et

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 45









qui ne sent que, de toute manière, il y a quelque chose de changé en

Europe depuis qu'il n'y a plus d'attraction russe qui se fasse sentir sur

les Slaves d'Autriche et des Balkans ? Si l'alliance franco-russe est

encore susceptible d'une mise au point (et nous voulons le croire, nous

n'en désespérons pas), sur quelles données, moins fragiles que l'idée

de la coalition contre les autocraties, pourra-t-on rajeunir le pacte ?

L'alliance s'était faite, il y a vingt-cinq ans, sur un léger malentendu et

c'est ce qui explique bien des incidents et des péripéties de son histoi-

re. Du moins pouvait-on adapter les unes aux autres et faire marcher

ensemble les intentions de chacune des parties, même quand elles ne

se dirigeaient pas exactement vers le même but. Mais si la Russie

nouvelle, en fait de politique extérieure, n'a plus que celle du désiste-

ment, la base d'une transformation devient difficile à découvrir. Il res-

te cependant, pour la Révolution russe, la libération de son territoire.

Est-ce désormais le minimum ou le maximum de ses buts de guerre ?



L'Action française, 8 juin 1917.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 46









1.9

Le livre jaune de l'alliance

franco-russe

L'Action française, 21 septembre 1918.









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LE Livre jaune que vient de publier le gouvernement français est

un supplément bien curieux à l'histoire de l'alliance franco-russe. Il y a

là l'explication de bien des choses anciennes et récentes. Les faibles-

ses de l'alliance se voient dès ses origines, mais ces faiblesses même

sont une singulière justification pour la France et pour la Russie impé-

riale que l'Allemagne accusait et accuse encore d'avoir comploté sa

ruine dès 1892...



L'alliance, dans la pensée des dirigeants français qui l'avaient

conclue, était une combinaison d'équilibre évidemment destinée à pro-

téger la France contre le péril allemand. Indépendamment du souvenir

de 1870, où la guerre nous avait trouvés seuls en Europe, la Triplice

faisait un devoir à tout gouvernement français de chercher à nous

soustraire à ce fatal isolement. Mais la Russie, toute disposée qu'elle

était à se rapprocher de nous, comprenait encore mal le danger que

l'Allemagne représentait pour elle-même. Au fond, ce que l'on peut

affirmer plus fortement que jamais, après la lecture du Livre jaune,

c'est que, loin de se faire sur une idée et sur un programme anti-

allemands, l'alliance franco-russe s'était faite sur un malentendu ou au

moins sur une équivoque.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 47









Ce Livre jaune appuie la démonstration du Kiel et Tanger de

Maurras, auquel il fournira évidemment de bons textes pour une pro-

chaine édition. Quand la France, en 1891 et 1892, parlait Allemagne,

la Russie répondait quoi ? Angleterre. Fachoda était là en germe. Bien

loin de songer à la Vistule, encore plus loin de penser au Rhin, le mi-

nistre russe, M. de Giers, s'obstinait à nous attirer du côté de l'Égypte

et de l'Orient. Dans une communication du 6 août 1891, M. Ribot si-

gnalait cet état d'esprit à M. de Freycinet, son président du conseil : la

Russie cherchait en somme à nous exciter contre l'Angleterre.



M. Ribot ajoutait que c'était « l'écueil » prévu et qu'il n'en fallait

pas moins « se prêter à l'examen des vues du gouvernement russe ».

L'alliance s'est faite ainsi. Mais avec un tel point de départ, la station

de Kiel et l'étape de Fachoda deviennent faciles à comprendre. Et l'on

ne peut pas dire non plus que l'alliance ait été cette grande conjuration

dont l'Allemagne se plaint. Il eût mieux valu qu'elle eût été cela, elle

aurait peut-être mieux tourné pour l'un et l'autre des associés.



Bien d'autres enseignements pourraient se tirer de ce Livre jaune.

Mais la difficulté que la France et la Russie éprouvaient dès 1892,

quand leurs deux états-majors discutaient sur « l'ennemi principal »,

c'est encore la difficulté de notre coalition. L'exemple et la destinée de

l'alliance franco-russe prouvent qu'une ligue de gouvernements et de

peuples a intérêt à ne pas entretenir les confusions de cette nature qui

entraînent les fautes politiques et plus encore les fautes militaires.



L'Action française, 21 septembre 1918.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 48









1.10

Les morceaux de la Russie

L'Action française, 23 novembre 1917.









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CEUX qui, comme nous, ne se sont jamais fait beaucoup d'illu-

sions sur la Russie ont toujours été dans les meilleures conditions pour

dire que l'alliance franco-russe était naturelle, nécessaire et qu'il fal-

lait, par tous les moyens possibles, la pratiquer, la cultiver, la préser-

ver et lui faire rendre tout ce qu'elle était capable de donner. Ni Stur-

mer, ni Lénine ne nous ont surpris. Sous Lénine comme sous Stur-

mer, il n'y a qu'une ligne de conduite à suivre : sauver de l'alliance ce

qui peut en être sauvé et ne pas renoncer, par dépit, à vingt-cinq ans

de politique et de collaboration.



Un peu de scepticisme nous a mis à l'abri de cette mauvaise hu-

meur que sont portés à ressentir ceux qui avaient cru à un mariage

d'amour avec la Russie, comme ceux qui avaient estimé trop haut sa

valeur militaire. Nous qui doutions, nous avons été agréablement

étonnés de ce qu'ont fait les armées russes dans la première partie de

la campagne. On était disposé à l'indulgence pour les défaillances et

les trahisons des généraux d'ancien régime, quand on se représentait

par la pensée la défection en bloc à laquelle l'anarchie ne manquerait

pas de conduire. Trotsky fait regretter Soukhomlinof qui, du moins,

n'a jamais enjoint aux commandants d'armée de conclure un armistice

avec l'ennemi.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 49









Le principe à observer vis-à-vis de la Russie, a toujours été pour

nous celui du moindre mal. C'était un triste gouvernement que celui

du tsar. Pourtant, c'était encore un gouvernement : notre rôle n'était

pas de le démolir... Il fallait le soutenir, le renflouer, le guider, si l'on

pouvait, par des avis sages. Ses tares les plus graves venaient de la

faiblesse et de l'aveuglement de l'autocrate lui-même. Dans des cas

semblables, la France avec Pierre III, l'Angleterre avec Paul 1er

n'avaient pas hésité à recourir aux grands remèdes. La France démo-

cratique et l'Angleterre libérale du vingtième siècle ont été beaucoup

plus respectueuses de la majesté impériale. Et ce respect, qui nous

coûte très cher, n'a même pas préservé Nicolas II de l'abdication et de

l'exil. Une politique hardie et réaliste eût pris les devants. Une inter-

vention opportune, mille fois justifiée par la gravité des circonstances,

une opération césarienne à Petrograd eussent épargné des flots de sang

français.



Quiconque était un peu renseigné savait bien que le trône de Nico-

las II ne tenait qu'à un fil. « Tel qu'il est, le régime, dont la guerre a

accusé les tares, n'a qu'un nombre infime de défenseurs, » écri-

vions-nous le 1er juin 1916, en revenant de Russie, dans un rapport

qui fut remis à qui de droit. Là-dessus, toutes les observations étaient

concordantes. Était-ce une raison pour laisser venir la catastrophe ?



La monarchie tombée, il ne pouvait plus y avoir en Russie qu'un

affreux désordre. Les plus intéressants à entendre à ce sujet étaient les

libéraux russes eux-mêmes. Ils appréhendaient une révolution et ils

l'ont bien prouvé lorsqu'en mars 1917 ils ont essayé de substituer un

régent à Nicolas II. Si l'on n'eût pas attendu, pour cette tentative, que

la foule fût maîtresse de la rue et qu'elle eût envahi la Douma, il eût

été possible de réussir.



Tant que l'ancien régime subsistait, nous devions l'appuyer, en dé-

fendre au moins le principe, même si l'on doutait de sa solidité. Ce

qu'on disait contre lui, dans la presse française ou anglaise, l'affaiblis-

sait encore et rendait toute combinaison plus difficile. La vraie marche

à suivre, c'était d'abord de lui sauver la face en public : jusqu'à la der-

nière limite du possible nous avons essayé de remplir cette tâche in-

grate au lieu de régaler le lecteur des scandales de Raspoutine. En

quoi cela empêchait-il de concerter une action définie avec les libé-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 50









raux patriotes, avec un nationaliste comme Pourichkiévitch, avec les

grands-ducs signataires de la « lettre de remontrances » ?



Le trône s'est effondré sous le poids des fautes commises par Nico-

las II. Il n'y avait plus qu'à s'incliner devant le fait accompli. A quoi

bon pleurer sur cette jument de Roland ? Pour le tsar comme pour les

Alliés, tout était trop tard. Après quelques avis discrets donnés au pu-

blic, après-avoir indiqué le péril de l'anarchie et fait entendre qu'il fal-

lait craindre des Jeunes-Russes la déception que les Jeunes-Turcs nous

avaient déjà ménagée, à quoi eût-il servi de répandre de tristes pronos-

tics et de noirs pressentiments ? La révolution avait triomphé, - chose

presque unique dans l'histoire, - sans soulever le moindre mouvement

contre-révolutionnaire. Il n'y avait qu'à en prendre son parti.



Avec la même abnégation et la même absence de foi, comme nous

avions défendu Nicolas II, nous avons appuyé Goutchkof, Milioukof,

le gouvernement des libéraux-nationaux. Ils ont duré deux mois. Ke-

rensky est venu : le même crédit lui a été ouvert et il importait de le

lui ouvrir, parce qu'il était clair que Lénine était au bout de la chaîne.



Maintenant, Lénine est au pouvoir. Il a dépassé et de beaucoup

Sturmer, qui au moins rencontrait, comme barrière suprême, le senti-

ment de l'honneur toujours vivant chez Nicolas II. Lorsque, le jour de

l'abdication, un de ses pires conseillers avait proposé d'ouvrir les li-

gnes aux Allemands, l'empereur avait repoussé cette idée avec dégoût.

Lénine n'y a pas regardé de si près.



Mais, aujourd'hui que l'anarchie et le défaitisme triomphent, quel

est donc le moindre mal en Russie ? Peut-on sauver encore quelque

chose de l'alliance ? Oui, on le peut en réservant l'avenir. On le peut si

l'on ne désespère pas, si l'on ne brûle pas ce que l'on a adoré, si l'on ne

jette pas par-dessus bord, dans un mouvement de dépit, tous les pré-

cieux intérêts que représente la politique franco-russe.



Un des plus grands risques que court la Russie, c'est que sa mosaï-

que se disjoigne. Elle menace de tomber en morceaux. Dans le nom-

bre, il y en aura peut-être de bons. A nous de ne pas les laisser finir. Si

la France se désintéressait de la Russie, s'habituait à la regarder com-

me perdue sans recours, elle découragerait ceux des nôtres qui, là-bas,

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 51









peuvent la servir en faisant fonction de diplomates et d'agents volon-

taires. Elle laisserait le champ libre aux Allemands déjà prêts à se sai-

sir d'une proie facile. Tout cela par désappointement sentimental !



Il ne reste plus qu'une faute à commettre pour que l'alliance fran-

co-russe ait achevé le cycle de ses malheurs. Depuis l'enthousiasme

aveugle qui avait salué l'amiral Avellan jusqu'à la désillusion passion-

née d'aujourd'hui, rien n'aurait manqué à la détestable application

d'une idée juste, si l'on ne s'arrêtait pas au bord de l'erreur dernière.

Voilà le moment, au contraire, de pratiquer l'alliance plus sérieuse-

ment et dans un esprit plus positif qu'on ne l'a jamais fait. Le mot

d'ordre doit être de ne renoncer à rien.



L'Action française, 23 novembre 1917.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 52









1.11

L'abandon de Riga

L'Action française, 5 septembre 1917.









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ON nous parle beaucoup de l'Europe future qui doit sortir de la

guerre. En attendant, si nous nous retournions vers le passé ? Nous

verrions que l'oeuvre de Pierre le Grand est en train de tomber en

morceaux et que l'Europe du nord retourne à un état semblable à celui

où elle se trouvait avant l'apparition de la puissance russe.



Riga perdu, et perdu sans bataille, c'est pour la Russie un recul de

deux siècles. En 1915 encore le sang moscovite s'était réveillé lorsque

les Allemands avaient attaqué Riga à la fois par terre et par mer. L'hé-

ritage de Pierre le Grand avait été sauvé par un effort héroïque succé-

dant à de longues semaines d'une déprimante retraite. Cette fois l'en-

nemi est entré dans Riga sans coup férir. La flotte russe n'aurait pas

même été là pour protéger la ville, le cas échéant, contre une attaque

maritime, car la flotte russe, de la Baltique n'existe plus : tous ses offi-

ciers instruits et capables, comme désignés d'avance aux mutins, ont

été tués au cours des révoltes d'Helsingfors et de Cronstadt.



C'est ainsi que la Russie nouvelle vient de perdre sans gloire cette

« fenêtre » sur la mer Baltique dont la conquête avait marqué jadis sa

promotion au rang d'État européen. Jusqu'alors la Russie n'avait été

qu'une sorte de canton asiatique. C'est à partir du moment où la Balti-

que eut cessé d'être un lac suédois, où la Russie y eut accès, que l'em-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 53









pire des Romanof commença de compter en Europe et de communi-

quer avec les puissances occidentales. Par là, nous pouvons mesurer la

régression dont la démocratie russe est menacée.



L'ancien lac suédois sera-t-il demain un lac allemand ? Le sépara-

tisme finlandais, qui ne pourra manquer de se sentir encouragé par la

prise de Riga, peut singulièrement aider les opérations de l'Allemagne,

qui y possède d'ailleurs de nombreuses intelligences. Cependant l'his-

toire nous enseigne aussi que la Russie a obtenu son débouché sur la

Baltique en même temps qu'au sud-ouest elle s'emparait de l'Ukraine.

La défaite de Mazeppa est contemporaine de la conquête de la Livo-

nie, Cette relation va-t-elle se rétablir ? Or, le mouvement séparatiste

ukrainien ne se ralentit pas, et l'Ukraine garde la mer Noire. Sans la

résistance héroïque des Roumains, qui sait où en serait en ce moment

Odessa ?...



Ces dangers, cette dilapidation de l'héritage national, ces sombres

perspectives feront-elles réfléchir les Russes ? Leur démocratie est-

elle capable de sentir qu'elle est menacée de la pire et de la plus réelle

des régressions, la régression géographique ? Comprendra-t-elle aussi

combien les formules peuvent coûter cher ? À n'écouter que le princi-

pe des nationalités, l'Allemagne a bien sur Riga autant de droits que la

Russie. Dans cette ancienne cité hanséatique, les Allemands vont en-

tendre leur langue, retrouver les souvenirs de Brême, de Lübeck et de

Hambourg. Est-ce pour cela que les Russes ont cédé Riga sans com-

battre ? C'est un système qui pourrait les mener loin.



L'Action française, 5 septembre 1917.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 54









1.12

Les Allemands et la Russie

L'Action française, 3 mai 1918.









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Nous ne savons pas encore au juste pourquoi M. von dem Bussche

a éprouvé le besoin de faire connaître au monde qu'il s'intéressait aux

bruits d'une restauration monarchique à Petrograd et qu'il ne tenait pas

ces rumeurs pour invraisemblables. Ce qui vient de se passer à Kiev

montre que l'Allemagne s'occupe de faire régner en Russie l'ordre al-

lemand. Nous voilà loin d'une restauration russe avec le tsar de l'al-

liance rétabli sur le trône de ses pères.



Il y a pourtant beaucoup de personnes qui ne se font pas facilement

à l'idée que la guerre a bouleversé beaucoup de choses et qui croient à

la baguette magique qui rétablira l'Empire dans son ancien état. Il y a

partout, jusque chez les révolutionnaires, des conservateurs par man-

que d'imagination. Ceux qui ne croyaient pas à la possibilité de la

guerre, des invasions, des annexions, des écroulements d'empires,

croyaient en somme à la stabilité du monde tel qu'ils l'avaient connu et

à l'éternité de la carte telle qu'ils l'avaient vue dessinée à l'école.

Quand les catastrophes sont arrivées, les mêmes n'ont pas admis que

ce pût être sérieux et ils ont toujours pensé que le monde n'allait pas

tarder à rentrer dans son assiette, comme les fleuves rentrent dans leur

lit après une inondation.



Cette illusion explique un certain nombre des fautes politiques et

militaires que l'Entente a commises.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 55









Soucieux de disculper une administration dont il est le défenseur,

le colonel Repington explique dans le Morning Post que si l'Amirauté

a attendu le mois d'avril 1918 pour embouteiller Zeebrugge, c'est par-

ce que l'ancienne direction avait cru que les Allemands évacueraient la

Belgique d'un jour à l'autre. « Il ne fallait pas croire, monsieur, » disait

Louvois dans un cas pareil. C'est par suite d'une erreur du même genre

qu'on avait laissé la Turquie déclarer la guerre avant d'essayer de for-

cer les Dardanelles dont le passage était grand ouvert au mois d'août

1914. Qu'on prenne garde que ce qui est arrivé pour les Dardanelles

ne recommence pour l'Escaut !



Loin que les choses redeviennent toutes seules ce qu'elles étaient

avant la guerre, la guerre, au contraire, a pour effet de les décomposer

davantage tous les jours. Elle agit à la façon de ces maladies qui, peu à

peu, affectent les divers organes du corps humain. Compter sur un re-

tour naturel à la santé, c'est compter sur le miracle et non sur l'antisep-

sie après une grande infection.



Endormies par une longue période de tranquillité et d'équilibre, les

puissances occidentales avaient perdu le sens du mouvement. « Tout

coule ! » disaient les anciens sages. On avait oublié que les construc-

tions politiques sont fragiles. L'expérience de la guerre montre pour-

tant combien peu de mois suffisent pour jeter par terre ce qu'il a fallu

des siècles pour édifier. Ce que les tsars avaient mis trois cents ans à

rassembler s'est dissous en moins de trois cents jours. L'accès à la mer

Baltique représentait l'effort du règne de Pierre le Grand ; l'Ukraine et

la mer Noire l'effort du règne de la grande Catherine. Calculez com-

bien de semaines il aura fallu pour que le vent de la défaite et de la

révolution réduise en poussière ce puissant Empire ! C'est le château

de cartes de la fable de Florian. Mais nous ne savons même plus les

fabulistes de la petite enfance.



S'imaginer aujourd'hui que la Russie se relèvera bientôt et marche-

ra comme un autre Lazare, c'est faire trop bon marché de toutes les

leçons de la politique et de l'histoire. Nous avons eu jadis le roi de

Bourges. Mais cette royauté presque dérisoire c'était encore un point

solide sur lequel le patriotisme français suscité par Jeanne d'Arc put

s'appuyer, et il fallut bien du temps et bien des luttes avant que la

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 56









France reprît figure. On cite aussi la Prusse après Iéna, lorsque, sui-

vant le mot de Henri Heine, Napoléon n'avait qu'à siffler pour qu'il n'y

eût plus d'État prussien. D'abord Napoléon s'abstint de siffler, genre

de clémence que l'Allemagne ignore. Et puis la Prusse conservait son

roi, sa reine populaire, l'espoir de sa dynastie. Il y avait aussi en Alle-

magne un puissant mouvement national, des philosophes, des poètes,

qui élevaient les coeurs et qui répandaient l'idée du relèvement.



Peut-être, un jour, quelque chose de pareil pourra-t-il se produire

en Russie. Jadis, la Moscovie a déjà connu la conquête de l'étranger.

Les Polonais étaient au Kremlin. Le « brigand de Touchin 2 » tenait le

rôle de Lénine. C'est de cet abîme que surgirent le boucher Minine et

le prince Pojarsky pour sauver la patrie russe et porter un Romanof au

pouvoir. Alors même, cette restauration ne se fit pas du jour au len-

demain et demanda bien du temps et bien des peines. À défaut de

l'histoire, trop austère, que les Parisiens consultent donc leurs souve-

nirs de théâtre. L'opéra russe, avant la guerre, avait apporté à Paris la

Vie pour le tsar. Aussi longtemps que n'aura pas reparu en Russie

l'état d'esprit du moujik qui se sacrifiait pour sauver le petit Michel

Romanof, compter sur une restauration vraiment russe sera purement

chimérique.



La Russie a été aussi gravement « dissociée et décérébrée », com-

me disait jadis Barrès, qu'un pays peut l'être. Les idées libérales et so-

cialistes ont d'abord frappé les intelligences et fait disparaître, du haut

en bas, toute espèce de capacité de gouverner. Le principe des natio-

nalités, jeté dans cette anarchie, a amené une dissolution immédiate.

Au lieu de servir de réactif, l'invasion étrangère n'a servi qu'à décom-

poser davantage ce demi-cadavre. Voilà les choses comme elles sont.

Pour le civet d'une restauration russe, il faut un lièvre. Le lièvre est

invisible jusqu'à présent.



Si le tsarisme, sous une forme quelconque, pouvait en ce moment

être rétabli en Russie, il ne s'appuierait que sur le dégoût causé par



2 L'auteur fait ici allusion à l'affaire des faux Dmitri, consécutive à la mort de

Boris Godounov. Pendant des années, surgirent de partout des gens qui se pré-

tendaient fils ou petits-fils d'Ivan le Terrible. Le « bandit de Touchino » était

le « deuxième faux Dmitri ». Le trouble se prolongea pendant huit ans.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 57









l'anarchie maximaliste, et l'ordre, pour les Russes, est allemand. Il est

représenté par Guillaume II. Les Alliés, eux, représentent à la fois la

guerre et les démocraties, et les Russes patriotes qui ne répugnent pas

à l'idée de la guerre voient de leurs yeux ce que c'est qu'une intégrale

démocratie. Alors ? Comme le coup d'État de Kiev l'a montré hier, la

Russie républicaine est trop faible pour se défendre contre les Alle-

mands. Une monarchie ne serait faite et ne se soutiendrait que par les

Allemands. Plus que jamais on doit demander : Alors ?...



Alors, il faudra que bien des choses aient changé pour que la Rus-

sie qu'on regrette ou qu'on rêve se réveille et reparaisse parmi les vi-

vants. Il y a un long travail tenace à faire avant d'effacer les traces de

la guerre, là-bas et ailleurs. Nos soldats, sur la terre de France envahie,

savent ce qu'il en coûte de reprendre pouce par pouce le terrain

conquis par l'ennemi. Il y a aussi du terrain politique et moral à rega-

gner en Europe et il y faudra la même patience. Accoutumons-nous à

cette idée au lieu de croire à l'instantané merveilleux.



L'Action française, 3 mai 1918.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 58









1.13

La politique allemande en Russie

L'Action française, 5 juillet 1918.









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TOUT ce qu'on voudra, mais ne plus douter que les bolcheviks et

l'Allemagne ne font qu'un.



Oui, jusqu'à présent, dans la confusion gigantesque de la Russie,

on pouvait se demander quelle était la part de la sincérité chez Trotsky

et chez Lénine. On pouvait se demander si, les circonstances et les

coups aidant, ils n'en viendraient pas à nationaliser plus ou moins leur

pouvoir. Sept mille gardes rouges ont été fusillés sans autre forme de

procès dans la Finlande germanophile. Il y a de quoi retourner les

idées des théoriciens les plus têtus. Rien n'y a fait. Et, dans l'espace de

quarante-huit heures, il s'est révélé par deux fois que le maximalisme

était un auxiliaire conscient de l'Allemagne.



Il y a eu d'abord l'annexe secrète au traité de Brest-Litovsk par la-

quelle les bolcheviks abandonnent aux Allemands l'exploitation terri-

toriale et économique de la Pologne, se réservant, pour leur compte,

d'y propager l'anarchie. Et il y a eu ensuite le décret de Trotsky, dé-

nonçant et menaçant « l'impérialisme » des Alliés, pour mieux aider

l'armée germano-finlandaise, fusilleuse de gardes rouges, à couper la

route d'Arkhangel et de Kola, - la seule voie de communication qui

subsiste pour nous avec la Russie.



Dans ce qui fut l'Empire russe, la politique de l'Allemagne est à ba-

se de mépris pour le slavisme. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier. Les

Allemands procèdent comme s'ils étaient au centre de l'Afrique, et

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 59









n'attachent pas plus d'importance aux idées réactionnaires ou révolu-

tionnaires que s'il s'agissait de tribus nègres vivant soit en communau-

té, soit sous un roitelet. L'Allemagne oppose ou combine, selon les

cas, et selon son intérêt, les tendances contraires. Pour le moment, elle

fait marcher de front le gouvernement des blancs et une tentative de

monarchie en Finlande, le maximalisme en Grande Russie et la dicta-

ture de l'hetman Skoropadski en Ukraine, sans compter de multiples

expériences dans les petites républiques qui foisonnent au Caucase et

le long de la mer Noire.



C'est de l'impérialisme sans doctrine. L'absence de tout esprit doc-

trinaire permet à la politique allemande ces retournements brusques et

cyniques, - un cynisme que les Alliés n'ont pas, ne voudront jamais

avoir et qu'ils auraient grand tort, à tous les égards, d'imiter, car il n'est

pas dans leurs cordes. Mais c'est ce qui explique tant de désagréables

surprises et de déceptions éprouvées par eux depuis la révolution rus-

se.



Qu'est-ce qui donne donc à l'Allemagne assez d'assurance pour

jouer avec les idées révolutionnaires ? Elle fait comme les chimistes

qui manient dans leurs laboratoires les substances explosives les plus

dangereuses. On s'est trompé lorsqu'on a cru que ses militaires et ses

diplomates répugneraient à traiter avec Trotsky et ses camarades. Non

seulement ils ont négocié avec eux, mais encore ils se sont assis à la

même table. La chute du tsarisme avait commencé par choquer et par

alarmer chez Guillaume II et à sa cour des sentiments traditionnels.

On s'est remis de ces inquiétudes.



Le fait, c'est que l'Allemagne se considère comme une citadelle

monarchique et militaire sur qui la révolution n'a pas de prise. Elle

envoie au dehors des poisons contre lesquels elle se regarde comme

immunisée. D'ailleurs tout n'est pas faux dans ce calcul. Guillaume II,

lorsqu'il se retourne vers son passé, peut admirer les progrès de son

Empire vers la discipline. Dans sa chair elle-même, à laquelle il tient,

il éprouve un sentiment de sécurité. Son grand-père, le premier empe-

reur, avait encore subi les menaces et les attentats de l'anarchie. A une

époque où étaient assassinés Sadi-Carnot, Mac-Kinley, Humbert 1er,

les présidents de République comme le roi de l'Italie nouvelle, Guil-

laume II allait, venait à travers son Empire et à travers l'Europe, pro-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 60









nonçait des discours extravagants ou provocants sans qu'il y eût seu-

lement un fou pour le viser de son revolver. Depuis la guerre, dont il

porte la responsabilité, comme chef suprême, pas une main qui se soit

levée pour faire payer les flots de sang répandu. Propager chez les au-

tres l'anarchie et la révolution et rester soi-même indemne, quelle si-

tuation privilégiée ! C'est ce sentiment-là qui inspire tant d'audace à la

politique allemande en Russie.



Guillaume Il a même ses théoriciens qui démontrent que l'Allema-

gne impériale, en faisant la guerre, cette immense guerre, a été le

grand agent du marxisme et qu'elle a avancé de cent ans l'évolution

sociale de l'Europe. Là-dessus, Paul Lensch s'extasie. Plus de petite

bourgeoisie, plus de petite propriété : la guerre tue cela et les prophé-

ties de Marx s'accomplissent. Ainsi la révolution s'est faite sous les

auspices de l'impérialisme allemand et le « grand soir » est arrivé. Que

le prolétariat de tous les pays en rende grâces à Hinden-burg, à Lu-

dendorff et à Guillaume IL



Ces contes-là prennent à Berlin. Ils prennent aussi à Petrograd et à

Moscou.



Krieg ist Revolution... C'est un très vieux thème allemand. Les

guerres de 1866 et de I870 avaient été la révolution politique de l'Al-

lemagne. Cette guerre-ci, c'est la révolution sociale. La révolution

« comme je la comprends », aurait dit le chancelier Michaëlis. Cepen-

dant l'Allemand n'imprime pas sa vraie formule, sa formule secrète. Il

se contente de se la répéter en se frottant les mains. « La guerre, c'est

la révolution... pour les autres. Pour nous, c'est la consolidation de

l'ordre existant. Befestigung des Zustandes. »



Quand on a ces idées-là, on peut faire de la politique dans la Russie

décomposée.



L'Action française, 5 juillet 1918.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 61









1.14

Les Alliés et la Russie

L'Action française, 10 décembre 1918.









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D'APRÈS les journaux anglais, un des principaux objets de la visi-

te de M. Masaryk à Londres a été de convaincre les Alliés de la néces-

sité de « venir en aide » à la Russie et d'examiner le rôle que la Répu-

blique tchéco-lovaque remplirait dans cette oeuvre. M. Masaryk a

sans doute plaidé la même cause à Paris. La reconnaissance d'une Bo-

hême indépendante de 7 ou 8 millions d'habitants doit-elle déterminer

une entreprise qui aurait pour but de restaurer une puissance russe de

80 millions d'habitants ?



Si c'est dans ces termes disproportionnés que la question se pose, il

faudrait nous le dire tout de suite. On saurait où mène la politique des

nationalités.



Une intervention des Alliés en Russie (intervention dont le poids

principal retomberait fatalement sur la France) serait destinée à quoi ?

A renverser le régime bolchevik ? A nous faire rentrer dans nos mil-

liards ? À remettre sur pied une puissance russe dans l'intérêt de

l'équilibre européen ? Peut-être l'intervention servirait-elle aux trois

choses à la fois puisque le Temps parlait encore hier soir de « réorga-

niser » la Russie. Il serait pourtant recommandable de distinguer un

peu.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 62









S'il s'agit d'extirper le bolchevisme, il faut d'abord savoir par quoi

on entend le remplacer. On nous dit depuis de longs mois, selon les

assurances données par les émigrés russes, que la population n'attend

que l'arrivée des Alliés pour briser la tyrannie de Lénine. Mais des

émigrés, même quand ils sont libéraux, sont toujours des émigrés. Les

libéraux russes sont dans leur pays une exception, un fruit exotique.

Le plus spirituel et le plus sincère d'entre eux aime à dire : « Pour

nous autres Cadets, il n'y a de place en Russie qu'au bout d'une poten-

ce. » Les Alliés peuvent-ils attacher une grande expédition politique et

militaire à cette corde de pendus ?



S'il s'agit de retrouver le capital français engagé en Russie sous des

formes diverses, c'est une autre affaire. « Vingt milliards, songez à vos

vingt milliards, » nous disent les girondins russes de Paris. Mais si,

pour retrouver ces milliards, il nous faut d'abord en avancer d'autres,

d'un total inconnu, avec des chances de succès incertaines, voilà une

belle opération.



Quant à restaurer de nos mains une puissance moscovite, on est en

pleine chimère si l'on en est à penser cela. Il est fâcheux que l'équili-

bre de l'Europe soit rompu par l'écroulement de l'Empire des tsars. Ce

n'est pas une raison pour se mettre à croire qu'il ne nous reste plus qu'à

chausser les bottes de Pierre le Grand. Qu'on cherche une autre politi-

que d'équilibre continental, voilà tout. L'occasion est bonne pour re-

construire une Europe qui se passerait de la Russie, comme elle s'en

est passée si longtemps. Cette fidélité posthume à l'alliance russe, fi-

délité qui va jusqu'à vouloir ressusciter la jument de Roland, est une

manifestation de routine intellectuelle et une défaillance d'imagination

dont nous reconnaissons volontiers l'humilité touchante.



Jusqu'à présent, aucun groupement russe vraiment sérieux ne s'est

levé contre Lénine et n'a réclamé notre aide. D'autre part, le gouver-

nement de Lénine nous traite en ennemis. Nous n'avons, pour le mo-

ment, qu'à ne tolérer aucune de ses provocations et à interdire sa pro-

pagande. Un cordon sanitaire commence à être tendu autour de ce

foyer pestilentiel. Ce qui a été fait à Arkhangel et en Sibérie devra être

continué par la mer Baltique et par la mer Noire. Pologne, Bohême et

Roumanie pourront nous aider à compléter ce blocus. Quand la Russie

aura cuit dans son jus bolcheviste, on verra bien ce qui s'y passera. Si

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 63









les circonstances deviennent favorables, il sera toujours temps d'agir.

Mais, même alors, la Russie des Pierre, des Catherine, des Alexandre

et des Nicolas, qui hante le souvenir de la diplomatie, ne sera pas près

de renaître. Jusque-là il sera prudent de combiner nos sécurités com-

me si la Russie n'existait plus.



L'Action française, 10 décembre 1918.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 64









1.15

Le problème russe

L'Action française, 16 janvier 1919.







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Il y a, dans la littérature anglaise, une page célèbre qui excuse tous

les excès des révolutions. Macaulay y compare les peuples affranchis

du despotisme à un prisonnier qui, sortant de son cachot, ébloui par la

lumière, dirige d'abord mal ses pas. En vertu de cette image, toute ré-

volution mérite crédit et le libéralisme anglais n'aura pas ménagé le

sien à la révolution russe. De là cette indulgence pour le bolchevisme

à laquelle le gouvernement britannique a failli un moment céder.



Quelle est, sur la Russie, la thèse qui a cours ? C'est une thèse

sommaire et, par conséquent, féconde en causes d'erreur. On s'imagi-

ne, en gros, un peuple russe abruti par des siècles de tyrannie tsarien-

ne, rendu incapable de se gouverner lui-même et retombé sous un

nouveau joug, le joug bolcheviste, après un essai de liberté. Il y a là

un énorme contre-sens historique. Tel quel, le tsarisme n'avait pas seu-

lement constitué la Russie et « rassemblé la terre russe ». Il y avait

introduit, par la force, contre le gré des habitants, la civilisation euro-

péenne. Il l'avait fait entrer dans le courant européen, et seulement

depuis le dix-huitième siècle. Le tsarisme a été l'instrument du « pro-

grès par en haut ». Cette européanisation, pour laquelle Pierre le

Grand fut jadis tant admiré de nos philosophes, a pu être superficielle

et artificielle. La Russie n'en a pas connu d'autre et si elle ne l'avait

pas eue par les tsars elle n'en aurait pas eu du tout.



Avec le tsarisme et son administration, la pellicule civilisée de la

Russie est tombée. Voilà le fait. On pouvait être sans illusions sur le

gouvernement de Nicolas II. Ce qui était sûr, c'est que, ce gouverne-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 65









ment une fois disparu avec ses traditions importées des pays occiden-

taux, la Russie retournerait à ses origines orientales. Dostoïevski avait

compris que le tsar et les bureaucrates étaient les alliés des intellec-

tuels contre la barbarie. Dans la lutte des libéraux russes contre les

bolcheviks, ce sont les vestiges inorganiques de la Russie européenne

qui livrent combat à la Russie asiatique.



Lénine et Trotsky commenceraient-ils à s'en rendre compte ? Arri-

vés à Moscou avec le marxisme et le germanisme dans leurs bagages,

ils semblent, d'après de curieuses indications, russifier le bolchevisme.

Une correspondance de Stockholm adressée au Manchester Guardian

signale en Russie une renaissance du sentiment religieux que Trotsky

et quelques autres travailleraient à confisquer et à canaliser dans le

sens de la révolution, après s'en être alarmés. Le mysticisme russe est

une force et les bolcheviks trouvent qu'elle est bonne à prendre. Ils

savent que la religion, en Russie, a toujours été associée au nationa-

lisme, et qu'il vaut mieux l'avoir pour soi que contre soi.



Que valent ces renseignements ? On sait que le journal anglais qui

les donne est, par son libéralisme exalté, favorable au bolchevisme.

Pourtant, il ne serait pas inutile de les contrôler. La Russie est plus

complexe qu'on ne pense et le fanatisme peut épouser bien des formes

imprévues. Pour s'occuper utilement des affaires de cette masse hu-

maine, il faut la comprendre et la connaître. Si la Russie tsariste a dé-

çu l'Occident, si la Russie libérale l'a déçue plus encore, c'est parce

que l'Occident ignorait l'une et l'autre. Il serait temps de ne plus se

tromper. Et, pour ne plus se tromper, il faudrait être informé.



La Conférence de la paix va s'occuper de savoir comment la Rus-

sie pourrait être représentée et l'on agite des projets divers. Il y a des

gens qui ne se consolent pas d'un Congrès sans Nesselrode ni Gort-

schakof et qui proposent d'y asseoir des Gortschakof en cire. Si l'on

avait d'abord une idée un peu nette du pays et de ses habitants, on sau-

rait peut-être mieux ce qu'il y a à faire avec les Russes.



L'Action française, 16 janvier 1919.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 66









1.16

La paix à l'Est

L'Action française, 10 mai 1919.









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LA paix va se faire à l'Est en l'absence de la Russie. C'est une sim-

plification. Il ne serait pas possible d'étendre la Pologne et la Rouma-

nie aux limites orientales qu'on leur accorde s'il existait encore un État

russe et que cet État russe fût notre allié. De même, en ce qui concerne

la Galicie et les Ruthènes. Il serait trop long d'entrer dans le détail des

attributions et des partages projetés. Il suffit de dire qu'ils seront faits

sans que la Russie de Moscou ni celle de Kiev soient présentes.



Telles sont les conditions dans lesquelles la Conférence élève la

« barrière » des nouveaux États sur lesquels toute une école veut

compter pour contenir l'Allemagne du côté de l'Est.



Pour contenir l'Allemagne sur le versant opposé au nôtre, il faut, en

effet, une grande Pologne, une grande Bohême, une grande Rouma-

nie. Ces trois États ne peuvent avoir de consistance, ils ne peuvent

communiquer entre eux qu'en s'adjoignant des territoires russes ou

habités par des populations slaves traditionnellement soumises à l'in-

fluence ukrainienne ou moscovite.



Ce qu'on fera là-bas durera donc aussi longtemps qu'il sera possi-

ble de négliger la Russie ou que la Russie sera en sommeil. L'établis-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 67









sement de la « barrière » postule ce sommeil éternel. Du jour où un

État russe renaîtrait et serait capable d'avoir une politique extérieure,

son alliance se nouerait automatiquement avec l'Allemagne contre les

pays formés à leurs communs dépens. La Pologne, comme au temps

de ses malheurs, serait prise entre deux feux.



Il ne dépend pas de nous que la Russie soit à jamais rayée de la vie

européenne. Tout ce que l'on peut dire, c'est que l'Europe s'organise

comme si elle devait toujours se passer de la Russie. Cependant un

curieux paragraphe des préliminaires, qui est une amorce jetée au

peuple russe, laisse ouvert son droit aux revendications. La renaissan-

ce de la Russie est prévue par les puissances occidentales. Pourvu

qu'elle ne renaisse pas trop tôt ! Après la paix qu'on aura faite à l'Est,

il y aura contradiction et même danger à réveiller le chat qui dort à

Moscou.



L'Action française, 10 mai 1919.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 68









1.17

La Russie de demain

L'Action française, 19 juin 1919.









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M. Pichon a annoncé à la Chambre que la chute du régime bolche-

vik était prochaine et nous en acceptons l'augure avec plaisir. Cepen-

dant, lorsque Lénine et Trotsky auront quitté le Kremlin, par qui et par

quoi seront-ils remplacés ? C'est une question qu'on ne peut pas écar-

ter toujours sous prétexte que l'essentiel est de détruire l'abjecte domi-

nation des dictateurs de Moscou.



Nous n'interprétons pas trop étroitement les faits en constatant que,

dans la Russie contemporaine, le pouvoir bolchevik est, après le tsa-

risme, celui qui s'est maintenu le plus longtemps. Lénine a déjà duré

dix-neuf mois. De mars à novembre 1917, la révolution avait usé une

demi-douzaine de gouvernements. Il nous semble que l'expérience

n'est pas négligeable. Elle prouve que la Russie accepte volontiers une

autorité forte et même poussée jusqu'à la tyrannie. C'est peut-être par-

ce qu'elle en a besoin. Faute de bon tyran, la Russie en subit de mau-

vais.



Est-ce que la nature et le tempérament des Russes auront changé

quand ils seront affranchis du bolchevisme ? Nous demandons la per-

mission d'en douter.



Personne ne peut rien à ce fait que, si la Russie existe, elle le doit à

l'épieu de fer d'Ivan le Terrible, à la volonté des Pierre et des Catheri-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 69









ne. Le seul État russe qu'on ait connu a été autocratique, bureaucrati-

que et centralisé. Les Alliés recommandent aujourd'hui la formule

d'une Russie non seulement démocratique et libérale mais encore fé-

dérative. Deux expériences à la fois, c'est beaucoup.



Nous craignons, en outre, que ces expériences se fassent dans des

conditions mauvaises pour nous. Connaît-on l'état d'esprit des « pa-

triotes russes » sur lesquels on croit pouvoir compter ici ? Sait-on as-

sez combien ils sont aigris ? Ils trouvent à Paris des délégués ukrai-

niens, esthoniens, lettons, etc... Mettons-nous à la place des « patriotes

russes » à qui nous demandons d'abord, pour mériter ce titre, d'être

anti-allemands. Ces patriotes voient leur patrie démembrée. L'idée

fédérative, représentée par des séparatistes que nous accueillons offi-

ciellement, ne leur inspire que de la méfiance quand ce n'est pas du

dégoût. Lorsqu'ils découvrent jusqu'où vont s'étendre à l'Est les fron-

tières de la nouvelle Pologne, leurs alarmes « patriotiques » s'expli-

quent sans peine.



Qu'on ne croie donc pas que tout sera facile quand Lénine et

Trotsky seront tombés. En premier lieu, il faudra qu'ils aient été ren-

dus incapables de nuire et remplacés par d'autres gaillards que les

Lvof, les Milioukof et les Kerensky. Il en est des bolcheviks comme

des Jeunes-Turcs : c'est de la mauvaise herbe qui repoussera si on ne

l'arrache pas à fond.



Ensuite, on s'imagine peut-être un peu naïvement que la Russie dé-

bolchevisée suivra en politique extérieure la ligne la plus conforme à

nos désirs. Souvenons-nous qu'il y a maintenant, entre l'Allemagne et

la Russie, une Pologne qui peut devenir un fameux trait d'union. Notre

politique, à l'Est, ne sera pas simplifiée par la résurrection de la Rus-

sie. Il faudrait y penser avant de rêver un retour aux douceurs de l'al-

liance franco-russe.



L'Action française, 19 juin 1919.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 70









1.18

Un moment de méditation

au milieu de l'apothéose

L'Action française, 14 juillet 1919.









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JUSQU'EN cette journée de fête et de détente des esprits opprimés

par une longue horreur, il faut demander aux Français de consacrer

quelques moments à un retour sur le passé et à une méditation sur

l'avenir.



La gigantesque aventure qui finit par une apothéose a eu ceci de

prodigieux que les peuples vainqueurs sont ceux qui ne pensaient pas

à la guerre, et qui la croyaient même impossible. Les Allemands ont

désobéi au précepte de Bismarck. Ils ont agité ce qui était tranquille.

Ils ont détruit de leurs mains un état de choses dont ils étaient les bé-

néficiaires. Les amateurs de guerre civile pourront s'instruire de

l'exemple. Ils jouent avec la révolution. Ils avertissent la France par

des provocations successives. Telle a été la méthode de l'Allemagne

entre 1905 et 1914, grâce à quoi, le jour décisif, notre mobilisation

s'est faite admirablement. De même le bolchevisme réveille chez nous

le chat qui dort.



Il n'en est pas moins vrai que l'Allemagne nous a attaqués, envahis,

qu'elle a occupé de longs mois une vaste partie de notre territoire et

que nous avons échappé à des périls mortels. La victoire d'aujourd'hui

répare la défaite de 1870, mais à quel prix ! Et dans l'un comme dans

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 71









l'autre cas, c'est l'ennemi qui a médité et entrepris l'agression. La

France est un pays que la guerre vient chercher. Voilà la vérité qui

crève les yeux.



Serons-nous mieux abrités dans l'avenir contre les répercussions de

la politique européenne devenue universelle ? La France avait pris

l'alliance russe pour une garantie de la paix, et c'est par l'alliance russe

qu'est arrivée la guerre. Après cela, on peut être sceptique. L'enchaî-

nement des effets et des causes a trop de mystères pour qu'on se fie,

en politique, à une précaution conçue comme devant dérouler sans fin

ses bienfaisantes conséquences.



Lorsque approcha le fatal été de 1914, on découvrit par quel méca-

nisme la guerre allait s'engager. En appuyant sur le ressort serbe, l'Al-

lemagne mettait en mouvement la Russie et l'alliance franco-russe.

Heureusement, par l'invasion de la Belgique, elle a complété elle-

même la chaîne de nos alliances. Il n'en est pas moins vrai que si la

menace russe avait empêché Bismarck de nous attaquer en 1875, c'est

à travers la Russie, beaucoup moins redoutée en 1914, que ses succes-

seurs ont engagé le fer avec le peuple français.



Nous avions aperçu et décrit ce danger, les collections de l'Action

française et de sa revue en font foi. Elles font foi également que nous

nous refusions à soutenir les querelles slaves, à exciter le panslavisme

ou la slavophilie. Eh bien ! pour éviter les orages de l'avenir, il faudra

encore essayer de voir clair. Il faudra aussi se garder de prendre pour

une assurance infaillible de tranquillité ce qui peut devenir le principe

de complications nouvelles. Dès le lendemain des fêtes, la vie des

peuples retrouvera ses droits. Elle sera comme toujours pleine de pas-

sions et d'incertitudes. Mais rarement, pour la France, la matière de la

politique aura été plus vaste et plus ténébreuse.



L'Action française, 14 juillet 1919.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 72









1.19

La Russie ressuscitée

L'Action française, 30 janvier 1920.









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POURQUOI la politique des Alliés se montre-t-elle si incohérente

au sujet de la Russie ? Les contradictions sont éclatantes et il y en a de

nouvelles tous les jours. Hier encore, on annonçait de Copenhague

que Litvinof, l'envoyé de Lénine, et O'Grady, l'envoyé de M. Lloyd

George, avaient élargi leurs thèmes de conversation. En même temps,

M. Lloyd George refusait des passeports aux délégués travaillistes

désireux de se rendre dans la République des Soviets. La versatilité est

évidente. À quoi tient-elle ? À autre chose qu'à une inconsistance na-

turelle de la pensée chez les directeurs de l'Entente.



En réalité, le problème russe - car il y a un problème russe - est vu

à travers des préjugés nombreux et divers. On hésite surtout à le voir

tel qu'il est.



L'Occident considère généralement que le bolchevisme est le

monstre qui a dénaturé la Russie loyale. Il suffirait donc que le mons-

tre fût terrassé pour que la France retrouvât l'alliée des temps anciens.

Trop de signes montrent que cette illusion retarde. Le bolchevisme a

bien entraîné à la trahison le pays fidèle à ses alliances tant qu'ont ré-

gné Nicolas II et la tradition d'Alexandre III. Mais le bolchevisme n'a

pas été non plus, on du moins il n'a pas été longtemps ce que disaient

ici ses stupides admirateurs. Sous le bolchevisme, selon la loi dont

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 73









plus d'une révolution occidentale a donné l'exemple, une autre Russie

a poussé. Et c'est la Russie éternelle, qui se déplace, qui cherche de

l'espace et de l'air dans le sens où la Russie en a toujours cherché. Il

ne fallait pas trop souhaiter que la Russie, depuis que ses bolcheviks

nous avaient abandonnés au milieu de la bataille, redevînt forte et re-

parût dans le monde comme puissance politique. L'affaiblissement

terrible que les idées absurdes de ses dictateurs socialistes lui ont ap-

porté au temps où ils les appliquaient, est devenu un avantage pour

nous. Imprudents ceux qui continuaient à soupirer après la renaissance

de la Russie. Elle renaît et, malgré son anarchie et sa misère, c'est déjà

pour inquiéter l'Europe.



Ses voisins immédiats, les peuples auxquels nous nous intéressons

le plus, n'ont jamais souhaité la résurrection de la puissance qui les a

étouffés jadis. Le bolchevisme, ce n'est pour eux qu'un aspect de la

Russie. Ils ne le cachent pas. La Pologne, la Roumanie voient l'armée

rouge s'approcher d'elles. Entre les années de Trotsky et celles de la

grande Catherine elles ne font pas de différences et elles ont raison.

Un communiqué roumain que nous avons sous les yeux écrit : « En

Bessarabie, d'innombrables volontaires s'offrent tous les jours pour

combattre contre les Russes. » C'est rendre service que de dire les

choses comme elles sont. Soviétique ou non, la Russie est la Russie.



Telle est la vérité qu'il faut regarder en face. Sous quelque forme

que ce fût, la Russie ne devait sortir du jus où elle cuisait que pour

redemander sa place. Elle la redemande dans une Europe déséquili-

brée par la paix de Versailles et où elle trouve naturellement pour al-

liée la seule grande masse qui subsiste et qui est l'Empire allemand.

L'Allemagne unie aspire à se délivrer des obligations que le traité lui

impose. Et c'est à l'Est qu'elle a été le plus rognée, qu'elle a perdu le

plus de territoires. Contre les Polonais, le même intérêt continue à ras-

sembler la Russie et l'Allemagne. Du moment qu'une Pologne était

créée, il fallait s'attendre à la conjonction germano-russe et à ren-

contrer un jour l'Allemagne et la Russie associées sans contrepoids

sérieux dans l'Europe orientale et centrale. M. Wilson a eu raison de

dire que la politique de l'équilibre était finie. Les éléments de l'équili-

bre n'existent plus.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 74









Ces vues anticipent peut-être sur les événements. Mais l'inquiétude

et la nervosité des puissances occidentales les justifient. Ne sent-on

pas déjà le besoin de s'unir et de s'organiser contre un danger qu'on ne

définit pas ? Il serait bon de le définir hardiment. Si, dans le wa-

gon-salon où M. Poincaré et le roi Albert ont causé avec leurs minis-

tres et le maréchal Foch, il a été question de l'avenir, ce conseil fran-

co-belge n'a pu manquer d'envisager les conséquences d'une nouvelle

guerre, venue cette fois de Russie.



L'Action française, 30 janvier 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 75









1.20

Allemagne et Russie

L'Action française, 31 janvier 1920.









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APRÈS l'humiliation d'Arkhangel, après l'humiliation d'Odessa,

l'humiliation d'Irkoutsk atteint durement la politique des Alliés en

Russie. Jusqu'à preuve du contraire, nous nous refusons à croire qu'un

général français ait livré l'amiral Koltchak aux bolcheviks, c'est-à-dire

à l'ennemi. Ce qui est probable, ce qui transparaît déjà, c'est que le

général Janin et la mission française, perdus dans l'immensité sibé-

rienne, ont été impuissants lorsque le roman d'aventure des légions

tchéco-slovaques a mal tourné.



On dira que, si le général Janin avait eu plus de monde avec lui, il

lui eût été possible de sauver Koltchak et l'honneur. Mais combien de

monde ? On n'occupe pas la Sibérie, ni même la Crimée, avec quatre

hommes et un caporal. Dans la voie de l'intervention militaire, jamais

il n'y aurait eu assez de monde pour rien, pas même pour surveiller les

Tchéco-Slovaques dont l'Anabase se termine par une trahison et une

débandade.



Il y a longtemps que les personnes raisonnables ont reconnu que

nous n'avions sur la Russie aucune prise directe. Le péril russe n'en est

pas moins certain. Ce péril est à la fois européen et asiatique. Eh bien,

en Asie, les Anglais cherchent à le conjurer par la Turquie et par la

Perse. En Europe, c'est par l'Allemagne que le mal doit être traité.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 76









L'armée rouge ne sera vraiment dangereuse pour l'Occident que le

jour où la masse russe et la masse allemande se seront fondues. Sur la

Russie, nous ne pouvons rien. Sur l'Allemagne, nous pouvions tout et

nous pouvons beaucoup encore. C'est elle qu'il faut rendre incapable,

par des mesures préventives, de détruire un jour la paix avec le

concours de la Russie.



En ce moment, le gouvernement de Berlin essaye, au moins pour la

troisième fois, d'amollir les Alliés en évoquant le spectre du commu-

nisme. Pour ne pas avoir à livrer les coupables, pour conserver celles

de leurs organisations militaires dont les contingents dépassent les

limites fixées par le traité et celles qu'ils ont créées par fraude, les di-

rigeants du Reich prétendent qu'ils sont menacés d'une nouvelle révo-

lution. D'après les meilleurs observateurs, c'est le contraire qui est

vrai. Un puissant mouvement de réaction commence à soulever l'Al-

lemagne. Ce n'est pas un adolescent du groupe Spartakus mais un jeu-

ne nationaliste qui a tiré sur Erzberger, l'homme de l'armistice et de la

paix. Quelle erreur ce serait, dans un pareil moment, de ménager l'Al-

lemagne et de lui permettre de se fortifier !



L'Action française, 31 janvier 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 77









1.21

Le bolchevisme assagi

L'Action française, 28 février 1920.









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ON s'est abusé bien des fois sur la Russie, et pour ainsi dire depuis

toujours, mais surtout depuis que Lénine a pris le pouvoir. Il serait

donc imprudent de se fier aux signes de modération et de sagesse que

paraît donner le gouvernement bolchevik. Abdul-Hamid et l'Impéra-

trice de Chine excellaient également dans l'art de promettre des réfor-

mes quand ils avaient besoin des bonnes grâces de l'Europe. La meil-

leure chance qu'on ait de ne pas se tromper trop lourdement sur les

affaires russes c'est de les juger à l'étalon de la Chine et de l'Orient.



Lénine désire la paix. Il l'offre à tous ses voisins à la ronde, et c'est

bien naturel puisqu'il est vainqueur. Il s'est aperçu aussi qu'un système

qui produit surtout le typhus ne mène pas à autre chose qu'à la fin du

monde. C'est pourquoi, après la dictature militaire, il instaure la dicta-

ture du travail, condamnant ainsi, avec une logique rigoureuse, l'anar-

chie digne fille du libéralisme son père. Que Caliban devienne homme

de gouvernement, c'est l'usage et ce qui est à l'actif du régime bolche-

vik, c'est qu'il dure depuis plus de deux ans déjà. Mais l'évolution et

l'adaptation du monstre, même si elles se poursuivaient, voudraient-

elles dire que l'Europe serait au bout de ses peines avec la Russie ?



Formons une hypothèse. Le bolchevisme est un gouvernement

comme un autre. Le commerce et l'agriculture recommencent à pros-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 78









pérer. L'ordre se rétablit dans les finances. La reprise des relations

économiques avec l'Occident a produit les bons effets qu'en attend M.

Lloyd George, et des ambassadeurs russes fort convenables, peut-être

même des princes, qui s'abstiennent de toute propagande, sont admis à

Paris, à Londres, à Rome et ailleurs. En d'autres termes, la Russie a

repris sa place parmi les nations. Que va-t-il se passer ?



Ceci que la Russie comptera de nouveau comme élément de la po-

litique internationale. Elle aura d'ailleurs le grand moyen qui permet

de parler et d'agir, c'est-à-dire une armée que commanderont des

Broussilof, un Polivanof étant, comme sous le tsar, ministre de la

Guerre. Alors, est-ce que cette Russie ne dira pas son mot dans un

grand nombre d'affaires ? Est-ce qu'elle n'aura pas un point de vue

particulier sur la paix de Versailles et la paix de Saint-Germain, si-

gnées sans elle ? Est-ce que la question de Turquie et de Constantino-

ple ne l'intéressera pas autant qu'elle intéressait les Pierre, les Catheri-

ne, les Nicolas et les Alexandre ? Et d'abord, et surtout, n'est-ce pas

sur ses frontières qu'elle jettera les yeux ? Avec la Pologne, avec la

Roumanie, ce seront des conflits presque immédiats et qui ne resteront

peut-être pas toujours purement diplomatiques.



S'il est possible que la Russie se relève sans nouvelles crises et

sans rechutes dans l'anarchie, si elle reparaît en Europe comme une

puissance forte et honorable, tout ce qui sera fait tandis qu'elle dor-

mait, elle ne le reconnaîtra pas, ou bien elle ne le reconnaîtra que du

bout des lèvres. Elle deviendra l'alliée naturelle de ceux qui auront

intérêt à renverser les traités, à bouleverser la distribution nouvelle des

États et des territoires. Au moment de nouer - car on en nouera - des

relations diplomatiques avec un bolchevisme qui se montre assagi ou

qui feint de se montrer tel, a-t-on pensé à cela ? C'est un risque au

moins aussi grave que la propagation des idées révolutionnaires à

l'Ouest, sans compter que les deux peuvent fort bien marcher de pair.



L'Action française, 28 février 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 79









1.22

Par où atteindre la Russie ?

L'Action française, 12 août 1920.









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Devant le péril de l'Est, les Alliés donnent l'impression de patau-

ger. Les bolcheviks le voient bien. L'Allemagne aussi : l'Entente n'a

pas de politique. Elle ne sait par quel bout prendre une Europe que le

maréchal Wilson appelait, l'autre jour, un chaos. L'Entente, en

vingt-quatre heures, passe du système des concessions aux mesures de

rigueur. Elle est aussi peu cohérente que le traité de Versailles, qui

craque, de l'aveu universel, mais dont elle dépend et qui la lie, au

moins autant que l'Allemagne.



Tout ce qui arrive, arrive par l'effet de ce traité. On ne sortira pas

des difficultés présentes et qui réapparaîtront tôt ou tard, même si le

danger immédiat est écarté, à moins d'avoir, pour commencer, une

idée nette de la situation.



Et la situation se résume ainsi :



1° L'Allemagne, vaincue de la guerre, soumise à de lourdes obliga-

tions, garde, avec son unité, sa puissance politique. Elle reste le seul

grand État, la seule masse organisée de l'Europe centrale. Elle conser-

ve donc les moyens d'obtenir sa libération, sinon sa revanche. Ses sen-

timents, ses instincts, ses intérêts nationaux la pousseront toujours à

profiter des circonstances et à se servir de sa position et de ses forces

pour essayer d'échapper aux conséquences de sa défaite.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 80









2° La Russie est une autre vaincue de la guerre. Elle a perdu le

contact avec l'Europe, et ses « fenêtres » sur l'Occident. Bolcheviste

ou non, elle s'efforcera toujours de les reprendre. Les territoires dont

elle est privée à l'Ouest s'adaptent exactement à ceux dont l'Allemagne

est privée à l'Est. L'alliance de 60 millions d'Allemands et de 100 mil-

lions de Russes contre les faibles États qui les séparent est presque

fatale, sans compter qu'au point de vue économique, Allemagne et

Russie sont complémentaires.



3° À l'unité allemande, il n'existe pas de contrepoids dans l'Europe

centrale. Il n'en existe pas davantage contre l'alliance germano-russe.

L'ancienne politique fondait ses combinaisons d'équilibre soit sur la

Russie, soit sur l'Autriche. Il n'y a plus d'Autriche et la Russie est hos-

tile. Concluez : c'est le vide.



4° Les nouveaux États créés par le traité de Versailles ne sont pas

un secours. Ils sont une charge. La « barrière » était une plaisanterie.

Le « rempart » était de roseaux. Attaquée d'un seul côté, la Pologne

n'a pas pu tenir. Que serait-ce si elle était attaquée simultanément par

la Russie et par l'Allemagne ?



5° Les nouveaux États, dits de nationalité, sont faibles. Ils sont in-

férieurs à leurs ennemis par le nombre et par les ressources. Ils n'ont

ni administration, ni organisation et le patriotisme ne tient pas lieu de

tout. Ils ont des frontières indéfendables. Ce sont des peuples qui ont

perdu jadis leur indépendance, qui ne l'ont retrouvée que par miracle,

qui le savent, qui connaissent leurs faiblesses - même politiques - et

qui ne veulent pas tout jouer sur un coup de dés. Les Tchéco-

Slovaques sont, de ces peuples, ceux qui ont, à ce qu'on dit, l'éduca-

tion politique la plus avancée. Ils le montrent bien. Voilà quinze mois

qu'ils nous répètent, par M. Benès, leur inamovible ministre des affai-

res étrangères, que, quoi qu'il arrive, leur attitude sera celle de la neu-

tralité. Ils ne trompent pas les puissances occidentales. Ce sont les

puissances occidentales qui se sont trompées.



6° Admettons toutefois qu'une ligue des petits États soit possible.

L'efficacité de leur concours militaire se juge à celui de la Pologne,

qui a pourtant une armée nombreuse, des soldats braves et patriotes. Il

faudrait encore payer ce concours douteux par des subsides, par des

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 81









renforts et, de plus, par des avantages politiques qui détruiraient quel-

ques-unes des dispositions établies par les traités, car ces États, pour

la plupart, sont insatisfaits, quand ils n'ont pas entre eux des sujets de

querelles et de rivalité. La Hongrie s'est proposée pour la croisade an-

tibolcheviste. Ce serait, bien entendu, à condition que la paix qui la

concerne fût révisée. L'exemple ne sera pas perdu.



7° Nous ne pouvons, en définitive, compter que sur nous-mêmes

dans une Europe déséquilibrée et désarticulée. Par quel bout la saisir ?



8° La Russie est invulnérable. On ne l'atteint pas directement par

l'Ouest. Les plus grands capitaines, Charles XII et Napoléon, s'y sont

cassé le cou. Sans la Révolution russe, l'Allemagne n'aurait pas eu la

paix de Brest-Litovsk. Et encore, après Brest-Litovsk, elle n'a pas pu

seulement être maîtresse de l'Ukraine. Quand la Russie devient dange-

reuse pour l'Europe, tout ce qu'on peut obtenir, c'est de lui barrer la

route (guerre de Crimée, San Stefano) et de créer des circonstances

politiques telles (congrès de Paris, congrès de Berlin, paix de Brest-

Litovsk) qu'elle rentre dans ses steppes et qu'elle s'y tienne en repos.



9° Conclusion qui nous ramène au point de départ : le péril étant

celui d'une alliance germano-russe, c'est par l'Allemagne qu'il faut le

conjurer et le prévenir. Pour désarmer la Russie, il ne faut plus avoir à

compter avec une grande Allemagne. Dans une histoire du temps ja-

dis, deux cochers étant en querelle, le premier donne des coups de

fouet au voyageur de l'autre qui riposte et cingle le voyageur du pre-

mier. Les bolcheviks frappent les Polonais pour nous atteindre. En

frappant l'Allemagne nous atteindrons les bolcheviks.



Et il n'y a pas à sortir de là.



L'Action française, 12 août 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 82









1.23

La recherche des alliances

et le premier amour

L'Action française, 9 septembre 1920.









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Dans le gâchis de l'Europe orientale, la politique française cherche

aujourd'hui sa voie. Elle ne la trouvera pas si elle continue à être ob-

sédée par le souvenir de l'alliance russe.



La France a toujours eu besoin de contrepoids à la masse germani-

que et plus cette masse a grandi, plus il a fallu que le contrepoids fût

gros. De l'autre côté de l'Allemagne unie, il ne pouvait y avoir, pour

rétablir l'équilibre, que l'Autriche ou la Russie. Or, la Russie, en ce

moment, nous est hostile pour des causes qui tiennent en partie au

bolchevisme et aussi pour des causes qui ne tiennent pas au bolche-

visme. Quant à l'Autriche, elle n'existe plus comme puissance. Et

l'unité allemande subsiste. En face d'une Allemagne qui est celle du

dix-neuvième siècle, nous devons chercher des alliés dans une Europe

qui est à peu près celle du dix-septième siècle sinon celle du moyen

âge. Voilà la situation vraie. Elle rend compte de ce qui s'est passé au

mois d'août quand il a fallu s'apercevoir que les petits États de la fa-

meuse « barrière » étaient très faibles et que nous ne pouvions pas

compter sur eux.



Cette constatation rend certainement l'alliance avec la Russie dési-

rable, quels que soient les déboires que cette alliance nous ait apportés

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 83









dans le passé. Mais la Russie amie et alliée est loin. Elle est pour le

moment en Crimée avec Wrangel. Mais si Wrangel était à Moscou,

penserait-il comme il pense à Sébastopol ?



Il est possible que la Russie cesse un jour d'être bolcheviste. Est-il

certain que, pour être débolchevisée, elle sera nécessairement notre

amie ? Le gouvernement des Soviets, succédant aux Kerensky et aux

Lvov qui avaient totalement détraqué la Russie, a, bon gré mal gré,

remis ses pas dans les pas des premiers tsars « rassembleurs de la terre

russe » Hier, Lénine, dans l'Humanité, était comparé par Maxime

Gorki à Pierre le Grand, ce qui devient une banalité et, d'autre part, M.

Lucien Cornet, sénateur, observait dans un journal bourgeois que les

bolcheviks « ont continué la politique des tsars » à l'égard de la Polo-

gne et que les Polonais se sont défendus contre la Russie bolcheviste

comme ils s'étaient défendus autrefois contre la Russie tsariste. Rai-

sons nationales, également fortes à Varsovie et à Moscou.



Puisque les bolcheviks ont continué les tsars, pourquoi les tsars, s'il

en revenait, ne continueraient-ils pas les bolcheviks ? Les rêveurs d'al-

liance russe ne voient pas qu'il y a désormais une Pologne entre l'Al-

lemagne et la Russie. Au temps de l'alliance, la diplomatie française à

Saint-Pétersbourg prenait une précaution élémentaire : c'était de ne

jamais parler des Polonais.



Il n'est pas interdit d'espérer qu'un jour nous retrouverons une Rus-

sie loyale, fidèle, où tous les Russes seront comme Nicolas II, où Ni-

colas II n'aura même plus de Sturmer. D'ici là, nous devons faire

comme si la Russie était perdue pour nous. Nous n'organiserons ja-

mais rien en Europe si nous ne pouvons pas nous détacher du premier

amour de la troisième République.



L'Action française, 9 septembre 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 84









1.24

L'avenir du bolchevisme

L'Action française, 19 Mars 1921.









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CRONSTADT a bien changé depuis les temps où l'amiral Gervais

y conduisait nos navires. Cronstadt en révolte contre Lénine a capitulé

le jour où mourait l'amiral dont le nom fut si prodigieusement populai-

re chez nous il y a vingt-cinq ans. Les jeunes gens ne peuvent pas se

douter de cet enthousiasme. Ceux qui retrouveront des titres russes

dans l'héritage de leur père comprendront à peine la présence de ces

papiers. L'alliance franco-russe est du passé, un passé déjà lointain.



Quant à savoir ce qui s'est passé en Russie ces jours derniers, on en

est réduit aux hypothèses. Les explications sont diverses, mais il en

apparaît de curieuses et qui méritent d'être retenues parce qu'elles

s'accordent avec la nature des choses politiques et des sociétés.



Une contre-révolution proprement dite ne semble pas avoir de

chances en Russie. Ce qui lui manque, ce sont les éléments. L'ancien-

ne bourgeoisie russe n'était qu'une très mince pellicule en formation.

Elle a été à peu près anéantie par la Terreur. Lénine règne, malgré la

famine, sur un peuple amorphe et sur des millions de moujiks. Il n'a

plus à craindre les bourgeois libéraux ni les intellectuels nihilistes et

les étudiantes filles d'officiers supérieurs qui jetaient des bombes sur

les tsars et sur les grands-ducs. Lénine a supprimé à peu près tout ce

monde-là.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 85









Toutefois, et c'est aux événements de ces derniers jours une expli-

cation assez rationnelle, une nouvelle classe moyenne se serait formée

à l'intérieur du bolchevisme. Toute révolution n'est qu'un déplacement

des fortunes. De nouveaux riches ou presque riches se sont formés à

l'intérieur du bolchevisme, occupent des places dans la bureaucratie

rouge et commencent à supporter mal le régime communiste dont ils

sont issus. Ils aspirent à un autre ordre de choses tiré et déduit comme

eux-mêmes de l'organisation bolchevique.



S'il en est ainsi, et nous répétons que c'est une vue acceptable, le

bolchevisme durerait en se transformant. Les idées et l'esprit qui ont

présidé à sa naissance ne se transformeraient que dans la même mesu-

re que lui. Les nouvelles classes moyennes qui s'empareraient un jour

du pouvoir et le pétriraient à leur image auraient une idéologie et des

traditions bolchevistes. Elles les porteraient en politique étrangère.

Grandies dans la haine des pays « impérialistes » et des démocraties

bourgeoises, leur préjugé serait long à céder. Il serait imprudent d'at-

tendre d'elles des manifestations d'amour pour la France créancière. Et

dans cette hypothèse d'un bolchevisme renouvelé par une évolution

intérieure, les jours de l'alliance franco-russe seraient encore loin.



L'Action française, 19 Mars 1921.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 86









1.25

La Russie et l'Occident

L'Action française, 18 mai 1922.









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L'ÉCHEC de la Conférence de Gênes 3 laisse l'Europe occidentale

en face de la question russe. La méthode de M. Lloyd George n'a pas

réussi et elle ne pouvait pas réussir. Il était aussi vain de demander au

bolchevisme de se modérer qu'il l'était sans doute de demander à l'au-

tocratie de devenir libérale.



La longue erreur qui a été commise sur la Russie tsariste était en

partie volontaire. Cette Russie était notre alliée, nous n'en avions pas

d'autre, et les alliances demandent un peu d'illusion. Nous n'avons

plus les mêmes raisons de refuser de voir clair. Les observateurs d'au-

trefois nous ont laissé du peuple russe des définitions dont la vérité

reste entière et qui sont encore de la plus grande utilité. Aucun systè-

me, éclos dans l'esprit de quelques économistes et traduit par l'imagi-

nation de M. Lloyd George, ne peut résister à certaines réalités histo-

riques et politiques. On eût évité bien des faux pas en se souvenant

des bons documents qui existent sur le peuple russe ou en prenant la

peine de les consulter.







3 C'est au milieu de cette conférence qu'éclata la nouvelle du Traité de Rapallo

conclu entre l'Allemagne et la Russie.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 87









Le livre trop oublié du marquis de Custine, la Russie en 1839, qui

fut au siècle dernier une révélation, contient des remarques toujours

justes. Quatre-vingts ans ne changent rien à la nature et à l'histoire des

peuples. Et le marquis de Custine marquait comme le trait dominant

qui sépare la Russie, à formation asiatique, de l'Occident latin, cette

différence fondamentale : « La Russie est à peine aujourd'hui à quatre

cents ans de l'invasion des Barbares, tandis que l'Occident a subi la

même crise depuis quatorze siècles : une civilisation de mille ans plus

ancienne met une distance incommensurable entre les moeurs des na-

tions. »



C'est ce que l'on a vu par la tragédie de la révolution bolcheviste.

Entre l'Occident et la Russie s'est ouvert tout de suite cet abîme de

mille années. Dans ce qu'on appelait avec raison l'Empire des tsars,

car c'était leur construction, ce qu'il y avait d'européen a sombré avec

le tsarisme. À la cour, à la chancellerie impériale, on trouvait des

hommes élevés à la manière occidentale et qui avaient la même édu-

cation, les mêmes moeurs, presque les mêmes façons de penser que

leurs interlocuteurs occidentaux. Tout cela a été balayé par la révolu-

tion. À la place, qu'est-il apparu ? Les Russes dont parlait le marquis

de Custine : « Ils n'ont point été formés à cette brillante école de la

bonne foi dont l'Europe chevaleresque a su si bien profiter que le mot

honneur fut longtemps synonyme de fidélité à la parole et que la paro-

le d'honneur est encore une chose sacrée. » M. Lloyd George a pu

s'apercevoir avec Tchitcherine, renégat de la civilisation européenne,

que la parole d'honneur, pour transformer un peu le mot célèbre, est

« un machin de bourgeois », c'est-à-dire « un machin » des peuples

formés par Rome, le catholicisme et la chevalerie, des peuples qui

étaient depuis longtemps fiers et libres lorsque les Russes payaient

tribut à la Horde d'Or en frappant la terre du front.



Ces vues ne sont pas étrangères au sujet actuel. M. Hoover vient de

dire avec raison que le bolchevisme avait ruiné la Russie et qu'il était

vain de chercher à remédier au mal tant que durait la cause. Mais le

bolchevisme est un fait auquel nous ne pouvons rien : ni le renverser

par la force du dehors ni l'améliorer par la bienveillance et la persua-

sion. Il faut le prendre et le traiter tel qu'il est, comme un phénomène

de régression monstrueuse. La Russie est devenue une sorte de Chine,

entourée d'un mur moral. Il s'agira de ne pas l'en laisser sortir.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 88









Ce qu'il ne faut pas, en revanche, c'est craindre le péril russe à l'ex-

cès. Cette disposition s'accuse chez M. Lloyd George. Elle peut être

mauvaise conseillère. Au milieu du dix-neuvième siècle, la crainte du

péril russe a caché le péril allemand. Tous deux sont à surveiller au-

jourd'hui. Mais négliger ou même favoriser l'Allemagne pour détour-

ner l'orage russe serait la plus grande des folies.



L'Action française, 18 mai 1922.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 89









1.26

Le congrès de Moscou

L'Action française, 1er juin 1923.









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ON vient de publier, d'après les comptes rendus de la presse bol-

cheviste, un résumé des rapports qui ont été présentés au congrès du

parti communiste russe qui s'est tenu en avril à Moscou. Il se dégage

de ces documents que les dirigeants de la République des Soviets ne

sont plus très sûrs de la route qu'ils doivent suivre mais qu'ils n'ont pas

d'inquiétude réelle pour leur domination en Russie.



Lénine leur manque. Le congrès a envoyé toutes sortes de témoi-

gnages d' « ardent amour » à Vladimir Ilitch, à Nadiedja Constanti-

novna sa femme et à toute sa famille avec un accent d'adoration qui

rappelle l'hommage au Gossoudar Imperator et à la famille impériale

modulé selon la liturgie. Vladimir Ilitch a été salué par le Congrès des

noms de chef et de « génie de l'idée prolétarienne et de l'activité révo-

lutionnaire ».



Le chef est malade. L'idée aussi. Le rapport de Zinoviev sur la po-

litique extérieure révèle une grande hésitation. Zinoviev s'en tient à un

programme négatif qui s'autorise de la parole sacrée de Vladimir Ilitch

et qui se traduit textuellement ainsi : « D'une manière générale (sic)

tout recul à été suspendu cette dernière année et nous avons même,

dans certaines branches, commencé à préparer, très lentement, bien

entendu, un mouvement d'offensive. » Ce n'est ni chaleureux ni en-

courageant.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 90









Mais plus loin, toujours en s'abritant derrière les oracles et les pro-

phéties de Lénine, Zinoviev accorde un point capital : « Le retard dans

la révolution prolétarienne internationale, dit son rapport, est aujour-

d'hui un fait acquis et personne ne saurait dire combien de temps dure-

ra cet arrêt. » Un arrêt aussi prolongé s'appelle un échec et si la révo-

lution internationale doit venir dans une centaine d'années, elle ne

nous intéresse pas plus qu'elle ne peut intéresser Zinoviev lui-même.

On verra d'ici là. D'ailleurs le rapport ajoute, sans déguiser la vérité :

« L'affaiblissement réel du prolétariat européen, au point qu'il ne peut

se mesurer avec la bourgeoisie, est un fait également acquis. »



De ces constatations extrêmement précieuses il résulte que les cho-

ses ne se sont point passées comme le croyaient les bolcheviks. Ils

avaient certainement cru que leur régime ne serait pas durable sans la

révolution universelle ou sans progrès des idées révolutionnaires en

Occident. La révolution recule et le bolchevisme dure. Il est lui-même

embarrassé de ce démenti. Gardant le pouvoir dans des conditions qui

ne sont pas celles qu'il avait calculées, il faut qu'il s'adapte à ces

conditions. Le résultat, c'est qu'il devient et que la Russie redevient

avec lui tous les jours un peu plus asiatique. Le rapport de Zinoviev

met son espoir sur l'Orient mais, semble-t-il, avec une confiance mé-

diocre. Au total, on garde de cette lecture l'impression d'une langueur.

Et l'on se demande si la Russie n'est pas écartée d'Europe pour long-

temps.



L'Action française, 1er juin 1923.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 91









1.27

La mort de Lénine

L'Action française, 23 janvier 1924.









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LÉNINE meurt le jour où Ramsay Macdonald arrive au pouvoir.

Le hasard a de ces rencontres. Et sans doute M. Ramsay Macdonald

n'est pas communiste. Il s'en défend. Mais il y a un commencement à

tout.



Dans nos pays d'Occident, le bolchevisme ne serait pas possible. Il

y déterminerait une réaction violente, en admettant qu'il fût capable de

s'emparer du pouvoir. Ce qui est bien plus dangereux, c'est la démo-

cratie socialiste, moins violente que dissolvante. L'Allemagne a ré-

primé le spartakisme avec l'appui des social-démocrates hostiles au

« socialisme asiatique ». Mais la social-démocratie a ruiné l'Allema-

gne en cinq ans et c'est en rétablissant méthodiquement tout ce qu'elle

a supprimé et en défaisant ce qu'elle a fait que l'Allemagne essaie au-

jourd'hui de sortir de son chaos financier.



En Russie, Lénine avait imposé le communisme comme Pierre le

Grand avait imposé la civilisation européenne : avec l'aide du bour-

reau. Il avait restauré une autocratie, l'autocratie rouge, et il aurait pu

dire, à plus juste titre que jadis M. Kokovtsov : « Grâce à Dieu, nous

ne sommes pas en régime parlementaire. » Son gouvernement a été

fort par la terreur.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 92









Il a été fort aussi par ce qui avait rendu si longtemps le tsarisme

inébranlable : la passivité d'une immense population rurale. On disait

autrefois que le tsar avait pour lui cent millions de moujiks. L'événe-

ment a prouvé que ce n'était pas très sûr, mais il lui suffisait de ne pas

les avoir contre lui. La révolution n'a pu éclater que par la guerre,

quand la mobilisation a rapproché et concentré des millions d'hom-

mes, impuissants quand ils étaient disséminés sur un territoire colos-

sal, forts quand ils n'étaient plus isolés. La révolution russe de 1917 a

éclaté et flambé d'un seul coup. En 1905, la révolution avait été répri-

mée parce qu'elle n'était que sporadique. Après 1917, quand les mou-

jiks ont été de retour dans leurs villages, il a suffi que Lénine - qui

savait la manière de gouverner la Russie - eût une armée peu nom-

breuse mais disciplinée, et il a éteint tous les foyers de révolte, les uns

après les autres : Stolypine, en somme, ne s'y était pas pris autrement.



Tragique et absurde, le bolchevisme s'est montré adéquat à la Rus-

sie parce que, dans ses sanglantes violences, il a gouverné la Russie

comme veut l'être un pays où est resté célèbre l'épieu de fer d'Ivan le

Terrible. La Russie n'a eu qu'un seul gouvernement européen : celui

des tsars depuis Pierre le Grand. Tout ce qui lui est arrivé à partir de la

chute de Nicolas II n'a rien qui étonne : elle est retournée vers la Chi-

ne. Quant à ce qui lui arrivera après la mort de Lénine, redouté même

sur son lit de malade, c'est ce que personne ne saurait prophétiser. Il

n'y a pas de prophétie ni de raisonnement valable pour un pays que se

disputent l'Europe et l'Asie et où, depuis sept ans, l'Asie mongolique

et sémitique l'a emporté.



L'Action française, 23 janvier 1924.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 93









1.28

Le diplomate russe

L'Action française, 17 décembre 1925.









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M. Tchitcherine a exposé, devant les représentants de la presse

française, les idées directrices de la politique étrangère des Soviets. Si

l'on néglige quelques pointes de tradition diplomatique et quelques

ironies de tradition académique, ses déclarations ont été modérées. Le

bolchevisme, comme disent les marins, donne du mou. Et l'on a l'im-

pression que tout n'est pas faux dans ce qu'on rapporte des difficultés

que les dirigeants de Moscou commencent à rencontrer auprès de

l'immense paysannerie russe.



Les déclarations de M. Tchitcherine contiennent aussi quelques

parties originales. Le point de vue de Moscou sur les accords de Lo-

carno sort de la banalité. L'ambassadeur Rakovsky avait déjà dit que

le pacte formait un groupement de puissances, que ce groupement de

puissances créait un déséquilibre et que le déséquilibre conduisait fa-

talement aux conflits. Doctrine de la pure diplomatie classique. M.

Tchitcherine a renchéri. Il voit dans le pacte les germes de guerres fu-

tures. Selon lui, M. Chamberlain et M. Briand auraient semé les dents

du dragon. « L'avenir démontrera si l'accord de Locarno a vraiment le

caractère pacifique que lui attribuent ses participants, a-t-il ajouté, ou

si plusieurs de ces derniers n'auront pas à regretter leur oeuvre. »

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 94









On ne risque rien à prophétiser le mal, sinon le pire. Au fond, M.

Tchitcherine a, comme Bismarck, le cauchemar des coalitions. Et c'est

lui qui cherche le contact de l'Europe tout en affectant de croire que

l'Europe a besoin de la Russie.



Il prétend qu'on a vu clairement, en France et dans les autres pays,

qu'un règlement général des affaires internationales était impossible

sans l'Union soviétique. Les faits ne sont pas entièrement d'accord

avec cette allégation. Il est probable que la paix de Versailles eût été

encore plus difficilement réalisable si la Russie avait été présente à la

Conférence et si elle avait réclamé ce que les Alliés lui avaient promis

pour prix de la victoire et de sa fidélité, c'est-à-dire Constantinople, ni

plus ni moins. Depuis sept ans, il y a eu en Europe bien des affaires.

Vaille que vaille, jusques et y compris Locarno, elles ont été réglées

sans la Russie, et il n'est pas sûr que la présence de la Russie ne les

eût pas beaucoup compliquées.



Après avoir voulu rentrer dans la politique internationale par ef-

fraction et par la révolution universelle, les Soviets y rentrent sous les

aspects courtois de la diplomatie d'ancien régime. Derrière les chan-

gements de décor, la Russie que nous retrouvons est toujours la mê-

me, atteinte à la fois de gigantisme et de débilité - et, dans son vaste

corps, aussi altérée d'emprunts et de crédits.



L'Action française, 17 décembre 1925.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 95









1.29

Un remarquable fanatique

L'Action française, 24 iuillet 1926.









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LE comité bolcheviste qui, au mois d'octobre 1917, avait renversé

Kerenski, était composé de cinq révolutionnaires : Lénine, Trotsky,

Kamenef, Dzerjinsky et Staline. Le premier est mort. Les deux sui-

vants, coupables d'hérésie, n'occupent plus qu'un rang secondaire.

Dzerjinsky vient de mourir à son tour. Seul Staline (alias le Géorgien

Djugaschvilli) continue à représenter l'école primitive du bolchevis-

me.



Figure singulière que celle de Félix Edmundovitch Dzerjinsky, de

sanglante mémoire. Un journal anglais, qui publie sur lui d'intéres-

sants détails, l'appelle un remarquable fanatique. Ce n'était pas en ef-

fet un révolutionnaire banal que ce fils d'un petit noble lithuanien, ré-

volutionnaire depuis l'enfance, révolutionnaire-né, et qui, dans son

horrible besogne d'exécuteur des hautes oeuvres de la Révolution,

inaccessible à tout sentiment d'humanité, était resté gentilhomme au

point qu'un Américain, l'ayant approché à Moscou au moment où le

chef de la Tchéka ordonnait des exécutions tous les jours, a pu dire

que c'était « l'homme le plus charmant qu'il eût rencontré de sa vie ».



Charmant comme Saint-Just et gentilhomme comme M. de Ro-

bespierre. C'est lui qui disait un jour, comme on lui reprochait d'avoir

du sang sur les mains : « On ne fait pas une révolution avec des gants

de chevreau blanc. » La révolution russe, comme la nôtre, a dû son

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 96









énergie et sa durée à ces sortes de monstres. La brute populaire se las-

se plus vite des exécutions sommaires et des massacres que l'intellec-

tuel et l'aristocrate sans qui une révolution s'épuiserait au bout de six

mois.



L'autre trait par lequel Dzerjinsky se rapproche de nos terroristes,

c'est sa volonté farouche d'épuration. C'était un redoutable autant que

remarquable fanatique de la vertu. En 1923, il avait fait fusiller, sans

autre forme de procès, onze architectes communistes coupables de

malversations dans les travaux de l'Exposition de Moscou. Commis-

saire aux transports, ayant constaté que des abus étaient commis dans

l'administration du Transsibérien, il décima, littéralement et au sens

romain, le personnel du chemin de fer. Un fonctionnaire sur dix fut

exécuté !



Cette méthode impitoyable, qui rappelle l'épieu de fer d'Ivan le

Terrible, rend compte de la solidité du bolchevisme. Aucun régime n'a

pu s'installer en Russie sans recourir à la rigueur, qui ne produit pas

chez le Moscovite des révoltes et des réactions rapides comme dans

les autres pays. C'est pourquoi un 9 Thermidor a été vainement atten-

du. Et une autre cause de la fortune du soviétisme c'est que les chefs

avaient juré de ne pas recommencer la lutte de Robespierre et de Dan-

ton, même s'ils cessaient d'être d'accord. Ils ont tenu parole comme le

prouve le cas de Trotsky.



Le bruit court cependant, et les journaux allemands le propagent,

que la mort de Dzerjinsky serait bien soudaine pour ne pas être mysté-

rieuse. Il n'avait que quarante-neuf ans. Sa mort changera-t-elle quel-

que chose de plus que la mort de Lénine ? Tout ce qu'on peut dire c'est

qu'en perdant ses créateurs, le ressort du bolchevisme se détend. Mais

ne dit-on pas en Italie que si Mussolini venait à mourir, l'organisation

fasciste continuerait aussi ?



L'Action française, 24 juillet 1926.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 97









1.30

Rumeurs sur la Russie

L'Action française, 20 octobre 1926.









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LE conflit politique qui vient d'avoir lieu au pays des Soviets a

prêté à des commentaires inexacts, autant du moins qu'on peut en ju-

ger. Cette inexactitude même a fourni hier à l'Humanité l'occasion de

triompher, et pourtant ç'aurait dû être le contraire.



Si l'on comprend bien, en effet, l'espèce de révolte dont Trotsky

avait pris la tète avait pour cause le modérantisme du gouvernement

dont Staline est aujourd'hui le chef. Il n'y a pas eu en Russie de Ther-

midor. Il n'y a pas eu de réaction. Il y a eu de l'opportunisme. Les

chefs responsables du bolchevisme ont évolué. Ils ont fait une politi-

que de ménagement à l'égard de la masse paysanne russe avec laquelle

Lénine avait déjà dû compter puisqu'en dépit de ses principes il l'avait

laissée partager la terre, ce qui était une concession considérable à

l'idée de la propriété individuelle.



Au nom des principes communistes, Trotsky et Zinoviev condam-

naient la faiblesse de Staline à l'égard des ruraux. Au fond, cet inci-

dent trahit, dans la République ouvrière et paysanne, l'opposition fon-

damentale des ouvriers et des paysans. L'enseigne n'est qu'un mot, à

peu près comme le fameux : « Prolétaires de tous les pays, unis-

sez-vous. » Car le mineur français ou allemand ne se gêne pas, en ce

moment-ci, pour profiter de la grève des mineurs anglais.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 98









Jusqu'à présent le communisme avait pu tant bien que mal et en

dépit de l'absurdité de sa théorie se tirer d'affaire en Russie grâce au

système dit « des ciseaux ». Réduite à sa plus simple expression, la

définition de ce système est la suivante. Il consiste à sacrifier tantôt

les paysans aux ouvriers en prenant soit par l'impôt, soit par des réqui-

sitions payées à vil prix, la récolte des paysans afin de faire vivre l'ou-

vrier à bon marché, tantôt à sacrifier les ouvriers aux paysans en ré-

duisant les salaires des premiers pour fournir les seconds d'objets ma-

nufacturés de première nécessité. Staline voudrait laisser les ciseaux

ouverts en faveur des paysans sur lesquels Trotsky voudrait les refer-

mer. Staline dit : « La révolution est perdue si nous mécontentons les

vastes masses rurales. » Trotsky répond : « La révolution a fait faillite

si elle déçoit les masses ouvrières des villes. »



Staline, c'est-à-dire le gouvernement officiel des Soviets, l'a em-

porté. En cela l'Humanité a le droit de triompher mais en cela seule-

ment, car il est évident que si l'interprétation que nous venons de don-

ner de cet épisode est la vraie (et il y a de sérieuses raisons de penser

qu'il en est ainsi), c'est une victoire des modérés et des opportunistes

sur les doctrinaires et les intransigeants. Le bolchevisme, pour durer,

compose avec les réalités et avec les forces de la nature et de la socié-

té.



Ce n'est pas le premier pouvoir temporel ou spirituel à qui cette

aventure arrive. Mais si le principal, pour un pouvoir, est d'agir en sor-

te qu'il dure, Staline et ses partisans ne le servent peut-être pas mal.

C'est toujours une question de savoir si l'on se renforce ou si l'on s'af-

faiblit par des concessions. Mais il est certain que celui qui ne s'adapte

jamais finit par être brisé.



L'Action française, 20 octobre 1926.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 99









1.31

Découverte d'un professeur danois

L'Action française, 12 avril 1927.









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M. Wickham Steed analyse dans la Review of Review un livre du

professeur danois Karlgren, la Russie bolcheviste, qui est un tableau

de la vie au pays soviétique. Tout cela n'est d'ailleurs pas nouveau. Ce

qui en fait le prix, c'est que le professeur Karlgren (plaignons-le) a

d'abord cru que le communisme était aussi confortable qu'admirable.

Du moins s'est-il rendu compte par lui-même. Voici ce qu'il a vu et ce

qu'il rend avec loyauté :



Un professeur qui arrive en Russie, avec la mémoire fraîche de

tout ce, qu'il a entendu dire de la nouvelle société prolétarienne, n'en

croit pas ses yeux au premier moment. Est-ce là réellement la Russie

prolétarienne ? Il se sent, en vérité, tenté d'oublie qu'il y a eu quelque

chose qu'on appelle la grande Révolution russe ; ce qu'il a devant les

yeux, c'est purement et simplement l'ancien système russe des distinc-

tions sociales qui existait avant la Révolution. À bord de tel ou tel

steamer sur la Volga, comme on reconnaît bien le milieu d'autre-

fois !.. C'est le même pêle-mêle nauséabond en troisième et quatrième

classes. Des paysans et des artisans russes sont entassés au-dessous

du pont, dans un gîte répugnant tellement bondé que, s'ils étaient des

bêtes et non des êtres humains, on taxerait de cruauté dans l'Europe

occidentale un tel traitement infligé à des animaux. Et au-dessus, dans

le salon de première classe, on voit se prélasser, tout comme aupara-

vant, un petit nombre de privilégiés qui jouissent du même confort et

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 100









du même luxe qu'autrefois... En bas, dans ces régions inférieures, les

pauvres hères mâchent pour tout régal un morceau de pain noir avec

un concombre à peine mûr, tandis qu'en haut les gros bonnets savou-

rent le dîner fin à quatre services des steamers, en commençant par

des bols pleins de caviar frais de la Volga, et laissent derrière eux sur

le Pont des batteries complètes de bouteilles de champagne vides.



Il y a ceci de changé en Russie que ceux qui voyagent en première

ne sont plus les mêmes, ou, plus exactement, ne sont plus toujours ni

tout à fait les mêmes, car il doit bien y avoir, comme dans la Révolu-

tion française, des hommes qui ont passé à travers tout, et quand il n'y

aurait que Tchitcherine, ancien diplomate du tsar, c'en serait au moins

un.



Cependant, on fera remarquer au professeur Karlgren qu'avant sa

découverte on avait résumé en peu de paroles ce rétablissement d'une

classe privilégiée. Il y a longtemps que court ce mot des paysans rus-

ses : « Autrefois, le barine était en haut, nous au milieu, l'ouvrier en

bas. Aujourd'hui, l'ouvrier est en haut, le barine est en bas, mais nous

sommes toujours au milieu. »



C'est, du reste, ce qui a fait la durée du bolchevisme et ce qui em-

pêche d'en prévoir la chute. La masse paysanne russe le supporte

comme elle a supporté le tsarisme. Et elle n'aime pas plus les commu-

nistes qu'elle n'aimait, en dépit de la légende, le « petit père le tsar »,

pour lequel elle n'a jamais chouanné. La révolution de 1917 ne se se-

rait pas produite sans la faute qui a consisté à mobiliser trop d'hommes

et à rassembler pour la première fois le peuple, les lioudi, les gens de

Russie (lioudi, c'est allemand Leute, d'où le mot de leudes, petite

preuve de l'unité des langues indo-européennes). Disséminée à travers

un pays immense, la paysannerie russe reste, comme jadis, à la merci

de l'administration.



Le professeur Karlgren constate que la bureaucratie communiste

est encore plus nombreuse que la bureaucratie tsariste. Celle-là a-t-elle

été assez décriée ! Pourtant, comme on l'a très bien dit, les tchinovniki

aux casquettes multicolores faisaient régner l'ordre et la paix sur la

sixième partie du monde. Et pour gouverner, depuis le lac Ladoga

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 101









jusqu'à Vladivostok, nul régime, mauvais ou bon, ne se passera de

fonctionnaires.



Le professeur Karlgren a dû lire Dostoïevski. Il y aura trouvé ce

mot : « Ne dis pas de mal du Tchin ; c'est ce que nous avons de meil-

leur en Russie. » Bref, le voyage de découvertes du professeur de Co-

penhague et de quelques autres à travers la République des Soviets

ressemble beaucoup à celui de Jean-Paul Choppard qui découvrit éga-

lement, à travers plusieurs mésaventures, les réalités de la vie.



L'Action française, 12 avril 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 102









1.32

Vorochilov et Tolstoï

L'Action française, 2 mai 1927.









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Quelques personnes commencent à prophétiser la chute des So-

viets. La conquête de la Chine par le communisme était, dit-on, leur

dernière carte. Les dirigeants et les doctrinaires de Moscou ont tou-

jours professé que le succès définitif du bolchevisme en Russie dé-

pendait de la révolution universelle. Si, après l'Europe, l'Asie se ferme

à la révolution, le pouvoir soviétique n'a plus qu'à disparaître.



On pourrait répondre, il est vrai, que l'autocratie russe a duré long-

temps après que l'Europe s'était mise au régime constitutionnel et qu'il

a fallu les circonstances extraordinaires de la guerre pour la renverser.

Rien ne dit que les Soviets repliés sur eux-mêmes ne dureront pas en-

core longtemps. Ils n'abdiqueront, comme tous les autres gouverne-

ments, que le jour où ils y seront contraints et forcés et non pas parce

qu'ils auront reconnu que leur théorie était en défaut.



Rien ne dit non plus que, s'ils se sentent près de périr, ils n'essaient

de se sauver par une solution violente. C'est ce que tendrait à indiquer

le rapport sur la situation de l'armée rouge que le commissaire à la

guerre Vorochilov a lu au Congrès de tous les Soviets de l'Union. Du

résumé qu'en a donné le Times, voici un passage assez frappant, au

moins comme signe d'un état d'esprit :

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 103









Tout le discours de Vorochilov repose sur ce principe qu'il est né-

cessaire de retarder le choc avec le monde occidental jusqu'au jour

où les forces militaires soviétiques, suffisamment entraînées, pourront

être certaines de vaincre. Pour Vorochilov, et d'autres dirigeants, le

conflit est inévitable, mais il se produira plus tard. Vorochilov a

adressé des injures à la Société des Nations qui, d'après lui, aurait

complètement échoué. La période actuelle, dit-il, peut se comparer à

la période qui a précédé la grande guerre. Aucun tribunal, aucun

traité ne peuvent arrêter la course aux armements, qui est activement

menée dans les petits et dans les grands États. Toutes les nations, y

compris les nations frontières, de la Finlande à la Roumanie, se pré-

parent à la guerre contre les Soviets. L'orateur a violemment repro-

ché au Parlement britannique ses récentes allusions aux armements

des Soviets.



Suit un tableau de la force et des faiblesses de l'armée rouge, de ce

qu'elle a fait et de ce qui lui reste à faire. S'instruisant par l'exemple de

la guerre, où la Russie ressentit si cruellement l'insuffisance de son

armement et de son matériel et dut recevoir l'aide de ses alliés, Voro-

chilov recommande le développement des industries de guerre et la

fabrication immédiate de vastes stocks de munitions.



Dans ce programme de préparation à la « lutte finale », impossible

de dire quelle est la part de l'illusion, celle du bluff et celle de la véri-

té. Ce que nous retiendrons, c'est un mot de Vorochilov sur la nécessi-

té d'organiser la guerre chimique. « Il faut, a-t-il dit, que nous déve-

loppions cette branche jusqu'à l'extrême limite, car nous ne sommes

pas tolstoïens. »



Cette ironie est, dans l'ordre des idées, le plus cruel châtiment

qu'ait reçu la doctrine de l'apôtre Tolstoï.



L'Action française, 2 mai 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 104









1.33

Les dix ans du bolchevisme

La Liberté, 18 octobre 1927.









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Les Soviets, qui n'ont pas tant d'occasions de se réjouir, fêtent le

dixième anniversaire du coup d'État de Lénine. On a un peu oublié les

circonstances dans lesquelles les bolcheviks avaient pris le pouvoir et

les marins rouges qui, mettant la main sur l'épaule du président de

l'Assemblée kerenskyste, l'avaient prié de sortir, à quoi le président et

l'Assemblée avaient aussitôt consenti, abdiquant avec la même facilité

que Nicolas Il. À ce moment-là, rares étaient les personnes qui

croyaient à la durée du régime communiste en Russie. Pourtant il dure

depuis dix ans. Il est de ceux dont on peut dire, selon le mot célèbre :

« Il est arrivé, mais dans quel état ! »



Deux choses ont rendu possible le coup d'Etat de Lénine, et, de ces

deux choses, l'une est étrangère, l'autre est contraire au communisme.

Il y avait d'abord que les bolcheviks promettaient (c'est une des rares

promesses qu'ils aient tenues) la paix immédiate avec les Allemands,

et le peuple russe en avait assez de la guerre. Cependant, parti de

l'idée de la guerre des classes, le communisme n'est pas essentielle-

ment pacifique, et il l'a bien prouvé.



Il s'est donc édifié sur la facile démagogie du pacifisme. En même

temps, par une violation grave de ses principes, Lénine laissait les

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 105









moujiks s'emparer de la terre. C'est-à-dire, point essentiel et trop peu

vu, que le communisme s'est établi par sa propre négation qui est la

généralisation de la propriété individuelle. Ce fait n'a pas été aperçu

d'abord. Lénine le dissimulait avec soin et, en Occident, on était sur-

tout frappé par les mesures révolutionnaires qu'il prenait. Lénine

n'était qu'un opportuniste à figure de doctrinaire. Il savait parfaitement

qu'un régime, fût-il révolutionnaire de nom, devait avoir une base

conservatrice. Et, dans un pays agricole, la première chose à faire est

d'avoir avec soi les paysans.



Le partage des terres, qui a épargné une révolution à la Roumanie,

a consolidé la révolution en Russie. Le régime des Soviets, par un pa-

radoxe étrange, est en somme fondé sur la propriété individuelle. Car

c'est une assez pauvre défaite d'alléguer que les terres n'ont été cédées

que pour quatre-vingt-dix-neuf ans. D'abord, le moujik s'en est empa-

ré. Qu'on aille donc les lui reprendre ! Et puis, d'ici quatre-vingt-dix-

neuf ans, Staline, Rykof et moi nous mourrons. Lénine lui-même est

déjà mort.



Résumons donc ce que le bolchevisme a fait en Russie depuis dix

ans. Il a créé une nouvelle classe de propriétaires ruraux, dont quel-

ques-uns sont aisés ou même riches et auxquels il n'ose pas toucher. Il

a mis le commerce, l'industrie, les finances dans un état pitoyable, à

telles enseignes qu'il cherche partout des crédits auprès des pays capi-

talistes et bourgeois. Enfin, malgré des efforts persévérants, il n'a pas

réussi à se répandre au delà des frontières russes, pas même en Chine,

et la révolution universelle est demeurée à l'état de mythe.



Ce que le bolchevisme a de plus clair à son actif, c'est d'être resté

au pouvoir dix ans. Il n'y a pas de raison pour qu'il n'y reste pas dix

années encore et même davantage. Le tsarisme était malade depuis

bien longtemps. Il se serait prolongé indéfiniment s'il n'y avait eu la

guerre, si les troupes inutilement entassées dans les casernes de Petro-

grad ne s'étaient soulevées, si l'armée, en un mot, n'avait fait défec-

tion. Tant qu'il aura son armée avec lui, le communisme n'a rien à

craindre. Staline étouffera les insurrections comme Stolypine les

étouffait en 1905, car il ne peut pas être question d'une insurrection

générale en Russie et des foyers éloignés les uns des autres de centai-

nes de kilomètres peuvent être facilement éteints. Beaucoup de choses

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 106









de là-bas, et même la durée du communisme comme la durée du tsa-

risme, s'expliquent par le caractère amorphe des masses répandues sur

des espaces presque infinis. En somme, tout calcul politique, quand il

s'agit de la Russie, doit être fondé sur la notion de la distance.



La Liberté, 18 octobre 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 107









1.34

Dix ans de soviétisme

et l'avenir de la Russie

L'Action française, 11 novembre 1927.









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LE dixième anniversaire de la conquête du pouvoir par les Soviets

a donné lieu, dans les journaux du monde entier, à mille considéra-

tions diverses sur le passé, le présent et l'avenir du bolchevisme. On

s'est accordé à reconnaître et la faillite du système et sa durée, deux

choses qui ne sont peut-être pas aussi contradictoires qu'elles en ont

l'air, parce que, du jour même où Lénine eut transigé avec ses princi-

pes, il put s'écrier : « Enfin, nous avons fait faillite. »



Les journaux démocrates-socialistes ou social-démocrates ont été

généralement les plus sévères parce que les émigrés russes du parti,

cruellement persécutés par les bolcheviks, poussent les hauts cris

contre la dictature de Moscou. Dans l'ensemble, ces commentaires

n'ont rien apporté de bien neuf ni de bien intéressant. C'est qu'il n'y a

guère à constater qu'une chose : que le communisme est une absurdité.



Mais c'est encore dans la presse allemande, et non pas la plus

avancée, qu'on trouve les points de vue les plus originaux. Chez les

conservateurs eux-mêmes, et peut-être surtout chez eux, l'idée maî-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 108









tresse de l'alliance germano-russe fait passer sur les répugnances que

le régime soviétique inspire. La Russie reste-t-elle forte ? Est-elle en-

core capable de compter en Europe ? L'Allemagne a toujours gardé le

contact avec Moscou, même au temps de la pire répression de Sparta-

kus, parce qu'elle ménageait une collaboration pour l'avenir. Cette col-

laboration garde-t-elle du prix ? On répond par l'affirmative.



C'est un lieu commun de dire que tout pouvoir révolutionnaire se

range avec le temps. La modération des Soviets est d'ailleurs toute

relative. Elle s'atteste presque uniquement par le fait que les dirigeants

soviétiques d'aujourd'hui ont sur leur gauche l'opposition de Trotsky.

C'est pourtant un symptôme, et surtout les Staline et les Rykoff pren-

nent l'idée de leurs responsabilités par les attaques auxquelles ils doi-

vent faire face. C'est ainsi que Caliban devient homme d'État. Déjà les

« enragés » produisaient le même effet sur Robespierre dont les médi-

tations furent interrompues par Thermidor.



Tout cela est encore assez banal. Les esprits politiques allemands

vont plus loin. Ils considèrent que l'événement le plus heureux qui ait

pu se produire pour consolider la Russie sous sa dissolvante envelop-

pe bolcheviste, c'est l'échec de la « révolution mondiale ». Revenue de

ce mythe, guérie de la propagande révolutionnaire, la Russie gardera

ses forces pour elle-même. Elle visera des buts moins lointains, mais

plus utiles, par exemple de replacer les petits États baltes sous son in-

fluence ou sa domination, ce qui aura pour effet de la rapprocher de

l'Allemagne et de lui donner plus de valeur dans une combinaison

germano-russe. C'est tout juste si ces subtils docteurs allemands ne

vont pas jusqu'à dire que l'Angleterre, par la rupture de ses relations

diplomatiques avec Moscou, la France par le renvoi de Rakowsky,

n'ont pas rendu service à l'Allemagne en dégoûtant la Russie rouge de

sa mission internationale qui dispersait vainement ses efforts.



Quoi qu'il en soit de ces vues peut-être trop subtiles, il demeure

certain que l'alliance russe reste pour l'Allemagne comme la grande

carte de l'avenir. Personne, en effet, ne sait mieux qu'un Allemand ce

qu'on oublie trop dans nos pays d'Occident. La Russie n'a eu aucune

part aux traités qui, en 1919, ont créé une nouvelle Europe. Elle ne les

connaît pas. Elle ne les reconnaîtra sans doute jamais. Le jour où elle

comptera de nouveau comme un élément politique, et non plus com-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 109









me un simple élément de désordre et de destruction, elle sera naturel-

lement du même côté que les pays sur la défaite desquels ces traités

ont été établis.



L'Action française, 11 novembre 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 110









1.35

Staline et Trotsky

La Liberté, 13 novembre 1927.









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CE qui se passe chez les Soviets commence à devenir intéressant.

On annonce qu'en prenant le pouvoir les chefs bolcheviks s'étaient

juré de ne jamais se combattre entre eux, de ne pas retomber dans les

convulsions de la Révolution française, de ne pas s'exterminer comme

les girondins, les dantonistes, les hébertistes et les robespierristes. Ils

ont tenu parole dix ans, et c'est beaucoup. Mais quand a-t-on vu des

hommes vivre éternellement d'accord à l'intérieur d'un parti, quel qu'il

soit ?



Hors la loi ! La terrible formule de la Révolution française, sous

laquelle Robespierre lui-même finit par succomber, menace Trotsky et

Zinoviev. Staline et Rykov les ont dénoncés à la vindicte des organi-

sations communistes comme Robespierre dénonçait les « enragés »

aux organisations jacobines, avant d'être mis à son tour « hors la loi ».



Car on ne fait pas assez attention à ceci que Trotsky et Zinoviev

accusent Staline et Rykov de modérantisme. Ils leur reprochent d'alté-

rer les principes communistes sinon de les trahir. D'ailleurs, que Ry-

kov et Staline transigent par nécessité d'argent, un communiqué de

l'ambassade de l'U.R.S.S. à Paris, en date d'hier, en fournit la preuve.

On y lit avec quelque surprise que « le pouvoir soviétique a toujours

cru à la possibilité de la coexistence des deux mondes, capitaliste et

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 111









socialiste, et même à la possibilité de leur collaboration économi-

que ». En conséquence, les Soviets, qui avaient déjà cessé de repous-

ser par système les concessions de richesses à exploiter par le capital

étranger, ne se contentent plus de recevoir des propositions. Ils les ap-

pellent. Trotsky et Zinoviev n'ont donc pas tout à fait tort. Mais que

feraient-ils à la place de Rykov et de Staline ? C'est toujours terrible

quand on doit se demander : « Comment faire pour manger ? »



La Liberté, 13 novembre 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 112









1.36

Russes et Allemands

La Liberté, 20 mars 1928.









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LE sultan Moulay Hafid, étant venu en France, vit des pompes à

piston, trouva cet instrument admirable et en commanda vingt-quatre

douzaines qu'il emporta avec lui au Maroc. « Vous n'avez, dit-il, à ses

sujets, qu'à remuer ce levier et vous aurez de l'eau autant que vous en

voudrez. » Mais comme Moulay Hafid avait posé ses pompes sur le

sable, il ne vint pas une goutte de liquide et il accusa le fabricant fran-

çais de l'avoir volé. C'est ce qui vient de se passer en Russie avec les

ingénieurs allemands. Les Soviets commandent les machines les plus

perfectionnées et les plus compliquées de la civilisation capitaliste et

ils s'étonnent que rien ne marche dans leur pauvre, primitif et rudi-

mentaire État communiste. Alors ils se fâchent et ils se plaignent

d'être trahis.



Voilà le fond de l'affaire. L'arrestation des six ingénieurs alle-

mands a été un incident digne du Thibet, de la Chine et même du Cen-

tre de l'Afrique, une colère de roi nègre. Les Allemands, du reste, ne

se sont pas laissé intimider et leur gouvernement a obtenu la libération

des prisonniers en quelques jours. De là à voir la fin des relations

germano-soviétiques, il y avait un pas.



Cependant ce pas a été franchi. L'Angleterre, qui a dû rompre avec

Moscou après une expérience malheureuse, a construit aussitôt une

interprétation optimiste de l'affaire. On a voulu y voir « la preuve d'un

changement d'attitude du Reich en politique étrangère et d'une solida-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 113









rité nouvelle entre les grandes puissances occidentales, qui serait, dans

une large mesure, la conséquence de Locarno. » On a même annoncé

la fin du traité de Rapallo « conclu à une époque où l'Allemagne se

croyait maltraitée et méprisée par les alliés ». Bref un immense chan-

gement de front, l'Allemagne renonçant définitivement à toute arrière-

pensée et collaborant joyeusement à l'ordre, au bonheur et à la prospé-

rité de l'Europe. Le Daily Telegraph, après avoir donné la parole à ses

voyants, observe avec raison qu'ils peignent la situation actuelle et

future de trop belles couleurs.



Il est entendu que le bolchevisme se débat au milieu des difficultés

qui tiennent à sa propre nature et qu'il ne peut résoudre sans sortir de

sa doctrine, ce qui l'expose alors à des crises intérieures. Tel est le se-

cret du conflit Staline-Trotsky auquel succéderait maintenant un

conflit Staline-Rykov. Ce n'est pas une raison pour que le soviétisme

succombe demain, même si l'Allemagne venait à rompre toutes rela-

tions avec Moscou. La force d'inertie de la Russie dépasse les limites

qui sont concevables pour les Occidentaux. C'est une très grande for-

ce. Elle a joué pour le tsarisme avant de jouer pour le bolchevisme.

Elle a joué contre Charles XII et Napoléon 1er. Elle est capable de

neutraliser très longtemps les efforts des Napoléon de la finance.



Quant à l'Allemagne, ce serait très probablement une erreur de

croire qu'elle se séparera jamais du monde russe. Elle y gardait bien

de l'influence pendant la guerre et malgré la guerre ! La Russie est

aussi nécessaire à l'Allemagne que l'Allemagne à la Russie. Y aurait-il

rupture diplomatique, l'ambassadeur allemand serait rappelé de Mos-

cou tandis que l'ambassadeur de France y resterait que, néanmoins, la

place de l'Allemagne serait plus grande là-bas que celle de n'importe

quel autre pays. Le Russe n'aime peut-être pas l'Allemand mais il ne

peut se passer de lui plus que de thé. Et il y a trois quarts de siècle,

bien avant Raspoutine et Lénine, qu'Alexandre Herzen a écrit : « Chez

nous, tout est allemand, les boulangers, les pharmaciens, les sa-

ges-femmes et les impératrices. »



La Liberté, 20 mars 1928.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 114









1.37

Un procès historique

La Liberté, 16 juin 1928.









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ON se demande pourquoi les romanciers vont chercher si loin leurs

sujets, à moins qu'ils n'aillent prendre toujours le même, c'est-à-dire

l'histoire du monsieur et de la dame qui ont une aventure sentimentale

à Venise. La vie contemporaine abonde en situations dramatiques et

Balzac aurait bien su les reconnaître. De son temps aussi il y avait des

romans fades, alors que les siens étaient puissants. L'imagination

consiste moins à inventer qu'à voir les choses et à en saisir le sens pro-

fond.



Qui se doutait qu'une fille de Raspoutine vivait à Paris ? L'émigra-

tion russe est remplie de tragédies et de surprises. À chaque instant, ce

sont des découvertes étonnantes qui eussent fécondé le roman balza-

cien. Mais rien peut-être n'avait encore atteint l'intensité du procès par

lequel le premier épisode sanglant de la révolution russe sera évoqué

devant la justice française.



« Quelque crime toujours précède les grands crimes... » Pourquoi

est-ce une règle ou une fatalité ? Pourquoi le double assassinat de Se-

rajevo à la veille de la guerre ? Pourquoi le meurtre de Raspoutine

avant l'effondrement du tsarisme, l'assassinat de la famille impériale et

la grande tragédie moscovite ? Pourtant le prince Youssoupof et le

grand-duc Dimitri avaient bien cru que la dynastie des Romanof et la

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 115









Russie seraient sauvées lorsque Raspoutine aurait disparu. Il semble

au contraire que le meurtre du « Staretz » ait produit l'effet de ces pe-

tits accidents qui déterminent tout à coup comme une combustion gé-

nérale de l'organisme.



L'histoire de Raspoutine elle-même a quelque chose de sombre et

de mystérieux. Elle est à la fois légendaire, merveilleuse et pathologi-

que. Elle est un mélange des chroniques du moyen âge, de l'Ane d'or

d'Apulée, et de la psychanalyse de Freud. D'où le thaumaturge errant

tenait-il son influence ? Le fait est qu'il n'exerçait pas son pouvoir sur

l'impératrice seulement. Il avait ce don extraordinaire d'intéresser les

masses, d'avoir du prestige à distance et de frapper les imaginations.

Son malheur a été que son nom fût répété tous les jours des millions

de fois et son personnage démesurément grossi. Un moment vint où la

Russie entière rapporta à Raspoutine ses maux et plus rarement son

bien. Si les Allemands avançaient, c'était Raspoutine qui avait réglé

avec eux la retraite de l'armée russe. Si une armée impériale rempor-

tait un succès, Raspoutine était regagné à la bonne cause. Il ne méritait

ni tant d'indignité ni tant d'honneur. Mais il fut un moment un symbo-

le : celui du mauvais génie de la patrie russe.



Le procès que sa fille intente fera d'abord lire le récit du prince

Youssoupof puisque l'assignation de Marie Grigorievna Raspoutine

est fondée sur ce livre. Et l'on échappe difficilement à une impression

de malaise quand on lit, racontée par l'assassin, la mort de cet homme

étrange, doué d'une vitalité si prodigieuse qu'il se relevait après avoir

été terrassé par le plus violent des poisons. Grand sera sans doute

l'embarras des juges français pour accorder ou refuser à Marie Grigo-

rievna Raspoutine les dommages-intérêts qu'elle demande. L'Histoire

n'est pas moins embarrassée qu'eux. Car si le grand-duc Dimitri et le

prince Youssoupof ont cru, par cet homicide, sauver leur pays, si leur

intention a été patriotique et noble, il n'en est pas moins vrai que le

trouble profond qui s'empara de la Russie à la suite de ce meurtre fut

le point de départ de la révolution.



La Liberté, 16 juin 1928.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 116









1.38

Un grenier où l'on a faim

L'Action française, 7 juillet 1928.









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L'ADMINISTRATION soviétique a, comme on le sait, le com-

merce russe en mains. Elle se livre en ce moment, sur tous les mar-

chés où il y a du disponible, à de vastes achats de blé. Jadis la Russie

était un des greniers du monde, un puissant producteur de céréales. Au

bout de dix ans de régime marxiste, elle ne peut plus se nourrir el-

le-même. Pitoyable résultat !



Elle alla crier famine

Chez la fourmi, sa voisine.



Les Soviets se sont humiliés jusqu'à demander des crédits aux

puissances capitalistes. Maintenant ils leur demandent du pain.



Qu'est-il arrivé ? La réalisation d'une prophétie de Proudhon. Dans

sa vieillesse, bien revenu du socialisme, l'homme qui avait dit : « La

propriété, c'est le vol », reçut un jour une lettre où on lui demandait à

quels signes on reconnaîtrait la révolution sociale. Et Proudhon ré-

pondit : « Quand les boutiques seront fermées, quand les transports ne

marcheront plus, quand le paysan gardera sa récolte le fusil à la main,

alors vous pourrez dire que c'est la révolution sociale. »



On peut le dire en Russie. Assez longtemps, la Terreur et le Gué-

péou aidant, les choses ont pu marcher. Les villes avaient une faible

population par rapport aux campagnes. Il n'était pas très difficile de

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 117









les nourrir. On a fait durer assez longtemps le système dit des « ci-

seaux » que l'on ouvrait et que l'on fermait tantôt au profit des ou-

vriers, tantôt à l'avantage des paysans. Cependant, le moment inéluc-

table est venu, celui où le paysan, maître de la terre, mais ne pouvant

jouir des fruits de son travail, n'a ensemencé que juste assez pour sa-

tisfaire à ses propres besoins et a résisté farouchement aux réquisi-

tions.



C'est ainsi que, peu à peu, la famine a gagné dans un pays qui, sauf

certaines régions déshéritées, était jadis une terre d'abondance. Les

Soviets ont fait des efforts désespérés dans tous les sens. Ils n'ont pas

pu se soustraire à la loi commune qui est de manger et, pour manger,

d'acheter la nourriture. Pour avoir de l'argent, après avoir épuisé les

ressources que leur avait laissées le tsarisme et celles que leur avaient

données les spoliations, ils ont remis en train les exportations de pé-

trole. Mais qu'ils paient au comptant ou à crédit le blé qu'ils achètent

en ce moment-ci, il reste que la Russie, au lieu de contribuer à l'ali-

mentation des autres peuples, vient maintenant chercher chez eux une

part de son pain, ce qui ne peut avoir d'autre effet que d'accroître le

prix de la vie et des subsistances dans le monde aux dépens des tra-

vailleurs.



Mais, dit-on, cela ne peut plus durer. Le régime soviétique touche à

sa fin. Un effondrement économique et financier le guette. Tel est,

effectivement, l'avis de personnes que l'on tient en général pour sé-

rieuses, - jusqu'à ce qu'elles tombent, par exemple, d'un avion. Cepen-

dant la Russie n'est pas un pays comme un autre. Aucun pays d'ail-

leurs n'est comme un autre. La Russie diffère de tous surtout par la

lenteur avec laquelle s'y accomplissent les événements et par sa capa-

cité presque infinie de souffrir et de se priver. Comme le prouvent ses

propos, rapportés par Caulaincourt et qui sont publiés en ce moment

par M. le duc de La Force, Napoléon se trompait encore sur les Russes

pendant la retraite de Moscou. Cet exemple doit rendre prudents les

faiseurs de pronostics avec dates à l'appui.



L'Action française, 7 juillet 1928.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 118









1.39

Nouvelles de Russie

L'Action française, 24 novembre 1928.









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Que les affaires des Soviets soient en mauvais état, ce n'est pas un

conte. Les chefs bolchevistes eux-mêmes l'avouent. Il circule en ce

moment des nouvelles tirées de l'organe officiel, les Izvestia, et qui ne

laissent pas douter de l'impopularité du régime communiste dans les

masses rurales de la Russie, c'est-à-dire dans le plus gros de la popula-

tion.



La question que l'on se pose est de savoir pourquoi Staline donne

cette publicité aux révoltes paysannes, aux assassinats d'agents sovié-

tiques qui ont lieu chaque jour dans les villages. Régulièrement, on

accuse de ces meurtres politiques les koulaki, ou paysans « riches ».

Le plus pauvre de nos cultivateurs ne voudrait pas, d'ailleurs, manger

la soupe d'un koulak. Mais, pour être classé koulak, il suffit de ne pas

aimer le bolchevisme.



On suppose qu'en attirant l'attention sur ces incidents sanglants,

Staline se propose de démontrer qu'il faut en finir avec le modéran-

tisme. Ayant triomphé de l'opposition de gauche, il résiste à l'opposi-

tion de droite. Il cherche à la persuader qu'elle encourage des rébel-

lions, à moins qu'il ne prépare contre elle des griefs et des armes. Car

il y a aussi un juste milieu soviétique, et déjà Robespierre envoyait

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 119









tour à tour, au tribunal révolutionnaire, les « exagérés » et les modé-

rés.



Quand on y regarde de près, on a, du reste, l'impression que les Iz-

vestia peuvent sans danger publier la liste des petites insurrections

locales. Les Russes, qui connaissent leur pays, ne les estimeront pas

très dangereuses pour les Soviets. Par rapport à la vaste superficie et à

l'énorme population de l'U.R.S.S., c'est à peu près comme, en France,

les accidents de la route par rapport aux automobiles en circulation.

Une carte de ces attentats villageois montrerait en outre qu'ils éclatent

sur des points éloignés les uns des autres de plusieurs centaines de

kilomètres, de sorte qu'il n'y a pas de mouvement d'ensemble et que

rien n'est plus facile que la répression.



C'est ainsi déjà que, sous les tsars, les soulèvements étaient répri-

més. La tentative de révolution de 1905, qui fut grave, avorta parce

que l'incendie allumé à Saratov était déjà éteint quand il éclatait à Vo-

logda et l'ordre rétabli à Kharkov lorsque Perm commençait à bouger.



Le tsarisme est tombé par l'effet d'une mobilisation excessive, par

l'inutile et dangereux entassement des hommes dans les casernes de

Saint-Pétersbourg. Aussi longtemps que les Soviets pourront compter

sur l'armée rouge et qu'ils n'auront pas leur révolte des Strelitz, ce

n'est pas la paysannerie mécontente qui viendra à bout du bolchevis-

me. Il est même probable que ce ne serait pas, à lui seul, le peuple de

Moscou. Là-bas comme ailleurs, pour que le pouvoir succombe, il

faudra des crosses en l'air.



L'Action française, 24 novembre 1928.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 120









1.40

L'angoisse

La Liberté, 18 février 1929.









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IL y a dix ans et plus qu'on écrit des articles sur la Russie, des li-

vres sur la Russie, des considérations sur la Russie et des enquêtes sur

la Russie. Il y a eu, dans le nombre, énormément de fatras de roman et

de « bourrage de crâne » dans les deux sens, le communiste et l'autre.

Il y a eu aussi quelques études sérieuses. En ce moment même, M.

Ashmead-Bartlett poursuit dans le Daily Telegraph une série de ta-

bleaux de la vie au pays soviétique qui semblent très près de la vérité.

Mais nous donnerions tous ces dossiers et toute cette littérature pour

un mot, un seul mot, que nous venons de lire.



C'est dans une lettre de Riga, signée Nediloff, et que nous avons

trouvée dans la Nation Belge. Sans doute on a daté beaucoup de faus-

ses nouvelles de Riga. Mais il ne s'agit pas de nouvelles. Il s'agit d'une

impression résumée en huit lettres. Nediloff dit que, de l'avis général,

avis des voyageurs, avis des partisans comme des adversaires des So-

viets, avis des dirigeants soviétiques eux-mêmes, ce qui domine en ce

moment l'U. R. S. S., c'est l'angoisse.



Mot frappant parce qu'il est, comme on disait autrefois, au temps

de Marie Bashkirthseff et de Jean Lorrain, « très russe ». L'angoisse

est quelque chose de russe. Dostoïevski est le puissant romancier de

l'angoisse. Et l'angoisse domine aussi les romans de Tolstoï. Elle

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 121









étreint Anna Karénine. Elle règne tout le long de la Sonate à Kreutzer.

Elle « plante son drapeau noir », comme Baudelaire dit du spleen,

au-dessus des steppes, au-dessus des cités silencieuses et ouatées de

neige. Être angoissé, c'est-à-dire se trouver dans un état de crainte

mystérieuse, d'attente d'un malheur : il n'y a pas de pays où l'on

éprouve avec plus d'intensité qu'en Russie ce sentiment indéfini et in-

définissable.



On l'avait dans les derniers temps du régime tsariste. Sans doute

les institutions n'avaient pas changé. Tout était encore en place. Mais

il y avait un malaise, quelque chose de pesant pour les coeurs et d'op-

primant pour les esprits. On chuchotait des paroles étranges. On les

coupait de silences plus étranges encore. C'était comme si des événe-

ments sinistres avaient rôdé autour de vous. L'angoisse, celle qui dut

s'appesantir sur Moscou en 1812, à la veille du grand incendie, dura

longtemps avant la chute de Nicolas II, avant la tragédie épouvanta-

ble. Elle étreint de nouveau le pays des Soviets. Ce qu'il est impossi-

ble de dire c'est encore ce qu'elle durera avant qu'arrive ce qu'on croit

pressentir.



La Russie est toujours russe, même avec le bolchevisme. Et nous

finirons par une histoire plus gaie. J'ai connu un homme de là-bas, un

homme aimable, un peu léger, qui n'était pas fait pour les catastro-

phes. Lui, l'angoisse ne l'atteignait pas. Elle ne l'avait pas averti. Il

n'émigra pas quand la révolution survint et il fut pris dans la tourmen-

te révolutionnaire. Après le coup d'État de Lénine, on le cueillit un

jour chez lui pour le jeter en prison. D'abord étourdi de cette aventure,

il reprit ses sens au bout de vingt-quatre heures et pensa : « Après

tout, sous les bolcheviks, il ne doit pas y avoir plus d'ordre qu'avant.

Est-il sûr que je sois vraiment enfermé ? » Il regarda la porte. Il n'y

avait qu'à l'ouvrir. Il sortit tranquillement de la geôle et passa en Fin-

lande. Ce Russe avait compté sur les caractères permanents de son

pays.



La Liberté, 18 février 1929.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 122









1.41

La théorie de l'accident

L'Action française, 19 mars 1929.









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ON a raconté que les bolcheviks s'étaient juré autrefois de ne pas

recommencer la faute des hommes de la Révolution française et de ne

pas se combattre, se proscrire et se guillotiner entre eux. Ce serment

du Grutli partait d'une conception de l'histoire assez naïve. Les hom-

mes de la Révolution française se sont exterminés dans un guignol

sanglant parce qu'ils s'en prenaient les uns aux autres des conséquen-

ces d'une situation absurde. Les thermidoriens n'ont pas plus sauvé la

République en supprimant Robespierre que Robespierre en suppri-

mant Danton et les dantonistes, Hébert et les hébertistes. Il arrive la

même chose à Staline et à Trotsky.



Leur duel n'est pas celui de deux hommes, ni de deux partis, ni

même de deux idées. Les bolcheviks en sont venus à se quereller et à

se battre entre eux parce qu'ils ont tenté l'impossible, ce qui ne man-

que jamais d'engendrer les frénésies avant le découragement final.



Même en Russie, et avec ce que la Russie avait d'asiate, le com-

munisme, quoi qu'on ait dit, n'était ni naturel, ni fatal, pas plus que la

Révolution russe n'était nécessaire. On voit très bien, par l'ouvrage

purement documentaire que publie M. Serge Oldenbourg (le Coup

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 123









d'État bolcheviste) comment la Révolution a éclaté puis comment Lé-

nine s'est emparé du pouvoir, c'est-à-dire comment la Révolution au-

rait pu ne pas éclater, ou éclater d'une façon différente et alors prendre

un autre cours et Lénine rester un théoricien obscur.



M. Serge Oldenbourg marque très bien que, pour renverser le tsa-

risme, tout affaibli qu'il était, il n'a pas seulement fallu une secousse

aussi violente que celle de la guerre européenne, mais encore la pré-

sence dans les casernes de Saint-Pétersbourg de quantités d'hommes

inutilement mobilisés et qui, travaillés par le défaitisme, ont créé le

milieu révolutionnaire. Ce n'est pas la Douma, ce ne sont pas les

zemstvos, ce n'est pas Raspoutine qui ont fait le mal. Le principal au-

teur de la Révolution russe est peut-être M. Doumer qui avait obtenu

de Nicolas Il trop bon de gigantesques levées d'hommes, fort agréa-

bles à compter de loin et vues du front occidental, mais qui ne de-

vaient servir qu'à acheminer la Russie vers la paix de Brest-Litovsk.



La révolution ouverte, il a encore fallu Kerensky, puis le conflit de

Kornilof et de Kerensky pour fournir à Lénine l'occasion de prendre le

pouvoir, qu'il n'avait d'ailleurs saisi que par un coup de force et après

des hésitations. On voit, dans le Coup d'État bolcheviste, que tout, à

certains moments, a tenu à sept cents cosaques. C'est continuel dans

l'histoire de tous les pays. Du reste, on rapprochera utilement des do-

cuments réunis par M. Serge Oldenbourg et qui, à eux seuls, sont une

preuve en faveur de la théorie de « l'accident », l'ouvrage, non moins

récent et non moins intéressant de M. Henry Laporte, le Premier

Échec des rouges. Il s'agit de leur échec en Finlande, et c'est le récit

des circonstances par lesquelles, aux portes mêmes de la Russie sovié-

tique, les « blancs » finlandais reprirent Helsingfors aux communistes.

Il faut lire le chapitre que M. Henry Laporte a intitulé : « Une bour-

geoisie qui se défend. » On comprendra mieux pourquoi il n'y a pas,

dans la politique et dans l'histoire, d'événements inévitables, et pour-

quoi le régime le plus absurde lui-même, fût-il celui des Soviets, peut

se prolonger s'il ne commet pas de fautes trop grossières.



L'Action française, 19 mars 1929.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 124









1.42

Intelligentsia

La Liberté, 23 octobre 1929.









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LA révolution russe est née dans les Universités. L'étudiant, l'étu-

diante étaient, comme on disait alors, nihilistes. Et le gouvernement

tsariste avait beau faire, il avait beau proscrire les livres, caviarder les

journaux, envoyer en Sibérie les imprimeurs de presse clandestine, les

idées subversives faisaient leur chemin. Lorsqu'une bombe était lan-

cée, il était rare qu'on ne trouvât pas dans le complot une jeune intel-

lectuelle, fille d'un général et noble. Mais aujourd'hui ?



Aujourd'hui, on découvre encore des organisations secrètes d'étu-

diants dans les Universités soviétiques. Les conjurés sont des fils

d'ouvriers, de commissaires du peuple, de fonctionnaires rouges, les

seuls qui soient admis à l'enseignement supérieur, les enfants de bour-

geois étant privés de science. Et ces adolescents se livrent à la critique

du bolchevisme comme les générations précédentes se livraient à la

critique du tsarisme. Pourquoi ? Parce qu'ils ont compris qu'on leur

cachait quelque chose et qu'on les obligeait à penser d'une certaine

façon. C'est presque toujours par contradiction que la jeunesse adopte

des idées.



Alors l'intelligentsia russe commence à se retourner contre le

communisme. Et la Pravda s'en désole. Les vieux de la Révolution ne

comprennent plus. Pour eux, c'est le monde renversé. C'est au contrai-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 125









re le monde naturel. C'est le monde comme il va. Le Quartier latin, à

Paris, était républicain sous le second Empire. Les élèves de l'École

polytechnique avaient fait le coup de feu sur les barricades de 1830.

Nous sommes bien loin de là... On s'est demandé souvent comment

finirait et comment pourrirait le bolchevisme. Ce sera peut-être par la

tête, comme le poisson, selon le proverbe qui a cours en Russie.



Quelles sont donc les lectures subversives qui passionnent, d'après

les révélations indignées et attristées de la Pravda, les élèves du Poly-

technicum de Tver et de celui de Viatka ?. Fatigués de la vérité dog-

matique qu'a révélée Karl Marx, pris de doutes sur le Coran de ce pro-

phète, les étudiants se sont mis à penser que le monde des idées n'était

pas enfermé dans un livre. Ils aiment les philosophies, les systèmes. Il

y a d'autres systèmes que le marxisme. Ils ont voulu connaître le capi-

talisme qu'on leur cachait ou dont on ne leur présentait que la caricatu-

re. Ils ont voulu savoir. Damnable curiosité qui désole la Pravda.



Science, c'est comparaison. Les intellectuels russes comparent

l'état de leurs pays à l'état de pays qui ne sont pas en régime commu-

niste. Et quel est l'exemple qui les frappe ? L'antithèse des États-Unis

où, dans l'épanouissement du régime capitaliste, dans la négation et la

réfutation vivante de Karl Marx, le niveau de la vie est plus élevé que

partout ailleurs, - ailleurs où des doses plus ou moins fortes de socia-

lisme ont été introduites dans les lois. Il paraît qu'un des livres qui

font le plus de ravages dans l'intelligentsia, c'est celui du président

Hoover sur le rôle de l'initiative individuelle dans le développement

des États-Unis. « Ce livre n'étant pas autorisé par la censure, on a ou-

vert une enquête pour découvrir comment il a pu pénétrer en Russie. »

Les bolcheviks s'aperçoivent à leur tour qu'il n'est frontières si bien

gardées que ne traverse l'esprit du siècle et ils avaient eu le tort de

croire qu'ils possédaient le monopole de cet esprit.



La Liberté, 23 octobre 1929.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 126









1.43

Les lapins de Staline

La Liberté, 7 octobre 1931.









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On connaît les concessions que Staline a déjà dû faire aux idées

bourgeoises, c'est-à-dire à la nature humaine. Il a rétabli le travail aux

pièces et reconnu qu'il fallait donner à chacun selon ses oeuvres si l'on

voulait du rendement. De là à reconnaître que la propriété, récompen-

se de l'effort et de l'épargne, est légitime, il n'y a d'ailleurs qu'un pas.

En attendant, Staline s'est aperçu que le brouet noir n'était pas un bon

stimulant pour le succès du plan quinquennal. Il a décidé d'améliorer

l'ordinaire des travailleurs et aussi de le varier.



Il a donc, conjointement avec Molotof, président du Soviet des

commissaires du peuple, annoncé qu'un programme triennal allait être

mis à exécution. Après quoi, les masses de l'U. R. S. S. auraient de la

viande, du poisson, des légumes et des fruits. Les communistes fran-

çais seront sans doute assez étonnés d'apprendre que les choses, qu'ils

ont l'habitude de trouver sur leur assiette, seront servies à leurs frères

de Russie dans trois ans. S'ils se donnaient la peine de réfléchir,

peut-être éprouveraient-ils aussi quelque surprise en lisant dans le

manifeste de Staline et de Molotof cette découverte que l'ouvrier qui

n'est pas bien nourri ne travaille pas bien. Et ce n'est pas tout.



Staline, comme on sait, est un réalisateur et un puissant cerveau. Il

concilie la doctrine avec les nécessités de la vie. Il a constaté que les

produits de la campagne étaient devenus rares, sinon inexistants de-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 127









puis que les paysans étaient collectivisés. Alors, il a songé à une pro-

duction qui restât conforme aux principes communistes et il a eu un

trait de génie. Quel est l'animal doué d'un esprit de masse plus caracté-

risé que le lapin ? Il n'en est pas dont l'élevage en grand soit mieux

indiqué. Les Soviets ont donc acheté de vaillants reproducteurs qui

vont pulluler dans une ferme d'État modèle. On compte, en 1933, sur

700 000 kilogs de gibelotte, ce qui ne fera pas, même avec de minus-

cules portions, le déjeuner de 120 Millions de Russes.



Il y a là une indication qui n'est pas négligeable. On a vu des

voyageurs, nullement bolcheviks, revenir de Russie remplis d'admira-

tion ou d'effroi, ce qui est à peu près la même chose, par les résultats

du plan quinquennal. Surtout, les kolkhoses, les organisations agrico-

les, leur semblaient promis à un rendement redoutable pour les autres

pays. C'est possible. En tout cas, l'exemple des lapins de Staline mon-

tre que ce genre de production ne s'adresse qu'à des séries en grand, à

tout ce qui se conçoit sur le modèle de l'usine, mais exclut ce qui

s'élabore dans l'atelier de l'artisan ingénieux, dans le potager ou dans

le jardin du maraîcher et du pépiniériste. Il exclut tout ce qui est per-

sonnel, tout ce qui fait la variété des menus et de l'existence.



On songe à ce que dit M. Georges Duhamel de l'Amérique où, par

la rationalisation, il n'est plus possible de manger qu'une seule espèce

de poire. Il y a, d'ailleurs, une parenté entre ces deux manières d'abou-

tir à l'uniformité et au gigantesque. Et la manie du colossal n'est-elle

pas une des causes du mal dont le monde est atteint en ce moment

comme elle a été une des causes de la chute de l'Empire allemand ?

Superposition de milliards, superposition de crédits, tout cela ressem-

ble à l'entreprise d'élevage de Staline. On n'avait oublié qu'une chose,

la maladie des lapins. Et les banques reproductrices sont en train de

crever.



La Liberté, 7 octobre 1931.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 128









1.44

Illusions sur la Russie

La Liberté, 30 décembre 1931.









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La Russie, il y a trois siècles, était un pays ignoré, aussi lointain,

aussi fabuleux que la Chine. Par la Pologne on connaissait l'Ukraine.

Au moyen âge (où l'on était plus « européen » qu'aujourd'hui), un Ca-

pétien avait même épousé la fille du grand-duc de Kiev. Mais la Mos-

covie restait mystérieuse. Un soldat de fortune, le capitaine Margaret,

qui s'était engagé au service de Boris Godounof (c'était au temps de

notre Henri IV), raconta ses aventures et ses souvenirs comme s'il fût

allé au Thibet. La Russie ne fut vraiment révélée aux Français qu'un

siècle plus tard, lorsque Pierre le Grand vint à Paris.



On l'y reçut comme un phénomène, comme une bête curieuse.

Avec lui, la légende russe naissait. Le tsar était une espèce de bon

sauvage, d'homme de la nature qui recommençait la société et prenait

à la civilisation ce qu'elle avait de meilleur - comme Lénine. On disait

bien aussi que son gouvernement était un peu rude. Mais il coupait

des têtes dans une généreuse intention. Il incarna, et la grande Cathe-

rine, qui d'ailleurs était Allemande, incarna après lui le « despotisme

éclairé ». On répéta, par flatterie et par snobisme : « C'est du Nord,

aujourd'hui, que nous vient la lumière. » Cette illusion a duré. Elle a

grandi avec le bolchevisme.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 129









Si ce n'était pas si loin, dans un pays étrange, dans une sorte de

Chine qui touche à l'Europe, on verrait le bolchevisme tel qu'il est,

c'est-à-dire comme un des états les plus tristes où puisse tomber l'hu-

manité. Mais il y a au coeur des Français les plus sédentaires et les

plus terriens un certain romanesque par lequel ils voient en beau tout

ce qui est loin. Ainsi, le socialisme australien a paru comme une idylle

jusqu'à ce que l'Australie fût en faillite. Ce romanesque est le même

qui avait jeté nos bourgeois dans les placements exotiques. On eût,

naguère, lancé un emprunt d'Honolulu qu'il eût trouvé preneurs.

Comment tout ne serait-il pas très joli à Honolulu ? Comment le bol-

chevisme n'aurait-il pas son charme ?



On savait vaguement l'histoire des villages en carton peint que Po-

temkine montrait à sa marraine. On savait moins que le marquis de

Custine, visitant l'empire des tsars sous le règne de Nicolas 1er, avait

déjà écrit cette phrase lapidaire : « En Russie, on voit tout ce qu'on

veut bien vous montrer. » Des voyageurs enthousiastes et naïfs sont

allés dans la Russie des Soviets. Ils y ont vu ce que leur montraient

des guides qui les prenaient à la descente du train et ne les quittaient

plus qu'après la promenade rituelle sur la Volga... Après l'illusion,

après le roman, la vérité. Le numéro de Je suis partout, entièrement

consacré aux Soviets, remet objectivement les choses au point.



Il était temps. Le Quai d'Orsay a préparé un pacte avec Staline. Le

plan quinquennal lui-même a abusé. Cette américanisation forcée de

la Russie, une américanisation avec des principes collectivistes et des

capitaux bourgeois, a fait des dupes. Cependant, jadis, c'était à qui

médirait de la bureaucratie tsariste du tchin (« la seule chose de bien

que nous avons en Russie, » disait pourtant Dostoïevski), qui avait à

peu près policé cette sixième partie du monde. Les bureaucrates aux

casquettes multicolores étaient souvent trop sensibles aux agréments

du rouble. Mais ils faisaient marcher les trains de Gumbinnen à Vla-

divostock. Les trains, aujourd'hui, marchent mal sur des voies cons-

truites avec de l'argent français. Quant aux roubles, voilà longtemps

que, pour personne, il n'y en a plus.



La Liberté, 30 décembre 1931.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 130









1.45

Vive la Russie !

L'Action française, 23 février 1933.









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M. Édouard Herriot, président de la commission des Affaires

étrangères à la Chambre, c'est-à-dire désigné pour occuper le Quai

d'Orsay demain comme il l'occupait hier, vient de publier dans le Petit

Provençal les lignes suivantes qu'on lira sans être obligé de partager la

joie de l'auteur :



J'ai souvent signalé ici des indices inquiétants. Cette fois, je veux

observer avec joie les réactions provoquées par l'excès de certaines

audaces. Le pacte de la Petite-Entente, le rapprochement franco-russe

procèdent l'un et l'autre des mêmes raisons. Il n'est pas interdit de

penser que les écarts des nationalistes allemands provoqueront, bien

mieux que des procédés plus sournois, LA CONTRE-ATTAQUE DE

LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME.



Vous avez bien lu. Il y a « rapprochement franco-russe ». Nous ne

nous étions pas trompé. On y revient. Le pacte avec les Soviets an-

nonce une visite de l'amiral Avellane avec quelques drapeaux rouges,

une revue de Bétheny et une réception à Compiègne.



Si l'illusion de l'alliance russe est tenace, l'équilibre est un besoin.

Seulement, il est à craindre que M. Herriot ne parte de cette idée que

les Soviets ont rompu, rompent ou rompront avec l'Allemagne du

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 131









chancelier Hitler, ce qui n'est pas démontré. C'est même une hypothè-

se qui vaut tout juste celle qu'avait faite Guillaume Il quand il es-

sayait, en invoquant l'intérêt commun des trônes, de détacher Nicolas

Il des athées et des régicides de la République française.



Je ne donne pas cher de la nouvelle alliance avec l'U.R.S.S. rebap-

tisée Russie. Quant à une ligue des démocraties socialistes contre les

fascismes (ligue où M. Herriot engage le roi Alexandre et le roi Ca-

rol), c'est un simple rêve, ou bien, si c'est sérieux, la « contre-attaque »

veut dire la guerre.



Alors, cette fois, c'est peut-être un tsar qui signera une paix séparée

à Brest-Litovsk.



L'Action française, 23 février 1933.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 132









1.46

Grande alliance

L'Action française, 15 décembre 1934.









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CEUX qui, durant la guerre, traitaient les Allemands de Huns, de

barbares et de boches étaient des amoureux déçus qui se sont hâtés de

retourner à leurs premières amours. Il arrive avec les Russes ce qui

s'est passé pour les Borusses. On n'a tant parlé de Guépéou et de

Tchéka que pour n'en plus souffler mot. On voulait aller au Kremlin

pour y enfumer les tyrans bolcheviks et l'on y va pour signer avec eux

des accords. Si les plus exaltés n'avaient été retenus, ils nous auraient

lancés dans une expédition de Moscou. C'eût été à la manière de Na-

poléon inconsolable d'avoir perdu l'amitié d'Alexandre.



Nous avons celle de Staline. Ressusciter l'alliance avec la Russie,

c'était là qu'on voulait en venir. La révolution internationale, la propa-

gande communiste, le péril rouge aux colonies, il n'en est pas plus

question que si toutes ces horreurs n'avaient jamais existé. Ne se di-

saient-elles que par dépit ?



La pire horreur est peut-être le changement des habitudes. Celle de

la Russie amie et alliée est reprise. Et nous n'avons pas fini d'entendre

chanter la palinodie. Qui fait maintenant grise mine aux Soviets mal-

gré le Front commun ? Léon Blum. Il a protesté contre les exécutions

en masse qui ont suivi l'assassinat de Rykof et qui n'ont pas ému un

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 133









instant la presse bien pensante. Tout cela se passe entre gens d'autre-

fois avec leurs vieux souvenirs. Si Jaurès était encore de ce monde, il

serait repris de son aversion pour le pays des moujiks.



Et peut-être, après avoir jeté feu et flamme contre Hitler, commen-

cerait-il à « admettre une attitude plus ouverte » à l'égard de l'Allema-

gne hitlérienne. Plus ouverte, c'est-à-dire sans doute plus intelligente.

C'est ce qu'un journaliste nazi croit discerner chez Léon Blum et le

compliment qu'il lui adresse.



Qu'y a-t-il donc de sérieux dans ces renversements de sympathies

et d'alliances ? Que fait ici la politique ? Et qu'y fait le raisonnement ?



Un de nos confrères, chaleureux partisan du demi-cercle oriental,

expose que le système de la France et de la Petite-Entente relié à

Moscou et à Ankara forme un bloc assez fort pour peser sur l'Angle-

terre et sur l'Italie et les amener à cette « grande alliance ». Je crains

que Pertinax ne voie un peu « grand ». Il écrit : « Auprès des États

slaves de l'Europe centrale et de l'Europe orientale, la Russie reprend

peu à peu son rôle d'avant-guerre. » Ce retour au passé ne rassurera

pas tout le monde et pourrait produire plus de répulsion que d'attrac-

tion.



Pertinax dit encore : « Ou nous traiterons avec les cinq pays, ou,

les uns entraînant les autres, ils s'en iront au loin. Pour prendre la dé-

cision, nous avons devant nous quelques semaines ou quelques mois.

En fait, de la France à la Russie soviétique, une chaîne de contrats est

déjà tendue. Il s'agit d'en régulariser, d'en assembler les anneaux. Ces

phrases ne sont pas écrites à l'aventure, mais après des entretiens répé-

tés avec la plupart des intéressés. « Prenez garde, l'occasion passe-

ra ! » nous disait, l'autre jour, à Genève, le plus ancien, le plus dévoué

de nos amis. » Il doit s'agir de M. Titulesco, et ce n'est pas lui qui nous

inquiète, ce n'est pas son jugement, qui est bon. C'est le mot dont il se

sert.



Qu'est-ce qu'un système d'alliances qui se présente comme une

« occasion » à saisir ? Pour qu'une alliance soit solide, il faut qu'elle

repose sur la conformité des intérêts et cette conformité ne dépend pas

de l'heure qui passe. Elle est permanente ou elle n'est pas. L'ancienne

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 134









alliance russe, qu'on ne doit pas trop vanter et dont on ne doit pas trop

médire, avait mis près de dix-sept ans (1875-1892) à germer et à se

conclure. Mais ce qui est ferme est toujours l'oeuvre du temps.



L'Action française, 15 décembre 1934.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 135









1.47

Toujours l'alliance russe

L'Action française, 12 février 1935.









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EST-CE la France qui tient l'alliance soviétique ou l'alliance sovié-

tique qui tient la France ? Les partisans du nouveau « Vive la Rus-

sie ! » soutiennent que nous sommes engagés par le protocole du 5

décembre et que Litvinof a notre signature. Ils nous disent aussi que la

force et l'autorité de la politique française ont beaucoup grandi depuis

que nous avons retrouvé les alliés russes sous un autre drapeau.



À quoi serviront-ils ? Dans quelles circonstances, par quels

moyens et en quels lieux peuvent-ils nous aider ? Ces questions re-

viennent très exactement à demander d'abord ce que vaut l'armée so-

viétique et si l'on peut attendre d'elle la même diversion qu'en 1914.



Mais les Soviets feraient-ils la guerre à fond pour nous ? La fe-

rions-nous pour les Soviets ? Voilà encore deux points d'interrogation,

et ils sont de taille.



Enfin, nous pouvons faire que le phénix de l'alliance russe renaisse

des cendres de Brest-Litovsk. Trois fois en moins de deux siècles et

demi nous avons été les alliés de la Russie, sous Louis XV, sous Na-

poléon, sous la troisième République, et trois fois la Russie a fait dé-

fection. Et les Russes, cette fois, fussent-ils plus fidèles, que nous ne

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 136









pourrions empêcher une chose. C'est que la Pologne est ressuscitée

aussi.



Sa résurrection est antérieure au renouvellement de la bonne enten-

te entre Paris et Moscou. Mais dès que la France a fait un pas vers les

Soviets, l'oiseau polonais s'est envolé. L'armée polonaise était-elle

quantité négligeable quand la Pologne était notre amie ou bien a-t-elle

cessé de compter depuis que, de Pilsudski, Hitler peut dire : « Mon

cousin de Varsovie ? »



On ne nous promet plus que l'armée rouge passera sur le corps de

la Pologne pour arriver plus vite à trois étapes de Berlin. Mais elle

pourrait arriver chez les amis de la Petite-Entente qui logent dans son

voisinage. Elle porterait secours à la Tchécoslovaquie et à la Rouma-

nie. Très bien, mais ensuite en sortirait-elle ? De tout temps, l'alliance

de la Russie a prêté en France à des mirages.



L'Action française, 12 février 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 137









1.48

Encore un belliciste

L'Action française, 13 février 1935.









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IL vaut mieux entendre certaines choses que d'être sourd et les lire

que d'être aveugle.



L'Europe nouvelle du 9 février publie un article du député Viénot

intitulé : 1912-1935, deux alliances russes. Je passe quelques propos à

l'usage de l'électeur et au niveau des élus sur les adversaires d'une al-

liance avec les Soviets qui étaient, paraît-il, les partisans d'une alliance

avec le tsar, alors que l'on faisait des réserves à toute alliance avec la

Russie dans un journal que je n'ai pas besoin de désigner plus claire-

ment.



La thèse de M. Pierre Viénot, c'est qu'une entente politique et mili-

taire entre la France et l'U.R.S.S. mène à la guerre tout droit, pour la

raison excellente que l'U.R.S.S. se rapproche de la France à cause des

craintes que l'Allemagne hitlérienne lui inspire et parce que le gouver-

nement soviétique regarde un conflit avec l'Allemagne comme inévi-

table.



Je ne dis pas que M. Pierre Viénot ait tort. Je ne suis pas sûr non

plus que son explication soit suffisante. Mais il est certain que la poli-

tique française doit se méfier des complications où peut l'entraîner la

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 138









nouvelle alliance russe et dont la première se manifeste par l'entente

de la Pologne et de l'Allemagne.



Cela étant, on est abasourdi de lire, sous la plume du même auteur

et dans le même article, ces lignes belliqueuses : « Je n'insisterai pas

non plus sur les conséquences que cette menace (du Reich hitlérien

aux Soviets) entraîne pour la France et sur l'impossibilité, pour nous,

de laisser l'Allemagne libre de remporter contre la Russie une victoire

qui la restaurerait en Europe dans sa prééminence et son hégémonie

d'avant-guerre. »



Je me frotte les yeux. Que veut cet écrivain politique ? Que nous

fassions une guerre d'équilibre ? Sans doute, puisqu'un peu plus loin il

précise ainsi sa pensée : « J'ai déjà indiqué que je ne concevais pas

que la France puisse laisser attaquer la Russie ou porter atteinte, d'une

manière quelconque, à l'intégrité du territoire de l'U.R.S.S. sans prê-

ter secours à celle-ci. »



En avant pour Dieu, pour le tsar, pour la patrie. Nous y revenons

même avec M. Pierre Viénot, ennemi de l'alliance russe, seconde édi-

tion. Alors, à qui se fier pour avoir la paix ? C'est désolant !



L'Action française, 13 février 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 139









1.49

Une aventure dangereuse

L'Action française, 14 Avril 1935.









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LE 9 avril, un accord a été signé à Paris entre le gouvernement

français et l'ambassadeur de l'U.R.S.S. Il n'y a pas à se dissimuler que

c'est la préface d'un renouvellement de l'alliance avec la Russie, si ce

n'est déjà le renouvellement de l'alliance elle-même, clauses militaires

comprises. Nous entrons dans une aventure. Si l'on veut connaître le

chemin par lequel viendra la guerre, le voilà.



Sur les services que les Soviets peuvent rendre à la France en cas

de péril, Hitler est édifié. Il en sait encore plus que nous. Et s'il attend

l'occasion d'un casus belli qui lui permettra, le jour venu, de rejeter

sur la France la qualité d'agresseur, elle lui est promise.



L'Action française, 14 Avril 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 140









1.50

La nouvelle alliance

La Liberté, 4 Mai 1935.









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Nous avons un allié de plus et, du coup, Litvinov est promu Excel-

lence. Voilà que nous allons assister aux recommencements de la

vieille alliance avec la Russie. Est-il donc vrai que l'on revienne tou-

jours à ses premières amours ?



Les Français connaissent la Russie des Soviets aussi mal qu'ils

connaissaient la Russie des tsars. Cette ignorance est un attrait. On n'y

peut rien. Il y a chez le Français, bourgeois, ouvrier, paysan, politi-

cien, un petit coin de romanesque éternellement accessible au charme

slave. Napoléon lui-même y avait succombé. Ce qu'il allait chercher à

Moscou, c'était l'amitié d'Alexandre, un renouveau des embrassades

sur le radeau de Tilsitt. On veut aussi un renouveau de l'hymne Bogé

tsara Krani.



La révolution communiste triomphant dans tout autre pays que ce-

lui de Boris Godounov et d'Anna Karénine n'eût jamais produit le

même effet parce qu'elle n'eût pas possédé la même qualité de mystè-

re. Les révolutionnaires de chez nous reçoivent volontiers le mot d'or-

dre venu du Kremlin parce que cela fait image comme une affiche de

voyage lointain dans une gare de banlieue.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 141









De même l'épargnant d'autrefois souscrivait aux obligations de la

Banque foncière de la Noblesse sans savoir le moins du monde ce que

c'était, mais avec un vague souvenir du général Durakine et l'impres-

sion de s'associer à une bonne oeuvre de Tolstoï.



Résurrection ! L'alliance russe recommence avec les illusions de

l'éternel roman russe qui prend successivement toutes les formes et

repasse par le même cycle.



Nous nous retrouvons les alliés de la Russie, tels qu'il y a trente-

cinq ans lorsque le tsar et la tsarine étaient acclamés à Paris. Les Fran-

çais et leurs ministres ont-ils, depuis ce temps-là, fait des progrès en

histoire et en géographie ?



Nous en doutons. Les signataires du pacte de Son Excellence Lit-

vinov ont oublié que nos alliances avec le grand pays de l'Est ont tou-

jours fini par une défection. Et nous croyons, ou plutôt nous sommes

sûr, qu'il n'y a pas un Français sur mille qui soit capable de dessiner le

croquis le plus gauche et le plus sommaire des frontières de la Russie

et des pays qui l'avoisinent...



La Liberté, 4 Mai 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 142









1.51

L'Occident et l'Orient

L'Action française, 19 mai 1935.









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L'HOMME d'une intelligence si vive qui est ministre des affaires

étrangères à Prague depuis dix-sept ans bientôt a passé ces temps-ci

par de grandes perplexités. Il avait toujours travaillé à assurer à son

pays une sorte de neutralité et à lui procurer l'immunité à l'égard de

l'Allemagne. Il rêvait même d'être comme un intercesseur ou un cour-

tier entre Paris et Berlin. Il a dû opter. La Tchéco-Slovaquie devient

un maillon de chaîne qui, depuis l'alliance avec Moscou, lie la France

aux obscures destinées du slavisme.



Le mot d'ordre est de dire que le nouveau système militaire et di-

plomatique préserve et garantit la stabilité de l'Europe. Le Ceske Slo-

vo, propre organe de M. Benès, écrit : « L'Occident et l'Orient se don-

nent la main, par la Tchéco-Slovaquie, pour assurer l'ordre et la tran-

quillité en Europe. La conception française de la consolidation de la

paix enregistre donc un nouveau succès. » A notre goût, c'est trop

pompeux. Et c'est trop beau.



Peut-être ces deux phrases sont-elles du genre de celles qu'il

convient de retenir, de découper et d'épingler pour les comparer aux

événements futurs ou prochains. L'histoire est remplie de ces monu-

ments de l'illusion et de l'erreur humaines.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 143









Le nouveau système qui nous réassocie au slavisme, mais dans des

conditions plus étroites, plus compliquées et plus obscures qu'avant

1914, garantit la paix à moins qu'il ne provoque la guerre. Il intimide

l'Allemagne à moins qu'il ne l'excite et ne lui donne des prétextes pour

rompre « l'encerclement ».



Le pacte que la Tchéco-Slovaquie vient de conclure à son tour

avec les Soviets contient cette clause étrange. L'U.R.S.S. sera tenue de

prêter assistance aux Tchèques au cas où déjà la France les assisterait.

Est-ce une précaution ? Est-ce un engrenage ? Agréable vision de

l'avenir où, sur les champs de bataille de la Bohême, « l'Occident et

l'Orient se donneront la main ».



L'Action française, 19 mai 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 144









1.52

La ratification de l'alliance

avec les Soviets

L'Action française, 14 novembre 1935.









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UN accord politique avec une puissance étrangère n'a pas besoin

d'être approuvé par le Parlement. C'est le président de la République

qui négocie et ratifie les traités autres que ceux de paix ou de com-

merce et sauf les exceptions que l'on connaît. Les traités d'alliance, à

qui le secret est utile quand les alliances sont bonnes, ne font donc

pas, d'ordinaire, l'objet d'un débat public. Il en va autrement pour l'ac-

cord avec les Soviets, sans doute parce qu'il touche à des droits appar-

tenant à des Français. En somme, c'est une chance que cet accord sca-

breux, aventureux, périlleux soit soumis à la discussion publique.



Pourquoi en parle-t-on si peu ? Pourquoi ne prépare-t-on pas mieux

ce débat ? Pourquoi n'éclaire-t-on pas mieux l'opinion ?



La vieille alliance russe renouvelée avec Staline est pourtant ce que

l'on peut décider de plus grave, ce qui engage le plus profondément

notre avenir. Nous n'avons pas le droit d'oublier que la guerre de 1914

nous est venue sous le prétexte de notre alliance avec la Russie et par

le détour de la Serbie. L'alliance nouvelle est de nature à nous jeter

bien plus directement dans un conflit qui ne serait plus seulement ce-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 145









lui du germanisme et du slavisme, mais celui du communisme et du

nationalisme hitlérien.



Les socialistes d'autrefois se plaignaient des interventions du tsa-

risme dans notre politique. C'était une des spécialités de Jaurès. Que

dire aujourd'hui ! Notre politique est sous l'influence moscovite par

une multitude de canaux et aussi de procédés dont le plus grossier

consiste à ranimer l'illusion du géant russe et à flatter chez les Fran-

çais, toujours sensibles à leur infériorité numérique, l'idée qu'il y a

là-bas, sous les neiges, un inépuisable réservoir d'hommes pour nous

préserver de la trop féconde Germanie.



De ces procédés, le plus habile, de la part des diplomates bolche-

viks, est de dissimuler leurs intentions véritables, de ne pas laisser en-

trevoir les résultats qu'ils cherchent, de ne pas découvrir leur action.

Dans l'affaire des sanctions, ils ont été les plus acharnés contre Mus-

solini et ils sont restés dans l'ombre où ils pesaient de toutes leurs for-

ces sur nos slavophiles de gauche et de droite. La masse du public

français s'y est, à notre sens, trompée. Elle a dit : « Angleterre, »

quand il aurait fallu dire : « Russie. »



Cependant, et fussions-nous cent fois plus prêts à suivre la politi-

que britannique dans le cas de l'Italie, l'Angleterre garde toujours la

même méfiance à l'égard de toute entente et de tout pacte qui seraient

capables de l'entraîner à notre suite dans les conflits de l'Europe orien-

tale, comme nous nous exposons à y être entraînés nous-mêmes par

une alliance avec les Soviets.



Les combinaisons politiques, depuis quelques mois, en sont arri-

vées à un degré de complexité tel que tout est devenu possible, insta-

ble, indéfinissable et même impalpable. La ruse féline et savante des

Asiatiques qui règnent au Kremlin n'en est pas seule cause. Il a fallu,

pour qu'elle fût aussi efficace, qu'elle rencontrât une dose égale de

naïveté chez une partie des Français.



L'Action française, 14 novembre 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 146









1.53

Entre Hitler et Staline

L'Action française, 23 novembre 1935.









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CONFLITS du communisme et du nationalisme socialiste, conflits

du germanisme et du slavisme, voilà ce que nous avons à éviter. Hitler

aimerait à nous lancer contre Staline et Staline contre Hitler. Chacun

des deux dictateurs se dispute la France. Chacun des deux appuie sur

elle comme sur un ludion. Si l'on aime mieux, notre pays ressemble à

l'homme « tirant sur le grison » et qui avait deux maîtresses, dont l'une

lui arrachait les cheveux blancs, l'autre les cheveux noirs.



Staline et son subtil Litvinof sont d'ailleurs les mieux placés pour

nous mener où il leur convient. Ils ont ce qui manque à Hitler, une

prise directe sur notre politique par le Front populaire et tout un en-

semble de naïves sympathies qui vont de ceux que les simples mots de

révolution et de société nouvelle épatent toujours jusqu'aux conserva-

teurs aussi férus d'alliance russe, malgré tant de déboires, que Napo-

léon, lequel s'enfonça jusqu'au coeur de la Russie pour retrouver celui

d'Alexandre.



L'Action française, 23 novembre 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 147









1.54

L'alliance aventureuse

L'Action française, 30 novembre 1935.









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LES services que la Russie peut nous rendre en cas de péril (étant

donné que la seule alliance que l'on conçoive serait défensive), on

nous en parle très peu. Le plus sérieux des arguments favorables est

que les pays de la Petite Entente seraient, en cas de guerre, ravitaillés

par les Russes. C'est accorder beaucoup aux capacités de production et

de transport de l'administration communiste. Quant au concours de

l'armée rouge, il est problématique. D'autre part, il semble peu désira-

ble pour les principaux intéressés. M. Georges Bratiano demandait

l'autre jour ce qui arriverait le jour où la Roumanie aurait accueilli

chez elle les soldats bolcheviks. Il y a des Roumains qui se souvien-

nent des fâcheux précédents, ceux de la guerre russo-turque, ceux de

la guerre européenne, où ils se sont livrés pieds et poings liés aux

étranges amis qui leur venaient du nord.



Quant à nous, il s'agit avant tout de savoir à quoi nous engage,

nous expose, nous entraîne une alliance avec le pouvoir de Moscou.



La Russie du tsar, la Russie qui avait ses bureaux à Saint-

Pétersbourg, était sûre, mais ne l'était pas à tous les moments, Une

partie du tchin était allemande d'origine et de tradition. Une autre était

panslaviste. Nous avions à redouter et les défections et les excitations.

Encore, d'une façon générale, la diplomatie tsariste dont Sazonof fut le

dernier représentant était-elle sûre à la fois et prudente. Elle annula la

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 148









faiblesse de Nicolas II après son entrevue de Bjorkoe avec Guillaume

Il. Elle tempérait ceux de ses agents qui poussaient les pays slaves à la

guerre.



Le nouveau gouvernement autocratique de Moscou ne nous donne

à aucun égard les mêmes garanties. Il est encore plus byzantin. Sa

bonne foi est suspecte : hier encore l'insurrection communiste du Bré-

sil révélait son action. Surtout il est aventureux. Il l'est par nature. Hi-

tler, de son côté, ne l'est pas moins. Staline et lui font la paire. L'un et

l'autre, ils seraient enchantés de nous entraîner dans leur orbite, et nul

ne sait, pas même eux, où elle conduit les détenteurs d'une puissance

aussi anormale à Berlin qu'à Moscou. Le mieux sera de nous tenir à

égale distance de ces inquiétants météores.



L'Action française, 30 novembre 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 149









1.55

Enragés et possédés

L'Action française, 11 décembre 1935.









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Pendant ce temps, les rapports entre la Soviétie et l'Hitlérie se ten-

dent un peu plus tous les jours. Ils deviennent même dangereusement

tendus.



Et par « ce temps », nous ne voulons pas parler seulement de celui

où chaque jour qui n'est pas gagné pour la proscription des mesures de

rigueur et de blocus contre l'Italie est perdu pour la sûreté de l'Europe

et pour la sûreté des puissances européennes qui ont des possessions

en Asie, sujet grave sur lequel nous reviendrons. Ce temps est aussi

celui où, dans le silence et l'ombre, se préparent la ratification, l'appli-

cation et l'entrée en vigueur de l'alliance avec les Soviets.



Alliance dangereuse, alliance à surprises, alliance à explosions.

Ceux qui l'acceptent comme ceux qui la prônent savent-ils tous ce

qu'ils font ? Au mains faut-il mettre sous les yeux du public ce qu'on

ne s'empresse pas de lui faire connaître dans le dossier de la suspicion

réciproque qui grandit entre Moscou et Berlin.



Comme on devait s'y attendre, l'Allemagne, à l'idée d'une conjonc-

tion de la France et de l'U.R.S.S., se croit menacée et menace. Les di-

rigeants du soviétisme, qui ont peur du national-socialisme, s'enhar-

dissent à l'idée que les Français seront là pour se battre à cette premiè-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 150









re ligne qui est sur le Rhin, l'Allemagne devant plus que jamais cher-

cher à rompre « l'encerclement » du côté de l'Ouest depuis qu'elle n'a

plus de frontière commune avec la Russie. Que risquent les hommes

de Moscou à souffler sur le feu ?



Et ils soufflent. Une revue de la presse soviétique que nous trou-

vons dans le Bulletin quotidien montre que les récentes déclarations

de Hitler ont « provoqué une irritation violente à Moscou et donné une

nouvelle impulsion à la campagne contre le fascisme allemand ». En

guise de spécimen, il faut lire ce passage d'un article des Izvestia :



« L'opinion publique soviétique, s'appuyant sur sa volonté de paix,

sur la force de l'armée rouge et les sympathies des amis de la paix au-

delà de ses frontières, surveille de près la nouvelle explosion de pas-

sions impérialistes du fascisme allemand. L'opinion publique soviéti-

que pourra dire : « Vous voulez les mains libres ? Mais, primo, les

mains qui étranglent le grand peuple allemand ne peuvent être libres ;

secundo, vos mains sont trop courtes ; tertio, si vous tentez de fourrer

votre groin dans notre potager, vous recevrez sur les mains un coup

qui vous ôtera toute envie de recommencer. »



Ici le ton fait la musique. Mais qui doit danser ? Les « amis de la

paix au-delà des frontières » sur lesquels on compte à Moscou, c'est

nous. On nous attend. On nous charge de mettre Hitler au pas. Telles

sont les conditions dans lesquelles nous allons nous engager envers un

pouvoir anormal en conflit avec un autre pouvoir non moins anormal

que lui, alors que nous devons nous tenir le plus loin possible de ces

enragés et de ces « possédés », comme les appelait Dostoïevski.



L'Action française, 11 décembre 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 151









1.56

Chacun son Sadowa

L'Action française, 17 décembre 1935.









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TOUTES les thèses sont interchangeables et les partis, tour à tour,

ne se font pas faute de se les emprunter, ce qui affermit les sages dans

leur dédain des vaines opinions. Hier, l'anglophobie était à droite. De-

puis que M. Baldwin et sir Samuel Hoare sont d'accord avec M. Pierre

Laval, elle repasse à gauche.



Même jeu pour l'alliance avec la Russie dont les adeptes se sont

mis à chanter le grand air de l'équilibre européen et à répéter : « Sa-

dowa ! Sadowa ! »



On dirait que Sadowa a été jadis une défaite de la Russie et que la

faute de Napoléon III ait consisté à permettre à Bismarck de battre les

Russes. D'ailleurs, il n'est pas sûr que beaucoup de ceux qui sadowi-

sent en ce moment sur le mode le plus lugubre ne croient pas qu'en

effet ce champ de bataille au nom slave ne se soit trouvé moins près

de Vienne que de sa rime Poltava. Dites donc Koeniggraetz. Vous évi-

terez quelques confusions.



Jaurès, jadis, selon ce qui était alors l'opinion des gauches, ne re-

prochait qu'une chose à Napoléon III. C'était de ne pas avoir persisté

dans l'abstention et de ne pas avoir favorisé jusqu'au bout l'unité alle-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 152









mande. De plus, au début du second Empire, toutes les gauches, Mi-

chelet étant chef de choeur, avaient acclamé le nouvel empereur parce

qu'il envoyait nos soldats en Crimée contre « le tsar tyran, vampire »,

et cela d'accord avec l'Angleterre.



Le tsar se vengea en 1870 par sa neutralité. Au surplus, si Napo-

léon III tira l'épée contre la Russie, il n'eut jamais l'occasion de la tirer

pour elle.



L'exemple de Sadowa ne s'applique ici ni dans le particulier ni

dans le général. La Prusse victorieuse au centre de l'Europe, cela n'a

pas le même sens que l'Allemagne victorieuse à l'est de l'Europe, c'est-

à-dire que cela en a beaucoup plus. Et jamais les principes de notre

politique ne nous ont commandé de nous mêler des guerres de la Rus-

sie.



Ou bien, alors, il eût fallu, il y a trente ans, que la France vînt en

aide à son allié russe alors aux prises avec le Japon. On n'y pensa pas.

Les auteurs du traité d'alliance n'y avaient même pensé que pour ex-

clure formellement l'hypothèse d'une intervention hors d'Europe.

Pourtant, il peut y avoir aussi des Sadowa aux extrémités de la Sibé-

rie. Mais, à moins d'être prêt à guerroyer partout, comme au service de

la S. D. N., même entre les Sadowa il faut bien choisir.



L'Action française, 17 décembre 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 153









1.57

Pas de choix entre deux alliances

L'Action française, 2 janvier 1936.









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LES récidivistes et relaps de l'alliance avec le « géant de l'Est »

prétendent que, si la politique française ne noue pas de liens avec

Moscou, elle sera conduite à en nouer avec Berlin. Cette alternative

n'est pas nécessaire. Elle est purement artificielle. Qui nous oblige à

choisir ?



Hitler, il est vrai, fait savoir que si la France s'allie avec les So-

viets, elle s'interdit toute entente avec l'Allemagne. Nous ne lui de-

mandons son avis ni pour signer un pacte avec l'U.R.S.S. ni pour n'en

pas signer. Cela ne regarde que nous.



Et c'est pour ne nous mêler que des affaires qui nous regardent que

nous ne devons pas contracter d'engagements politiques et militaires

avec la Russie. Ainsi, justement, nous nous conduirons à l'exemple de

Londres et à l'instar des Anglais.



Il est facile de discerner, depuis quelque temps, les symptômes

d'une tension croissante entre national-socialisme et marxisme, entre

germanisme et slavisme. La tendance de la politique allemande est

même de désigner Prague comme le centre d'une conspiration dirigée

contre le Reich. Accusée d'être l'intermédiaire entre Moscou et Paris,

la Tchéco-Slovaquie sera prise comme otage la première. La France

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 154









venant au secours des Tchèques sera l'otage numéro deux. Jamais

nous ne serons trop prudents si nous ne voulons pas favoriser les pro-

jets sur l'Europe de l'Est qui sont nourris par Hitler.



Au total, alliance russe et alliance allemande sont également dignes

de l'illustre personnage qui se mettait dans la rivière pour éviter l'hu-

midité.



L'Action française, 2 janvier 1936.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 155









1.58

Récidive

L'Action française, 26 janvier 1936.









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M. Pierre Laval manquait d'enthousiasme pour le nouveau pacte

avec la Russie. C'est la raison majeure de la haine qu'il a encourue.

Lui parti, les Soviets comptent bien que le principal obstacle à la rati-

fication sera levé.



Ceux qui, dans tous les camps, à droite et à gauche, sont favorables

au renouvellement de l'alliance décevante entre toutes les alliances,

reprennent du courage et de la voix. Pour l'étreinte de Tilsitt, que Na-

poléon alla chercher jusqu'à Moscou lorsqu'Alexandre s'y fut dérobé,

tout est pardonné à Staline. Alexandre, ayant fui le baiser, n'était plus

un « beau et noble jeune homme », mais « un Grec du Bas-Empire ».

Combien de temps faudra-t-il pour que, d' « excellents amis », Staline

et Litvinof, le poignard entre les dents, redeviennent les suppôts de la

Ill e Internationale ?



En attendant, leur fable est adoptée. On ne veut plus que IIIe Inter-

nationale et gouvernement de l'U. R. S. S. se confondent. Pour rendre

l'alliance acceptable, il faut que le pouvoir de Moscou soit un pouvoir

normal, décent, correct, qui se garde de toute ingérence dans les affai-

res d'autrui, - bien que Pierre Laval vienne d'être renversé sur son or-

dre. L'Uruguay a renvoyé le représentant soviétique qui fomentait la

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 156









révolution au Brésil et dans l'Amérique du Sud. C'est à l'Uruguay que

la Société des Nations est en train de donner tort.



Lisse est le velours sur lequel jouent Litvinof et Staline. Il paraît

qu'on obéit à l'esprit de faction, qu'on méconnaît les intérêts de la

France, qu'on tourne le dos aux principes de la grande politique lors-

qu'on met en doute la valeur de leur alliance. C'est pourtant sur cette

valeur qu'il importerait d'être fixé.



La question n'est même pas de mesurer la capacité militaire des

Soviets. C'est de savoir d'abord où et comment elle s'appliquerait.



Que prévoit-on ? Est-ce le cas où l'Allemagne attaquerait la Rus-

sie ? Comment les Allemands s'y prendraient-ils ? Par où passeraient-

ils ? Il est beaucoup plus à craindre que, pour rompre l' « encercle-

ment », ils n'attaquent la France avec plus de chances qu'en 1914 de la

mettre hors de cause, puisqu'ils sont à l'abri d'une incursion russe en

Prusse orientale, - faute, simplement, de frontière commune.



Et si l'Allemagne dirige le gros de ses forces contre nous, sur quel

concours venant de l'Est pouvons-nous compter ? Il n'est pas sûr que

l'U.R.S.S. (ni même la Tchéco-Slovaquie) sorte d'une abstention dont

la seule idée, au titre de la réciproque, est dénoncée ici comme un

crime. Mais les Allemands peuvent toujours espérer d'être sous Paris

dans les six semaines tandis que, pour les envahisseurs de la Russie, il

y a toujours des passages de la Bérézina et des marais de Poltava.



L'Action française, 26 janvier 1936.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 157









1.59

Vie et opinion d'un maréchal

des Soviets

L'Action française, 4 février 1936.









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Un nom vient de passer soudain à la grande notoriété. Celui de Mi-

chel Nicolaievitch Toukhatchevski, maréchal de l'Union soviétique,

qui représentait l'armée rouge aux obsèques de George V.



Et non pas maréchal de la Diète ou maréchal de la noblesse,

c'est-à-dire maréchal civil, comme il y en a ou comme il y en a eu en

Pologne et en Russie. Toukhatchevski est un véritable militaire, sa

dignité est militaire, son caractère et son éducation le sont aussi. Né

dans une bonne famille russe, jeune officier du tsar en 1914, rallié au

régime bolchevik, général à vingt-cinq ans, c'était lui qui, en 1920, à

l'invasion de la Pologne, commandait l'armée qui marcha téméraire-

ment sur la Vistule. Les Soviets ne lui en ont pas voulu de cet échec.

Il leur faut des soldats, et, dans l'âme, Michel Nicolaievitch en est un.



C'est un personnage de Guerre et Paix. On l'entend parler comme

l'entendaient à Ingolstadt, pendant la guerre, ses compagnons français

de captivité. Rapportés et commentés par M. Pierre Berland, corres-

pondant du Temps à Moscou, ses propos sont étranges. Nous sommes

en 1915 ou 1916. Nicolas II règne encore. Toukhatchevski s'exprime

en ces termes :

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 158









Il adore, en riant, Péroun, le dieu slave de la guerre, injurie saint

Vladimir qui évangélisa la Russie et fait profession d'athéisme. Il ad-

mire les grands personnages de l'histoire, surtout ceux qui ont foulé

aux pieds les préjugés du vulgaire et subjugué les masses, Pierre le

Grand, Catherine II, Napoléon. À ses yeux, Nicolas Il n'est qu'un im-

bécile. Il faut un despote à la Russie qui n'est pas faite pour un régime

constitutionnel. Il veut être un chef, il a soif d'héroïsme. Ce qu'il re-

doute le plus, c'est une carrière morne et plate, tranquille et engourdis-

sante dans une garnison de province...



Que lui importe l'argent ? Comme la plupart des Russes, il n'a ja-

mais su compter. Les intérêts des propriétaires le laissent indifférent.

Il se moque du partage des terres. Il est né pour dominer. Les rêves les

plus ambitieux le séduisent. Il veut jouer un rôle. La médiocrité lui

donne la nausée. Il méprise les morales d'esclaves, les socialistes, les

juifs et les chrétiens. Au fond, il est aristocrate et impérialiste russe.



Voilà une esquisse qui n'est déjà pas mal. La révolution russe arri-

ve. La silhouette se dessine encore mieux : Toukhatchevski s'emporte

contre Kerenski, cet imbécile. Il lui préfère les bolcheviks. Il parle de

tout avec violence :



Sa haine des Anglais éclate. « Ils ont voulu notre débâcle, » décla-

ra-t-il à Pierre Fervacque. « Ils rêvent de nous dépecer. Les intérêts de

la Russie et de la France sont identiques. Si votre pays voulait ! Pas

aujourd'hui, peut-être. Aujourd'hui, nous ne comptons plus dans la

guerre. Mais, plus tard. La Grande-Bretagne a des points vulnérables,

l'Égypte, les Indes, la Perse, l'Extrême-Orient... Mais vous ne voudrez

pas ! Alors, nous balaierons les poussières de civilisation occidentale

qui ternissent la Russie. Nous secouerons la Russie comme un tapis

sale et puis, nous secouerons le monde !... »



On retrouve là l'idée séculaire de la mission historique du peuple

russe, peuple élu, qui doit apporter au monde la formule du salut.

Comme l'avait prévu Michelet, la Russie nous dit aujourd'hui : « Je

suis le socialisme, » comme hier, elle nous disait : « Je suis le chris-

tianisme. » Le Moscou communiste continue la troisième Rome pra-

voslave. Pour tous ceux qui, comme Toukhatchevski, ont compris

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 159









que, sous la diversité apparente des formules, le bolchevisme est im-

prégné de messianisme slave, l'adhésion à la nouvelle foi était logique

et inévitable. Dès le début de 1917, il a moralement rallié le drapeau

rouge.



La suite est celle que nous avons dite, le retour en Russie, la bril-

lante carrière, enfin le maréchalat. Toukhatchevski est au total un na-

tionaliste mystique, un panslaviste exalté, une sorte de Katkof, très

officier russe, un peu fou, sympathique, « champagne dans le piano »,

apôtre, tout ce qu'on voudra. Et maintenant voici son portrait :



Toukhatchevski est dans la force de l'âge. L'instrument qu'il a for-

gé, l'armée rouge, est bien au point. Son maréchalat n'est point pour

lui le signe de la retraite, la récompense des bons services qui ont fini

leur tâche. Nul doute que le maréchal d'aujourd'hui ne pense toujours

comme le petit sous-lieutenant d'Ingolstadt et ne rêve encore aux glo-

rieuses aventures qui furent la hantise de sa jeunesse et que son âge

mûr connaîtra peut-être...



Si l'on comprend ce que parler veut dire, Michel Nicolaievitch est

un casse-cou, espèce d'hommes dont les Soviets ont sans doute be-

soin. Ce besoin même rend leur alliance singulièrement dangereuse, et

si le mot « aventures » est venu pour conclure au bout de la plume de

M. Berland, c'est peut-être par une inspiration naturelle et comme un

avertissement secret.



L'Action française, 4 février 1936.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 160









1.60

L'intervention forcée

et l'intervention libre

L'Action française, 9 mai 1935.









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LA dernière fois que j'ai rencontré Théophile Delcassé, peu de

temps avant sa mort, il me dit avec l'assurance des simplificateurs pas-

sionnés : « L'objet le plus prochain de notre politique doit être d'ajou-

ter l'alliance de la Russie à celle de la Pologne. »



Eh ! quoi, lui répondîmes-nous, même l'alliance de la Russie sovié-

tique ? Et, soviétique ou non, croyez-vous possible d'atteler Russes et

Polonais au même char ?



Delcassé n'en doutait pas, pour la raison qu'il le désirait et le vou-

lait. Enfin, nous voici les alliés des Soviets, et il ne s'agit plus de

conjurer mais de concilier cette alliance avec l'amitié de la Pologne.

Cette question conduit à en poser une autre : les Slaves ont-ils plus ou

moins de querelles entre eux que le slavisme n'en a avec le germanis-

me ?



C'est un aspect des choses sur lequel nous avons déjà attiré l'atten-

tion en parlant de la Tchéco-Slovaquie, des dangers qu'elle court et

qu'elle nous fait courir du fait qu'elle est désormais considérée par

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 161









l'Allemagne comme la base de l'armée ou seulement de l'aviation so-

viétique.



Un observateur réfléchi appartenant à un pays neutre politique-

ment, mais sujet à subir les répercussions des grands heurts européens,

se demandait l'autre jour devant nous si les auteurs du pacte avec les

Soviets avaient bien vu toutes les conséquences de l'opération. Acces-

soirement, disait-il, la guerre de 1914 a été un conflit entre Slaves et

Germains. Il s'est résolu au profit des premiers. Le germanisme a per-

du les positions qu'il occupait depuis trois cents ans, depuis la défaite

de la Bohême à la bataille de la Montagne-Blanche. Est-il probable

qu'il se résigne à ce refoulement ? Et la France doit-elle être obligatoi-

rement mêlée aux explications auxquelles il est vraisemblable qu'il

donne lieu ?



Le fait est qu'en 1914 l'Allemagne s'est crue assez forte pour écra-

ser, par le moyen d'une guerre générale, les peuples slaves redressés

depuis la guerre balkanique de 1912. Pour la cause et l'idée germani-

ques, la défaite a été beaucoup plus grave dans l'Europe centrale et

orientale que du côté de l'Occident. L'Allemagne a tout à refaire à l'Est

en reprenant son élan de plus loin.



Cette considération ne demande pas, il me semble, que nous allions

nous introduire comme des hannetons dans les disputes de deux

grands groupements ethniques historiquement opposés. Si l'on veut

interpréter d'une manière correcte la politique de Richelieu, si souvent

invoquée, on se souviendra que le cardinal était préoccupé de garder

pour la France le principe de l'intervention libre et à son heure.



L'Action française, 9 mai 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 162









LA POLOGNE

2.1

À Varsovie

L'Action française, 10 novembre1916.









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La Pologne « libérée » par l'héritier de Frédéric, c'est une des plus

grandes dérisions de l'histoire. Mais l'histoire a aussi ses leçons, ses

traits qui ne changent guère. Nous sommes trop accoutumés à voir,

d'Occident, la question polonaise sous une apparence sentimentale.

D'Orient, elle est conçue avec un caractère politique. Dans la reconsti-

tution par la Prusse et par l'Autriche de l'ancien « royaume » de Polo-

gne, il y a une immense duperie. Les Polonais qui s'y laisseraient

tromper en seraient les victimes et ils seraient bien aveugles s'ils ne

voyaient pas, comme les voit tout le monde, les buts immédiats que

Guillaume II a visés. Quant à traiter par le dédain la combinaison aus-

tro-allemande de l'autonomie polonaise, c'est peut-être une impruden-

ce. Le rétablissement d'un royaume de Pologne sous la surveillance de

la Prusse est un monument de fourberie et d'iniquité sans doute. Mais

il n'est nullement fatal que ces monuments-là s'écroulent d'eux-

mêmes, et, avant de tomber, ils peuvent servir aux fins secondes pour

lesquels ils ont été construits.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 163









Nous n'avons guère de chances de recomposer les projets et les ar-

rière-pensées de l'ennemi qu'en essayant de nous mettre à sa place et

dans sa tête, de voir la situation comme lui-même la voit. Cette guer-

re, à Berlin, n'a jamais été conçue avec le caractère que nous lui avons

attribué et, aux yeux des Hohenzollern, elle ne peut manquer d'appa-

raître telle qu'elle est, d'ailleurs, en réalité, pour une large part : une

reprise agrandie de la guerre de Sept Ans, une nouvelle crise de 1'État

prussien. Regardez : quelques-uns des éléments ont changé de camp.

Mais ce sont encore les mêmes. En Orient, surtout, la situation, du

dix-huitième siècle au vingtième siècle, n'a pour ainsi dire pas changé.

Prusse, Autriche, Russie, d'une part, Pologne et Turquie de l'autre, se

retrouvent dans la même juxtaposition et presque dans les mêmes rap-

ports. Il est impossible que cette similitude n'ait pas frappé l'esprit his-

torique de Guillaume II et des hommes qui l'entourent.



Cette guerre-ci, par ses origines, est une guerre d'Orient, posée par

la question d'Orient. Cette guerre-ci a succédé aux guerres de 1866 et

de 1870 parce que le rythme de la politique européenne veut que les

affaires orientales viennent suivre les affaires austro-allemandes.

Quand la guerre de Sept Ans fut finie, ce fut donc la crise orientale de

1769-1770 qui apparut. Pour l'Orient, l'Autriche et la Russie étaient

sur le point d'entrer en lutte. Or il ne convenait à Frédéric ni de laisser

l'Autriche et la Russie aux prises, ni de prendre part au conflit. Ce fut

alors qu'il conçut et qu'il fit triompher l'idée de la transaction polonai-

se. Pour résoudre la difficulté, un arrangement, impossible et introu-

vable du côté de la Turquie, fut cherché et rencontré en Pologne. Le

premier partage de la république polonaise, celui de 1772, fut, pour

ainsi dire, une transposition de la question d'Orient.



Qui sait si, aujourd'hui, Guillaume Il ne rêve pas, pour sortir d'une

situation inextricable, d'une transposition et d'une équivalence sem-

blable ? Qui sait si cette autonomie de la Pologne qui semble l'éloi-

gner de la Russie, ne doit pas, dans sa pensée, l'en approcher et servir

de base à des compromis futurs ? On fera bien d'y réfléchir, et d'y ré-

fléchir à temps.



L'Action française, 10 novembre1916.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 164









2.2

L'alerte de 1920

L'Action française, 29 juillet 1920.









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Nous en sommes à la première alerte polonaise. C'est un avertis-

sement. Pour cette fois, il sera peut-être sans frais, encore rien n'est-il

moins certain. Mais c'est l'image de ce qui nous attend, la Pologne,

l'Europe et nous, dans un avenir rapproché.



L'Europe du traité de Versailles est constituée en dépit du bon

sens. Voilà la vérité. C'est la maison sans fondations et sans escalier.

Regardez ce qu'ont fait les architectes de la Conférence. Le désordre

de leurs idées se retrouve dans leur construction. Il était facile de se

moquer des vieux principes de l'équilibre. Mais quand la construction

bascule dans le trou de l'Est, c'est la France qui est suspendue dans le

vide.



Les auteurs de la paix avaient cru combiner le principe des natio-

nalités avec le principe de l'équilibre. C'était la théorie de la « barriè-

re ». Autour de l'Allemagne serait tendue une ceinture d'États anti-

germaniques, qui, tous, au premier signal, feraient bloc avec les Al-

liés. Où a été le bloc, quand la Pologne a été en péril ? Les nationalités

affranchies ont plus de jalousies, de rancunes, et même de crainte les

unes à l'égard des autres qu'elles n'en ont à l'égard de l'Empire alle-

mand. Aux Polonais, les Lithuaniens préféraient le diable. Ils leur ont

préféré les bolcheviks. Lettons et Esthoniens, petits peuples baltiques

qui tremblent devant la Russie, se sont hâtés de faire leur paix avec les

Soviets : l'égoïsme est la loi des faibles. Tous ces débiles États sont

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 165









dans l'enfance, et cet âge est sans pitié. Quant aux Tchéco-Slovaques,

il y a déjà longtemps qu'ils l'ont dit par la bouche de leur ministre, M.

Benès, qui, pendant la guerre, affirmait à Paris qu'une Bohême libre

serait un rempart contre l'Allemagne : la neutralité est le devoir de la

Tchéco-Slovaquie, sa nécessité vitale. Neutralité avec l'Allemagne,

neutralité avec la Russie. L'État tchéco-slovaque n'est-il pas presque

aussi allemand que slave ? Hostilité, d'autre part, pour la Pologne, la

voisine, la rivale, avec qui la contestation de Teschen entretient, de-

puis les premiers jours de la commune délivrance, un haineux conflit

de mitoyenneté. Qui oserait dire qu'à Prague on ne s'est pas réjoui des

revers des Polonais ? Un bon Tchéco-Slovaque brûlerait l'Europe pour

avoir Teschen. Et combien de Teschen d'un bout à l'autre du conti-

nent !



Est-ce sur l'Autriche qu'on peut compter pour fermer la boucle au-

tour de l'Allemagne ? Cette petite Autriche, pièce détachée d'une

grande Germanie, n'en est que le satellite. Une Autriche indépendante

se comprenait, elle pouvait durer avec une Bavière, un Wurtemberg

indépendants. Telle quelle c'est une chaloupe de l'Empire allemand.

En attendant le moment de l'annexion pure et simple, qui achèvera

l'unité allemande, l'Autriche rend déjà des services à la patrie germa-

nique. L'Alliance germano-russe, c'est peut-être par Vienne qu'elle va

commencer. L'Autriche accueille un représentant des Soviets. C'est

elle qui s'offre pour faire le pont. Elle est faible, elle apitoie les Alliés

sur sa misère. Et, en dessous, ses socialistes pangermanistes font les

affaires de la Prusse. Jusqu'à cette petite Autriche que nous avons à

surveiller dès qu'elle ne meurt plus tout à fait de faim !



Le jour où les choses se gâteront pour de bon dans l'Europe orien-

tale, nous savons ce qui nous attend. Nous n'avons personne sur qui

nous puissions compter. Et la Pologne elle-même sera plutôt une

charge qu'un appui.



Après cette première secousse, qui peut répondre, d'ailleurs, de

l'avenir de l'État polonais ? Il s'est passé en Pologne, ces jours-ci, des

événements politiques qui sont au moins aussi inquiétants que ses re-

vers militaires. Je laisse là-dessus la parole au correspondant du Times

à Varsovie qui écrivait, il y a huit jours : « Au grand étonnement des

observateurs occidentaux, toute la journée a été occupée par des négo-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 166









ciations pour la formation d'un nouveau ministère. Daghinski, un so-

cialiste fervent, sera ministre des Affaires étrangères, comme étant

une personnalité plus convenable pour traiter avec les bolcheviks que

le prince Sapieha. »



Cette demi-douzaine de lignes en dit long. Les observateurs occi-

dentaux de Varsovie ne sont pas les seuls à être effrayés de ce temps

perdu à des combinaisons politiques à l'heure où la patrie est en dan-

ger. Nous connaissons ce régime-là. Et la combinaison elle-même,

comme elle est peu rassurante ! Nous avons parfaitement le droit, quoi

qu'on en dise, de nous occuper des affaires intérieures de la Pologne.

Nous payons assez pour cela. Eh bien ! il est alarmant de voir revenir

au gouvernement polonais, à une heure pareille, des socialistes dou-

teux qui l'ont déjà occupé au début et dont la retraite et le remplace-

ment par des hommes sûrs avaient été accueillis en France avec sou-

lagement.



Il y a aussi des observateurs occidentaux qui ne résident pas à Var-

sovie et qui n'ont pas attendu le moment où nous sommes pour être

inquiets. La République de Pologne est morte autrefois de ses défauts

et de ses vices. C'était une République aristocratique. La République

populaire de la Pologne ressuscitée vaut-elle mieux ? Les patriotes

polonais peuvent trembler.



Le traité de Versailles ne s'est pas contenté de mettre à portée d'une

grande Allemagne, héritière d'une organisation solide, de petits peu-

ples pauvres et nus. À ces peuples, si exposés, il a donné le plus pri-

mitif, le plus précaire, le plus instable des gouvernements. C'était déjà

une expérience dangereuse que de multiplier les États et les nationali-

tés, en laissant survivre l'Allemagne unie. Les Alliés ont ajouté une

autre expérience : celle de la démocratie pure appliquée à des peuples

neufs, de faibles ressources, sans traditions politiques, et qui ont tout à

créer chez eux. Nous commençons a voir comment cette double expé-

rience tournera.



L'Action française, 29 juillet 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 167









2.3

De l'alliance franco-russe

à l'alliance franco-polonaise

L'Action française, 22 février 1921.









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On a rendu publics les termes de l'accord qui a été signé samedi

entre M. Briand et le prince Sapieha. Voilà la France et la Pologne

alliées, aussi alliées qu'on peut l'être. Se concerter sur « toutes les

questions de politique extérieure intéressant les deux États », se

concerter derechef au cas où l'un des deux pays serait attaqué, se

consulter avant de conclure de nouveaux accords intéressant la politi-

que des deux États en Europe centrale et orientale... Il n'y en avait pas

autant dans le contrat franco-russe.



Du moment qu'il existe une Pologne, elle doit être notre alliée. Il le

faut. C'est dans l'ordre. Seulement il faut bien savoir que l'alliance po-

lonaise n'est pas nouvelle dans notre histoire. C'est le type de l'alliance

que l'on soutient à bras tendu. C'est ensuite le type de l'alliance qui

complique fatalement notre politique extérieure. Nos diplomates fe-

ront bien de relire le Secret du Roi.



L'écueil des alliances, c'est que chacune des parties croit vouloir la

même chose que l'autre et ne s'intéresse pas exactement à tous les

mêmes objets. Nous concevons notre accord avec la Pologne par rap-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 168









port à l'Allemagne et à la Russie bolcheviste. La Pologne le conçoit

nécessairement par rapport à l'Allemagne et à la Russie tout court.

Bolcheviste ou non, la Russie sera toujours en antagonisme avec la

Pologne. Le jour où apparaîtrait pour nous la possibilité d'entretenir de

bons rapports avec un État russe quelconque, l'alliance polonaise ne

serait pas sans inconvénients. C'est alors que l'on comprendrait le

« secret du roi », qui était né au XVIIIe siècle d'une situation et d'un

embarras exactement semblables.



Cela, c'est pour l'avenir. C'est en admettant que la Pologne résiste

aux accidents et aux maladies du premier âge. Nous disons toujours la

même chose parce que c'est toujours la même chose. Tant qu'il n'y

aura pas un État polonais organisé, l'alliance polonaise sera fragile.



L'article 2 de l'accord dit que le « relèvement économique est la

condition primordiale de l'ordre et de la paix en Europe » et que les

deux gouvernements s'entendront à cet égard « en vue d'une action

solidaire et d'un mutuel appui ». Mais le relèvement économique est

subordonné lui-même, comme le reste, au relèvement politique. Une

Pologne en anarchie, même si cette anarchie prenait des formes dé-

centes et moins scandaleuses que sous la vieille République polonaise,

une telle Pologne serait d'un faible secours. Ce n'est pas seulement

pour son relèvement économique qu'elle a besoin d'appui et de

conseils. Ces conseils, qui les lui donnera ? Et avec quelle autorité la

démocratie française engagerait-elle la Pologne à se méfier de la dé-

mocratie ?



Nous saluons bien volontiers l'alliance franco-polonaise. Nous

souhaitons qu'elle se développe. Nous ne croyons pas qu'elle suffise à

l'équilibre de l'Europe ni à notre sécurité, ni même à notre tranquillité.



L'Action française, 22 février 1921.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 169









2.4

Pologne et Turquie

L'Action française, 20 mai 1923.









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IL y a eu à la conférence de Lausanne, agitée par de novelles me-

naces de guerre gréco-turque, un intermède reposant, quelque chose

comme une reconstitution historique. La Pologne et la Turquie, re-

montant le cours des âges, se sont livrées à des manifestations d'amitié

qui ne sont pas sans étonner le public.



Ismet pacha et le délégué polonais ont cependant rappelé que les

liens qui unissent les deux pays étaient anciens. Rompus par le partage

et la destruction de la République en 1795, ces liens se renouent au-

jourd'hui, comme ressuscitent tant d'autres choses qu'on avait cru mor-

tes. Les Polonais tenaient beaucoup à ce souvenir. Avant la guerre,

lorsque la libération et la renaissance de leur pays était encore un rêve,

leurs historiens aimaient à ranimer ce passé. Ils rappelaient qu'après

chaque persécution et chaque dispersion, des Polonais avaient trouvé

asile en Turquie et que ces deux peuples à traditions militaires et che-

valeresques avaient su compatir à leurs infortunes réciproques. De

leur côté, les Turcs, auxquels personne ne refuse de reconnaître de la

noblesse dans les sentiments, sont fiers de cette vieille camaraderie.

Aujourd'hui, ils ne sont pas fâchés de le montrer à l'Europe, ce qui est

en contradiction, et en contradiction heureuse, avec le système de la

table rase et de négation totale du passé qui est en honneur à l'Assem-

blée d'Angora.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 170









Les Turcs et les Polonais se sont aimés après s'être beaucoup bat-

tus. Le nom de Sobieski représente une époque disparue, celle où le

Turc était envahisseur et agressif, occupait Bude et assiégeait Vienne.

Au dix-huitième siècle, tout avait changé. Une nouvelle puissance

était apparue en Europe et menaçait ses voisins. Cette puissance,

c'était la Russie. La Turquie et la Pologne furent rapprochées par le

même péril.



Comme il n'y a plus de délégué russe à Lausanne, l'envoyé des So-

viets n'a pas eu à dissimuler une grimace devant cette reprise solennel-

le des relations entre la Pologne et la Turquie. Mais si cette manifesta-

tion n'est pas purement théâtrale, si elle a un sens, elle doit signifier

qu'un jour ou l'autre la Pologne et la Turquie uniront leurs forces pour

s'opposer à de nouvelles tentatives de la Russie, tentatives d'expansion

et de conquêtes dont on ne peut fixer la date, mais qui se produiront à

coup sûr car elles sont commandées par d'inéluctables lois.



Les Turcs ne paraissent pas avoir encore bien compris ce qui les at-

tend de ce côté. Ils en sont toujours à regarder les bolcheviks comme

des auxiliaires éventuels contre l'Occident, alors que, pour l'Occident,

la raison d'être de la Turquie a été et sera encore de servir de prétexte

à arrêter une expansion russe. Ce n'est pas la peine de remémorer aux

Polonais des souvenirs historiques si l'on n'en tire pas les enseigne-

ments.



L'Action française, 20 mai 1923.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 171









2.5

La Pologne et la paix

L'Action française, 22 Mars 1925.









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LORSQU'EUT été décidé le premier partage de la Pologne, Frédé-

ric Il écrivit à Voltaire des lettres d'une ironique désinvolture. Qu'est-

ce, disait-il, que « l'acquisition de quelques provinces dont on n'aper-

çoit pas l'existence sur le globe général, et qui, des sphères célestes,

paraîtraient à peine comparables à un grain de sable ? Voilà les misè-

res dont nous autres politiques nous nous occupons si fort... Mais,

quand on peut réunir et joindre les domaines entrecoupés pour faire un

tout de ses possessions, je ne connais guère de mortels qui n'y travail-

lassent avec plaisir. Notez toutefois que cette affaire s'est passée sans

effusion de sang et que les encylopédistes ne peuvent déclamer contre

les brigands mercenaires et employer d'autres belles phrases dont

l'éloquence ne m'a jamais touché. Un peu d'encre à l'aide d'une plume

a tout fait... »



Que demain recommence un partage de la Pologne, et tout cela se

retrouvera vrai. Non moins vrai ce qui suit : « Je sais que l'Europe

croit assez généralement que le partage qu'on a fait de la Pologne est

une suite de manigances politiques qu'on m'attribue ; cependant rien

n'est plus faux. Après avoir proposé vainement des tempéraments, il

fallut recourir à ce partage comme à l'unique moyen d'éviter une

guerre générale. »



Si la Pologne est encore disséquée, ce sera sous le même prétexte,

celui de la paix européenne. On sait ce que, vingt ans plus tard, il en

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 172









advint. Albert Sorel a montré la relation des guerres révolutionnaires

avec le partage (on a dit longtemps « le crime ») de 1772.



Catherine II, de son côté, écrivait alors, toujours à Voltaire :

« Nous n'avons point trouvé d'autres moyens de garantir nos frontières

que de les étendre. » L'argument sert encore. Il servirait dans les mê-

mes conditions. Croit-on que, si l'Allemagne arrachait quelques plu-

mes à l'aigle blanc de Pologne, la Russie ne demanderait rien de son

côté ? Voici un mémoire, daté de Vienne, qui est adressé à la Société

des Nations par l'Association de l'Ukraine occidentale. Nous en res-

pectons le style. Il commence ainsi :



Les milieux dirigeants politiques de l'Europe occidentale viennent

de soulever déjà - en vue d'un pacte de sécurité à conclure entre la

France, la Grande-Bretagne, la Belgique et l'Allemagne - le problème

d'une révision des frontières occidentales de la Pologne, en attestant

par là même que la domination actuelle de la Pologne sur les territoi-

res qui lui sont étrangers au point de vue ethnographique, constitue

une menace pour la paix mondiale.



Cependant il s'impose de constater à cette occasion qu'une révi-

sion à laquelle ne seraient soumises que les frontières occidentales de

la Pologne, ne saurait écarter ce danger, et que ce sont plutôt ses

frontières orientales qui - dans une mesure de beaucoup plus considé-

rable - nourrissent le germe des conflits mondiaux à l'avenir.



Le sacrifice de la Pologne est le gage de la paix européenne. C'était

l'argument de Frédéric, de Catherine et de Marie-Thérèse. Il revient. Il

trouve des dupes. Ne trouvera-t-il pas également des complices ? Il n'y

a plus d'Autriche pour « copartager ». Qui sait si, fortes d'antiques tra-

ditions, la République allemande et celle des Soviets ne tenteraient

pas d'inciter M. Benès et les Tchéco-Slovaques à prendre la place de

la fille des Habsbourg qui pleurait mais n'en prenait pas moins ?



L'Action française, 22 Mars 1925.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 173









2.6

La Pologne puissance militaire

L'Action française, 13 juillet 1925.









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QUAND la Pologne, après la guerre, a retrouvé son indépendance,

on s'est demandé si, étant une nation, elle deviendrait un État. Ses

amis ont pu craindre, ses ennemis espérer qu'elle ne s'organiserait ja-

mais. Ses débuts ont donné des appréhensions et l'on entrevoyait une

rechute dans l'anarchie polonaise. La Pologne, c'est à son éloge, a tenu

à démentir ces pronostics fâcheux. Ses progrès sont certains, et, dans

la Revue universelle du 15 juillet, René Johannet en trace un tableau

qui donne l'idée de l'effort accompli et des résultats obtenus. À ce ta-

bleau, nous pouvons ajouter un trait important.



La Pologne avait tout à créer après être restée, pendant un siècle un

quart, dans une servitude pire que la mort puisque, divisée entre trois

Empires, quatre de ses générations avaient vécu sous des lois différen-

tes. La tâche était plus lourde que si elle avait eu tout à tirer du néant.

Il fallait vaincre ou harmoniser des habitudes. Dans ces conditions

difficiles, elle a eu à former une administration. Elle a dû, en même

temps, venir à bout d'une crise financière qui semblait désespérée. Ce

n'est pas tout : elle a réussi à se donner une armée.



Le général Sikorski, ministre de la Guerre, vient de présenter au

Sénat de Varsovie un rapport sur l'état de la défense nationale. On y

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 174









voit, par des chiffres et des faits, que la Pologne n'est plus, au point de

vue militaire, un élément négligeable. Ce n'est pas sur le papier qu'elle

a ses effectifs. Pour parer aux insuffisances du service de dix-huit

mois, le général Sikorski n'a pas reculé devant des mesures qu'on

pourrait imiter ailleurs. Dans les bureaux militaires et les intendances,

il a mis des civils, n'enlevant ainsi personne à l'instruction et à l'en-

traînement.



Ce qui n'est pas moins intéressant, c'est que la Pologne, dès au-

jourd'hui, est presque en état de se suffire, en cas de guerre, pour le

matériel et les approvisionnements. Elle fabrique ses munitions, même

celles de l'artillerie lourde, ses fusils, et commencera bientôt à se

fournir elle-même d'armes automatiques. Enfin, pour l'aviation, la dé-

fense contre la guerre chimique et bactériologique, le télégraphe et le

téléphone, etc., elle se met en mesure de se passer de l'étranger.



Cet ensemble de créations est dirigé par une idée politique intelli-

gente et juste. La Pologne est menacée à l'Est et à l'Ouest. Elle le sait.

Elle sait aussi qu'elle a des alliances. Mais, pour qu'elle puisse comp-

ter sur ses alliés, il ne faut pas qu'elle soit pour elles un poids mort.

Inscrire dans des traités ou des pactes que la France pourra venir au

secours de la Pologne n'est pas suffisant. Il faudra encore que la dé-

mocratie française le veuille et qu'elle ne se désintéresse pas du sort

des peuples qu'elle connaît à peine de nom et qui sont bien loin. Beau-

coup de choses seront changées si la Pologne devient une force utile,

si, au lieu d'avoir besoin d'être secourue, elle est capable de remplir

efficacement son rôle d' « alliée de revers ». C'est ce que le général

Sikorski a compris. Il convient de l'en féliciter.



L'Action française, 13 juillet 1925.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 175









2.7

Pilsudski et l'aristocratie polonaise

L'Action française, 6 avril 1926.









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LE maréchal Pilsudski a eu récemment à Nieswiez avec plusieurs

représentants de l'aristocratie polonaise une entrevue qui a fait couler

beaucoup d'encre. Le bruit a couru qu'il se proposait de fonder une

monarchie. En tout cas, ce ne pouvait être pour lui-même. Pilsudski

est né révolutionnaire. Et l'on a dit de lui spirituellement : « Si jamais

il était assis sur un trône, il serait le premier à le faire sauter. »



L'avantage de la monarchie héréditaire c'est que, dans un pays qui

sent le besoin d'un chef, le souverain est désigné par l'hérédité, ce qui

supprime les luttes et les compétitions entre les candidats. La Pologne

n'a malheureusement pas de dynastie historique dont les titres soient

incontestables. Il faudrait choisir, par exemple, entre les Poniatowski

et les Czartoryski. Et les controverses commenceraient.



Quant à un prince étranger, on a vaguement parlé quelquefois d'un

Anglais ou d'un Italien. Mais les expériences qui ont été faites dans le

passé ne sont guère encourageantes. La nationalité polonaise est trop

vivace pour qu'elle accepte aisément de recevoir une bouture royale

du dehors.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 176









Il y a un mouvement monarchiste en Pologne. Pilsudski a même

deux monarchistes dans son ministère. Toutefois rien n'est mûr pour

établir un trône et l'entrevue de Nieswiez avait un autre objet.



Il s'agit, dans l'esprit de Pilsudski, de constituer avec l'aide des

grands propriétaires fonciers un parti conservateur qui aurait, pour le

maréchal, l'avantage d'affaiblir sinon de supprimer le parti national-

démocrate, parti de la droite proprement dite, auquel il est peu sympa-

thique et qui a peu de sympathie pour lui. Le dessein du maréchal - et

peut-être son illusion - est d'avoir en Pologne trois partis bien organi-

sés, à défaut de deux, ce qui est partout l'idéal des régimes représenta-

tifs, afin d'en finir avec l'émiettement des groupes qui rend si difficile

de gouverner. Dans sa conception, il y aurait des conservateurs, des

progressistes et des socialistes, rien de plus. Reste à savoir si les tradi-

tions et les particularités polonaises se laisseront réduire à ces trois

dénominations.



Le rapprochement de Pilsudski et de l'aristocratie terrienne n'en est

pas moins remarquable. C'est le signe que le partage des terres est une

idée dont on s'éloigne, bien qu'elle reste théoriquement au programme

du parti populiste, qui est pilsudskiste aussi. C'est le signe surtout que

Pilsudski appelle les possédants à collaborer avec lui à une oeuvre na-

tionale. Il veut mettre la Pologne à l'abri des cartels, des trusts et de

toutes les dominations financières qu'appelle et que favorise l'étatis-

me. Pour cela, c'est sur le contraire du socialisme qu'il faut s'appuyer.

La grande propriété foncière, qui est l'élément le plus stable et le plus

libre à la fois d'un pays, lui est apparue comme la force économique et

sociale la plus propre à le soutenir dans la réalisation de ses projets.

On voit que si à Nieswiez il n'a pas parlé avec les Radziwill et d'autres

membres de l'aristocratie polonaise de fonder une monarchie, il n'en a

pas moins cherché à préparer l'avenir sur des principes qui s'éloignent

fort de ceux de la démocratie égalitaire.



L'Action française, 6 avril 1926.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 177









2.8

Un très grand changement

L'Action française, 4 mars 1927.









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RIEN ne vaut le fait qu'on existe. Avec les vivants, il faut toujours

compter. L'exemple de la Pologne le prouve aujourd'hui.



Il serait superflu, si ce n'était pour la moralité de l'histoire, de rap-

peler que, d'une façon générale, les Anglais n'ont pas cru que la Polo-

gne fût viable. « L'Écriture, raillait l'un d'eux, dit bien que Lazare a été

ressuscité. Tout de même, il a fini par mourir pour de bon. » La

croyance commune, de l'autre côté de la Manche, était que jamais un

État polonais ne parviendrait à recoller ses trois tronçons brisés ni à se

constituer solidement. On pensait que la Pologne, après une réappari-

tion éphémère, était condamnée à disparaître et que le plus tôt serait le

mieux pour la « restauration » de l'Europe.



Cette doctrine n'était, certes, pas officielle. Mais tout se passa en

1920 comme si elle l'eût été. Car, lorsque l'armée rouge marcha sur

Varsovie, le gouvernement britannique crut à l'effondrement du « pa-

radoxe polonais ». Il ne leva pas le petit doigt pour sauver la Pologne

qui, sans la France, eût été complètement abandonnée.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 178









Avec le temps et surtout avec les circonstances, les idées ont chan-

gé à Londres. Elles changeront peut-être encore sur d'autres points et

il faut espérer que ce ne sera pas trop tard.



Depuis que le gouvernement britannique est en délicatesse avec les

Soviets et qu'il a entrevu la possibilité d'un conflit, il n'est pas mé-

content de trouver aux portes mêmes de la Russie un État sur lequel il

lui soit possible de compter. Naguère on levait les bras, à Londres, en

parlant de la « folie impérialiste »de Pilsudski, réputé pour son hostili-

té au bolchevisme. Qui sait si, depuis sa marche sur Kief, on ne trouve

pas le maréchal bien modéré et bien assagi ? Qui sait si on ne voudrait

pas lui voir reprendre un peu de feu sacré ?



Ce qui est certain, c'est la considération toute nouvelle que l'Angle-

terre marque pour la Pologne. Le changement s'est annoncé par des

enquêtes dont les conclusions ont été hautement favorables à la vitali-

té, aux vertus et aux ressources du pays. En ce moment, on distingue

que la diplomatie anglaise est à l'oeuvre pour réconcilier les Polonais

et les Lithuaniens. On dit même que le plan, bien plus étendu, consis-

terait à trouver un arrangement des frontières orientales satisfaisant

pour l'Allemagne et pour la Pologne à la fois. C'est peut-être beaucoup

trop embrasser. Et si la politique anglaise cherche à former une vaste

coalition continentale pour mettre les Soviets hors la loi, elle peut s'at-

tendre, de la part de l'Allemagne, à plus d'une trahison.



Quoi qu'il en soit, l'esprit nouveau qui anime les Anglais à l'égard

de la Pologne est un signe. Cela veut dire au moins qu'ils ont des dou-

tes sur la justesse de la politique qu'ils ont suivie en Europe depuis

sept ans.



L'Action française, 4 mars 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 179









2.9

“Vive la Pologne, monsieur !”

L'Action française, 18 mars 1927.









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LA visite en France des parlementaires polonais aura été l'occasion

de faire sentir la différence des temps et des idées à l'égard de leur

pays. C'est aussi important, ce n'est pas moins significatif pour eux

que pour nous.



Le culte de la Pologne a été jadis, en France, populaire et comme

inhérent à la démocratie. Si l'on nous permet de nous citer nous-

mêmes, c'est ce que nous avons cherché à rendre sensible par la fable

du savetier de Jaco et Lori. Alors on aimait la Pologne comme le

symbole de la liberté et de la résistance à l'oppression. On l'aimait sur-

tout contre le tsar « tyran, vampire ». C'est ainsi que, devant l'empe-

reur de toutes les Russies, Floquet lança à voix sonore, selon la légen-

de, et soupira plutôt, d'après les témoins, son : « Vive la Pologne,

monsieur ! »



Après 1871, le culte s'éteignit. Avec l'Alsace-Lorraine, nous avions

la Pologne chez nous. Michelet était à la fois un attardé et un précur-

seur lorsqu'il confondait dans la même condamnation le roi Guillaume

et l'empereur Alexandre et prophétisait l'entente éternelle de la Prusse

et de la Russie aux dépens de la Pologne. La cause polonaise s'effaçait

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 180









des esprits et des coeurs et l'alliance russe mit sur elle le voile de l'ou-

bli. À peine parlait-on de temps à autre des persécutions allemandes

en Posnanie. La France ne faisait plus de propagande démocratique en

Europe et le romantisme révolutionnaire cédait à de pénibles réalités.



C'est ainsi que la résurrection de la Pologne a trouvé le public

français froid, ignorant et même méfiant. Les uns doutaient qu'une

nation sortie du tombeau après plus d'un siècle pût vivre et disaient

que si Lazare avait été rendu à la lumière il n'avait pas, au préalable,

été coupé en trois tronçons. Les autres, subissant des influences an-

glaises et allemandes, étaient hostiles à un pays, d'ailleurs catholique,

et qu'on représentait à Londres et à Berlin comme la cause de compli-

cations et même de guerres futures.



Ces impressions ont changé peu à peu. La Pologne s'est tout dou-

cement imposée. Elle existe, c'est un fait. L'Angleterre, les Soviets,

l'Allemagne elle-même comptent avec elle comme avec un fait. Non

seulement elle a prouvé sa vitalité, mais encore elle a montré qu'elle

mûrissait en sagesse politique. Et l'on s'est aperçu peu à peu que, si

elle n'existait pas, il faudrait l'inventer, parce que rien ne la remplace-

rait comme élément d'équilibre dans l'Europe orientale.



Les parlementaires polonais, et ils pourront en apporter chez eux le

témoignage, ont donc été reçus comme les représentants d'un pays

naturellement ami de la France et indispensable à l'hygiène du corps

européen. Nos partis de gauche, après avoir renié leur antique tradi-

tion polonophile, se sont convertis eux-mêmes à l'alliance franco-

polonaise qui n'est plus fondée sur l'enthousiasme et le sentiment,

mais sur une réciproque utilité. Elle est plus solide ainsi.



L'Action française, 18 mars 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 181









2.10

Le Maréchal Pilsudski

et le régime parlementaire

L'Action française, 7 juillet 1928.









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On sait que le maréchal Pilsudski a renoncé aux fonctions de pré-

sident du Conseil. On savait aussi, mais assez vaguement, qu'il avait

expliqué les raisons pour lesquelles, sans cesser de servir son pays, il

se démettait de cette charge. Le Messager polonais du 2 juillet a pu-

blié intégralement les déclarations du maréchal Pilsudski. Elles sont

catégoriques, elles sont vives, elles sont même brutales, mais elles

sont fort plaisamment imagées. Sur le régime parlementaire, jamais,

croyons-nous, M. Mussolini en personne n'en a dit autant. Et c'est en

tout cas un document historique, étant donné que le maréchal Pilsuds-

ki, ministre en exercice, s'adresse à une Assemblée qui a été récem-

ment élue, dont les membres, ou du moins beaucoup d'entre eux, ont

invoqué son nom et son prestige et que la Constitution polonaise in-

vestit des pouvoirs les plus étendus.



Depuis Cromwell, jamais dictateur républicain n'avait traité un

Parlement avec plus de rudesse. À quatre ou cinq reprises, comme un

refrain et une provocation, le maréchal Pilsudski s'adressant à la Diète

l'appelle « Diète de catins ». Mais il développe ses motifs en les illus-

trant de toutes sortes d'images propres à frapper l'esprit populaire.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 182









Il nous est impossible de tout citer. Il y a là les pages d'une ironie

et d'un mépris extraordinaires, lorsque, par exemple, il compare les

séances du Parlement aux « travaux forcés inutiles » et lorsqu'il dit

aux députés que leurs discours font périr les mouches elles-mêmes

d'ennui. C'est à de l'humour anglais, à du Carlyle de Past and Present

ou à du Chesterton que l'on songera en lisant ceci :



Lorsque, le sourire aux lèvres, je vois les petits enfants converser

gravement avec leurs poupées comme avec des êtres vivants auxquels

ils commandent divers actes qu'ils accomplissent eux-mêmes, comme

je le vois faire par mes fillettes qui, à dîner, après avoir placé leurs

poupées près d'elles, approchent très gravement la cuillère du visage

en porcelaine de la poupée, je trouve un tel jeu très gentil, mais je me

sens incapable d'y participer.



Mais lorsque ces messieurs qui, en leur souveraineté, font une hai-

neuse concurrence à M. le président de la République et défendent

jalousement des privilèges nullement mérités, usent dans leur travail

des méthodes absolument insensées qui sont celles des petits enfants

approchant une cuillère pleine de soupe de la bouche d'une poupée,

alors vraiment je ne suis en état ni d'écouter ces choses, ni de les re-

garder. Le processus même du travail, consistant uniquement en des

discours, c'est là l'invention la plus monstrueuse qui jamais ait pu naî-

tre dans l'esprit d'un homme.



Et encore ce morceau sur les méthodes de travail au Conseil des

ministres :



À la séance du Conseil, chez M. le président de la République, j'ai

affirmé que les fonctions du chef du gouvernement étaient à ce point

pénibles du fait que le plus clair de son temps était consacré à s'occu-

per des nourrissons que tous lui mettaient dans les bras. Comme, à

Wilno d'où je suis originaire, j'ai entendu souvent cette malédiction :

« Puisses-tu élever les enfants des autres, » c'est avec épouvante que

j'ai pensé au sort d'un tel malheureux.



D'abord, voici venir messieurs les ministres au complet, mes chers

et aimables collègues du cabinet qui, soit ayant rencontré des obsta-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 183









cles dans leur travail, soit voulant faire des extras ou se livrer à des

controverses, mettent dans les bras du chef du gouvernement les nour-

rissons, si gentils et choyés, et qui souvent ne sont que d'affreux mori-

cauds désavoués par leurs parents. Le seul processus de ce qu'on ap-

pelle « la mise d'accord », qui dans le fonctionnement des ministères

chez nous occupe une place si large et si prépondérante, ce processus

dure si désespérément longtemps et absorbe tant de paperasserie que,

je l'avoue, bien que ce processus soit imposé à la machine de l'État,

pas une seule fois je n'ai osé toucher aux monceaux de feuilles rem-

plies de caractères dactylographiés de peur d'aller dans une maison de

fous. Et cependant c'était là mon strict devoir.



Citons encore ceci :



La passion pour la centralisation qui se manifeste chez nous d'une

façon ridicule, rend le travail improductif au point de vue législatif,

étant donné que les trois quarts de l'ordre du jour de chaque séance du

Conseil des ministres sont consacrés à des questions telles que : la

modification des frontières des communes dans les régions particuliè-

res de l'État ; l'autorisation d'achat des immeubles par les étrangers ;

l'autorisation à des citoyens particuliers d'entrer dans la Légion étran-

gère en France ; des changements aux postes officiels des classes rela-

tivement très inférieures ; toutes décorations polonaises ou étrangères

et enfin tout autre joli bibelot de notre bureaucratie. À tout cela M. le

président du Conseil doit mettre la main et donner son assentiment.

Dans l'accomplissement consciencieux, dis-je, de ses fonctions l'om-

nipotence doit disparaître, noyée dans un déluge de paperasseries, de

petites et minuscules circulaires qui ne prennent pas plus de trois mi-

nutes de temps, mais qui, à l'homme se débattant dans tout ceci, ne

laisse que la « corde pour se pendre ». À ceci il convient d'ajouter la

véritable fureur de protection de tous ceux qui, avec une obstination

vraiment admirable, ne réclament au plus que trois ou cinq minutes

pour faire du chef du gouvernement, soit un avocaillon de leurs affai-

res privées, soit un juge et un expert en inventions (ce qui occupe gé-

néralement une demi-heure de temps), soit satisfaire à leurs désirs qui

est de destituer un fonctionnaire d'État, ou de nommer à des postes

non existants de fort sympathiques jeunes gens ou bien encore de libé-

rer de toute responsabilité pour des abus de confiance des gens non

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 184









moins sympathiques qui, uniquement mal conseillés et à la suite

d'étranges machinations, ont mis la main dans le sac du Trésor.



Il faudrait d'ailleurs prolonger ces extraits et il est peu probable que

la presse des démocraties occidentales fasse grand écho à ce document

unique. Car enfin, l'auteur de cette satire n'est pas un théoricien de la

contre-révolution. Ce n'est ni un doctrinaire ni un polémiste profes-

sionnel. Le maréchal Pilsudski, comme du reste M. Mussolini, a fait

ses débuts dans le socialisme. Et il est homme d'action, resté au centre

de l'action, personne ne disposant en Pologne de l'ascendant qu'il y

possède. On s'étonnera donc que les déclarations du maréchal Pilsuds-

ki soient mises, chez nous, sous le boisseau. Quand ce ne serait que

pour la curiosité et la signification du fait, nos démocraties devraient

en être informées, étant donné surtout que Pilsudski continue à nuire

aux vertus des régimes démocratiques dont il est porté à ne voir

qu'une caricature dans la « Diète de catins » qu'il fustige devant son

pays.



L'Action française, 7 juillet 1928.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 185









2.11

La bataille de la Vistule

L'Action française, 15 octobre 1928









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LE commandant Larcher vient de traduire en français, avec une

préface de M. le maréchal Foch, l'important ouvrage du général Si-

korski sur la Campagne polono-russe de 1920. Le général Sikorski a

pris part aux opérations qui aboutirent à la victoire de Varsovie et à

l'expulsion des envahisseurs bolcheviks. Il commandait lui-même la

Ve armée. Son livre est un historique clair et précis des opérations.

Mais il a tiré de ce récit des conclusions politiques d'une haute portée.

On sait d'ailleurs que le général Sikorski, ancien ministre de la Guerre,

a cette intelligence étendue que donnent les grandes responsabilités.



Les causes d'une guerre sont essentielles quand on veut en com-

prendre la marche et en prévenir le retour. Le général Sikorski insiste

fortement sur la tentation que donna aux Soviets l'isolement de la Po-

logne au moment où, sortant du tombeau, venant à peine de rassem-

bler ses trois tronçons, elle avait tout à faire pour organiser les pre-

miers linéaments d'un État.



Cet isolement était tragique. Sauf la France, la Pologne était entou-

rée d'indifférence et même d'hostilité. Car ce n'était pas seulement un

isolement moral : le transport du matériel fiançais envoyé en Pologne

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 186









« était refusé par les travailleurs allemands de Dantzig et aussi par les

Tchèques, les Autrichiens et les Belges ».



Les Belges : à vous, Vandervelde ! S'il n'avait tenu qu'à ce chef so-

cialiste, héritier de la pensée démocratique du dix-neuvième siècle, la

Pologne, ô Michelet, ô Mickiewicz, eût été crucifiée de nouveau.



Ainsi, ce qui a provoqué cette guerre de 1920, c'est la conviction

où furent les Soviets que le moment était venu d'en finir avec la Polo-

gne. La neutralité de l'Europe a fait couler le sang. Elle a failli être

fatale à l'Europe elle-même. Car, le barrage polonais rompu, l'invasion

bolcheviste courait vers l'Occident.



Le général Sikorski indique, parmi les causes de la victoire polo-

naise, l'excès de confiance de l'armée rouge. Tout à fait comme pour

l'armée allemande en 1914. Selon le mot profond du général

Weygand, la présomption avait fait battre les généraux de Guillaume

Il. Et, puisque nous nommons le général Weygand, le livre du général

Sikorski ne manque pas de mettre en lumière les services que rendit à

la Pologne en 1920 le chef d'état-major du maréchal Foch. Il y ajoute

cet hommage : « Nos camarades les officiers français, au moment le

plus critique de la guerre, se trouvèrent nombreux à nos côtés bien

qu'ils ne fussent pas protégés par la qualité de belligérants. » C'est dit

sans insister. Ce n'en est que plus beau.



L'Action française, 15 octobre 1928

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 187









2.12

Les étapes

L'Action française, 29 décembre 1930.









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L'effort politique de l'Allemagne est dirigé contre la Pologne. C'est

public, patent, reconnu. En France, on ne le nie pas. On aime mieux

ne pas le savoir. En Allemagne, delenda est Polonia s'imprime ouver-

tement. « Blessure ouverte au flanc de l'Europe », dit l'ancien chance-

lier Marx, dramatiquement. Jadis, la cause de la Pologne, « péché de

l'Europe », était une cause libérale et catholique. Le Centre allemand a

changé tout cela et il oriente les démocrates chrétiens d'Occident

contre le polonisme tandis que les démocrates laïcs d'Allemagne font

un devoir de conscience à tous les libéraux de prendre parti contre les

« oppresseurs » polonais.



Dans notre livre les Conséquences politiques de la paix qui date

de 1920, nous avions cité un article de la revue La Pologne, paru en

juillet de la même année, et qui annonçait tout ce qui se déroule

planmœssig, selon le plan, selon une stratégie de Schlieffen appliquée

à la politique. Cet article disait, il y a donc dix ans :



« Le partage de la Pologne n'est pas un but éloigné et vague de la

politique allemande. Il est bien défini et regardé comme pouvant être

réalisé dans un temps très rapproché. En observant la politique alle-

mande et les événements en Europe orientale, on peut se rendre exac-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 188









tement compte du plan allemand. D'après ce plan, la politique alle-

mande doit procéder par trois étapes : I° le rétablissement des ancien-

nes frontières à l'est ; 2° l'établissement d'une hégémonie allemande

dans l'est de l'Europe, 3° la revanche du côté de l'ouest et l'hégémonie

allemande sur le continent européen.



L'exécution de ce programme est conditionnée par le rétablisse-

ment de la Prusse dans ses anciennes frontières, ce qui implique un

nouveau partage de la Pologne...



La réussite d'un partage de la Pologne - malgré et contre les droits

des nationalités à disposer d'elles-mêmes, principe si hautement pro-

clamé à Versailles et accepté par les Allemands qui ont compris bien

vite quel profit ils pourraient en tirer en Europe orientale - se base sur

les trois ordres de faits suivants : I° le rétablissement d'une situation

politique qui, au dix-huitième siècle, a abouti aux partages de la Polo-

gne et a maintenu, au dix-neuvième siècle, une Pologne divisée ; 2° la

situation intérieure de la Pologne et les tendances polonaises ; 3° la

neutralité des puissances occidentales telle qu'elle a existé pendant les

partages du dix-huitième siècle et telle qu'elle a persisté pendant les

partages accomplis au dix-neuvième siècle.



Ainsi on peut quelquefois prophétiser, dans la mesure où l'avenir

se déduit de ce qui a été et de ce qui est. Actuellement, l'Allemagne

tend bien à rétablir ses anciennes frontières à l'est. Et ses libéraux, ca-

tholiques, protestants, juifs ou sans confession ameutent l'opinion du

monde entier contre le régime de Pilsudski, ce qui nous ferait croire

que ce régime contrarie le plan en cours d'exécution.



L'Action française, 29 décembre 1930.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 189









2.13

Pierre précieuse

L'Action française, 14 janvier 1931.









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Rien ne vaut un beau texte, et nous aurions envie, aujourd'hui, de

ne rien faire d'autre que de transcrire celui que nous avons découvert.



On peut discuter sans fin sur la maxime : « Si tu veux la paix,

tiens-toi prêt à la guerre, » puisqu'il y aura toujours des gens pour sou-

tenir que la meilleure façon de conserver la paix c'est de ne pas admet-

tre la guerre, même en idée. Pratiquement, il s'agit de savoir si, dans

les circonstances présentes, le désarmement, que l'Allemagne conçoit

d'ailleurs comme un droit égal aux armements, serait propre à empê-

cher les conflits ou de nature à les provoquer.



Il n'y a pas lieu de chercher des subtilités. La paix ne peut être me-

nacée que par les pays qui ont des traités à détruire, des frontières à

réviser, une revanche à prendre. Le point où le danger immédiat est le

plus visible, tout le monde le connaît. Il est aux confins de l'Allema-

gne et de la Pologne.



Le Vorwœrts de dimanche, après avoir dit qu'aucun Allemand ne

pouvait reconnaître la frontière orientale pour « juste et raisonnable »,

concluait néanmoins par un appel au calme et donnait les raisons que

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 190









le Reich doit avoir de ne pas entreprendre une guerre contre ses voi-

sins de l'Est.



Première raison, mais l'on ne peut pas dire que, pour le Vorwaerts

et ses lecteurs, ce soit la plus forte, car aucun mot n'y est souligné, il y

a la Société des Nations, Locarno, Kellogg. L'Allemagne ne pourrait

faire la guerre sans une triple violation des pactes.



Mais la sanction n'est pas bien effrayante. Alors, seconde raison du

Vorwaerts, la principale, que nous traduisons littéralement et que nous

voudrions voir gravée en lettres d'or sur la porte de la conférence de

Genève :



En outre, nous ne pouvons pas faire la guerre à la Pologne parce

que, étant donné la proportion actuelle des armements, nous per-

drions nécessairement n'importe quelle guerre.



Tel est le diamant que nous avons cueilli dans le journal so-

cial-démocrate. Il est d'une inestimable valeur.



Ajoutons que, dans le texte original, le mot verlieren (perdre) est

souligné. Ainsi la crainte de la défaite et des suites de la défaite est

jugée par les socialistes pacifiques du Vorwaerts plus persuasive que

la condamnation morale qui résulterait de la violation des pactes. En-

fin, surtout, l'inégalité des armements, l'infériorité même dont l'Alle-

magne se plaint aux quatre vents du ciel, voilà le plus efficace des

freins. Ce n'est pas nous qui l'aurons dit.



Et nous disons aux autres : « Si tu aimes la paix, conserve cette sa-

lutaire « proportion » actuelle. Oh ! conserve-la bien. »



L'Action française, 14 janvier 1931.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 191









2.14

Le quatrième partage

L'Action française, 5 février 1931.









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THÉODORE Wolff reprend sur le mode mineur et laïque le thème

de Mgr Kaas. Les traités, c'est le passé. La France, à qui l'Allemagne

ne demande rien que de renoncer au dogme de l'intangibilité, n'a pas

intérêt à s'endormir dans la contemplation de l'acte de Versailles.

Qu'elle adhère au principe de la révision et elle aura la reconnaissance

du peuple allemand qui ne désire pas autre chose.



Il est vrai que l'Allemagne n'aspire pas seulement au principe de la

révision. Elle l'obtiendra pour s'en servir. Théodore Wolff lui-même

ne nous fera pas croire que ce soit pour faire triompher la doctrine de

l'évolution et de la vie sur le « passéisme » et l'immobilité.



Mgr Kaas a été plus net lorsqu'il a dit, s'adressant aux Français :

« Votre frontière, nous ne prétendons pas y toucher. Nous la regar-

dons comme définitive. Entre vous et nous, c'est fini de la lutte et de la

contestation héréditaires. Si vous le voulez et à condition que vous

fassiez le nécessaire. C’est si simple ! Cela vous coûtera si peu ! Lais-

sez-nous régler nos comptes avec la Pologne. Qu'est-ce que cela peut

vous faire ? »



Il est assez fâcheux que ce langage soit celui que M. de Schoen te-

nait au Quai d'Orsay en juillet 1914 lorsqu'il demandait à la France de

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 192









laisser l'Allemagne régler ses comptes avec la Russie. Mais le marché

qu'on nous offre n'a pas toujours été refusé. La première République,

celle de la Révolution, qui a été inimitable dans la forfanterie, avait

fort bien accepté de se sauver aux dépens des Polonais. Les deux par-

tages de 1793 et de 1795 furent le prix du désistement de la Prusse

après la canonnade de Valmy. La paix de Bâle consacra le sacrifice.

Et cette histoire, qui est de l'histoire, a toujours été cachée avec soin

aux petits enfants. Pas un Français n'a pu apprendre à l'école l'existen-

ce de cette tache sur la vierge et glorieuse Révolution.



Pourquoi ce qui s'était fait alors ne pourrait-il se recommencer ?

Mgr Kaas et Théodore Wolff songent à Brünswick. On laisse à la

France une image d'Épinal, les volontaires de la République mettant

l'ennemi en fuite rien qu'en agitant leur chapeau tandis que Goethe

écrit : « Une ère nouvelle s'ouvre pour le monde. »Et puis l'on va se

faire la main sur la Pologne, ce que Goethe trouve encore très bien.



L'Action française, 5 février 1931.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 193









2.15

La Pologne et ses amis

L'Action française, 24 octobre 1934.









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PLUSIEURS fois différée, la visite à Varsovie du général Goemb-

œs a eu lieu avec une remarquable discrétion. Le chef du gouverne-

ment hongrois n'a pas voulu qu'il fût donné à cette rencontre plus de

sens qu'elle n'en a par elle-même. Il a été décoré de l'Aigle blanc. Il a

causé avec le maréchal Pilsudski et le colonel Beck. On était entre mi-

litaires et entre camarades.



De part et d'autre, la vieille amitié des deux pays est évoquée. Il est

sûr qu'il n'y a pas, pour la Pologne, de sujets de dissentiment avec la

Hongrie, pas plus qu'il n'y en aurait pour la France elle-même si, par

infortune, et depuis bien des années, la Hongrie ne se trouvait toujours

dans l'ost opposé.



Il va sans dire que la politique polonaise, s'étant rapprochée de la

politique allemande, se rapproche aussi de la politique hongroise. La

seule obscurité est de savoir jusqu'à quel point la Pologne épouse le

révisionnisme germanique et magyar. Il est, somme toute, original

qu'un pays ressuscité par les traités de 1919 s'associe aux négateurs de

ces traités.



Nous comprenons fort bien que, dans son orientation nouvelle, la

Pologne a eu pour motif déterminant l'alliance de la France et des So-

viets. La Pologne n'a pas voulu être serrée entre l'écorce russe et l'ar-

bre allemand ni servir de théâtre à une rencontre de l'armée rouge et

de la Reichsheer. Elle a recherché une sorte de neutralité. A-t-elle la

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 194









garantie que l'Allemagne, en échange, garantit l'intégrité de son terri-

toire ?



Cette question en pose d'autres. Quels sont les desseins militaires

de l'Allemagne ? Quelle est la nature de notre accord avec l'U. R. S.

S. ? Est-ce une alliance défensive ? Quels cas prévoit-elle ? Les pré-

voit-elle tous ?



Il en est un qui est tenu pour vraisemblable. Militaires et politiques

allemands ont beaucoup réfléchi depuis 1918. Ils ont cherché les cau-

ses de leur défaite. Ils les connaissent. On trouvera dans le livre récent

du général Mordacq, les Leçons de 1914 et la prochaine guerre, l'es-

sentiel de ces réflexions. Il y a des raisons de penser qu'une autre fois

l'Allemagne évitera de tomber dans les mêmes fautes, qu'elle ne cher-

chera pas la guerre sur deux fronts et qu'elle réservera toutes ses for-

ces pour le principal adversaire. Dès lors, il est tout naturel que, déci-

dée à porter ses coups du côté de la France, elle neutralise la Pologne

qui a repoussé le pacte oriental et se contenterait sans doute de monter

la garde devant la Russie, - si nous pouvons attendre de la Russie rou-

ge des services égaux à ceux que la Russie blanche, en 1914, nous a

rendus.



En définitive, l'attitude de la Pologne renforce la présomption

qu'un autre Schlieffen est à l'oeuvre et prépare une attaque à l'Ouest et

peut-être contre la France seule. A cette fin, Hitler continue et doit

continuer Stresemann, selon la maxime du général Krauss citée par le

général Mordacq : « Si l'on peut étaler les apparences d'une politique

de paix, ce ne doit être que comme un stratagème trompeur pour en-

dormir le peuple sur qui on a des vues et le surprendre endormi dans

l'imprévoyance. »



Il est à croire que la Pologne elle-même aurait quelque chose à tirer

de cet avis. Mais il n'est déjà pas sûr qu'en France on en saisisse l'utili-

té.



L'Action française, 24 octobre 1934.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 195









2.16

Le séjour de M. Goering en Pologne

et le problème de Memel

La Liberté, 29 janvier 1935.









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LE général Goering, en costume de grand veneur, s'est rendu en

Pologne pour y chasser le lynx dans la forêt profonde. Le lynx est un

curieux gibier. L'auroch serait un plus beau coup de fusil. Le temps de

le tirer n'est pas encore venu. L'auroch n'est pas à point. Ce sera pour

une autre fois.



Le lynx s'appelle en lithuanien Klapeida et en allemand Memel.

Quant à l'auroch, dont la poursuite et l'hallali sont différés, peut-être

un jour se nommera-t-i1 tout simplement Pologne.



En attendant, la Pologne entretient des rapports intimes avec l'Al-

lemagne. Il faut savoir pourquoi. Ce rapprochement, qui eût semblé

naguère incroyable, tient à plusieurs raisons.



Il tient d'abord à la politique que la France a faite elle-même. Si la

collaboration de Berlin et de Varsovie semble bizarre, que dire de la

collaboration de Paris et de Moscou ? C'est par là que le relâchement

des liens entre la Pologne et nous a commencé.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 196









*

* *



On n'est pas ami de tout le monde, comme le Sosie de Molière. Ce

n'est pas possible. Ce n'est pas vrai. Une amitié nouvelle en aliène une

ancienne. On perd d'un côté ce qu'on gagne de l'autre. Ou bien il fau-

drait que le monde fût composé d'anges et de saints sans intérêts ter-

restres, ce qui n'est pas.



Il y avait certainement à Varsovie, avant notre rapprochement avec

Moscou, des partisans d'une entente étroite avec l'Allemagne. Le co-

lonel Beck, aujourd'hui ministre des Affaires étrangères, en était. Ces

préférences et ces sympathies, pour se traduire par des actes, ont eu

besoin d'un motif, au moins d'un prétexte. Motif ou prétexte sont ins-

crits sur la carte, cette carte de l'Europe de l'Est qu'on a tort de ne pas

mieux regarder quand on rêve chez nous d'une nouvelle alliance russe.



L'Allemagne et la Russie n'ont plus de frontière commune. Qu'ar-

riverait-il donc si elles entraient en conflit ? Elles devraient se battre

sur le corps de la Pologne, qui ne tient pas à redevenir champ de ba-

taille et qui se dit que le vainqueur, quel qu'il fût, refuserait de s'en

aller. La Pologne estime, à tort ou à raison, que son indépendance est

mieux protégée par une entente avec l'Allemagne.



*

**



En tout cas, s'il faut choisir, c'est l'Allemagne qu'elle choisit parce

que les chances hitlériennes lui semblent meilleures que les chances

soviétiques. C'est peut-être encore à tort ou à raison. Mais, à Varsovie,

on considère que le pouvoir du Führer est plus solide que l'Occident

ne le pense, tandis que l'heure est passée pour les idées socialistes et

démocratiques sur le succès desquelles la politique française semble

encore compter. Le résultat du plébiscite de la Sarre n'est pas de natu-

re à changer sur ce point l'opinion du maréchal Pilsudski et du colonel

Beck.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 197









Seulement, si notre pacte avec les Soviets est un douteux billet, ce-

lui de la Pologne avec l'Allemagne ressemble beaucoup aux pactes

qu'on signe avec le diable. La chasse au lynx en est témoin. Les Polo-

nais ont de vieux griefs contre les Lithuaniens auxquels les Allemands

veulent reprendre Memel.



Que la Lithuanie soit dépecée, qu'arrivera-t-il ensuite ?



De qui sera-ce le tour ? Nous craignons de le deviner - ou plutôt,

tout le monde le devine.



La Liberté, 29 janvier 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 198









2.17

Rapprochement avec l'Allemagne ?

La Liberté, 4 avril 1935.









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M. Eden s'étant arrêté à Varsovie à son retour de Moscou, M. Pier-

re Laval est invité à faire la même halte pendant le même itinéraire. Il

eût été tout à fait fâcheux qu'il brûlât la gare. Et l'on peut être assuré

qu'il sera reçu avec les manifestations d'une amitié sincère.



Mais Louis Barthou avait déjà été accueilli avec toutes les marques

de l'affection, ce qui n'avait rien changé à l'état des choses diplomati-

ques tel que l'accord de la Pologne et de l'Allemagne l'ont créé. Le

sentiment et la politique font deux.



Le système des pactes n'est pas propre à rassembler ces deux élé-

ments, d'abord parce qu'il est obscur et ce qui est obscur ne donne ja-

mais confiance. Or, les amendements que M. Eden suggère d'apporter

aux pactes de l'Europe orientale font désirer un peu plus de lumière.

On est allié ou bien on ne l'est pas ; on se doit réciproquement et l'on

s'apporte assistance en cas de danger ou bien il n'existe pas d'engage-

ments. Il n'y a pas de moyen terme.



Lorsque la Pologne s'est rapprochée de l'Allemagne, elle a eu une

circonstance atténuante. Elle n'avait de garanties formelles nulle part

et elle devait, à ses côtés, choisir entre deux périls. Elle a modifié un

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 199









mot de sa devise célèbre et elle en a ajouté un autre : « Dieu est trop

haut, la France trop bas, la Russie trop près. »



Il y a des Polonais qui craignent l'Allemagne plus que la Russie et

d'autres pour qui c'est le contraire. Cela fait chez eux comme dans la

Suède du temps jadis le parti des bonnets et le parti des chapeaux. Ce

qui est vrai, c'est que la Pologne est fort à plaindre d'avoir deux pareils

voisins.



Peut-être celui de l'Ouest se chargera-t-il lui-même de montrer qu'il

est le plus désagréable et que ceux qui, selon l'exemple donné jadis

par l'Autriche et l'Italie, s'allient avec lui pour ne pas se battre, ne sont

pas à l'abri de ses convoitises. La définition de l'amitié, « c'est vouloir

les mêmes choses ». L'Allemagne veut surtout certaines choses qui

sont à la Pologne.



La politique polonaise a opté pour l'entente avec Hitler. Cela pas-

sera. Elle s'est éloignée de nous. Cela reviendra et peut-être même

plus tôt que nous ne le désirons si la Pologne appelle au secours.



La Liberté, 4 avril 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 200









2.18

Pilsudski

L'Action française, 14 mai 1935.









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Il meurt au moment même où, l'un de nos ministres quittant Var-

sovie pour se rendre à Moscou, la politique polonaise est, en France,

l'objet de discussions qui montrent qu'elle est pour nous aussi peu dé-

finissable que l'original dictateur lui-même.



Qu'était Pilsudski ? Peut-être un homme qui connaissait son pays,

c'est-à-dire la nature de l'histoire de son pays, qui se rappelait que, ja-

dis, l'indépendance de la Pologne avait succombé à ce qu'on appelait

la « démocratie nobiliaire », remplacée de nos jours par la démocratie

parlementaire.



Ses partisans, ses interprètes nous ont souvent dit : « Vous vous

étonnez de notre accord avec l'Allemagne. Vous en êtes froissés. Te-

nez-vous compte, dans vos pactes, de notre situation ? Croyez-vous

que nous ne soyons pas meilleurs juges de nos propres intérêts que

nos meilleurs amis ? »



On oublie, un peu légèrement, qu'en 1920 la Pologne avait été en-

vahie par l'armée rouge et qu'à peine sortie du tombeau elle avait failli

périr. Pilsudski remporta deux victoires de Varsovie, l'une, d'abord,

sur les Russes ; l'autre, en 1926, sur la vieille anarchie que déjà Cathe-

rine favorisait.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 201









« Le but de Catherine était de perpétuer et d'augmenter les désor-

dres de la Pologne afin d'achever son ouvrage. Qu'on observe que la

Russie s'est constamment opposée à ce que la Couronne de Pologne

devînt héréditaire, on appréciera mieux les motifs qu'elle fit enfin va-

loir pour consommer le démembrement. Dans la nouvelle constitution

que l'influence russe et la violence firent adopter, les abus étaient soi-

gneusement conservés. La forme du gouvernement resta toute répu-

blicaine, le liberum veto fut remis en usage, la faiblesse du pouvoir

exécutif assurée et l'anarchie des diètes perpétuée. »



Ces choses, et d'autres plus nouvelles, étaient présentes à l'esprit de

Pilsudski. Dans la biographie du « maréchal » qui vient de paraître en

français comme pour une oraison funèbre, M. Paul Bartel rappelle,

sans commentaire, un fait perdu dans le tourbillon des événements

contemporains. En 1920, le général Weygand et une élite de militaires

français avaient apporté le concours de leur savoir et de leur expérien-

ce à la Pologne, risquant le supplice s'ils tombaient prisonniers des

bolcheviks, puisqu'ils n'étaient pas des belligérants réguliers. Mais si

la France avait prêté quelques-uns des meilleurs de ses fils, d'où

étaient venues les munitions au transport desquelles les socialistes de

certains pays occidentaux s'opposaient ? De Hongrie. Française et

hongroise, ce fut, sans que nous désirions nommer les manquants, tou-

te l'assistance que la Pologne reçut.



Et l'on est surpris qu'elle soit en défiance non seulement contre la

Russie, mais contre certains autres voisins ! Le contraire seul serait

surprenant.



La dictature de Pilsudski, sur les caractères particuliers de laquelle

il y aurait beaucoup à dire, était éminemment viagère. On voit mal ce

qui lui sera substitué. On voit très bien le nombre des difficultés aux-

quelles doit encore faire face la Pologne merveilleusement ressuscitée

d'entre les morts.



L'Action française, 14 mai 1935.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 202









La Roumanie

3.1

Le cinquantenaire

de l'indépendance Roumanie

L'Action française, 11 Mai 1927.









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Au banquet qui a été donné avant-hier pour le cinquantenaire de

l'indépendance roumaine, M. Diamandy, représentant de la Roumanie

en France, a prononcé un discours nourri d'idées et de faits, dans le-

quel il a retracé à grands traits - mais ce sont des traits fortement buri-

nés - l'histoire de son pays. En l'écoutant, nous songions aux pages où

Léon de Montesquiou a autrefois dégagé la philosophie historique des

expériences du peuple roumain.



Dans un temps où ces idées ne sont pas à la mode, M. Diamandy a

mis admirablement en lumière, ce qui aura peut-être été une révélation

pour quelques-uns de ses auditeurs, les services que l'institution mo-

narchique a rendus à ces « principautés danubiennes » dont l'avenir

n'avait été deviné que par des hommes d'une prescience rare, et qui

sont devenues un Etat et une nation, qui ont résisté aux crises de crois-

sance comme à l'hostilité des Empires voisins, qui ont même pu ache-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 203









ver leur unité territoriale à partir du jour où elles ont eu l'unité du pou-

voir et la suite dans le gouvernement.



C'est une histoire curieuse que celle de ce rameau catholique d'une

famille allemande - celle des Hohenzollern ni plus ni moins - qui,

planté aux bords du Danube, dans un pays rattaché à Rome par l'es-

prit, à Byzance par la religion, a grandi comme un arbre indigène. Se-

lon l'expression de M. Diamandy, « à l'instant même où le prince

Charles posa le pied sur le sol roumain, il fut naturalisé roumain, de

toute son âme ». Il en avait été de même, quelques années plus tôt,

pour Léopold de Saxe-Cobourg devenu roi des Belges, comme, dans

un autre siècle, pour le duc d'Anjou devenu roi d'Espagne.



Pourquoi un peuple qui n'a pas de dynastie nationale va-t-il cher-

cher une dynastie étrangère ? M. Diamandy l'a expliqué en termes

d'une clarté saisissante : l'instabilité du pouvoir (c'est-à-dire les com-

pétitions pour le pouvoir), menaçait la nation roumaine, encore à pei-

ne affranchie, de tomber dans l'anarchie, et, par l'anarchie, de retom-

ber dans la servitude :



Il était nécessaire que le trône devînt le centre de gravité de l'État

roumain, l'agent directeur et pondérateur qui maintient l'équilibre et

assure la continuité. Le besoin d'assurer la stabilité du trône a été

ressenti avec tant de force qu'il nous a tous ralliés à l'acceptation

d'une dynastie étrangère. Vous pouvez en conclure combien les Rou-

mains ont jadis souffert de leurs continuels changements de régime.

Un vestige de ce que fut, pour eux, cette expérience amère, s'est fixé

dans un de leurs vieux proverbes qui, pour n'être pas arabe, n'en est

pas moins clairvoyant : « Changement des règnes, joie des fous. »



Cette leçon de politique n'est pas la seule que M. Diamandy ait

donnée. Il a montré par l'exemple de son pays que « les lendemains de

victoire sont tragiques ». Ayant, en [877, aidé la Russie à vaincre les

Turcs, la Roumanie, en récompense, fut dépouillée de la Bessarabie.

Et si, après la guerre de 1918, elle a retrouvé cette province, les So-

viets la lui contestent encore. Telle est la morale, telle est la justice,

même dans les « guerres du droit ».

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 204









Après cette constatation non pas amère, mais simplement réaliste,

nous avons été un peu étonné d'entendre une apologie sans réserves du

principe des nationalités. M. Diamandy nous permettra-t-il de lui faire

remarquer que ce principe est à double tranchant. Pareil au sabre de

M. Prudhomme, il sert à fonder les unités nationales et à les détruire.

Si la Roumanie en a eu le profit dans le passé, il n'y a plus guère qu'un

peuple en Europe qui puisse en attendre un bénéfice. C'est l'Allema-

gne. Au nom du principe des nationalités, elle réclame la réunion de

l'Autriche. Elle pourra encore réclamer maintes annexions ou réan-

nexions petites et grandes. Dans l'intérêt de tous, mais surtout dans

celui des pays de la Petite-Entente, mieux vaudrait ne pas rouvrir cette

boîte de Pandore.



L'Action française, 11 Mai 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 205









3.2

La mort de Ferdinand 1er

L'Action française, 21 juillet 1927.









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LE roi de Roumanie est mort hier après une longue maladie, véri-

table calvaire. Sur son lit de mort, il a dû encore régler la succession

au trône et préparer la transmission de l'autorité roumaine au Conseil

de régence. Il fallait en outre que le pouvoir fût entre des mains fer-

mes et sûres. On dirait que Ferdinand 1er a rassemblé assez de force

pour résister à son mal jusqu'au moment où les Bratiano ont été là.

Depuis les premiers jours de son histoire moderne, la Roumanie a

trouvé cette famille d'hommes d'État aux côtés de la monarchie. Elle

la retrouve encore et c'est la garantie que tout se passera avec ordre et

régularité. Lorsqu'un Bratiano a été de nouveau premier ministre, Fer-

dinand 1er a pensé : « Maintenant, je puis mourir. »



La couronne nationalise ceux qui la portent. C'est une expérience

qui a été faite partout avec le même succès, mais jamais peut-être avec

la même plénitude que par la dynastie roumaine. Ferdinand 1er était

un Hohenzollern. Il était né dans la petite principauté de Sigmaringen

d'où son oncle était parti un jour pour régner, malgré l'Europe, aux

bords du Danube. Toute sa jeunesse s'était passée dans le prestige et

l'éclat de l'empire allemand. Comme son oncle, il avait sans doute des

sympathies pour l'Allemagne, comme il avait des liens de famille avec

le roi de Prusse. Cependant, l'heure venue, en 1916, il n'hésita pas à

entrer en lutte avec les deux empires du centre pour répondre aux as-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 206









pirations de son pays et, dans une situation identique à celle du roi

Victor-Emmanuel inclinant la balance en faveur de l'intervention,

achever l'unité roumaine.



Sombre épisode de la guerre, qui ne couvrit pas de gloire les Al-

liés, et où l'État roumain abandonné et trahi faillit périr. Ferdinand 1er

ne changea pourtant ni de camp, ni d'idée, ni d'espérance. L'événe-

ment final lui donna raison. En 1918, la Roumanie trouvait toutes ses

frontières nationales. Et Ferdinand 1er, en refoulant ses sentiments

intimes, avait rempli sa mission.



Ou plutôt, il n'en avait rempli que la première partie. Il restait à as-

similer les provinces qui venaient presque doubler l'ancien royaume.

Qu'on imagine la réunion d'une Alsace-Lorraine aussi grande que la

France et dont la communauté, au lieu de remonter à moins d'un

demi-siècle d'annexion, n'eût résidé que dans de lointains souvenirs.

Voilà pourtant comment s'est constituée une grande Roumanie, aussi

unie, aussi ordonnée que l'ancienne, parce que - M. Diamandy, son

très distingué représentant à Paris le rappelait récemment - elle a en-

core, dans sa dynastie, le point d'appui qui ne lui a jamais manqué de-

puis 1866.



Comme si les épreuves étaient réservées à la Roumanie pour qu'el-

le en triomphât, ce sont des difficultés dynastiques qui ont occupé les

derniers jours de Ferdinand 1er. Là aussi il a imposé silence à ses sen-

timents. Il n'a écouté que l'intérêt de l'État. Il a été jusqu'au bout l'es-

clave du devoir professionnel. Chose rare : les Roumains savent et

reconnaissent les services qu'il leur a rendus. C'est la seule récompen-

se du métier de roi, comme le sacrifice de soi-même en est la condi-

tion.



L'Action française, 21 juillet 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 207









3.3

En Roumanie

L'Action française, 10 octobre 1927.









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Un voyage, un beau voyage, en Roumanie m'a fait délaisser, durant

deux semaines, le devoir du commentaire quotidien. Puis-je jeter tou-

tes chaudes sur le papier, en descendant du train, quelques impres-

sions ?



A près de 3 000 kilomètres de Paris, il est un pays de latinité, sépa-

ré de nous par plusieurs barrières, entouré de voisins différents ou

hostiles, qui vit avec nous en idée, et qui se demande sans cesse :

« Que devient la France ? Que pense-t-elle ? Que fait-elle ? » Oui,

nous savons bien, en gros, que le peuple roumain est un peuple parent

et ami, dont les affinités naturelles et électives sont françaises. Ceux

qui le savent le mieux ne le savent pas encore assez quand ils n'ont pas

vu et senti sur place le miracle d'un pays qui, aux bouches du Danube,

aux bords du Pont-Euxin, à travers les siècles et les vicissitudes des

oppressions, a gardé la conscience et la vitalité d'être un rameau déta-

ché du monde occidental. Maurice Barrès aurait dit un « bastion de

l'Est », le plus avancé et le plus exposé des bastions.



Pays longtemps foulé aux pieds, pays maintes fois sacrifié, pays

victime de plusieurs barbaries et encore menacé, mais qui, de son in-

sécurité même, de sa réaction défensive contre le danger des invasions

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 208









tire les règles de sa vie : la définition de la Roumanie tiendrait peut-

être dans ces quelques mots. En tout cas, c'est de là que découlent les

principes essentiels de sa politique comme de sa spiritualité.



Regardez la carte. La Roumanie a six voisins. Trois sont hostiles :

la Russie, la Hongrie et la Bulgarie. Les trois autres, Yougoslavie,

Tchéco-Slovaquie, Pologne, sont slaves, avec une nature, des sympa-

thies, des tendances divergentes. C'est encore avec les Polonais que

les Roumains auraient le plus de contact si, géographiquement, ce

contact n'était si étroit, réduit à une si mince bordure, et si, d'autre

part, prise entre la Russie et l'Allemagne, la Pologne n'avait tant à fai-

re pour se défendre elle-même.



De cet état de vie, on peut dire, sans rien outrer, qu'il est terrible.

Auprès de lui, le nôtre passera pour doux, et notre fragile sécurité de

limitrophes des Allemands devient presque enviable. C'est ce qui dé-

termine les deux idées par lesquelles est dominée la Roumanie d'au-

jourd'hui, et sans lesquelles eue courrait le risque de périr : l'idée de

nationalité et l'idée d'ordre.



Alors on ne s'étonne pas des sympathies que trouvent chez les in-

tellectuels roumains les doctrines de l'Action française. On ne s'étonne

pas de l'emploi, je dirai même de 1'adoption, qu'ils en ont faite. Qu'y

avait-il à la base et à l'origine de l'Action française ? Un nationalisme

défensif, le sens d'un danger prochain, point de départ pour une défini-

tion des conditions du salut public. Toute l'histoire de la Roumanie

contemporaine traduit cette définition, depuis l'établissement de la

monarchie héréditaire, il y a soixante ans, jusqu'à la modification, par

raison d'intérêt national, de l'ordre d'hérédité, l'institution royale étant

conçue comme une fonction fondée sur l'utilité générale et dont les

droits équivalent à des devoirs.



La Roumanie a besoin d'autorité. Selon le juste thème que M.

Mussolini développait un jour, elle n'a pas les moyens de se payer le

luxe d'une démocratie. Les hostilités qui l'entourent lui font un besoin

d'un gouvernement fort. D'autre part, le voisinage des Soviets crée

chez elle une répulsion salutaire, et il est proverbial à Bucarest de dire

que tout ce qui est mauvais, jusqu'au vent glacé des steppes, vient de

Russie.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 209









Seulement, pour résister à tant de pressions et de pestilences, les

Roumains ont encore un besoin : celui de sentir une résistance solide à

l'extrême Occident. Leur véritable inquiétude, faut-il la dire ? Elle

perce à travers leurs propos et leurs questions. Contre le communisme,

la Roumanie tient. La France tiendra-t-elle ? C'est peut-être le souci

majeur de ces Latins postés comme des sentinelles aux frontières de

l'Asie.



L'Action française, 10 octobre 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 210









3.4

En Roumanie

L'Action française, 21 mars 1928.









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LES manifestations de l'opposition en Roumanie sont jugées par

les uns comme plus bruyantes que graves et, par les autres, comme la

menace d'un redoutable conflit. Ce qu'on ne dit pas, ce qu'on ne se

soucie même pas assez de savoir, c'est entre qui le conflit a lieu et en

quoi il consiste.



Il faudrait lire, pour être édifié, un petit ouvrage, du reste fort ten-

dancieux, que publiait naguère M. Jacques Ancel et qui annonçait

« les Balkans aux balkaniques » par la constitution de partis et de

gouvernements paysans, à l'exemple de ce que la Bulgarie a déjà

connu. M. Jacques Ancel découvrait les mêmes symptômes en You-

goslavie et en Roumanie. Ces symptômes sont ceux d'un état d'esprit

nouveau des masses agraires accédant à la conscience politique et as-

pirant au pouvoir dans des pays gouvernés, depuis qu'ils ont acquis

leur indépendance, par une oligarchie d'hommes éclairés.



C'est bien ainsi que les choses se présentent en Roumanie. Les

Transylvains, nouvellement réunis aux provinces moldovalaques,

noyau de l'unité, jouent à Bucarest le rôle des Croates à Belgrade, M.

Maniu celui de M. Raditch. La disparition presque simultanée de Jean

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 211









Bratiano et de Pachitch ajoute à la ressemblance. Les vieux chefs ex-

périmentés et de formation intellectuelle occidentale qui avaient dirigé

si longtemps leur pays avec des idées où l'on reconnaissait notre Fa-

culté de droit et notre École de la rue Saint-Guillaume, ces vieux chefs

s'en vont au moment où de nouvelles couches se lèvent, et précisé-

ment dans les régions libérées du joug étranger par la politique de ces

hommes d'État.



Le parti national paysan qui menace les libéraux roumains d'une

insurrection n'est donc pas simplement un parti qui prétend, selon les

règles du jeu parlementaire, en remplacer un autre. M. Maniu, M.

Voïda Voïvod, M. Sorga ont beau être eux-mêmes des hommes culti-

vés et des « messieurs », ils ne sont tolérés à la tête du mouvement

que comme chevaux de renfort, pareils à ces bourgeois éloquents, ins-

truits et même riches qui se servent du socialisme et dont le socialisme

se sert jusqu'à ce qu'il les rejette ou les dévore. Il s'agit bien en Rou-

manie d'une classe paysanne qui ne veut plus du gouvernement des

« messieurs ».



Nous voyons mal ce qu'on y gagnera et nous distinguons très bien

ce qu'on aura à y perdre. Les « messieurs » parlaient européen, c'est-à-

dire le plus souvent français. Ils avaient institué un gouvernement aus-

si semblable que possible aux gouvernements occidentaux et acclima-

té le régime constitutionnel rendu inoffensif par une fiction semblable

à celle du rotativisme espagnol. Le gouvernement des paysans offrirait

tous les risques de la démagogie inculte, plus ceux du nationalisme

aveugle. Si le pouvoir doit être enlevé aux « messieurs » qui avaient

l'idée de l'État, on regrettera les « messieurs ».



L'Action française, 21 mars 1928.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 212









3.5

Le testament cassé

L'Action française, 9 juin 1930.









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CHARLES de Hohenzollern-Sigmaringen, grand-oncle du prince

Carol, ayant été élu prince régnant de Roumanie, malgré l'Europe

mais avec l'appui secret de Napoléon III, avait échappé à la surveil-

lance autrichienne, s'était embarqué avec un déguisement sur un des

bateaux qui descendent le Danube, puis était entré tout tranquillement

dans son royaume. L'Europe aussitôt le reconnut.



Cet incident eut des conséquences historiques considérables. Lors-

que, quatre ans plus tard, un autre Hohenzollern fut élu au trône d'Es-

pagne, le gouvernement de Napoléon III ne se contenta pas de sa re-

nonciation. Il exigea une garantie du gouvernement prussien parce

qu'on se souvenait à Paris de la manière dont on avait aidé Charles à

braver la même sorte d'interdiction. Tout le monde sait que la deman-

de de garantie fut l'occasion dont Bismarck se saisit pour provoquer la

guerre de I870 d'où sortit l'Empire allemand.



Nous ne croyons pas que la rentrée du prince Carol produise des

effets aussi étendus. C'est jusqu'à présent une affaire intérieure rou-

maine, purement roumaine. Carol Il a aujourd'hui trente-sept ans. Il

peut être assagi, guéri de ses égarements et péchés de jeunesse et faire

à son tour un très bon roi.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 213









Vraisemblablement, le gouvernement de M. Maniu et du parti na-

tional-paysan, entré depuis quelques semaines dans des difficultés as-

sez graves, s'est servi du prince Carol comme d'un bouclier. Lorsque

le roi Ferdinand avait exclu son fils de sa succession, les libéraux

étaient au pouvoir avec Jean Bratiano. Peut-être (ce n'est qu'une hypo-

thèse, mais elle nous paraît satisfaisante) M. Maniu, qui s'est lui-

même retiré, a-t-il pensé qu'il consoliderait son parti en opposant Ca-

rol II au parti que dirigent aujourd'hui M. Vintila Bratiano et M. Duca.

Mais qui sait si Carol roi gardera les rancunes du prince exhérédé ?



On dit qu'il a pris modèle sur le malheureux roi Charles rentrant en

Hongrie à bord d'un avion. La voie des airs serait-elle le chemin des

trônes ? Qui sait si quelque jour, attendu à Buda-Pest comme Carol

l'était à Bucarest, le prince Otto ne descendra pas aussi du ciel avec la

couronne de saint Étienne sur la tête ?



Il y a du mouvement, il y a du nouveau dans une grande partie de

l'Europe. On casse des testaments royaux. On les brûle comme des

bons A, B, C. Que d'autres choses, traités et constitutions, restent à

casser et à brûler ! Nous avons comme une idée que l'évacuation de

Mayence donne à beaucoup de gens l'idée de se dérouiller les jambes.



L'Action française, 9 juin 1930.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 214









3.6

Élections en Roumanie

L'Action française, 4 juin 1931.









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LE résultat des élections roumaines est très satisfaisant parce qu'il

prouve surtout que le pays n'a pas changé. Il y avait, dans la Chambre

précédente, une énorme majorité pour M. Maniu. Il y aura une énorme

majorité pour M. Jorga. Le système rotatif fonctionne toujours.



C'est ainsi qu'il a fonctionné longtemps en Espagne. Il n'y en a pas

de meilleur pour corriger le régime électif comme, au jeu, se corrige le

hasard. Aussi il va sans dire que ces magnifiques résultats ne s'obtien-

nent pas sans un certain contrôle des urnes. Il y a en outre, en Rouma-

nie, une prime à la majorité qui assure la totalité des sièges, ou peu

s'en faut, au parti qui a le plus d'avance sur les autres. Mais du mo-

ment qu'un seul parti ne s'éternise pas au pouvoir, est-ce que le princi-

pe n'est pas sauf ?



Dans la vraie doctrine du gouvernement représentatif, la majorité

est faite pour gouverner, la minorité pour contrôler. Mais, avant de

contrôler, il faut que l'on gouverne. Une majorité très forte pour exer-

cer le pouvoir, une minorité faible peut-être, mais composée de têtes

et de bonnes têtes pour surveiller et contrôler le pouvoir, pour former

ce que les Anglais appellent le « ministère de l'ombre », ce ne sont pas

de si mauvaises conditions. Les Cinq, au corps législatif du second

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 215









Empire, faisaient peut-être une opposition plus efficace que deux

cents.



Seulement le fonctionnement régulier du système suppose d'abord

des partis bien organisés, de véritables machines, ensuite des électeurs

dociles et qui ne tiennent que très peu à une opinion. C'est le parle-

mentarisme appliqué aux pays qui comptent une élite et beaucoup d'il-

lettrés. Ces conditions sont réalisées en Roumanie où les « mes-

sieurs » du parti libéral reviennent au pouvoir selon la norme tradi-

tionnelle. Nous serons ainsi très heureux de retrouver M. Duca.



Ces conditions, elles étaient réalisées aussi en Espagne et la mo-

narchie parlementaire a duré aussi longtemps que les cadres des deux

partis, aussi longtemps en outre que les masses espagnoles se sont dé-

sintéressées de la politique et n'ont pas eu d'opinion. Tout s'est détra-

qué quand les idées ont fait irruption comme des chiens dans un jeu de

quilles. On verra comment la République se tire du « jeu fécond des

idées ».



En Roumanie, les choses continuent comme elles étaient. Beau-

coup de rumeurs alarmantes avaient été répandues qui étaient des ru-

meurs alarmistes. Il semble que la Roumanie ait fait deux économies,

celle d'une révolution et celle d'un coup d'État. C'est beaucoup mieux

ainsi.



L'Action française, 4 juin 1931.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 216









3.7

Après le meurtre de Sinaïa

L'Action française, 6 janvier 1934.









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UNE visite du roi de Bulgarie à Bucarest devait succéder à sa visi-

te à Belgrade. On annonce que ce voyage est contremandé et renvoyé

sine die.



L'assassinat de Jean Duca est donné comme prétexte à l'abstention

du roi Boris. C'est ce qui éclaire ce crime politique.



En effet, même si l'on admet que la nouvelle de la visite annulée

est tendancieuse, la tendance se voit distinctement. Jean Duca n'a pas

été frappé seulement parce qu'il avait dissous la ligue des Gardes de

Fer, mais parce qu'il était fermement attaché à la Petite-Entente et à la

France. Ou, ce qui revient au même, il frappait cette association hitlé-

rienne en raison de la ligne qu'il suivait, pour la politique extérieure de

la Roumanie, avec M. Titulesco.



En tuant Jean Duca, est-ce cette politique que l'on a voulu tuer ?

En tout cas, les éléments qui aspirent à placer la Roumanie dans le

cercle de l'influence allemande s'empressent d'interpréter le meurtre

de Sinaïa comme le point de départ d'un changement d'orientation. Il

est trop certain que le rapprochement de la Bulgarie et de la Petite-

Entente gênait et offusquait beaucoup de monde. Sur les véritables

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 217









intentions du meurtrier, sur les desseins de ceux qui ont armé son bras,

on est réduit aux hypothèses. Mais les commentaires ne laissent aucu-

ne incertitude. Ce n'est peut-être pas cela que l'auteur de l'attentat a

voulu. C'est le parti qu'on cherche à tirer de son action criminelle. De

même les assassins de François-Ferdinand ne voulaient pas toutes les

conséquences qui étaient contenues dans leurs bombes, ce qui n'empê-

che pas que ces conséquences en sont sorties.



L'indication ne peut donc pas être négligée. Il y a dans la politique

européenne un endroit et un envers. Le Reich hitlérien observe à

l'égard des puissances, et autant qu'il est en lui, les usages diplomati-

ques. Il prodigue même les marques d'amitié. En ce moment précis, sir

John Simon et M. Mussolini cherchent (c'est-à-dire qu'ils ont déjà

trouvé) le moyen de lui donner satisfaction et bénissent l'accord parti-

culier dont le gouvernement français, par pudeur, n'a pas voulu ou

feint de ne pas vouloir. Derrière ce rideau, l'idée hitlérienne se répand

hors des frontières allemandes, fait des adeptes, agite et terrorise.



On comprend pourquoi Hitler tient à avoir une armée. On l'a tou-

jours compris. On comprend encore mieux pourquoi il veut l'avoir

avec l'aveu des grandes puissances, auxquelles il demande surtout,

pour commencer, de lui livrer les petites.



L'Action française, 6 janvier 1934.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 218









3.8

La grande et la petite pointure

L'Action française, 5 octobre 1934.









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Il y a toujours eu, en Roumanie, des germanophiles. Mais s'il exis-

te un pays où la France soit aimée pour elle-même, c'est celui-là. De

temps en temps se livre une offensive des hommes et des partis qui,

pour une raison ou pour une autre, quelquefois par esprit de contradic-

tion, ou par désir de se singulariser, préfèrent l'Allemagne. Nous ve-

nons d'assister à l'une de ces offensives-là.



Ce n'est pas par hasard. La Roumanie est l'objet des sollicitations

et des tentations auxquelles la Pologne a déjà succombé. La Yougo-

slavie est assiégée de la même manière. Ainsi se développent, après

les effets du pacte à quatre, les effets de l'alliance avec les Soviets.



D'ailleurs le pacte à quatre était conclu avec l'Allemagne. L'Allian-

ce avec les Soviets l'a été contre l'Allemagne. C'est même l'unique

justification qu'on en donne. Ce qui n'empêche pas qu'à chaque fois

nous perdons un ami.



Si une contradiction manifeste existe entre les deux combinaisons

qui se sont succédé à si peu de distance, ce n'est pas ce qui importe le

plus. Le pacte à quatre a subi le sort de tant d'autres. Il est oublié. Une

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 219









alliance, c'est plus sérieux, et c'est pourquoi nous aimerions à connaî-

tre les engagements de la France à l'égard des Soviets.



Mais il faut choisir entre les alliés et aussi entre les dimensions

d'alliés. En veut-on de grands, de moyens ou de petits ?



Si l'on opte pour les grands, il ne faut pas s'étonner que les moyens

et les petits réfléchissent et se demandent s'ils ne seront pas mangés.

Ce n'est pas de la France qu'on peut avoir peur à Belgrade ou à Buca-

rest. C'est de l'Italie ou de la Russie.



Se rapprocher de l'Allemagne dans cette crainte, cela s'appelle se

mettre dans la gueule du loup. C'est possible. On le dira utilement à

tous les intéressés. Mais vous n'obtiendrez jamais que toutes les socié-

tés plaisent à tout le monde.



L'Action française, 5 octobre 1934.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 220









La Turquie

4.1

Le péril asiatique

L'Action française, 5 janvier 1920.









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Il y a trois jours, le Times montrait que le bolchevisme fléau asia-

tique, tendait vers la mer Caspienne pour soulever l'Asie centrale et

communiquer avec l'Asie Mineure, tandis que, d'autre part, il touche à

la Mongolie. Et M. Winston Churchill vient de dire : « De nouvelles

forces sont en train de surgir en Asie Mineure et, si le bolchevisme et

le nationalisme turc venaient à se joindre, la situation serait grave pour

la Grande Bretagne. »



Elle le serait en même temps pour nous qui sommes chargés d'oc-

cuper la Cilicie et une partie de la Syrie. Des incidents sanglants se

sont déjà produits à Baalbek. Ce sont des symptômes. Mais on sait

autre chose. On sait que les « forces nationales » de Moustapha Kemal

échappent à leur chef. Elles tournent à l'état de bandes et l'anarchie se

répand à travers la Turquie d'Asie. Il y a peu de semaines encore,

Moustapha Kemal était le chef d'une armée organisée et il était possi-

ble de causer et de traiter avec lui. Nous n'en sommes plus là et il y a

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 221









lieu de croire que des officiers turcs passent au service des nationalis-

tes arabes de Syrie.



Tout cela prouve qu'il n'y a plus beaucoup de fautes à commettre

en Orient. C'en est une d'avoir laissé courir Enver et Talaat et de ne

pas avoir exigé qu'ils fussent livrés aux Alliés au moment de l'armisti-

ce. C'en est une autre de parler de chasser les Turcs de Constantinople

alors qu'il n'existe déjà que trop de motifs de surexcitation dans le

monde de l'Islam. Les Alliés n'ont pas tant de moyens à leur disposi-

tion qu'ils puissent impunément accroître les zones d'anarchie.



Ce qui a été vrai du tsar l'est du sultan et dans une mesure presque

égale. Le tsarisme, en Russie, représentait la seule forme connue de

gouvernement européen. Le gouvernement de Constantinople, par une

longue fréquentation de l'Occident, s'était européanisé. Sa présence à

Constantinople exerçait sur lui et sur les musulmans en général une

influence modératrice. Que gagnerons-nous, tous tant que nous som-

mes, Anglais aussi bien que Français, à ne plus avoir, au lieu des sul-

tans et de leurs vizirs, familiarisés par des siècles de diplomatie, que

des tribus anarchiques, soulevées par des passions nationales et reli-

gieuses et retombées dans la barbarie ?



Entre l'Europe et l'Asie, l'Empire tsariste et l'Empire ottoman for-

maient une transition. Tous deux permettaient, par des moyens divers,

aux puissances occidentales de dominer à peu de frais les immenses

populations asiatiques. On reconnaîtra peut-être bientôt que le vieux

monde n'était pas si mal organisé pour la défense de la civilisation.

Qu'on ne détruise pas le peu qu'il en reste !



L'Action française, 5 janvier 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 222









4.2

Constantinople et la Russie

L'Action française, 24 septembre 1922.









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LE résultat de la journée d'hier est très satisfaisant. Nous espérons

qu'il ne sera pas gâté par de nouveaux excès de langage, car il est dif-

ficile de ne pas se souvenir que la fameuse note Reuter date de huit

jours seulement. Ce résultat obtenu avec l'assentiment de lord Curzon

peut se résumer en ces quelques mots : la Turquie est réintégrée en

Europe. C'est le principe que nous avons toujours soutenu ici.



Il a triomphé grâce à la clairvoyance et à la ténacité de Français qui

auront eu à ce succès une large part ; nous citerons parmi eux, et en

première ligne, le général Pellé, l'amiral Duménil et le colonel Mou-

gin.



La Turquie étant redevenue puissance européenne, l'Europe re-

prendra aussi une figure qui nous était connue. Les éléments de la po-

litique se regroupent selon des règles familières au milieu des nouvel-

les circonstances et des déplacements de forces que la guerre a créés.

La Turquie doit être considérée et traitée désormais comme une partie

du futur équilibre.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 223









Voyons donc les conséquences de sa restauration par rapport au

pays en fonction duquel son existence comme État européen a tou-

jours le plus compté : nous avons nommé la Russie.



La note « arrogante », comme l'appellent les journaux de Londres,

que les Soviets ont envoyée au gouvernement britannique au sujet de

la question d'Orient et des Détroits n'a pas été donnée en entier dans la

presse française. Elle est pourtant remplie de choses curieuses et

considérablement gênantes pour M. Lloyd George. Il est à peine

croyable, en effet, que le cabinet de Londres ait poursuivi à la fois une

politique de rapprochement avec les bolcheviks qui, de gré ou de for-

ce, représentent la Russie, et qu'il ait tenu la Russie pour inexistante

quand il s'est agi de la question d'Orient qui, même si le peuple russe

était mort, le réveillerait du tombeau.



Le Manchester Guardian, toujours bien renseigné sur Moscou, a

publié ces jours-ci une intéressante correspondance où l'on voit que le

pouvoir bolcheviste a été à la fois ravi et consterné des victoires de

Moustapha Kemal. Au fond, c'est l'inquiétude qui l'emporte. Une Tur-

quie désespérée, révoltée, hors la loi, pouvait être une alliée pour le

bolchevisme. Une Turquie satisfaite, une Turquie rentrée en Europe,

n'a pas plus d'attrait pour le bolchevisme que le bolchevisme n'a d'at-

trait pour elle. La Turquie à Constantinople redevient une rivale pour

la Russie. D'ailleurs, le préféré de Moscou, ce n'est pas Moustapha

Kemal, c'est Enver.



Si la politique anglaise restait dans la ligne de ses traditions, c'est

du côté de la Russie qu'elle regarderait en ce moment. C'est par rap-

port à la Russie qu'elle envisagerait la paix de l'Orient. Cela, certains

Anglais le sentent et nous en voyons des signes dans la nombreuse

correspondance que reçoivent et que publient, comme dans tous les

moments d'émotion et de crise, les journaux anglais. Dans une de ces

lettres, reçue par le Times, un lecteur écrit en passant que la Russie

redevenue puissante poursuivra à l'égard de Constantinople la même

politique qu'au dix-neuvième siècle. C'est la vérité même. C'est le trait

de lumière qui devrait frapper les hommes d'État anglais.



La note des Soviets, la note « arrogante » dont nous venons de par-

ler, rappelle en effet à l'Angleterre qu'aucune Russie ne souffrira que

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 224









le sort de Constantinople et des Détroits soit fixé sans elle. D'après le

Manchester Guardian, Tchitcherine, à Gênes, aurait parlé de Constan-

tinople à M. Lloyd George qui aurait répondu en se moquant de lui. Et

le passage le plus intéressant du document moscovite, celui qui de-

mande à être cité en entier, fait précisément allusion à quelque chose

de voisin, sinon de semblable. Le diplomate bolcheviste reproche

amèrement à l'Angleterre de n'avoir pas voulu admettre la Russie à lui

parler des Détroits :



La Russie serait on ne peut plus disposée à contribuer à la fin d'une

guerre ruineuse pour la Grèce et la Turquie. Mais ses efforts en ce

sens ont été repoussés catégoriquement par la Grande-Bretagne. Deux

fois le gouvernement russe proposa que la Turquie fût invitée à la

Conférence de Gênes, mais la Grande-Bretagne et ses alliés rejetèrent

cette proposition. Pourtant la Conférence de Gênes, qui était arrivée à

une décision importante sous la forme d'un pacte de non-agression,

constituait une occasion tout à fait convenable pour l'examen et le rè-

glement possible du problème du proche Orient.



Nous avons ainsi le témoignage qu'au moment où M. Lloyd Geor-

ge travaillait à un rapprochement avec les bolcheviks et ne cessait de

dire que ce rapprochement était indispensable pour le rétablissement

de l'équilibre économique, il excluait la Russie des affaires orientales

comme d'une chasse gardée. La Conférence de Gênes s'est ainsi dou-

blée d'une Conférence de Berlin, d'une sorte de San Stefano discret.

Qu'est-ce à dire, sinon que la position classique de l'Angleterre

vis-à-vis des Russes n'a pas changé ?



Si l'Angleterre - et elle affirme n'en avoir jamais eu l'intention

-s'était établie à Constantinople, elle aurait eu la Russie pour adversai-

re. Si c'est la Turquie, le Turc redeviendra l'ennemi naturel du Russe.

Il paraît difficile qu'on ne voie pas ces choses--là à Londres comme

nous les voyons à Paris. Si on les voit, on doit reconnaître aussi que le

Turc est encore pour les Détroits le meilleur occupant et que c'est la

France qui, par un véritable paradoxe, défend, avec les principes qui

ont été et qui sont redevenus les siens, les véritables traditions de la

politique anglaise. On a peut-être plus de chances de revoir la France

et l'Angleterre alliés quand on défend la cause des Turcs que quand on

l'attaque.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 225









L'Action française, 24 septembre 1922.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 226









4.3

Le gouvernement turc

aujourd'hui et demain

L'Action française, 5 novembre 1922,









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ON peut commenter à l'infini la déchéance de Mahomet VI. Pour

l'instant, le Sultan ne se montre pas très affecté. Il reste sous la protec-

tion du général Harington et des garnisons alliées et, en somme, il ré-

siste à la volonté de l'assemblée d'Angora. Il a célébré le Selamlik

comme à l'ordinaire et, jusqu'à présent, le Cheik-ul-islam, qui dispose

de son sort au point de vue religieux, demeure à ses côtés. Comment

se dénouera cette étrange situation ?



L'idée des nationalistes d'Angora, qui est de laisser au califat le

pouvoir religieux et de lui enlever le pouvoir temporel, peut avoir des

répercussions diverses. L'abolition du « césaropapisme » de Constan-

tinople, le remplacement du souverain politique par un pontife, ce

n'est pas nouveau dans l'histoire de l'Islam. Mais l'Islam n'est plus ce

qu'il était jadis. Il compte d'énormes masses humaines répandues sur

deux continents. Il y a peut-être dans le monde des populations mu-

sulmanes qui protesteront contre la suppression du pouvoir temporel.

Il y en a peut-être d'autres qui seront plus accessibles à un pouvoir

uniquement spirituel. C'est l'inconnu. Personne ne peut dire quelle car-

te sera retournée.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 227









Pendant ce temps, l'Assemblée d'Angora joue une autre partie. Elle

donne à la Turquie nouvelle la plus fantaisiste des constitutions, une

constitution qui est une gageure. On dit de ce régime, qui sera le gou-

vernement direct, le gouvernement du peuple par le peuple, qu'il n'a

d'équivalent nulle part, qu'il est original, qu'il ne ressemble à rien. On

dit surtout qu'il ne ressemble pas aux Soviets. En effet, il est moins

bon, car les Soviets ont duré parce qu'ils nient la démocratie et se fon-

dent sur l'autorité. Le régime d'Angora peut être ce qu'il veut. Turc ou

non turc, il est absurde.



En temps de crise et d'exaltation nationale, avec un chef militaire

victorieux qui est une sorte de dictateur, ces gouvernements ne ren-

contrent pas de difficultés sérieuses et n'importe quel gouvernement,

dans des circonstances pareilles, se tire d'affaire. Mais les Conven-

tions n'ont qu'un temps et, en général, un temps assez court. Dans une

Turquie où l'Assemblée aura le pouvoir législatif et le pouvoir exécu-

tif à la fois, les nationalistes turcs ne tarderont pas à voir qu'ils n'ont

pas inventé quelque chose de nouveau ni quelque chose de fameux.



C'est inquiétant au point de vue immédiat parce que les réactions

du peuple turc livré à lui-même sont imprévisibles. Démocratie, na-

tionalité : ce mélange crée la frénésie et le favoritisme. Mais il crée

aussi l'anarchie et c'est plus rassurant pour demain parce que les insti-

tutions qui affaiblissent les chrétiens ne renforcent pas les musulmans.



Sans doute, les nationalistes turcs ne s'obstineront pas dans la dé-

mocratie s'ils en voient les inconvénients et les dangers. Bonaparte

aussi avait commencé par le Souper de Beaucaire. Dans l'Orient ré-

veillé par les imprudences de l'Occident, nous ne sommes pas au bout

des surprises et il est probable que l'avenir est aux conquérants.



L'Action française, 5 novembre 1922,

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 228









4.4

L'expulsion du Calife

L'Action française, 6 mars 1924.









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LA suppression du califat donne lieu à d'innombrables commentai-

res dans les journaux de tous les pays, mais on ne voit guère que les

connaisseurs des choses islamiques où les augures soient d'accord.



Si l'on examine la question d'un point de vue historique, la destitu-

tion d'Abdul-Medjid n'a rien de nouveau dans l'Islam où les révolu-

tions ont été aussi fréquentes que les détrônements par la violence et

les assassinats. Pour pleurer sur la fin du padishah, il faut avoir des

larmes de trop. On compte, en effet, qu'Abdul-Medjid est le vingt-

quatrième calife auquel il arrive d'être déposé. Encore n'y a-t-il pas eu

effusion de sang.



Après avoir aboli le pouvoir temporel des sultans, l'assemblée

d'Angora vient d'abolir le pouvoir spirituel. Du « césaro-papisme » de

Constantinople, il ne restait plus que le « papisme ». Il est supprimé à

son tour. Car la réforme est radicale. Le nouvel État turc extirpe de

lui-même tout vestige de théocratie et se laïcise complètement.



En quoi cette affaire nous intéresse-t-elle ? Par les répercussions

qu'elle peut avoir sur le reste des musulmans, et ce sont ces répercus-

sions qu'il est bien difficile de calculer car, au fond, l'autorité des cali-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 229









fes sur l'ensemble du monde islamique était assez faible, comme l'a

prouvé l'échec de la guerre sainte, sur laquelle l'imagination de Guil-

laume II avait compté. L'Islam était déjà fort divisé. Il se pourrait qu'il

le fût encore plus après l'expulsion d'Abdul-Medjid et la suppression

du califat. Nous n'aurions pas à nous en attrister.



La principale considération pour nous, c'est celle de nos posses-

sions de l'Afrique du Nord, où d'ailleurs la situation est différente se-

lon qu'il s'agit de la Tunisie, de l'Algérie, du Maroc. Nous ne savons

pas si une démocratie nationaliste et laïque à Angora ne deviendra

pas, pour les pays islamiques, un centre d'attraction beaucoup plus fort

et beaucoup plus dangereux que la théocratie qui sommeillait sur le

Bosphore. Le « Destour » tunisien doit nous faire réfléchir à cet égard.



L'Action française, 6 mars 1924.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 230









4.5

Le traité de Lausanne

et nos intérêts en Orient

L'Action française, 5 mai 1924.









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PEU de jours avant la fin de la législature, on a distribué le rapport

du comte Stanislas de Castellane sur le traité de Lausanne. Le rappor-

teur, dont le travail abonde en vues remarquables, conclut à la ratifica-

tion du traité et conseille des accords, aussi rapides que possible, avec

le gouvernement d'Angora sur les points restés en suspens.



Comment, sur quelles bases, sur quelle rencontre d'intérêts, ces ac-

cords, destinés à sauver ce qui peut l'être de notre vieux patrimoine

moral et matériel d'Orient, pourront-ils être obtenus ? Il reste à le dé-

couvrir. M. de Castellane dit fort bien, et c'est ce qui domine tout :

« Le traité de Lausanne dessaisit l'Europe de la question d'Orient envi-

sagée sous sa forme ancienne et séculaire. » Ce traité n'a été que la

constatation d'un fait que, de 1919 à 1923, l'Europe avait refusé d'ad-

mettre. La Turquie nouvelle n'a plus rien de commun avec l'ancien

Empire ottoman. Pour les rapports à reprendre avec elle, tout est à in-

venter, tout est à créer.



De même que M. Jacques Ancel dans son récent Manuel historique

de la question d'Orient, M. de Castellane montre que nous ne sommes

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 231









pas les seuls dont les positions aient été renversées par l'avènement de

la démocratie nationaliste en Turquie. L'Allemagne a été éliminée,

ainsi que la Russie. L'Angleterre a dû renoncer à ses vues sur Cons-

tantinople. Nous n'avons pas été mieux traités, mais le dommage est

peut-être plus sensible pour nous parce que notre tradition excluait

tout établissement territorial et même toute véritable influence politi-

que en dehors de notre concours pour « l'intégrité de l'Empire otto-

man ». L'attribution à la France du mandat sur la Syrie a peut-être été

le plus grand coup de pioche que nous ayons porté nous-mêmes dans

cette tradition. Ni François 1er ni Louis XIV n'avaient pensé à s'instal-

ler à Beyrouth. Sans doute nous n'étions pas libres de refuser la Syrie.

Mais, du jour du partage, nous détruisions les Capitulations bien plus

sûrement qu'elles n'avaient été détruites, le 9 septembre 1914, par l'ac-

te unilatéral de la Turquie.



La fin des Capitulations, dit M. de Castellane, c'est, « pour la Fran-

ce, la fin d'un passé prestigieux, construit lentement, patiemment, de

règne en règne, de génération en génération, et le regret légitime qu'il

laisse à notre pays ne peut trouver sa compensation que dans une poli-

tique d'entente et de conciliation avec la Turquie ».



C'est la sagesse même. Mais il faut se rappeler que l'ancienne poli-

tique turque de la France était fondée sur le fait que l'Empire ottoman

et elle avaient en Europe les mêmes ennemis. Or il n'y a plus d'Empire

ottoman et la Turquie est un canton asiatique. De plus, la France d'au-

trefois était puissante dans la Méditerranée. Quant à l'argent, pour

mettre en valeur la Turquie nouvelle, nous ne pouvons pas rivaliser

avec les dollars des États-Unis. Pour reconstruire ce qui a été, ce sont

de bien grands changements.



L'Action française, 5 mai 1924.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 232









4.6

Les Turcs, les Soviets

et Constantinople

L'Action française, 26 décembre 1925.









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Nous attendions avec curiosité de savoir ce que la presse anglaise

dirait de l'accord des Turcs et des Soviets. Mais les journaux de Lon-

dres sont encore plus sobres de commentaires que ceux de Paris. Ils

ont l'air de suggérer au public l'idée que c'est de deux choses l'une. Ou

bien le traité n'est qu'une oeuvre de tactique et de circonstance, il n'au-

ra pas de lendemain parce que les intérêts des deux parties sont in-

conciliables, et il n'y a pas lieu de s'en préoccuper ; ou bien c'est un

fait de la plus haute importance qui change tout l'aspect de la politique

orientale, et les gloses alarmistes sont superflues.



Cette réserve des grands organes anglais a autant de sagesse que de

dignité. Ils s'abstiennent également d'insister sur l'échec que le gou-

vernement britannique vient de subir en Arabie par la victoire d'Ibn

Seoud et l'expulsion définitive de son protégé Ali. Plutôt que de souli-

gner les défaites, mieux vaut essayer de les réparer.



On doit essayer aussi de prévoir. L'alliance turco-soviétique a-t-

elle, oui ou non, un avenir ? Il est difficile de croire à une entente du-

rable entre la nation qui possède Constantinople et celle qui, sous tous

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 233









les régimes, est attirée par Sainte-Sophie. Il y a aussi une mitoyenneté

litigieuse du côté du Caucase. Mais la Corne d'Or reste l'objet d'une

contestation historique.



On peut donc calculer que la nouvelle alliance de l'Orient manque-

ra de force, à moins qu'un ou deux des éléments d'une situation tradi-

tionnelle aient changé. Il est difficile de dire si Constantinople intéres-

se moins la Russie depuis qu'elle est au régime soviétique tempéré par

l'influence croissante de la paysannerie. Mais il est sûr que les Turcs

attachent à la ville « funeste » beaucoup moins de prix qu'autrefois. Ils

n'en ont plus voulu pour capitale. Ils en parlent presque avec détache-

ment. Il ne semblerait pas absolument impossible qu'ils consentissent

sur Constantinople à un arrangement satisfaisant pour la Russie.



C'est alors que la face de l'Europe serait vraiment autre qu'avant, et

elle a commencé à l'être le jour où la Turquie, ne tenant plus à l'Euro-

pe que par un lambeau, a résolu de redevenir entièrement asiatique.

On disait autrefois : « La coupole de Sainte-Sophie et la flèche de

Strasbourg dominent la politique européenne. » C'est probablement

encore vrai aujourd'hui.



L'Action française, 26 décembre 1925.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 234









4.7

L'enlèvement de la Tchadra

L'Action française, 16 avril 1927.









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Lorsque, dans la Turquie kémaliste, il fut interdit sous peine de

mort de porter le fez, on ne peut dire à quel point l'Occident fut éton-

né. Mais la méthode des réformateurs orientaux est partout la même.

Ce qu'elle veut obtenir, c'est que les populations asiatiques cessent de

se concevoir différentes des Occidentaux, ce qui est le plus sûr moyen

de faire apparaître comme injustifiés et même comme inexplicables

les privilèges et droits spéciaux de ceux-ci.



C'est pourquoi, après l'affaire du fez en Turquie, il y a celle du voi-

le dans le Turkestan russe. Après une période de ménagements, les

Soviets ont pris l'offensive contre les usages musulmans. Ils s'atta-

chent particulièrement à l'émancipation des femmes.



Les Izvestia rendent compte avec complaisance des cérémonies qui

ont eu lieu le mois dernier à Samarcande et à Tachkent, où de très

nombreuses femmes uzbèkes ont, en public, enlevé la tchadra qui ca-

chait leur visage et la parandja qui dissimulait les formes de leurs

corps, tchadra et parandja étant des symboles de servitude.



Si les femmes musulmanes, dans les républiques annexes de

l'U.R.S.S., s'affranchissent avec un certain empressement, les hommes

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 235









résistent le plus souvent et défendent les vieux usages. On leur fait

passer le goût du voile comme Moustapha Kemal a fait passer le goût

du fez. Des maris restés rigoureux sur la tradition et qui avaient tué

leurs femmes parce qu'elles avaient montré leur visage ont été eux-

mêmes condamnés à mort. On sévit contre ceux qui sont seulement

coupables de s'opposer aux réformes et d'insulter les femmes qui se

montrent sans voile dans les rues. En somme, les Soviets ont décidé

de déraciner l'Islam chez les « allogènes » de leur fédération pour faire

des Uzbeks et de leurs compagnes libérées des communistes purs.



Ce travail d'unification intellectuelle est parallèle à celui que la

propagande révolutionnaire, renforcée et prise en main par les agents

bolchevistes, a déjà accompli en Chine. Il est facile aussi de s'aperce-

voir que le Turkestan russe communique par la province de Bokhara

avec l'Afghanistan, c'est-à-dire avec les portes des Indes. La double

menace contre l'Empire britannique, l'investissement politique et mo-

ral de ses possessions d'Asie, se révèle nettement. Quelque favorable

que soit le cours que les événements ont pris en Chine depuis quel-

ques jours, on s'abuserait si l'on croyait que la lutte est finie et que les

Soviets y renoncent.



L'Action française, 16 avril 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 236









Finlande

Géorgie-Lettonie

5.1

L'indépendance de la Finlande

L'Action française, 9 janvier 1918.









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La France vient de reconnaître l'indépendance de la Finlande.

Mais il ne serait pas mauvais de connaître ce qu'on a reconnu. Quel est

donc ce nouvel État qui se lève dans la constellation du Nord ?



Il s'agit d'une contrée dont la superficie est presque égale à celle de

la France et qui ne compte pourtant que 3 millions d'habitants, dont

400 000 Suédois, descendants des anciens maîtres du pays et groupés

sur le littoral. Le reste de la population se compose de Finnois, parents

des Magyars, par la race, et qui ont leur nationalisme propre, aussi

opposé à l'influence suédoise qu'à l'influence russe. L'horoscope qu'on

tire au berceau de la République finlandaise annonce déjà de beaux

conflits de nationalités. L'élément suédois, qui est en général le plus

instruit et le plus apte à la conduite des affaires, peut s'attendre à être

écarté du gouvernement. Heureux, s'il n'est pas persécuté.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 237









Cette aristocratie a pourtant donné à la Finlande la première des

conditions qui lui permettront de vivre d'une existence libre : le déve-

loppement industriel et les ressources financières. Grâce à une admi-

nistration et à une gestion imitées du royaume voisin, la Finlande,

exactement comme la Suède, est un des rares États dont on puisse dire

qu'ils sont riches comme des particuliers. Son actif excède son passif.

La dette finlandaise, comme la dette suédoise, est compensée, et bien

au delà, par la richesse du domaine public. Si les habitudes d'ordre qui

avaient persisté, même sous le protectorat russe, ne se perdent pas

sous le régime nouveau, la Finlande a certainement devant elle un

avenir de prospérité.



L'ombre, c'est son organisation politique. Par un calcul qu'elle

avait également appliqué à la Bulgarie, la Russie tsarienne avait donné

au grand-duché de Finlande une constitution ultra-démocratique,

comptant, par là, anéantir l'aristocratie suédoise et assimiler plus ai-

sément les Finnois. La Russie n'a pas obtenu ce résultat puisque la

Finlande l'a reniée dès qu'a été proclamée la liberté russe. Mais la dé-

mocratie intégrale subsiste. Et elle est pleine de dangers.



Jusqu'ici, dans l'histoire, la Finlande a été disputée entre les Sué-

dois et les Russes : Petrograd est une capitale impossible si sa frontiè-

re est à une heure de chemin de fer. La Finlande est-elle sûre que ces

rivalités, périlleuses pour elle, ne se reproduiront pas ? Et puis, il y a

aujourd'hui, dans la Baltique, une puissance plus redoutable et plus

envahissante que les autres : c'est l'Allemagne. Les Allemands sont

déjà les fournisseurs attitrés des Finlandais. L'influence allemande

pénètre la Finlande jusqu'aux moelles. Si le nouvel État veut être autre

chose qu'une dépendance de Guillaume II, si la République d'Helsing-

fors ne veut pas être à l'Empire des Hohenzollern ce que la Républi-

que de Venise était au Saint-Empire, il faut qu'elle trouve en elle-

même et hors d'elle-même des garanties.



Ces garanties, c'est une entente avec les royaumes voisins qui les

lui offre. Mais qui ne voit que la similitude des institutions rendrait

l'alliance du Nord plus solide ? Ce qui serait sage, peut-être, pour la

Finlande, ce serait d'adopter une monarchie constitutionnelle qui lui

vaudrait une vie intérieure paisible et des relations sûres avec les trois

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 238









États monarchiques scandinaves. Qu'elle se souvienne de la Norvège

élisant Haakon VII, après son divorce avec la Suède.



Nous terminerons ces remarques par un voeu : c'est que la France

ne soit pas absente du nouvel État. S'il y a, en Finlande, des germano-

philes, nous y avons aussi de nombreuses sympathies. Elles ne sont

pas « exploitées » ou elles l'ont été de travers. Par un contresens assez

ridicule, l'appui de la démocratie française allait naguère à l'aristocra-

tie suédoise toute seule, ce qui nous mettait à dos à la fois la masse

des Finnois et des Russes. Il y a des Français qui connaissent le pays,

qui y feraient, en ce moment, oeuvre utile. S'il se peut, leur place est

là-bas. Soyons sûrs que, pour leur part, les Allemands ne chôment

point.



L'Action française, 9 janvier 1918.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 239









5.2

La victoire du Lappo

La Liberté, 24 octobre 1930.









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Il y a des pays où, devant l'audace des partis révolutionnaires, la

bourgeoisie se contente de gémir et de faire émigrer son argent en at-

tendant d'émigrer elle-même. Il y en a où les petits propriétaires votent

pour les socialistes dans l'idée d'être désagréables aux grands bour-

geois, ignorant que ceux-ci invitent à dîner les délicieux marxistes.

Mais il y a d'autres pays où l'on se dé-fend, peut-être parce qu'on se

sent menacé de plus près, et où, pour mieux se défendre, on attaque.



Tel est le cas au Nord de l'Europe, non loin de la République des

Soviets, c'est-à-dire du foyer de contamination. En Norvège, les élec-

tions viennent d'infliger une sévère défaite aux socialistes et aux

communistes entre lesquels les paysans norvégiens ne distinguent pas,

éclairés, apparemment, par l'histoire instructive de Kerensky dont le

nom a des chances de rester immortel comme celui du social-

démocrate qui ouvre les portes au bolchevisme, tel le chef du protoco-

le dont la mission est d'introduire les ambassadeurs.



En Finlande, aux portes mêmes de la Soviétie, autres élections non

moins victorieuses pour les bourgeois. Plus un seul communiste à la

Chambre ou Diète. Et soixante-six socialistes seulement, c'est-à-dire

un chiffre inférieur au tiers de l'assemblée, ce qui permettra de prendre

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 240









des mesures constitutionnelles contre le retour des menées révolution-

naires. Seulement ces résultats n'ont pas été atteints tout seuls.



Déjà, en 1918, la Finlande avait échappé au communisme parce

qu'un homme énergique, Mannerheim, s'était levé pour faire la chasse

aux rouges, ne craignant pas de prendre le nom de blanc. Et puis, tout

doucement, la Finlande était retombée dans l'ornière. De fil en aiguil-

le, d'élection en élection, de démocratie en socialisme et de socialisme

en communisme, elle retournait à la situation de 1918, lorsque, dans le

bourg de Lappo, un paysan, Vihturi Kosola, déclara que c'en était as-

sez. Ce fut l'origine du mouvement des paysans finlandais et de leur

marche sur Helsingfors où ils vinrent signifier, fortement, qu'ils en

avaient assez.



De ce moment date le redressement. Car, en Finlande, le commu-

nisme n'avait repris de l'audace qu'en raison de la complaisance que

lui montrait le socialisme lequel, de son côté, par des cartels et coali-

tions avec les hommes de gauche, était influent dans le gouvernement.

Cette histoire est la même un peu partout. Mais les paysans finlandais

qui ont pris pour signe de ralliement le nom du petit bourg de Lappo

ont compris la politique beaucoup mieux que certains banquiers, in-

dustriels et même aristocrates, qui offrent du foie gras et du champa-

gne à tous les futurs Kerensky.



La Liberté, 24 octobre 1930.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 241









5.3

Du Caucase à la Cour d'assises

La Liberté, 8 juillet 1927.









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SHAMYL, héros du Caucase, a été pour nos pères l'objet d'un

grand enthousiasme. Est-ce que la liberté géorgienne d'aujourd'hui

vaudrait moins que l'indépendance caucasienne d'autrefois ? Nous

avons le grand roman d'aventures et le romantisme à portée de la main

dans l'année même où l'on célèbre le centenaire de Victor Hugo, qui

chanta l'affranchissement de la Grèce. Cependant, la cause de la

Géorgie, peuple martyr, vient échouer sur les bancs de la Cour d'assi-

ses et c'est à peine si l'on se demande : « La Géorgie, qu'est-ce que

c'est que ça ? »



La Géorgie est un admirable pays qui a eu trois malheurs. D'abord,

il est trop beau et trop riche : pour certaines contrées, comme pour

certaines créatures, il y a ce que les Italiens appellent le don funeste de

la beauté. Ensuite, la Géorgie est voisine, trop voisine de la grande

Russie. Enfin, elle partage en politique les idées de MM. Pierre Re-

naudel, Ramsay Macdonald et Vandervelde. Après cela, ses infortunes

n'étonnent plus.



Nous n'exposerons pas les faits de la cause que le jury parisien doit

juger. Ce qui domine ces débats, c'est la protestation de la Géorgie

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 242









socialiste contre la Russie communiste. Car il est incontestable que les

Soviets se sont comportés avec ce pays de démocratie sociale, qui

s'était empressé, en 1917, d'arborer le drapeau rouge, comme les puis-

sances impérialistes et les rapaces les plus caractérisés de l'histoire ne

s'étaient pas conduits depuis Gengis-Khan et Tamerlan. On ne trouve-

rait pas dans l'histoire moderne d'exemple d'une conquête plus brutale.

Par comparaison, Frédéric II s'était conduit en gentleman lorsqu'il

s'était emparé de la Silésie.



Déjà conquise par les tsars, la Géorgie, qui avait produit de fameux

révolutionnaires, s'était crue libérée par la chute du tsarisme. Elle

s'était formée en jolie petite république social-démocrate, selon le

programme de la IIe Internationale, dont l'antimilitarisme n'est pas le

moindre article. Une milice suffirait à défendre le pays. Pourquoi,

d'ailleurs, le défendre ? Et contre qui ? La République géorgienne ab-

horrait la guerre. Elle ne se connaissait pas d'ennemis. Elle avait un

pacte d'amitié avec les Soviets, un excellent Locarno. Seulement, elle

avait aussi des richesses, du pétrole qui faisait naître d'ardentes

convoitises, une situation géographique d'isthme qui a tenté les So-

viets après les tsars. Un jour, l'armée rouge est entrée par trahison. La

milice géorgienne, malgré le sacrifice d'hommes héroïques, n'a pu ré-

sister aux envahisseurs. La Géorgie s'est inscrite au martyrologe des

peuples opprimés. Et, un jour, il y a eu un coup de revolver et un cri-

me à Paris. Voilà l'histoire.



Pauvre Géorgie ! Maintenant, c'est la milice de ses protecteurs qui

l'abandonne. Elle n'aura pour défendre sa cause que M. Pierre Renau-

del, qui viendra déposer en sa faveur à la Cour d'assises. M. Vander-

velde, ministre des Affaires étrangères en Belgique, ne sait plus rien.

M. Ramsay Macdonald, chef de l'opposition de Sa Majesté au Parle-

ment britannique, se tait. La IIe Internationale est muette. La Société

des Nations, selon sa coutume, met un doigt sur ses lèvres. Et les puis-

sances qui ont reconnu l'indépendance géorgienne la renient... Quelles

leçons !



La Liberté, 8 juillet 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 243









5.4

Renaissances

L'Action française, 20 novembre 1928.









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LE dixième anniversaire du 11 novembre a été celui des Lazares

sortis du tombeau. Cinq ou six nations fêtent des Pâques en ce mois

des morts. C'est pour elles le mois de la résurrection.



Il y a dix ans qu'elles jouissent de leur seconde vie. C'est peu au

regard de leur long ensevelissement. C'est beaucoup par rapport aux

difficultés qu'elles ont dû vaincre. Car on se représente mal, dans un

pays ancien comme le nôtre, ce que c'est que de créer de toutes pièces

un État et une administration. Nous sommes gênés par un excès de

bureaucratie. Il est bien plus gênant de n'avoir aucun personnel, aucu-

ne tradition bureaucratiques.



Il faut admirer qu'une Pologne ait pu renaître après un siècle et

demi, ou peu s'en fallait, de servitude et de dispersion. Plus ancienne

encore était pour les Tchécoslovaques la perte de leur indépendance

nationale. C'est au commencement du dix-septième siècle qu'avait

succombé le royaume de Bohême. Mais que dire de la Lettonie qui

vient aussi de célébrer son réveil d'entre les morts ? Il y avait plus de

six cents ans qu'elle avait cessé d'exister, piétinée tour à tour par les

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 244









Allemands, les Suédois et les Russes et, sous toutes les dominations,

asservie à celle des fameux barons baltes, ces croisés du germanisme.



Peu de peuples européens sont aussi originaux que le peuple letton.

C'est un pays pour Gobineau. Il y retrouverait l'Aryen pur. Ils sont là

deux millions qui parlent la langue la plus proche du sanscrit, et celui

qui saurait le letton aurait la clef de nos idiomes. Les Lettons ont gar-

dé les moeurs pastorales de la race où pour dire la fille on disait « la

trayeuse ». Ils ont gardé aussi l'honnêteté de l'âge d'or et l'on assure

que dans les campagnes lettonnes on ne sait pas ce que c'est qu'une

serrure.



Il a fallu aux Lettons beaucoup de volonté, d'énergie et de qualités

pour renaître parmi les nations. Il leur faudra encore beaucoup de vigi-

lance pour garder leur indépendance reconquise. Telle quelle, leur re-

naissance est une des merveilles de ce temps. Elle prouve qu'il n'y a

pas de création politique impossible et l'on ne sait pas pourquoi, par

exemple, une Autriche indépendante ne serait pas viable quand une

Lettonie prouve qu'elle l'est bien.



L'Action française, 20 novembre 1928.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 245









Les effets

du sionisme

L'Action française, 20 décembre 1920.









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L'Osservatore romano et la Semaine religieuse de Paris ont ré-

cemment publié un ensemble de documents sur la situation de la Pa-

lestine. Le sionisme, soutenu par le cabinet de Londres, y apparaît

comme une aventure, alarmante à tous les points de vue. Déjà les in-

cidents ont été nombreux. Ils sont d'abord, bien entendu, de nature

religieuse. Le sionisme, aux Lieux Saints, n'a pas l'impartialité des

Turcs. Il traite en intrus les représentants des communions chrétien-

nes. Le haut commissaire britannique, sir Herbert Samuel, se compor-

te comme un chef plus religieux que politique. Le « prince d'Israël »,

ainsi l'ont surnommé ses coreligionnaires, va prier, le jour du sabbat, à

la grande synagogue, acclamé par la population juive de Jérusalem.

En revanche, le Saint-Sépulcre est un lieu qui lui fait horreur. Au mois

de juillet dernier, visitant la basilique, sir Herbert Samuel refusa d'en-

trer dans le sanctuaire du tombeau. Cette insulte aux chrétiens fut re-

levée. Le synode des Grecs orthodoxes déposa sur-le-champ le pa-

triarche Damianos en lui reprochant de n'avoir reçu le haut commis-

saire que pour essuyer cet affront.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 246









Un tel incident mérite une attention sérieuse. Il montre à quelles ri-

valités confessionnelles, susceptibles de dégénérer en luttes plus gra-

ves, le sionisme doit conduire. On regrette déjà les Turcs, « le seul

peuple tolérant », disait Lamartine qui, dans son Voyage en Orient, se

demandait, avec son génie divinatoire, ce que deviendraient les Lieux

Saints lorsque leurs gardiens flegmatiques n'y seraient plus.



Le sionisme allumera sans doute en Palestine une hideuse guerre

de religion : encore un de ces progrès à rebours que les traités auront

valu au genre humain. L'Osservatore romano signale, parmi les im-

migrants juifs qui arrivent en nombre, des fanatiques qui parlent de

détruire les reliques chrétiennes. Ce n'est pas tout. Avec la guerre reli-

gieuse, le sionisme apporte la guerre sociale. Les juifs venus de Polo-

gne, de Russie, de Roumanie, réclament un partage des terres et l'ex-

pulsion des indigènes. M. Nathan Strauss, le milliardaire américain,

dit crûment que « les musulmans trouveront d'autres régions pour vi-

vre ». Admirable moyen de réunir, en Asie Mineure et même plus

loin, tout l'Islam contre l'Occident.



Il semble qu'en autorisant et en protégeant des expériences aussi

dangereuses le gouvernement britannique perde la tête. La proscrip-

tion du français en Palestine (sir Herbert Samuel ne reçoit plus aucune

réclamation dans notre langue) est-elle un avantage suffisant pour

compenser l'irritation et le soulèvement du monde islamique ? Le lieu-

tenant Jabotinsky, l'organisateur de la légion juive, emprisonné par le

général Allenby et libéré par le haut commissaire, déclarait récem-

ment au Times : « Le gouvernement juif en Palestine sera le symbole

de la coopération anglo-israélite et un centre d'influence pour les sen-

timents favorables aux intérêts britanniques parmi tous les israélites

répandus dans l'univers. » Assurément, il y a cette idée-là dans la poli-

tique sioniste du cabinet de Londres. Quel plat de lentilles, si l'on son-

ge à l'immense dommage qui résultera pour l'Angleterre de l'hostilité

des peuples musulmans ! Les Grecs à Smyrne, les Juifs à Jérusalem :

on a rarement, et avec autant d'imprudence, préparé plus vaste incen-

die.



L'Action française, 20 décembre 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 247









L'Asie

Chine-Japon

7.1

L'Asie et l'Occident

L'Action française, 20 juillet 1925.







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M. Roman Dmovski, l'éminent homme d'État polonais vient de pu-

blier, dans la Gazette de Varsovie, une étude qui appelle quelques ré-

flexions. Parlant des soulèvements asiatiques, M. Dmovski demande

qu'on ne se trompe pas sur le rôle des Soviets. Leur action, en Chine et

ailleurs, n'est pas douteuse. Mais elle ne s'exerce pas comme on le dit

et, surtout, elle ne pourrait pas s'exercer si le terrain n'était pas prêt.

Les bolcheviks n'ont pas eu de peine à reconnaître que l'état d'esprit

des Asiatiques commençait à ressembler beaucoup à celui de la Russie

à la fin du dix-neuvième siècle.



Le tsarisme s'est détruit lui-même depuis Pierre le Grand en impo-

sant la civilisation occidentale au peuple russe qui n'en voulait pas. Il

fallut même couper des têtes pour la lui faire accepter. On ne sait pas

assez, en effet, que, pendant deux siècles, le tsarisme a vraiment re-

présenté le « progrès par en haut ». Il en avait presque le snobisme.

Aucune hardiesse ne l'effrayait. Il ne se croyait jamais assez avancé.

Un peu avant 1870, un ministre d'Alexandre II, ayant réalisé une ré-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 248









forme agraire, se félicitait de s'être inspiré des principes de Karl Marx

et de les avoir mêlés aux traditions communistes du mir. Estimant que

l'avenir était au socialisme, il annonçait fièrement que la Russie future

serait l'État parfait.



En « occidentalisant » la Russie, le tsarisme a obtenu surtout que

ses « intellectuels » rudimentaires ont pris dans les Universités d'Oc-

cident les idées révolutionnaires, qui devaient leur être les plus acces-

sibles étant les plus simples. C'est exactement ce qui se passe en Asie.



Le comte Sforza remarquait l'autre jour, dans une étude qui est le

pendant de celle de M. Dmovski, que le mouvement, chinois d'aujour-

d'hui éclôt juste à l'heure où arrive à la maturité une génération qui a

profité d'une singulière erreur. Il signale que les États-Unis ont, depuis

l'origine, employé les annuités de la célèbre indemnité dite des Boxers

à fonder des bourses pour étudiants chinois dans leurs universités.

Croyant faire des amis et des élèves, ils ont fait des révoltés dont le cri

est : « La Chine aux Chinois. » Ainsi les millions des xénophobes

boxers ont alimenté une xénophobie « consciente ».



Ce qui s'est passé, sous des formes analogues, en Russie et en Tur-

quie, recommence en Asie. M. Dmovski a raison de dire que l'Asie

n'en est d'ailleurs qu'à la première phase de la fermentation provoquée

par des idées rapportées d'Europe bien qu'elles n'aient rien de particu-

lièrement européen, et qui sont les seules assimilées parce qu'elles

sont les plus grossières, les plus compréhensibles pour des esprits

primitifs et parce qu'elles retrouvent en somme leur pays d'origine. M.

Dmovski a encore raison de dire que, sur des terrains différents, le

sentiment révolutionnaire ne produira pas exactement les mêmes ef-

fets en Chine et aux Indes qu'en Russie, de même qu'il n'a pas produit

les mêmes effets en Russie et en Turquie. En tout cas, il y a un trait

commun : la libération de l'Asie par rapport à l'Europe. La suprématie

à laquelle l'Occident était accoutumé depuis le jour où Jean Sobieski

eut définitivement arrêté la poussée des Turcs n'est plus ni reconnue ni

acceptée par les Asiates. C'est un immense recul.



L'Action française, 20 juillet 1925.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 249









7.2

L'Asie qui fermente

La Liberté, 31 mars 1927.









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ON a beaucoup dit que les Français ignoraient la géographie. La

multiplicité des événements, depuis quelques années, se charge de la

leur apprendre. D'un bout à l'autre de la planète, des mouvements

spasmodiques appellent à tour de rôle l'attention sur une nouvelle par-

tie du monde. Pour le moment, essayons d'avoir présente à l'esprit une

carte élémentaire d'Asie, tout simplement une de ces cartes comme on

en donne aux écoliers.



Vous voyez où se trouve la Chine, étendue entre la Sibérie et les

Indes. Vous voyez aussi comment le continent asiatique se termine au

Sud-Ouest par le pain de sucre indien, au Sud-Est par le coquillage

indochinois. Entre les deux, descend une longue et mince bande de

terre, qui rappellerait assez l'Amérique centrale si elle ne finissait en

presqu'île, celle qui porte le nom de Malacca. Tout au bout se trouve

Singapour, port qui commande les détroits des îles de la Sonde et le

passage de l'Océan Indien aux mers de Chine. Singapour est une de

ces clefs du monde que tiennent les Anglais. On sait même qu'ils ont

entrepris d'y construire une grande base navale.



Supposons que les Anglais viennent à perdre Singapour. Alors, les

possessions hollandaises, Java, Sumatra, Bornéo, sont menacées. No-

tre Indochine est coupée de l'Occident. A côté d'elle, le Siam, qui a,

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 250









Dieu sait pourquoi, une armée et deux cent cinquante avions, vient la

prendre en sandwich. La plus belle de nos colonies est isolée. Le ja-

pon, dans ses petites îles, est lui-même voué à la solitude. Et que de-

viennent les Américains aux îles Philippines, où gronde déjà l'insur-

rection ?



Il n'est donc pas nécessaire d'être très fort en géographie, il suffit

même d'en savoir ce qu'on demande au certificat d'études primaires

pour comprendre l'importance de la presqu'île de Malacca. Et lorsque

les dépêches de ce matin annoncent une grande agitation à Singapour,

suite de l'entrée des nationalistes à Shanghaï et à Nankin, le plan bol-

cheviste en Extrême-Orient se découvre tout seul. Il ne s'arrêtera pas

au Fleuve Bleu, on peut en être certain.



Cet ébranlement progressif de l'Asie, ce soulèvement de la pâte

jaune par le ferment bolcheviste est un phénomène grave. Il annonce

le recul des colonisations européennes, et même de l'Europe tout

court. Ce danger est à peine vu par les gardiens de la civilisation. Il

l'est aussi peu que l'était, dans l'empire romain, celui des invasions

barbares à la fin du quatrième siècle de notre ère. On passait son

temps à se quereller entre orthodoxes, ariens et donatistes quand les

Goths et les Vandales étaient aux portes.



La Liberté, 31 mars 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 251









7.3

Les rats bruns et les rats noirs

La Liberté, 9 avril 1927.









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Ce qui se dégage de plus certain, dans l'énorme confusion des af-

faires de Chine, c'est que, du moins jusqu'à présent, les pronostics op-

timistes ou simplement rassurants ont été constamment démentis.

Nous nous sentons donc disposés à n'accepter que sous bénéfice d'in-

ventaire les explications rassurantes que l'on donne au sujet de l'Indo-

chine depuis que le Yunnan est passé aux mains des révolutionnaires

cantonais.



On nous dit, par exemple : « L'Annamite a une haine violente des

Chinois qui ont été jadis ses oppresseurs. Ce qui l'attache à la France,

c'est qu'elle le protège contre la tyrannie chinoise. »Nous avouons

nous méfier de ces formules. L'expérience montre qu'elles sont le plus

souvent répétées à la façon des perroquets. C'est ainsi que nous avons

entendu dire bien peu de temps avant la révolution russe : « Le tsaris-

me n'a rien à craindre parce que cent millions de moujiks vénèrent

leur petit père le tsar. » Le petit père le tsar pouvait compter là-

dessus !



Sir Austen Chamberlain a enfin prononcé le grand mot : les So-

viets veulent détruire l'Empire britannique, après quoi il leur devien-

dra facile de répandre la révolution dans le reste de l'Europe. Ils

considèrent l'Angleterre comme la citadelle de l'ordre capitaliste et

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 252









bourgeois. Ils savent aussi que ce colosse a des pieds d'argile, car son

existence dépend de la circulation des marchandises et des richesses à

travers le monde. Il suffirait d'atteindre la Grande-Bretagne dans deux

ou trois de ses principales sources de prospérité, en Chine, aux Indes,

en Égypte, pour qu'elle fût profondément ébranlée. Déjà le déficit

s'installe dans son budget, ses exportations reculent. Elle a sans doute

de la marge devant elle. Mais on aurait ri au nez de celui qui aurait

prédit la fin de l'Empire colonial espagnol au temps où l'on disait de

Charles-Quint que, sur ses domaines, le soleil ne se couchait jamais.



Notre confrère Ludovic Naudeau a cité récemment ces lignes,

vieilles de plus de vingt ans, et singulièrement clairvoyantes, du géné-

ral Hamilton, attaché militaire anglais pendant la guerre de Mand-

chourie : « S'il n'était pas contenu par nos forces militaires, le moins

que pourrait faire un Chinois, même pacifiste, pour conserver le res-

pect de lui-même, ce serait d'ordonner que tout bateau, tout conces-

sionnaire, tout marchand, tout missionnaire, tout globe-trotter dispa-

raisse, dans les vingt-quatre heures, de l'Empire du Milieu. Sous des

conditions de paix perpétuelle où prévaudrait l'égalité industrielle et

sociale de tous les hommes, le Chinois est aussi capable de détruire le

travailleur blanc du type actuel et de le faire disparaître de la surface

du globe que le rat brun fut capable de détruire et de chasser d'Angle-

terre le rat noir, moins énergique, moins dévorant, qui l'avait précé-

dé. »



Ludovic Naudeau ajoute avec raison : « Comment les chefs com-

munistes occidentaux ne voient-ils pas qu'en faisant porter leur dra-

peau par des hordes asiatiques profondément ignorantes de toute

conception européenne et poussés seulement par des instincts bes-

tiaux, ils menacent, en somme, le travailleur d'Occident ? » Il se peut

que les communistes ne le voient pas, parce que la bêtise n'est pas non

plus une hypothèse exclue. Mais il y a peut-être aussi chez eux cet

esprit de nihilisme, de destruction et de suicide qui est au fond de tous

les mouvements révolutionnaires.



La Liberté, 9 avril 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 253









7.4

En Chine

La Liberté, 12 avril 1927.









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Les armées chinoises ne sont pas des armées, mais des troupes de

mercenaires et de figurants. Jadis, en Chine, on montrait sur le front

des troupes des images de dragons affreux pour épouvanter l'ennemi.

Aujourd'hui, il suffit qu'un parti fasse mine d'attaquer l'autre pour que

la panique se mette au camp adverse. C'est la guerre dite « en accor-

déon », où l'on avance et où l'on recule tour à tour.



Il se peut donc que les Cantonais perdent Shanghaï aussi facile-

ment qu'ils y étaient entrés. Mais rien n'assure que les succès des Nor-

distes seront plus durables. A chacun de ses interrègnes, et en atten-

dant d'être reprise par une main ferme, la Chine a connu de longs dé-

sordres, des guerres interminables entre les factions, des alternatives

d'échec et de succès pour les unes comme pour les autres.



Un Chinois de la bonne tradition et de la vieille école, mandarin un

peu sceptique, disait l'autre jour à Paris : « La Chine a déjà eu sept fois

le communisme et elle s'en est toujours débarrassée. » C'est juste. Seu-

lement, le moment où cela arrive est très désagréable, surtout pour les

puissances qui ont des intérêts en Asie. Autrement, les Chinois pour-

raient suivre les préceptes de Lénine ou ceux de Confucius que nous

ne nous en apercevrions même pas.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 254









Avant la période contemporaine, autrement dit avant l'ère indus-

trielle qui a commencé au dix-neuvième siècle, les moeurs et la légi-

slation des pays lointains étaient de simples objets de curiosité. Nos

chroniqueurs auraient traité les histoires de Nicolas II et de Lénine

comme ils ont raconté celles de Boris Godounov et des faux Démé-

trius. Marco Polo aurait rapporté de ses voyages en Chine les extraor-

dinaires aventures de Tchang Tso Lin ou de Sun Yat Sen. Et tout cela,

lu au coin du feu par des bourgeois français ou par des gentilshommes

fermiers d'Angleterre, eût été très récréatif. Aujourd'hui, c'est bien dif-

férent. Il est peu de bourgeois français qui ne possèdent des fonds rus-

ses ou des Tramways de Shanghaî. Et l'Angleterre tire du commerce

avec la Chine une partie de son revenu national. Ce qui se passe chez

« les peuples estranges », comme on disait au bon vieux temps, nous

intéresse d'une façon directe.



A cause de cet enchevêtrement général des intérêts, on a dit quel-

quefois que les grands cataclysmes nationaux et sociaux n'étaient plus

possibles. Les événements prouvent le contraire. La guerre n'a pas été

empêchée pour cela, et elle n'a même jamais pris une forme plus des-

tructive. Cependant, la Russie et la Chine ne sont nullement recon-

naissantes à l'Occident d'avoir donné des tramways à Moscou et à

Shanghaï. Russes et Chinois considèrent tout simplement les Occiden-

taux comme des usuriers et des exploiteurs. Alors, dans notre civilisa-

tion, on voit des gens qui avaient travaillé toute leur vie pour assurer

le pain de leurs vieux jours et qui sont ruinés parce qu'il a plu aux

moujiks et aux coolies de faire des révolutions.



La Liberté, 12 avril 1927.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 255









7.5

Aventures d'un chemin de fer

La Liberté, 20 juillet 1929.









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LORSQUE le projet du Transsibérien fut conçu et annoncé, en

1889, il fut salué comme un gage de progrès pacifique et de rappro-

chement des peuples. Il était déjà entendu que les chemins de fer rap-

prochent les peuples et servent la cause de la paix, bien qu'ils puissent

servir aussi à des transports et à des concentrations de troupes. De

même l'avion supprime les frontières dont il n'est pas de traces au ciel,

mais jette à l'occasion des bombes.



Quarante ans ont passé et le Transsibérien a déjà été cause d'une

guerre. Lorsque les Russes et les Japonais se furent trop rapprochés,

lorsqu'ils se trouvèrent nez à nez en Mandchourie, ils se battirent.

Guerre désastreuse pour la Russie et pour l'Europe. Nous en avons

payé pour partie les conséquences en 1914. Du moins avait-elle été

liquidée aussi sagement que possible par la paix de Portsmouth et les

accords qui suivirent. On liquidait déjà des guerres, avant l'ère nouvel-

le, et il serait à souhaiter qu'on les liquidât aussi bien dans l'Europe

d'aujourd'hui que dans l'Europe d'hier.



Un quart de siècle aura bientôt passé sur la guerre russo-japonaise

et voici que, de nouveau, la Mandchourie, par ses chemins de fer, est

un sujet de discorde si elle n'est pas menacée de redevenir un champ

de bataille. Et cette fois ce ne sont plus les armées du tsar et celles du

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 256









mikado qui se trouveraient en présence. Ce seraient celles de la Répu-

blique soviétique et de la République chinoise.



La République chinoise est plus nationaliste que le Céleste empire.

Nationaliste, là-bas, est même synonyme de républicain. Pour la dé-

mocratie chinoise, les bolcheviks ne sont pas des diables étrangers

moins haïssables que les Anglais ou les autres et les conventions qui

régissent les chemins de fer de Mandchourie ne sont pas des traités

moins « inégaux » que ceux qui régissent la concession de Shanghaî.

De leur côté, les bolcheviks n'ont pas répudié le capital ferroviaire

qu'ils ont hérité du tsar, s'ils ont répudié la dette tsariste, alors que les

chemins de fer, objet du litige actuel, ont été construits pour la plus

grande part avec des emprunts et de l'argent français.



Maintenant, la République soviétique et la République chinoise se

battront-elles ? On se perd en considérations, hypothèses et conjectu-

res sur les raisons qu'elles auraient d'esquiver le combat ou d'en venir

aux mains. Pour les empêcher d'en arriver à cette extrémité qu'invo-

quera-t-on ? La Société des Nations ou le pacte Kellogg ? Abondance

de biens ne devrait pas nuire. Mais les Soviets n'appartiennent pas à la

Ligue de Genève. Et, par un fait exprès, le pacte Kellogg n'entre en

vigueur que dans huit jours. Enfin, qu'on se serve d'un moyen ou d'un

autre, ou tout simplement d'une médiation à l'ancienne mode, il y a

une bonne chance de prévenir un conflit sanglant si aucun des deux

belligérants éventuels n'a, comme il se pourrait, la résolution farouche

de se battre.



La Liberté, 20 juillet 1929.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 257









7.6

L'impénétrable avenir

L'Action française, 24 février 1932.









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« Pour tout ce qui est arrivé entre 1914 et 1918, la génération res-

ponsable a droit à une excuse : elle ne savait pas, elle ne pouvait pas

deviner. » Cette phrase-type de Ferrero traduit les regrets d'un conser-

vateur. Elle est étrangère à la question des responsabilités proprement

dites. Ferrero veut dire que personne n'avait prévu que la guerre équi-

vaudrait à une grande révolution. Ou du moins ceux qui en avaient

l'idée philosophaient inutilement dans un coin.



C'est, dit encore Ferrero, l'illusion de la guerre courte qui a été cau-

se du mal. Mais pourquoi la guerre a-t-elle été longue ? Ici, nous

sommes dans la contingence. L'Allemagne victorieuse en six semai-

nes, conformément à son plan et à ses calculs, tout changeait.



Désormais, et, sans doute, jusqu'à ce que cette image soit effacée

dans les esprits par le cas opposé, on voit les Empires autoritaires et

militaires ruinés par leurs propres entreprises belliqueuses et entraî-

nant le monde dans leur ruine. Il y a en ce moment des prophètes (de

l'avenir ou du passé ?) qui annoncent que le Japon bolchevisera l'Asie

et se bolchevisera lui-même par les aventures qu'il est allé chercher en

Chine.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 258









Sera-ce cela ou le contraire, ou quelque chose de différent ? Ce

qui, par l'Allemagne, est arrivé à l'Allemagne, à l'Europe et au monde,

se répétera-t-il pour le japon ? Il n'existe aucun élément qui permette

de le deviner.



Ce qui frappe les esprits, ce qui détermine les opinions, les hypo-

thèses ou les craintes, c'est que le Japon, comme l'Allemagne dans

l'Europe de 1914, représente, en Extrême-Orient, l'ordre et la stabilité

sociale. Le docteur Legendre, dans son livre l'Asie contre l'Europe,

vient de mettre face à face, dans un relief saisissant, la Chine anarchi-

que et le Japon hiérarchisé. Les uns regardent le Japon comme seul

capable de mettre fin au chaos chinois et de refouler le bolchevisme,

déjà maître des régions du nord et qui se répand peu à peu jusqu'à

Shanghaï. Les autres tremblent à l'idée que les Japonais pourraient

fournir aux Soviets l'occasion de bolcheviser toute l'Asie, y compris

l'Empire du Soleil-Levant.



Ce sont encore des « futurs contingents ». Tout dépend peut-être

pendant quelques journées d'un général ou d'un amiral nippon, et

l'avenir n'est pas plus pénétrable en 1932 qu'en 1914.



L'Action française, 24 février 1932.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 259









7.7

Une expulsion

L'Action française, 25 février 1933.









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ON saura un jour quels calculs, quelles manoeuvres ont conduit la

Ligue de Genève à expulser le Japon. Car ce n'est pas le Japon qui

sort. C'est la Ligue qui le chasse.



Dans une société, dans des relations quelconques, le même cas ne

prête pas au moindre doute. Vous avertissez que si telles assurances

ne vous sont pas données, que si tel engagement n'est pas pris, que si

telle condition n'est pas remplie, que si, enfin, telle mesure vous est

refusée ou se trouve décidée contre votre avis, votre présence dans la

maison ne sera plus possible. Vous donnez vos raisons et toutes les

preuves de votre bonne foi. On passe outre. Qui a voulu la sépara-

tion ?



C'est bien ce qui est arrivé pour le Japon. M. Matsuoka, avant de

quitter la salle des séances, a encore dit que la Chine n'était pas un

État mais une anarchie et une anarchie xénophobe, ce qui est la cause

essentielle de la situation troublée de l'Extrême-Orient. Le parti pris

de la Société des Nations en faveur du prétendu gouvernement de

Nankin est donc inexplicable. Car ni l'idéologie, ni la sottise n'expli-

quent tout.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 260









Il y a eu une volonté trop persévérante pour qu'elle ne résultât pas

d'une intention. Ce qu'il fallait faire pour éloigner le Japon de la Ligue

a été fait. On s'y est pris de loin, par degrés, d'une manière doucereuse

mais telle que l'effet était certain. Il faut alors se demander si l'on n'a

pas cherché à couper le Japon de l'Europe comme on avait déjà déta-

ché de lui l'Angleterre, il y a dix ans, à la conférence de Washington.

C'est une manoeuvre d'isolement qui prépare une manoeuvre d'encer-

clement. D'ores et déjà le Japon est désigné comme agresseur.



Cette manoeuvre peut répondre aux vues du gouvernement améri-

cain, à ses idées sur la « porte libre » en Chine, à sa crainte d'un

conflit du Pacifique. Qu'elle soit conforme aux intérêts des puissances

européennes, assurément non. M. Matsuoka, avant de quitter la salle

des séances, a lancé la flèche du Parthe lorsqu'il a rappelé que les Chi-

nois avaient mis en sommeil leur campagne contre les « traités iné-

gaux » depuis que l'affaire de Mandchourie était évoquée par la Socié-

té des Nations.



Quant à assurer la paix en Asie et dans les eaux qui l'avoisinent en

provoquant une rupture avec le Japon, ce n'est pas seulement une illu-

sion, ce n'est pas seulement une erreur. C'est une faute. On s'est pro-

noncé contre le seul adepte, témoin et gardien de la civilisation occi-

dentale en Extrême-Orient. On a dégoûté les Japonais de leurs efforts

longs et méritoires pour garder le contact avec l'Occident. On le re-

grettera.



L'Action française, 25 février 1933.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 261









Perse

Afghanistan

8.1

Les lois de l'imitation

L'Action française, 16 décembre 1925.









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Il y avait, voilà une vingtaine d'années, dans une petite ville de

Perse, un jeune homme qui était scribe dans un consulat étranger. Ce

jeune homme, qui s'appelait Riza, n'aimait pas la vie de bureau. Il en-

tra comme simple soldat dans les Cosaques persans. Il monta en gra-

de, prouva son énergie et son adresse et, en 1921, à la tête de son ré-

giment, il renversait le cabinet et obligeait le souverain à prendre pour

premier ministre un réformateur. Riza reçut le portefeuille de la Guer-

re et le garda jusqu'au moment où, en 1923, il devint premier ministre

à son tour et le véritable maître de la Perse.



« Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. » Par 257 voix

contre 3, l'assemblée de Téhéran vient d'élire le sardar Sipah Riza

Khan shah de Perse et a rendu la couronne de Darius héréditaire dans

la famille de l'ancien petit employé de consulat avec cette clause que

la succession sera limitée aux fils nés d'une mère persane.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 262









Cette réserve souligne le caractère national du changement de dy-

nastie. Les Kadjar, qui régnaient depuis 1794, étaient Turcomans

d'origine et leur statut familial ordonnait que l'héritier du trône fût issu

de la race royale. On reprochait ainsi aux Kadjar d'être étrangers,

comme on avait reproché, en Chine, à la dynastie des Tsing (qui

n'avait qu'un siècle et demi d'ancienneté de plus) d'être mandchoue.

Riza Shah Pahlevi se vante d'être un pur Aryen.



En détrônant les Kadjar, la Perse a oublié les services qu'ils lui

avaient jadis rendus, car le fondateur de la dynastie, Aga Mohammed,

lui avait, il y a cent trente ans, restitué l'indépendance et l'ordre. Du

moins la Perse a-t-elle pris une assurance contre une rechute dans

l'anarchie. Elle n'a pas imité la Chine qui n'a renversé les Tsing que

pour tomber dans un chaos qui s'aggrave de jour en jour et dont on ne

voit pas la fin.



Cependant, l'année dernière, au mois de mars, Riza lui-même avait

proclamé la république. Les Persans n'en voulurent pas et Riza a trou-

vé plus simple de prendre la couronne. La raison pour laquelle la Per-

se a refusé d'être républicaine est d'ailleurs curieuse : c'est, dit le Ti-

mes, parce que la Turquie l'est devenue et que jamais un Persan ne

fera ce que fait un Turc. Cette explication rappelle un mot d'Alphonse

XIII après la chute du roi Manoel à Lisbonne : « Me voici solidement

assis sur le trône. Les Espagnols ne feront pas de révolution après les

Portugais. » Ne pas imiter le voisin, c'est encore, aurait dit Tarde, une

loi de l'imitation.



L'Action française, 16 décembre 1925.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 263









8.2

Pierre Le Grand à Kaboul

L'Action française, 26 janvier 1928.









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La révolution des moeurs, le progrès et l' « occidentalisation » par

en haut, le despotisme éclairé, sont une tradition des pays d'Orient. En

ce moment même, Moustapha Kemal modernise la Turquie, supprime

le fez et le Coran. Le roi Amanoullah est également un novateur. Ré-

cemment il déclarait à un envoyé du Times que son pays devait tour-

ner le dos au passé. Encore un pays qui se réveille.



Le roi d'Afghanistan demande à la France des modèles de civilisa-

tion, puisque son fils étudie dans un de nos lycées. Il ne semble pas lui

demander des modèles de politique. Les préférences d'Amanoullah

vont aux gouvernements forts. L'exemple de Moustapha Kemal n'a

pas été sans agir sur lui, on dit qu'il a pour M. Mussolini une grande

admiration et c'est un fait qu'au Caire il a reçu l'insigne fasciste des

mains du consul d'Italie. Il est vrai que si l'Afghanistan était une dé-

mocratie, le peuple afghan avancerait un peu moins vite que sous

l'impulsion brillante de ce nouveau Pierre le Grand.



Mais ce que nul ne peut prévoir, ce sont les conséquences lointai-

nes de cet essor d'une autre nation à la charnière de la Russie et de

l'Inde. Comme autrefois les Jeunes-Turcs, comme Moustapha Kemal,

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 264









le roi Amanoullah a peut-être médité les pages où l'auteur de l'Intro-

duction à l'histoire de l'Asie a révélé à eux-mêmes les touraniens.



Léon Cahun, dont le livre a réveillé la conscience de ces peuples et

les a instruits de leur passé pour les tourner vers l'avenir, a montré

comment les victoires et les conquêtes de Tchinguiz Khan, le roi au-

guste que nous nommons Gengiskhan, avaient été dues avant tout à la

discipline exacte de ses armées, à l'équipement et au matériel excel-

lents de ses troupes. En ce temps-là, c'est du côté de l'Asie que se

trouva la supériorité technique. Ainsi le Sira Ordou, Quartier impérial

d'or, dont les Russes ont fait la Horde d'Or, régna sur ce qui est au-

jourd'hui le pays des Républiques soviétiques et qui avait déjà été un

pays de républiques urbaines, de communisme villageois et d'anar-

chie... « Un nouveau moyen âge. » Qui sait comment le nôtre finira si

Pierre le Grand est à Kaboul et non plus à Moscou ?



L'Action française, 26 janvier 1928.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 265









8.3

Despotes éclairés

L'Action française, 27 octobre 1928.









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De retour dans ses États, après avoir visité l'Europe, le roi d'Afg-

hanistan a entrepris de moderniser ses sujets. Ou plutôt son ardeur à

les moderniser s'est accrue. Et, selon la méthode qui est employée

avec succès par son quasi voisin Moustapha Kemal, il procède par

voie d'autorité.



L'exemple vient de loin. Dans la mesure où la Russie participe de

l'Orient, Pierre le Grand avait déjà donné l'exemple aux pays orien-

taux. Le roi Amanoullah répète le tsar qui était venu à Saardam pour y

apprendre l'art de construire les vaisseaux. Il le répète au point d'obli-

ger les vieux Afghans, comme le Romanov ses boïards, à couper leur

barbe et à se vêtir à l'européenne sous peine de mort.



Ce qui marque la différence des temps, c'est l'inattention de l'Euro-

pe à l'égard de ces efforts novateurs de l'Asie. Qu'on se souvienne de

la sensation que produisit à Paris la visite de Pierre le Grand. La litté-

rature et la philosophie s'emparèrent du réformateur. Il sortit de là une

théorie, celle du despotisme éclairé. Frédéric en Prusse, Joseph Il en

Autriche, Pombal au nom du roi de Portugal se conformèrent à l'image

que les philosophes avaient tracée d'après le modèle de l'autocrate

moscovite.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 266









Il se passe en ce moment dans le monde autant de choses dignes

d'étonner qu'au siècle qui s'admirait lui-même de répandre tant de lu-

mières. Seulement, il n'y a presque plus personne pour les remarquer.



La modernisation de la Russie dans le premier quart du dix-

huitième siècle eut pourtant un retentissement considérable sur l'Euro-

pe, et, par l'introduction d'un élément nouveau dans le rapport des for-

ces politiques, produisit des effets considérables et prolongés, boule-

versant les méthodes et les traditions des chancelleries, altérant l'équi-

libre et les alliances, bref changeant tout. L'apparition de la question

d'Orient et les partages de la Pologne, avec les suites qui en découlè-

rent, furent la conséquence de la rénovation de la Russie. Albert Sorel

a dit admirablement cela.



Que sortira-t-il de ces réformes à coups de hache qui s'accomplis-

sent en Asie ? Car, d'Angora à Kaboul en passant par Téhéran, c'est

une chaîne de pouvoirs énergiques résolus à rompre avec le passé. La

Turquie, la Perse et l'Afghanistan renoncent à leurs anciennes moeurs.

Ces pays ne sont plus ce qu'ils étaient hier. Il paraît difficile que l'on

ne s'en ressente pas, -- et l'on n'a pas beaucoup l'air de s'en douter.



L'Action française, 27 octobre 1928.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 267









8.4

Une victime du progrès

L'Action française, 16 janvier 1929.









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ON dirait une fable. Le roi Amanoullah, réformateur, est victime

du progrès. Il croyait trop aux idées modernes et même aux complets-

vestons de coupe moderne. Ses sujets l'ont renvoyé à la Belle Jardi-

nière et la reine Souryah chez les couturiers.



Carlyle a fait dans le Sartor resartus la philosophie du costume. Il

est étrange, en effet, que la plus forte passion des habitants de ce glo-

be, à notre époque, soit de s'habiller tous de la même façon. Quelle

que soit la condition, quelle que soit la contrée, quelle que soit même

la température, les hommes, ne pouvant être tout à fait égaux, veulent

au moins avoir l'air pareils. D'ici peu, la Congolaise aspirera au simili-

vison.



Et les despotes éclairés, qu'a voulu copier Amanoullah, et dont

Pierre le Grand reste le modèle, commencent toujours, pour abolir les

vieilles moeurs, par interdire l'ancien costume. Moustapha Kemal ne

conçoit pas de cerveaux évolués sous un fez. Les révolutionnaires de

Nankin, pour initier les Chinois à l'Occident, ont coupé les nattes.



Les Afghans ont la faiblesse de tenir encore au turban des hommes

et au voile des femmes. Ce sont des symboles. La grande réforme

d'Amanoullah était vestimentaire. C'est là qu'il a échoué.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 268









Un jour viendra où les peuples de l'Afghanistan rougiront de rester

seuls dans le monde à ne pas se coiffer de chapeaux mous et à ne pas

porter d'imperméables. Cependant, avec cette garde-robe, Amanoullah

prétendait leur imposer d'autres signes de la civilisation moderne qui

n'ont pas plu davantage à ses sujets.



Si quelque monarque du passé pouvait revenir parmi nous, il ne

manquerait pas d'admirer un certain nombre de moyens de gouverne-

ment dont étaient privés Philippe Il et Louis XIV. Amanoullah était

venu d'un pays lointain comme du fond des âges. Avec une joyeuse

surprise, il avait découvert dans les démocraties occidentales des ins-

truments de règne dont il s'était empressé d'appliquer la recette dès

son retour à Kaboul.



De ces instruments de règne, la conscription est le plus sûr. Faire

de chaque citoyen un soldat, le tenir à sa disposition jusqu'à la limite

de l'âge par le livret militaire et la feuille qui mobilise, c'est une des

plus belles inventions de l'art de gouverner. Les Afghans n'y ont pas

été sensibles, ou plutôt ils en ont compris les inconvénients. La cons-

cription a été pour Amanoullah une des causes essentielles de sa chu-

te.



Mais aussi ne s'y était-il pas bien pris. Avant de faire passer ses su-

jets sous la toise, il aurait dû prendre la précaution de leur annoncer

qu'ils étaient libres. Il aurait fallu, avec la feuille de mobilisation, leur

donner le bulletin de vote. Il aurait fallu leur donner en outre la liberté

de la presse, invention plus admirable encore que les autres, car elle a

cet effet que les peuples croient avoir pensé eux-mêmes ce que l'État

veut qu'ils pensent.



Tout cela sera à reprendre en Afghanistan et, n'en doutons pas, un

jour ou l'autre sera repris. L'échec d'Amanoullah est un répit très pré-

caire. On verra un peuple afghan que le progrès ,organisera et qui

pourra être alors nationaliste, militariste et belliqueux comme il se

doit dans tous les pays qui passent de la barbarie à la civilisation mo-

derne.



L'Action française, 16 janvier 1929.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 269









8.5

Le fils du porteur d'eau

La Liberté, 19 janvier 1929.









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On a représenté jadis à Paris l'aventure merveilleuse de Kismet,

popularisée depuis par le cinéma. Kismet, le vagabond de Bagdad

(Guitry le père était étonnant dans ce rôle), pauvre hère le matin, cali-

fe toute la journée, se retrouvait mendiant le soir. Cette féerie se joue

en ce moment à Kaboul, ce qui prouve que les Mille et une Nuits ne

sont pas encore finies en Orient.



Lorsque fut la mille et deuxième nuit, Scheherazade put continuer

le fil de ses contes. Voici le début de son récit : « Il était une fois le

fils d'un porteur d'eau... » En effet, depuis que le roi Amanoullah a

abdiqué en faveur de son frère Inayatullah, celui-ci a déjà été renversé

par le chef des rebelles Bacha Sekao qui bientôt peut-être sera pro-

clamé roi. Et Bacha Sekao est le fils d'un simple porteur d'eau, profes-

sion qui a disparu à Paris et c'est dommage puisqu'elle peut introduire

à de si brillantes destinées.



Dans cet Orient que l'on disait immobile, les changements les plus

prodigieux sont possibles. Dans ce pays de castes, règne la véritable

égalité, celle qui permet à un portefaix de devenir padischah. Est-ce

que, dans le grand État voisin de l'Afghanistan, en Perse, celui qui rè-

gne aujourd'hui et qui s'asseoit sur le trône de Darius et de Chosroès

n'était pas, il y a quelques années, petit commis des douanes ? C'est

justement le trait de génie du fameux colonel Lawrence d'avoir com-

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937) 270









pris que, dans les pays orientaux, on pouvait tout faire, même des rois.

Et son invention d'Hussein, de Fayçal et d'Abdullah, qui paraissait

romanesque, n'était pas tellement absurde. Elle l'était même sûrement

moins que la constitution parlementaire que nous avons donnée à la

Syrie.



Pour peu qu'Allah et le colonel Lawrence le veuillent, le fils du

porteur d'eau pourra devenir roi d'Afghanistan. Le restera-t-il ? C'est

une autre affaire. On savait jadis que « dans les factions, comme dans

les combats, - du triomphe à la chute il n'est souvent qu'un pas. »

Amanoullah peut se répéter ces vers philosophiques.



Amanoullah ne perd pas l'espoir de reprendre son trône et de jeter

au fond d'un puits l'usurpateur, fils du porteur d'eau. Est-il vrai que le

souverain déchu compte sur l'aide et l'appui des Soviets ? Mais les

événements de Moscou ne sont peut-être pas si loin d'être aussi mer-

veilleux et dramatiques que ceux de Kaboul. Déjà nous avons vu la

grandeur et la décadence de Trotsky. À son tour, Boukharine connaît

la chute après le triomphe. Une chose est sûre, dans ces ténébreuses

rivalités, c'est que les bolcheviks n'en sont plus aux temps héroïques

où ils se juraient de ne jamais se combattre entre eux et de ne pas re-

commencer la faute des révolutionnaires français, lorsque Robespier-

re, envoyant Danton à l'échafaud, préparait pour lui-même la guilloti-

ne.



La Liberté, 19 janvier 1929.



Fin du livre.


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