Le projet « Amérique française » (2008–2009) : Un exemple de
professionnalisation issue de la Pédagogie de projet insertion / intervention :
communication et médiation culturelles
Armando Paredes, doctorant à Paris 8
Symposium 9 Universités, monde du travail et professionnalisation
Introduction
Un universitaire n’est jamais formé que par une seule discipline. Cette situation devient de
plus et plus évidente à l’heure de la mondialisation et des crises successives qui ébranlent le
capitalisme en ce XXIe siècle. Dans cette optique, les consciences des étudiants et des
doctorants se réveillent pour essayer d’appréhender la société et le monde dans leur
ensemble : recherche de nouveaux repères académiques, analyse des phénomènes de groupe,
nouveau positionnement vis-à-vis des voies de professionnalisation. Dès lors, le «projet» dans
son acception pédagogique devient nécessaire pour retrouver un équilibre au sein de la société
matricielle engendrée par la fin des «Trente Glorieuses» et les avancées de 68. C’est l’histoire
d’un projet de professionnalisation «pour et auprès de» l’Amérique française et francophone,
qui n’est autre chose que le reflet de l’ajustement d’un étudiant en fin de thèse aux nécessités
de l’emploi sans pour autant renoncer à ses savoirs universitaires, ni à ses acquis hors
l’Université.
Le CIVD, c’est là que tout a commencé
Le CIVD est né, on sait, en 1984 comme un produit du dispositif dit de pédagogie d’insertion
/ intervention mis en pratique par notre doyenne de Vincennes, Annie Couëdel et Nicole
Blondeau. J’ai intégré ce dispositif lorsque j’étais étudiant en maîtrise FLE pendant l’année
universitaire 2001-2002, au cours de laquelle j’ai proposé à mes collègues étudiants de monter
un projet visant à envoyer des stagiaires de notre département Communication – Français
Langue Étrangère au Mexique. Ce projet, qui était étroitement lié à mon histoire franco-
mexicaine1, avait pour but d'organiser un cours au sein d’une ancienne «colonie» française de
l’État de Veracruz (Mexique) autrefois habité par des migrants de la Haute-Saône. C’est peut-
être ce côté personnel qui a incité mes collègues à adhérer au projet, car c’était pour eux une
manière différente d’interroger une réalité, celle d’un Mexique et d’un continent américain
multiculturels, où les descendants de «Français» ne sont pas que des Mexicains ou des
Américains2. Aussi car il fallait également transformer cette réalité nationale en faisant en
sorte que ces personnes renouent des liens avec la terre originelle par le réapprentissage de la
langue française que nous leur proposions3.
J’ai réussi à faire vivre ce projet pendant deux ans jusqu’en fin 2003, puis je m’en suis
détaché à cause de la difficulté d’être continuellement sur place (les stagiaires ne pouvaient
s’y rendre que pendant les vacances scolaires) et à cause de mon engagement dans une longue
recherche en études hispaniques, maîtrise, DEA et thèse ici même à l’École Doctorale
pratiques et théories du sens (afin de devenir professeur de ma langue maternelle comme cela
arrive souvent à tout hispanique en France). C’est à la fin de ma quatrième année de thèse que
j’ai commencé à m’interroger sur la pertinence de ce choix, qui semblait poursuivre le chemin
logique de la vie des universitaires, c’est-à-dire pouvoir devenir un jour enseignants-
chercheurs. Après cette rupture interne, il fallait répondre à maintes questions : Où fallait-t-il
maintenant aller ? Valait-il la peine de quitter la «voie du concours» ? Que faire donc de mes
acquis universitaires ? Risquaient-ils de s’évaporer dans les limbes de l’incertitude de ce
qu’on appelle très erronément «la crise» ? C’est là que le projet personnel a pris à nouveau
toute sa place. Dans son entretien avec Sabrina Ben Karich sur le dispositif de «Pédagogie de
Projet : intervention / insertion», Annie Couëdel nous rappelle que ce projet, à la fois
individuel et collectif, est l’élément qui nous maintient nous autres universitaires français (ou
étrangers) ancrés dans la société :
«La réalité comme université expérimentale, non plus cette fois par le regard porté sur la pratique des
autres mais sur la leur, très concrète et donc plus percutante»4
Dès lors, ma réalité en tant que doctorant était celle des séminaires où seules la méthode
pédagogique d’enseignement des langues étrangères et celle de la recherche comptaient. Le
respect les canons des Histoires dites officielles (celles de la France et du Mexique), bien
qu’ouvertes à l’interdisciplinarité d’après le souhait de mon école doctorale paris-huitarde,
demeurait encore la règle en faisant de l’UFR Langues un milieu cloisonné et toujours
imperméable à l’interculturalité. Dans cette optique, le concours ne peut représenter qu’une
vraie sanction qui tue tout envie d’une réflexion autre sur la culture comme l’aurait prédit
Paul Valéry5. Ainsi, l’apprentissage redevenu traditionnel pour atteindre l’excellence du
concours peut obliger quiconque à se tourner vers son désir et vers l’univers des gens qui font
partie non seulement de son réseau premier académique, mais aussi vers tout ceux ayant fait
partie de son entourage tout au long de son existence.
À première vue, ce raisonnement peut paraître très simple ; ainsi que cela pourrait sembler
une désertion du système. Cependant cette pensée en temps de crise est fondée sur un
paradoxe complexe que Philippe Meirieu a résumé en ces termes lorsqu’il examine les
articulations possibles entre désir et apprentissage :
«Rien n’empêche de préférer le latin à la bande dessinée, les mathématiques au feuilleton télévisé.
Mais qu’exigent ces préférences sinon la promesse d’ores et déjà entrevues ? Et comment peut-on les
entrevoir quand personne, dans votre entourage, ne les incarne, quand on vous les a désignées, depuis
longtemps comme inaccessibles ou que l’absence de perspectives économiques ne peut vous manquer
de vous les faire apparaître comme un leurre ? »6
Voilà une réalité d’universitaire des années 2000 qui est peut-être celle d’autres collègues.
S’il ne peut pas être une solution immédiate aux soucis d’une insertion rapide dans le marché
du travail, le projet s’avère être au moins un moteur pour retrouver sa place au sein de la de
notre univers capitaliste, que l’on peut considérer selon la méthode d’Annie Couëdel et de
Nicole Blondeau, un Grand Groupe (sociétal). Tout en essayant de garder un idéal civique et
une possibilité d’intervention sociale à travers son Groupe Projet : Grands Groupes – Groupes
Projets – Grands Groupes (GG-GP-GP-GG)7. J’ai fait donc une transposition de cette
méthodologie où se conjuguent un étayage d’idées et un démarche d’émancipation par la
parole afin de créer un projet appelé : bAnjo inc. L’Agence de l’Amérique française et
francophone afin d’explorer et mettre en rapport des réseaux pouvant aboutir à un métier de
«marketing interculturel et réseautage» France-Amériques à l’image de l’ancien «projet
Mexique» créé au CIVD.
Avant de passer à l’explication de la construction de ce nouveau projet, une précision
concernant le terme «marketing» et tout ce qui en résulte s’avère nécessaire. Ce terme fait en
effet partie du GG société occidentale dont nul ne peut s’extraire, et ce même malgré une
formation humaniste et citoyenne telle celle qu’on reçoit à l’EC Pédagogie de Projet du
département COM - FLE. Dès lors, il est impossible de faire abstraction du monde capitaliste
dans lequel tout universitaire baigne : tout au long de mon dernier parcours de vie avec le
CIVD, à l’instar de mes camarades, j’ai été confronté aux obstacles financiers rencontrés pour
l’organisation du 15e Festival Interculturel- Voyage en 3D qui accompagne la tenue de ce
colloque. En effet, les interventions des artistes et autres intervenants dans un projet se font
très difficilement d’une manière bénévole, car certaines des personnes sollicitées cherchent de
nos jours à se faire rémunérer. Ainsi, la production culturelle ne saurait échapper à la machine
capitalo-marchande : dans cette période de vaches maigres, tout projet s’avère coûteux (le
CIVD a largement dépassé le budget prévisionnel de son 25 e anniversaire pour un
engagement maigre).
La construction du projet «bAnjo inc.» au sein des réseaux franco-américains
Il a été dit qu’à la base de ce projet, il y a une dure réalité de doctorant en fin de thèse, mais
aussi un désir. Le désir commence donc à l’emporter sur le chemin tracé par le système
académique. Le réseau autrefois constitué par des professeurs, collègues doctorants et autres
«maîtres» chercheurs commence à se dissiper pour laisser la place au réseau des amitiés
existentielles, dont quelques-unes connues au sein des réseaux associatifs. Ce désir est né
d’une histoire personnelle à laquelle vient s’ajouter un parcours de vie : une naissance aux
Amériques avec pour langue seconde «une langue belle, bulle de France au nord d’un
continent, sertie dans un étau mais pourtant si féconde»8 ; et surtout une militance au sein du
CIVD et au sein des réseaux associatifs solidaires franco-américains (France-Québec-France,
Racines françaises au Mexique Mouvement Amérique française). Tout cela a donné comme
résultat une réorientation vers les métiers de la communication et de la médiation culturelle
qui s’est cristallisée dans un site Internet : www.banjo-inc.com
Ce site Internet a été conçu avant tout avec le but d’illustrer la mobilité que peut avoir un
doctorant lorsqu’il a déjà accumulé un certain nombre d’acquis. Sur la page du menu, figure
cette volonté d’intégrer le monde professionnel, mais pas n’importe de quelle manière, le
projet reste au cœur de la démarche de professionnalisation. Les libellés retrouvés dans
l’animation «flash player» en introduction (conseil, marketing culturel, relations publiques et
publicité) relèvent d’une activité de consultant «bâtarde». Celle-ci est structurée de manière à
pouvoir conjuguer le métier de communicant (marketing interculturel, relations publiques,
publicité) et médiation culturelle (conseil et réseautage), aptitudes acquises au cours d’un
parcours universitaire censé structurer le «projet» et nourries par le désir devenir
l’intermédiaire entre la terre originelle, l’Amérique de langue française, et la terre d’adoption,
la région parisienne. En appuyant sur le bouton «consultant» de ce menu, on peut accéder à
une page qui affiche un curriculum vitae au sens plus large du terme : allant du parcours
«classique» d’un étudiant français à la réflexion sur une autre possibilité de parcours
professionnel grâce au «projet». Ceci étant, on peut constater qu’avoir intégré l’Université de
Paris 8 ne se limite pas qu’à suivre ses cours, mais aussi à essayer de «contribuer à nourrir la
dynamique sociale de la même manière que l’ancienne université de Vincennes le faisait jadis
en restant ouverte à la ville et au monde»9.
Aussi, le commerce de produits culturels (arts, artisanats, éditions, enregistrements,
animations culturelles et tourisme) s’avère être un prétexte pour le voyage, ce qui se reflète
dans la partie «marketing interculturel» où figurent des liens tissés de par le monde : l’Acadie,
le Québec, la Louisiane, le Mexique et Saint-Pierre-et-Miquelon. Des univers qui ont été
approchés grâce à la militance au sein des réseaux associatifs franco-nordaméricains. Pour
décrire chaque région de cette Amérique de langue française, il a été nécessaire de se servir à
la fois d’un savoir universitaire (recherche histoire et civilisations francophones) ainsi que
d’une actualisation des acquis scientifiques pouvant servir d’outils de professionnalisation :
données géographiques, taille du public francophone, et entreprises qui possèdent un caractère
culturel francophone. En parallèle, le «projet» demandait de se former autrement et
rapidement en complétant sa formation par des cours spécialisés dans le nouveau métier
prospecté, celui communication et de la médiation culturelle, options disponibles à la fois au
département COM – FLE de Paris 8 et au Conservatoire National des Arts et Métiers.
Le projet en constante régénération
Dans ce cadre, la réorientation vers les services d’accompagnement proposés aux entreprises
culturelles et du social de l’Amérique française et francophone se traduit par des sous-projets
projets qui se tissent entre eux telle une toile d’araignée, comme cela peut être constaté dans
la rubrique du site banjo-inc.com consacrée au «montage de dossiers culturels». Celle-ci
contient des missions et propositions en cours étroitement liées aux perspectives de carrière
dans la communication. Les propositions seront faites aux partenaires du réseau au fur et à
mesure que le projet, à l’origine chaotique, prend forme : cela a commencé par le montage
d’une exposition pour un jeune photographe québécois issu du milieu universitaire
montréalais dans le cadre de ce colloque, des 40 ans de Paris 8 et du Festival Interculturel
(voir photos en fin de texte). Cependant une ligne de travail a été tracée auparavant pour
essayer de donner des limites et des ouvertures à cette nouvelle vocation, tel qu’on peut le
constater dans la rubrique «projets» du menu qui renvoie à plusieurs actions de mise en place
du GP :
Une proposition de «débarquement d’entrepreneurs et d’artistes canadiens français en vieille
France» qui reprend un travail militant associatif s’étant transformé en une expertise de
«création d’événements pluridisciplinaires susceptibles de laisser des traces aussi bien
matérielles que mémorielles».
Un projet de «promotion d’œuvres d’art et de la culture francophones en France» qui se veut
une démarche professionnelle telle qu’elle se fait dans le monde de l’entreprise. C’est une
attitude difficile à comprendre lorsqu’elle émane de quelqu’un qui s’est formé en université.
Cependant, il faut comprendre que le projet a une réalité économique, que sa réussite dépend
aussi bien de la générosité des comptes publics que de celle des bénévoles et parrains. Il a
donc une dimension économique du seul fait de la mobilisation d’un certain capital et d’un
certain nombre de personnes. En outre, on peut se demander s’il est légitime de donner une
valeur financière à son implication dans un dossier culturel, si celle-ci se trouve chiffré d’une
façon ou d’un autre dans la plupart des demandes de subvention ?
Enfin, il existe sur cette page «projets», un volet de formations «en langages et codes culturels
francophones pour cadres allophones en France et au Québec» reflète l’impossibilité de
rompre avec la vocation originelle de l’universitaire, celle de diffuser et de transmettre la
culture dont il est issu. En même temps, cette implication dans une formation, qui servirait à
la fois de pratique pédagogique et de service touristique («Vivre en Parisien et se divertir en
perfectionnant son français» est son intitulé côté français10), pourrait aider à étendre les
membres du réseau, dont certains pourraient un jour ou l’autre adhérer au projet…
Reste à savoir si une professionnalisation ainsi menée peut être un exemple d’une volonté de
concilier le monde de la réflexion scientifique en sciences humaines avec celui d’un
capitalisme mondialisé qui vit à cette heure une crise sans précédent.
En guise de conclusion après la table ronde du 12 main 2009 après-midi
Les intervenants de ce jour et le public partagent l’avis de la pertinence de cette démarche
d’utilisation du réseautage comme un outil de construction du projet professionnalisation d’un
doctorant. Néanmoins, il faudrait pousser plus au loin sa réflexion sur la continuité du projet :
bien que le projet puisse exister indépendamment de celui ou ceux qui l’ont construit, quelle
est la stratégie qui devrait être mise en place pour que le projet se renouvelle ? Ma
participation ponctuelle avec une animation franco-québécoise aux activités du CIVD et de ce
Colloque international dans le cadre des 40 ans de notre université peut relever du pur
événementiel éphémère. Or, le culte de la trace mémorielle (dont sa diffusion) et l’entretien
continuel des liens fraternels avec les membres du réseau qui sont passés par le bouillon
d’idées, comme cela avait été le cas de certaines amitiés acadiennes connues pendant mes
deux dernières années universitaires, peuvent être le moteur d’un nouveau démarrage. Un
démarrage qui pourrait être possible grâce à l’envoi continu de nouvelles sur l’état
d’avancement du projet sous forme de communiqué de presse et à la recherche de nouvelles
idées lors de la prochaine manifestation culturelle de l’Amérique du Nord francophone : le
Congrès Mondial Acadien. Durant cet événement, il sera question de déplacement, comment
faire que les francophones de l’Acadie canadienne (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse et
Île-du-Prince-Édouard) s’intéressent aux services qu’un Franco-Mexicain leur propose : se
faire un coup de pub chez-lui à Paris-Île-de-France. À cet effet, il faudra faire à nouveau
usage du dispositif PP-ii d’Annie Coëdel, à savoir l’écoute de l’Autre et l’apprentissage des
rouages institutionnels de part et d’autre de l’atlantique tout en sachant donner une valeur
matérielle à son expertise, ainsi qu’à l’aide apporté par les adhérents au projet : une
compensation soit monétaire (payer pour un dépannage), soit utilitaire (aider le bénévole à
faire valoir ses compétences). Sur ce dernier point, mes interlocuteurs à la table ronde sur la
«professionnalisation des universitaires» n’ont pu être que d’accord…
1 PAREDES Armando, Les lieux de mémoire franco-mexicains, dans : ECHO-GRAPHIE édition spéciale : 40e / 400e [R]évolutions (car en
période de vaches maigres), Saint-Denis, Université Paris 8, Département COM – FLE, n° 48 Décembre 2008 – Janvier 2009, pages 33 – 36.
2 Il faut entendre l’Amérique et les Américains au sens le plus large du terme.
3 Voir article en ligne : http://julienas.ipt.univ-paris8.fr/~civd/mexique2.htm
4 BEN KARICH Sabrina, Entretien avec Annie Couëdel, Dispositif de pédagogie de projet : intervention / insertion, Saint-Denis, Université
de Paris 8, ?, article disponible en ligne à l’adresse Internet : http://www-ufr8.univ-paris8.fr/pfa/pdf/entretien_AC.pdf
5 VALERY Paul , Le bilan de l’intelligence, conférence à l'Université des Annales, 16 janvier
1935, tome I de l'édition de la Pléiade, pages 1075-1076.
6 MEIRIEU Philippe, Apprendre… oui, mais comment, Paris, ESF éditeur, 1990, p. 88
7 BLONDEAU Nicole et COUËDEL Annie, Entreprendre pour apprendre, dans : les irrAIductibles : Des dispositifs II, Saint Denis,
Université Paris 8, Département des sciences de l’éducation, n° 7, Février 2002.
8 DUTEIL Yves, La langue de chez nous, chanson, Montréal, 1985.
9 «Présentation du projet» au Dossier de présentation de la journée «Voyage en 3 D» du CIVD, Saint-Denis, Université de Paris 8, 2009, p.
2
10 En ligne sur la page Internet : http://vivreenparisienflebanjo.unblog.fr/a-propos/