nouvelle by hedongchenchen

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L’œil jaune et cyclopéen du beffroi de la gare de Lyon, annonçait 13h30. Une guirlande électrique
clignotait « Bonne Année 1968 ». C’étaient les seuls repères un peu joyeux pour les voyageurs de ce
grisâtre après-midi d’hiver. Sur les trottoirs, les rares piétons essayaient tant bien que mal d’éviter les
amas de neige sale, et les taxis roulaient codes allumés. Celui du juge le déposa au pied du grand
escalier. En dépit de cette ambiance plutôt sinistre, le juge était content de partir. Les fêtes en famille
enfin terminées, ce voyage d’affaires représentait pour lui deux jours de vacances supplémentaires,
et en célibataire de surcroit ! Dans la salle des pas perdus il acheta un journal du soir et se dirigea
vers le quai où était amarré son train, toutes lumières dehors, tel un navire en partance. « Prochaine
escale Avignon ! Ce soir à l’hôtel je demanderai de la compagnie ! ». Cette pensée le fit sourire
intérieurement, et il souriait toujours en parcourant le long couloir désert de son wagon de 1ère
classe. Tous les compartiments étaient encore vides, sauf le sien, où un jeune homme dormait, affalé
de tout son long sur l’une des banquettes. Le juge toussota, puis tapota avec son journal l’épaule du
dormeur qui ouvrit un œil.

-C’est ma place ! fit le juge sèchement en désignant le coin-fenêtre où s’étalaient les
« santiags »boueuses de l’intrus.

Celui-ci se redressa, passa la main dans ses cheveux trop longs, haussa les épaules et alla s’asseoir en
face, coin couloir. Il se rendormit presqu’aussitôt, la tête contre la toile rêche du rideau. «Encore un
fêtard qui cuve son vin et n’a sûrement qu’un billet de seconde ! Comme par hasard il sera aux
toilettes quand le contrôleur passera !». Le juge épousseta son siège avec son journal, enleva son
manteau en poil de chameau, (cadeau de Noël de son épouse !), et le rangea soigneusement au-
dessus de sa valise, non sans avoir poussé le sac à dos du dormeur tout au fond du filet à bagages.
Puis il prit place, déploya son journal et commença à lire. Il en était aux cours de la bourse quand
entrèrent deux dames. Une jeune fille coiffée à la Bardot, et sa mère, beauté blonde à l’élégance de
Grace Kelly. Le juge les salua, se leva, et les aida à s’installer. Pendant ce temps le dormeur,
pleinement réveillé cette fois, avait un point de vue imprenable sur la mini-jupe de l’adolescente qui,
debout, levait les bras pour caser un sac. Le juge intercepta le regard émoustillé du jeune homme et
le toisa sévèrement. Mais l’autre l’ignora et entreprit la conversation avec la jeune fille dés qu’elle fut
assise à ses cotés. La mère, elle, s’installa face au juge, déploya deux longues jambes fines, et ouvrit
un livre. Le juge put en déchiffrer le titre : « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen.

-Très bon choix, commenta-t-il avec un sourire engageant. Mon épouse est en train de le lire.

La mère lui sourit en retour tout en gardant un silence de bon aloi. Mine de rien, elle suivait la
conversation de sa fille à coté d’elle. Entra alors une grosse femme, la cinquantaine, suante,
soufflante, empêtrée de son parapluie, de son chapeau, et de ses nombreux sacs. Immédiatement le
jeune homme se leva et l’aida à caser ses affaires.

-Merci lui dit-elle, en s’asseyant lourdement, ça fait plaisir de voir qu’il y a encore des jeunes gens
galants, ajouta-t-elle à l’adresse du juge coincé à coté d’elle. Mais boudie! reprit-elle, que c’est petit
ici ! Et ils appellent ça des premières classes! Mes poules ont plus de place dans mon poulailler à
Cavaillon !
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Les jeunes s’esclaffèrent. Le juge et la mère restèrent imperturbables.

-Ah ! ça fait du bien de rire ! C’est qu’à Paris les gens ne sont guère aimables ! Ils ont tous l’air
constipés ! Il faut dire qu’ils ne voient pas souvent le soleil, peuchère!

Les jeunes pouffèrent à nouveau, et la grosse femme poursuivit avec eux une conversation débridée
où elle tenait le rôle principal. Elle était agricultrice dans le midi et s’en retournait chez elle après les
fêtes.

-Boudie ! Que de tremblements ! Juste pour voir ses enfants et petits-enfants dans la capitale! C’est
qu’une fois arrivée à Avignon il me faudra prendre la micheline jusqu’à Cavaillon ! Je ne suis pas
encore couchée ! Et vous autres vous descendez aussi à Avignon ?

Les jeunes firent « Non… Marseille ». La mère s’abstint de répondre. Le juge répondit « Oui ! » mais
fut parfaitement ignoré. «Hm ! Après tout, ce n’est qu’une paysanne parvenue qui ne sait même pas
que l’on doit dire en Avignon ! Un jour son champ de melons sera cerné par des lotissements
résidentiels et elle sera perdue… Demain matin, après la vente, il faudra que je demande au notaire,
l’adresse d’un architecte sérieux, pas un de ces indigènes roublards qui jouent les naïfs… Ah ! …la
piscine… Il faut aussi penser à la piscine, pour les enfants, pour cet été…».

-Billets s’il vous plait !

Le contrôleur s’encadra dans l’entrée du compartiment. Le juge épia attentivement le jeune homme,
mais celui-ci montra tranquillement son billet et sa carte d’étudiant. Tout était en règle. Le train
s’ébranla. La carte tomba sur le sol. La jeune fille la ramassa et la lui rendit :

-Vous étudiez quoi ?

-Sociologie à Nanterre et vous ?

-Moi…euh… je fais de la danse mais euh… j’aimerais faire du cinéma ! ajouta-t-elle plus bas, après
avoir jeté un coup d’œil furtif à sa mère.

-Vous avez de la chance ! A Nanterre pas de danse, pas de cinéma, pas de campus, de la boue
partout, et mixité interdite dans la résidence universitaire !

-Vous ne devez pas vous amuser souvent ! fit la jeune fille compatissante.

-Mais ils sont là-bas pour étudier Mademoiselle ! intervint le juge sévèrement. Les contribuables leur
ont offert une université. La moindre des choses c’est qu’ils y travaillent ! C’est le devoir de la société
de veiller sur sa jeunesse.

-La société ! Quelle société ? Celle du business qui nous permet de conduire à 18 ans pour pouvoir
nous vendre ses voitures, ou celle des élections qui ne nous donne le droit de vote qu’à 21 ans !
Assez mûrs pour la voiture, trop gamins pour le bulletin ! Mais tout cela va changer un jour, vous
verrez ! s’exclama l’étudiant, véhément.

-Quand donc ? persifla le juge.
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 -Quand mes melons seront carrés ! s’esclaffa la paysanne qui mit les jeunes rieurs de son coté.

 A ce moment le juge se pencha pour ramasser son journal, et aperçut alors les chaussures bien
cirées du sixième passager. La corpulence de sa voisine lui avait caché ce dernier. L’homme très
discret lisait un journal économique. Au-dessus de lui, un attaché-case. « Sans doute un banquier. Il a
du se sentir visé, mais il a raison de jouer les indifférents face aux rodomontades de ce jeune excité. Je
vais faire comme lui…je vais l’ignorer… »

Et le juge s’absorba dans la contemplation des jambes de la jeune fille, gainées dans un collant bleu-
roi…bleu-piscine…comme sa future piscine…sa piscine déjà en eau, où l’adolescente se baignait nue.
Il contemplait la naïade, ravi. Elle nagea jusqu’à l’échelle métallique où elle s’adossa, et lui fit signe
de la rejoindre. Il plongea, nu lui aussi…Il glissait vers elle avec délice…Elle écarta les jambes... Il allait
la prendre quand apparurent successivement au-dessus de l’eau : la tête de la mère outragée, celle de
son épouse furibarde, puis la grosse tête de la paysanne qui s’esclaffait encore, tel un melon
moqueur. Il plongea vers le fond de la piscine pour échapper à ces harpies…Sauvé !

Quand il se réveilla le compartiment était vide, sombre, silencieux. Le train s’était arrêté en rase
campagne. Il se leva pour sortir dans le couloir, mais la porte était bloquée. Il essaya vainement de la
forcer.

-C’est inutile, fit une voix derrière lui. Tout le train est verrouillé.

Le juge se retourna et aperçut dans la pénombre le 6ème passager, toujours à sa place, toujours
discret.

-Mais où sont les autres ?

-Evacués en autobus quand le train est tombé en panne…

-En panne?... Et moi?... Et vous? questionna le juge soudain suspicieux.

-Moi ?...Je suis resté pour veiller sur vous, vous dormiez si bien, Monsieur le juge…

Le juge s’assit face à lui, blême, en état d’alerte.

-Comment savez-vous que je suis juge? murmura-t-il comme à confesse.

-Parce que vous m’avez condamné à 10 ans de prison, il y a déjà un an de cela !

-Si c’est vrai pourquoi êtes-vous là et non en cellule ?

-Mais nous sommes dans une cellule ! Nous sommes tous deux prisonniers ici…Sauf que moi je suis
innocent, mais pas vous Monsieur le juge ! Tant et tant d’erreurs judiciaires accumulées! Je
représente tous ces innocents, sans compter la jeune fille que vous avez essayé de violer dans votre
piscine…

-Moi ? Vous rêvez !
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 -Non, c’est vous qui étiez en train de rêver, Monsieur le juge ! Ah quelle blague ! Un juge rêve de
violer une jeune pute ! Tout le quartier du panier à Marseille va en rigoler quand sa mère maquerelle
leur racontera. Car nous avons tous vu votre rêve, Monsieur le juge! Tous ! …C’était croquignolet !

 A cet instant un éclat de lune illumina le visage ricanant du 6ème passager. Le juge en profita pour
se jeter sur lui et essayer de l’étrangler. C’est alors que le train repartit et qu’il se cogna violemment
la tête contre la vitre…



- Marseille : Terminus ! Réveillez-vous Monsieur! Il faut descendre !

-Marseille ! Mais j’aurais du descendre en Avignon ! Pourquoi ne m’a-t-on pas prévenu ? Je me
plaindrai à la S.N.C.F. ! Je suis juge et vous aurez de mes nouvelles !

-En attendant, montrez-nous votre billet Monsieur !... Ah ! Un billet de seconde alors que vous êtes
en première ! Plaignez-vous donc !... C’est ça votre valise ?…

Dans le filet à bagages ne restait que l’attaché-case. Le contrôleur s’en empara. Le juge protesta :

-Mais ceci n’est pas à moi ! On m’a volé mes affaires…

-Oh ! On ne vous a pas tout volé !... Regarde, fit-il au second contrôleur venu à la rescousse. La
mallette grande ouverte révélait des liasses compactes de billets verts.

-Mais ce n’est pas à moi ! C’est au 6ème passager, c’est un banquier, euh non…un évadé, et il est
dangereux !

-Vous expliquerez ça au poste « Monsieur le juge »…

Les contrôleurs firent mine de l’embarquer. Le juge essaya encore une fois de se sauver en plongeant
au fond de la piscine bleue de son rêve, mais il n’y avait plus d’eau…



Au printemps suivant à Paris, le mois de Mai fut particulièrement beau. Rue Gay-Lussac on vit
pousser et même voler des melons carrés !…

								
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