La guerre d’Algérie et l’opinion publique de la métropole
par Michèle Adamczyk, professeur au lycée Faidherbe de Lille.
« La guerre d’Algérie fut d’abord une guerre politique où ma partie non militaire fut plus déterminante
que les opérations militaires », Charles-Robert Ageron
Les différentes parties de la réflexion
- Bibliographie
- Définitions : Qu’est-ce que l’opinion publique ?
- Problèmes historiographiques
- Pistes de réflexion, constatations générales : Quels sont les facteurs qui expliquent l’acceptation
par l’opinion publique de l’indépendance de l’Algérie ?
- Panorama des groupes politiques
- Quelle est l’influence du discours officiel sur l’opinion publique ?
- Evolution chronologique rapide de l’opinion publique
- Les intellectuels et la guerre
- Les étudiants et la guerre d’Algérie
- La place particulière des catholiques
- La place des femmes
- Les soldats du contingent
- La guerre d’Algérie à la télévision
- Les représentations de la guerre d’Algérie dans le cinéma français pendant la guerre d’Algérie et
jusqu’au milieu des années 1970.
- La presse dans la guerre d’Algérie
- Les chansons dans la guerre d’Algérie
- Les peintres français et la guerre d’Algérie
- L’immigration maghrébine et la guerre d’Algérie
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La bibliographie :
- Sous la direction de Jean-Pierre RIOUX, Dictionnaire de la France coloniale, Paris, 2007.
- Sous la direction de Laurent GERVEREAU et Benjamin STORA La France en guerre d’Algérie,
novembre 1954 – juillet 1962, catalogue d’exposition organisée par le Musée d’Histoire contemporaine de
la Bibliothèque de documentation internationale, Paris, 4 avril – 28 juin 1992.
- La guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises, Actes du colloque tenu en l’honneur de
Charles-Robert Ageron, Paris, 2000.
- AGERON Charles-Robert, « L’opinion française devant la guerre d’Algérie », Revue française d’histoire
d’outre-mer, t. LXIII, 2e trimestre 1976, n°231, pp. 256-285.
- AGERON Charles-Robert, Histoire de l’Algérie contemporaine, 1871-1954, Paris, 1979.
- AGERON Charles-Robert, « L’opinion française à travers les sondages », dans La guerre d’Algérie et les
Français, sous la direction de RIOUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent,
Paris, 1990, pp. 25-44.
- AGERON Charles-Robert, « Les Français devant la guerre civile algérienne», dans La guerre d’Algérie et
les Français, sous la direction de Jean-Pierre RIOUX, colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent,
Paris, 1990, pp. 53-62.
- ALLEG Henri ss la dir, La guerre d’Algérie, Paris, 1982.
- BAHU-LEYSER Danielle, « Les voyages en province du général de Gaulle », dans La guerre d’Algérie
et les Français, sous la direction de Jean Pierre RIOUX, (déjà cité), Paris, 1990, pp. 145-149.
- BARTHELEMY Christophe, « Les saisies de journaux en 1958 », dans La France en guerre d’Algérie,
novembre 1954 – juillet 1962, ouvrage publié sous la direction de Laurent GERVEREAU et Benjamin
STORA, (déjà cité), pp. 122-126.
- BEDARIDA François et FOUILLOUX Etienne, La guerre d’Algérie et les chrétiens, Paris, 1988.
- BENGUIGUI Yamina, Mémoires d’immigrés, Paris, 1998.
- BERGOT Erwan, La guerre des appelés en Algérie, Paris, 1986 et 1992.
- BERQUE Jacques, Les Arabes d’hier à demain, Paris, 1960.
- BERQUE Jacques, Il reste un avenir, Paris, 1993
- BOURDON Jérôme, La France en guerre d’Algérie, novembre 1954 – juillet 1962, ouvrage publié sous
la direction de Laurent GERVEREAU et Benjamin STORA, (déjà cité), pp. 241-246.
- DROZ Bernard et LEVER Evelyne, Histoire de la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, 1982.
- FERRO Marc, Le livre noir du colonialisme, XVIe-XXIe siècle de l’extermination à la repentance, Paris,
2003.
- FOUILLOUX Etienne, « Chrétiens et Juifs : comme les autres ? » dans La guerre d’Algérie et les
Français, sous la direction de RIOUX, Jean-Pierre (déjà cité), Paris, 1990, pp. 109-115.
- GARANGER Marc, La guerre d’Algérie vue par un appelé du contingent, Paris, 1984
- GERVEREAU Laurent, « Des bruits et des silences. Cartographie des représentations de la guerre
d’Algérie », dans La France en guerre d’Algérie, novembre 1954 – juillet 1962, ouvrage publié sous la
direction de Laurent GERVEREAU et Benjamin STORA, (déjà cité), pp. 178-200.
- GUIBERT Pierre, « La guerre d’Algérie sur les écrans français », dans La France en guerre d’Algérie,
novembre 1954 – juillet 1962, ouvrage publié sous la direction de Laurent GERVEREAU et Benjamin
STORA, (déjà cité), pp. 247-251.
- HAMON Hervé et ROTMAN Patrick, Les porteurs de valises. La résistance française à la guerre
d’Algérie, Paris, 1979, 1982.
- HAMON Hervé et ROTMAN Patrick, Génération, 2 tomes, Paris, 1987 et 1988
- HARBI Mohammed, « Le FLN et l’opinion française», dans La guerre d’Algérie et les Français, ss la dir
de RIOUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990, pp. 45-52.
- HARRISON Martin, « Government and Press in France during the Algerian War », in The American
Political Science Review, vol. LVIII, n°2, juin 1964, pp. 273-295.
2
- JAUFFRET Jean-Charles, Soldats en Algérie, 1954-1962, Expériences contrastées des hommes du
contingent, Paris, 2000.
- Sous la direction de JAUFFRET Jean-Charles et VAÏSSE Maurice, Militaires et guérilla dans la guerre
d’Algérie, Bruxelles, 2001.
- DE LA FOURNIERE Michel, « Les étudiants face à la guerre (1954-1957), dans La guerre d’Algérie et
les Français, sous la direction de RIOUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent,
Paris, 1990, pp. 99-108.
- LEFEUVRE Daniel, Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris, 2006.
- LEMALET Martine, Lettres d’Algérie, la guerre des appelés, Paris, 1992.
- LIAUZU Claude, « Les intellectuels français face au miroir algérien », Cahiers de la Méditerranée, n° 3,
1984.
- LIAUZU Claude, Histoire de l’anticolonialisme en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, 2007.
- ss la dir de MEMMI Albert, Anthologie des écrivains français du Maghreb, Présence africaine, 1995
- MONCHABLON Alain, Histoire de l’UNEF, Paris, 1983.
- PEJU Paulette, Ratonnades à Paris précédé de Les harkis à Paris, Paris, 1961, réed 2000.
- PERROT Michelle, « L’air du temps », Essais d’ego-histoire, réunis et présentés par Pierre NORA, Paris,
1987.
- PITTI Laure, Les ouvriers algériens à Renault-Billancourt, de la guerre d’Algérie aux grèves d’OS des
années 1970, thèse, Université de Paris VIII, 2002.
- sous la dir de RIOUX Jean-Pierre, La guerre d’Algérie et les Français, colloque de l’Institut d’Histoire du
Temps présent, Paris, 1990.
- ss la dir de RIOUX Jean-Pierre et de SIRINELLI, Jean-François, La guerre d’Algérie et les intellectuels
français, Paris, 1991
- RIOUX, Jean-Pierre, « Une guerre trouble-fête », dans La France en guerre d’Algérie, novembre 1954 –
juillet 1962, ouvrage publié sous la direction de Laurent GERVEREAU et Benjamin STORA, (déjà cité)
pp. 146- 150.
- ROTMAN Patrick et TAVERNIER Bertrand, La guerre sans nom, Paris, 1992
- RUSCIO Alain, « La guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises. Hommage à Charles-
Robert Ageron dans Marc FERRO, Le livre noir du colonialisme, XVIe-XXIe siècle de l’extermination à
la repentance, Paris, 2003.
- SAYAD Abdelmalek, « El Ghorba », dans L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Bruxelles, 1991.
- SINGER, Madeleine, Histoire du SGEN, 1935-1970, Thèse, Université de Lille III, 1987.
- SIRINELLI Jean-François, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XXe siècle.
Paris, 1990.
- SIRINELLI Jean-François Etienne, « Les intellectuels dans la mêlée » dans La guerre d’Algérie et les
Français, ss la dir de RIOUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990,
pp. 116-130.
- SIRINELLI Jean-François, « Les intellectuels français dans la bataille », dans La France en guerre
d’Algérie, novembre 1954 – juillet 1962, ouvrage publié sous la direction de Laurent GERVEREAU et
Benjamin STORA, (déjà cité), pp. 108-113.
- STORA, Benjamin, « Une censure qui ne dit pas son nom. Algérie années 1960 », dans Censures, BPI,
Paris, 1974.
- STORA Benjamin, Imaginaires de guerre, Les images dans les guerres d’Algérie et du Viêt-Nam, Paris,
1977, 2004.
- STORA Benjamin, Histoire de la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, 1993.
- TARTAKOWSKY Danielle, « Les manifestations de rue », dans - ss la dir de RIOUX, Jean-Pierre, La
guerre d’Algérie et les Français, colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990, pp. 131-
143.
- VIDAL-NAQUET Pierre, L’Affaire Audin, Paris, 1958
- VIDAL-NAQUET Pierre, Face à la raison d’Etat. Un historien dans la guerre d’Algérie, Paris, 1989. -
BERGOT Erwan, La guerre des appelés en Algérie, Paris, 1986 et 1992.
- VITTORI Jean Pierre, Nous, les appelés d’Algérie, Paris, 1977.
- VITTORI, Jean-Pierre, La vraie histoire des appelés d’Algérie, Paris, 2001.
3
Définitions : Qu’est-ce que l’opinion publique ?
1- Opinion publique : selon le Robert de 1972 : ensemble des opinions d’un groupe social sur les
problèmes politiques, moraux philosophiques et religieux. Ensemble des attitudes d’esprit
dominantes dans une société, à l’égard de problèmes généraux, collectifs et actuels. Ensemble de
ceux qui partagent ces attitudes.
2- On peut constater que deux groupes forment l’opinion publique: les élites, les couches dirigeantes,
la classe politique, en fait les couches politisées et l’homme de la rue. Le décalage entre ces deux
groupes paraît avoir été considérable en particulier dans les premières années du conflit.
3- Charles-Robert Ageron entend par opinion publique les résultats chiffrés des sondages d’opinion
réalisés grâce aux enquêtes de l’Institut français d’opinion publique, qui a réalisé une longue série
assez régulière de sondages sur la guerre d’Algérie et les questions algériennes de 1955 à 1963.
4- Quel est le poids des indécis ? (étude de Danièle Tartakowsky) : les poids de l’anticommunisme
même de façon peu déterminante, du racisme antimaghrébin ( les nationalistes algériens regrettent
que les manifestations qu’ils organisent ne reçoivent qu’un médiocre soutien des Français de
métropole) et des fantasmes liés au complot, « aux mains » de l’étranger telles que Moscou et Le
Caire, dépeint comme le centre d’une internationale arabe dont le chef serait Nasser ont peser sur
les indécis. Enfin de compte, la grande majorité des indécis est parvenue à la conclusion qu’il fallait
tourner la page.
5- Quelles sont les réactions de la classe politique à l’évolution de l’opinion ? A l’époque, la classe
politique attache moins d’importance aux sondages qu’aujourd’hui mais elle tire des enseignements
du poids des indécis.
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Problèmes historiographiques :
1- Très peu d’études portent sur les effets de la « propagande officielle » (radio, télévision, « actualités
cinématographiques », saisie des journaux) sur l’opinion publique et les appelés.
2- Très peu d’études également sur l’impact des documents utilisés pour l’initiation (films réalisés
par le Service cinématographique des armées) du contingent et sur le comportement des appelés.
3- Peu d’études sur le contingent, les jeunes et les femmes.
4- Pas d’étude sur l’attitude des familles face au service militaire : l’accepter fait preuve de virilité
(refus de la peur, appel au courage) même chez les intellectuels qui sont encore pénétrés par les
images de la Deuxième guerre mondiale et de la Résistance.
Pistes de réflexion
Constatations générales : Quels sont les facteurs qui expliquent l’acceptation par l’opinion
publique de l’indépendance de l’Algérie ?
- AGERON Charles-Robert, « L’opinion française à travers les sondages », dans La guerre d’Algérie et les
Français, ss la dir de RIOUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990,
pp. 25-44.
- AGERON Charles-Robert, « Les Français devant la guerre civile algérienne», dans La guerre d’Algérie et
les Français, ss la dir de RIOUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris,
1990, pp. 53-62.
- BAHU-LEYSER Danielle, « Les voyages en province du général de Gaulle », dans La guerre d’Algérie
et les Français, ss la dir de RIOUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris,
1990, pp. 145-149.
- HARBI Mohammed, « Le FLN et l’opinion française», dans La guerre d’Algérie et les Français, ss la dir
de RIOUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990, pp. 45-52.
- TARTAKOWSKY Danielle, « Les manifestations de rue », dans - ss la dir de RIOUX, Jean-Pierre, La
guerre d’Algérie et les Français, colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990, pp. 131-
143.
- WINOCK Michel, « Pacifisme et attentisme», dans La guerre d’Algérie et les Français, ss la dir de
RIOUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990, pp. 15-21.
1- Le désarroi de l’opinion publique : l’opinion publique est perplexe, attentiste et passive.
L’opinion publique n’a pas basculé tout à coup à l’attentisme marqué. Il existe aussi une prudence
et une modération de l’opinion publique. L’on peut noter la « résignation présomptive des
Français » pendant tout le conflit selon Charles-Robert Ageron. De même, l’on peut voir apparaître
« une certaine indifférence teintée d’hostilité de la part des masses françaises à l’égard de la
colonisation ».
2- Longtemps, les Français ont minimisé la guerre et sa portée. En août 1955, 5% des personnes
interrogées par l’IFOP s’intéressent aux nouvelles d’Algérie transmises par les journaux. En
décembre 1955, un quart d’entre elles tout au plus pensent que la guerre devrait être la
préoccupation première du gouvernement. Il faut attendre le printemps puis l’été 1956 avec le
rappel des réservistes pour que l’opinion enfin réagisse massivement.
3- Le « surinvestissement » politique à propos de la guerre n’a touché que les minorités même si
l’ensemble des Français étaient presque tous impliqués ne serait-ce que par l’envoi du contingent.
L’opinion publique balançant entre « pacifisme et attentisme » et contradictoirement les Français se
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sont résignés au départ des appelés. L’opinion publique n’est pas indifférente à la guerre, ne serait-
ce que par l’engagement du contingent.
4- Les Français, tout au long du conflit semblent s’être assez vite résignés à la « perte » de l’Algérie et
le ralliement massif à la solution gaullienne n’a été qu’un signe de passivité plutôt que de
l’enthousiasme. L’opinion publique a progressivement été acquise à l’idée d’indépendance. Elle
s’est résolue à tirer un trait sur les départements algériens. Le souhait au fil des mois de voir la
guerre se terminer en trouvant une porte de sortie honorable.
5- Le pessimisme précoce sur l’avenir de l’Algérie. En avril 1956, un sondé sur trois se prononce déjà
pour « des liens moins étroits » avec l’Algérie, contre 40% d’opinions favorables au vieux statut de
départements français et dès 1957, l’opinion française se résigne à voir l’Algérie obtenir son
autonomie, sinon son indépendance.
6- Les Français de la métropole refusent toute violence qui pourrait déboucher sur une situation de
guerre civile. C’est le pacifisme profond des Français qui est un facteur explicatif à cette situation.
Ce pacifisme « traduit essentiellement la lassitude des Français devant les épreuves et la fatigue
accumulées depuis 1939 » selon Charles-Robert Ageron (la Deuxième guerre mondiale est encore
proche) et la peur d’une guerre sans issue. Mais, les français sont partagés sur la politique à suivre :
en avril 1956 : 39 % sont pour la négociation avec les rebelles, 39 % pour l’écrasement militaire de
l’insurrection et 22 % sont indécis. En juillet 1956, 45% des Français interrogés sont déjà
favorables à une négociation avec les « chefs de la rébellion » contre 23% de bellicistes. En juillet
1957, ils sont 53%. En janvier 1958, 56 % et en mai 1959, ils sont 71%.Les français se méfient des
ultras d’Alger. Au début de 1959, ils sont 42% à ne pas avoir confiance dans les régiments de
parachutistes.
7- Refus permanent de l’aventure : condamnation des barricades d’Alger, du putsch des généraux et
réprobation contre l’OAS. Selon Jean-Pierre Rioux, « l’extrémisme ultra a accéléré la mutation
pacifique des Français ». Ce sont d’ailleurs les exactions de l’OAS qui déclenchent dans les
premiers mois de 1962 « les seules vraies manifestations défensives de masse, avec manifestations
de rues, que la France ait connue pendant toute la guerre ». Danielle Tartakowsky montre que des
manifestations reprennent en France après les barricades d’Alger en 1960, notamment celle du 28
juin (en même temps que les pourparlers de Melun) organisée par le Mouvement pour la Paix, le
PSU et qui reçoit le soutien du PCF. Des meetings et débrayages et de nombreuses manifestations
sont organisés en dépit de l’interdiction de manifester à Paris. Les organisateurs préfèrent alors 14
rassemblement dispersés en région parisienne rassemblant 10 000 personnes et maintiennent en
province les cortèges prévus (49 défilés dans 37 départements pour 50 000 personnes au total), ce
qui ne montre pas des manifestations de masse car ce nombre représente moins que le potentiel
militant des organisations concernées.
8- La majorité des Français métropolitains aspire à la paix mais ce qu’elle déplore avant tout dans la
poursuite de la guerre ce sont ses retombées sur leur vie quotidienne selon Danielle Tartakowsky.
De même, l’opinion ne se départit pas de ses réflexes « franchouillards ».
9- Rôle du « cartiérisme » qui est d’ailleurs est utilisé par de Gaulle même s’il faut le relativiser pour
l’Algérie.
10- L’enjeu principal reste la métropole : l’Algérie est rarement prise en compte en tant que telle. Un
sondage d’opinion de l’IFOP pour les Temps Modernes en avril 1955 montre la place secondaire
des problèmes coloniaux dans la France de l’après-guerre. Les réponses à la question « à quelles
idées et quelles choses êtes-vous vraiment opposé ? » seuls 3% sont contre le racisme et 7% contre
le colonialisme. Ce sondage semble confirmer le poids de l’idéologie coloniale : si l’indépendance
des peuples d’outre-mer est considérée comme un droit dans l’absolu, celle des Algériens est
soumise à quantité de réserves selon Claude Liauzu. . Pour Jean-Pierre Rioux, la solution du
général de Gaulle l’emporte car il sait convaincre les Français que se débarrasser du « boulet
algérien » redonnerait toutes ses chances à la grandeur française. Le 29 janvier 1960, en pleine
semaine des barricades d’Alger, de Gaulle dit crûment que « l’unité, le progrès, le prestige, du
peuple français sont en cause et que son avenir est bouché tant que le problème algérien ne sera
pas résolu » (Charles de Gaulle, Discours et messages, t .3, Avec le renouveau, Paris, 1970, p.
163).De même dans une conférence de presse du 11 avril 1961 : « La décolonisation est notre
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intérêt et, par conséquence, notre politique ». La guerre d’Algérie, selon Jean-Pierre Rioux
« saccage l’annonce d’une croissance économique porteuse de mieux-être ».
11- La guerre d’Algérie est vécue comme un malheur « qui dévoile des maux intimes », qui montre les
forces et les faiblesses de la République (Jean-Pierre Rioux).
12- Le rôle du général de Gaulle : « La grande force du général de Gaulle est d’avoir fait la politique
algérienne souhaitée par la majorité absolue du peuple français mais non par la majorité de ses
élites » (Charles-Robert Ageron) et la confiance accordée à de Gaulle pour rétablir la paix en
Algérie demeure une constante sur toute la période, électeurs et militants communistes mis à part.
C’est cette confiance qui permet au général d’imposer à l’armée la politique de décolonisation.
13- Les métropolitains, au fil des mois, sont de plus en plus nombreux à prendre leurs distances avec
les Français installés en Algérie : dès mai 1959 : près de 40% ne se sentent pas solidaires des pieds-
noirs, en septembre 1962 après la semaine des barricades, 70 % des Français métropolitains portent
sur eux un jugement défavorable et en septembre 1962, à peine 12% jugent insuffisante l’aide
apportée à celles et ceux qui sont désormais des « rapatriés » et 31 % la jugent excessive : les pieds-
noirs ne sont pas les bienvenus.
14- Quelle est l’opinion des jeunes ? A l’automne 1957, pour un sondage de L’Express, à a question :
« Quel est pour les Français le problème nationale n°1 ? », 28% des jeunes répondent :
« L’Algérie ». (Benjamin Stora).
15- Force des étudiants : l’UNEF est devenue progressivement le centre de gravité des organisations en
lutte contre la guerre. La première manifestation de masse du 27 octobre 1960 lui est due, malgré
l’hostilité du PCF et de la CGT. Pour la première fois, une association représentative de la majorité
des étudiants tenait un rôle de premier plan dans la vie politique. L’UNEF se méfie de ce qu’elle
considère comme des dérives dangereuses : contre l’aide au FLN par exemple et la manifestation
organisée à la Mutualité le 27 octobre 1960 est de signifier qu’il reste des manières classiques de
militer pour la paix, voire pour l’indépendance.
16- Les stratégies des anticolonialistes :
- lutte contre la censure
- poids des intellectuels et de leurs actions
- l’utilisation de la presse dans laquelle signent des intellectuels renommés
- la création des comités de soutien. Exemple :
- les procès. On peut mettre en valeur trois procès : celui de Djamila Bouhired défendue par Maître Vergès
suivi de sa condamnation à mort et celui de Djamila Boupacha défendue par Gisèle Halimi qui se
retournent en procès de la torture. L’avocate reçoit le soutien de Simone de Beauvoir qui dénonce dans Le
Monde le supplice de la bouteille enfoncée dans le ventre.
Le troisième procès est celui du réseau Jeanson. Roland Dumas est l’un des avocats avec Maître Vergès
dans lequel Paul Teitgen, ancien secrétaire général de la police à Alger, fait une déposition accablante sur
les méthodes de l’armée.
- les transports de fonds et d’armes, l’organisation de « planques » pour les Algériens et les membres des
réseaux…
Mais s’ils ont une influence réelle sur les intellectuels, les anticolonialistes n’ont pas de relais en France
profonde.
17- Du côté algérien :
- le FLN : pas d’effort véritable venant du FLN pour conquérir l’opinion publique : primat de
« l’affrontement armé ». Il n’entreprend pas de campagnes d’explication à destination des populations
françaises. Il considère que l’opinion publique française est définitivement acquise au colonialisme
(Claude Liauzu). Le manichéisme de la guerre a conduit la majorité des nationalistes algériens à juger
l’opinion publique comme globalement hostile, ne laissant à leurs sympathisants européens d’autres choix
que les réseaux d’aide ».
- lutte entre le FLN et le MNA (voir les travaux de Charles-Robert Ageron) qui a pu décourager les
sympathies à a cause nationaliste algérienne. L’extension de la guerre sur le territoire métropolitain,
marquée par les violences contre le MNA suscite des réactions négatives chez beaucoup de militants,
anarchistes et trotskistes par exemple habitués à collaborer avec les messalistes et choque les défenseurs
des droits de l’homme (Claude Liauzu).
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Les militants français partisans de l’indépendance ont pris majoritairement parti pour le FLN.
Cela a pour conséquence que l’identité de l’adversaire restait trop floue ou trop diverse. Les Français n’ont
pas éprouvé de sympathie pour une cause dont les combattants se posaient en adversaires irréductibles,
voire en terroristes aveugles et s’entre-déchiraient en frères ennemis.
On ne mesure pas les conséquences sur l’opinion publique française du terrorisme entre Algériens dont les
médias rendent dans l’ensemble le FLN responsable : de la peur et de la colère qui contribuent à renforcer
les stéréotypes racistes de l’Algérien agressif et violent, vindicatif et impitoyable selon Charles-Robert
Ageron.
- Pas de solidarité entre l’opinion française et la communauté algérienne immigrée. René Gallissot a insisté
sur la résurgence du racisme en France dont la journée du 17 octobre 1961 porte la marque.
Il ne faut pas oublier que l’opinion publique est dans sa grande majorité ignorante des réalités coloniales et
ses sentiments nationalistes sont exacerbés par les humiliations de Dien Bien Phu et de Suez. Les militants
pour la paix doivent lutter contre la censure.
Panorama des groupes politiques
1- Les partisans déclarés de l’Algérie française vont opter pour la fuite en avant et se sentent de plus
en plus minoritaires.
2- Désarroi de l’opinion de gauche : On peut noter tout d’abord une base culturelle : « la bonne
conscience colonisatrice de gauche » : la raison et la civilisation au détriment de l’obscurantisme
islamique et laïcisme universaliste.
- la SFIO : Guy Mollet qui a dénoncé pendant sa campagne électorale de décembre 1955 « une guerre
imbécile et sans issue » se retrouve après la journée du 6 février 1956 dans une situation d’intransigeance
qui est appréciée par la presse de droite et déçoit une partie de la gauche.
- Ceux qui prônent la reconnaissance d’une République algérienne éprouvent des difficultés à faire accepter
aux indécis l’idée d’une indépendance pleine et entière.
- Le Parti communiste français (PCF), premier parti de France en 1956 n’est pas engagé contre le conflit :
en 1956, il est affaibli dans sa légitimité : il a la volonté de faire « front unique » avec la SFIO ce qui le
conduit à voter pour Guy Mollet les pouvoirs spéciaux en Algérie.
Tout au long du conflit, il tient compte des hésitations de l’opinion, si l’on se réfère au style plutôt défensif
des manifestations qu’il organise. Il reste longtemps perplexe. Ce sont les exactions de l’OAS qui ont
déclenché un « sursaut de masse », rien avant, avec le départ des rappelés, le putsch des généraux et le 17
octobre 1961.
Il faut également noter un changement de générations, entre la génération des années 1950 dont la vision de
l’émancipation passe par la promotion individuelle et l’égalité progressive des droits et une hostilité au
nationalisme algérien qui paraît inspiré par l’Islam et une nouvelle génération qui ne se reconnaît plus dans
cette culture ou qui la conçoit différemment .
Cette situation amène à la constitution de la « Nouvelle Gauche » (UGS) par fusion de petits courants
traditionnels et des groupes d ‘extrême gauche qui donne naissance en 1960 au PSU.
C’est pourquoi aussi des militants de l’extrême-gauche et plus encore de l’ultra-gauche, minoritaires
choisissent de sauter le pas en soutenant les réseaux d’aide au FLN.
Le PSU qui préconise le vote nul au référendum du 8 avril 1961 est marginalisé avec moins de 4% des
inscrits répondant à son appel, ce qui monter la force de l’approbation des Français à la solution gaullienne
de la décolonisation.
Les partis de gauche n’ont jamais réussi à gagner la grande masse des Français « à l’idée d’engager une
bataille morale et politique de grande haleine et de grande ampleur contre la guerre » (Jean-Pierre Rioux).
- Les anticolonialistes radicaux : diversité des courants et difficultés de les mesurer. Par rapport au poids du
PCF, elles comptent peu : il existe deux grands courants : l’extrême gauche et les anarchistes
8
* les minorités d’extrême gauche sont divisées en deux grands courants :
- les trotskistes : Pierre Lambert (de son vrai nom Boussel) reste favorable à Messali. Il a des appuis dans
les syndicats enseignants et à Renault. Les trotskistes s’efforcent de « convertir » les adhérents de la SFIO
et surtout ceux du PCF.
- le PCI (Parti communiste internationaliste) fondé par Pierre Franck qui soutient dès l’hiver 1954-1955 le
FLN, imprime Résistances algériennes et a des appuis chez Renault ;
* les anarchistes sont également divisés en trois branches :
- la Fédération Anarchiste qui renvoie dos à dos le colonialisme français et le FLN, et déclare qu’ils ont
« autre chose à faire que changer de maître ou de Dieu ».
- la Fédération communiste libertaire (FCL) qui soutient les messalistes puis le FLN. Son journal, Le
Libertaire, est l’objet de poursuites judiciaires systématiques. Elle disparaît en en 1956.
- Une troisième branche, les Groupes anarchistes d’action révolutionnaire (GAAR) s’engagent plus
activement dans la lutte anticolonialiste. Ils affirment leur solidarité avec le peuple algérien.
Ces mouvements anticolonialistes engagés vont faire perdre au PCF son monopole de « la légitimité
révolutionnaire ». Les mouvements d’extrême gauche remplacent alors selon Jean-François Sirenelli « le
couple prolétariat-bourgeoisie comme grille universelle d’interprétation et d’intervention par le binôme
Tiers Monde-impérialiste ».
La lutte pour l’indépendance de l’Algérie ouvre la voie aux revendications de la génération de mai 1968 et
au mouvement tiers-mondiste.
9
Quelle est l’influence du discours officiel sur l’opinion publique ?
L’on peut l’appréhender à la fois par la pédagogie mise en place par le général de Gaulle (télévision et
voyages en province) et l’opposition à ce discours officiel dans les journaux et les magazines mais sans en
connaître l’influence :
1- Rôle critique de première importance des journalistes et des intellectuels anticolonialistes : Le Monde,
L’Express, Témoignage chrétien, France-Observateur, Le Canard enchaîné, Esprit et Les Temps
modernes. Ils sont une des causes de l’échec du « conditionnement psychologique officiel »
Ces journaux et magazines ont régulièrement été saisis sauf Le Canard enchaîné de part sa nature satirique
et ce qui lui a permit d’entretenir tout au long du conflit son esprit antimilitariste et pacifiste.
2- Rôle de la gauche chrétienne alors en plein essor : dès 1957, Témoignage chrétien évoque la torture et
les méthodes de « pacification » (« dossier Jean Muller »). Le problème moral de la torture a beaucoup
contribué à engager de nombreuses personnalités catholiques à intervenir publiquement dans un débat dont
elles se seraient tenues à l’écart s’il n’avait été que politique. Des prêtres même ont pu contribuer à tenir
l’opinion catholique dans ces idées.
3- Influence du « cartiérisme » dans des fractions de plus en plus larges de l’opinion de droite, notamment
chez les commerçants et les PME. Inversement, les dirigeants de l’économie française sont plus rapidement
acquis à l’idée d’indépendance (rôle de Raymond Aron : Tragédie algérienne publiée en 1957). Cet
argument est valable pour l’Union française, mais à relativiser pour l’Algérie
Une partie de la droite projette le désengagement de l’Algérie dès 1957.
Il ne faut pas selon Charles-Robert Ageron expliquer la décolonisation de l’Algérie pour des raisons
économiques et financières, car un sondage de janvier 1961 atteste que pour les deux tiers des Français il
revient à la France d’aider à la transformation rapide de l’Algérie. De même, la France accepte après
l’indépendance, une aide financière et une politique de coopération.
4- L’opinion publique a été marquée par l’échec des méthodes du conditionnement psychologique
(Charles-Robert Ageron).
Evolution chronologique rapide de l’opinion publique
- AGERON Charles-Robert, « L’opinion française devant la guerre d’Algérie », Revue française d’histoire
d’outre-mer, t. LXIII, 2e trimestre 1976, n°231, pp. 256-285.
- AGERON Charles-Robert, « L’opinion française à travers les sondages », dans La guerre d’Algérie et les
Français, ss la dir de ROUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990,
pp. 25-44.
- LIAUZU Claude, Histoire de l’anticolonialisme en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, 2007.
Pendant la IVe République :
Jusqu’au printemps 1956, les Français ne considèrent pas, malgré le vote de la loi d’urgence que les
« événements d’Algérie » (comme il est convenu alors de les appeler) sont un problème très important : en
août 1955, 5 % des gens interrogés par l’IFOP sont intéressés à la lecture des nouvelles sur l’Algérie dans
leurs journaux.
10
La prise de conscience de la gravité de la situation en Algérie se réalise au printemps 1956 : 65% des
Français pensent que les questions d’Afrique du Nord doivent avoir la priorité du gouvernement. Cette
prise de conscience est liée au rappel des disponibles décidé le 11 avril.
En avril 1956, à la question d’un sondage qui demande si les Français sont pour le maintien du statu quo :
l’Algérie ensemble de départements français, ou « pour la définition de liens moins étroits », un tiers des
Français se prononce désormais pour des liens « étroits » et en juillet, ils considèrent à 45% que la
situation s’est détériorée depuis six mois.
Les Français mesurent alors la détérioration de la situation à l’échec de l’appel au cessez-le-feu lancé par
Guy Mollet et au nombre d’attentats rapporté dans la presse.
En avril 1956, la question est la suivante : « Si la situation devait beaucoup s’aggraver et que la France
n’ait plus le choix qu’entre deux solutions : négocier avec les rebelles pour accorder l’indépendance à
l’Algérie ou réprimer l’insurrection en employant tous les moyens militaires, que choisirez-vous ? »
L’opinion se partage exactement en deux : 39 % et 39 % avec 22% d’avis non exprimés. Mais en juillet
(après que le PCF cesse de soutenir le gouvernement de Guy Mollet), 45 % se prononcent pour des
négociations en vue d’accorder l’indépendance et 23 % pour « l’écrasement des rebelles ». Cette prise de
position est confortée le même mois : 28 % des Français pensent alors que dans cinq ans l’Algérie ne sera
plus française (ne pas oublier l’indépendance du Maroc le 2 mars et celle de la Tunisie le 20 mars qui
peuvent faire penser que le sort de l’Algérie penche déjà vers l’indépendance).
La majorité des Français (51%) désapprouve alors qu’on demande plus d’impôts pour financer « les
dépenses d’Algérie », 48 % refuse qu’on oblige les jeunes à faire leur service militaire en Algérie et 49 %
ne veulent pas de l’envoi d’une ou plusieurs classes.
Le pourcentage des partisans de l’Algérie française qui atteignait 47 % en 1955 et 49 % en février 1956
décroît ensuite régulièrement : 40 % en avril 1956, 34 % en mars 1957 et 36 % en septembre 1957.
En juillet 1957, pourtant 18 % seulement des Française se déclarent favorables à l’indépendance complète,
34 % favorables à un régime d’autonomie interne dans le cadre français et 36 % fidèles à l’Algérie
ensemble de départements français. On mesure ici le décalage entre l’opinion silencieuse et les affirmations
des hommes politiques selon lesquels « l’opinion française toute entière est selon Robert Lacoste hostile à
l’indépendance » (Jean-Robert Ageron).
En 1957, le problème algérien apparaît à la majorité des Français (51%) comme le problème le plus
important pour la France, il l’est pour 62 % des communistes et seulement 47 % des modérés. Si l’on
décompose en fonction des appartenances aux partis politiques, en juillet 1957, 89 % des électeurs
communistes, 43 % des radicaux, 31 % des socialistes, 35 % des électeurs MRP et 19 % de droit se
prononcent pour l’indépendance. Les militaires s’inquiètent de cette situation : le 15 novembre 1957, le
général Allard, le commandant en chef des forces terrestres déclare : « Le fait pour le FLN de pouvoir dire
qu’il n’y a pas d’unanimité nationale pour le maintien de l’Algérie française est à mon sens, avec l’aide de
l’étranger, l’une des causes principales de la prolongation de la lutte en Algérie » (Charles-Robert
Ageron).
L’opinion manque de confiance dans les derniers gouvernements de la IVe République, (43 % des Français
refusent leur confiance au gouvernement en septembre 1957 par exemple pour conduire des négociations
avec l’Algérie), mais rejette également les avis formulés par l’ONU : 50 % contre 18%, 56 % sont
favorables à des négociations avec le FLN.
Les partisans de l’Algérie française apparaissent donc au début de 1958 comme bien moins nombreux
qu’on ne le pensait généralement à l’époque.
Les gouvernements de la IVe République ne savent pas gagner la bataille de l’opinion, acquise à l’idée de
la négociation et de la paix.
La solution gaullienne : accord entre l’opinion et la politique :
11
Tout change après l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir. L’opinion publique est acquise d’emblée et
durablement au général de Gaulle. Jean-Pierre Azéma voit une sorte d’abandon des citoyens entre les
mains d’un homme providentiel.
Quatre raisons ont joué en faveur de la solution gaullienne :
1- Le général incarne en 1958 une voie médiane entre les négociations et la guerre totale.
2- Résistance des partisans de l’Algérie française et de l’armée à la politique du Général. Ce dernier
n’a jamais autant de faveur publique qu’en janvier 1960 (fin de la semaine des barricades à Alger)
et en avril 1961 à l’issue du putsch des généraux
3- De Gaulle gouverne avec l’opinion publique, appuyé sur elle, au dessus des partis et autres
intermédiaires. Il sait mettre « la propension pacifiste de la majorité des Français au service d’une
ambition dont il assure qu’elle est et demeure puissamment nationale » (Jean-Pierre Rioux). Il
brandit d’ailleurs la menace en mai 1958 de la guerre civile. Cela lui permet de mettre fin à la
guerre.
4- Personnalité et rôle historique du général de Gaulle : le désengagement en Algérie est un
désengagement « nationaliste » et n’est pas le résultat d’une défaite (succès des armes sur le
terrain). Il quitte l’Algérie la tête haute, ce qu’attend l’opinion publique. De surcroît, il va consulter
démocratiquement les Français par référendum. De Gaulle offre une porte de sortie honorable : il
joue sur le « rang » de la France (tout, selon lui va de pair : la restauration de l’Etat républicain, la
puissance atomique, la grandeur nationale retrouvée, la croissance économique et le
désengagement en Algérie) et exclut une solution de l’ONU, c’est une affaire stricto-française).
En juillet 1958, 41 % des Français estiment qu’il faudra en venir tôt ou tard à accorder l’indépendance,
contre 36 % d’un avis opposé, même si 52 % des Français pensent que l’intégration préconisée par l’armée
est une bonne chose, alors que 40 % seulement pensent que celle-ci est possible.
L’opinion française ne bascule pas en faveur de l’intégration. Si l’on regarde les compositions
sociologiques, on peut noter que les cadres et les membres des professions libérales sont les plus nombreux
à dire que l’intégration est une bonne chose (52% contre 49 % de la moyenne nationale) mais ils disent
aussi que c’est une chose impossible (36% contre 26 % de la moyenne nationale). Il n’y a pas de
différence selon les générations.
Début 1959, 42 % des Français (et 52 % des hommes) contre 24 % trouvent que l’armée à tendance à
dépasser le cadre de ses fonctions normales et 65 % des Français ayant reçu une instruction supérieure sont
de cet avis. L’élite s’oppose donc au rôle politique de l’armée.
A la même date, la question algérienne passe au 2e rang des préoccupations des Français et 51% d’entre
eux pensent qu’il faudra accorder tôt ou tard l’indépendance. Le clivage est toujours socioprofessionnel et
idéologique : 56 % des ouvriers interrogés sont partisans de l’indépendance à terme contre 44% des
cultivateurs et 55% des employés contre 40 % des cadres et membres des professions libérales.
Politiquement, 93 % des électeurs du l’UFD (Union des Forces démocratiques), 87 % des électeurs
communistes, 64 % des électeurs radicaux et 36 % des électeurs UNR et indépendants modérés.
En mai, près d’un Français sur 5 estime, en dépit des progrès de la « pacification » et des déclarations
optimistes du général Challe que la situation a empiré en Algérie et 71 % des Français sont favorables à des
négociations en vue d’un cessez-le-feu, taux jamais atteint. L’opinion considère que la guerre est alimentée
par l’étranger, l’Egypte, le Tunisie, le Maroc et les pays communistes.
En mai, quand on demande aux Français s’ils se sentent solidaires avec « les populations d’origine
européenne qui vivent en Algérie », 38 % se sentent tout à fait ou assez solidaires contre le même nombre
peu ou pas solidaires. Les Français de condition aisée se sentent deux fois plus solidaires que ceux de
condition modeste, les cadres deux fois plus que les ouvriers. La conscience d’une solidarité avec les
Français d’Algérie varie selon l’âge : elle est minoritaire chez les jeunes et majoritaire chez les personnes
âgées de 50 à 64 ans, c'est-à-dire celles qui ont eu 20 ans à l’apogée de l’ère coloniale. C’est le Nord-Ouest
12
de la France qui se sent le plus solidaire, tandis que le Sud-est et la région parisienne sont les moins
favorables.
Après le discours du général de Gaulle le 16 septembre 1959 sur le droit à l’autodétermination pour les
Algériens, 54 % des Parisiens approuvent ce discours. En décembre, 57 % des Français se déclarent
favorables à « des négociations et discussions avec le FLN sur le référendum d’autodétermination ».
43 % des Parisiens considèrent que la semaine des barricades (24 janvier -1e février 1960) a un effet
défavorable pour le règlement de la paix en Algérie et 68 % se prononcent pour le général de Gaulle et 70
% sont défavorables à l’action des « Algériens ».
En mars 1960, 64 % des Français trouvent bonne la solution avancée par de Gaulle d’une « Algérie
algérienne liée à la France ».
En novembre, 69 % des Français font encore confiance à de Gaulle pour résoudre la question. 56 % croient
que l’obstacle principal de la paix est l’intransigeance du FLN, 39 % l’action des pays communistes et 36
% celle des Européens d’Algérie.
La pédagogie de la décolonisation entreprise par de Gaulle à partir de septembre 1959 (rôle des voyages en
province et discours télévisés qui sont une véritable stratégie de communication) réussit d’autant mieux
quelle rencontre la demande de paix généralisée.
Au référendum du 8 janvier 1961 sur l’autodétermination de l’Algérie, De Gaulle qui devait avoir 70% des
voix selon les prévisions des instituts de sondage, obtient en fait 72,26 % des suffrages exprimés.
Après le putsch des généraux dont l’opinion publique attribue l’échec essentiellement à la détermination du
général de Gaulle, celle-ci demande des peines très sévères contre les insurgés (30% la peine de mort).
En août 1961, la majorité des Français (58%) sait que l’Algérie sera un état indépendant et (4% seulement
s’affirment encore pour l’Algérie française) mais sans en connaître la date de l’issue, puisqu’en janvier
1962, 28% des Français interrogés pensent que la guerre ne se terminera que dans un, deux ou trois ans, 17
% seulement pensent que ce sera dans quelques mois. A cette date, la majorité des Français (53%) ne se
sent plus solidaire des Français d’Algérie.
Interrogés le 20 mars 1962, au lendemain de la divulgation officielle de la teneur des accords d’Evian, les
Français sont satisfaits à 82 %, mais ils savent que tout est loin d’être réglé et ne manifestent pas de joie
particulière à saluer une victoire du « peuple algérien » et le 8 avril, les Français approuvent les accords
d’Evian par 90,7% des suffrages exprimés.
Quelle est la réaction des Français de métropole envers les Européens d’Algérie ? En juin 1962, ils pensent
pour 51 % d’entre eux que les Européens d’Algérie pourront rester en Algérie et quand a lieu l’exode des
Pieds-Noirs ,36 % en septembre 1962 considèrent que l’aide accordée par les pouvoirs publics est
suffisante, 31 % excessive et 12 % insuffisante. Ils estiment d’ailleurs à 53% contre 15% que les rapatriés
ne font pas ce qu’il faut pour s’adapter à la France métropolitaine.
En mai 1962, 70% des Français acceptent la création d’une république algérienne. Les Français tournent la
page de l’Algérie avec soulagement et détermination. Ils enregistrent l’inévitable et passent à autre chose.
Ils renforcent aussi l’autorité du général de Gaulle.
Un an après les accords d’Evian, les Français ne savent par s’ils ont été bien respectés, puisque la moitié
d’entre eux s’abstient, mais 41% pensent que le gouvernement français les a respectés et seulement 18%
que le gouvernement algérien les a bien appliqués.
En conclusion l’on peut noter la « résignation présomptive des Français » pendant tout le conflit. Dès 1957,
l’opinion française se résigne à voir l’Algérie obtenir son autonomie, sinon son indépendance.
« La grande force du général de Gaulle est d’avoir fait la politique algérienne souhaitée par la majorité
absolue du peuple français mais non par la majorité de ses élites » et la confiance accordée à de Gaulle
pour rétablir la paix en Algérie demeure une constante sur toute la période, électeurs et militants
13
communistes mis à part. C’est cette confiance qui permet au général d’imposer à l’armée la politique de
décolonisation.
Autre constante, c’est le pacifisme profond des Français qui ressort des sondages. Ce pacifisme « traduit
essentiellement la lassitude des Français devant les épreuves et la fatigue accumulés depuis 1939 » et la
peur d’une guerre sans issue.
Dans ces sondages, il faut noter le fort pourcentage constant (de 20 à 50%) de gens sans opinion ou de
citoyens qui refusent de se prononcer, sans doute selon Charles-Robert Ageron car ils se sentent peu
informés. On peut voir apparaître ici « une certaine indifférence teintée d’hostilité de la part des masses
françaises à l’égard de la colonisation ».
Les intellectuels et la guerre
- BERQUE Jacques, Les Arabes d’hier à demain, Paris, 1960.
- BERQUE Jacques, Il reste un avenir, Paris, 1993
- CHAVANES François, « Albert Camus et l’indépendance de l’Algérie », dans La France en guerre
d’Algérie, novembre 1954 – juillet 1962, ouvrage publié sous la direction de Laurent GERVEREAU et
Benjamin STORA, catalogue d’exposition organisée par le Musée d’Histoire contemporaine de la
Bibliothèque de documentation internationale, 4 avril – 28 juin 1992, pp. 247-251.
- GALLISSOT René, La République, l’Algérie et les indigènes, Paris, 2007
- HAMON Hervé et ROTMAN Patrick, Les porteurs de valises. La résistance française à la guerre
d’Algérie, Paris, 1979, 1982.
- HAMON Hervé et ROTMAN Patrick, Génération, 2 tomes, Paris, 1987 et 1988
- LIAUZU Claude, « Les intellectuels français au miroir maghrébin », dans Les Cahiers de la
Méditerranée, n°3, CNRS, 1984.
- LIAUZU Claude, Histoire de l’anticolonialisme en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, 2007.
- ss la dir de MEMMI Albert, Anthologie des écrivains français du Maghreb, Présence africaine, 1995.
- PERROT Michelle, « L’air du temps », Essais d’ego-histoire, réunis et présentés par Pierre NORA,
Paris, 1987.
- ss la dir de RIOUX Jean-Pierre et de SIRINELLI Jean-François, La guerre d’Algérie et les intellectuels
français, Paris, 1991
- SINGER, Madeleine, Histoire du SGEN, 1935-1970, Thèse, Université de Lille III, 1987.
- SIRINELLI Jean-François, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XXe siècle.
Paris, 1990.
- SIRINELLI Jean-François Etienne, « Les intellectuels dans la mêlée » dans La guerre d’Algérie et les
Français, ss la dir de ROUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990,
pp. 116-130.
- SIRINELLI Jean-François, « Les intellectuels français dans la bataille », dans La France en guerre
d’Algérie, novembre 1954 – juillet 1962, ouvrage publié sous la direction de Laurent GERVEREAU et
Benjamin STORA, catalogue d’exposition organisée par le Musée d’Histoire contemporaine de la
Bibliothèque de documentation internationale, 4 avril – 28 juin 1992, pp. 108-113.
- VIDAL-NAQUET Pierre, L’Affaire Audin, Paris, 1958
- VIDAL-NAQUET Pierre, Face à la raison d’Etat. Un historien dans la guerre d’Algérie, Paris, 1989.
Des pistes de réflexion
1- La guerre d’Algérie est un moment clé de l’histoire récente des intellectuels français. Le milieu
intellectuel français reste majoritairement à gauche.
14
2- Ne pas oublier la toile de fond historique et le fait que les intellectuels se déterminent en fonction de la
situation militaire sur le terrain et en fonction des pouvoirs publics (les intellectuels de droite vivent la
proposition de l’autodétermination par le Général de Gaulle en 1969 comme un bouleversement des
rapports idéologiques, il en devient d’ailleurs l’adversaire et la cible des tenants de l’Algérie française).
3- Les formes des protestations et des engagements des intellectuels :
Jean-Pierre Rioux a montré que les formes du combat des intellectuels « calquent celles de l’Affaire
Dreyfus », c'est-à-dire les pétitions, les associations et les comités.
De même, dans la mesure où la radio et la télévision sont inaccessibles, les intellectuels écrivent, ils « se
replient sur la presse ».Il ne faut pas oublier les maisons d’édition dans lesquelles écrivent les intellectuels :
Le Seuil, Les Editions de Minuit et Maspéro.
C’est par l’écriture qu’ils combattent en présentant une « information raisonnée avec accumulation de
preuves ».
Ils se sentent investis de devoir rétablir la vérité, la justice et l’honneur de la nation et plus particulièrement
l’armée, la justice et le gouvernement. Ils ont pour « mission de dire le juste et de dénoncer le faux ».
Les pétitions et les protestations existent depuis le début de la guerre :
1- Dès le 7 décembre 1954, les 13 et 15 janvier 1955, Claude Bourdet dans France Observateur et François
Mauriac dans L’Express accusent la « Gestapo d’Algérie » et « la question ».
2- Les intellectuels s’engagent à la fin de 1955 : Dans le numéro du 6-7 novembre 1955 du Monde,
quelques lignes expliquent que « plusieurs personnalités se groupent au sein d’un comité d’action contre
la poursuite de la guerre en Afrique du Nord. » Les fondateurs sont Robert Antelme, Dyonis Mascolo,
Louis-René des Forêts et Edgar Morin. Le comité regroupe personnalités diverses : François Mauriac,
Jean-Paul Sartre, Roger Martin du Gard, Jean Cocteau, Jean-Louis Barrault, Jean Rostand, Claude Lévi-
Strauss, Irène Joliot-Curie, l’abbé Pierre, Georges Bataille et André Breton. Ce sont des préoccupations
morales qui sont au cœur de l’engagement de nombreux intellectuels et constituent selon Jean-François
Sirenelli « une plate-forme commune plus facile à établir qu’une analyse détaillée de la situation et des
solutions proclamées et argumentées ». Les membres du comité sont extérieurs aux cercles d’influence du
PCF. Ils organisent le premier grand meeting salle Wagram le 27 janvier 1956.Ils interviennent le 20 mars
après le vote des pouvoirs spéciaux pour rappeler la nécessité d’un dialogue avec les combattants pour un
cessez-le-feu.
3- A partir du printemps 1956 les intellectuels interviennent : Henri Marrou publie dans Le Monde «
France, ma patrie…» et parle de «véritables laboratoires de tortures » mais en même temps, le milieu
intellectuel commence à se scinder entre la droite et la gauche mais surtout entre les générations, c'est-à-
dire entre la gauche républicaine de Guy Mollet ( dont les valeurs sont la France émancipatrice (dont
l’émancipation se fait par la promotion individuelle et l’égalité progressive des droits) et la laïcité ( qui
juge le nationalisme algérien rétrograde et inspiré par l’Islam qui ne peut être un interlocuteur valable aux
yeux de ce courant de la gauche française) et une génération plus jeune, née dans les années 1930, « la
génération de la deuxième gauche » (Jean-François Sirenelli) .
4- A partir de 1960, le problème n’est plus de se déterminer par rapport à la guerre mais de définir
comment être contre. Jean-François Sirenelli a montré que pendant la Ve République, sur 67 textes
collectifs sur le conflit algérien publiés ou répercutés par Le Monde, 11 seulement sont favorables au
maintien de l’Algérie dans la République française et seulement 7 sont favorables à une indépendance
immédiate, la plupart des autres textes continuent à demander l’ouverture de négociations ou appèlent à
l’apaisement.
Le Manifeste des 121 est un exemple. Il est pour le droit à l’insoumission est publié dans Le Monde le 5
septembre 1960. Les Temps Modernes d’octobre contiennent deux feuilles blanches, initialement prévues
15
pour la déclaration mais dont l’imprimeur refuse l’édition. Ce manifeste est le reflet de la « nouvelle
gauche » et de l’extrême gauche.
« Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide
et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français. La cause du peuple algérien, qui
contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres ». Ce
Manifeste est considéré comme l’affirmation sur la scène publique des intellectuels français.
Il a un large écho de part le grand nombre de personnalités de la vie culturelle qui le signent.
Il est dû à l’initiative des Temps Modernes et est signé en première ligne par Jean-Paul Sartre et Simone de
Beauvoir, Maurice Nadeau, Francis Janson, Robert Bavat, des éditeurs tels François Maspéro et Jérôme
Lindon ; des savants et universitaires tels Pierre Vidal-Naquet, Resnais, Simone Signoret, Claude Roy,
Alain Robbe-Grillet, Jean- Louis Bory, André Panigel, Daniel Gélin, Nathalie Sarraute, Jean-François
Revel…..
« Faire partie de ces 121 a été considéré comme un tableau d’honneur : ceux qui sont membres de la
fonction publique sont pénalisés, Robert Barrat est arrêté dans les bureaux d’Esprit, lors d’une réunion de
Vérité Liberté.
Face à ce Manifeste, en octobre est publié « Le Manifeste des intellectuels français » où plus de 300
signataires attaquent les « déclarations scandaleuses » du mois précédent qui sont l’oeuvre d’ « une
cinquième colonne ». C’est un Manifeste de droite , selon Jean- François Sirinelli, il formule ainsi l’analyse
du conflit algérien : « la guerre d’Algérie est une lutte imposée à la France par une minorité de rebelles
fanatiques , terroristes et racistes, dans laquelle l’armée française accomplit une mission civilisatrice,
sociale et humaine et c’est une des formes les plus lâches de la trahison que d’intoxiquer l’opinion publique
et de faire croire à l’étranger que le pays souhaite l’abandon de l’Algérie et la mutilation du territoire » . Le
Manifeste recueille plus de 300 signataires ( des professeurs de la Sorbonne tels : Jacques Heurgon, Roland
Mousnier, William Seston, mais aussi François Bluche, Pierre Chaunu, Guy Fourquin, Raoul Girardet,
Pierre Gaxotte, Daniel Halévy, la maréchal Juin, Henri Massis, Henri de Monfreid, le colonel Rémy, Jules
Romain, Louis Pauwels, Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent et vient d’universitaires tels que
le juriste Henri Mazeaud et l’historien Gilbert Picard. La droite intellectuelle dispose là d’une « force de
frappe non négligeable » (Jean-François Sirinelli), elle « reprend les couleurs et sait donner de la voix. »
- Jean-Pierre Rioux a montré que les intellectuels pendant la guerre d’Algérie prennent pour modèle de
référence l’Affaire Dreyfus : « France, ma patrie » publié le 5 avril 1956 dans Le Monde par Henri Marrou
est un texte dreyfusard. En mars 1958, la quatrième de couverture de L’Affaire Audin de Pierre Vidal-
Naquet présente une citation de Jaurès.
Les antécédents proches de l’engagement des intellectuels sont la Seconde Guerre mondiale et
L’antifascisme. Selon Jean-Pierre Rioux « la mémoire de 1939-1945 s’est étroitement mêlée à l’événement
de 1954-1962 ».
Ils doivent peu à peu prendre conscience de la réalité : les tortures, les exécutions massives perpétrées par
le FLN, le terrorisme et y trouver un règlement.
Les intellectuels lient les valeurs universelles qu’ils défendent (liberté, lutte contre la torture) aux enjeux
nationaux : ils inscrivent tous la guerre d’Algérie dans une histoire nationale et aperçoivent les
conséquences de la fin de la guerre : l’isolement français dans le monde, le passage à un second rang.
- Il faut selon Claude Liauzu nuancer la légende d’une mobilisation immédiate et majoritaire des
intellectuels de gauche. Bien sûr, il y a Sartre mais les choses sont plus complexes, les intellectuels même
de gauche sont divisés. Il n’existe pas une seule conception, un seul engagement.
L’engagement de Sartre : Quelques éléments :
- On a beaucoup incriminé le surinvestissement de Sartre mais sans les Temps Modernes (crée en 1945 par
Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir) qui affirment en novembre 1955 que « l’Algérie n’est pas la
France » qui publient un texte refusé par Le Monde sur le torture ou sans Esprit la mobilisation des
intellectuels n’aurait pas eu la même portée.
16
- Soutien aux « porteurs de valise » à l’automne 1960.
- Préface de Sartre des Damnés de la terre de F. Fanon en septembre 1961.
- Signature du Manifeste des 121.
- Devient un symbole de l’engagement contre la guerre.
- Menacé de mort lors des manifestations des troupes de choc de l’Algérie française.
Une gauche intellectuelle divisée
- Voir les divisions entre Sartre et Camus.
- Voir les dissensions entre les professeurs de la Sorbonne en 1956 au moment de la publication du texte
d’Henri Marrou qui proteste contre les méthodes de « la pacification » : il n’y a pas d’adhésion totale des
professeurs de la Sorbonne autour d’Henri Marou, au contraire, plusieurs prennent leurs distances et
soutiennent l’action du gouvernement.
- Il existe une adhésion à l’Algérie française se réclamant de la gauche et des valeurs républicaines.
L’USRAF lance par exemple un appel dans Le Monde le 21 avril 1957 pour « le salut et le renouveau de
l’Algérie française ». Le texte se réfère à la « patrie des droits de l’homme » et prône « la solution
démocratique du problème algérien…dans la légalité républicaine ». Parmi les signataires, l’on trouve le
cardinal Saliège, Georges Duhamel, Paul Rivet, Jacques Soustelle.
Camus. Quelques éléments de réflexion
Selon Claude Liauzu, Camus est un pied- noir, un « Algérien » au sens où l’entendent les pieds-noirs, qui
refuse la disparition de son univers et s’efforce de trouver un juste milieu entre les deux camps, ce qui est
impossible. Or, il militait au parti communistes dans les années 1935-1936 et milite dans les années qui
précédent la Deuxième Guerre mondiale pour la reconnaissance d’une expression politique des populations
musulmanes. Il prend après 1945 ses distances avec la politique d’assimilation.
Sa tentative de réunion le 22 janvier 1956 pour une trêve civile destinée à épargner les populations obtient
l’appui de ses amis écrivains d’Alger et est approuvée par une grande partie de la direction du FLN. Elle
est l’objet d’une manifestation violemment hostile des ultras de l’Algérie française. Il espère que cette trêve
permette l’instauration d’un climat favorable à une discussion et à un accord entre les positions opposées
car sa préoccupation est de sauver la cohabitation des communautés française et musulmane en Algérie,
mais cet appel n’a aucune suite. Il juge ce confit fratricide.
Mais cet appel selon Camus va plus loin. Selon François Chavanes il prédit que « la recrudescence de la
violence anéantirait toute possibilité de dialogue et que des hommes modérés comme lui ne pourraient
choisir autre chose que la cause de leur propre pays, c'est-à-dire la cause de la France en Algérie ». Selon
Jean Daniel qui assiste à une rencontre entre Camus et des étudiants algérien en février 1956, ce dernier
déclare que « si la violence continue, le devoir, même pour un homme comme moi, consistera à retourner à
sa communauté parce qu’il sera impossible de rester neutre ou en dehors. » Cette déclaration qui semble
en contradiction avec ses déclarations antérieures peut s’expliquer par un sentiment de culpabilité de
Camus vis-à-vis des siens, de son milieu social et familial.
Après le 6 février 1956 (la journée des tomates), Camus décide de garder le silence. Il se retire de
L’Express et écrit Le Premier homme, livre inachevé où ses origines et l’Algérie en guerre s’entremêlent.
On lui reproche ce silence et ce retrait. Il refuse de signer les textes dénonçant la répression qui se taisent
sur le terrorisme.
En 1957, il indique les causes de l’insurrection qui sont selon lui « le désir de retrouver une vie digne et
libre » et note la « perte totale de confiance dans toute solution politique garantie par la France » mais il
note aussi que « on doit reconnaître qu’en ce qui concerne l’Algérie, l’indépendance nationale est une
formule purement passionnelle. Il n’y a jamais eu encore de nation algérienne. » Il vit alors à Paris, loin
des réalités algériennes, très préoccupé par l’éventualité d’un attentat pouvant atteindre l’un des siens et
17
selon Albert Memmi, ces lignes montrent à quel point Camus « a mésestimé le fait national algérien ».
Camus s’est trompé sur la nature de la révolution algérienne. Selon François Chavnes, Il voit dans la
revendication nationaliste un mouvement téléguidé du Caire et manipulé par l’impérialisme soviétique ». Il
a également la crainte que l’indépendance provoque le départ de la communauté française d’Algérie et
n’accepte pas une Algérie arabe et musulmane : « Une grande, une éclatante réparation doit être faite,
selon moi au peuple arabe. Mais par la France toute entière et non avec le sang des Français d’Algérie.
Qu’on le dise hautement, et ceux-ci, je le sis, ne refuseront pas de collaborer, par-dessus leurs préjugés, à
la construction d’une Algérie nouvelle » écrit-il dans L’Express dès le 21 octobre 1955. « La bonne
conscience », il fait l’erreur de considérer que les deux communautés ont un enracinement identique en
Algérie et des droits égaux à y demeurer.
Lors de la remise du prix Nobel le 13 décembre 1957 , il prononce cette fameuse formule : « J’ai été et je
suis toujours partisan d’une Algérie juste où les deux populations doivent vivre en paix et dans
l’égalité…J’ai toujours condamné la terreur. Je dois aussi condamner un terrorisme qui s’exerce
aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je
crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice ». Cette déclaration fait scandale.
En juin 1958, Camus publie les Chroniques algériennes, un recueil d’articles antérieurs sur l’Algérie,
précédée d’un « Avant-propos » et suivi d’une brève conclusion intitulée « L’Algérie 1958 » (pages
antérieures à l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir). Il reprend des thèmes anciens tels que la
dénonciation du terrorisme, des représailles collectives et de la torture et développe des positions
nouvelles, telles la solidarité avec les siens et son refus de l’indépendance de l’Algérie telle selon lui elle se
prépare sous l’égide du FLN. Il prévoit d’unir la France et l’Algérie dans un système fédéral complexe
selon la solution élaborée par Marc Lauriol, professeur de droit à Alger.
Il meurt le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture.
Il faut selon François Chavanes relativiser l’opposition de Camus à l’indépendance algérienne car il est
impossible de savoir si entre son opinion n’aurait pas évolué, ne pas oublier que Camus doutait lui-même
de l’objectivité et des insuffisances de son jugement sur l’Algérie et qu’il est intervenu de nombreuses
fois en faveur des militants nationalistes, arrêtés ou condamnés. Il est déchiré par un conflit qu’il n‘a pas
dominé et dépassé par les événements.
Les intellectuels libéraux, l’exemple de Raymond Aron
Dès les années 1940, Raymond Aron est convaincu de la nécessité des décolonisations. En libéral, il pense
que la liberté n’est pas un privilège et que les Algériens ont le droit de lutter pour elle. Dans La Tragédie
algérienne en 1957 et L’Algérie et la République en 1958, il montre que le fait colonial est transitoire et
n’est pas indispensable au capitalisme et présente un tableau de la crise sociale, du sous-développement et
du racisme colonial. Il pense que « la guerre civile est atroce, la guérilla est atroce, la répression est
atroce » (La Tragédie algérienne) et en cela il s’oppose à Sartre qui légitime la violence. Autre différence,
il intervient peu dans les manifestations anticolonialistes et tente surtout de convaincre les faiseurs
d’opinion et les dirigeants politiques.
Selon Claude Liauzu, il représente un anticolonialisme libéral, fondé sur l’intérêt national et sur des valeurs
universalistes.
Les enseignants :
- les syndicats : « La République des professeurs est loin d’éprouver de la sympathie pour le FLN »
(Claude Liauzu). La FEN est alors une puissance qui compte plus de 200 00 adhérents. Ce syndicat ainsi
que le Syndicat National des Instituteurs, La ligue de l’enseignement, La Ligue des droits de l’homme
marquent leur opposition au FLN. La motion générale du Congrès de la FEN en 1957 mentionne que « les
peuples qui combattent la domination extérieure, ne sauraient oublier qu’ils ont à faire face, à l’intérieur,
18
à leurs propres oppresseurs, avides de profits, de conquête et de pouvoir. » Les attentats du FLN sont
longtemps dénoncés beaucoup plus vigoureusement que la répression. Nasser est la « bête noire » (Claude
Liauzu). Selon la FEN, le peuple algérien est l’ « ensemble des populations qui vivent en Algérie », et
pendant toute la guerre, l’anticolonialisme ne peut s’imposer dans les congrès de la FEN.
Selon Jacques Berque, ce sont la laïcité et l’universalisme à la française qui empêchent la mobilisation des
intellectuels, au moins au début de la guerre.
Le SGEN (Syndicat général de l’Education nationale) est bien plus engagé que la FEN. En 1957, lors de
son congrès, il déclare que « les méthodes (détention arbitraire, torture, répression collective) employées
pour « pacifier » l’Algérie sont incompatibles avec l’honneur français, tel du moins que les enseignants
publics ont charge d’en donner la leçon à la jeunesse, dans leur tâche d’instruction morale et civique ». En
1958, il adopte un texte qui propose de « lutter pour obtenir du gouvernement … les initiatives nécessaires
au maintien ou au rétablissement du dialogue entre la France et les peuples musulmans d’Afrique du
Nord ». D’ailleurs, les syndicats algériens (AGTA et UGTA) rendront un hommage appuyé au SGEN.
(Madeleine Singer).
- le milieu enseignant : il est bien sur difficile de connaître les opinions des enseignants « de base » et de
leur influence. Sont-ils, notamment en province des relais d’opinion ? Il faut lire le témoignage de Michelle
Perrot, alors professeur à Caen qui évoquant son engagement au moment de la guerre d’Algérie : « Nous
n’entraînions pas les masses ».
Claude Liauzu montre dans le discours syndical les représentations négatives de l’arabité et de l’islam. Il
montre qu’avec les nationalismes, c’est un conflit de culture qui apparaît. Le projet scolaire d’outre-mer ne
laisse pratiquement pas de place aux histoires et aux cultures locales.
Le milieu enseignant et la « nouvelle gauche » se reconnaissent surtout dans l’appel d’octobre 1960 pour
une paix négociée lancé par la FEN et l’UNEF pour faire contrefeu au soutien à l’insoumission du
Manifeste des 121 et pour accélérer la marche vers la « paix négociée ». Ce texte est rédigé dans le
contexte d’une crise profonde du pays et des consciences ». Il compte des signatures tout autant
renommées que les 121 : Edgar Morin, Paul Ricœur, Jean Dresch, Jacques Le Goff, Jean-Marie Domenach,
Jacques Prévert, Jean Eiffel. Cet appel compte 35 000 signatures en novembre 1960. Ici, les universitaires
dominent dans les signatures de cet appel.
Quelles sont les ruptures induites par la guerre d’Algérie chez les intellectuels ?
Selon Jean-Pierre Rioux il y en a trois grandes :
1- la rupture avec le PCF : La guerre d’Algérie sonne l’heure des désaveux du communisme stalinisé et du
compagnonnage de route. (Jean-François Sirinelli). L’image du PCF n’est désormais plus aussi en phase
avec les intellectuels.
Pierre Vidal-Naquet : « Quelque chose s’est brisé alors, au moins pour une génération, entre les grands
appareils et l’intelligence ».
La guerre d’Algérie remet en cause le modèle communiste qui existait alors sans partage mais n’a pas
arrêté ou relancé une réflexion sur le totalitarisme ou encore pousser le marxisme dans ses retranchements.
Ce ne se fera qu’avec Soljenitsyne, dix ans plus tard.
2- la sortie des intellectuels de leur cadre politique strictement français et de leur entrée sur la scène
internationale : vers le Tiers-Monde ou vers l’Europe.
3- « La guerre a entretenu trop d’intellectuels dans un certain mépris de l’Etat ce qui les dispensent de
réfléchir sur son emprise nouvelle. » Les intellectuels semblent à avoir du mal à appréhender une France
nouvelle et moderne. Ils ont des difficultés à l’expertise.
Quels sont les résultats dans l’opinion publique de l’engagement des intellectuels ?
La réponse est nuancée : l’audience des intellectuels de droite comme de gauche est moins forte selon Jean-
François Sirenelli qu’on ne l’a écrit par la suite :
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- Pas de liaison entre les intellectuels et les appelés.
- Désaccord entre l’engagement intellectuel sur la guerre d’Algérie et le sentiment commun des Français.
- Les gouvernants sont hostiles aux intellectuels, ils les considèrent comme des rêveurs : voir Maurice
Bourgès- Maunoury qui ironise sur les « chers professeurs » et qui selon Jean-François Sirenelli est sans
doute dans la norme et qui oppose le pays intellectuel au pays réel : l’on peut prendre l’exemple du jeune
sénateur d’Indre-et-Loire, Michel Debré, dans une « Libre opinion » du Monde intitulée « Afrique perdue,
France communisée » écrit le 21 avril 1956 : « Qui vit dans les milieux officiels, intellectuels, mondains de
la capitale, ne peut mesurer l’humiliation qui ronge le cœur de milliers de Français parmi les plus
humbles ».
Le ton peut passer au mépris : le 7 juillet 1957, Robert Lacoste déclare devant les anciens combattants
d’Algérie : « Sont responsables de la résurgence du terrorisme, qui a fait à Alger, ces derniers jours,
vingt morts et cent cinquante blessés, les exhibitionnistes du cœur et de l’intelligence qui montèrent la
campagne contre les tortures. Je les voue à votre mépris » (Jean-François Sirenelli). Cette prise de position
des gouvernants rejaillit sur l’opinion publique, qui est le reflet d’une incompréhension de la part de
l’opinion publique des engagements des intellectuels. Ceci est avéré dans les milieux poujadistes.
- « L’avant-garde intellectuelle » (Jean-Pierre Rioux) n’a jamais pesé sur l’enchaînement des événements.
- Les intellectuels sont dépassés sur le terrain par l’extrême gauche et les « tiers-mondistes ».
- Selon Jean-François Sirenelli, les transistors pendant le « putsch des généraux » ou la photographie du
visage de la petite Delphine Renard, victime d’un attentat de l’OAS, ont probablement pesé plus lourd dans
le basculement de l’opinion que le Manifeste des 121. De même l’impact d’une pétition d’intellectuels
face à un reportage de Cinq colonnes à la une ?
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Les étudiants et la guerre d’Algérie
- DE LA FOURNIERE Michel, « Les étudiants face à la guerre (1954-1957), dans La guerre d’Algérie et
les Français, ss la dir de ROUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris,
1990, pp. 99-108.
- LIAUZU Claude, Histoire de l’anticolonialisme en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, 2007.
- MONCHABLON Alain, Histoire de l’UNEF, Paris, 1983.
Quelques réflexions sur les étudiants :
- Les étudiants font partie du groupe des intellectuels.
- Le milieu étudiant des années cinquante est dans son ensemble attaché aux valeurs démocratiques et
hostile au racisme et à l’antisémitisme.
- Pendant la IVe République, l’UNEF qui constitue en fait la gauche étudiante et milite pour une solution
pacifique en Algérie, n’est pas la seule organisation étudiante, il existe aussi les communistes, l’extrême-
droite (minoritaire) et la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) qui découvre au contact de la revue Esprit le
concept d’engagement d’Emmanuel Mounier et qui rejette le MRP. Elle est constamment appuyée par de
nombreux étudiants qui n’ont rien à voir avec la JEC et notamment le groupe des étudiants socialistes
formés au sein de la SFIO.
- Les étudiants se sont beaucoup plus engagés contre la guerre d’Algérie que leurs aînés et beaucoup plus
que les autres catégories sociales, les jeunes ouvriers en particulier. L’UNEF (Union nationale des
Etudiants de France) est préoccupée dès le début du conflit, mais ce n’est qu’à partir de 1960 que la
Sorbonne bascule nettement. En décembre 1956, l’UNEF refuse de prendre position pour le FLN et rejette
la grève des étudiants algériens. Mais le congrès de 1957 est celui du basculement en faveur de la gauche et
l’Algérie y est déterminante. Près de 40% des effectifs inscrits à l’université adhèrent au syndicat.
On peut noter le poids et le rôle important de l’UNEF dans le combat contre la guerre.
- Les causes du basculement :
1- le renouvellement des générations.
2- les transformations sociales : le nombre d’étudiants double entre 1950 et 1962 pour atteindre 266 000
et la démocratisation envoie de nouvelles couches sociales à l’université.
3- l’Algérie constitue une menace sur les sursis depuis l’été 1959, ce qui déclenche la grève de mars 1960.
4- les valeurs des étudiants : à la fois les valeurs républicaines et une attention envers les différences
culturelles.
5- la sociabilité étudiante : importance des échanges avec les étudiants africains. Les unions mixtes se
développent.
6- la perte de l’influence du communisme.
7- la libération des tensions avec la hiérarchie catholique.
8- l’extrême droite ne peut plus faire, physiquement, sa loi boulevard Saint-Michel et dans ses alentours.
Ce basculement va donner une action plus à gauche de l’engagement. Jean-Pierre Rioux parle d’un
« militantisme de masse » qui met d‘ailleurs en place une nouvelle culture politique.
- L’influence de l’UNEF sur le mouvement de mai 68, sur le PSU, sur les débuts du Parti socialiste est
évidente.
21
La place particulière des catholiques
- BEDARIDA François et FOUILLOUX Etienne, La guerre d’Algérie et les chrétiens, Paris, 1988.
- FOUILLOUX Etienne, « Chrétiens et Juifs : comme les autres ? » dans La guerre d’Algérie et les
Français, ss la dir de ROUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990,
pp. 109-115.
- LIAUZU Claude, Histoire de l’anticolonialisme en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, 2007.
La hiérarchie catholique
1- La papauté : le pape Pie XII à la Noël 1954 reconnaît le droit des peuples colonisés à l’émancipation
politique. L’encyclique Fidei donum le reprend en avril 1957.
Jean XXIII affirme au deuxième congrès mondial des écrivains et artistes noirs en 1959 que « l’Eglise ne
s’identifie à aucune culture, pas même à la culture occidentale….car sa mission est d’un autre ordre, celui
du salut religieux de l’homme ».
2- Les évêques : ils sont beaucoup plus partagés : ils se partagent en deux courants : ceux qui penchent
pour le maintien de l’Algérie dans la République :tels Monseigneur Saliège, évêque du Mans ou
Monseigneur Feltin, archevêque de Paris ou comme en avril 1956 Monseigneur Saliège, archevêque de
Toulouse qui signe l’appel de l’USRAF ( Union pour le salut et le renouveau de l’Algérie française) tandis
que l’évêque d’Angers, Monseigneur Chappoulie représente un courant qui annonce le caractère
inéluctable des indépendances.
Des évêques tels Monseigneur Liénart, évêque de Lille ou Gerlier, archevêque de Lyon, vont défendre
leurs prêtres accusés de trahison au bénéfice du FLN, sans pour autant les approuver.
L’Assemblée de l’épiscopat reste silencieuse. En octobre 1956, elle s’inquiète de prises de positions
entières, ce qui entraîne la démission des dirigeants de la JEC ( Jeunesse étudiante chrétienne) et de la
JECF (Jeunesse étudiante chrétienne féminine).En 1960, elle « prie pour le terme de ce douloureux
conflit » mais en octobre 1960 elle emploie le mot guerre pour la première fois, affirmant la nécessité du
libre choix de son statut par le peuple algérien .
- les curés : peu d’études : un exemple : le curé de Saint-Séverin dans le quartier latin refuse de lire un
appel de soldats le 29 septembre 1955 disant qu’ils obéiront mais « ma mort dans l’âme ».
3-Les fidèles
- les associations : La JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) appelle au dialogue et dénonce tous les
massacres. Le 19 septembre 1955, elle réclame la fin urgente du conflit.
Le Centre catholique des intellectuels est plus en retrait sur l’Algérie que sur le Maroc.
Les associations cherchent à s’abriter derrière les prélats progressistes.
- les intellectuels : la XIe semaine des intellectuels catholiques en novembre 1958 affirme comprendre les
nationalismes et approuve le droit à l’indépendance.
- la presse : La Croix, L’Actualité religieuse dans le monde approuve le droit des peuples à disposer d’eux-
mêmes.
En février 1957 Témoignage chrétien dénonce la torture en publiant le dossier Jean Muller. Esprit consacre
sur la période 211 articles à la guerre d’Algérie et abrite les réunions de Vérité Liberté.
- les fidèles : on trouve toutes les opinions mais au-delà de cette diversité, le courant progressiste qui s’est
développé dans la lutte contre le fascisme et pour la justice sociale accorde une grande importance au droit
des peuples.
Etienne Fouilloux note toutefois la radicalisation des opinions aux deux extrêmes de deux réseaux
structurés qui se mesurent en effectifs et en influence : la cause de l’Algérie française fournit à l’intégrisme
22
catholique un « ballon d’oxygène après la longue traversée du désert entamée par la condamnation par la
papauté de l’Action française, l’opposition à Vatican II en prendra le relais » et la lutte contre la répression
en Algérie « gauchit » sensiblement journaux jusque-là plus modérés , c’est le cas de Témoignage
chrétien.
A partir d’octobre 1955, les prises de position se multiplient : ex : contre la suspension du cours d’André
Mandouze (1916-2006) : professeur à l’université d’Alger, catholique, militant pour l’indépendance, contre
la torture et l’insoumission.
Les catholiques ont pesé de façon efficace et homogène en faveur d’une solution pacifique finalement
dégagée. (Etienne Fouilloux).
La place des femmes
- LIAUZU Claude, Histoire de l’anticolonialisme en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, 2007.
Quelques réflexions
- Peu d’études sur cet aspect.
- 33 signataires des 121, soit près du tiers, sont des femmes, proportion nettement supérieure à celle que
l’on trouve parmi les responsables des organisations politiques et syndicales. Cela leur confère un nouveau
rôle et une légitimité intellectuelle.
- Femmes victimes de tortures et de viols.
- Initiatives de Gisèle Halimi et de Simone de Beauvoir.
- L’engagement des militantes fait scandale. Elles sont peu nombreuses : 4 sur 36 parmi les trotskistes et
anarchistes.
Les soldats du contingent
- BERGOT Erwan, La guerre des appelés en Algérie, Paris, 1986 et 1992.
- BRANCHE Raphaëlle, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, 2001.
- FOUILLOUX Etienne, « Chrétiens et Juifs : comme les autres ? » dans La guerre d’Algérie et les
Français, ss la dir de RIOUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990,
pp. 109-115.
- FREMONT Armand, Algérie- El Djazair, les carnets de guerre et de terrain d’un géographe, Paris, 1982.
- FREMONT Armand, « Le contingent : témoignage et réflexion», dans La guerre d’Algérie et les
Français, ss la dir de RIOUX Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990,
pp. 79-85.
- GARANGER Marc, La guerre d’Algérie vue par un appelé du contingent, Paris, 1984
- JAUFFRET Jean-Charles, Soldats en Algérie, 1954-1962, Expériences contrastées des hommes du
contingent, Paris, 2000.
- ss la dir. de JAUFFRET Jean-Charles et VAÏSSE Maurice, Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie,
Bruxelles, 2001.
- LEMALET Martine, Lettres d’Algérie, la guerre des appelés, Paris, 1992.
- LIAUZU Claude, Histoire de l’anticolonialisme en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, 2007.
- ROTMAN Patrick et TAVERNIER Bertrand, La guerre sans nom, Paris, 1992
- TARTAKOWSKY Danielle « Les manifestations de rue » dans La guerre d’Algérie et les Français, ss la
dir de RIOUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990, pp. 131-143.
- VITTORI Jean -Pierre, Nous, les appelés d’Algérie, Paris, 1977.
- VITTORI, Jean-Pierre, La vraie histoire des appelés d’Algérie, Paris, 2001.
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1- La guerre d’Algérie est la seule où le contingent a été massivement employé. Les autres guerres
coloniales se sont achevées sans intervention du contingent.
A partir d’avril 1956, la totalité du contingent y est envoyée. Les premiers à partir pour 6 mois sont des
rappelés puis les appelés servent plus de 18 mois (la durée légale du service militaire) en Algérie, période
qui est prolongée de 6 à 9 mois, les officiers de réserve peuvent servir parfois jusqu’à 30 mois. Au total, sur
l’ensemble de la période, l’armée française en Algérie compte quelque 400 000 à 500 000 hommes. Ce
sont des fils de paysans (26,6 % de la population au recensement de 1954), et d’ouvriers (34,5%) et pas
encore majoritairement du secteur tertiaire (38,9%). Pour beaucoup, c’est le premier grand voyage de leur
vie.
Il faut faire une différence entre les unités d’élite rompues aux affrontements les plus rudes qui
comprennent aussi des appelés et les troupes du quadrillage, plus vulnérables.
Le conflit a été relativement peu meurtrier : on compte 23 000 morts le 19 mars 1962 sur plus d’ 1,3
million d’hommes, dont plus du tiers par accident.
2- Danielle Tartakowsky a montré que la décision de maintenir sous les drapeaux le premier contingent de
1954 et de procéder à l’appel anticipé d’une partie du contingent de 1955 engendre des manifestations (19)
qui mobilisent avant tous les rappelés. Ces manifestations débutent en septembre et se prolongent jusqu’en
novembre 1955, se déroulent la plupart du temps dans les gares et les trains que l’on retarde
symboliquement faute de pouvoir en empêcher le départ. Elles peuvent déborder dans la rue pour
interpeller la population, ce qui est le cas dans la région parisienne. Elles touchent 9 départements. La
moitié des manifestations regroupe des soldats en uniforme, l’autre moitié réunit des femmes et des jeunes
à l’appel de l’UJRF surtout. Elles ne totalisent qu’une centaine de personnes.
En 1956, ces manifestations d’opposition spontanées se poursuivent d’avril à juin, on en compte 18
importantes, gare de Lyon à Paris et dans les villes comme Bordeaux, Brive, Grenoble, Metz, Rouen,
Lyon…. En avril 1956, on compte 77 manifestations dans 36 départements sans que la direction du Parti
Communiste soit en première ligne. Cette seconde vague de manifestations prend appui sur des arrêts de
travail ou des journées d’action organisées par le PCF, la CGT, de l’UJRF, elle bénéficie du soutien actif
de la Nouvelle Gauche, de Jeune République, du MLP et du PCI... Ces manifestations associent la volonté
de paix à la protestation du départ des rappelés. Elles rassemblent des « petites unités où les solidarités sont
étroites » : les manifestations réunissent plus de monde dans les petites villes ou les bourgs ruraux que dans
les grandes villes. L’Humanité au début de juillet 1936 établit un bilan de 200 personnes inquiétées par leur
participation et 70 condamnées à des peines de prison avec sursis. Ces manifestations présentent un
caractère défensif et limité et mobilisent principalement les acteurs directement impliqués. Elles ne sont
pas purement spontanées et prennent appui sur un sentiment de révolte et de refus.
Peu d’exemples de refus de partir : le curé de Saint-Séverin dans le quartier latin refuse de lire un appel de
soldats le 29 septembre 1955 disant qu’ils obéiront mais « ma mort dans l’âme ».
La Vie Ouvrière publie quelques articles favorables à l’agitation parmi les appelés mais la presse fait
silence ou condamne les agissements.
L’insoumission demeure épisodique. Le contingent part depuis 1956 à peu près sans obstacle d’ordre
antimilitariste ou pacifiste, sinon sans inquiétude ;
En septembre 1960, la Jeunesse communiste invite « tous les jeunes de France » à manifester dans la rue
contre l’appel à 18 ans, contre l’envoi du contingent en Algérie et pour des négociations : on dénombre 33
manifestations courant octobre pour l’essentiel en banlieue parisienne ou dans les villes universitaires.
La Fédération de l’Education Nationale (FEN), après avoir demandé dans son congrès de novembre 1955
le retour du contingent, change d’attitude après l’accès de Guy Mollet au gouvernement en 1956 et ne
proteste plus. La presse du FEN et du Syndicat national des instituteurs (SNI) ne signale pas les
manifestations, même quand elles concernent ses syndicats (c’est le cas à Grenoble, Saint-Etienne,
Douarnenez et les grèves de 7 écoles normales). Le SNES refuse de s’engager. Seuls les militants de
l’ultra-gauche revendiquent le droit à l’insoumission.
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3- Les soldats accomplissent leurs obligations. Le contingent a fait son devoir, sans enthousiasme mais
sans véritable défaillance. Le commandement trouve peu à peu dans le contingent le service qu’il pouvait
espérer. Le contingent a pris toute sa place dans les actions dans l’Ouarsenis, les Kabylies et les Aurès,
actions présentées comme des succès sur le terrain. Les appelés sont des soldats mais selon Armand
Fremont ils sont séparés de leur commandement non seulement par la hiérarchie mais aussi par
l’incertitude des objectifs. La succession des doctrines officielles ne peuvent les aider à se situer et ont
alors l’impression de combattre pour rien.
4- Les témoignages des jeunes soldats insistent sur l’isolement et le sentiment d’abandon par le monde
« des adultes ». (Maurienne (de son vrai nom Jean-Louis Hurst), Le déserteur, Paris, 1960 et Maschino, Le
refus, Paris, 1960). Le départ pour l’Algérie est redouté pour les risques mais aussi pour l’éloignement, la
séparation, l’étrangeté de ce pays mal connu qu’est l’Algérie. Ils sont coupés de leur famille qui ne peut
comprendre la réalité dans laquelle ils vivent.
5- Selon Armand Frémont, le contingent est bouleversé par la guerre, par l’isolement le dépaysement, la
rudesse du climat, l’hostilité latente des populations, l’alternance des longues attentes et les brèves actions.
Il déteste la guerre : « la quille, bordel ! ». Le contingent n’admet pas la « mission confiée même s’ils
doivent se résoudre à l’accomplir. La mort d’un des leurs apparaît toujours doublement scandaleuse, mort à
vingt ans, mort pour rien ». L‘enquête de 1960 faite auprès des jeunes militants dans le contingent rentés
d’Algérie montre que leur meilleur souvenir de la guerre est la quille.
6- Les jeunes du contingent ne pensent pas la guerre en termes politiques, sauf pour les communistes et
peut-être lors de l’échec du putsch d’avril 1961 dû à la résistance passive ou active du contingent.
7- Les partis de gauche ne prennent pas en compte les appelés : l’influence de la presse communiste
destinée aux soldats paraît très réduite. On compte entre septembre 1955 et novembre 1956 que 17
numéros de la Voix du soldat.
8- Quel est le poids des organisations politiques, syndicales et religieuses sur l’opinion des soldats ?
Exemple : l’aumônerie militaire condamne en 1957 les actes inadmissibles de torture mais le père Delarue
refuse de la suivre.
Qu’en est-il des soldats ?
Etienne Fouilloux a montré la guerre d’Algérie illustre pour les soldats « la faillite au moins partielle des
grands systèmes de référence : face à la torture, ni le christianisme, ni la laïcité, ni le communisme n’ont
vraiment tenu. Le jeune chrétien en Algérie est souvent livré à lui-même, sans paroisse locale, ni
d’aumônerie proche, il doit parfois assumer seul des responsabilités écrasantes.
9- Les jeunes du contingent doivent être sensibles à la précarité sociale des Algériens. Jacques Higelin dans
ses Lettres d’amour d’un soldat de vingt ans montre sa découverte de la misère. De même Armand Frémont
note que les soldats ont « découvert le tiers-monde à leurs portes ». Une enquête réalisée en 1960 par 533
soldats rentrés d’Algérie qui appartiennent à des organisations de jeunesse (de tous bord, des Scouts à
l’UNEF) montre qu’au cours du conflit, les soldats interrogés prennent massivement parti pour les
colonisés contre les colonisateurs qu’ils rendent responsables de l’injustice sociale et de la misère
découvertes sur place.
10- Les caractères spécifiques de la guerre sont mal vécus : la torture qui est un phénomène massif, le viol
(qui commence à être étudié). « Il est fréquent lors des interventions dans des villages abandonnés par les
hommes et laissés aux mains de soldats tout-puissants », les représailles, les détenus sans jugement, les
corvées de bois, les contrôles quotidiens.
Armand Frémont montre que les appelés « voient tout cela et parfois y participent. Ils y ajoutent leur
propre marque, leur contribution de tous les jours : le pillage, le racket des paysans, la violence des gestes,
le machisme des hommes en armes, l’obscénité comme vocabulaire de politesse, le mépris latent. Le
25
racisme est la loi. L’encadrement subalterne l’encourage, malgré la doctrine officielle, et sous le silence
contraint du commandement. Les actions et parfois les exactions ou les atrocités commises par l’adversaire
le stimulent. ».
L‘enquête de 1960 faite auprès des jeunes militants dans le contingent rentés d’Algérie montre qu’à la
question : « quel est votre plus mauvais souvenir ? », les réponses se partagent entre la mort de camarades,
la mort et la souffrance des Arabes (qui sont citées aussi souvent que la mort des camarades) et l’action de
l’armée (« pacification », torture, brutalités, répressions) avant la solitude, la souffrance de l’isolement.
11- Les violences faites aux soldats (nez coupés et émasculations qui visent à atteindre l’honneur de
l’ennemi) sont utilisées aussi par la hiérarchie militaire contre les nationalistes algériens : exemple : suite à
la découverte des 18 corps de soldats tués à Palestro le 18 mai 1956.
12- Les soldats font l’objet de la propagande officielle par l’intermédiaire du Bled, journal de l’armée
française, tiré à 350 000 exemplaires, de même que la déshumanisation de l’image de l’ennemi par
l’Action psychologique.
13- Très peu de prises de position contre la guerre de la part des soldats :
- Noël Favrelière en août 1955 part avec son prisonnier plutôt que d’accepter la « corvée de bois ». Son
témoignage, Le désert à l’aube, est interdit dès sa parution en septembre 1960.
- prise de position du général de Bollardière contre la bataille d’Alger dans L’Express du 29 mars 1957.
- Robert Bonnaud qui publie « La Paix des Nementchas » dans Esprit en avril 1957 qui est largement
publié. Il est un des organisateurs des réseaux d’aide au FLN.
- Georges Mattei publie les « Jours kabyles » dans Les Temps Modernes en juillet 1957
Ces soldats sont considérés comme des réprouvés.
14- On compte une trentaine de refus de combattre : des communistes (Alban Liechti dès juillet 1956 mais
sur lequel le PC fait d’abord silence, Serge Magnien…) et 22 autres qui semblent être des chrétiens (Jean
Le Meur…).
Des journaux publient la lettre des soldats : c’est le cas le 8 janvier 1958 dans Avant-garde qui publie la
lettre d’un jeune qui refuse « de prendre les armes contre le peuple algérien », ce qui lui vaut d’être saisi.
On compte 500 déserteurs selon les statistiques officielles. Le PC est d’ailleurs contre la désertion : par
exemple, Louis Orhant, communiste déserte en septembre 1956 ce qui lui vaut d’être exclu par sa cellule.
Ces refus de combattre ont un caractère marginal : un appel d’insoumis réclamant leur amnistie n’est signé
que par 43 noms en mars 1962.
Le cas le plus exceptionnel de la protestation est le statut d’objecteur de conscience arraché par Louis
Lecoin au prix d’une grève de la faim de trois semaines en juin 1962 avec la loi du 22 décembre 1963.
15- Les colons semblent hostiles au contingent, notamment les propriétaires des grosses fermes.
16- Le FLN consacre peu de moyens à la propagande en direction des jeunes soldats. On trouve quelques
tracs : en 1956 : « Soldat Français, vends ton arme. Tes anciens l’ont fait en Indochine…Les fils de colon
sont planqués sur les plages et les casinos, et toi, tu peines pour eux ; ils sont auprès de leurs femmes et
fiancées, alors que toi tu as abandonné les tiens, réfléchis bien, en vendant ton arme aux maquisards tu
auras la conscience tranquille ».
17- Pendant leurs permissions ou dans les semaines qui ont suivi leur retour à la vie civile, les soldats du
contingent ont éprouvé le sentiment d’être considérés et traités comme des semi-étrangers. L’idée de
démoralisation de la jeunesse au retour de la guerre est admise dès 1960, ainsi dans son numéro du 16
septembre 1960, Témoignage chrétien publie en couverture : « La guerre fait autant de mal à ceux qui la
font qu’à ceux qui la subissent , L‘enquête de 1960 faite auprès des jeunes militants dans le contingent
montre que « sous l’effet du ré ancrage dans la vie professionnelle et familiale, le temps achève de faire
disparaître les séquelles de la guerre coloniale », pourtant la moitié d’entre eux disent éprouver au retour
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des difficultés de réadaptation au travail, 20 % d’entre eux souffrent encore de troubles consécutifs au
service en Algérie, comme des troubles hépatiques et surtout intestinaux).
En même temps pour la moitié des réponses le fait de ressentit durement à leur retour l’indifférence des
Français à l’égard du problème algérien, de la vie des soldats là-bas, du sot de la population musulmane ou
de la situation des Français d’Algérie.
La guerre les a touchés aussi dans leur vie affective, puisque 22% d’entre eux disent que la guerre a
modifié leurs projets de fiançailles ou de mariage ou leur situation de famille. D’ailleurs la moitié a
l’impression que leur famille les trouve changés.
18- Les soldats vivent mal également l’impossibilité d’être reconnus comme ceux des « grandes » guerres.
La création de la FNACA (Fédération nationale des anciens combattants d’Algérie) créée dès 1958 porte
sur l’obtention d’un statut d’ancien combattant, la reconnaissance de la réalité de la guerre et la fixation
d’une date officielle marquant sa fin.
19- Par la présence massive du contingent dans la guerre, l’Algérie a marqué la société française plus
fortement et plus durablement que les apparences ne le laissent supposer (Armand Fremont). Cette
« génération des djebels » ne parle pas et ne raconte pas.
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La guerre d’Algérie à la télévision
- BOURDON Jérôme, La France en guerre d’Algérie, novembre 1954 – juillet 1962, ouvrage publié sous
la direction de Laurent GERVEREAU et Benjamin STORA, catalogue d’exposition organisée par le Musée
d’Histoire contemporaine de la Bibliothèque de documentation internationale, 4 avril – 28 juin 1992, pp.
241-246.
Première constatation : le taux d’équipement des ménages passe de 13% en 1960 à 61 % en 1968.
Il faut noter un écart immense entre le terrain et les images de la télévision. La télévision privilégie le
vocabulaire des autorités politiques et tait certains faits, par exemple : les évènements du 17 octobre 1961.
De même on peut mettre en valeur l’autocensure.
Les silences de l’époque ne sont levés que récemment, dans les années 1980.
Exemple d’émission : Cinq colonnes à la Une : magazine d’information qui fait rupture car c’est la
première fois que les journalistes parlent de la guerre d’Algérie. Jusqu’à là les journalistes se contentaient
d’interviewer les présidents du Conseil (ex : Pierre Sabbagh en avril et mai 1956 interroge Guy Mollet qui
rassure les familles sur la durée du service).
Dès 1959, elle fait sensation avec un duplex entre un sergent (sergent Robert) envoyé dans le djebel et sa
famille réunie autour d’une table par Pierre Desgraupes. Pour la première fois, on voit la guerre à la
télévision, mais une guerre propre, qui est mise en scène car les images ont été filmées 24 heures
auparavant et le secteur avait été soigneusement préparé pour éviter les risques.
L’émission fait sensation, dans le contexte de censure, en donnant simplement la parole à des témoins,
même si ceux-ci sont choisis et exemplaires.
L’émission suit les grands choix de la politique française (un médecin pied-noir algérois témoigne pour une
communauté déchirée le 7 mai 1961, les destructions causées par l’armée française en Messada la même
année par exemple) et se veut « rassurante et unificatrice » mais elle n’aborde pas les retentissements
internationaux de la guerre, les manifestations violentes sur place, le militantisme OAS par exemple.
L’émission n’est pas un espace de liberté laissé par de Gaulle, pourtant ce dernier n’aimait pas l’émission,
trouvant les journalistes négatifs, voire favorables au FLN.
Par contre les responsables du journal télévisé sont strictement soumis au ministre de l’Information.
Exemple d’émission : Le Fil de la Vie de Max-Pol Fouchet : sorte d’éditorial télévisuel en direct. En mars
1956, « Algérie, notre conscience », provoque des remous car le journaliste s’interroge sur le fondement
moral de la présence de la France en Algérie.
En 1958, le gouvernement fait disparaître l’émission qu’il accuse de mensonge après avoir dit : « On nous
a tant menti ! Politiciens, journaux, radio ont souvent berné notre peuple ! (…) Au seuil de 1958, notre
télévision (….) ne pouvait montrer (….) les garçons de 20 ans, le doigt sur la gâchette, qui surveillaient
l’obscurité de quelque bled en Algérie, en alerte. »
28
Les représentations de la guerre d’Algérie dans le cinéma français pendant la guerre
d’Algérie et jusqu’au milieu des années 1970.
- GUIBERT Pierre, « La guerre d’Algérie sur les écrans français », dans La France en guerre d’Algérie,
novembre 1954 – juillet 1962, ouvrage publié sous la direction de Laurent GERVEREAU et Benjamin
STORA, catalogue d’exposition organisée par le Musée d’Histoire contemporaine de la Bibliothèque de
documentation internationale, 4 avril – 28 juin 1992, pp. 247-251.
- Benjamin STORA, Imaginaires de guerre, Les images dans les guerres d’Algérie et du Viêt-Nam, Paris,
1977, 2004.
La guerre d’Algérie n’est jamais mise en scène dans le cinéma français, on peut noter l’absence de films
français sur la guerre d’Algérie pendant la guerre elle-même. Cette situation est due à la censure officielle,
d’où ce sentiment d’absence d’images en « temps réel » et à l’autocensure par le fait par exemple que les
producteurs sachant par avance que les films sur la guerre ne seront pas mis en rayon ou qu’il ne sera pas
diffusé n’investira pas.
Quand le cinéma français entreprend de réaliser des « films de guerre », il met en scène la deuxième guerre
mondiale et plus particulièrement la Résistance. Seuls, Sergent X… de Bernard Borderie en 1959 et Le
Sahara brûle de Michel Gast en 1960 évoquent à chaud mais de façon lointaine la guerre (mise en scène
des territoires pétrolifères du Sud).
Le Petit soldat de Jean-Luc Godard, cinéaste suisse, est jugé pro-FLN en 1960 bien qu’il met en scène la
torture pratiquée par des combattants algériens. Il est interdit et n’est montré qu’en 1963, après la fin de la
guerre d’Algérie. En septembre 1960, le député Jean-Marie Le Pen demande l’ « expulsion du cinéaste
suisse » et Louis Terrenoire, ministre de l’Information, justifie ainsi l’interdiction du film : « A un moment
où toute la jeunesse française est appelée à servir et à combattre en Algérie, il paraît difficilement possible
d’admettre que le comportement contraire soit exposé, illustré et finalement justifié ». Thomas Sotinel,
« Algérie, la guerre sans images », Le Monde, 26-27 août 1990.
En 1958, est interdit en France le film de Stanley Kubrick, Les Sentiers de la gloire, dénonciation violent
antimilitariste de l’attitude française pendant la Première Guerre mondiale. Il ne sortira en France qu’en
1972.
Côté FLN, on ne produit que de court-métrages tournés dans des conditions précaires par des
documentalistes comme Ahmed Rachedi et Mohamed Chanderli qui opèrent dans les maquis de l’ALN aux
côtés des transfuges René Vautier et Pierre Clément, ce dernier arrêté en 1958 est condamné à dix ans de
prison.
Côté français, les premières évocations directes de la guerre s’inscrivent en marge de la production
commerciale. Ce sont des jeunes cinéastes appelés à servir en Algérie qui tournent en 16 mm dans la
tradition du cinéma amateur. Leurs films sont davantage des professions de foi pacifistes plus que des
témoignages directs de sympathie à l’égard du mouvement de libération algérien. Ils sont projetés à la
sauvette devant quelques étudiants ou de syndicalistes et intéressent des critiques de gauche qui s’en font le
relais.
- 58 2/B de Guy Chalon, animateur du groupe « Jean Vigo », 1957-1959, film de soldat censuré. Il évoque
le retour de rappelés d’Algérie : amertumes, désillusions, souvenirs obsédants des exécutions…
- Réfugiés de Pierre Cément en 1957, censuré.
- L’Algérie en flammes de René Vautier en 1958. Le film est censuré. René Vautier est membre du PCF et
rejoint les rangs de l’ALN. Il veut constituer les archives d’une révolution avec prédominance donnée aux
« maquis de l’intérieur »
- Sakiet Sidi Youcef de Pierre Clément en 1958, censuré.
29
- Secteur postal 89 098 de Philippe Durand, 1959, film de soldat censuré.
- Le Retour de Daniel Goldenberg, 1961.
- Jamais le dimanche d’Ado Kyrou, 1961.
- Demain l’amour de Paul Carpita en 1962.
- Fille de la route de Louis Terme en 1962.
- La Quille de Jean Herman, 1962.
- 27 mois après de Jean-Claude Bourlet en 1962.
- Octobre à Paris produit par un collectif Vérité-Liberté avec le soutient du comité Maurice Audin qui
reconstitue la manifestation organisée le 17 octobre 1961.
Peut-être est-il possible de voir dans le cancer qui ronge Corinne Marchand dans Cléo de 5 à 7 d’Agnès
Varda en 1962 l’expression du malaise algérien qui mine le corps de la nation. De plus, cette jeune femme
en attendant les résultats rencontre un soldat permissionnaire.
Ce n’est qu’après la guerre que celle-ci est présente et dénoncée dans quelques films. Mais le cinéma de
fiction français se heurte à de multiples groupes de pression (rapatriés, anciens combattants…) ce qui a
pour conséquence que les productions refusent tout risque. Les réalisateurs tendent alors vers un «
réalisme » parfait mais le sujet même de la guerre d’Algérie est peu porteur, on lui réfère les souvenirs
glorieux de l’Indochine. Les scènes de guerre militaires héroïques sont très rares. La guerre d’Algérie n’est
pas un sujet de « film de guerre ». Le seul film adoptant cette thématique est américain, il s’agit du film de
Mark Robson, Les Centurions réalisé en 1965.
- Le Combat dans l’île d’Alain Cavalier en 1961.
- Adieu Philippine de Jacques Rozier en 1963.
- La Belle vie de Robert Enrico en 1963.
Ici, ce sont des témoignages des difficultés des appelés à se réinsérer dans la vie civile et évocation de Paris
sous haute surveillance policière dont l’action se déroule en 1961.
Ces trois films ne sont diffusés qu’après la fin de la guerre.
- Muriel d’Alain Resnais en 1963 : qui lève le tabou de la torture. Le film voit sa sortie « différée ».
- Les Parapluies de Cherbourg en 1964, comédie musicale de Jacques Demy dont la guerre est la toile de
fond de la séparation des héros du film.
- La Bataille d’Alger de l’Italien Gilles Pontecorvo en 1965 adopte une mise en scène et une esthétique
« réaliste » proche des images d’actualités. Il est initialement interdit en France, et finit par sortir en 1971,
mais est très vite retiré des écrans. En 2003, considéré comme un modèle d’enseignement sur la guérilla
urbaine, il est projeté au Pentagone devant Donald Rumsfeld pour mieux comprendre les développements
de la guerre en Irak. Il ne ressort en France qu’en 2004.
- Le Vent des Aurès de Mohamed Lakhdar Hamina en 1966.
- Elise ou la vraie vie de Michel Drach en 1970. Film retardé dans sa diffusion.
- Avoir vingt ans dans les Aurès de René Vautier en 1971.
- R.A.S. d’Yves Boisset en 1973, film antimilitariste.
Ces deux derniers films se présentent sous forme de « chronique » pour « accréditer la brutalité ordinaire
de la machine militaire ». Ils montrent la désertion d’un soldat du contingent écoeuré par ces agissements et
R.A.S. évoque les manifestations des rappelés en 1956. Ce dernier film fit scandale. Il présente à travers les
trois personnages principaux les trois principaux types d’opposants à la guerre : le communiste, l’idéaliste
et l’anarchiste. Il souligne également la désinformation du public français pendant le conflit.
- Chronique des années de braise de Mohamed Lakdkar Hamina en 1975.
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La presse dans la guerre d’Algérie
- BARTHELEMY Christophe, « Les saisies de journaux en 1958 », dans La France en guerre d’Algérie,
novembre 1954 – juillet 1962, ouvrage publié sous la direction de Laurent GERVEREAU et Benjamin
STORA, catalogue d’exposition organisée par le Musée d’Histoire contemporaine de la Bibliothèque de
documentation internationale, 4 avril – 28 juin 1992, pp. 122-126.
- GERVEREAU Laurent «Des bruits et des silences. Cartographie des représentations de la guerre
d’Algérie », dans La France en guerre d’Algérie, novembre 1954 – juillet 1962, ouvrage publié sous la
direction de Laurent GERVEREAU et Benjamin STORA, catalogue d’exposition organisée par le Musée
d’Histoire contemporaine de la Bibliothèque de documentation internationale, 4 avril – 28 juin 1992, pp.
178-200.
- HARRISON Martin, « Government and Press in France during the Algerian War », in The American
Political Science Review, vol. LVIII, n°2, juin 1964, pp. 273-295.
- LIAUZU Claude, Histoire de l’anticolonialisme en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, 2007.
- STORA, Benjamin, « Une censure qui ne dit pas son nom. Algérie années 1960 », dans Censures, BPI,
Paris, 1974.
Quelques éléments de réflexion
1- Rôle important de la presse quotidienne et hebdomadaire dans l’engagement contre la guerre d’Algérie :
Le Canard, L’Express, Le Nouvel Observateur, Libération, L’Humanité et Le Monde à partir de 1957 font
un travail d’information. Rôle des dessins de Siné dans L’Express à partir de 1958 et de Bosc dans Le
Nouvel Observateur qui sont fortement antimilitaristes.
Bosc : engagé en Indochine de 1945 à 1948, et en revient malade et fortement traumatisé. Il dessine
l’absurdité de la vie militaire.
Siné : il utilise « des charges au vitriol contre les piliers de l’ordre établi » : il s’attaque à la bourgeoisie, à
la religion et à l’armée. Il commence à L’Express une série de « paras » et ses dessins contre le pouvoir et
la guerre en Algérie sont retentissants. Le journal d’ailleurs filtre ses dessins. Il inaugure les dessins
d’humour politique.
Il ne faut pas oublier en septembre 1960, la naissance d’ Hara Kiri qui illustre l’actualité française. Ses
pages sont vivement antimilitaristes notamment avec les dessins de Cabu qui revient juste de son service
militaire en Algérie.
Une presse parallèle existe : Témoignages et documents dont le premier numéro sort en juin 1958 et Vérité
Liberté et existence également d’une presse clandestine : Vérité pour, Jeune Résistance, Vérités
anticolonialistes qui se développe.
Il faut attendre l’automne 1955 pour que la guerre d’Algérie commence à investir revues et débats.
Importance de la presse dans l’engagement contre la guerre : Le Monde publie 62 pétitions entre mai 1958
et 1962 dont 18 en 1960. Les campagnes de dénonciation des violences, de la torture et des crimes y ont
une place primordiale, de même que les lettres ouvertes.
2- La presse est l’espace de parole des intellectuels et le relais de leur engagement.
- Certaines campagnes ont un impact réel, c’est le cas de la publication en février 1958 par es éditions de
Minuit de La Question d’Henri Alleg. Le Monde y consacre une partie de sa première page. 65 000
exemplaires du livre sont vendus avant sa saisie et il continuera à circuler quasi ouvertement.
3- Importance de la censure : 269 saisies de journaux en métropole et 586 en Algérie où le contrôle de la
presse est régi par la loi des « pouvoirs spéciaux » de 16 mars 1956. L’Express confectionne une édition
expurgée spécialement destinée à l’Algérie.
31
Les saisies de journaux en métropole et en Algérie sont beaucoup plus importantes sous la Ve que sous la
IVe République. (179 en métropole sous la Ve République contre 60 sous la IVe République).
Les années de plus fortes saisies sont 1960 (154 saisies), 1961 (127 saisies) et 1962 (120 saisies). Selon
Martin Harrison la saisie devient de moins en moins un moyen de contrôler les informations et les idées
que d’empêcher selon les officiers de saper le moral des troupes.
Les saisies en métropole touchent entre 1955 et 1957, à quelques rares exceptions près, uniquement des
journaux de gauche et d’extrême gauche. Les journaux d’extrême droite sont saisis à partir de 1959 et ils
représentent de 1959 à 1962 entre un sixième et un tiers des saisies. La priorité de ces années là est la lutte
contre les activistes, les ultras et leurs relais journalistiques.
Les saisies de 1958 : (Christophe Barthélémy) : On recense 111 saisies cette année là dont 27 en métropole,
5 en Corse et 79 en Algérie. En métropole, les saisies touchent la « presse engagée » : les deux grands
types de journaux saisis sont la presse communiste (11 saisies) et le presse de la « nouvelle gauche » (11
saisies) : L’Express, France Observateur, Tribune du Peuple, Esprit, Les Temps Modernes, 2 saisies pour
la presse anticolonialiste et 2 pour la presse anti-indépendantiste.
Un quart des saisies concernent des journaux ayant publié des articles sur les exactions militaires ( par
exemple : France-Observateur du 27 février 1958 pour avoir publié des extraits du livre de Henri Alleg ,
La Question et l’armée française obtient la saisie en métropole de journaux ayant publié des informations
sur le bombardement de Sakhiet-Sidi-Youssef…), un quart concernant les informations du camp algérien
dans le but d’éviter de présenter le FLN et l’ALN comme des mouvements crédibles sur le plan militaire ou
politique, 20 % pour des informations strictement politiques ( au moment notamment des dissensions entre
de Gaulle et le Comité de Salut public d’Alger) et enfin 29 % concernant des informations sur l’armée
française et sur l’action politique de l’armée et des services psychologiques. La priorité des censeurs est
d’éviter le discrédit de l’armée.
Les saisies, les procès et la censure ont-elles un objectif économique : épuiser financièrement les journaux.
Non, car les saisies n’ont pas entraîné de disparition de journaux. Par contre, les saisies ont-elles entraîné
une certaine autocensure ? Pas d‘étude particulière sur ce point.
On se poser la question de l’efficacité de la saisie dans la mesure où elle n’a jamais été systématique et
qu’un certain nombre d’informations sur la torture peuvent filtrer.
4- Quelle est l’influence réelle de la presse ? Jacques Soustelle en 1957 qualifie France Observateur,
L’Express, Témoignage Chrétien et Le Monde de « quatre grands de la contre-propagande française ».
32
Les chansons dans la guerre d’Algérie
LIAUZU Claude, Histoire de l’anticolonialisme en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, 2007.
RUSCIO Alain, « La guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises. Hommage à Charles-
Robert Ageron dans Marc FERRO, Le livre noir du colonialisme, XVIe-XXIe siècle de l’extermination à
la repentance, Paris, 2003.
Claude Liauzu note l’absence de l’Algérie dans la chanson, qu’elle soit militante ou de distraction. La
guerre d’Algérie n’est l’occasion d’aucune création originale. C’est la chanson yé-yé, celle de « Salut les
copains » que l’on écoute sur les transistors.
On ne peut que recenser 4 chansons :
- Le Déserteur de Boris Vian écrite avant les débuts de la guerre, créée le jour de Dien Bien Phu par
Mouloudji, d’origine algérienne qui enregistre la chanson en avril 1955.Elle est chantée lors des
manifestations de 1955-1956. Boris Vian se fait d’ailleurs expulser en 1955 du casino de Dinard par le
maire de la ville allait qu’il allait la chanter.
- Quand un soldat de Francis Lemarque en 1953.
- Le Soudard de Jean-Claude Darnal en 1958.
- Les temps sont difficiles de Léo Ferré en 1961 qui parle clairement de la torture et qui vaut à l’Alhambra
d’être plastiqué.
On peut noter aussi quelques vers de Jean Roger Caussimon.
33
Les peintres français et la guerre d’Algérie
- GERVEREAU, Laurent «Des bruits et des silences. Cartographie des représentations de la guerre
d’Algérie », dans La France en guerre d’Algérie, novembre 1954 – juillet 1962, ouvrage publié sous la
direction de Laurent GERVEREAU et Benjamin STORA, catalogue d’exposition organisée par le Musée
d’Histoire contemporaine de la Bibliothèque de documentation internationale, 4 avril – 28 juin 1992, pp.
178-200.
- LIAUZU, Claude, Histoire de l’anticolonialisme en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, 2007.
- PERROT, Raymond, De la tache à la figure : la guerre d’Algérie et les artistes, Silly-sur-Somme, 2002
1- Il n’existe pas d’engagement particulier des peintres dans la guerre d’Algérie. Les deux grands peintres
de la période, Picasso et Jean Dubuffet ne proposent pas de toile engagée contre la guerre d’Algérie.
2- Quelques œuvres :
- Picasso crée la série des Femmes d’Alger d’après Delacroix entre 1954 et mars 1955. On sait que Picasso
travaillait dans son atelier en écoutant la radio …. Mais cette série n’est aucunement une toile engagée telle
celle de Massacre en Corée de 1951. C’est seulement en février 1962 qu’il illustre la couverture du livre de
Djamila Boupacha, militante FLN torturée, défendue par Gisèle Halimi.
- André Fourgeron, dans les années 1960 : Triptyque de la honte, réunit trois tableaux : Civilisation
Atlantique sur la guerre d’Indochine, Les Nord-Africains aux portes de la ville et Massacre de Sakiet Sidi
Youssef.
- Marcel Poumeyreau, incarcéré pour désertion réalise en 1960, une toile abstraite Prison.
- André Masson dont le fils a été porteur de valise et a été arrêté a peint de nombreux tableaux sur la guerre
d’Algérie, Captivité.
- Bernard Buffet peint une allégorie contre la guerre en 1955, Horreur de la guerre.
- Etienne Bouchaud, Honneur aux harkis vers 1960
- Robert Lapoujade qui consacre en avril 1961 une exposition entière à la guerre d’Algérie qu’il intitule
Emeutes et rassemble des tableaux tels : Triptyque sur la torture (en hommage à Djamila Boupacha et
Henri Alleg), Panique, Barricade, On fusille à l’Aube. La préface du catalogue est rédigée par Jean-Paul
Sartre.
- Crémonini, La Torture 1961.
- Grand tableau antifasciste, oeuvre collective de 6 artistes : Enrico Baj, Crippa, Dova, Erro, Lebel,
Recalcati de 35m2. Le tableau est expressionniste et comporte le titre du manifeste des 121, les mots
« Constantine », et « Sétif ». Il est saisi à Milan lors de son exposition le 14 juin 1961, pour « offense à la
pudeur ». Il est aujourd’hui exposé à Strasbourg.
- l’Italien Bertini réalise en 1962 Le Procès d’Andromaque et Le Mythe de Psyché utilisant des fonds de
journaux parlant des attentats de l’OAS qu’il repeint.
- Une exposition « l’art et la révolution algérienne » s’est tenue à Paris puis à Alger en 1964 réunissant les
peintres ayant soutenu les indépendantistes. Leurs toiles constituent désormais le fond du musée d’Alger.
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L’immigration maghrébine et la guerre d’Algérie
- BENGUIGUI Yamina, Mémoires d’immigrés, Paris, 1998.
- LEFEUVRE Daniel, Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris, 2006
- LIAUZU Claude, Histoire de l’anticolonialisme en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, 2007.
- PEJU Paulette, Ratonnades à Paris précédé de Les harkis à Paris, Paris, 1961, réed 2000.
- PITTI Laure, Les ouvriers algériens à Renault-Billancourt, de la guerre d’Algérie aux grèves d’OS des
années 1970, thèse, Université de Paris VIII, 2002.
- SAYAD Abdelmalek, « El Ghorba », dans L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Bruxelles, 1991.
- TARTAKOWSKY Danielle « Les manifestations de rue » dans La guerre d’Algérie et les Français, ss la
dir de RIOUX, Jean-Pierre colloque de l’Institut d’Histoire du Temps présent, Paris, 1990, pp. 131-143.
- documentaire de Jacques PANIJEL, Octobre à Paris, 1961.
Des éléments de réflexion
1- Pendant la guerre d’Algérie, de 1954 à 1962, l’on constate une croissance quantitative sans précédent de
l’immigration algérienne. Le plan Monnet de 1946 a prévu l’entrée de 1,5 million de travailleurs et pour la
première fois, c’est l’immigration coloniale et d’abord algérienne qui est sollicitée. L’accroissement
démographique de l’Algérie face aux ressources industrielles et agricoles insuffisantes est une des causes
de ses départs de main d’œuvre.
De moins de 3% des immigrés en 1946, les Algériens passent à 16% en 1962. Plus d’un Algérien sur 7 se
trouve en métropole, soit 13 à 15% de la population masculine adulte, la moitié des salariés industriels.
Une formule nouvelle s’impose : le « travailleur nord-africain ». Yasmina Benguigui présente un témoin
qui avec fierté déclare qu’il est devenu « un Renault », Renault qui emploie l’effectif nord-africain le plus
important de la région parisienne.
Abdelmalek Sayad montre bien cette « ghorba », la malédiction et la difficulté du fellah déraciné,
analphabète (40% ne parlent pas le français) de vivre dans la société industrielle.
A partir de 1956, des foyers destinés aux travailleurs célibataires sont construits par la Sonacotral puis
Sonacotra, ce qui maintient la ségrégation et le contrôle administratif.
2- La CGT crée à partir de 1950 à Billancourt, comme dans d’autres syndicats d’entreprise, une
commission nord-africaine.
Depuis la guerre, l’attitude revendicative des travailleurs immigrés algériens s’est affirmée. Une Amicale
des travailleurs algériens est créée en février 1957 dans la mouvance du FLN.
La première thèse de sociologie en 1957, celle d’Andrée Michel (signataire du Manifeste des 121),
étudiant les Travailleurs algériens en France, montre la xénophobie ouvrière française. Henri Krasucki va
d’ailleurs publier un article défendant l’honneur du prolétariat français dans La Pensée.
Les relations entre le parti communiste et les nationalistes sont tendues.
3- Danielle Tartakowsky montre que ce n’est que vers juillet 1955 que les premières protestations contre la
guerre d’Algérie se font entendre dans la rue : ce sont les travailleurs algériens qui manifestent à la Goutte
d’Or à l’annonce de la proclamation de l’état d’urgence en Algérie. D’autres manifestations ont lieu pour
l’indépendance le 9 octobre 1955 et le 9 mars 1956, lors du débat sur les pouvoirs spéciaux puis de
nouveau fin mars et début avril 1956. Les manifestations se déroulent à Paris, Lyon, Saint-Etienne et dans
des centres industriels du Nord et de l’Est, elles sont massives et mises en place sans aucune concertation
avec les organisations ouvrières (même quand elles s’abritent dans leurs cortèges du 1e mai) et sont
violement réprimées : deux morts à Douai en octobre 1955. Elles ne mobilisent que des Algériens
rassemblés par leurs propres moyens (MTLD).
- Le 17 octobre 1961 : le préfet de police de Paris, Maurice Papon organise le 4 octobre un couvre-feu pour
les seuls Algériens. Depuis l’année précédente, sous le maintien de l’ordre se fait plus dur, et des contrôles
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au faciès se développent dans une atmosphère de violences croissantes avec l’arrivée des harkis à Paris en
mars 1960 et des « ratonnades » par des parachutistes à Metz le 21 juin 1961 dans un contexte plus général
de bras de fer entre le FLN et le gouvernement français à un moment où les négociations sont bloquées et
des attentats contre des policiers.
La fédération de France du FLN décide alors d’organiser une protestation pacifique contre ce couvre-feu.
Le FLN veut alors contraindre à réagir une « gauche jugée trop molle » sans même informer l’opinion
publique française.
Quelles sont les réactions de l’opinion après la journée qui fit plus de 200 morts ?
- une grande partie de l’opinion adhère à la thèse officielle, bien que l’absence de coups de feu du côté des
manifestants soit reconnue au bout de quelques jours par la plus grande partie de la presse.
- la réaction des Temps modernes est excessive, comparant » les Algériens rassemblés au Palais des sports
attendant d’être « déportés » et les Juifs enfermés à Drancy avant leur déportation ». Esprit réagit contre
ces excès.
- ce sont les étudiants, la Nouvelle gauche et les minorités de gauche qui protestent le plus vigoureusement.
Le 21 octobre, 1000 personnes se rassemblent dans la cour de la Sorbonne sous le mot d’ordre de
« solidarité avec les travailleurs algériens. Le Comité anticolonialiste étudiant organise une manifestation le
22 octobre puis d’autres le 23, puis un meeting à la Mutualité le 25 octobre, puis une manifestation le 17
novembre. Une grande inscription sur le pont des Arts dénonce : « Ici, on noie des Algériens ».Le PSU
rassemble 1000 personnes place de Clichy à Paris puis à la station Maubert le 1e novembre où une bombe
de l’OAS fait 3 blessés.
- le PC réagit peu, il n’entreprend pas de protestation d’ampleur nationale ou même parisienne.
- un « groupe de policiers » membre d’un syndicat de gauche, révèle la répression mais ne parvient pas à
imposer son point de vue contre le gouvernement. L’affaire est étouffée sous prétexte d’une commission
d’enquête parlementaire bloquant toute instruction judiciaire.
Les conséquences de la journée sont graves : occultation pendant près de 40 ans du massacre, enracinement
du racisme et de la peur de « l’ennemi de l’intérieur » et démonstration que les colonisés ne sont pas
assimilables.
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