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11/24/2011
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French
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Lecture des étudiants havrais







par Bernard Ramé









Novembre 1996

INTRODUCTION







L’enquête dont sont tirées les observations qui vont suivre s’est déroulée durant

la première quinzaine du mois de novembre 96. Nous avions à l’origine construit un

échantillon représentatif mais, les étudiants chargés de l’enquête ayant rencontré des

obstacles imprévus, nous n’avons pu obtenir dans les délais prévus que 661

questionnaires au lieu de 1200. Il fallu donc, car il ne restait que trois semaines pour les

délais d’exploitation des données et d’analyse, se contenter de traiter un échantillon

incomplet.



Si les résultats ne sont pas exactement représentatifs, les tendances observées

restent valides pour suggérer des explications aux constats faits.



QUELS SONT LES AUTEURS PRÉFÉRÉS DE NOS ÉTUDIANTS ?



D’une façon générale nos étudiants lisent peu. En cumulant les temps de lecture

déclarés, concernant les journaux, les magazines et les revues d’une part et les temps

déclarés concernant les livres lus pour des raisons autres qu’universitaires nous

constatons que 51 % des étudiants interrogés déclarent lire moins de 5 heures par

semaine.

Un petit tiers de nos étudiants déclarent plus de trois heures par semaine pour se

cultiver et se distraire. Ils sont 36 % à déclarer avoir lu, toutes lectures confondues, 10

livres ou plus durant l’année passée.



Pour connaître leurs lectures et leurs préférences littéraires nous avions posé

trois questions. La première consistait, sur une liste préétablie, à cocher les genre

auxquels appartenaient les livre lus durant l’année. La seconde demandait sous forme

ouverte : “ Quels sont vos trois auteurs préférés ? ”. La troisième demandait : “ Quels sont

les trois livres qui vous ont le plus marqué ? ”.

Je ne commenterai ici que de la seconde question, qui présente l’avantage de

faire ressortir les “ goûts littéraires ” des étudiants. Mais les réponses aux deux autres

questions ne font que confirmer les tendances observées en les élargissant.



18 % des étudiants ne citent aucun auteur .

Les références littéraires restent majoritairement marquées par les auteurs

classiques scolaires qui sont cités par 57 % des étudiants, alors que 27 % citent des

auteurs de science fiction et de littérature fantastique et 20 % citent des auteurs de

littérature contemporaine. Mais le fait que seulement un peu plus d’un étudiant sur deux

cite trois auteurs (56 %) montre que les étudiants ont souvent une expérience littéraire

assez limitée.

Pour être un peu plus précis nous pouvons examiner les auteurs les plus cités. Un

auteur se détache : Stephen King, cité 141 fois, soit par plus d’un étudiant sur cinq (21 %).







Lectures des étudiants havrais - novembre 1996. 2

Ensuite sont cités quatre auteurs Zola (93 citations, 14 %), Agatha Christie (72

citations, 11 %), Maupassant (71 citations, 11 %) Mary Higgings Clark (68 citations,

10 %). Nous avons ensuite un groupe de huit auteurs cités entre 20 et 30 fois (entre 3 et

4,5%). Ce sont essentiellement des auteurs scolaires classiques : Sartre, Hugo, Balzac,

Camus, Vian, Baudelaire, Pennac.

Puis un groupe de 14 auteurs cités entre 10 et 19 fois (entre 1,5% et 3%) et un

groupe de 18 auteurs compris entre 6 et 9 citations (soit entre 1 et 1,5%), et enfin, 232

auteurs cités entre 1 et 5 fois.

Ces résultats confirment en grande partie ceux de l’enquête effectuée en 1992 à

l’université de Nice, parus dans l’article “ La lecture dans la culture étudiante ”, de

Mohamed Dendani, Roger Establet et Cécile Robert : “ Parmi les 664 ouvrages cités par

nos 932 étudiants comme livres lus pour le plaisir figurent bien en tête du palmarès,

conformément au modèle de la lecture légitime, les grands classiques du XXe siècle :

Camus, Sartre, Kundera. Mais en rupture avec ce modèle, on trouve, à la toute première

place, Stephen King. Et la plus ou moins grande conformité à la culture classique dépend

ici fortement du sexe et du milieu social d’origine. ” (p 130).



Premier constat : une lecture “ atomisée ”, à laquelle nous essaierons de donner

une signification en analysant :



1) les raisons de non lecture des étudiants ;

2) les effets déterminant les profils des lecteurs ;

3) les deux vies de l’étudiant.



LES RAISONS DE NON LECTURE



183 étudiants donnent des raisons de non lectures, soit 28 %

55% de ces non lecteurs estiment qu’ils manquent de temps ; 41 % déclarent

qu’ils n’aiment pas lire et/ou qu’ils manquent de motivations ; 13 % déclarent avoir autre

chose à faire ; 9 % déclarent préférer d’autres médias et 7 % disent préférer le sport.



La lecture apparaîtrait comme une activité résiduelle, donc décousue :

“ Les six livres que j'ai lsu dans l’année, je les ai lus en juillet et août. Pendant

l’année scolaire, je ne lis que des livres et revues se rapportant à mes études. Car

manque de temps. Je préfère consacrer ce temps au sport ou autres activités. ”

“ Manque de temps ; trop de travail et de loisirs. ”

“ Je privilégie les lectures professionnelles, le sport et les autres loisirs (sortie,

amis...). ”



Une activité résiduelle, en raison du fait qu’elle n’est pas utile pour les

études : la lecture culturelle et/ou de loisir va à l’encontre de l’idéologie utilitariste

et productiviste :

“ Les romans, livres d'art ne présentent pas d’intérêt dans la vie professionnelle. ”

“ Lire est une perte de temps, même si cela permet de se cultiver. ”



Une activité ennuyeuse et scolaire :







Lectures des étudiants havrais - novembre 1996. 3

“ Je n'aime pas trop lire ; soit je suis trop fatiguée pour cela ou pour apprécier une

histoire ; cela m'ennuie. ”

“ Personnellement, c'est un effort trop intense. Cela me fatigue. C'est une

corvée. ”



D’autant plus ennuyeuse qu’il y a la concurrence avec les autres médias. Il

y a concurrence entre la civilisation de l’écrit et la civilisation de l’image :

“ Je me détends, me cultive et m'informe par d'autres moyens que j'estime plus

appropriés à ma manière d'assimiler. ”

“ La lecture est fastidieuse comparée à la télévision.”

“ Il existe beaucoup d'autres supports, qui sont plus facilement abordables par le

grand public. ”

“ Musique, cinéma s'y substituent. ”

“ Télévision, informatique, vidéo, spectacles. ”

“ Manque de temps, à cause de l'informatique à domicile qui prend tout le temps

libre. ”

“ Non passionné. L'image, la vidéo apportent plus de sensations de plaisir. Enfin,

pour ma part, car je suis passionné de vidéo. ”

“ Manque de temps, perte de temps, possibilité d'information par la télévision et la

radio. Manque d’intérêt pour la lecture. ”





LES PROFILS DES LECTEURS ÉTUDIANTS



En s’appuyant sur l’ensemble des résultats (lecture des journaux, des magazines

et des revues, quantité et qualité des livres lus, fréquentation des bibliothèques , budget

lecture et achats de livres), nous avons essayé de dresser des profils de lecteurs des

étudiants en ce qui concerne les lectures culturelles et de loisirs.

Au départ, nous pouvons considérer que la lecture des étudiants est tributaire de

cinq facteurs.

Viviane Châtel, Marc-Henry Soulet dans leur article : “ Les pratiques

culturelles des étudiants : unité ou diversité ”, notent trois effets de différenciation

culturelle :

- l’effet de filière ;

- l’effet d’héritage ;

- l’effet de maturation statutaire ;

auxquels nous ajouterons l’effet scolaire et l’effet tribal, ou effet d’identification.



1) L’effet d’héritage

Nous trouvons, sous-jacents à l’origine sociale, des modèles culturels où la

lecture à des importances différentes. Les enfants d’artisans, commerçants et petits

patrons lisent moins que la moyenne et lisent surtout utile ; ils sont marqués par une

culture teintée de réalisme économique.

Les enfants de cadres supérieurs étant plus conformes au modèle culturel

dominant sont ceux qui lisent le plus Le Monde, les revues d’actualité, et qui citent le plus

souvent des auteurs classiques et des auteurs de littérature contemporaine.







Lectures des étudiants havrais - novembre 1996. 4

Les enfants de cadres moyens ont un peu le même profil que les précédents mais

en moins marqué, plus proche de la moyenne de l’échantillon. Dans les deux cas, il

semble y avoir une influence du niveau d’étude atteint par les parents, dont les

professions exigent dans l’ensemble la détention de diplômes.

Les enfants d’employés lisent moyennement ; ils lisent moins classique et sont

plus marqués par la culture des best-sellers (Stephen King par exemple). Il s’agit

beaucoup plus d’une lecture de distraction.

Quant aux enfants d’ouvriers, ce sont ceux qui lisent le moins. Les lectures sont

liées à une culture concrète, une culture de l’événement, de la performance. Le journal

L’Équipe et les revues de vulgarisation scientifique sont plus lus que par les autres

étudiants. Ils sont marqués par une culture populaire où le concret, le bel ouvrage et la

performance dominent. Ils dépensent peu pour la lecture et ce n’est pas un problème de

moyens si on tient compte du très faible pourcentage que représentent les dépenses de

lecture par rapport aux dépenses de loisirs.

Ces profils correspondent assez bien aux dominantes révélées par les enquêtes

sur la culture : l’influence familiale reste forte sur les pratiques de lecture.





2) L’effet scolaire

Les titulaires d’un bac scientifique lisent un peu moins de livres et de quotidiens

que la moyenne. En revanche, ils lisent un peu plus de revues — surtout de vulgarisation

scientifique. Ils ont une structure assez classique face à la lecture qui pourrait être

valorisée dans l’enseignement supérieur.

Les titulaires d’un bac littéraire lisent plus (exceptées la presse locale et L’Équipe

— aucun ne déclare lire ce quotidien). Ils citent un plus grand nombre de revues, ils

empruntent des livres, non seulement (comme la majorité des étudiants) pour des raisons

universitaires mais aussi — ce qui n’est pas vraiment le cas chez les autres étudiants —,

pour se cultiver et se distraire. Ils sont plus nombreux à citer trois auteurs, surtout les

classiques scolaires, mais moins d’auteurs de science fiction et de littérature fantastique.

Ils consacrent une part plus importante de leur budget loisirs à la lecture, ils achètent plus

souvent des livres et surtout en librairie.

Un profil classique mais moins marqué qu’on aurait pu le penser.

Les titulaires d’un bac ES présentent un profil plus marqué par le souci de

s’informer. Ils lisent plus de quotidiens (39 % déclarent lire Le Monde). Ils lisent plus de

revues d’actualité et des revues économiques, mais pas de revues de vulgarisation

scientifique. Ils utilisent beaucoup les bibliothèques pour travailler, lire et emprunter.

Ils sont plus nombreux à citer des classiques scolaires et aussi des auteurs de

littérature contemporaine.



Les titulaires d’un bac STT (tertiaires) lisent en plus en temps que la moyenne,

surtout la presse havraise, un peu moins de revues et un peu moins de livres. C’est un

profil un peu passe partout de lecture passe temps.



Les titulaires d’un bacs STI sont ceux qui, de loin, lisent le moins dans tous les

domaines, exceptés L’Équipe et les revues sportives.









Lectures des étudiants havrais - novembre 1996. 5

Ils empruntent moins de livres, cherche moins à s’informer. Ils sont 35 % à ne

citer aucun auteur, mais citent davantage des auteurs de science fiction et beaucoup

moins les classiques scolaires et les auteurs de littérature contemporaine.

44 % ont lu moins de 3 livres en 1 an, 42 %consacrent moins de 10 % de leur

budget loisirs à la lecture. 43 % n’ont acheté aucun livre au cours de l’année précédente,

22 % déclarent manquer de temps pour lire.



3) L’effet de filière

Les effets précédemment cités sont antérieurs au statut actuel de l’étudiant, ils

n’apparaissent qu’en filigrane, souvent ils se cumulent (l’accès aux bacs dépend en partie

de l’origine sociale) mais la filière reste le facteur le plus discriminant car c’est l’actualité

de l’étudiant.



Chez les étudiants des 2e et 3e cycles en sciences, les références littéraires et

l’exercice de la lecture cultivée semblent s’évaporer au fur et à mesure. Aucun de ces

étudiants ne déclare lire Le Monde, 35 % ne citent aucun auteur et 61 % déclarent lire peu

ou pas du tout. En revanche, ils lisent des revues d’actualité, qui restent le moyen

privilégié d’information du “ cadre pressé ”.

Les étudiants en DEUG de sciences lisent plus en quantité, mais surtout des

revues de vulgarisation scientifique et des revues sportives. S’ils empruntent des livres

c’est pour des raisons universitaires. Leurs références scolaires sont encore vivaces et

cohabitent avec des références de science fiction et de littérature fantastique.

Nous pourrions presque affirmer que les étudiants en sciences désapprennent

l’usage littéraire.



A la faculté des affaires internationales, nous observons l’effet inverse.

Les étudiants en second et troisième cycles des AI lisent nettement plus que la

moyenne. 80 % d’entre eux citent trois auteurs — surtout classiques ou appartenant à la

littérature contemporaine. Leurs pratiques littéraires semblent aller s’affirmant : ils sont

1/3 à déclarer qu’ils ont beaucoup lu les trois dernières années. La moitié dépensent plus

de 30 % de leur budget loisirs pour la lecture;

Les étudiants en DEUG présentent un peu le même profil que celui de leurs aînés

en moins marqué. Leur pratique de la lecture serait transitoire, entre lecture lycéenne et

lecture étudiante.

En résumé, nous avons dans ces deux facultés deux types d’évolution de la

lecture culturelle et de loisir scolaire en lecture culturelle et de loisir universitaire. Cette

lecture en sciences tendrait vers une lecture minimum d’information comme celle que

fournissent les magazines d’actualité. Cette lecture aux AI devient une lecture plus libre,

plus ouverte, il faudrait y voir l’influence du travail sur dossier, qui exige des recherches

bibliographiques et documentaires développant une certaine curiosité et un certain désir

de découverte. Le fait que la frontière entre lecture universitaire et lectures culturelles

s’estompe souvent contribue également à l’élargissement des pratiques de lectures.



Les étudiants de l’IUP, fortement marqués par des aspirations professionnelles

de “ gestionnaires ”, sont les plus grands lecteurs de revues économiques et d’actualités.

Ils se rapprochent assez du profil des étudiants d’ESC : une recherche d’information







Lectures des étudiants havrais - novembre 1996. 6

immédiate à forte connotation économique marquée par l’esprit du temps, parfois aux

dépends d’un certain recul.



Les étudiants des départements tertiaires d’IUT lisent moyennement. On ne peut

à proprement parler de lecture culturelle et de loisir universitaire, bien que parfois il y ait

une lecture de revues spécialisées. Il s’agit souvent d’une lecture passe-temps qui doit

plus au milieu d’origine qu’à une spécificité universitaire. Ils font moins référence aux

auteurs classiques mais davantage aux auteurs de best-sellers, de science fiction et de

littérature fantastique.



Les étudiants des départements secondaires d’IUT ont souvent peu lu et ne lisent

pas beaucoup. 54 % déclarent avoir peu ou jamais lu de livres depuis trois ans. Nous

retrouvons un profil assez semblable à celui des bacs STI, majoritaires dans ces sections.



4) L’effet d’identification et de distinction

“ Jeune j’étudiais pour l’ostentation. ”, disait Maurois. Or, à cette époque

l’ostentation la plus fréquente était probablement la littérature. Il y avait une dichotomie

entre la littérature, d’une part, les sciences et les mathématiques, d’autre part.

Aujourd’hui, ce n’est plus une dichotomie : il y a une multitude de tribus. La dichotomie

était un réservoir de références communes qui permettaient de s’identifier. Aujourd’hui,

les tribus qui permettent de s’identifier et de se distinguer sont aussi bien les tribus

informatiques, les tribus cinématographiques, musicales, scientifiques, économiques. La

tribu littéraire n’est plus qu’une parmi d’autres. Cette tribalisation multiple contribue à

l’appauvrissement quantitatif de la lecture. Le désir de distinction par la lecture, par lequel

la lecture du livre qu’il fallait avoir lu reposait sur des malentendus, est remplacé par

d’autres références distinctives.

La lecture des revues et les raisons avancées pour la non lecture reflètent assez

bien cette tribalisation qui mériterait une étude plus approfondie.

La palabre autour du livre qu’il fallait avoir lu est en grande partie remplacée par

les palabres autour d’internet, du cinéma, du dernier disque, etc. Finalement, on peut se

demander si la vraie lecture, celle qui est avant tout désintéressée et qui relève

essentiellement de l’intime, se porte si mal que cela. En effet, 22 % de nos étudiants citent

des auteurs de littérature contemporaine, alors que nous n’avons pas de section littéraire,

que nous sommes une jeune université dans une ville ouvrière et portuaire dont les

professions intellectuelles supérieures (titulaires d’un diplôme universitaire) furent

longtemps quasiment absentes.

.

5) L’effet de maturation statutaire

Lorsque les étudiants se rapprochent de la vie professionnelle et qu’ils s’installent

dans une vie adulte (appartement, vie de couple), leurs pratiques culturelles se

rapprochent des catégories sociales auxquelles ils aspirent appartenir.

Il y a une lecture mimétique que l’on retrouve chez les étudiants de maîtrise et de

DESS en sciences dont les lectures se rapprocheraient de celles des cadres industriels, Il

en est de même des lectures des étudiants d’IUP, qui s’inspirent des lectures des cadres

gestionnaires et commerciaux.









Lectures des étudiants havrais - novembre 1996. 7

LES DEUX VIES DE L’ETUDIANT



Les cinq effets peuvent se combiner de différentes façons : ils peuvent se

renforcer ou se combattre. Ils se renforcent dans le cas d’un étudiant des AI, titulaire d’un

bac littéraire et issu d’un milieu “ profession intellectuelle supérieure ”, ou à l’inverse, le

cas d’un enfant d’ouvrier titulaire d’un bac STI et inscrit dans un département secondaire

d’IUT. Mais les combinaisons possibles sont extrêmement nombreuses.

Comme le notaient Viviane Châtel et Marc-Henry Soulet : “ La question qui se

pose donc en filigrane est donc celle d’une décomposition de la culture étudiante et plus

largement de la condition étudiante. ”

Pour notre part, nous estimons que, de plus en plus l’étudiant, a deux vies : une

vie “ professionnelle étudiante ” et une “ vie personnelle ”. Nous observons l’accélération

de cette dualité depuis une dizaine d’année.

En effet, être étudiant n’est plus un statut global mais de plus en plus un métier

(l’allocation d’études qui est dans l’air du temps n’est-elle pas une forme de salaire). Les

étudiants sont de plus en plus conformistes et parfois même “ mécaniques ” dans leurs

comportements institutionnels. Ici, la lecture est le plus souvent fonctionnelle et

l’utilisation des bibliothèques montre qu’elles remplissent parfaitement leur rôle dans ce

contexte, puisque entre 90 et 100 % des étudiants (à l’exception des étudiants des

départements secondaires d’IUT) utilisent la bibliothèque de leur composante. Ils sont

aussi 79 % à utiliser la bibliothèque municipale. Ces bibliothèques sont principalement

fréquentées pour des raisons universitaires, à l’exception des étudiants d’origine

littéraires.

Nos étudiants deviennent universitairement unidimensionnels. Cette

unidimensionnalisation est socialement pénalisante car elle se traduit par l’effacement

progressif des données humanistes : l’étudiant citoyen est évacué, il n’est plus formé à

l’esprit critique autre que professionnel. À trop se professionnaliser, l’université perd son

âme. L’universalité du savoir s’en trouve réduite. Elle sera donc, dans le cadre de la vie

personnelle de l’étudiant, remplacée par un savoir local composé, entre autres, de savoir

tribal et se savoir familial ; il s’agit d’un savoir existentiel.

Le syncrétisme comme source de culture se répand, l’explosion médiatique

participe à une indifférenciation généralisée dans laquelle tout modèle culturel se

relativise. C’est ainsi que l’étudiant se fabrique une culture personnelle soit en se repliant

sur le modèle familial, soit en s’ouvrant aux divers modèles culturels sous forme d’un

zapping destiné à construire une culture syncrétique.

Comme l’affirment Viviane Chânel et Marc-Henry Soulet, pour comprendre les

cultures étudiantes, donc leurs lectures : “ Il faudrait concevoir un autre modèle de

l’univers estudiantin, non pas une communauté fondée sur le partage d’une même culture

et de mêmes valeurs… mais un modèle original d’ordre fondé sur la coexistence

d’éléments différents, voire étrangers les uns aux autres, un modèle pluri-normatif de

‘cosmopolitisme moral et socio-culturel’… Ainsi pourrions-nous probablement mieux

appréhender l’éclectisme culturel estudiantin, autrement qu’en le lisant comme un effet de

mode ou signe d’immaturité culturelle. Ainsi, encore, pourrions-nous mieux apprécier

l’importance de la double appartenance culturelle de nombre d’étudiants, à cheval entre

l’univers local que représente souvent le domicile parental et l’univers de l’universalité

qu’incarne, logiquement, l’université. ”





Lectures des étudiants havrais - novembre 1996. 8

C’est cette articulation entre savoir local et savoir universel qu’il faut analyser afin

de donner aux étudiants non un sentiment de honte de leur culture mais les moyens de

cette cohabitation culturelle. Il s’agit de respecter le travail syncrétique de l’étudiant qui,

s’il accepte le dirigisme dans ses études, refuse souvent l’ingérence de l’extérieur dans la

construction de sa culture 1 . Il faut être attentif à cette liberté, revoir nos grilles

d’appréciation. Car l’affirmation estudiantine : “ la culture, c’est chiant ” provient en partie

du dogmatisme des enseignants dont il reste à prouver, dans certains cas, qu’ils sont

eux-mêmes cultivés en dehors de leur discipline.









1

Au service culturel nous en avons fait l’expérience : alors que la carte culture est souvent utilisée pour aller

au cinéma nous avons fait un flop (provisoire) en montant un atelier d’analyse filmique. L’intitulé était

maladroit et choquait l’individualisme du choix culturel des étudiants.





Lectures des étudiants havrais - novembre 1996. 9


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