Lecture des étudiants havrais
par Bernard Ramé
Novembre 1996
INTRODUCTION
L’enquête dont sont tirées les observations qui vont suivre s’est déroulée durant
la première quinzaine du mois de novembre 96. Nous avions à l’origine construit un
échantillon représentatif mais, les étudiants chargés de l’enquête ayant rencontré des
obstacles imprévus, nous n’avons pu obtenir dans les délais prévus que 661
questionnaires au lieu de 1200. Il fallu donc, car il ne restait que trois semaines pour les
délais d’exploitation des données et d’analyse, se contenter de traiter un échantillon
incomplet.
Si les résultats ne sont pas exactement représentatifs, les tendances observées
restent valides pour suggérer des explications aux constats faits.
QUELS SONT LES AUTEURS PRÉFÉRÉS DE NOS ÉTUDIANTS ?
D’une façon générale nos étudiants lisent peu. En cumulant les temps de lecture
déclarés, concernant les journaux, les magazines et les revues d’une part et les temps
déclarés concernant les livres lus pour des raisons autres qu’universitaires nous
constatons que 51 % des étudiants interrogés déclarent lire moins de 5 heures par
semaine.
Un petit tiers de nos étudiants déclarent plus de trois heures par semaine pour se
cultiver et se distraire. Ils sont 36 % à déclarer avoir lu, toutes lectures confondues, 10
livres ou plus durant l’année passée.
Pour connaître leurs lectures et leurs préférences littéraires nous avions posé
trois questions. La première consistait, sur une liste préétablie, à cocher les genre
auxquels appartenaient les livre lus durant l’année. La seconde demandait sous forme
ouverte : “ Quels sont vos trois auteurs préférés ? ”. La troisième demandait : “ Quels sont
les trois livres qui vous ont le plus marqué ? ”.
Je ne commenterai ici que de la seconde question, qui présente l’avantage de
faire ressortir les “ goûts littéraires ” des étudiants. Mais les réponses aux deux autres
questions ne font que confirmer les tendances observées en les élargissant.
18 % des étudiants ne citent aucun auteur .
Les références littéraires restent majoritairement marquées par les auteurs
classiques scolaires qui sont cités par 57 % des étudiants, alors que 27 % citent des
auteurs de science fiction et de littérature fantastique et 20 % citent des auteurs de
littérature contemporaine. Mais le fait que seulement un peu plus d’un étudiant sur deux
cite trois auteurs (56 %) montre que les étudiants ont souvent une expérience littéraire
assez limitée.
Pour être un peu plus précis nous pouvons examiner les auteurs les plus cités. Un
auteur se détache : Stephen King, cité 141 fois, soit par plus d’un étudiant sur cinq (21 %).
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Ensuite sont cités quatre auteurs Zola (93 citations, 14 %), Agatha Christie (72
citations, 11 %), Maupassant (71 citations, 11 %) Mary Higgings Clark (68 citations,
10 %). Nous avons ensuite un groupe de huit auteurs cités entre 20 et 30 fois (entre 3 et
4,5%). Ce sont essentiellement des auteurs scolaires classiques : Sartre, Hugo, Balzac,
Camus, Vian, Baudelaire, Pennac.
Puis un groupe de 14 auteurs cités entre 10 et 19 fois (entre 1,5% et 3%) et un
groupe de 18 auteurs compris entre 6 et 9 citations (soit entre 1 et 1,5%), et enfin, 232
auteurs cités entre 1 et 5 fois.
Ces résultats confirment en grande partie ceux de l’enquête effectuée en 1992 à
l’université de Nice, parus dans l’article “ La lecture dans la culture étudiante ”, de
Mohamed Dendani, Roger Establet et Cécile Robert : “ Parmi les 664 ouvrages cités par
nos 932 étudiants comme livres lus pour le plaisir figurent bien en tête du palmarès,
conformément au modèle de la lecture légitime, les grands classiques du XXe siècle :
Camus, Sartre, Kundera. Mais en rupture avec ce modèle, on trouve, à la toute première
place, Stephen King. Et la plus ou moins grande conformité à la culture classique dépend
ici fortement du sexe et du milieu social d’origine. ” (p 130).
Premier constat : une lecture “ atomisée ”, à laquelle nous essaierons de donner
une signification en analysant :
1) les raisons de non lecture des étudiants ;
2) les effets déterminant les profils des lecteurs ;
3) les deux vies de l’étudiant.
LES RAISONS DE NON LECTURE
183 étudiants donnent des raisons de non lectures, soit 28 %
55% de ces non lecteurs estiment qu’ils manquent de temps ; 41 % déclarent
qu’ils n’aiment pas lire et/ou qu’ils manquent de motivations ; 13 % déclarent avoir autre
chose à faire ; 9 % déclarent préférer d’autres médias et 7 % disent préférer le sport.
La lecture apparaîtrait comme une activité résiduelle, donc décousue :
“ Les six livres que j'ai lsu dans l’année, je les ai lus en juillet et août. Pendant
l’année scolaire, je ne lis que des livres et revues se rapportant à mes études. Car
manque de temps. Je préfère consacrer ce temps au sport ou autres activités. ”
“ Manque de temps ; trop de travail et de loisirs. ”
“ Je privilégie les lectures professionnelles, le sport et les autres loisirs (sortie,
amis...). ”
Une activité résiduelle, en raison du fait qu’elle n’est pas utile pour les
études : la lecture culturelle et/ou de loisir va à l’encontre de l’idéologie utilitariste
et productiviste :
“ Les romans, livres d'art ne présentent pas d’intérêt dans la vie professionnelle. ”
“ Lire est une perte de temps, même si cela permet de se cultiver. ”
Une activité ennuyeuse et scolaire :
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“ Je n'aime pas trop lire ; soit je suis trop fatiguée pour cela ou pour apprécier une
histoire ; cela m'ennuie. ”
“ Personnellement, c'est un effort trop intense. Cela me fatigue. C'est une
corvée. ”
D’autant plus ennuyeuse qu’il y a la concurrence avec les autres médias. Il
y a concurrence entre la civilisation de l’écrit et la civilisation de l’image :
“ Je me détends, me cultive et m'informe par d'autres moyens que j'estime plus
appropriés à ma manière d'assimiler. ”
“ La lecture est fastidieuse comparée à la télévision.”
“ Il existe beaucoup d'autres supports, qui sont plus facilement abordables par le
grand public. ”
“ Musique, cinéma s'y substituent. ”
“ Télévision, informatique, vidéo, spectacles. ”
“ Manque de temps, à cause de l'informatique à domicile qui prend tout le temps
libre. ”
“ Non passionné. L'image, la vidéo apportent plus de sensations de plaisir. Enfin,
pour ma part, car je suis passionné de vidéo. ”
“ Manque de temps, perte de temps, possibilité d'information par la télévision et la
radio. Manque d’intérêt pour la lecture. ”
LES PROFILS DES LECTEURS ÉTUDIANTS
En s’appuyant sur l’ensemble des résultats (lecture des journaux, des magazines
et des revues, quantité et qualité des livres lus, fréquentation des bibliothèques , budget
lecture et achats de livres), nous avons essayé de dresser des profils de lecteurs des
étudiants en ce qui concerne les lectures culturelles et de loisirs.
Au départ, nous pouvons considérer que la lecture des étudiants est tributaire de
cinq facteurs.
Viviane Châtel, Marc-Henry Soulet dans leur article : “ Les pratiques
culturelles des étudiants : unité ou diversité ”, notent trois effets de différenciation
culturelle :
- l’effet de filière ;
- l’effet d’héritage ;
- l’effet de maturation statutaire ;
auxquels nous ajouterons l’effet scolaire et l’effet tribal, ou effet d’identification.
1) L’effet d’héritage
Nous trouvons, sous-jacents à l’origine sociale, des modèles culturels où la
lecture à des importances différentes. Les enfants d’artisans, commerçants et petits
patrons lisent moins que la moyenne et lisent surtout utile ; ils sont marqués par une
culture teintée de réalisme économique.
Les enfants de cadres supérieurs étant plus conformes au modèle culturel
dominant sont ceux qui lisent le plus Le Monde, les revues d’actualité, et qui citent le plus
souvent des auteurs classiques et des auteurs de littérature contemporaine.
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Les enfants de cadres moyens ont un peu le même profil que les précédents mais
en moins marqué, plus proche de la moyenne de l’échantillon. Dans les deux cas, il
semble y avoir une influence du niveau d’étude atteint par les parents, dont les
professions exigent dans l’ensemble la détention de diplômes.
Les enfants d’employés lisent moyennement ; ils lisent moins classique et sont
plus marqués par la culture des best-sellers (Stephen King par exemple). Il s’agit
beaucoup plus d’une lecture de distraction.
Quant aux enfants d’ouvriers, ce sont ceux qui lisent le moins. Les lectures sont
liées à une culture concrète, une culture de l’événement, de la performance. Le journal
L’Équipe et les revues de vulgarisation scientifique sont plus lus que par les autres
étudiants. Ils sont marqués par une culture populaire où le concret, le bel ouvrage et la
performance dominent. Ils dépensent peu pour la lecture et ce n’est pas un problème de
moyens si on tient compte du très faible pourcentage que représentent les dépenses de
lecture par rapport aux dépenses de loisirs.
Ces profils correspondent assez bien aux dominantes révélées par les enquêtes
sur la culture : l’influence familiale reste forte sur les pratiques de lecture.
2) L’effet scolaire
Les titulaires d’un bac scientifique lisent un peu moins de livres et de quotidiens
que la moyenne. En revanche, ils lisent un peu plus de revues — surtout de vulgarisation
scientifique. Ils ont une structure assez classique face à la lecture qui pourrait être
valorisée dans l’enseignement supérieur.
Les titulaires d’un bac littéraire lisent plus (exceptées la presse locale et L’Équipe
— aucun ne déclare lire ce quotidien). Ils citent un plus grand nombre de revues, ils
empruntent des livres, non seulement (comme la majorité des étudiants) pour des raisons
universitaires mais aussi — ce qui n’est pas vraiment le cas chez les autres étudiants —,
pour se cultiver et se distraire. Ils sont plus nombreux à citer trois auteurs, surtout les
classiques scolaires, mais moins d’auteurs de science fiction et de littérature fantastique.
Ils consacrent une part plus importante de leur budget loisirs à la lecture, ils achètent plus
souvent des livres et surtout en librairie.
Un profil classique mais moins marqué qu’on aurait pu le penser.
Les titulaires d’un bac ES présentent un profil plus marqué par le souci de
s’informer. Ils lisent plus de quotidiens (39 % déclarent lire Le Monde). Ils lisent plus de
revues d’actualité et des revues économiques, mais pas de revues de vulgarisation
scientifique. Ils utilisent beaucoup les bibliothèques pour travailler, lire et emprunter.
Ils sont plus nombreux à citer des classiques scolaires et aussi des auteurs de
littérature contemporaine.
Les titulaires d’un bac STT (tertiaires) lisent en plus en temps que la moyenne,
surtout la presse havraise, un peu moins de revues et un peu moins de livres. C’est un
profil un peu passe partout de lecture passe temps.
Les titulaires d’un bacs STI sont ceux qui, de loin, lisent le moins dans tous les
domaines, exceptés L’Équipe et les revues sportives.
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Ils empruntent moins de livres, cherche moins à s’informer. Ils sont 35 % à ne
citer aucun auteur, mais citent davantage des auteurs de science fiction et beaucoup
moins les classiques scolaires et les auteurs de littérature contemporaine.
44 % ont lu moins de 3 livres en 1 an, 42 %consacrent moins de 10 % de leur
budget loisirs à la lecture. 43 % n’ont acheté aucun livre au cours de l’année précédente,
22 % déclarent manquer de temps pour lire.
3) L’effet de filière
Les effets précédemment cités sont antérieurs au statut actuel de l’étudiant, ils
n’apparaissent qu’en filigrane, souvent ils se cumulent (l’accès aux bacs dépend en partie
de l’origine sociale) mais la filière reste le facteur le plus discriminant car c’est l’actualité
de l’étudiant.
Chez les étudiants des 2e et 3e cycles en sciences, les références littéraires et
l’exercice de la lecture cultivée semblent s’évaporer au fur et à mesure. Aucun de ces
étudiants ne déclare lire Le Monde, 35 % ne citent aucun auteur et 61 % déclarent lire peu
ou pas du tout. En revanche, ils lisent des revues d’actualité, qui restent le moyen
privilégié d’information du “ cadre pressé ”.
Les étudiants en DEUG de sciences lisent plus en quantité, mais surtout des
revues de vulgarisation scientifique et des revues sportives. S’ils empruntent des livres
c’est pour des raisons universitaires. Leurs références scolaires sont encore vivaces et
cohabitent avec des références de science fiction et de littérature fantastique.
Nous pourrions presque affirmer que les étudiants en sciences désapprennent
l’usage littéraire.
A la faculté des affaires internationales, nous observons l’effet inverse.
Les étudiants en second et troisième cycles des AI lisent nettement plus que la
moyenne. 80 % d’entre eux citent trois auteurs — surtout classiques ou appartenant à la
littérature contemporaine. Leurs pratiques littéraires semblent aller s’affirmant : ils sont
1/3 à déclarer qu’ils ont beaucoup lu les trois dernières années. La moitié dépensent plus
de 30 % de leur budget loisirs pour la lecture;
Les étudiants en DEUG présentent un peu le même profil que celui de leurs aînés
en moins marqué. Leur pratique de la lecture serait transitoire, entre lecture lycéenne et
lecture étudiante.
En résumé, nous avons dans ces deux facultés deux types d’évolution de la
lecture culturelle et de loisir scolaire en lecture culturelle et de loisir universitaire. Cette
lecture en sciences tendrait vers une lecture minimum d’information comme celle que
fournissent les magazines d’actualité. Cette lecture aux AI devient une lecture plus libre,
plus ouverte, il faudrait y voir l’influence du travail sur dossier, qui exige des recherches
bibliographiques et documentaires développant une certaine curiosité et un certain désir
de découverte. Le fait que la frontière entre lecture universitaire et lectures culturelles
s’estompe souvent contribue également à l’élargissement des pratiques de lectures.
Les étudiants de l’IUP, fortement marqués par des aspirations professionnelles
de “ gestionnaires ”, sont les plus grands lecteurs de revues économiques et d’actualités.
Ils se rapprochent assez du profil des étudiants d’ESC : une recherche d’information
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immédiate à forte connotation économique marquée par l’esprit du temps, parfois aux
dépends d’un certain recul.
Les étudiants des départements tertiaires d’IUT lisent moyennement. On ne peut
à proprement parler de lecture culturelle et de loisir universitaire, bien que parfois il y ait
une lecture de revues spécialisées. Il s’agit souvent d’une lecture passe-temps qui doit
plus au milieu d’origine qu’à une spécificité universitaire. Ils font moins référence aux
auteurs classiques mais davantage aux auteurs de best-sellers, de science fiction et de
littérature fantastique.
Les étudiants des départements secondaires d’IUT ont souvent peu lu et ne lisent
pas beaucoup. 54 % déclarent avoir peu ou jamais lu de livres depuis trois ans. Nous
retrouvons un profil assez semblable à celui des bacs STI, majoritaires dans ces sections.
4) L’effet d’identification et de distinction
“ Jeune j’étudiais pour l’ostentation. ”, disait Maurois. Or, à cette époque
l’ostentation la plus fréquente était probablement la littérature. Il y avait une dichotomie
entre la littérature, d’une part, les sciences et les mathématiques, d’autre part.
Aujourd’hui, ce n’est plus une dichotomie : il y a une multitude de tribus. La dichotomie
était un réservoir de références communes qui permettaient de s’identifier. Aujourd’hui,
les tribus qui permettent de s’identifier et de se distinguer sont aussi bien les tribus
informatiques, les tribus cinématographiques, musicales, scientifiques, économiques. La
tribu littéraire n’est plus qu’une parmi d’autres. Cette tribalisation multiple contribue à
l’appauvrissement quantitatif de la lecture. Le désir de distinction par la lecture, par lequel
la lecture du livre qu’il fallait avoir lu reposait sur des malentendus, est remplacé par
d’autres références distinctives.
La lecture des revues et les raisons avancées pour la non lecture reflètent assez
bien cette tribalisation qui mériterait une étude plus approfondie.
La palabre autour du livre qu’il fallait avoir lu est en grande partie remplacée par
les palabres autour d’internet, du cinéma, du dernier disque, etc. Finalement, on peut se
demander si la vraie lecture, celle qui est avant tout désintéressée et qui relève
essentiellement de l’intime, se porte si mal que cela. En effet, 22 % de nos étudiants citent
des auteurs de littérature contemporaine, alors que nous n’avons pas de section littéraire,
que nous sommes une jeune université dans une ville ouvrière et portuaire dont les
professions intellectuelles supérieures (titulaires d’un diplôme universitaire) furent
longtemps quasiment absentes.
.
5) L’effet de maturation statutaire
Lorsque les étudiants se rapprochent de la vie professionnelle et qu’ils s’installent
dans une vie adulte (appartement, vie de couple), leurs pratiques culturelles se
rapprochent des catégories sociales auxquelles ils aspirent appartenir.
Il y a une lecture mimétique que l’on retrouve chez les étudiants de maîtrise et de
DESS en sciences dont les lectures se rapprocheraient de celles des cadres industriels, Il
en est de même des lectures des étudiants d’IUP, qui s’inspirent des lectures des cadres
gestionnaires et commerciaux.
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LES DEUX VIES DE L’ETUDIANT
Les cinq effets peuvent se combiner de différentes façons : ils peuvent se
renforcer ou se combattre. Ils se renforcent dans le cas d’un étudiant des AI, titulaire d’un
bac littéraire et issu d’un milieu “ profession intellectuelle supérieure ”, ou à l’inverse, le
cas d’un enfant d’ouvrier titulaire d’un bac STI et inscrit dans un département secondaire
d’IUT. Mais les combinaisons possibles sont extrêmement nombreuses.
Comme le notaient Viviane Châtel et Marc-Henry Soulet : “ La question qui se
pose donc en filigrane est donc celle d’une décomposition de la culture étudiante et plus
largement de la condition étudiante. ”
Pour notre part, nous estimons que, de plus en plus l’étudiant, a deux vies : une
vie “ professionnelle étudiante ” et une “ vie personnelle ”. Nous observons l’accélération
de cette dualité depuis une dizaine d’année.
En effet, être étudiant n’est plus un statut global mais de plus en plus un métier
(l’allocation d’études qui est dans l’air du temps n’est-elle pas une forme de salaire). Les
étudiants sont de plus en plus conformistes et parfois même “ mécaniques ” dans leurs
comportements institutionnels. Ici, la lecture est le plus souvent fonctionnelle et
l’utilisation des bibliothèques montre qu’elles remplissent parfaitement leur rôle dans ce
contexte, puisque entre 90 et 100 % des étudiants (à l’exception des étudiants des
départements secondaires d’IUT) utilisent la bibliothèque de leur composante. Ils sont
aussi 79 % à utiliser la bibliothèque municipale. Ces bibliothèques sont principalement
fréquentées pour des raisons universitaires, à l’exception des étudiants d’origine
littéraires.
Nos étudiants deviennent universitairement unidimensionnels. Cette
unidimensionnalisation est socialement pénalisante car elle se traduit par l’effacement
progressif des données humanistes : l’étudiant citoyen est évacué, il n’est plus formé à
l’esprit critique autre que professionnel. À trop se professionnaliser, l’université perd son
âme. L’universalité du savoir s’en trouve réduite. Elle sera donc, dans le cadre de la vie
personnelle de l’étudiant, remplacée par un savoir local composé, entre autres, de savoir
tribal et se savoir familial ; il s’agit d’un savoir existentiel.
Le syncrétisme comme source de culture se répand, l’explosion médiatique
participe à une indifférenciation généralisée dans laquelle tout modèle culturel se
relativise. C’est ainsi que l’étudiant se fabrique une culture personnelle soit en se repliant
sur le modèle familial, soit en s’ouvrant aux divers modèles culturels sous forme d’un
zapping destiné à construire une culture syncrétique.
Comme l’affirment Viviane Chânel et Marc-Henry Soulet, pour comprendre les
cultures étudiantes, donc leurs lectures : “ Il faudrait concevoir un autre modèle de
l’univers estudiantin, non pas une communauté fondée sur le partage d’une même culture
et de mêmes valeurs… mais un modèle original d’ordre fondé sur la coexistence
d’éléments différents, voire étrangers les uns aux autres, un modèle pluri-normatif de
‘cosmopolitisme moral et socio-culturel’… Ainsi pourrions-nous probablement mieux
appréhender l’éclectisme culturel estudiantin, autrement qu’en le lisant comme un effet de
mode ou signe d’immaturité culturelle. Ainsi, encore, pourrions-nous mieux apprécier
l’importance de la double appartenance culturelle de nombre d’étudiants, à cheval entre
l’univers local que représente souvent le domicile parental et l’univers de l’universalité
qu’incarne, logiquement, l’université. ”
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C’est cette articulation entre savoir local et savoir universel qu’il faut analyser afin
de donner aux étudiants non un sentiment de honte de leur culture mais les moyens de
cette cohabitation culturelle. Il s’agit de respecter le travail syncrétique de l’étudiant qui,
s’il accepte le dirigisme dans ses études, refuse souvent l’ingérence de l’extérieur dans la
construction de sa culture 1 . Il faut être attentif à cette liberté, revoir nos grilles
d’appréciation. Car l’affirmation estudiantine : “ la culture, c’est chiant ” provient en partie
du dogmatisme des enseignants dont il reste à prouver, dans certains cas, qu’ils sont
eux-mêmes cultivés en dehors de leur discipline.
1
Au service culturel nous en avons fait l’expérience : alors que la carte culture est souvent utilisée pour aller
au cinéma nous avons fait un flop (provisoire) en montant un atelier d’analyse filmique. L’intitulé était
maladroit et choquait l’individualisme du choix culturel des étudiants.
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