TEXTE INTEGRAL
DE LA
CONFERENCE
SI TUNIS "
M'ÉTAIT CONTÉ"...
donnée
le Samedi 22 Mai 1954, à 16 h. 30
dans la Salle des Fêtes du Lycée Carnot
de TUNIS,
par
SI KADDOUR BEN NITRAM
Le Roi des Sabirs et des Dialectes Nord-Africains,
La Grande Vedette du Disque et de la Radio,
Membre du Comité d'Action de la Société des Ecrivains
de l'Afrique du Nord,
de la Société des Gens de Lettres de France,
de la Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs
de Musique,
de la Société des Auteurs Dramatiques,
de la Société des Orateurs et Conférenciers de France,
et des Colonies,
de l'Institut de Carthage
Tous droits d'édition, de reproduction, de traduction, d'adaptation cinéma -
tographique et de représentation par tous moyens actuellement connus ou Par
ceux qui peuvent être inventés ultérieurement réservés pour tous pays.
Copyrigh 1954. 13y KADDOUR BEN NITRAM - TUNIS
6 SI TUNIS M'ÉTAIT CONTÉ
SI TUNIS M'ÉTAIT CONTÉ '2
La Salle — il semble superflu de le noter, tant la chose est
traditionnelle — est, dès l 'ouverture des portes, littéralement Je me rappelle m'être élevé contre la coutume des présen-
envahie par une foule élégante et choisie, parmi laquelle on
note les plus hautes autorités et notabilités locales. tations qui dégénéraient en de longs discours et en d'intermi-
nables apologies faisant frémir d'impatience les gens venus
Il faut même refuser du monde. pour entendre la conférence. Je ne saurais donc tomber dans
Et près d'une centaine de personnes sont obligées de repar - un travers que j'ai moi-même combattu.
tir désappointées, les 644 places 4-ae compte la Salle des Fêtes Au surplus, il serait aussi prétentieux qu'inopportun, sinon
du Lycée Carnot étant toutes occupées. Plusieurs personnes déplacé de vouloir vous présenter notre Kaddour national
attendent debout dans les all ées centrales et latérales; des
couples sont assis à même sur les gradins d'accès. On a même — international — rectifie le Conférencier (rires) — dont la célé-
dû avoir recours à des- chaises supplémentaires pour permettre à brité est telle qu'il a été coiffé d'une couronne royale, celle de
de nombreuses dames de s'asseoir. Roi des Sabirs, non seulement par un peuple entier, mais par
des populations diverses, même celles comprenant les plus fa-
Les trois coups sont frappés à dix-sept heures précises. rouches républicains.
Dès l'ouverture du rideau, le Conférencier est longuement Qu'il me soit simplement permis de vous dire que vous
ovationné, lequel, souriant, comme à l'accoutumée, ne cache apprécierez tout à l'heure la finesse de son esprit d'observation,
pas sa joie d'avoir retrouvé son fidèle et• sympathique public. sons sens aigu de l'humour allié à 'un sentiment poétique pro-
Si K addour ben Ni t r am, assi s devant sa t abl e, a, à s a fond, vous pourrez savourer de bonnes anecdotes et vous laisser
droite, Maître Bernard Sebaut, Vice-Président de l'Association émouvoir par l'évocation de souvenirs qui font si bien goûter
Amicale des Anciens Elèves du Collège Alaoui et, à sa gauche, Si le charme de notre bonne Tunisie.
Larbi Djellouli, également Vice-Président de ce même grou-
pement, lequel, en termes élogieux, après avoir adressé quel - Vous comprendrez, pourquoi, voulant résumer d'un mot
ques mot s de r e mer ci ement s à l 'audi t oi r e et not amment à l'oeuvre de KADDOUR ben NITRAM, j'ai dit de lui, il n'y a pas
M. Lucien Paye, Directeur de l'Instruction Publique et des très longtemps : Il a chanté la Tunisie, et la Tunisie a chanté
Beaux-Arts, sous le Haut Patronage duquel la Conférence est par lui.
placée, passe la parole à son collègue Maître Sebaut qui pro - Si donc je suis venu sur cette scène, c'est simplement pour y
nonce l'allocution suivante : accomplir une agréable mission.
La présente réunion est placée sous le signe de l'Associa-
Monsieur le Directeur de l'Instruction Publique, tion des Anciens Elèves d'Alaoui dont le cinquantenaire a été
Mesdames, fêté dernièrement, et dont Edmond MARTIN, alias KADDOUR
Messieurs, ben NITRAM, est le sympathique, dynamique et inamovible
Président. J'ai alors le devoir, dont je m'acquitte avec plaisir,
Mes chers camarades. en ma qualité de Vice-Président, et en. me f aisant le
porte- parole de mon ami LARBI DJELLOULI, mon collègue à la
Il n'est nullement dans mes intentions de vous présenter Vice-Présidence, de remercier, au nom du Comité Directeur de
le Conférencier. l'Association, toutes les personnes qui ont bien voulu répondre
à son appel et venir composer l'assistance 'nombreuse et choisie
que nous avons solis les yeux.
SI TUNIS bl'ETAIT CONTE
SI TUNIS M'ETilT CONTE
Et maintenant je vous invite à vous laisser conter tout ce
qui pourrait être conté si Tunis vous était conté. Le premier — la première, si vous préférez — que j'ai pu
interviewer a été mon vieil ami Braïtou, Braïtou ben Chouilem,
.......................................................... (longs applaudissements.) dit Çarlemagne, qui, avec cet esprit de décision qui le caracté-
rise, m'a tout de suite, nettement déclaré : « Bon, M'lih !
Dès cet instant, KADDOUR ben NITRAM prend la parole Kaddess ? »
qu'il gardera, infatigable, toujours avec le même air souriant,
toujours avec le même dynamisme, durant une heure — Quoi, Kaddech ? ai-je rétorqué...
quarante-cinq.
— « Melah !... vous dites... compté. Alors, moi, z'te demande,
tout d'suite, combien ?... Quelle somme tu demandes ? »
Mesdames, — Mais voyons, mon cher Braïtou, ai-je répondu, je me
Messieurs,' demande si tu m'as bien compris ? Il ne s'agit pas de çà, il
n'est nullement question de compter comme tu l'entends, com-
SI TUNIS M'ETAIT CONTÉ... me s'il s'agissait d'un prix à demander, d'une somme à éva-
luer... En l'occurence, par conter, je veux simplement dire, faire
Ce titre se termine par 3 points de suspension. un récit, raconter beaucoup de choses, faire connaitre par le
détail quelques-uns des souvenirs que j'ai gardés dans le fond
Autrement dit il semble poser une question, il exprime un
voeu, un projet quelque peu incertain, une proposition dubita- de ma mémoire du Tunis du bon vieux temps, du Tunis d'ant,
tive, bref, une certaine interrogation, toutes choses qui, je de celui de jadis,•de celui où je suis né, où j'ai vécu, grandi,'que
l'avoue bien franchement, m'ont longuement donné à réflé - j'ai bien connu,'observé...
chir... — « Ah !... Heï ! Heï ! me dit-il... Fem'tek ! Fem'tek ! Mais
En effet, je me suis demandé : est-ce bien à moi, tout com- alors, si c'est vous qu'tu vas faire aux autres le racont'ment de
me semble l'indiquer ce titre, auquel l'histoire, le passé, la vie, tout çà qu'vous en avez vu avecqu'vos yeux, qu'vous en avez
les souvenirs de ce Tunis d'autrefois doivent être contés.., ou observé comm' tu dis, alors.... esmei... aless, brobbi aless pour-
bien est-ce à moi que ce rôle incombe ? quoi vous mettez pas, mieux, khir, « Tunis, de bien avant de
mét'nant, raconté par moi... » et tu enlèves ce SI... que ça ve ut
J'en étais arrivé à ce point de ma perplexité, lorsque je dire, Skoun ïarf, que y en a une condition... mous lezem !... et
songeais, comme je le fais chaque fois que je suis embarra ssé, tu parles d' çuilà, ïa hasra, qu'on chète à la Hafsia, le brick
à aller prendre l'avis de mes personnages, de certains de mes ajmi farci avec l'oeuf cuit sur le grille, rien qu' pour 2 sous...
bons vieux amis de toujours, de ceux qui font partie de cette Heï !... Ou l'adam hout avec la blanquita qu'on manze l'matin,
jmaâ de joyeux drilles, de cette pléiade de gais compagnons chez Moumou, au coin d' la rue d' Rome, quand on descend le
que l'on a convenu d'appeler « met personnages », « mes types », tram d' l'Ariana...
que d'aucuns ont même baptisé « mes muses » bien qu'elles Je n'entendis pas la suite, cet argument, pourtant péremp-
n'aient rien de commun, je puis vous assurer, avec celles des toire, ne m'ayant nullement convaincu, je me décidais,
temps anciens, aucune ressemblance avec celles chantées par
les poètes, auprès desquelles ils puisaient leur inspiration et sur-le-champ, à aller voir Mastro Peppino Mangiaracina, mon
que l'on disait « porteuses d'une lyre aux accents d'épopée D. vieil ami, le tsapature de la Mornaghia, qui, en vieux madré
sicilien a, d'ordinaire, plus d'un bon tour dans son sac.
lo
SI TUNIS I-IVAIT CONTÉ SI TUNIS ,rnTAIT CONTE 11
— « Oh ! Moussiou Kaddour, s'écria-t-il en me voyant. Va-
samu li mani e li peri quannu su coti... ». mais « castagneur », comme il se plaît lui-même à le dire, il n'a
pas son pareil pour le « coup de tête empoisonné ».
Et après que je lui ai exposé le but de ma visite, me confia : « — «O f ace de calamard enf ougué ! lança-t-il dès qu'il
Vos sapez bien que mod, ion français, ji lou parle talément
bienne, que tout lou mounnou y mi prende per oun Parigino. A m'aperçut... La rascasse de vos morts ! A vous je pensais I...
beru, vcui Ma vo savez, ah disgraziato di moâ, qué pour touchez ces quatr'oss !
lou lire ou pour lou scrire, min...na . 1 y en a pas rian à faire.. Et dès que je lui eut exposé le but de ma visite : « Ma pour-
La scrittoure, la littoure jamai, y s'a poutou entrer didans ma quoi, Diosaxiphone, vous allez vous sercher comme çà le midi à
coucoutsa... Alloura, j'ai poiré pas vous donner sodisfaction sour qu atorze heures ? Cal cido ne, m a p arol e, ajout a-t -il, si
la chosa que vous me pariez... pirouoi, commo vero Dio, Challah j'étais de vous, une loge seulement je mettrai en dessur le
qui Dio m'anorba, ci trop dicifile per moi. Ah ! sé vos volez qui po-gramme de çà qu' vous allez parler... « Mes souvenirs de
ji vos dise à coumbfenne, à ci temps antiques, ïa kasra ! on; Tunis de quand' c'était l' bon temps ! » Basta Un point, c'est tout !
si païait li babalol.fches, li ponn:ati per° faire la sarsa pi li »
macarolma, li stic,'-eiola qu'on s'y vendait oune sou chez Mastro
Coubilissou... — Oui, lui dis-je. C'est entendu ! Mais, c'est pour le coup,
alors, que certains, penseront peut-être, que c'est un peu l'his-
— « Non ! lui dis-je... Je vous remercie quand même de toire de ma vie que j'ai tenu à leur conter...
votre complaisance... Mais, ie n'ai nullement l'intention, dans — « Et p'après ? rugit-il... Quéqu'çà f...ait ? Pas possible,
ma rétrospective, de ne me livrer qu'à une simple comparaison
de mercuriale, je vais de ce pas, tâcher de rencontrer certains ma, la radio alors, jamais vous l'entendez ? »
de vos compagnons et essayer de tirer d'eux quelques éléments — « Oh! , oui ! bien sûr, répondis-je, quand les émissions
susceptibles de compléter ma documentation. en valent la peine, c'est-à-dire pas souvent. Mais, je ne vois
pas Où vous voulez en venir...
...Hélas ! ni Figatelli, le retchaité de la Police, qui se
contenta de me dire que mon idée était « méravialieuse et qu'en — « Où çà que j' veux en venir, coupa-t-il... Tss ! Alors,
fait de varlement, je m'y entendais plies que lui », ni Diouss, jamais vous avez entendu tout çà qui racontent le sonar, à le
le boucher maltais, ni Ali, ni Salem, ni Ben Mansour, ni Pastas- micro, toute cette bande de scoumougnieux, que y a pas
ciutta, ne purent me donner le moindre petit conseil sur le par-sonne oui s'les connaît, qu'jamais on s'les a entendus,
point que je désirais éclaircir, lorsque... enfin, je tombais nez-à- qu' va saoir d'où c'est qui sortent, que un, zame, un grand
nez avec Calcidoine Concorn1::ralo oui, comme vous le savez, pour musicien, y se dit, l'autre, zame, scrivain y fait, l'autre,
l'avoir entendu maintes fois à la Radio, « fait mac'nicien à le champion de boxe, çuilà un as de 1askette, et alors, mon yeux,
Ch'min d' fer ». laisse-les qui se tiennent à le crachoir, laisse-les qui dégoise
où çà qu'il est né, où çà q u'il allait à l'école, si c'était l'école
Digne émule du Célèbre Cagayous de Bablouette, Calcido- alimentaire ou. la Maternelle, çà de quoi il aimait jouiller de
ne, né nâtif d' la Colœme, diosayinhone ! personnifie, dans toute quand il était moutchatchou, çà qu'il aime chanter, quoi c'est
l'acceptation du terme, le véritable type. -du Muais. Son parler est qu'il aime le mieux si c'est la soubressade ou le rizotto à la
truculent, vigoureux, expressif. spagnole, comma c'est qui s'habille, quoi c'est la pointure d' ses
sauchures, si il{ aime mieur les fumelles blondes de celles
Plein de fougue, •tour à tour hâbleur, frondeur, railleur, qu'elles sont brunes, et patati et patata, laisse-le que pendant
sarcastique, il a les yeux bien en face les trous. Bon enfant, plus de un quart d'heure on te casse les pieds aqu' ces
raseign'ments qu'ça intéresse parsonne et qu' çà fait que, bessif,
on tourne à le bouton. Alors,
SI TUNIS N'ÉTAIT CONTE
;d'écrivains ont, malheureusement, de nos jours, tendance à
hein, ô frère, vous pouvez bien, vous, raconter tout çà qu'çà le faire, de vous persuader — bien certain, d'ailleurs, que vous
intéresse à le Tunis d'avant à ceuss-là, que, par vous, y vont ne me croiriez pas — que le monde a commencé le jour de ma
s' faire une chalatte mortelle, d'attaque et tout, rien que d ei naissance, pas plus, du reste, que je n'essayerai de vous faire
,saoir, çà qu'cette Ville où c'est qui perchent comme elle était croire qu'il finira avec moi.
avant... et çà que m'ant'nant elle a devenue...
Non !
Enfin, j'étais renseigné sur un certain point... je savais à Mon intention est, tout simplement, de vous parler d'une
quoi m'en tenir.
époque révolue, d'évoquer à vos yeux une période, si proche et
Aussi, sans plus tarder, j'entre, de plein -pied, dans le vif si lointaine à la fois, mais si pleine des souvenirs d'un passé
de mon sujet : dont ceux qui nous ont précédé ont, hélas ! emporté la vision et
què ceux de mon âge emporteront à leur tour. Allah irahmou!
Je suis né à Tunis... il y a... enfin, il y a un bon bout de
temps... (quelques rires .discrets).
X X X
Et puisque je vois, oui, oui... je vois d'ici que vous avez l'air
de me mettre au défi... Je vais être capable de tout vous avouer.
Donc, j'ai vu le jour dans la première des quelques rares
Parfaitement ! Et puisqu'il faut tout vous dire, je suis né à maisons — la première en partant de l'Avenue de la Marine
Tunis le Mercredi 26 Décembre 1888, à onze heures du matin, le —qui se trouvaient alors en bordure de la « rue de Carthage »
lendemain de Noël, exactement au-dessus de l'emplacement qui, comme on la désignait alors. Et, s'il faut en croire un vieux
de nos jours, abc • ite le « Café de Paris », 'dont je vous parlerai titre de propriété que j'ai eu sous les yeux, tout d'abord : Che -
dans un moment. min du Moulin à Vent.
J'ai donc, aujourd'hui, Soixante-cinq ans bien sonnés, ou,
C'était, à vrai dire, une véritable « piste » boueuse, vaseu se,
pour m'exprimer à la façon locale :
fangeuse durant les mois d'hiver, et, qui, dès l'apparition des
« J'ai fait soixante-cinq ans, Barkallah ! » premières chaleurs, se transformait en une vaste sente pous -
siéreuse.
A tel point que je serais presque tenté d'en vouloir à mes
parents d'avoir fait dresser, ce jour-là, en bonne et chTie forme, On peut se demander vraiment pourquoi elle fut, dès le
par devant témoins, mon acte de naissance. Car, sans cette d é b u t, no mm é e « r u e d e Ca r tha g e » s i l' on s o n g e q u e c e tte
authentique pièce off icielle, j'aurais tou t au plus, à l'heure artère va précisément à l'opposé de la route qui mène à Car -
qu'il est, corne vero Dio !, duras robbi, trente-cinq ans... Je ne thage et que ce privilège est laissé à celle d'en face que l'on a
pa r le, b ie n e n tend u — e t to u t le m onde m'a co mpr is — q ue de baptisée d'abord rue, ensuite boulevard et enfin : Avenue de
l'âge de mon caractère. C'est pas, comme dit mon ami Kiki, Paris !
parce que nous avons le foie malade que nous sommes des gens de Mais ne cherchons pas à comprendre. La raison a, dit -on,
mauvaise foi ! des raisons que la raison...
El hak ! El hak ! Et avant de vous parler de « ma rue » je voudrais vous dire
En vous donnant ces précisions, je tiens, dès à présent, à quelques mots des quartiers qui l'environnaient ou se trou-
v o u s a v is e r , q u e je n' a i n u lle m e n t l' in te n tio n, c o mm e tr o p
SI TUNIS M'ÉTAIT CONTE 1:;
14 SI TUNIS M'ÉTAIT CONTÉ
Je me souviens encore combien l'air, à cet endroit, était
vaient dans ses abords immédiats, surtout de la grande voie imprégné de ces âcres relents de cale, de marée, de chaudière,
qu'il fallait emprunter pour y accéder. de goudron, que l'on retrouve dans le voisinage des quais, dans
les parages de tous les ports de mer.
Lorsque, dépassant le square de Jules Ferry, mes regards
X X X
s'étendent tout au long de la magnifique Esplanade de l'Avenue
Gambetta, je cherche en vain la trace de la pauvre petite rue
de Belfort, qui se trouvait à la limite du deuxième terre-plein
Il m'arrive assez fréquemment de parcourir notre belle
et terminait alors l'Avenue de la Marine.
Avenue Jules-Ferry, de faire ma petite doulicha « sous les ficus »
et, tout en flânant au gré de ma fantaisie, de m'attarder devant Après cette rue commençait l'enclos de la Douane. Je
les magnifiques et somptueux immeubles qui la bordent. cherche la grille de fer qui en protégeait l'entrée et qui, partant
Promenade charmante où mon esprit, doucement, suit sa de l'ancienne voie ferrée de la Compagnie Rubattino, aboutis-
pente. sait aux baraquements et rejoignait l'ancienne avenue du Port.
Je laisse alors courir mes regards sur tout ce qui, en unè Derrière la grille, à gauche, se trouvait. un poste de
soixantaine d'années, a surgi de terre, comme par enchante- sapeurs-pompiers.
ment, sur toutes ces choses qui ont fini par me devenir fami-
lières. De chaque côté du canal, ce n'était qu'une suite de
van- des baraques en bois servant à entreposer les céréales. C'est
Et j'aime, à ces moments-là, faire un retour sur moi-même. là, sur la droite, en direction du lac, que s'élevait « la Rahba»,
Je me plais-à revenir, à me reporter par la pensée, sur le passé, autrement dit le marché, la balle aux grains, dont on peut voir
à me représenter « la Marine », comme nous l'appelions jadis, encore, de nos jours, une partie des bureaux.
telle qu'elle était, à cette époque où les guides et les indicateurs
que vendaient nos marchands de cartes postales la décrivaient Au centre de la darse, il y avait, au début, unti passerelle
déjà comme « l'une des plus belles voies de la Ville neuve ». munie d'un contre-poids, que l'on actionnait au moyen d'un
simple déclic. Cette passerelle se levait et s'abaissait à volonté,
Cependant, je n'arrive qu'assez péniblement à m'imaginer permettant ainsi à ceux qui ne tenaient nullement à revenir
ce qu'était alors son troisième terre-plein créé, depuis, de toutes
pièces. Comment me figurer qu'il n'y avait là qu'un canal long, sur leurs pas, de rejoindre l'autre côté du quai.
étroit, appelé la Darse ou encore le Quai des Voiliers d'où émer- Tout au bout, et à gauche du bassin, en bordure de ce que
geait tout un flot de mâts, de voiles attachées et enroulées à
leurs vergues, le tout sortant des barques, felouques et mahon- l'on appelait alors le Bougaz (le Bahira) se trouvaient les bâti-
nes au repos, alignées le long des quais, serrées les unes contre ments de la Douane.
les autres et dont certaines proues, sculptées et peintes, dres- A cette époque, Tunis, comme du reste les autres villes du
saient'leurs pointes à l'avant tandis que l'arrière de tous ces littoral de la Régence, n'avait pas encore de port. Les travaux
bâtiments de petit tonnage étalait en relief et en lettres dorées, de construction avaient cependant déjà été entrepris par la
des noms curieux, pittoresques, qui frappaient mon imagi -
nation.
SI TUNIS M'ÉTAIT CONTÉ 15
Compagnie française des Batignolles et les transatlantiques et passagers et leurs bagages à la Goulette.(')
autres navires de gros tonnage ne pouvaient, en raison du peu
de profondeur, approcher de la côte. Ils ne pouvaient mouiller Une fois débarqué et les formalités de la Douane termi -
Qu'a environ 1.200 mètres de la terre et à 500 mètres seulement nées, le voyageur pouvait se rendre à Tunis par le chemin de
de la jetée de la Goulette. fer italien de la Compagnie « Ferrovia Florio Ru r oattino », la
même Compagnie qui possédait les petites chaloupes dont je
D'où, nécessité d'un transbordement. viens de parler.
Ce n'est qu'à partir du 27 Novembre 1892 que les voyageurs
Le port de Tunis, dont les travaux durèrent cinq ans et purent utiliser les bateaux-mouches dont le trafic, du reste,
coûtèrent treize millions de francs, a été solennellement inau- dura fort peu.
guré le Dimanche 28 Mai 1893, en présence de M. Guérin, Garde
des Sceaux, Ministre de la Justice, et Poincaré, alors Ministre
de l'Instruction Publique, des Beaux-Arts et des Cultes, char-
gés de représenter le Gouvernement Français. (I) Notes ajoutées en cours d'impression.
Voici, à titre purement documentaire, quel était le tarif des prix de ces embar -
Cette inauguration fut l'occasion de fêtes splendides. Les q u em en t s et d éb a rq u em en t s à La Gou l et t e, a p p liq u é su i vant un règl em en t du
Ministres étaient arrivés à La Goulette le Jeudi 25 Mai, à 2 31 Mai 1884:
heures et demie, sur le paquebot « Général Chanzy », de la
Compagnie Générale Transatlantique. Ils étaient accompagnés
de MM. Albin Rozet, Député de la Haute-Marne; Benoît, Chaque passager faisant partie de l'Armée Tunisienne 1 » 75
Sous-Directeur des Protectorats au Ministère des Affaires Chaque enfant de 3 à 7 ans ................................................................ 1 » 25
Etrangères, représentant le Ministre, et d'un grand nombre de Les enfants au-dessous de 3 ans ne payaient pas. Chaque passager
personnalités, de fonctionnaires, de journalistes de la
Chaque malle ................................................................................... civil . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Métropole, invités par le Comité des Fêtes.
Tou s les aut res c oli s à l' exc epti on d es va lis es , b oît es à
chapeaux et autres objets que les voyageurs pouvaient
La ville était pavoisée, et la population européenne et indi-
gène était massée sur l'Avenue de la Marine, où il y eut une porter à la main
Chaque chien ............
bataille de fleurs. 1 » 25
Le lendemain il y eut, le matin, une très belle fantasia
exécutée par des cavaliers venus de tous les points de la Régen- 0 75
ce et réunis sous la direction de Si Hassouna Djouini, Caïd de 0 75
Mateur, et, dans l'après-midi, une grande cavalcade historique Chaque caisse mesurant plus de 0 m. 50 de côté ........................... I 25
organisée au profit des pauvres de la ville. Une barque à 4 avirons (pour 5 personnes) ..........................................................................................15
Une barque à 6 avirons (pour 7 personnes) .................................... 20
Avant la création du port le débarquement s'opérait Le tarif ajoutait : Dans certains cas, signalés par un pavillon bleu hissé au
aumoyen de petites chaloupes à vapeur qui amenaient les bureau du port (7), chaque passager payera une piastre et demie en plus.
16 SI TUNIS M'ETAIT CONTE SI TUNIS M'ETAIT CONTE 17
Le tarif pour les enfants, les colis et les chiens, reste le même.
(La piastre ou rial. qui était, à l'époque, l'unité de monnaie tunisienne, valait
de 60 à 62 centimes et demi, suivant le cours.)
18 SI TUNIS M'ETA1T
CONTE SI *films ›fr.TAIT CONTE 19
La concession de ces « babourini » ( 1 ), comme on les nom -
mait à cette époque, avait été accordée à une Compagnie fran - « nouvel arrivant. Un peu plus loin, un étroit canal, couvert
çaise qui avait pris le nom de Compagnie Franco -Tunisienne. « de felouques arabes et italiennes, servait de port et de coma
Toutefois, il restait encore un autre moyen de locomotion : la munication avec le lac.
voiture de place...
« La visite de la douane fut courte.
Mon vieil ami Djiani, le cocher, — à moins que ce ne soit
« La Goulette est reliée à Tunis par un chemin de fer ita«
son père, son grand-père ou son arrière-grand-père — était déjà
lien de la Compagnie Rubattino; mais à cette heure indue «
là, attendant « la cliente, assise en dessour la saige de la ca-j (il était onze heures du soir) il n'y avait plus de train. Il «
rozza (il n'avait pas encore « lcr joulie landau » dont il est si fallait aviser et se procurer des voitures si l'on voulait coucher
fier maintenant), attelée, comme toujours « con la chaval blan- « à Tunis.
che ou la chaval rouge ». « Après un léger conciliabule, c'est le parti que prit la
Et, moyennant un prix convenu d'avance — il n'exhibait
« douzaine de Français que j'avais pour compagnons de voya-
pas encore, « la T arif f a » — on grimpait da ns la berline e t
« ge. Un porteur fut envoyé à La Goulette au petit trot, et peu «
après quelques coups de fouet et de « Hi...h ! Hile ! Kh ! Kh ! après arrivaient à grand bruit de fouet quelques vénérables
Kh ! Pouh ! In al dine razza tiat ! », sonores, les deux pauvres « carosses datant d'un demi-siècle. Le prix débattu et fait non «
haridelles consentaient à démarrer, ce qui permettait, tant sans peine, les portefaix empilaient tant bien que mal voya«
bien que mal, de rejoindre Tunis par la route, si l'on peut, tou - geurs et bagages, et nous partions au bruit des sonnettes et
tefois , employer ce terme pour désigner une piste tortueuse « des grelots dont les chevaux étaient couverts.
poussiéreuse, pleine de bosses et de trous, sur laquelle on était
« J'avais pour voisins deux croupiers expédiés de Paris pour «
cahoté, secoué sans discontinuer.
renforcer le personnel d'un cercle tunisien; un de leurs aco «
Dans ses .« Notes et Impressions sur la Tunisie » (2), Daubeil lytes, venu à leur rencontre, les mettait au courant des noue
décrivant son arrivée à Tunis, où il débarqua un soir de Novem- velles locales. C'était, écrit-il, d'un médiocre intérêt; aussi,
bre 1888, après une traversée « mouvementée » sur le « Moïse », «m'enfonçant dans mon coin, je me mis à considérer le paysa-
nous conte son arrivée par la route de Tunis. « ge. Après avoir traversé les •rues de La Goulette, bordées
« Un qua r t d'h eu re aprè s av o ir qu itté le « Mo ïs e » , éc r it « « d'eucalyptus et de maisons basses, nous étions en rase cam a
Daubeil, j'étais à La Goulette. Un quai recouvert d'une énor- pagne. Un terrain aride, caillouteux et marécageux, semé de
« me charpente, à peine éclairé par quelques lanternes, deux ou quel q ues touffes d'alfa et de joncs, annonçait le voisinage du «
« trois douaniers, des magasins en planches et une barrière « lac; sur un monticule, quelques maigres oliviers s'alignaient «
auprès de laquelle étaient accroupis des portefaix arabes, tels mélancoliquement, et plus loin le carré grisâtre d'un bordj «
« étaient les objets peu décoratifs qui frappaient les yeux du arabe se détachait d'un bouquet d'arbres surmonté d'un pa «
nache de palmiers. C'était triste et délabré; était-ce donc là
« cette terre d'Afrique que les poètes et les peintres avaient dé-
« crite sous de si riches couleurs ?
(1 ) P lu ri el d e « bab ou rin ou d iminuti f d e bab ou r ›, d e l'ita li en : vap ore. vap eur
(vaporino : petit vapeur).
« Depuis une heure déjà, nous roulions durement cahotés «
sur une sorte de piste, et nous longions une haute muraille
(2) Publiées chez Pion. Editcur, en 1897. « dont l'ombre épaisse coupait la route en deux, lorsque brus-
« quement la voiture s'arrêta. Dans l'encadrement de la por-
20 SI TUNIS M'ETAIT
CONTE
SI TUNIS M'ÉTAIT CONTE
e tière apparut une face noire aux yeux trillants, à demi enve- étions tout à l'heure.
loppée dans un burnous; puis une main tout aussi noire nous «
promena une lanterne sous le nez. Nous étions à Tunis, à la « X X X
porte Bab-el-Khadra » 0), et un marocain de garde venait nous «
reconnaître. Après quelques pourparlers, le chef du poste fit «
ouvrir la porte, et la voiture fila par une petite rue mal pavée, e Je viens de vous dire que ma maison natale était la pre-:
aux maisons basses garnies de grillages, aux portes cintrées; « mière, des quelques trois ou quatre, situées sur le côté gauche
enfin nous débouchions sur une grande avenue déserte, la de cette rue, en direction du pont de l'avenue de Carthage. Elle
c Marine, et nous nous arrêtions devant le Grand-Hôtel. se trouvait à peu près entre l'emplacement actuel du Café de
« Je n'avais pas eu, comme mes compagnons de route, la « Paris et l'angle de la rue Saint-Vincent-de-Paul.
sage précaution de retenir une chambre par dépêche. L'hôtel « La seconde maison se trouvait quelques mètres plus loin, à
était bondé de voyageurs, et je n'aurais su que devenir, si une l'entrée même de l'immeuble qui porte maintenant le N° 14, à
âme charitable ne s'était offerte à me conduire dans le voisi « l'angle formé par l'Avenue de Carthage et la rue de Serbie.
nage, à l'Hôtel Africain. » 0)
Quant à la troisième, elle était située entre la rue de Serbie
Le reste du récit de cette première prise de contact avec et la rue de Portugal — qui, bien entendu, n'existaient pas
le sol tunisien n'offre qu'un intérêt secondaire. Je ne cite, dans encore — à peu près au centre de cet espace. Immédiatement
leur entier, ces quelques pages du livre de M. Daubeil, que parce après, venait une petite construction en bois qui s'élevait à
qu'elles retracent, de très vivante façon, l'arrivée dans la Régen- l'endroit occupé actuellement par les Services administratifs
ce, il y a un peu plus de soixante ans, des pauvres voyageurs de la C.F.T.. Derrière cette construction en bois, en plein terrain
qui empruntaient la voie maritime. Elles nous donnent une vague, se trouvaient un puits et, non loin de là, une noria.
idée des multiples difficultés qu'il fallait surmonter, elles nous
disent enfin les tracas de toutes sortes auxquels on était en Après la rue de Portugal, il y avait un immense caroubier
butte à cette époque qui se laisse oublier et qu'il n'est pas inu- et, plus loin passait le « khandaq-es-Sabbaghine n, qui, partant
tile de rappeler. Ne serait-ce que pour nous faire mieux com- de la limite du Jardin de la Compagnie Bône-Guelma, allait
prendre l'effort gigantesque accompli par la France en ce pays rejoindre le Bougaz.
depuis 1881, et nous rappeler l'oeuvre magnifique entreprise et Face à notre maison, sur le côté droit de la rue de Car -
splendidement menée à bonne fin. thage, on voyait un vaste terrain vague où des maraîchers
Maintenant, si vous le voulez bien, laissons un instant avaient aménagé quelques carrés pour la culture et où ils plan-
l'avenue de la Marine, sur laquelle j'aurai encore pas mal de taient effectivement toutes sortes de légumes.
C'est sur cet immense carré que devaient se construire,
plus tard, le Théâtre Municipal, le Palmarium, le Café du Casino
et le Tunisia Palace, dont l'inauguration eut lieu en 1901.
(1) Comme vous le voyez. on abusait déjà du plénonasme.
(2) J e p r éc i s e q u e : l e Gr a n d - H ôt el s e t rou va i t a u N " 1 3 d e l ' Ave n u e d e A l'angle de ce carré, en bordure de la rue de Grèce, à
France, là où est actuellement le être n'était-ce qu'un surnom; on
l'appelait Don Nofio Carnemuscia, et qui venait vendre du
pétrole dans le quartier.
Je revois encore, comme si je venais de le quitter, lés traits, Gi e ma - ri - ta - ti ! E s'un' ab - ba - lat te buo -
la silhouette de ce brave petit vieux — « borgne d'un oeil »,
comme dirait le brave Calcidone, car, pour tout bônois qui se
respecte on ne peut être que : borgne d'un oeil ou aveugue dee
deux yeux — mince, fluet, menu, sec comme une trique, avec sa
figure anguleuse, chafouine, entièrement rasée, striée de rides, de
pattes d'oie, qui faisait songer, à première vue, à ces faces ne Vi can - .., ri suo - no 1
glabres, ratatinées d'anciens cabotins qui, tout au long de leur
carrière, ont abusé de fards, de maquillages, et gardent sur le bas Pi...tro...li...o !
du visage, à l'emplacement du système pileux, cette teinte de
gris foncé tirant sur le bleu. Pi...tro...li...o ! (applaudissements).
Comme tous les vieux siciliens de l'époque, il était chaussé (Traduction : Dansez ! Dansez ! Filles pubères et mariées Et
de souliers bas, à talons hauts, lacés de rubans noirs et portait aux si vous ne dansez pas bien ! Ni je vous chanterai, ni je voue «
oreilles des « pendini », c'est-à-dire des boucles d'oreilles sonnerai » (supposez : de mon instrument)
consistant en un simple cercle d'or, comme en portaient jadis
les fillettes, auxquelles on venait dans ce but de percer le lobe
des oreilles. X X X
Portant au bout de chaque bras, un bidon de pétrole, il
s'annonçait par un cri, sur lequel, tout en dirigeant ses regards La famille étant sur le point de s"augmenter, mes parents se
vers le haut des maisons, il appuyait longuement : mirent à la recherche d'un appartement un peu plus grand,
Pi...tro...li...o ! comportant une pièce de plus que celui que nous occupions
alors rue Sidi-El-Mordjani. Leur choix se porta sur l'immeuble
Mirande, situé au N° 4 de la rue Muscat, l'actuelle rue de la
Pi...tro...ii...o ! Valette.
32 SI TUNIS M'ÉTAIT CONTÉSI TUNIS M'ÉTAIT CONTE 33
Vers la fin de 1891 nous allions donc nous installer au pre -
Portes de Tunis. On rapporte même qu'à l'emplacement actuel
mier étage de cette maison. Notre appartement, spacieux, bien
exposé, avait, comme celui que nous venions de quitter, un du « Petit Moineau » le tas de zebla atteignait une telle hau-
grand balcon donnant sur la rue, du quel je fis aussitôt mon teur qu'il avait formé un monticule que l'on désignait sous le
observatoire. nom de jbel el q'mel (le mont aux poux), d'autres disent kef
q'mel (le rocher aux poux).
E t V O US ve rr ez tou t à l'h eu re tou t le pr of it qu e j'a i su en
tirer. C'est dans ce fondouk-ez-zit que se trouvait le théâtre en
planches appartenant à M. Querc i, qui eût son heure de célé -
La rue Muscat allait rejoindre, ainsi qu'elle le fait encore, brité et fut, comme à peu près tous ceux de construction iden -
la rue de Danemark, laquelleboutissait alors à la rue d'Alle - tique qui se succédèrent à l'époque à Tunis, détruit par un
magne devenue depuis la rue des Belges. Cette dernière ne se incendie. Aux alentours de ce théâtre se réunissaient les petits
p ro longea it pas , comme ma in tenan t, en d ir ectio n d e la r ue ramasseurs de mégots, siciliens pour la plupart; qui, le soir,
A l - D ja z ir a , la r u e d ' E p e r n a y n ' e x is ta n t p a s . E l le s s e c o n ti - allaient se grouper devant le keftaiji — dont la boutique existe
nuaient donc, l'une l'autre. Et., à l'endroit même où ces deux to u jou rs en tre le N° 5 e t le N° 7 d e la r ue A l - D jaz ira, — e t
artères formaient un angle droit, au poin t où commence actuel- vendaient, là, un ou deux sous, selon la grosseur du Qartas, fait
le m e n t la r u e d ' E p e r n a y , i l y a v a i t u n p â té d e m a is o n s a u de papier de journal, le tabac proven ant des mégots ramassés
milieu duquel se trouvait le Fondouk-es-Slimania, fréquenté par au cours de la journée.
des gens originaires de Soliman, maraîchers pour la plupart,
Je vous disais, il y a un instant, que le grand balcon de
qui alimentaient le Marché Central et remisaient là , animaux
notre appartement donnant sur la rue Muscat, l'actuelle rue
et véhicules. Vaste et spacieux, ce fondouk avait deux entrées,
de. la Valette, était devenu mon observatoire.
une, sur la rue Al-Djazira, constituée par un long couloir voûté,
l'autre, donnant sur la rue de Danemark. C'était, en quelque Je me souviens que chaque matin, sur le coup de neuf heu-
sorte, l'embryon de la future rue d'Epernay. Le public pouvait res, tout le quartier était en état d'alerte par une série. d'appels
emprunter l'une ou l'autre des deux entrées pour éviter de faire prolongés, lancés par une voix de basse profonde.
le to ur . Beau co up de je un es éc o lie rs — d on t j' é tais — u tili-
saient ce passage par simple fantaisie, rien que pour le plaisir Tout d'abord l'oreille percevait comme un vague bourdon -
de circuler entre les deux rangées de chevaux et de mulets ali- nement semblant provenir des rues avoisinantes; puis, dès que
gnés de chaque côté du long couloir. les cris se rapprochaient de notre demeure, on ne tardait pas à
voir s'avancer, tantôt par la rue d'Egypte, tantôt par la rue de
Non loin du Fondouk-es-Slimania, que l'on nommait aussi
Danemark, un étonnant personnage d'aspect comique, issu, à
Fondouk-el-Karma, en raison de l'énorme figuier qui se trou - n'en pas douter, des quartiers populeux de Sidi-Mardoum.
vait en son milieu, commençait la rue Léon -Roches qui n'était
connue alors que sous le nom de Fondouk-ez-Zit, c'est-à-dire C'était le cri du bonhomme qui racolait la « roba veccItia»
de Marché de l'Huile. De la rue d'Allemagne elle se dirigeait en (nous dirions aujo urd'hui qui « collec tait ») l'ancêtre, sans
montant vers la rue Al -Djazira. A son point de jonction avec conteste des racoleurs de vieux habits, qui n'a fait, de nos
c e tte a r tè re , la mon te a tte ig na it la hau teu r d' un mam e lon . jours, que de pâles imitateurs.
S'il faut en croire les vieux tunisiens de l'é poque, cette montée
s'expliquerait par le fait qu'avant l'établissem ent du Protec - Long, maigre, osseux, de son visage au teint pâle et cireux,
torat, les ordures de la ville étaient déposées aux environs des deux yeux globuleux, semblables à ceux des chiens pékinois,
semblaient sortir de leur orbite; son appendice nasal, immense,
SI TUNIS ›f'ÉTAIT CONTÉ
34 SI TUNIS M'ÉTAIT CONTE
Puis il glissait sur le « ba...
charnu, reproduisait la forme d'un dos de chameau et recou -
vrait en partie une paire de moustaches noires, épaisses, à la
gauloise. Une barbe noire, drue, rarement rasée, encadrait une
tête démesurément allongée, ornée d'un front haut et étroit,
surmontée d'un crâne en pain de sucre, cependant que, contras -
te frappant, le bas de sa figure était large, boursouflé, et fai -
sait ressortir davantage encore ses grosses joues flasques, qui
..o..ba..
tremblotaient à chaque effort de la voix.
marquait un point d'orgue sur le « Vec... »
Dès qu'il était à hauteur de la porte d'entrée d'un immeu -
ble on le voyait s'arrêter, mettre sa main droite en porte -voix
et lever la tête en direction des fenêtres et balcons. A ce mo -
ment-là, il fermait un oeil et faisait une affreuse grimace qui
lui contorsionnait la bouche qu'il ouvrait toute grande. Le nez
plissé et la face zébrée d'une multitude de rides, il lançait son
long cri nasal, étourdissant. On aurait cru qu'il avait le palais ..ba vec...
perforé tant les sons de bourdon qui en sortaient semblaient
p lutôt émis par un tuyau d'orgue. On avait l'impression tout
et redescendait ensuite, directement, à l'octave, en accentuant
d'ab ord d' en tend re une s or te de g rognm en t pro f ond para is - le e chia r •
sant sortir d'une grotte, quelque chose res semblant à s'y mé-
prendre à la gamme chromatique, à cette succession de sons
qu'émet « la Mourgnote », notre sirène électrique, au moment
de sa mise en marche, avant d'avoir atteint sa note culminan -
te et prolongée.
vec..chia !
Les deux premières phrases de son cri étaient dites en ita -
lien; partant d'un si bémol grave, sa première syllabe : « Ro... »
Il procédait de la même façon pour sa deuxième phrase qui
arrivait à l'octave sur une note tenue :
ne comportait aucune gamme chromatique d'amenée, ajou -
tant, toutefois, une petite note d'agrément sur la deuxième
me syllabe:
ra rs
rej or sr mu as me ss
si1111111111•11111111•11•111MMIRM•111UtRI/641111Mle•
11111 1•1•1 M M U M M I. I ILI -11r•r b aIIf f• l11"111111111111.
, 11•111e.
•1111•11111•111111/ S T ie e
I. •
sca..ar..bi vec..chio
SI TUNIS M'ETAIT CONTE SI TUNIS bl'ETAIT CONTE 37
Les deux phrases qui suivaient étaient par contre expri - celui de mon vieil ami Galangau se détache encore plus nette-ment et
mées en a français » (si l'on peut dire !). Ce sont les syllabes occupe à lui seul une place de to ut premier plan. En e f f e t,
chand... » qui doivent être tenues, dans les deux phrases. J'ai A lbe r t Ga langa u f u t le pr em ie r, le p lu s grand am i d e ma
placé un battement de trille au -dessus de a . z'ha... », ce qui première enfance. Au point qu'il faisait tout ce qu'il vou la i t
revient à dire que l'attaque du battement doit se faire sur le d e m o i. C' e s t b ie n s im p l e , je n e le q u i t t a is p a s d ' u n e
si bémol, comme s'il y avait une note d'agrément avant semelle.
z'ha... p. (Même observation en ce qui concerne le mot c ti...
de la phrase suivante). Le dimanche, à l'heure où il se rendait à son apéritif, il
m'emmenait avec lui au Café de Paris. Celui-ci se trouvait alors
sous les arcades de l'Avenue de France, à hauteur des deux
avant-dernières vitrines du Magasin Général, en direction de
la rue Hannon. Entre onze heures et midi, et le soir entr e six
et huit heures , il y avait fou le autour des ta bles. C'é tait le
Mar .chand di z'ha.. bits, Mar .chand di bou.ti.o'i. . Café le plus animé de l'époque. Sans avoir l'envergure des cafés
littéraires de la capitale tels que le Café Anglais, le Café de
A p a r tir d e a b o u tio ï » (tr a d u is e z : b o u te il. . .) la g am m e Madrid, Brébant ou le Napolitain, pour ne citer que les pl us
chromatique ascendante du début devient descendante, connus, les plus en vogue, le Café de Paris rappelait, toutes pro -
c'est-à-dire qu'en partant du la bécarre elle vient mourir sur portions gardées, le vénérable et ancestral Procope du XVIII•
le si bémol grave. (Il convient de noter, en passant, — nous siècle qui dut sa célébrité aux Encyclopédistes qui le fréquen -
aurons d'ailleurs l'occasion de le vérifier dans la, suite — que taient, car il groupait, à l'heure de l'apé ritif, tout ce que Tunis
dans de très nombreux cris, les vendeurs tunisiens se servent, comptait alors de poètes, d'écrivains, de rapins, d'artistes. Tout
soit pour attaquer, soit. pour terminer leur appel, de l'octave ce monde sè réunissait là, par tables de quatre et aussitôt les par-
ties de cartes faisaient rage les uns accumulant manilles sur
manilles, les autres se rabattant sur d'interminables parties
de Chkouba ou de domino. La conversation y était animée,
mais touojurs cordiale. La plupart des entretiens roulaient sur
- rafigulallaaMe111•01.....'-'r!.....».....i.... les événements du jour. Et les potins y tenaient une bonne
.1111UMOO .41•IIIII•IM 11•11 1/.0Zr MOIMINIIMIIMIIIMMor place.
11:.:1r911:11e111BMMINIMMIII1111111
• .; •
Mais on parlait surtou t peinture, mus ique , littérature ,
ou de la quinte): poésie. On faisait cercle autour de Ferdinand Huard, de Pavy,
oï .........
de Montels, de Pinard, comme on avait fait cercle, quelques
années avant, autour de Cherbuliez, de Benoît Lévy, de Jean
Aicard, de Guy de Maupassant. Tout en causant, on dégustait
u n e ab s in th e , un am er P ic o n , pa r f o is mê m e — a u x g ra nd s
e u (Longs applaudissements.) jours — du Champagne... !
X X X Non pas que le Café de Paris fut, en 1892, le doyen des
établissements similaires de l'Avenue de France. Ce privilège
Parmi les voisins de palier de notre appartement de la rue appartenait, semble-t-il, au Café de Tunis qui, aux environs de
Muscat dont j'ai gardé le meilleur et le plus fidèle souvenir, 1875-76, s'appelait le Café d'Orient et était exploité, jusque vers
38 SI TUNIS M'ÉTAIT CnNTÉSI TUNIS M'ÉTAIT CONTI*, 39
1880, par un grec, un certain Nicolas Derelas. Il était situé sous différence, toutefois, que, de nos jours, les murs sont revêtus
l'immeuble Ben Ayed, auquel, de nos jours, a fait place celui de magnifiques parements de « zliz » vernissés,
de c La Nationale », l'énorme et imposante 'bâtisse qui se dresse f ainsi qu'un petit Café auquel on accédait au moyen d'un
à l'angle de la Rue Es-Sadikia et de l'Avenue de France. Les escalier;
tables de ce café, disposées sous la ramure puissante de ma-
gnifiques belombras, se répandaient jusqu'à La porte centrale Puis venait le Café de Paris, lequel faisait angle avec le
(la grande grille) de la Résidence Générale (alors Consulat de passage donnant accès au Dar-el-Jeld, passage qui devait, plus
"France). C'est là que le soir, entre 6 et 8, les tunisiens se retrou- tard, devenir la rue Hannon.
vaient à l'heure de l'apéritif.
Au-dessus du Café de Paris, au 1" étage de l'immeuble
Avant d'en revenir au Café de Paris, dont ja viens de vous appartenant à M. Zaouche, à l'angle du passage du Dar-el-Jeld,
praler, je voudrais vous décrire les différents aspects de cet se trouvait le Cercle Militaire là, où de nos jours, est située
espace qui, de nos jours, va de l'immeuble de la Nationale à la
rue Al-Djazira. l'Etude de M' Perrussel.
Ce n'est qu'en Juillet 1892, que le Cercle Militaire alla
Ainsi, en partant de la Porte de France, nous avions, à s'installer à l'angle de l'Avenue de France et de la Rue de
notre droite :
Rome, dans l'immeuble qui appartenait à. M. Depienne, ancien
Faisant angle avec la rue Al-Djazira. le Fondouk Boulakia, Directeur Général des Finances. Il n'y a pas tellement long -
qui, outre l'immeuble du même nom, a abrité durant plusieurs temps subsistait encore, sur une des dalles du trottoir (juste
années le Dépôt de Machines agricoles tenu par M. Blanc, en face de la dernière vitrine actuelle du Magasin Général,
représentant de la Maison Pilter; entre la 2e et-la 36 colonne, un anneau de fer, scellé à même la
dalle,rqui servait à attacher les montures des cavaliers-vague-
le magasin, où, de nos jours, se trouve la Pharmacie Bloch et mestres se rendant au Cercle Militaire.
qui, à l'époque était un marché aux légumes lequel succéda à
un Salon de décrotage. Ce n'est qu'en 1900 que M. Bloch '' Je recommande aux curieux, amateurs de vestiges du
installa sa Pharmacie; passé, d'aller se rendre compte de la chose : un petit enduit
de ciment recouvre, de nos jours, l'emplacement du fameux
attenant à celle-ci, se trouvait, au N° 22, le Café du Lion
d'Or, plus connu sous le nom de Café Licari et, à cette même anneau de fer.
place, le Bar tenu par Stéfanini, qui était le rendez -vous de Au départ du Cercle Militaire, ce fut M. Benedetto Mado-
tous les Nemrods tunisiens; nia qui vint installer là, le Cercle de Tunis.
au départ de Stéfanini, M. Catania installa son Magasin Ce passage donnant accès au Dar-el-Jeld, se trouvait en
de Nouveautés, incorporé de nos jours au Magasin Général; retrait de l'Avenue de France. Comme son nom l'indique, le
Dar-el-Jeld était l'Administration des Peaux qui a été suppri-
Après la porte d'entrée donnant accès au bel immeuble mée le 13 Mars 1888. A partir de cette date, nul ne pouvait
des Bortoli frères, voici le Magasin Général qui date de 1883. introduire dans les Villes de Tunis et de La Goulette des peaux
Il se trouvai t alors à l'emplacement de la plus large arcade. d'animaux, brutes ou préparées, provenant de la Régence, sans
En 1888, il se nommait Bazar Bortoli frères;
en faire la déclaration au Service des Portes — qui venait
Entre le Magasin Général et le Café de Paris se trouvaient :
la Mosquée. Elle est toujours au même endroit, avec cette,