Petit pr�ambule:
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LIVRE CINQ
La Grande Catastrophe.
Ou Bien
La R (AE)naissance.
Avertissement de l’auteur :
Avant d’attaquer ce qui devrait constituer le cinquième tome de la saga
des Mandalas, je ressens une sorte de culpabilité à propos de certains
récits que je n’ai pas encore franchement bouclés. Ainsi le lecteur
pourrait se sentir frustré de ne pas savoir ce qu’il advint d’Arthur et de sa
compagne sur la Planète Rymt. Mais je n’éprouvais aucun plaisir à la
perspective de recommencer un Robinson Crusoé pour montrer, dans une
insipide histoire, comment ils se débrouillèrent au début. Je ne me voyais
pas non plus, apte à écrire une Genèse pour vous expliquer comment ils
devinrent des demi-dieux pour les autochtones. Alors, j’ai remis cela à plus
tard. Un jour, sans doute, mais je ne le promets pas, je sauterai quelques
générations pour raconter ce qu’il advint de leurs petits-enfants.
Le texte qui suit révélera au lecteur, parmi d’autres choses, ce qu’il advint,
du temps du Président Artog, de la cinquième tentative des Terriens pour
sortir de leur système solaire.
Note de lecture :
AE = Autres Entités
Au sujet du récit de R(AE)naissance, objet de ce tome, je dois vous
préciser que chaque fois que j’ai su que les AE s’en mêlaient, je vous l’ai
indiqué franchement. Mais il existe des circonstances pour lesquelles il
m’est difficile de départager entre ce qui ressort du pur hasard ou ce qui
vient d'une intervention de leur part. Aussi, lorsque je ressentais un fort
soupçon j’indique : (AE ?). Et, lorsque je m'en sens bien moins sûr, je me
contente du petit signe : (æ) pour que vous puissiez y songer et construire
votre propre conviction.
La grande Catastrophe.
Préambule.
Je préfère vous raconter l’histoire de Daniel qui connut la malchance de
subir, bien avant Arthur, et très exactement en l’an 45 avant A.A., un Hop
qu’il ne chercha pas et, ce, dans des circonstances de fin du monde !
Il atteignait tout juste ses vingt et vivait sur ce qui constitue la Terre de
référence pour nous. Celle dite de quanda1 zéro (ou par abréviation Qd 0).
Il se trouva parmi les victimes d’un terrible accident de chemin de fer et
resta dans une sorte de coma durant quatre semaines avant de décéder.
Pendant cette période, il « sauta », sans en prendre conscience, en
réalisant un Hop avec un autre enfant de son âge qui délirait sur son lit
d’hôpital. Quanda ? Mais sur une Terre parallèle et peu distante de la
nôtre dans le temps corpusculaire. Le décalage correspondait à environ
deux heures ! Un mois après ce Hop, son corps d’origine devenu cadavre, il
ne put réintégrer son propre monde et survécu donc là où il restait vivant.
Il s'agit, ici, de l'une des règles du Hop, non encore découverte dans le
monde de Vrop. Compte tenu de son jeune âge, la fusion se réalisa presque
immédiatement et sa vie se déroula normalement. A un détail près, mais
porteur d'une énorme importance !
Quel détail ? Sur cette Terre là, les hommes ne surent pas éviter une
guerre atomique généralisée ! Je vous dirais pourquoi, plus loin. Cela se
produisit, vu par nous, une vingtaine d’années avant A.A. (soit dans la
période 1980-1990 de l’ère chrétienne) de notre quanda. A l'issue de
cette catastrophe, Daniel, dont je vous raconte un peu plus loin, l’histoire,
et une poignée d’autres, tentèrent de sauver l’espèce humaine. Ce rude
combat pour la survie de l'humanité se déroula en plusieurs phases que les
1
Quanda = introduit la question de la différence, en temps corpusculaire, existant entre deux
mondes identiques et parallèles, pour les deux protagonistes d’un Hop ou pour les AE qui les
surveillent.
descendants des survivants nommèrent ‘les quatre temps’. Donc, pour une
meilleure intelligence du récit, je subdivise ce livre cinq de la saga des
Mandalas en quatre parties distinctes. Je dois aussi vous prévenir que les
AE devront intervenir plusieurs fois.
La question des Autres Entités (AE).
Normalement ce sujet a été traité dans le texte et la post face du
quatrième Livre de la saga des Mandalas. Mais, puisque les AE initièrent,
entre autres, un Hop lourd de conséquences, il me faut bien, ici, en
toucher un mot.
Les Cephs qui appartiennent à une civilisation infiniment plus vieille que la
nôtre donnèrent toujours la primeur à la philosophie et se consacrent,
depuis des lustres, à de profondes et laborieuses spéculations
intellectuelles. A la fin, juste avant que Centrale ne disparaisse des cartes
du ciel, ils concevaient notre Univers comme explicable et mesurable dans
un système utilisant jusqu’à onze dimensions ce qui leur permit la théorie
et la pratique des Mandalas les plus perfectionnés.
Mais, ces êtres sages n’excluaient évidemment pas que certains objets
mathématiques ou concrets puissent exister dans un nombre de
dimensions inférieur à onze ou encore à six, pour simplifier le côté calcul.
Comme nous, ils considèrent que le point virtuel ne possède aucune
dimension, que le trait relève d'une seule, qu’une surface en comporte
deux et un volume trois. Ceci pour les dimensions purement spatiales. Rien
n’existant hors du temps, à chaque point virtuel, une ou deux, des
dimensions du temps peut ou peuvent exister. Là encore, pour l’expliciter
mieux, les fibres ou tenseurs supplémentaires ‘fibrés’ confirment sa
réalité. Ainsi ce même point, resté virtuel, possède, dans cette théorie,
une réelle existence.
Mais ce qui reste au centre de notre affaire concerne les AE qui peuvent,
en un premier degré de compréhension, se voir assimilés à des ombres ne
possédant, en principe, que deux des dimensions dans l’espace et, dans les
faits, plus exactement, le même nombre de dimensions que nous, moins
une.
Pour les AE, il n'existe pas de force de gravité, comme nous l’entendons,
mais une force de substitution ne pouvant s’exercer que le long des plans !
Ce que peut représenter la vie d’un AE reste difficilement concevable
pour les humains. S’il semble patent que nous passons à côté les uns des
autres, il faut souligner la rareté des circonstances qui veulent que nous
interagissions volontairement entre nous. Mais cela arrive et, pour vous
l’expliquer, je dois vous ramener à vos souvenirs scolaires à propos de la
bande de Moëbius. Je crois bien que je vous en ai déjà parlé ailleurs.
Celle-ci se réalise aisément selon la ‘recette’ suivante :
A l'aide d'une paire de ciseaux, coupez le long d’une feuille de papier, une
bande d’un centimètre de large par exemple. Collez les deux extrémités en
tournant cette bande d’un demi-tour sur elle-même. Vous obtenez un corps
à deux dimensions de l’espace existant, grâce au retournement, dans notre
monde volumétrique. Si vous le posez tel quel sur une table il n’a plus rien
d'une ombre mais existe en tant qu’objet complet. Un hypothétique animal
à deux dimensions qui s’y promènerait, passerait d’une face à l’autre sans
s’en rendre compte car cet objet ne possède qu’une seule et unique face !
Si, à l'aide d'un crayon, vous tracez une ligne continue au milieu de cette
bande, vous verrez indiscutablement que vous revenez à votre point de
départ. Je vous laisse le soin d’en redécouvrir les propriétés en coupant la
bande selon la trace laissée par votre crayon. Résultat surprenant garanti,
car vous pensez obtenir deux bandes alors que vous n’en possédez
finalement qu’une seule mais tordue deux fois ! Après, vous pourrez jouer
à couper la bande en trois ou quatre. Ce qui doit rester dans votre esprit
de toute cette expérience c’est qu’un objet ne possédant que deux
dimensions peut quelques fois entrer dans le monde tridimensionnel dans
lequel nous vivons Les phénomènes dits « de Poltergeists » trouvent leur
explication dans cette petite démonstration.
Regardez, maintenant, un écran de cinéma ou de télévision. Il nous montre
en deux dimensions réelles tout un univers que notre esprit reconstitue en
trois. Nous y distinguons les reliefs et les formes (quelques fois
capiteuses) de tout ce que nous connaissons. Nous rétablissons
mentalement les proportions et les perspectives. En fait, nous donnons,
par un travail de notre intellect et de notre imaginaire, une dimension de
plus à ce que nous voyons.
Souvenez-vous, le quatrième tome vous décrit, par le menu, les
confrontations, survenues entre les AE et nous, dans la coexistence
simultanée de ces mondes spatiaux différents. Il vous suffira, pour ce
tome cinq, de savoir que, pour les AE, lorsque nous, (les espèces
intelligentes et dotées d’imaginaire comme les humains, les Cralangs ou les
Cephs) passons de vie à trépas, nous ne disparaissons pas totalement. Il
subsiste de nous un ‘Objet AE’ qui possède, pour eux, les vertus d’un
spectacle infiniment renouvelé. Nous pouvons affirmer que, sans cela, leur
existence ne présenterait plus le moindre intérêt.
Comme pour eux et comme pour nous, chaque monde possède sa population
et ses mondes parallèles dans le temps. Ils circulent infiniment peu entre
planètes voisines dans l’espace car ils n’en éprouvent pas le besoin. Ils
réalisent des Hop très accessoirement et uniquement en cas de grave
danger. Ils possèdent, en raison de leur nature, une compréhension de
l’avenir et du passé aussi nette que pour celle du présent. Ils peuvent
aussi, en se regroupant, déplacer des masses importantes en leur donnant
l’impulsion voulue pour un Hop Total (matière et esprit). Plus la masse
croît, plus il leur faut regrouper d'A E. Pour déplacer, par exemple, un
vaisseau spatial et son équipage, d’un quanda de deux heures, sur un même
plan, il leur faudrait conjuguer les efforts de quatre-vingt-cinq mille AE.
Hypothèse totalement exclue, car ils ne se comptent que quelques milliers
sur chaque planète.
Problème AE.
Une conflagration atomique généralisée, détruisant toute l’espèce
intellectuellement développée d’un monde, priverait, à moyen terme, les
AE de tout approvisionnement venant de cerveaux supérieurs. Aussi,
lorsque les AE prirent conscience de ce qui allait se produire sur la Terre
(celle de quanda moins deux heures = Qd : -2) où ils vivaient, ils
cherchèrent et trouvèrent la possibilité d utiliser un premier palliatif tout
à fait à la portée de leurs pouvoirs. Il leur suffisait de substituer, pour
une probabilité de réussite positive, à un individu clef, un autre bien plus
performant lequel pourrait, éventuellement, permettre la renaissance de
l’humanité. En cas d'échec de cette tentative, ils en tenteraient d'autres !
Ils savent qu’ils sont pleins de ressources !
Les AE sont donc les seuls responsables du Hop réalisé entre deux bébés
qui ne demandaient rien à personne. Ainsi, Daniel se trouva pourvu d'un
rôle important à tenir et, cela étant posé, nous pouvons commencer notre
valse à quatre temps.
Première Partie.
In VIVO.
Mines et grottes.
Daniel échappa à la grande catastrophe pour la simple et parfaite raison
qu’il se trouvait, par hasard (æ) dans l’un des rares lieux permettant une
survie en cas de cataclysmes ou de radiations intenses. Il exerçait, en
Espagne, un travail de géologue dans une mine de galène qui s’étendait à
trois cents mètres sous terre. Au niveau du sol, une fonderie transformait
ce minerai en plomb métal. Les lingots obtenus étaient entreposés dans
une ancienne galerie transformée en magasin et dont l’accès restait barré
par une double porte métallique pleine. Cette ancienne exploitation
s’étendait sur plusieurs centaines de mètres. On y stockait non seulement
les lingots en attente de départ, mais aussi, tout ce qui est indispensable à
une installation située loin de toute agglomération et qui ne reçoit la
majorité de ses approvisionnements qu’au rythme d’une fois par mois.
Au fond, à deux cents mètres de l’entrée, sur un plan horizontal, se
trouvait son petit laboratoire avec les appareils d’analyses et d’essais. Plus
loin encore, il existait des ateliers de mécanique, des vestiaires pour les
cadres et cela se terminait par un magasin général. Là, on trouvait les
réserves de matières premières, le gasoil, les boissons courantes et les
stocks non périssables destinés à la cantine. Une galerie étroite
s’enfonçait encore plus profondément mais se terminait en cul de sac.
Ainsi, et sans volonté délibérée d’obtenir cet effet, les lingots entassés
les uns sur les autres formaient des murs de trois mètres de haut,
alternés en chicanes, qui obligeaient Daniel à zigzaguer neuf fois avant
d'atteindre son lieu de travail. Là, malgré l’absence de lumière du jour, il
disposait d’un certain confort : l’air passait par un épurateur qui le
débarrassait des relents sulfureux. Un système perfectionné réglait la
climatisation en maintenant une atmosphère aux qualités constantes en
température et humidité relative. Daniel, au départ, possédait une
formation de géologue. Ici, son travail consistait surtout à contrôler la
régularité des filons et de vérifier leurs qualités avant l’extraction. En
fait, cela devint, par nécessité, un travail qui concernait plus la chimie
analytique que de la géologie. Il lui arrivait de devoir assurer son travail,
en cas de coups de bourre, en restant sur place pendant une partie de la
nuit. A cet effet, il disposait d’une petite pièce avec un lit, un lavabo, une
douche et un frigo. Dans celui-ci, en permanence, il trouvait de quoi se
bricoler un petit déjeuner ou un en-cas. Le service de maintenance devant
lui assurer un bon approvisionnement, ils y mettaient, à chaque fin de mois,
de quoi alimenter trois ou quatre personnes pendant deux semaines. La
fois suivante, le stock ancien allait vers les cantines des ouvriers et, des
provisions, capables d’attendre un nouveau mois qu'on les consomme, les
remplaçaient. Le laboratoire possédait un ordinateur relié au Net et
disposait, en outre, d'une carte incorporée lui permettant d'écouter la
radio. Dans la chambre se trouvait un poste de télévision relié à une
antenne extérieure et qui, malgré la montagne, prenait une bonne douzaine
de chaînes françaises ou espagnoles.
Bien que la destruction totale le la Terre se soit réalisée en moins de deux
heures Daniel en reçut l'information à temps. Il put prendre, en urgence,
quelques précautions de plus pour tenter de résister à l’onde de chaleur
qui arriverait à la mine dans le quart d’heure qui suivait. Les premiers murs
de plomb chauffèrent et absorbèrent les calories, au fur et à mesure du
réchauffement ambiant. Mais, au niveau du neuvième mur, il ne sentit rien
de plus qu’un léger réchauffement de l’atmosphère, mais pas plus qu’en
période estivale. Daniel avait disposé du temps nécessaire pour plaquer,
sur la porte de son labo, le matelas de son lit, Il put également boucher les
ouvertures en roulant sa couverture au sol et en apposant des bandes
d’adhésif sur le pourtour du chambranle pour éviter les échanges d’air. La
climatisation, datant un peu pour cette époque, fonctionnait avec un
moteur Diesel, qui avait été approvisionné en carburant le matin même,
lorsque la maintenance était intervenue. Cela tiendrait un mois environ.
Cette partie de l’usine se trouvait assez éloignée des autres mais, à
contrario, proche des rails. Par ce chemin de fer, les plates-formes tirées
par le tortillard à vapeur et chargées de lingots de plomb, partaient vers
les clients. L’électricité de l'implantation industrielle ne venait pas du
réseau général mais provenait d’un groupe électrogène. On trouvait ce
dernier non loin du laboratoire dans un local situé à droite en arrivant,
alors que le petit monde de Daniel occupait la partie gauche. Pour l’eau,
Daniel disposait de deux approvisionnements possibles. D’abord la réserve
d’eau distillée, qu'il utilisait normalement pour les essais chimiques, se
composait de six touries de cinquante litres chacune plus une septième à
moitié vide et en cours d’utilisation. Pour les besoins courants et tout ce
qui se rapportait au lavage, il pouvait actionner la pompe. Grâce à cette
mécanique ancienne il pouvait extraire l'eau venant d'un puits trouvé au
quinzième siècle lors de la première exploitation de l’endroit. La nappe
phréatique alimentant le puits arrivait très près de la zone plombifère.
Son eau puait comme un oeuf pourri mais ne contenait que quelques traces
d’hydrogène sulfuré. Daniel pouvait s'en défaire chimiquement si
nécessaire. L’évacuation des eaux usée s’effectuait par un conduit qui
rejoignait un système de tout à l’égout général à l’usine et allant vers les
profondeurs inconnues d'une mine épuisée et désaffectée.
Cette conjonction particulière de hasards et d’installations aboutit à ce
que Daniel ne subisse pas le sort du reste de l’humanité. En économisant
sur les provisions de bouche il savait pouvoir tenir un bon mois sans trop
de restrictions mais pouvait doubler cette période en se serrant la
ceinture. Ensuite, il pourrait taper dans le sucre, l’huile, les confitures et
les conserves du magasin Mais que se passerait-il ensuite à l'échéance de
un ou deux ans ?
Son moral, compte tenu des circonstances, avoisinait le niveau le plus bas
et il pensa sérieusement à se suicider. Il ne lui restait plus rien de sa
famille, de ses amis, de sa copine Claire, pas plus que de ses concitoyens
ou des étrangers ! Après quelques jours de prostration, son naturel
optimiste repris le dessus et il se dit que si lui, Daniel, venait de passer au
travers, statistiquement il pouvait y en avoir bien d’autres qui se trouvent
dans le même cas. Il chercha à établir une évaluation de cette probabilité
et arriva à la conclusion que le nombre de survivants immédiats ne pouvait
pas excéder un pour cent millions et ne pouvait être inférieur à un pour un
milliard. La conclusion s'imposait d'elle-même. Sur les six milliards
d’individus qui peuplaient la Terre ne survivaient que soixante veinards - au
mieux - ou six dans l'hypothèse la plus noire ! Rien ne l’empêchait de
considérer le chiffre moyen d’une trentaine d’individus comme valable ! Il
tenait là, un but à poursuivre, celui de tenter de contacter les ‘autres’
rescapés ! Cela le tiendrait en éveil et en activité pendant les jours qui lui
restaient à vivre.
Après cette conclusion, il aborda un second point. Il chercha à savoir dans
combien de mois il pourrait espérer aller se balader dehors ? Pour mettre
cela au point, il disposait d’instruments lui permettant de mesurer la
température, la pression atmosphérique, l’humidité de l’air, la vitesse des
vents, mais aussi de systèmes capables de prélever des échantillons d’air
et d’en mesurer la radio activité, sans qu’il doive personnellement entrer
en contact direct avec eux.
De ce qu’il savait des événements, il ne s’agissait pas à proprement parler
d’une guerre nucléaire, mais de l’utilisation d’engins ’ propres’ destinés à
créer des champs magnétiques intenses sur le terrain de l’adversaire. En
l’occurrence cela avait débuté entre l’Inde et la Chine, puis par le jeu des
alliances et des déclencheurs automatiques de ripostes en cas d’attaque
nucléaire, et en moins de deux heures, toute la planète se trouva à la fois
en guerre et détruite.
Le résultat correspondait à ce que l’on pouvait prédire : Tous les appareils
fonctionnant sur des techniques électroniques devinrent totalement
inopérants ! Plus de radios, plus de télévisions, plus d’informatique, tout
mécanisme utilisant une puce ou un transistor cessa de fonctionner. Donc
il n’exista plus de bulletins d’informations, ni de moyens de
communications, ni de machines complexes ! Chaque nation en guerre
comptant des nations alliées ou d’autres avec lesquelles existaient des
accords de défense réciproque, la planète entière subit en quelques
courtes minutes, un sort identique.
Mais certains des dommages annexes entrèrent dans le domaine de
l’imprévu : Des ondes de chaleur élevant la température de l’air à cent
cinquante degrés Celsius, tuèrent pratiquement tout ce qui appartenait au
monde des vivants. Ces ondes, venant de tous les points du globe, se
rencontraient, entraient en phase ou en opposition, et provoquaient
l’éclatement de tout ce qui avait pu échapper au premier cataclysme. Des
forêts entières explosèrent sous leur effet qui se combina à celui de la
chaleur. La température monta fortement. En terme de moyenne elle
s’établit aux environs de cent cinquante degrés, mais les instruments
enregistrèrent quelques pointes atteignant deux cents degrés en certains
lieux. La mer et les océans servirent de régulateurs en émettant une
quantité énorme de vapeur qui cacha complètement le soleil. Dans les
zones polaires, quelques humains et quelques animaux tentèrent de se
protéger du flux calorique en s’enfouissant dans des failles de glace, mais
ils éclatèrent sous les effets des ondes engendrées par les belligérants.
La planète se trouva proche d’un basculement de ses pôles l’amenant à
prendre une nouvelle position d’équilibre, comme cela se produisait à
chaque nouvelle glaciation. Les savants avaient pourtant tenu leurs
promesses car les engins ne restèrent radioactifs que pendant une
relative et très courte durée. La demi-vie des radiations ne dépassait pas
six mois. Ce qui entraîne qu’au bout d’un an elles disparaîtraient et, si un
être vivant envisageait d’aller se balader, à ce terme, il ne risquait plus
rien venant de ce péril là ! La température baissa lentement et redevint
presque normale en huit mois environ avec des variations dues à la position
géographique, la proximité des mers, à l’altitude etc. Il fallut attendre
presque un an avant que le monde ne redevienne vivable pour ceux qui,
comme Daniel purent éventuellement survivre. Dans le ciel, se trouvaient
encore trois fois plus de nuages que par le passé, mais le soleil se montrait
de temps en temps ! Après des averses diluviennes qui modifièrent
profondément la géographie, la Terre redevint plus ou moins habitable.
Mais habitable par qui ?
Daniel se préparait depuis longtemps à envisager une sortie. Il ne
possédait rien qui ressemble, de près ou de loin, à un émetteur radio, et
son récepteur, resté en bon état, ne détectait que le vide absolu sur
toutes les bandes d’ondes. Pourtant, un peu pour s’amuser, mais aussi pour
une future éventuelle expédition, il se bricola un poste à galène. Au moins
celle-ci ne manquait pas sur le site ! L’intérêt évident de ce genre de radio
vient de ce qu’il ne demande ni prise de courant, ni pile.
Ensuite, il commença à penser en termes d’avenir. Si la chaleur et les
rayonnements venaient de détruire toute végétation et toute vie animale
terrestre, il pouvait y pallier par deux voies. Dans les réserves du magasin
il mit de côté des fruits secs, hier destinés à la préparation de compotes.
Il commença par essayer d’obtenir, in vitro, le développement des espèces
qui se trouvaient là. A partir de fruits à noyaux (pruneaux, abricots …) ou
contenant des pépins raisins secs, les pommes ou les poires), il tenta
d’obtenir des pousses. Il découvrit également, trouvé un unique sac
contenant un ‘ mendiant’, et tenta le coup avec des amandes, des noix et
des noisettes. La découverte d’un autre sac, contenant dix kilos de
châtaignes, le remplit d’espoir. Il débarrassa toute une paillasse pour y
installer ses plantes et bricola une rampe à ultraviolets pour renforcer
celles donnant l’éclairage normal. Il y consacra beaucoup de temps mais
cela le distrayait et les jeunes pousses lui tinrent, en quelque sorte,
compagnie.
Dans des boîtes destinées aux petits déjeuners il découvrit des mélanges
de céréales écrasées qui contenaient du blé, du seigle, du maïs, de l’avoine
et des fruits secs. Il passa des heures à les trier chaque matin avant de
les consommer car cela constituait, après trois mois, l’essentiel de son
alimentation. Daniel espérait trouver une ou deux graines qui auraient pu
échapper au broyage. Mais, sans résultat hélas ! Par contre le riz
« sauvage » donna très bien et, il se vit à la tête d’un potentiel de
reconstitution de bases alimentaires convenables. Lorsque ces pousses
atteignirent une croissance suffisante, il décida de les repiquer en pleine
terre, en les éclairants artificiellement. Il dut creuser le sol de son antre
mais réussit à accomplir son programme. Son idée de base visait à les
transplanter à l’extérieur quand deux conditions se trouveraient remplies.
Il attendrait donc que le soleil passe au travers des épais nuages et que
les radiations disparaissent ! Cela n’arriva de manière satisfaisante que
sept mois après les semis et donc onze mois après la grande catastrophe.
Daniel partant du principe qu’il ne pouvait pas être l’unique survivant de la
planète et, pour cette raison, il accomplissait, avec pugnacité, le travail
nécessaire à la création d’un lieu vivable aux alentours de la mine.
Il pensa aussi qu’il lui faudrait, un jour, savoir jusqu’à quelle profondeur le
sol avait été réellement stérilisé car il devait rester, même assez
profondément, des microorganismes non touchés par les ondes de chaleurs
ni par les radiations, ni par les mouvements des sols lors des explosions. Il
ne pouvait, dans cet ordre d’idées, exclure complètement l’hypothèse que
certains arbres gardent encore intactes, quelques radicelles à partir
desquelles il pourrait, qui sait, obtenir de nouveaux arbres ?
Mais le problème de la survie des animaux demeurait. Il restait possible
que, comme pour les hommes, de rares espèces puissent survivre encore
sur Terre, mais avec quelle probabilité ? Des bactéries enfouies dans de la
terre assez profondément avaient certainement pu survivre. Mais les
animaux supérieurs ? Le seul lieu qui pouvait encore en abriter se situerait
dans la partie profonde des océans. La température avait dû, au voisinage
des abysses s’y maintenir assez basse pour que certaines formes de vie
puissent continuer. En l’absence d’autres espèces, il devait pouvoir trouver
des poissons et des coquillages et toutes sortes de bêtes dans les grands
fonds de ces abysses. Le cycle ancien pouvait donc se rétablir à partir de
là et pour de futures générations, mais cela prendrait des millions
d’années. Il trouva tout de même assez rassurante l’hypothèse de se
constituer une compagnie animale dans un aquarium et en conclut que tout
établissement définitif de sa part devrait être ’envisagé à un endroit le
plus près possible de la mer.
Daniel restait parfaitement conscient de ce que la géographie venait de
changer suite à la vaporisation d’énormes masses d’eau et de leurs chutes
en averses continues qui tombaient depuis des mois. L’entrée de la mine se
trouvait située à une altitude assez basse, soit mille trois cent cinquante
mètres au-dessus du niveau de l’Océan. Les galeries qui partaient du
magasin s’enfonçaient, en boyaux étroits, sur environ deux cents mètres
de long pour soixante de dénivelé. Lorsqu’il décida de les explorer, il n’en
ramena aucune information utile. Il lui fallait, maintenant, aller voir, sans
prendre de risques, ce qu’il était advenu de la région avoisinant
l’exploitation minière. Pour cela, il lui fallait concevoir un moyen de
transport à sa convenance. Il choisit de construire un deltaplane et de se
lancer dans le vide à partir du haut de la montagne qui culminait à quelques
centaines de mètres au-dessus de la mine.
Il se débrouillait assez bien dans ce sport, le pratiquait régulièrement et
s’accordait toute confiance pour effectuer son retour assez près de son
point de départ malgré des vents, épisodiques, mais encore violents. La
construction de l’engin ne lui demanda que d’y consacrer du temps et ses
meilleurs soins. Il trouva tout le matériel nécessaire à sa réalisation des
ossatures dans les différents magasins, mais il lui manquait encore le
principal, la toile. Il se servit donc de vêtements qui se trouvaient dans les
vestiaires et découpa des bandes de toiles diverses qu’il dût assembler.
Or, malheureusement, aucune machine à coudre ne figurait à l’inventaire !
Ne se sentant pas très sûr de ses qualités de couturier, il procéda en
effectuant un double travail. En premier lieu, il colla les morceaux de toile
en les amenant à se recouvrir sur une dizaine de centimètres. Pour ce qui,
concernait la colle elle-même, il prépara au laboratoire une dissolution
bitumineuse de la façon suivante : Il piqueta, au sol, le revêtement de
bitume qu’il laissa fondre à froid dans de l’essence pour automobiles. Il
sépara la partie liquide de toutes les charges minérales par filtration.
Ensuite il lui fallut concentrer la solution par évaporation lente et ajouter,
pour améliorer le pouvoir adhésif, de l’huile moteur de haute viscosité, en
petite quantité. Il obtint ainsi un mélange laissant, au séchage, un film
souple et poisseux. Puis, à la main et à l’aide d’une allène (qu’il se fabriqua
avec un bout de fil de fer) et de la fine ficelle utilisée par les cuisiniers,
Daniel inventa ou réinventa un point croisé qui conférait de la tenue à
l’ensemble. Une fois terminé cette aile Delta pesait un quart de plus que
celle qu’il utilisait habituellement, mais cet excès de poids était, et de
loin, inférieur à celui d’un passager et, donc, ne lui poserait pas de
problèmes. Il se munit d’une gourde d’eau et de céréales broyées qu’il
passa à la presse du labo pour en diminuer le volume. En trois blocs, qui
tenaient dans sa poche, il emmenait de quoi tenir deux jours.
Il s’équipa d’une combinaison de travail, accrocha son compteur Geiger à sa
ceinture et lia, sur le cadre de l’engin, un sac à dos vide pour pouvoir
ramener des objets s’il le souhaitait. Puis, il poussa les deux battants de la
porte et laissa entrer, pour la première fois depuis un an, la lumière falote
du jour et l’air extérieur. Le spectacle de désolation qui s’étendait autour
de lui ne le surprit pas. Le décor ne montrait plus de végétation, mais
étalait les résultats de quelques explosions d’engins. Il vit des squelettes
sur lesquels des lambeaux de chair restaient parfois encore accrochés,
lorsque les pluies diluviennes n’avaient pas pu les entraîner mécaniquement.
Mais, se refusant à toutes réflexions philosophiques ou à toute visite
systématique des lieux, il entreprit d’installer, en pleine terre, les
végétaux qu’il avait obtenus grâce à sa patience et à ses soins, à partir des
graines et des noyaux. Il consacra trois semaines de dur labeur à cette
tâche, mais, en s’y employant, il ressentait l’impression de réaliser la chose
la plus utile qu’il lui reste encore possible d’entreprendre. Il refusa de
s’occuper des morts car s’il le faisait, il lui faudrait alors recommencer à
chaque fois et six milliards de cadavres à mettre en terre dépassaient les
capacités d’un des rares survivants.
Bien d’autres besognes réclamaient soin énergie ! Jadis, sur le plateau qui
jouxtait l’exploitation minière, de riches prés servaient d’herbages. Il
décida d’y établir ses plantations mais en gardant de larges distances
entre les pousses. Pourquoi lésiner ? Tout le terrain restait à sa seule
disposition et, si les plantes voulaient bien croître, cette verdure
s’étendrait sur une large surface. Cela donnerait, dans quelques années,
une jolie tache riante de vie en plein milieu de la désolation ambiante et
cela lui permettrait d’être repérée par d’autres éventuels survivants.
En ayant terminé avec ce dur et prenant labeur, il commença son
ascension, laquelle, normalement, exigerait environ deux heures pour
l’amener à atteindre le sommet. Mais, il manquait d’exercice et l’engin
pesait davantage que d’habitude. Il lui fallut donc plus de trois heures.
Une fois positionné sur la zone de départ, il jeta un regard sur ce que lui
montrait le paysage. Plus une herbe, plus un arbre ! Son oreille ne
percevait aucun crissement d’insecte ni de chant d’oiseau. Le sol nu venait
de subir un long ravinement dû aux averses successives qui avaient rincé
abondamment la surface. Par contre, les rails du train qui, jadis, emmenait
le plomb vers la ville, brillaient et semblaient neufs. Les chemins de
montagne semblaient encore à peu près en état, mais la route nationale
apparaissait comme neuve et bien plus noire qu’avant la catastrophe. Le
chimiste, en lui, déduisit que sous l’effet de la vague de chaleur, le bitume
avait fondu et était remonté vers la surface.
Daniel se lança dans le vide et commença par attraper un courant
ascendant bien plus fort et nettement plus froid que ceux qu’il utilisait
dans le passé. Avec habileté il tournoyait en se dirigeant vers le village et
en espérant pouvoir apercevoir l’état de la ville principale depuis laquelle la
province fonctionnait jadis. Vingt kilomètres seulement séparaient cette
agglomération de la mine. Au village, à mi-chemin, il se trouva frappé et
interpellé en premier lieu, par la présence de tas noirs répartis un peu
partout dans les rues ou devant les maisons. Il lui fallut un certain temps
avant de comprendre qu’il s’agissait de véhicules dont les carburants, sous
les effets de la vague de chaleur, provoquèrent l’incendie et l’explosion.
Plus tard, il remarqua des sillons bien linéaires qui semblaient dessiner un
maillage du sol de cette agglomération. La largeur de ces étranges sillons
commençaient, pour les plus étroits, à un demi mètre mais, d’autres bien
plus grands atteignaient deux bons mètres. Voilà donc tout ce qui restait
des réseaux enterrés d’eau, de gaz ou d’évacuation qui avaient explosé
sous la brusque montée en température ! Quelques maisons avaient
l’aspect de celles qui viennent de subir un bombardement alors que
d’autres semblaient intactes et attendre leurs habitants. La différence
devait venir du système de chauffage employé. Tout ce qui fonctionnait en
brûlant du gaz, toute installation comportant des radiateurs à eau avait
explosé en détruisant l’immédiat environnement ! Ceux qui n’utilisaient que
des convecteurs électriques ne subirent que les éclatements de conduites
d’eau plus ou moins enfouies dans les sols ou les murs. Les radiateurs
électriques à accumulation qui fonctionnaient en stockant les calories dans
de l’huile résistant aux fortes températures restèrent intacts. Rien ne
vivait plus au village. Il ne vit ni chien errant, ni chat, ni même de corbeau !
Cela le prenait aux tripes ! Il glissa vers le port et aperçut le mouvement
dansant de quelques embarcations, ce qui resta le seul type de mouvement
qu’il vit. Mais pas plus de vie là qu’au patelin. Les bateaux endommagés
gisaient au fond de l’eau transparente de la zone portuaire. Quelques
quilles de bois, navires de pêches particuliers ou appartenant à des vieux
utilisateurs, flottaient ballottés autour de leur corps morts ou tournant
sur leurs ancres. Daniel venait de commettre une erreur de navigation en
descendant un peu trop bas. Il lui fallut fournir un bel effort pour
attraper un courant ascendant de force suffisante. Il remonta autant qu’il
le pouvait et se dirigea vers l’ouest, espérant pouvoir atteindre la ville de
Santander. Mais le froid l’envahissait de plus en plus et il en vint à se
demander si le climat n’avait pas été profondément modifié par le grand
désastre ? Il claquait des dents en survolant la capitale provinciale et put
constater que ce qu’il voyait correspondait à ce qu’il venait de voir en
volant au-dessus du village, mais, en bien pire. Deux possibilités se
présentaient à lui : Dans un premier choix il rentrerait de suite à sa base
et remettrait à plus tard toute exploration utile. Au contraire, seconde
option, il pouvait se poser, visiter à fond ces ruines pendant deux ou trois
jours. Ensuite, pour repartir il envisageait de monter, avec son attirail,
tout en haut du phare et il tenterait de décoller pour rentrer vers la mine.
Le froid glacial qui transperçait sa combinaison le convainquit de penser à
son confort. Il décida de descendre pour voir s’il ne pouvait trouver
quelques vêtements plus chauds dans les décombres ? Il se posa sur la
grande place auprès d’un tramway qui, il le constata au premier coup d’œil,
contenait de nombreux ossements. Ces lugubres vestiges venaient des
passagers et du conducteur. L’engin lui-même restait intact mais
inutilisable en l’absence de courant électrique. De plus il gisait sur des
rails tordus par les explosions souterraines des conduites. Quelques
grands magasins, ne montraient que des dégâts minimes et leurs rayons et
étagères contenaient encore tout ce qui résiste sans difficulté à une
température de cent soixante degrés. Il semblait que rien n’avait
perturbé les stocks en place depuis une année. Daniel venait de devenir,
hélas, le quasi unique propriétaire de tout ce qui restait de sa planète !
Mais comme il se sentirait heureux de pouvoir partager en rencontrant un
autre survivant !
Il put changer complètement de tenue, avec des sous-vêtements neufs,
une chemise épaisse, un gros pull, un pantalon de velours assorti, et un
survêtement de motocycliste qui le laissait plus à l’aise pour ses
mouvements. Au rayon des nourritures, quelques boîtes de conserve
avaient gonflé sous la montée de température mais, les sardines à l’huile
se révélèrent parfaitement consommables. Les plaques de chocolat avaient
fondu et s’étaient répandues jusque sur le sol en s’accumulant en flaques.
Celles-ci avaient fini par refroidir en laissant une patouille consommable.
Tout ce qui appartenait aux catégories des biscuits secs, biscottes, petits
pains grillés etc. lui permettrait de vivre cent vies si cela devenait
nécessaire. Il comprit qu’il rencontrerait partout les mêmes facilités et
qu’il pouvait partir explorer le monde quand il le voudrait car, en tout lieu
anciennement habité, il trouverait de quoi s’alimenter. L’eau, rare et
précieuse dans la région avant le cataclysme, devenait désormais
omniprésente grâce aux apports des déluges.
Daniel décida donc de prolonger son séjour et de réfléchir à ce qui
devenait, maintenant, son principal problème ; Comment rencontrer
d’autres survivants ?
Il entrevoyait, pour lui, deux démarches possibles et complètement
opposées. Soit, il se contenterait de choisir une attitude passive, donc
d’attendre que d’autres le trouvent en émettant en permanence toutes
sortes de signaux. Soit, au contraire, il visiterait le reste du monde. Mais,
dans cette éventualité, il faudrait qu’il s’y prépare beaucoup mieux s’il
voulait augmenter ses chances d’aboutir. Dans le premier cas, ses
plantations pouvaient attirer l’attention d’un hypothétique engin aérien,
mais ne suffiraient pas à lui amener du monde. Il devrait entretenir des
émissions de fumées, des battements de cloches, des signaux lumineux par
une balise et autres manifestations. Cela pouvait effectivement se faire
mais la passivité ne correspondait pas à son caractère. Par contre, s’il
choisissait de partir, rien ne l’empêchait de laisser quelques systèmes en
place et il se voyait bien montant un genre d’émetteur de lumière qui
enverrait un rayon toutes les cinq secondes depuis le sommet de la
montagne où se trouvait la mine. Il pouvait aussi laisser un genre de sirène
mugissante que le vent pouvait actionner. Ceci attirerait celui ou celle qui
rechercherait d’autres survivants. Cet inconnu hypothétique remarquerait
forcément le vert de ses plantations et descendrait vers la mine. Daniel
dessinerait des flèches le conduisant vers sa base et il lui laisserait un
message écrit afin que l’autre l’attende !
Pendant qu’il se livrerait à tout ce travail de mise en place, il réfléchirait à
la manière d’aborder son principal problème. Celui qui consistait à imaginer
dans quels types d’endroits, l’homme pouvait survivre à la catastrophe ? Il
devait, ainsi, déterminer, au crible de sa logique, quels concours
miraculeux de situations analogues à la sienne pouvaient rester crédibles ?
Il songea également qu’avant de repartir de la ville, il devrait trancher la
question du moyen de locomotion qu’il utiliserait pour sa quête ? Sa
première idée le conduisait à utiliser le vélo. Il suffisait qu’il change les
pneus et les chambres à air ou bien qu’il opte pour un tout terrain à pneus
pleins. Il pensa aussi à une montgolfière qu’il pouvait aisément construire
car il disposait de tout ce qu’il lui fallait à portée de main : toile, machines
à coudre, charbon pour chauffer l’air et de quoi faire une nacelle. Mais, à
la réflexion, cela comportait trop d’inconvénients : Il ne resterait pas
maître de sa direction et risquerait beaucoup dans les vents violents qui
semblaient dominer maintenant. Par ailleurs il risquait de se poser
n’importe où, et par exemple, loin de toute nouvelle source de
combustible, donc de devoir perdre son temps pour en trouver au loin
avant de revenir. Il se décida finalement pour un engin à pédales : un vélo
avec une remorque légère pour y placer un maigre mais indispensable
bagage. S’il se vérifiait, à l’usage, qu’effectivement, il trouverait partout
tout ce qui lui fallait pour survivre, il abandonnerait la remorque quand il le
voudrait.
Il choisit un magnifique vélo ‘tous terrains’ (à pneus pleins) dans une
boutique spécialisée mais en changea la selle contre une autre plus
confortable et devint le possesseur du plus léger et du plus luxueux
possible des engins de ce type. Pour la remorque, il se trouva contraint à
se bricoler quelque chose de valable à partir de deux vélos d’enfants et
d’une malle en osier. Il laissa la remorque sur la Grand-place et la remplit
de tout l’indispensable à son expédition. Décidé à se lancer sur le chemin
du retour en vélo pour voir s’il y parviendrait, il abandonna là son
deltaplane. Hélas aucun voleur ne viendrait ne lui prendre et aucun animal
ne le détruirait ! Il venait de comprendre une chose importante ! Il ne
devait surtout pas se lancer en gardant l’idée de poursuivre, avec
pugnacité, un but très défini ! Bien au contraire, car tout se modifierait au
fur et à mesure de ce qu’il trouverait sur sa route. Il lui fallait donc suivre
une idée générale et procéder à autant d’adaptations qu’il le faudrait en
fonction de l’état du monde.
La distance, à vol d’oiseau, qui le séparait de la mine ne dépassait pas une
vingtaine de kilomètres mais, en suivant la route et les chemins d’accès
cela triplait. En effet, arrivé au pied de la montagne, il devrait emprunter
une route puis des chemins en zigzag pour rattraper le dénivelé ! Parti le
matin au lever du soleil il n’arriva que bien après l’heure de midi et dût se
contenter de manger un simple ‘ en cas’ lorsqu’il arriva à mi-côte. Cette
balade l’épuisa complètement et la conclusion qu’il en tira relevait de la
plus simple des évidences : Il lui faudrait acquérir l’expérience de
plusieurs semaines de pratique pour pouvoir se déplacer ainsi de façon
significative.
Arrivé à l’approche de la mine, il aperçut, de loin, sa plantation de nouveau
pépiniériste et ce peu de vert lui réchauffa le coeur. Il trouvait en lui, en
voyant ces lieux austères, comme une l’impression de renter ‘ à la maison’.
Daniel se demanda même s’il n’agissait pas comme un imbécile en décidant
de quitter cet endroit aménagé et, somme toute, assez confortable ?
Pourquoi ne pas simplement attendre que d’autres éventuels survivants se
déplacent et le découvrent ?
Mais cette réflexion négative venait de sa grande fatigue car, le
lendemain matin, frais et dispos, malgré quelques courbatures, il se
demanda où et comment d’autres personnes auraient pu survivre ? Il ne
voyait que peu de cas, pensables ou, à la limite, probables. Si des rescapés
survivaient, il devait s’agir de personnes qui, comme lui, au moment de la
catastrophe, se trouvaient profondément enfouies dans le sous-sol ou
protégées des radiations par une épaisse couche de plomb. Il pensa que
certains officiels de haut niveau, avaient pu tenter de se réfugier à temps
dans des bunkers antiatomiques prévus à cet effet. Mais les
constructeurs de ces blockhaus pensèrent-ils à une aussi forte élévation
de la température ambiante ? En d’autres termes se trouvaient-ils enfouis
à une profondeur suffisante pour assurer leur survivance ? Les mesures
prises par Daniel lui avaient montré que la surface de la planète se trouva
soumise à une température de cent soixante degrés Celsius pendant une
douzaine de jours. Ensuite, il constata que le retour à une température à
laquelle une vie biologique restant pensable (quarante-cinq degrés) avait
demandé cent vingt-huit jours. Donc la vie se trouva inenvisageable durant
cent quarante jours ! Un bref calcul, en prenant des valeurs moyennes de
transmissions thermiques dans un sol, disait que tout ce qui se trouvait
enterré moins profond que vingt-huit mètres monta à quatre-vingt degrés
au moins. Il fallait donc n’envisager que les cas où la chaleur ne dépassa
jamais les quarante-cinq (voire les cinquante) degrés. Ce qui correspondait
à une profondeur d’environ trente-six mètres ! Donc la probabilité restait
faible mais cette hypothèse ne correspondait pas à une totale
impossibilité ! Il pensa à la Maison Blanche qui abritait la Présidence à
Washington, et aussi à l’ancienne capitale de l’Allemagne située à Bonn. Là,
il savait qu’il existait une véritable ville souterraine, rétrocédée par lots
ensuite à divers acquéreurs particuliers lorsque Berlin redevint la Capitale
officielle de ce pays. La ligne Maginot, comme la ligne Siegfried ne
descendait pas très profondément et, trop proches de la surface, ne
purent donc servir de refuges efficaces. Mais il se pouvait qu’en Sibérie
existe encore une installation de protection quelque part sous la glace ?
S’il oubliait un instant les grands de ce monde, les puissants ou l’élite des
sociétés savantes, ces huiles, qui survécurent peut-être en regagnant des
abris, il lui fallait également considérer le cas des mineurs de fond. Mais,
même s’ils se trouvaient situés assez profondément pour échapper au flux
thermique, au moment de la Grande Catastrophe, comment auraient-ils pu
se protéger des rayonnements ? Et avec quelles provisions non irradiées
pouvaient-ils se nourrir et survivre ? Cela ne devenait envisageable que
pour des mines de plomb analogues à celle dans laquelle il travaillait lui-
même ! Cela ne pouvait donc concerner que des sites comportant une
forme d’installation protégeant, par des entassements de lingots, à la fois
les réserves indispensables à la survie et un laboratoire pour abriter ses
occupants durant le début du cataclysme. Professionnellement, il
connaissait bien tous les gisements plombifères de la planète et possédait,
dans sa bibliothèque, des données précises sur leurs emplacements précis.
Il existait, dans sa documentation de base, des photos d’ensemble
montrant la disposition des lieux. Il faudrait qu’il examine ces données en
premier et qu’il les trie.
Il méditait, assis à l’extérieur de sa galerie et examinait les paramètres
de ses futures expéditions. La nuit venait de tomber et malgré de lourds
nuages, il voyait, de temps en temps, la lune à son premier quartier dans un
bout de ciel étoilé. Machinalement, il leva la tête et crut voir passer un
satellite. Il nota l’heure avec précision en se promettant de vérifier si les
jours suivants d’autres passages se produiraient au même moment ? Puis,
après cette réflexion automatique, il se sentit comme frappé par une
révélation : Si des gens se trouvaient effectivement en orbite autour de
la terre au moment de la grande catastrophe, ils avaient pu tout observer
depuis là haut et, comme lui-même, échapper à l’onde thermique. Il
semblait également probable que dans le milieu clos dans lequel ils
vivaient, les radiations ne les atteignirent pas. Enfin, ces astronautes
partaient quelquefois pour des programmes leur imposant de longs séjours
s’étalant sur plusieurs mois. En se restreignant très sévèrement, purent-
ils disposer d’assez de nourriture pour survivre jusqu’à ce jour ? Par
contre, il semblait certain que les flux magnétiques conséquents aux
bombes atomiques « propres » conçues pour en créer de brefs mais très
intenses, avaient détruit toute leur électronique. Alors, s’ils vivaient
encore, comment reviendraient-ils sur le sol de la Terre ? Il sentait que là
il existait encore une possibilité intéressante qu’il ne devrait surtout pas
négliger. Mais comment les joindre ? Comment les aider ? Autant de
problèmes dont il savait qu’il ne trouverait jamais, sur place, les moyens de
les résoudre…
… Ces réponses, il les trouverait, sans doute, près des bases de lancement.
Il pouvait aussi, en cas d’échec, visiter les villes où des industriels
fabriquaient des ordinateurs et tout ce qui concernait l’électronique. Et, si
cela ne suffisait pas, il rechercherait des lieux où l’on préparait les
matériaux de base destinés à construire ou à remettre en état, des
émetteurs et des récepteurs de radio. Car, si lui-même avait pensé et
réussi à monter un récepteur à galène, pourquoi ceux qui tournaient là-
haut, n’auraient-ils pas trouvé une façon de réparer leur matériel de
communication de bord ?
L’ensemble des réflexions auxquelles il venait de se livrer lui permit de
choisir une voie à suivre ! Il se rendrait à Toulouse et fouillerait du côté
de l’industrie aéronautique et de l’espace. Mais il prévoirait un arrêt à
l’observatoire du Pic du Midi pour y chercher, dans la documentation, quels
satellites habités se trouvaient en orbite le jour du grand malheur.
Ensuite, parmi ceux-ci, il verrait bien ceux qui concernaient des études de
longues durées ? Cette précision valait le détour. Après il déroulerait son
programme comme prévu. Si rien de concret n’en sortait, il devrait
abandonner l’espoir qu’il mettait en ces hypothétiques astronautes et
poursuivrait son chemin jusqu’à Bonn. Après, il verrait ! Il disposait de
toute une vie pour tenter de trouver un ou des autres survivants.
Rentrant dans sa chambre, il commença à ranger un peu ses affaires pour
opérer le tri de ce qu’il emporterait avec lui. Sous le lit se trouvait une
paire de chaussures type ‘ tennis’ enveloppées dans un vieux journal. Il les
examina et pensa que, pour une expédition en vélo, elles conviendraient
parfaitement, mais que, pour grimper au Pic du Midi, il lui faudrait se
procurer de bonnes chaussures de montagne. Il verrait cette petite
question de détail dans une ville des Pyrénées, par exemple à Tarbes.
Machinalement il jeta un coup d’œil sur le texte du journal (æ) qui datait de
deux ans environ. On y parlait de la vente, par les Domaines, d’hélicoptères
du type Alouette 2, appareils venant d’être déclassés mais encore en
parfait état de marche. Il savait que cet engin, dans le monde de l’aviation
correspondait à ce que la Jeep représenta pour le monde de l’automobile !
Il savait également que la conception de l’alouette était maintenant bien
dépassée mais que les spécialistes lui reconnaissaient tous des qualités de
robustesse et de rusticité. L’article précisait que, pour la vente, les
militaires sortiraient ces engins de la grotte aménagée où ils les
entreposaient habituellement. Il pensa que tous n’avaient sans doute pas
trouvé des preneurs, et envisagea la possibilité qu’il en reste quelques-uns
au fond de cette grotte ? Il imagina que, dans ce cas, ils avaient pu, peut-
être, échapper aux chocs thermiques, magnétiques et aux radiations ? Il
suffisait pour cela que la situation de cet abri, dont il ne savait rien,
présente des conditions favorables ! Le fait qu’il ne sache pas piloter un
hélicoptère ne l’arrêtait pas dans sa spéculation. Il pouvait apprendre pour
peu qu’il trouve du combustible ! Là résidait le principal problème ! Avec de
l’essence que ne pourrait-il pas entreprendre ? Toutes les automobiles
neuves et encore sur les chaînes de montage de la Terre se trouvaient à
sa disposition, mais où trouver du carburant dans un monde dont la
température monta si haut et durant si longtemps ? Non, il fallait oublier
l’essence, mais pas totalement ! Qui sait, un jour peut-être pourrait-il
trouver un site pétrolier qui lui fournirait de la matière première ? Et
dans ce cas, pour un chimiste, quoi de plus facile que d’extraire par
distillation, un peu d’essence pour ses voyages, car quelques centaines de
litres pouvaient suffire !
Puis, les histoires que son grand-père lui avait racontées sur la guerre de
1939 - 1945 et la façon qu’employèrent les peuples conquis pour se
procurer un combustible naturel, lui revinrent en mémoire. Il fallait qu’il
retrouve dans une bibliothèque tout ce qui se rapportait aux fameux
moteurs à gazogène que les gens alimentaient avec du bois bien sec. Et du
bois, il n’en manquerait pas ! Tous les arbres du monde désormais morts
laissèrent abondance de bois qui sécha, tant bien que mal, pendant un an
malgré les déluges et l’humidité ambiante. Sinon planchers ou meubles
brûleraient bien ! OUI ! Il tenait une idée constructive pour pouvoir se
déplacer sur les routes qui, hors de villes, semblaient en assez bon état. Il
faudrait qu’il adapte un véhicule tous terrains en l’équipant avec un
gazogène pour qu’il puisse se balader à l’aise avec son bagage. Toute
bibliothèque d’une grande ville lui donnerait les renseignements
nécessaires pour réaliser ce projet qui n’excluait aucunement les autres.
Ainsi, de réflexion en réflexion, son programme prenait une certaine
consistance et se modifiait progressivement. Son vélo le mènerait en
première étape à la ville de Pau. Il y consulterait la documentation de
l’époque et se construirait un engin avec gazogène. Puis, il entreprendrait
de rejoindre le pied du Pic du Midi d’Ossau en s’en approchant aussi près
que possible. Il n’envisageait pas d’escalader plus de deux mille huit cents
mètres à pied ! Une fois l’observatoire atteint, il ne resterait que le temps
nécessaire à l’obtention des réponses à ses questions. Il redescendrait
ensuite vers sa bagnole et prendrait la direction de la grotte aux
hélicoptères. Ensuite il programmerait de nouvelles dispositions
concernant Toulouse (æ) et Bonn !
Je ne vois aucun intérêt à vous décrire par le détail, ce périple et les
difficultés qu’il rencontra et surmonta. Je note, ici, simplement que, parti
un 4 avril, nous le retrouvons, équipé d’une camionnette à gazogène et muni
de la documentation voulue à propos des satellites, devant la grotte aux
Hélicoptères, le 18 juillet de la même année !
°°°°°°°°°°°°°°°°
Du temps où cette zone se trouvait comprise à l’intérieur d’une enceinte
militaire interdite aux civils, personne ne pouvait s’approcher à moins d’un
bon kilomètre de son entrée. Mais, maintenant, il lui suffit de donner
quelques coups de pioche à chaque barrière pour desceller les serrures.
Daniel put ainsi pénétrer directement dans la zone de stockage. Une
totale obscurité y régnant, il alluma une des chandelles venant du stock de
son laboratoire. Il avança sans prendre de précautions particulières car,
hélas, il savait qu’il ne rencontrerait personne ! Sa première constatation
l’amena à prendre conscience du grand nombre de portes et de sas de
sécurité qu’il lui faudrait franchir. Mais comme la plupart des serrures
s’ouvraient avec des cartes magnétiques, toutes se trouvèrent libérées
lors du flux engendré par les bombes. Par chance (æ) le dispositif, tel qu’il
avait été conçu au départ, prenait sous un champ intensif, la position
« ouverture » et non le contraire. Il lui suffit donc de pousser, une à une,
toutes ces portes pour pénétrer profondément dans la grotte. Après une
centaine de mètres parcourus sur une même horizontale, les squelettes
devinrent plus rares et deux signes montraient que la vague de chaleur
n’avait pas pu dépasser cette limite. En effet, les gaines des câbles
électriques ne montraient plus de signes de fusion ou de ramollissements
et il ne vit plus, non plus, de conduites d’eau explosées.
Enfin, Daniel parvint à atteindre un espace carré qui, manifestement se
présentait comme le plancher d’un élévateur. Notre ingénieur pensa que,
comme cela existe dans un porte-avions les hélicoptères devaient se
trouver garés en sous-sol et que les militaires utilisaient cette plate-
forme lorsqu’ils devaient les sortir. Si cette hypothèse se vérifiait, elle
offrirait un avantage et un très gros inconvénient : Cette plaque
d’élévation, se trouvant, à l’instant présent, en position haute, elle avait pu
jouer le rôle de bouclier en isolant le sous-sol des radiations et de la
chaleur. Dans ce cas, cela augmentait la possibilité qu’il découvre, en bas,
des appareils ou objets en bon état, à condition que la profondeur soit
suffisante. Mais l’inconvénient majeur venait de qu’il se trouvait dans
l’impossibilité de la mettre en fonctionnement et donc de descendre pour
visiter les sous-sols ! A moins qu’il ne puisse découvrir quelque moyen
d’accès différent. Il trouva effectivement, et très facilement, un
ascenseur, sans doute réservé aux officiers supérieurs, lequel, par chance
(æ)
, se trouvait stoppé une vingtaine de mètres plus bas. Il pouvait donc
envisager de se laisser glisser le long du câble jusqu’au toit de la cabine et
d’y pénétrer par la trappe qui devait exister. Mais, il pensa que la
présence d’un escalier de secours pouvait se concevoir et il se mit à
chercher une porte donnant sur lui. Il ne la trouva pas dans le périmètre
proche de la plate forme mais dut retourner une cinquantaine de pas en
arrière avant de la découvrir sur sa gauche.
« Bon ! Se dit-il, à voix haute, maintenant je vais pouvoir aller voir, mais je
manque ou je risque de manquer de chandelles si je veux pouvoir examiner
à fond les lieux ! Alors, alors je repars en ville pour m’en fabriquer un
stock et je reviens. »
Il devait bien se rendre à l’évidence ! Maintenant il lui arrivait, de plus en
plus souvent, de se parler à lui-même, pour entendre une voix et ne pas
oublier comment un homme s’exprimait verbalement. Daniel reconstitua
donc sa provision et revint le lendemain, frais et dispos, après une nuit des
plus confortables, passée dans un lit exposé dans la vitrine d’un marchand
de meubles.
Il compta vingt-six étages entre le niveau du sol de la grotte et la fin de
l’escalier, mais, si les vingt-quatre premiers niveaux ne donnaient que sur
quelques locaux techniques, le vingt-cinquième correspondait au lieu de
stockage des Alouettes 2. Le vingt-sixième semblait dévolu aux bureaux
et aux annexes techniques. Daniel, en fouillant le vingt-cinquième sous-sol,
trouva, comme il l’espérait, deux engins qui paraissaient l’attendre sous
leur cocon de plastique transparent ! Mais comment les amener à
l’extérieur ? Il s’agissait là d’un problème paraissant à peu près insoluble !
Il n’entrevoyait qu’une très mauvaise solution, celle de se résoudre à en
démonter une, pièce par pièce et à hisser chaque partie en empruntant
l’escalier pour les ramener au niveau de l’entrée. Ensuite il devrait les
sortir de la grotte et reconstruire l’engin ! Combien de temps lui faudrait-
il pour reconstituer, sans erreur, un hélicoptère en état de marche ?
Ensuite, il devrait résoudre la question de l’approvisionnement en
carburant et apprendre à piloter ! Vaste programme ! Une brève évaluation
l’amena à penser que tout cela devrait prendre deux à trois ans et qu’il
valait mieux y renoncer.
Daniel parvenait à cette conclusion pessimiste et désabusée, lorsqu’il
remarqua(æ), le long du mur du fond, la présence d’un autre emballage
plastique, gris et opaque. Il s’en approcha et constata qu’il portait une
étiquette indiquant que le contenu appartenait au Capitaine Jean Raymond.
Daniel se hâta de déballer et put voir que le plastique protégeait un objet
de taille bien inférieure à celle d’un hélicoptère. Fébrilement, il arracha la
dernière couche protectrice et ne comprit pas immédiatement la nature
de ce qu’il venait d’extraire. Au bout de quelques secondes seulement, la
réponse lui arriva comme un éclair de lumière : il se trouvait en présence
d’un U.L.M. (Unité Légère Motorisée).
Et dire qu’il n’avait pensé, à aucun un instant, à l’emploi de ce mode de
locomotion ! Cette motocyclette de l’air, limitée à une charge totale de
deux cents kilos, deviendrait l’engin idéal pour effectuer ses
déplacements. Il s’agissait, en effet d’une mécanique simple, aisée à
démonter et à remonter, décomposable en sous unités faciles à ramener
jusqu’à l’extérieur. La seule petite difficulté venait de ce que le moteur
pesait un peu trop lourd pour ses forces. Mais, aussitôt, il songea qu’il
pouvait le fixer sur un plateau et, en s’aidant de poulies, l’amener à glisser
sur les nez des marches de l’escalier. Des poulies ? Il venait d’en voir dans
un local du niveau moins douze et les cordes se trouvaient à sa portée
directe car elles fixaient les cocons des Alouettes sur leur plateau à
roulettes.
Un des amis de Daniel, qui possédait un de ces engins U.L.M., l’avait
emmené plusieurs fois en ballade et notre chimiste avait pu, en double
commande, piloter cet appareil volant sur une courte distance. Il devrait
pouvoir maîtriser ce genre de mécanique en quelques jours ! Maintenant, il
ne lui restait plus qu’à trouver un carburant, genre essence, pour alimenter
le moteur. Mais, il se gendarma en disant à haute voix :
« Allons, Daniel, une seule chose à la fois ! »
Il se réjouissait de sa visite et se sentait particulièrement satisfait de
trouver, en ce lieu, la solution la plus élégante de son problème de
déplacement. Il abandonnerait, sans le moindre regret, son gazogène qui
l’obligeait à recharger le foyer tous les soixante kilomètres ! « Merci mon
Capitaine ! », déclara-t-il en exécutant l’esquisse d’un salut militaire en
pensant à ce Jean Raymond qui lui rendait ce fieffé service au-delà de sa
mort.
Pour en terminer avec cette visite, il descendit à l’étage inférieur, le plus
bas, pour voir ce qu’il dénicherait dans ces locaux et bureaux. Au premier
regard il lui sembla qu’il s’agissait de modules standards, chaque pièce
possédant, un fauteuil, une chaise, un meuble bureau, un poste de
téléphone et un terminal informatique Mais quelque chose attira son
attention sans qu’il puisse définir ce qui l’interpellait ! Il passa au bureau
suivant et ressentit la même et bizarre impression ! Alors, il se força à
balader sa chandelle dans tous les coins sans rien trouver de plus, mais en
sortant, il posa, machinalement (æ) sa main sur un moniteur et en ressentit
la douce chaleur. Cet engin se trouverait-il sous tension ? Comment cela se
pourrait-il ? Puis il pensa qu’il se trouvait dans une enceinte militaire qui
devait posséder un dispositif de sécurité en cas de pannes électriques. Il
s’agissait donc, soit d’accumulateurs, soit d’un groupe électrogène comme
celui dont il profitait dans sa mine. Daniel comprit alors d’où lui venait
cette sensation étrange. Elle venait de ce doux ronronnement qu’il
entendait, sans en prendre conscience, depuis qu’il visitait cet étage. Sa
survenue en ces lieux, avait-elle déclenché, sans qu’il le veuille ni le sache,
un dispositif de secours ? Pour le savoir de manière plus nette, il appuya
sur l’interrupteur qui devait commander l’éclairage du couloir où il se
trouvait alors. Et, oh Miracle ! La lumière jaillit ! Il ne s’agissait que d’un
faible éclairage de secours mais suffisant pour qu’il abandonne ses bougies
et se mette à la recherche de la source de cette énergie. Le bruit le
conduisit vers le local dans lequel un petit groupe électrogène
fonctionnait. Le moteur thermique utilisait de l’essence légère et celle-ci
provenait d’un réservoir de cinq mille litres encore plein à moitié. Comment
cet endroit avait-il pu échapper à la catastrophe ? Il comprenait
parfaitement que, vu la disposition des lieux, la chaleur ait pu rester dans
des limites convenables. Le vrai sol devait se trouver à plus de cent
mètres à l’horizontale et à plus de six cents mètres à la verticale du
niveau de la mer. Les éléments radioactifs avaient détruit, certes, toute
vie, car ils circulaient dans l’air nécessaire à la respiration. Les quelques
squelettes qu’il avait vu au passage en traversant la grotte et plusieurs
des autres niveaux, en témoignaient. Mais il ne comprenait pas comment
cet endroit avait pu résister au flux magnétiques intenses ? Car si le
groupe électrogène fabriquait du courant, il travaillait comme une dynamo
fonctionne sur un pneu de vélo : par la rotation d’un aimant ! Pourquoi
celui-ci ne se trouva-t-il désaimanté, puis mal aimanté à nouveau, par les
champs magnétiques des bombes dites propres ?
Il n’apporta de réponse à cette question que plusieurs jours plus tard
quand son U.L.M. se trouva en état de marche. Il réalisa que, pour
supporter le poids des hélicoptères, la plate-forme du monte-charge se
trouvait renforcée par de nombreuses poutres d’acier. De même le béton
du sol comportait des fers I.P.N. disposés tous les mètres. Enfin la nature
du sol dans lequel se trouvait la grotte devint parlante ! Ce sol, peu
commun dans le sud de l’Europe, comportait une quantité d’oxydes de fer
assez impressionnante ! On aurait presque pu l’exploiter, sans le trop
faible volume total du gisement ! L’ensemble de ces particularités amenait
à transformer le niveau moins vingt-cinq de cette implantation en une
sorte de cage de Faraday. Donc tous ces éléments reçurent, pendant
quelques secondes, les flux magnétiques mais ils les détournèrent des
niveaux moins vingt-cinq et inférieurs. Ne devait-il pas considérer cette
accumulation de facteurs favorables comme relevant d’une sorte de
miracle positionnel ? Comme il ne trouvait aucune autre explication que
celle-ci, il s’en contenta.
Par ailleurs, Daniel ne se mit pas de suite en route vers la sortie car il
voulait voir si, par hasard, les ordinateurs, comme pour celui qu’il utilisait
dans son labo à la mine, se trouvaient encore en état de marche ? Il put
effectivement le vérifier. Alors il se mit en quête de disques compacts qui
pourraient, le cas échéant, lui procurer les informations qu’il souhaitait
obtenir à propos des satellites, mais il ne trouva rien de ce genre. Au
passage et en fouillant dans les meubles, il ramassa un certain nombre
d’objets pouvant se révéler utiles : Un canif à six lames, un baladeur avec
quelques CD audio, une lampe électrique avec des piles en bon état, une
paire de jumelles et surtout un poste de radio également capable de lire
une bande magnétique ou d’enregistrer des émissions dessus. Cet appareil
fonctionnant sur le secteur ou avec des piles en place et était en parfait
état de marche. Il vérifia que, comme de chez lui, il ne trouvait aucune
bande radio occupée. Il se demanda si la cage de Faraday ne l’empêchait
pas de recevoir quoi que ce soit ? Il emmena la radio à l’extérieur.
Toutefois, un bruit de fond caractéristiques prouvait que la radio
fonctionnait ! Il repris sa vérification systématique. Il allait en terminer
lorsque, soudainement, il ‘attrapa’ un sifflement sur la bande de
modulation de fréquence 99, 72
Ce sifflement semblait irrégulier et il dut écouter pendant plusieurs
minutes avant de se rendre compte de ce que trois sifflements longs
suivaient trois sifflements plus courts et que cela se répétait en continu !
Cela lui rappela quelque chose qui se rapportait à l’époque de sa jeunesse
lorsqu’il pratiquait le scoutisme, mais quoi donc ? Puis son cerveau établit
subitement le rapprochement : en langage Morse cela se traduisait par les
lettres : O, S, O, S, O, S, etc. Quelqu’un envoyait un S O S ! A moins qu’il
ne s’agisse que d’un signal automatiquement émis par une machine située à
un endroit d’où elle pouvait encore émettre ? Mais, sinon, il existait,
ailleurs, quelqu’un de vivant ! De plus, cette personne se trouvait en grand
danger ! Mais comment savoir qui émettait ce signal et surtout d’où il
venait ?
Daniel avait vu, dans des films sur la guerre de 39 - 45, comment on
réalisait des relevés goniométriques et de quelle manière les Allemands,
qui occupaient la France, repéraient les émetteurs des résistants. Il n’en
savait pas d’avantage sur ce sujet !
Si un être humain en danger demandait du secours il fallait
impérativement qu’il puisse communiquer avec lui ! Il lui faudrait trouver
des appareils en état de marche, ou en construire, si nécessaire ; Puis il
devrait acquérir la technique et effectuer des mesures. Que de travail en
perspective pour un résultat si improbable ! Cela pouvait demander une ou
deux années et durant cette période que deviendrait « l’autre ? » Cette
idée le désespéra jusqu’à ce qu’il reprenne un peu son sang froid. Puis, il se
dit que si le signal venait d’un simple mécanisme, il ne devait pas s’en
préoccuper. Par contre, s’il venait d’un humain, ce dernier devait, de temps
à autre, et en employant le langage Morse, donner des indications sur sa
position géographique. Probablement même qu’il émettait ces coordonnées
à heures fixes. Donc Daniel se devait de tenter une écoute permanente.
Laissant la radio bien branchée sur la longueur d’onde, il se décida
d’enregistrer, sur position magnétophone, tous les signaux reçus pendant
vingt-quatre heures. Chaque bande ne pouvant enregistrer que durant
quarante-cinq minutes il dut s’astreindre à un programme de présence
pour les changer à temps. Lorsque, après une journée complète, il releva le
résultat, ce qui lui prit autant de temps, il put constater que, toute la
journée, la radio émettait le même S O S sauf de vingt heures à vingt
heures quinze ! Le lendemain il put vérifier, en redoublant l’expérience,
que le phénomène se renouvelait exactement à la même heure. Impossible
de traduire immédiatement ce qui passait en Morse, il fallait qu’il retrouve
dans sa mémoire ou dans un dictionnaire, l’ensemble de l’alphabet. Ensuite,
il suffirait qu’il écoute attentivement pendant ce quart d’heure et note
l’éventuel message. Il trouva un « Petit Larousse et, à la page voulue, les
correspondances entre lettres chiffres et signes de ponctuation du
système Morse, et il les recopia. Comme il lui fallait attendre encore
quelques heures pour attraper l’émission, il en profita pour emplir le
réservoir de son U.L.M. avec de l’essence prélevée au groupe électrogène.
Daniel accrocha à la place du passager, sur le siège placé derrière le sien,
deux jerricanes de trente litres pour disposer d’une petite réserve. Il
décida, ensuite, de se préparer à décoller. Il prendrait son envol sur la
route proche ! Daniel alla chercher sa camionnette à gazogène et hissa son
ULM sur la plate-forme. Enfin, pour se constituer un stock au niveau de sa
piste d’envol, il chargea, péniblement, une vingtaine de jerricanes de
trente litres qui lui donneraient une certaine autonomie de vol. Son idée
de base, pour ses déplacements à venir, consistait à circuler en
camionnette sur les grandes routes, puis à utiliser son vélo pour des
visites là où le camion ne passait pas et, enfin, à procéder à des survols en
U.L.M. pour effectuer des examens globaux. Le soir venu, il se sentait tout
à fait prêt à partir. Il se tint, aussi attentif que possible, auprès de la
radio pour noter le message. Celui-ci se trouvait exprimé alternativement
en français et en anglais, son contenu était des plus brefs :
« S O S Ici SAGA. 7 - deux survivants - incapables remonter- réserve
alimentaire pour dix-neuf jours au maximum - S O S »
Suivaient des coordonnées précises que Daniel vérifia sur un Atlas. Cela
venait de quelque part en Méditerranée, entre Libye et Grèce ou, plus
précisément, entre la Crète et Malte !
Une seule solution s’imposait vu le court délai dont il disposait. Il devait y
aller de suite en emmenant des vivres car cela primait sur tous ses autres
projets. Le délai de dix neuf jours paraissait tout juste possible à tenir
pour, simplement, effectuer le voyage. Il devenait un peu trop court pour
s’y rendre et apporter une aide efficace. Il pouvait envisager de voyager,
par étapes, et en camionnette, jusqu’au sud de l’Italie. Ensuite, il
disposerait d’assez d’essence pour gagner la Sicile avec son U.L.M. Puis il
lui faudrait trouver un voilier en état, bénéficier d’un bon vent et tomber
juste au bon endroit pour réussir. Mais cela restait la seule chose à
entreprendre pour l’instant ! Il devait remettre à plus tard sa visite au Pic
du Midi et celles des centres aéronautiques de Toulouse.
******************
Daniel ne put se rendre aussi rapidement qu’il le souhaitait jusqu’en Sicile.
Il rencontra, à l’arrivée dans Nice, des problèmes inattendus
d’approvisionnements en bois de chauffe pour son gazogène et ne put les
résoudre qu’en cassant des meubles chez un marchand. Mais son
imprévoyance à ce sujet ajouta une journée à son périple alors qu’en
s’approvisionnant au fur et à mesure de son avancée, deux heures
consacrées à ce travail tous les deux ou trois jours pouvaient suffire. Il
éprouvait quelques difficultés à changer complètement de mentalité et à
accepter l’idée que plus personne ne viendrait lui reprocher de telles
actions que, malgré lui, il assimilait encore à une forme de vandalisme.
Ensuite, arrivé à Tarente, il perdit encore une journée à chercher et à
trouver un bon voilier en état de marche. En effet, les quelques petits
voiliers à coques de bois ou de plastique qui se trouvaient dans le port de
plaisance utilisaient, en secours, un moteur à essence ou au fuel. Lors de la
montée en température, ils avaient explosé et ceux qui ne gisaient pas au
fond de l’eau montraient de grands trous dans leurs coques. Par contre, les
quelques rares bateaux d’amateurs d’unique navigation à voiles, ne juraient
que par l’absence de ces dernières ! Ils étaient de petites tailles et
surtout, ils avaient été entraînés au large par les tempêtes. Daniel, avec
une longue vue, put finalement en repérer un qui se dandinait à quelques
miles du port. Pour l’atteindre, il dut décrocher, sur une épave, une
embarcation de secours. Ce genre de bateau pèse lourd et, en général, il
faut fournir de gros efforts pour le mettre un à l’eau. Pour un homme seul
cela ne peut se faire que s’il existe un système de palans manœuvrables
manuellement à condition que les câbles existent encore. Finalement,
après de longues recherches, Daniel trouva, sur un navire de pêcheur, a
demi échoué après l’explosion de sa machinerie, une coque dont les filins
en acier tenaient encore. Il réussit enfin la mise à mettre à l’eau de ce
canot qui ne fonctionnait qu’à l’aide de rames. Il s’agissait d’un petit engin
d’appoint plus que d’un canot de sauvetage. Il dut encore ramer durant
toute une journée pour atteindre le petit voilier qu’il visait. Dans la partie
réservée à cet effet, il trouva quelques voiles en bon état. Puis, il lui fallut
charger les provisions et l’eau potable qu’il emmenait pour lui-même et
pour ceux qu’il espérait pouvoir secourir.
Ce n’est qu’à l’aube du huitième jour qu’il parvint à prendre le large, sur son
petit voilier, vers les coordonnées indiquées. Il s’agissait, d’un bateau de
plaisance et (éventuellement) de régate, un quillard de six mètres
cinquante en jauge C qui comportait deux inconfortables couchettes dans
une étroite cabine. Il n’existait aucun système destiné à réchauffer un
casse croûte, fort heureusement, car sinon ce dernier serait devenu
inutilisable après son explosion ! En réalité, il s’agissait d’un petit bateau
assez typique destiné aux balades des familles comportant les gosses et
bobonne. Ce genre de bateau peut se mener seul, mais c’est bien plus aisé
lorsqu’un équipier vient aider le barreur. Daniel prit son cap, attacha la
barre pour ne pas en changer et se consacra uniquement aux manœuvres
des voiles pour attraper un maximum de vent. De temps à autre, il vérifiait
le point, rectifiait la direction et sans un instant de repos, filait vers son
but. Il se préoccupait de savoir comment, une fois parvenu dans la zone, il
pourrait trouver l’endroit exact ? Il ne se souvenait plus très bien de la
signification du terme SAGA.
Il se révéla que cette question se présentait comme un faux problème car,
sur la mer, à l’endroit précis, flottait un navire océanographique dont,
manifestement, la mission consistait à observer ce qui se passait au fond.
Daniel se rangea donc le long de ce bâtiment et toutes voiles abattues, il
termina son approche à la godille. Lorsque sa coque toucha enfin celle du
navire, il se sentait tellement épuisé qu’il ne se hissa que difficilement
jusqu’au pont à la force de ses bras. Là, nul ne l’attendait, le pont était
complètement désert ! Si les cadavres, des marins et des techniciens,
l’avaient encombrés au moment de la Grande Catastrophe, les tempêtes
successives et les déluges tombés du ciel les avaient entraînés bien loin du
bateau. Tout indiquait que ses occupants avaient tenté de quitter son bord
car il ne restait plus que deux embarcations de secours alors que Daniel
comptait huit berceaux. Sur le pont, il ne remarqua rien de notable sauf,
au bout d’une grue, un gros câble en acier, tendu vers les abysses et
manifestement relié au fond. A l’intérieur du navire océanographique, nulle
présence humaine. Il ne restait personne, pas plus de morts que de
survivants. Dans le poste de pilotage, des coupures de presses affichées
sur un panneau racontaient l’aventure partagée entre ceux du fond de la
mer et les techniciens de bord qui les aidaient.
En résumé, dans le cadre d’expériences devant démontrer que l’on
pourrait, un jour, installer de véritables villages habités par les hommes au
fond de la mer, un couple, (Odette et Gérard Blanc), devait en fournir la
démonstration. Un SAGA (Sous-marin d’Assistance de Grande Autonomie)
les descendit vers la « Bulle » posée à cent quatre-vingt mètres de
profondeur et leur engin restait encore relié à cette bulle, véritable
station sous-marine, par un sas étanche. En fait, il s’agissait d’une bulle en
titane, aplatie pour mieux résister aux pressions. Elle présentait un
diamètre d’une dizaine de mètres et procurait au couple environ quatre-
vingt mètres carrés habitables auxquels il fallait ajouter l’espace intérieur
du SAGA. La conception générale s’inspirait fortement de celle d’une
soucoupe de type S P 3000. Mais, une soucoupe qui resterait fixe au lieu
de naviguer tout en possédant les équipements de base d’un sous-marin
atomique. La production de l’électricité venait d’une pile. Des réservoirs
d’air comprimé leur donnaient de quoi respirer et il existait un système de
recyclage permanent, le gaz carbonique se trouvait absorbé au fur et à
mesure de son émission. Les provisions prévues devaient largement couvrir
le temps de l’expérience, soit un an ! Le suivi qui venait du vaisseau
comprenait à la fois un soutien moral et psychologique en même temps que
l’enregistrement de leur expérience. Les deux personnes choisies
constituaient un couple qui avait été spécialement choisi pour une
expérience qui devait durer quatre années. Les meneurs de cette
expérience voulaient qu’ils gardent le maximum de chances de réussite. Et,
effectivement, les cent douze jours qui précédèrent la catastrophe se
déroulèrent parfaitement et ce, à la grande satisfaction des organismes
de tutelle. Puis, toutes les communications se trouvèrent coupées alors
que se propageaient les ondes de chaleur, les flux magnétiques et les
radiations. Là où se trouvait leur actuel lieu de vie, ils ne sentirent ni les
unes, ni les autres, mais surent, par les informations venant de la radio, ce
qui commençait à se passer sur la planète. Puis, ils ne reçurent absolument
plus rien. Lorsque le SAGA les avait descendus, et à titre de précaution, le
capitaine avait tenu à ce que le câble qui reliait ce dernier au navire garde
du mou. Il craignait un glissement de la base de survie qui l’entraînerait
vers un point plus profond en cas de tempête et voulait éviter tout choc
brutal qui pourrait rompre ce lien. Aussi, lorsque les ouragans, déluges,
tempêtes se produisirent, le filin d’acier joua son rôle et, grâce aux
précautions prises par ce marin, il assurait encore la liaison, depuis lors,
mais, désormais, fortement tendu. Le navire océanographique lui-même
était quasiment insubmersible. Comme le Titanic, jadis, il se trouvait
constitué de robustes caissons qui ne communiquaient entre eux que par
des sas étanches. Avant de quitter le navire, il semblait que le Capitaine
avait pris le temps de tout boucler. En pleine mer, et malgré des creux qui
atteignirent vingt mètres, il résista au bout de cette ancre bizarre que
constituait l’installation de la base vie placée au fond de l’eau. Mais, en
quoi consistait exactement l’actuelle situation des isolés ? Comment leur
venir en aide ? Existait-il encore un moyen de communiquer avec eux ?
Il vint à Daniel, une idée simple : il alla vers le câble tendu et le frappa
trois fois de suite avec une masse qu’il venait de décrocher d’un panneau
de secours. Il attendit une minute et recommença. Il répéta cette
opération une dizaine de fois ! Maintenant, en bas, les éventuels survivants
devaient savoir deux choses :
L’une, qu’une présence humaine se manifestait à bord et cherchait à le
leur signaler.
Deux, que leur S.O.S. radio avait dû être capté.
La conséquence devenait évidente, ils pouvaient lui adresser un message
en morse et, bien qu’il ne possède aucun moyen pour leur répondre, ils
pouvaient, à sens unique, communiquer ! C’était mieux que rien. Mais
comment les écouter sans poste ? Il lui aurait fallu, au minimum, des piles
pour pouvoir se balader sur la bande FM. De plus tout ce qui, à bord,
fonctionnait avec des transistors avait dû sauter, sous le flux magnétique.
Puis il se souvint qu’il disposait de son poste à galène et aussi d’un petit
poste, trouvé au niveau moins seize de la grotte, dans le tiroir d’un bureau.
En fait, il s’agissait d’un baladeur permettant d’écouter des disques
compacts, mais il y existait une position marquée : « Récepteur de radio »
et Daniel avait emmené assez de piles pour plusieurs mois d’écoute. Le
poste à galène lui donnerait un mal fou avant qu’il ne puisse, en cherchant
au hasard, se caler sur le petit bout de minerais, à la bonne longueur
d’onde. Alors que le petit baladeur possédait une graduation qui l’aiderait à
trouver en quelques secondes et un peu de tâtonnement. Lorsque que vint
l’heure supposée du message, soit vingt heures, il se mit à l’écoute et ne
tarda pas à recevoir un message en morse qu’il traduisit plus tard en ayant
vérifié, sur trois passages successifs, qu’il ne commettait aucune erreur.
Cela disait : « Vivres pour 5 jours, entrerons dans SAGA quand vous
taperez 4 coups, hisser progressivement par paliers de soixante mètres =
deux heures »
Bien plus facile à dire qu’à exécuter ! Daniel se rendit jusqu’au cabestan du
câble et alla vers le moteur. Celui-ci fonctionnait à l’essence, ce qui était
une chance car une adaptation de gazogène pouvait être entreprise en ce
lieu. Parcourant le navire, il put effectivement trouver un récipient et les
accessoires qui lui permirent de modifier l’alimentation du moteur. Pour le
bois, il arracha, non sans mal, des planchers intérieurs, bien secs, qu’il put
scier en morceau de bonne taille. Tout cela lui prit quatre jours pleins et
quand tout fut prêt, il réalisa un essai de moteur et, puisque ce dernier
fonctionnait, il frappa les quatre coups sur le câble tendu. Puis, Daniel
attendit une demi-heure et commença à hisser. Il resta à son poste de
chauffeur et enfourna le bois tout en surveillant la manoeuvre pendant
deux jours d’affilée avant de pouvoir poser le SAGA sur le pont.
Lorsque l’eau finit de ruisseler, il put apercevoir, au travers de l’épais
hublot, deux formes qui se mouvaient lentement à l’intérieur. Il se
précipita vers le sas et commença, fébrile, à dévisser les sécurités. Enfin,
il réussit à ouvrir la porte extérieure à peu près au même moment où ceux
du dedans ouvraient leur propre porte. Il prépara son plus beau sourire
pour accueillir les passagers et c’est dans cette attitude qu’il reçut, en
pleine poitrine, le harpon décoché par le fusil de plongeur que tenait
Gérard. Il s’écroula sur le pont dans un abîme de stupéfaction et de
surprise douloureuse avant que le noir n’emplisse son esprit. Il n’eut que le
temps de voir la tête de l’horrible mégère qui suivait son assassin et
semblait trouver l’action de ce dernier toute naturelle et évidente !
Comme il gisait sur leur passage, Gérard repoussa du pied le corps de
Daniel et ne tenta aucun geste pour porter assistance à son sauveur qui
baignait dans une mare de sang s’élargissant d’instant en instant. Odette
évita de patauger dedans et le contourna, puis ils se dirigèrent vers la
cuisine pour boire et manger enfin d’une façon satisfaisante. Le lendemain,
sans un regard pour leur victime, ils prirent le voilier et s’en allèrent
paisiblement. Ils n’avaient pas échangé trois mots !
*********
Profondeurs marines
Gérard avait enseigné Odette, en tant que professeur, avant de tomber
éperdument amoureux de cette jeunesse et de la convaincre de l’épouser.
Au moment de leurs noces, elle frisait à peine la vingtaine alors que lui
approchait de la quarantaine. Pour qu’elle puisse terminer ses études de
biologie marine, le couple décida d’éviter de procréer. Cela chagrinait un
peu Odette qui, en bonne Suissesse, souhaitait mettre au monde un garçon
puis, une fille et pas plus, alors que Gérard, fils des Flandres, en
souhaitait, mais à moyen terme, une demi douzaine ! Puis ils se trouvèrent
pris par le travail intense des missions océanographiques. Celles-ci les
envoyaient en missions, fort loin et trop longtemps à chaque fois, pour que
la question de la descendance se pose vraiment. Du secteur public, ils
partirent ensuite, vers des postes à hautes responsabilités dépendant du
privé, c’est à dire dans la seule société française qui existait et travaillait
avec profits dans le domaine sous-marin : La Comex.
Quand le problème, d’une vie possible sous la mer, se posa, de grandes
réunions internationales se tinrent pour l’organisation et le financement
du projet. Après des discussions qui durèrent trois années, les
participants trouvèrent un accord et le programme fut lancé. Les nations
se partagèrent les différents lots de cette installation spéciale et les
francophones se virent, entre autres, chargés de trouver le couple qui
resterait un an sous l’eau. Il fallait donc qu’ils mettent à profit les quatre
ou cinq ans que demandait la réalisation technique pour sélectionner et
surtout pour former le personnel sélectionné. Ils organisèrent un concours
plurinational dont douze couples ressortirent, à la fois pour leurs qualités
de résistance physique et pour leurs parfaites santés physique et mentale.
Mais cela ne suffisait pas, ils devaient en outre, pouvoir se supporter l’un
l’autre en restant enfermés durant un an dans une bulle de quatre vingt
mètres carrés. De plus, le programme prévoyait que ce couple devrait,
pendant ce séjour, tenter d’avoir un enfant qui naîtrait, non pendant la
période sous-marine, mais immédiatement après. Autrement dit, ils
devaient se tenir tranquilles de ce côté-là pendant les trois ou quatre
premiers mois, puis laisser tomber pilules et autres contraceptifs et
s’activer afin d’enfanter ! Les scientifiques voulaient savoir les
modifications ou caractères particuliers que présenterait l’enfant ?
Gérard appartenait au genre des « braves types », et se montrait très
compétent et placide. Son seul défaut résidait dans l’amour démesuré qu’il
portait à sa jeune épouse. La jalousie le rongeait dès qu’un homme, plus
jeune que lui, s’approchait d’elle. Odette, fille sérieuse et appliquée,
effectuait très bien les boulots que sa hiérarchie lui confiait et tenait
leur maison en ordre. Elle n’entretenait aucune mauvaise pensée se
rapportant au sexe, son seul regret venant de son absence de
descendance. Elle souhaitait ardemment enfanter ! La jalousie de son
époux la laissait à la fois perplexe et flattée car elle savait ne pas
posséder une beauté fracassante ! Elle se considérait comme une femme
avenante mais pas assez pour appartenir à la classe des jolies. Mais
l’amour ça ne se commande pas ! Elle atteignait ses trente trois ans
lorsque la mission commença et elle se sentait très décidée à tout tenter
pour avoir, enfin, un gosse. Elle admirait son époux depuis la faculté et il
représentait pour elle son héros, son maître et le centre de son monde. De
plus elle adorait l’impression qu’il lui procurait de se sentir une femme
d’exception.
Ils ne furent choisis que sur de vrais critères et non par protection ou par
favoritisme. Ils méritaient ce poste particulièrement bien payé dont ils
savaient qu’ils tireraient un livre ensuite. Cela deviendrait un étrier pour
enfourcher la gloire et passer le reste de leurs vies en conférences
juteuses. Oui, les tests se révélèrent très durs et rester tête-à-tête
dans une grotte isolée de tous pendant trois mois ne représentait que le
plus facile de ceux-ci ! Pourtant, cette épreuve élimina de nombreux
concurrents qui craquèrent à la longue. Eux, placides et conviviaux, ne
sentirent pas le temps passer, se partageant le peu de travail et
s’occupant le reste du temps à lire ou à jouer avec l’ordinateur. Ils ne
créèrent aucune tension entre eux et, partant, ne trouvèrent aucune
occasion de se disputer. Ces deux là se révélaient comme des gens
remarquablement destinés l’un à l’autre.
Lorsque vint le moment d’aller habiter dans la bulle, ils empruntèrent le
SAGA qui devint, par la suite, l’ascenseur les reliant au navire
océanographique. Ce genre de Bathyscaphe de troisième génération avait
été conçu pour être parfaitement autonome. Mais, les initiateurs de
l’expérience voulurent qu’on le modifie afin qu’ils puissent le coller, comme
un ormeau, sur la Bulle et qu’il devienne, en cas de besoin, un engin
utilisable pour une remontée. La règle de leur séjour stipulait qu’ils
pouvaient recevoir une visite de contrôle par quinzaine mais eux, ne
devaient jamais ni sortir en scaphandre, ni remonter pendant toute la
durée de l’expérience. Donc toutes les deux semaines, ils fermaient la
liaison entre le SAGA et la Bulle et laissaient le sous-marin remonter pour
qu’il puisse revenir ensuite avec un ou deux visiteurs. Cela représentait,
pour eux, un moment toujours agréable, même si la durée de cette visite
se trouvait limitée, selon le conseil des psychologues, à une heure
maximum. Quand les visiteurs repartaient, le navire laissait le SAGA à la
verticale et un plongeur, avant de remonter, fixait l’engin à la Bulle.
Le système de flottaison du SAGA se trouvait doublé. Il possédait des
ballasts à essence légère de densité 0,8 et d’autres qui, d’une façon plus
moderne, utilisaient des microbilles de verre enrobées dans une résine.
Les commandes de ces ballasts fonctionnaient par magnétismes et cela
devint dramatique quand les explosions atomiques se produisirent. En
effet le Saga, qui se trouvait en train de remonter un visiteur, n’était plus
qu’à une vingtaine de mètres de la surface quand le brutal flux magnétique
bloqua tout ! Le commandant trouva juste le temps d’envoyer des
plongeurs pour effectuer deux missions très précises. L’une : Celle d’aider
le passager à sortir et à regagner le navire. L’autre à accrocher le câble
sur le SAGA, à titre de précaution ultime, puis de le positionner sur le sas
de la Bulle. Les plongeurs réussirent dans ces deux missions mais la vague
de chaleur qui arriva une heure plus tard fut annoncée de toutes les
façons possibles dont le Morse. Le Capitaine et l’équipage espérèrent
trouver le temps de gagner un abri sur la terre ferme. Vain espoir, hélas
car, comme six milliards d’autres individus, ils périrent de manière atroce !
Au fond, la situation se modifia. En effet, trichant un peu sur les dates, le
couple, s’occupa et trouva bien du plaisir à mettre en route un enfant,
quelques jours avant l’heure. Normalement, s’ils réussissaient dès les
premières tentatives, la naissance se produirait une semaine après la fin
de l’expérience et cela les rendait tout joyeux ! Ils s’en ouvrirent à leur
visiteur qui partagea leur bonheur et les félicita quand la confirmation de
la grossesse devint évidente. Puis arriva la grande catastrophe et ils
surent que le SAGA ne pourrait pas les remonter. Toutefois l’engin se
trouvait encore en place et Gérard rassura sa compagne en lui disant qu’il
réparerait ou trouverait bien un moyen pour qu’ils puissent remonter. Il
s’attendait, disant cela, à des cris et à des larmes et surtout, à ce qu’elle
refuse de le croire ! Elle savait effectivement avec quel médiocre
bricoleur elle vivait. Mais, Odette, avait bien d’autres chats à fouetter !
La confirmation de sa maternité modifia profondément son attitude car,
Gérard cessa de représenter le centre de son monde. Seul, le futur bébé
l’intéressait ! Elle se détacha un peu de son époux et reconsidéra le monde
sous l’angle maternel. Bien qu’il le comprenne parfaitement, Gérard en
éprouvait un peu de jalousie, mais il se dit que les lois de la nature le
voulaient.
Le couple savait aussi bien que possible ce qui venait de se passer sur la
planète et tous deux se considéraient comme favorisés par le sort qui
devenait, désormais, le leur. De là à penser que Dieu les choisissait, pour
devenir les « Adam et Eve » d’une nouvelle ère, il ne restait qu’un petit pas
que la brave Odette, franchit allègrement sous le regard inquiet et
réprobateur de son époux. Partant de cette conviction, Odette ne
manifestait aucune inquiétude sur leur sort. Si Dieu prévoyait leur
promotion, ils s’en sortiraient, d’une façon ou d’une autre et voilà tout !
Rassurée, elle retournait à la layette qu’elle tricotait, pour passer le
temps comme, jadis, agissait son arrière-grand-mère. Gérard s’en sentit,
au début, tout attendri et tout ému, Puis cela commença à l’irriter de voir
à quel point elle se comportait en totale irresponsable ! Mais, je l’ai dit, il
possédait un caractère placide ! Alors il se rendait dans le Saga et
étudiait comment il pourrait, lorsque les radiations disparaîtraient que la
température redeviendrait normale, réussir à utiliser les ballasts ?
Puis, peu à peu, ils commencèrent à s’ennuyer. Avant le cataclysme, leur vie
se trouvait cadencée par les contacts radio qu’ils maintenaient avec le
navire. Ils devaient, également, se livrer à des mesures sur eux-mêmes :
température, tension artérielle, test de glucose et d’albumine sur leurs
urines, rythmes cardiaques, et cela, deux fois par jour. Cela créait une
routine qui les occupait et coupait leur tête-à-tête. Maintenant, ils se
sentaient seuls au monde et perdaient tout enthousiasme. Ils se
nourrissaient par pulsions, sans s’asseoir à table ni manger ensemble, car
lui perdait l’appétit alors qu’elle devait nourrir deux êtres. Il devint
maigre et nerveux tandis qu’elle tourna boulimique. Au troisième mois de
sa grossesse ils décidèrent, puisqu’ils en possédaient l’équipement, de voir
si elle enfanterait un garçon ou une fille. Ils procédèrent à une
échographie. Il constatèrent la présence de deux bébés et non d’un seul.
Elle en ressentit une joie folle alors que lui n’y voyait que la multiplication
de ses problèmes futurs.
Mais les choses se gâtèrent vraiment quand, au cinquième mois, elle lui
refusa toute relation sexuelle au prétexte que cela pouvait nuire aux
bébés. Au début, il prit assez bien la chose. Elle ne ressemblait plus
tellement à la petite jeune fille dont il tomba amoureux et, de plus ne
montrait, envers lui, que son agacement. Il se consola en se disant que
dans la position où elle se trouvait, elle pourrait, aussi bien, manifester
des « envies » de fraises ou d’oranges qu’il ne saurait pas satisfaire !
Au sixième mois il devint patent que les jumeaux appartenaient aux deux
sexes et elle lui rebattit les oreilles durant quelques semaines pour qu’il
contribue au choix des prénoms ! Tout à fait comme si de plus importantes
préoccupations ne le tenaient sous pression ! Finalement, elle fixa son
choix sur Léon et Natacha, il donna son accord, n’y trouvant strictement
rien à objecter ! Ensuite, elle tomba dans une période d’affabulation
durant laquelle elle parlait à ses bébés comme s’ils se trouvaient près
d’elle, dans leurs berceaux placés d’avance au milieu de la Bulle. Alors que
lui se tourmentait pour trouver un moyen de quitter la bulle et trouver de
comment tenir le coup jusqu’à ce que la sortie soit envisageable. Il se
demandait aussi ce qu’il devait prévoir pour l’accouchement car il ne
possédait aucune expérience en ce domaine. Il savait tout juste qu’il lui
faudrait de l’eau chaude et couper les cordons ombilicaux et ces gestes
simples à accomplir l’emplissaient d’inquiétude.
Les derniers mois devinrent de plus en plus pénibles. Alors qu’elle
conversait en permanence avec son futur fils, et un peu moins avec sa fille,
elle ne lui adressait plus que rarement la parole. Gérard se sentit rejeté
et jaloux. Il prenait chaque jour d’avantage conscience de leur différence
d’âge et lui en voulait à mort. Il passa de plus en plus de temps dans le
SAGA et réussit à bricoler un petit émetteur morse dont il se montra
très fier. Il le dota d’un automatisme simple pour qu’il envoie des S-O-S
en continu et, tous les soirs à 20 heures, il indiquait leur position pour
compléter, espérant, sans trop y croire, qu’un autre survivant viendrait les
aider. Une fois ce bricolage terminé, il osa quelques tentatives, en se
forçant un peu, pour obtenir une relation sexuelle avec sa femme. Celle-ci
mit les points sur les i, et ce, assez vivement pour qu’il perde un peu de son
sang froid. Il lui balança, alors, une tarte magistrale qui laissa rapidement
apparaître un oeil au beurre noir. Cela la terrorisa. Quand il voulut
présenter ses excuses, elle prit l’attitude de l’enfant battu en se
protégeant de l’avant-bras. Depuis, elle se recroquevillait dans son coin et
restait prostrée durant tout le temps de son séjour dans la bulle. Elle
devint de plus en plus laide, empâtée et bouffie, avec son oeil poché, mais
lui frustré et contrit se sentait de plus en plus amoureux. Ainsi se
montrent les hommes ! Après tout à quoi d’autre pouvait-il penser en tant
que perspective agréable ? Heureusement d’ailleurs, car au neuvième mois,
lorsque les provisions commencèrent à baisser, il imagina le « sauveur » qui
les sortirait de là et il le voyait sous les traits de l’ange Gabriel, un beau
jeune homme blond au sourire charmeur ! Et, tout à coup, il se dit que son
épouse Odette, ne pouvait que tomber amoureuse de ce sauveur si
gracieux, si jeune et si bien de sa personne. Alors, elle le quitterait
emportant avec elle sa descendance pour aller créer un nouveau foyer
avec quelqu’un de son âge. Les affres de la jalousie lui prirent le plexus et
il en perdit son self contrôle, commençant à engueuler son épouse pour ce
qu’elle lui infligerait, sans doute, avec l’homme qui viendrait les sauver.
Puis, devant son air innocent et stupéfait il partait dans de grands
discours vengeurs en disant qu’il ne se laisserait pas dominer !
Ni l’un, ni l’autre ne pouvait savoir que dans l’air qu’ils respiraient depuis le
début de l’expérience, contenait des traces de protoxyde d’azote. Ces
faibles quantités de gaz hilarant contribuaient à les maintenir détendus
sans qu’ils le sachent. Il devait être renouvelé tous les six mois par
l’équipe de maintenance. Mais le stock se trouvait maintenant épuisé et
leur humeur correspondait à la plus normale possible pour deux animaux
enfermés depuis presque un an dans une cage, si luxueuse soit-elle. Tout
psychologue hypothétiquement consulté prévoirait que, bientôt, ils se
déchireraient avec allégresse. Et ce qui commença avec une gifle, se
poursuivait en disputes de plus en plus violentes et de moins en moins
fondées. Chacun des deux se sentait plein de fureur et d’animosité envers
l’autre. Odette trouvant que dans sa position de parturiente, il devrait
manifester plein d’égards envers elle et la chouchouter au lieu de la
frapper comme la brute qu’il se montrait ! De plus il se révélait sous son
vrai jour de lubrique égoïste et complètement incapable de la sortir de
leur mauvaise situation. Et puis il s’agissait d’un vieux ! Elle trouvait qu’il ne
tentait vraiment aucun effort pour lui venir en aide. Gérard, de son côté
comprenait enfin qu’une femme enceinte, ne se comporte plus
principalement comme une épouse mais réagit prioritairement en tant que
future mère. Dès qu’elles obtiennent de se trouver en cette situation, les
femelles se détournent des mâles avec dégoût, quand, dans certaines
espèces, elles ne les dévorent pas ... Et ces idiots de mâles obnubilés qui
courent tout de même à l’accouplement ? Que de stupidité chez eux ! Mais
lui, il comprenait tout et ne se laisserait pas abandonner au profit de ses
enfants ou d’un autre mâle plus jeune que lui. Il se sentait tout à fait
décidé à défendre ce qu’il considérait comme son bien !
Il se mit en quête de ce qui pourrait éventuellement lui servir d’arme et ne
trouva pas grand chose d’assez sûr. Au cours d’un corps à corps contre un
robuste jeune mâle, ce dernier prendrait forcément le dessus ! Il lui
fallait donc trouver une arme agissant à distance. Il n’existait ni fusil, ni
sagaie à bord. Il trouva quelques des couteaux mais il se savait incapable
de les lancer avec assez de précision et de force. En cherchant plus
intensément, il finit par trouver un lance harpon (ou fusil sous-marin),
dissimulé, sous des couvertures et des combinaisons de plongée, dans le
coffre de secours du SAGA. Cet engin devait se trouver inclus en tant
qu’élément du matériel standard de survie, au même titre que la fusée de
détresse, son lance-fusées ou la balise.
Quel dommage qu’il ne puisse sortir en tenue de plongeur pour regagner la
surface ! Mais, s’il pouvait franchir le sas qui menait au Saga, il ne pouvait
ouvrir, de l’intérieur, le sas qui leur permettrait d’en sortir. Celui ci ne
pouvant se manoeuvrer que de l’extérieur. Aucun concepteur ne songea que
tous les systèmes magnétiques pouvaient se trouver exceptionnellement
bloqués et que le SAGA ne pourrait pas délester !
Deux jours plus tard, alors qu’ils sombraient tous deux dans la morosité et
perdaient tout espoir, ils entendirent des coups frappés sur le câble !
Coups régulièrement espacés qui ne pouvaient signifier qu’une chose :
Quelqu’un ayant reçu leur message se trouvait là afin de les aider ! Gérard
attendit que sa pendule de bord marque vingt heures pour envoyer en
français et en anglais le message que Daniel compris parfaitement. Puis le
couple ne vécut plus que dans l’attente du signal. Le temps leur parut
particulièrement long, mais ils venaient de conclure un tacite armistice, ce
qui n’empêchait pas chacun d’eux de ruminer dans son coin. Quand le signal
attendu résonna, ils passèrent dans le SAGA et le séparèrent de la Bulle.
Puis ils attendirent de nouveau, grignotant leurs dernières provisions.
Enfin, ils sentirent le mouvement de montée qui débutait puis qui s’arrêta
quelques heures plus tard. Gérard exécuta les manoeuvres de
rééquilibrage des pressions et en ressenti une violente migraine qui
l’empêchait de penser normalement. Seule la douleur l’habitait alors
qu’Odette semblait supporter au mieux cette phase. Cela réveilla sa colère
et son ressentiment. Cette garce se montrait jeune et résistante, elle
allait se jeter dans les bras de leur sauveur et, lui, vieux machin
douloureux, dans l’état où il se trouvait, ne pourrait s’opposer à rien. Il
posa le fusil, prêt à lancer, le long du sas de sortie, bien décidé à l’utiliser
si celui qui les sortait de là, se présentait sous la forme d’un homme jeune
et avenant. Mais s’il s’agissait d’une femme ou d’un vieux, il ne l’utiliserait
pas ! Sa décision devenait irrévocable ! Bien plus tard, la céphalée disparue
comme par miracle et son impatience à sortir de ce trou à rat grandissait.
Elle, se montrait plutôt calme et souriante car tout se déroulait comme
prévu. Dieu lui envoyait quelqu’un pour la sauver ainsi que ses bébés ! Cette
satisfaction affichée d’un bonheur à venir exaspéra Gérard qui voulait en
finir avec toute cette expérience et les contraintes subies pendant une
année. Lorsque le SAGA se posa sur le pont, il leur fallut encore attendre
un quart d’heure avant que la silhouette de leur bienfaiteur ne se découpe
devant le hublot encore humide. Il s’agissait d’un homme, mais, faute de
transparence suffisante, ils ne purent déterminer son âge. Les deux sas se
trouvèrent ouverts presque simultanément et Gérard sortit le premier.
Dès qu’il vit Daniel, il comprit le danger que son couple allait courir et lui
envoya sa flèche en visant le coeur ! Daniel s’écroula dans une flaque rouge
et resta mort sur le pont. Odette ne manifesta aucun réflexe à cet acte
odieux. Elle se trouvait bien trop occupée à respirer l’air du large, à
regarder l’horizon et à se chauffer au soleil de midi. Elle agissait dans un
état second et se dirigea vers la cuisine où elle savait trouver de quoi
reprendre des forces. Pour s’y rendre, elle décrivit un large crochet
autour du corps sans même s’en rendre compte. Gérard la rejoignit,
déjeuna avec elle sans mot dire, puis la tenant par la main, il la mena
jusqu’à la coupée où une échelle de corde, installée par Daniel, permettait
de rejoindre le voilier. Elle le suivit, muette, et le regarda vérifier les
provisions préparées par leur victime. Puis, il leva l’ancre, hissa le foc pour
se dégager du navire. Il envoya ensuite la grand-voile et prit la direction
de la côte sicilienne. Il se sentait pressé d’arriver car Odette ressentait
déjà quelques légères contractions. Avec un peu de chance ils arriveraient
dans une ville où il trouverait, sinon une assistance, du moins du matériel
et un lieu plus propice à un accouchement.
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Daniel :
La flèche qui terrassa Daniel n’atteignit pas son coeur, mais causa des
dégâts à son poumon gauche. Il resta immobile seize heures avant de
reprendre conscience au moment où la pluie se mit à tomber dru. Il se
sentait extrêmement faible et se traîna jusqu’au poste de pilotage en
rampant sur le côté droit. Il ne parvint que difficilement à se redresser
et, dans le miroir de la cabine du Capitaine qui jouxtait, il put se voir et
comprendre un peu mieux la nature de sa blessure. En fait, son cerveau ne
comprit pas le geste de Gérard tellement inattendu et à l’inverse de
l’accueil qu’il croyait recevoir de gens qu’il venait délivrer ! Il ressentit une
vive douleur due au choc et à sa surprise juste avant de s’évanouir.
Maintenant, il voyait le harpon qui le traversait et se mit à la recherche
d’une scie à métaux pour pouvoir le couper et le retirer sans risquer
d’agrandir les trous d’entrée et de sortie. Il attrapa dans la boîte de
secours, au passage, un flacon de sulfamides en poudre et le glissa dans sa
poche. Puis, en reprenant ses forces par des pauses quand il se sentait
épuisé, il parvint à la cuisine qui se trouvait située au même niveau. Les
couverts jonchaient encore la table, le couple ne trouvant pas utile de
perdre du temps à tout ranger. Mais, Daniel ouvrant tous les tiroirs, finit
par trouver ce qu’il cherchait. Il lui fallait bloquer le harpon de la main
gauche et tenter de le trancher en manoeuvrant la scie avec sa droite. Le
tout en se tenant devant la glace du Pacha. La douleur engendrée par ses
efforts devint si vive qu’il ne put mener l’opération en une seule fois. Il lui
fallut agir par saccades et il lui fallut plus d’une heure pour mener cette
opération à son terme. Mais Daniel possédait un caractère persévérant et
même pugnace. Soutenu, en cette occurrence par son vif désir de vivre.
Ces qualités intrinsèques amenèrent les AE à le choisir parmi des millions
d’autres. Grâce à cela, il parvint finalement à se débarrasser de ce
projectile au prix d’une nouvelle hémorragie. Il réussit à saupoudrer le
côté face et à y placer un pansement adhésif, mais pour son dos il ne put
que jeter un excès de poudre, par dessus son épaule, sur la blessure en
espérant que la quantité remplacerait la précision nécessaire. Comme la
température ambiante restait douce il resta torse nu et se consola en se
disant que les microbes et virus disparurent certainement de la surface
du globe au moment de la grande catastrophe. De plus, l’engin qui le blessa
provenait d’un endroit particulièrement aseptisé. Il but beaucoup et
mangea un peu, en se forçant. Puis se coucha dans le lit qui se trouvait à sa
portée et tomba comme une masse dans une profonde léthargie. Quinze
jours plus tard il n’éprouvait plus qu’une gêne respiratoire, les trous,
causés par le harpon, finissaient de se refermer, des deux côtés. Il allait
assez bien et se sentait capable d’envisager, une fois de plus, son avenir.
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Odette en arrivait à une ouverture de trois centimètres quand Gérard
put, enfin, l’installer sur le lit d’une chambre d’hôpital ! Là il commença à
s’occuper, du mieux qu’il le pouvait, de la naissance de Léon et de Natacha.
Mais la bonne volonté ne remplacera jamais la connaissance et les choses
se passèrent le plus mal possible. Odette, un peu trop âgée pour mettre au
monde un premier enfant, s’épuisa en efforts avant que Léon ne consente
à sortir. Elle se trouva fortement déchirée et perdit une quantité
considérable de sang. Il se montra incapable de stopper l’hémorragie. Les
malheurs ne venant jamais seuls, Léon, étranglé par le cordon ombilical qui
enserrait son cou, ne vécut que le temps d’un soupir. Sa mère le suivit dans
la mort deux heures plus tard donnant le jour à la petite Natacha. Celle-ci
trouvant un passage déjà élargit, vint au monde sans problème. Son père,
qui n’avait plus qu’elle sur Terre, la recueillit et la nettoya. Finalement
avec des livres de puériculture, du lait en poudre pour nourrissons -trouvé
dans une pharmacie- beaucoup d’erreurs et des tonnes de patience, il
commença son apprentissage de papa.
Les six premiers mois Gérard n’osa pas se déplacer, mais le climat trop
chaud et trop sec lui déplut et il décida de remonter avec son bébé vers le
Nord. Il se déplaçait en vélo avec le panier de Natacha sur le porte-
bagages, et de ville en ville, trouvait aisément de quoi satisfaire à leurs
besoins. Il s’établit de manière stable dans une zone tempérée, bien
arrosée de rivières et d’un climat présentant, durant les deux tiers de
l’année, l’illumination et la douceur du plein soleil. Il stoppa son errance
près de la ville de Nyons, en Provence, en choisissant le village de Saint
Sauveur. Là, il trouva un mas à sa convenance et, comme le réalisa Daniel
avant lui, il entreprit d’obtenir des plantations en partant de fruits secs à
noyaux qui provenaient des réserves de survie du SAGA. Le fruit de ses
longues réflexions dans la Bulle le conduisit, en effet, à se constituer,
pour l’avenir, un petit stock de fruits secs et de graines destinés à cet
usage. Il réussit partiellement avec les amandes, les noisettes et les
figues. Les noyaux d’olives abondaient et il en mit partout. Ne trouvant,
par hasard qu’un seul noyau d’abricot oublié par le marchand de fruits secs
il en obtint un rejeton sur coton humide et put le planter, d’abord en pot
puis en pleine terre. Les raisins secs lui fournirent la base d’une vigne de
mauvaise qualité. Mais le riz « sauvage » donna bien. Quand le temps des
biberons s’acheva, il se mit à réfléchir aux événements passés et se
demanda quelle folie s’empara de lui pour qu’il tue ainsi le (probablement)
seul autre humain échappé du cataclysme ! Que lui arriva-t-il, pour qu’une
telle jalousie l’anime et le transforme en assassin ? Il se sentait plein de
remords et de regrets et comme cela le rongeait, il se décharna encore
davantage. Pour ne plus y songer, il se jeta comme un forcené dans le
travail et dans l’éducation de sa fille. Il mourut quand elle atteignit l’âge
de quatorze ans, capable de survivre seule dans ce monde étrange qui
l’entourait ! Monde étrange, où à part ce que l’on s’amusait à produire, il
restait aisé de se procurer n’importe quoi en se servant dans des magasins
vides de toute autre présence. Laissons-la donc se débrouiller seule, nous
la retrouverons plus tard.
Daniel
Daniel, sur le navire océanographique, se trouvait confronté au problème
de revenir sur la terre ferme. Il disposait de deux moyens pour s’en
approcher. Le premier consistait à descendre l’une des embarcations de
secours, à y installer un mât mini d’une voile improvisée puis de cingler à
faible allure vers la côte la plus proche. L’autre consistait à étudier si,
avec un peu d’adresse, il ne parviendrait pas à remettre en état de bon
fonctionnement le système de ballasts du SAGA ? Cet engin, une fois
réparé deviendrait alors un bon moyen, pour se déplacer sans danger en
mer. De plus l’essence légère des ballasts pouvait ensuite se récupérer et
il la ramènerait ramenée avec sa camionnette. Ainsi les voyages
d’exploration qu’il devrait entreprendre, bien plus tard, pourraient
s’effectuer, en partie, avec son U.L.M ...
Après tout, il disposait de tout son temps ! Le seul contact qu’il trouva
l’occasion d’établir avec ceux qui représentaient les autres humains de la
planète, renforçait grandement sa prudence naturelle ! Il faillit en crever
et, prit la décision, pour une autre éventuelle rencontre, de s’entourer d’un
maximum de précautions. Il préféra donc tenter de réparer et se fixa un
délai de dix jours pour y parvenir. En cas d’échec il en reviendrait à la
solution de l’embarcation de secours. Le SAGA se trouvant déposé sur le
pont et il établit un rapide diagnostic. Tout paraissait en ordre de marche,
y compris la pile atomique qui lui fournissait le courant. La radio ne
fonctionnait plus mais le bricolage de son « assassin » permettait
d’envoyer un message en Morse. Les commandes électromagnétiques des
quatre ballasts sous le flux intense qu’elles subirent, restaient en
positions bloquées. En fait, chaque ballast se voyait muni d’une
électrovanne qui l’ouvrait ou le fermait selon deux positions possibles. La
manette, purement hydraulique, qui les commandait, comportait deux
seules positions, selon que l’utilisateur voulait ouvrir (pour les vider) ou
compléter le lest. S’il parvenait à réparer les vannes il se trouverait à
même de plonger ou de naviguer en surface à son gré, mais dans l’état
actuel, rien ne l’empêchait de partir vers la côte en espérant un temps
calme. En effet, le sas extérieur ne pouvait ni se trouver ouvert (par
qui ?) après une navigation, ni rester fermé autrement que de la seule
porte intérieure. Il fallait bien qu’il songe au moyen de sortir lorsqu’il
arriverait à destination !). Il opta, en connaissance de cause, pour tenter
de naviguer en surface mais en gardant la possibilité de plonger en cas de
besoin ! Dans cette éventualité, il devrait jamais descendre très profond,
car l’unique porte du sas à sa disposition devrait tenir sans subir de
surpressions. Notre rescapé démonta l’une des électrovannes et trouva la
confirmation que l’électroaimant pouvait fonctionner normalement. Par
contre, le fer doux qui constituait la partie mobile ne devant se déplacer
que lorsque le courant passait dans la bobine, se trouva définitivement
aimanté par l’intensité du flux magnétique engendré par les bombes
« propres ». Il lui suffisait donc de remplacer ces pièces de base par
d’autres, identiques, mais non aimantées. La seule source dont il pouvait
disposer se trouvait dans le fer des maillons de la chaîne. Celle, qui, au
bout du câble, venaient se fixer par un crochet sur l’anneau soudé sur la
calotte supérieure du SAGA. Lorsque ce dernier se trouva soumis au flux,
le bout du câble, muni de son crochet, reposait au fond, près de la Bulle !
Ils échappèrent donc probablement à la magnétisation importune. Daniel le
vérifia en approchant une boussole qu’il conservait dans sa poche depuis
son départ de la mine et qu’il retrouva dans l’un des tiroirs de son
laboratoire. En fait, cela ne se vérifia que partiellement vrai. Les anneaux
les plus hauts montraient encore une faible aimantation. Par contre, grâce
à la graisse qui les protégeait et à a faible surface de leurs points de
contact, trois maillons, les plus près du crochet, restaient vierges de
toute influence magnétique. Il scia ces anneaux et les laissa de côté. Puis,
notre bricoleur ressouda le dernier de ceux-ci sur le crochet en utilisant
un chalumeau oxyacétylénique appartenant au matériel de survie de la
Bulle. Il passa quelques jours à réaliser une copie des pièces d’origine en
forgeant, tapant, rectifiant à la lime. Il se servit d’une petite forge qu’il
improvisa. Elle fonctionnait au charbon de bois et il bricola un soufflet
pour en attiser les braises. Mais toutes ces activités n’aboutirent qu’à un
échec, la pièce réalisée se révélant insuffisamment ronde, pas assez lisse
ni assez précise. Alors il lui vint une idée. Il prit l’une des pièces d’origine
et la porta à haute température, sans aller jusqu’à la déformer et il la
maintint ainsi durant un quart d’heure. Puis, après l’avoir laissée lentement
refroidir, il vérifia si elle conservait ou non sa magnétisation ? Elle n’en
montrait plus ! Son problème se trouvait résolu et il procéda de même
avec les quatre autres puis les remonta et vérifia leur fonctionnement.
Cette fois-ci le résultat espéré se trouva atteint. Cela fonctionnait
impeccablement !
Il ne se souvenait plus si, ce qu’il constatait correspondait à un phénomène
normal venant de ce que la chaleur annule la magnétisation ? Ni, si au
contraire, le flux partit finalement en se dispersant dans le fer du
dispositif qu’il fabriqua pour tenir chaque pièce durant ce chauffage ?
Mais il constatait le résultat. Les pièces refroidies, légèrement huilées,
glissaient et jouaient leur rôle d’entraînement du mécanisme d’ouverture
et de fermeture. Le SAGA se trouvait désormais à son entière disposition.
Daniel vérifia que tout se trouvait à bord avant d’entreprendre son
voyage. Il ajouta quelques-uns des vivres solides apportés par lui mais
négligés par le couple et quelques médicaments de plus ! Ensuite, il laissa
ce sous-marin de poche descendre, en utilisant le treuil et la puissance de
son moteur à son gazogène. Lorsque cet engin se trouva presque
totalement immergé mais toujours au bout de son câble, il descendit à son
tour. Une fois à bord du SAGA, il régla les ballasts pour que l’engin
remonte un peu afin qu’il puisse en dégager le crochet. Il rentra dans ce
sous-marin, ferma son écoutille et le laissant naviguer à un ou deux mètres
de profondeur, en vérifia la parfaite étanchéité. Puis il remonta en
surface, prit son cap et se dirigea vers cette côte qu’il quitta plein
d’espoir et d’enthousiasme quelques semaines plus tôt. Au début, le voyage
ne présenta pas d’autre difficulté que la faible vitesse avec laquelle il se
déroulait. A l’aller, utilisant ses voiles, il allait bien plus vite ! Mais une
tempête de courte durée survint brutalement ! Il plongea à moins cinq
mètres et en évita la force. Enfin, arrivant à l’approche du rivage, il
retrouva sans peine le point exact d’où il partit. De loin il vit, avec plaisir,
que son ULM se trouvait encore sur les lieux et cela le rassura. Bêtement,
il supposait que le couple échappé de la Bulle s’en empara. La probabilité
que ces gens là débarquent exactement à l’endroit précis de son départ
frisait le zéro. Mais la crainte ne se commande pas ! Il approcha son SAGA
du môle, sorti un filin qu’il fixa à une bite d’amarrage, revint à bord, amena
l’engin à affleurer la surface de l’eau et en ferma le sas. Puis,
complètement à l’aise et décontracté malgré ses mésaventures, il reprit
l’U.L.M. et peu de temps après le hissa sur le plateau de sa camionnette. Il
reconstitua, dans les magasins du port, les quelques provisions
indispensables et repris la route vers sa destination première, celle du Pic
du Midi !
Moins de deux semaines plus tard, il arrivait au pied de cette montagne,
prêt à en tenter l’ascension. Il se dit que sa mésaventure ne représentait
qu’un coup pour rien ! Son seul regret venait de ce que ce délai
supplémentaire pouvait représenter un danger de plus pour des voyageurs
tournant depuis un an et un trimestre autour de la Terre ?
Dans la dernière ville, au passage, il se munit de tout l’équipement
nécessaire à une telle expédition. La route lui permit de monter assez
haut en camionnette, puis il prit son U.L.M., décolla sur une section de
route assez droite et réussit à se poser sur un plateau d’où il repartirait
aisément. Cet endroit se trouvait à moins de huit cents mètres de
dénivellement, par rapport aux installations de l’Observatoire. Ensuite
munis de son sac à dos, par un temps magnifique, il commença à grimper. La
chance lui sourit, les circonstances climatiques se montrèrent favorables
et il exécuta aisément cette ascension. Parti à cinq heures du matin, il ne
bivouaqua pas en route. Le soleil touchait l’horizon lorsqu’il arriva à
destination, fatigué et surtout très essoufflé car son poumon,
insuffisamment remis, le handicapait. Il remit au lendemain la visite
détaillée des lieux et chercha où passer la soirée le plus confortablement
possible. Les installations électriques ne fonctionnaient plus depuis la
catastrophe et seuls des panneaux solaires fournissaient un peu
d’électricité, pour la lumière des veilleuses et ce, à un bas voltage. Il ne
pouvait penser tirer d’eux de quoi chauffer, même une seule petite pièce !
Heureusement il portait des vêtements très isolants et ramassa de
nombreuses couvertures dans les appartements des techniciens. Il choisit
le plus petit des locaux qu’il put trouver et s’y construisit un véritable nid
en s’emmitouflant. Malgré une température extérieure de moins dix-huit
degrés, il s’endormit comme un bébé. Lorsqu’il se réveilla le soleil se
montrait déjà haut.
Cette visite lui donna satisfaction car il trouva les documents qu’il
recherchait. Il put savoir, avec précision, quels astronautes se trouvaient
en orbite au moment du cataclysme, et ce, pour des vols de longues
durées. Il trouva même les enregistrements de certaines conversations
échangées entre ces satellites et planète. Mais, à l’analyse, un seul engin
correspondait à sa recherche ! Il s’agissait d’un Mir russe à bord duquel un
équipage international participait à des expérimentations scientifiques et
dont le personnel se renouvelait tous les six mois. Un engin américain
servait de navette et assurait simultanément le ravitaillement et le
changement des équipes. En permanence, ils restaient quatre à bord.
Daniel ne put obtenir plus de renseignements sur les personnes qui
tournaient au moment fatidique. Mais il trouva les coordonnées lui
permettant de chercher et de vérifier l’actuelle présence ou l’absence de
ce satellite dans le ciel. Il ne possédait aucune expérience de la
manipulation des télescopes et resta trois jours occupé à de vaines
tentatives avant de pouvoir pointer son appareil dans la bonne direction,
juste à l’heure du passage.
Mais, soit par ce qu’il ne réussit pas vraiment dans sa manoeuvre, soit par
faute d’un accident arrivé à l’engin, il ne trouva aucune trace dans le ciel
et s’en sent particulièrement déçu. Il se rabattit sur l’écoute des bandes
sons et finit par trouver une pile de disques compacts qui devaient les
avoir contenus. Mais, hélas, le grand flux avait tout démagnétisé et il n’en
restait rien ! Par contre, l’un des techniciens avait pris des notes
manuscrites pendant qu’il se trouvait en écoute et Daniel put glaner
quelques informations précieuses : Le dernier ravitaillement, et
changement d’équipage, s’effectua vingt-neuf jours avant la catastrophe.
Le satellite signala les explosions atomiques aussitôt qu’elles se
produisirent et l’homme, sur sa lancée, décrivit ce qui se passait sur la
planète ! Il nota l’embrasement général et la destruction totale. Donc, les
astronautes, s’ils vivaient encore, savaient ! Ces gens, techniciens des plus
sérieux et les mieux entraînés purent prendre des mesures de sauvegarde.
Daniel essaya de se mettre à leur place et pensa que la première des
mesures se rapporterait à un sévère rationnement alimentaire afin de
tenir le plus longtemps possible. La seconde des questions qu’ils devraient
résoudre concernait le retour sur le sol ! Or, ils ne pouvaient rien espérer
sans l’intervention d’une navette. S’ils voulaient survivre, ils savaient,
comme tout un chacun sur terre, que les bombes atomiques, dites propres,
exigeaient un délai de un an avant la disparition des radiations nocives. Ils
ne pouvaient donc entreprendre quoique ce soit avant un an, sauf si leurs
provisions ne suffisaient plus à les maintenir en vie jusque là ! Par ailleurs
ils disposaient de cette année entière pour trouver comment revenir sur la
Terre sans navette. Joli problème ! Daniel imaginait des lignes de
réflexions : les fusées latérales, qui servaient à rectifier la position de
satellite, lorsqu’il déviait de la trajectoire idéale, pouvaient, les aider à
descendre à la limite de la zone où l’attraction terrestre pouvait les
attirer dans une chute vers le sol. Mais, compte tenu de l’altitude et de
l’échauffement dû aux frottements avec l’atmosphère, ils brûleraient
avant même d’atteindre leur but ! Pouvaient-ils concevoir un moyen pour ne
pas brûler et aussi ne pas se trouver pulvérisés au contact du sol, à
l’arrivée ? Daniel ne pouvait répondre que négativement. Autre ligne de ses
pensées : Se pouvait-il que les Américains, au su de la grande catastrophe,
aient pensé spécialement à envoyer une navette pour les secourir ? La
chose pouvait se concevoir et appartenait au domaine du possible.
Pourtant, ils durent se préoccuper de fouetter d’autres chats, par
exemple de sauver le Président, sa famille, quelques huiles sélectionnées
parmi les savants, les militaires ou les riches possédants. Daniel refusa de
tabler là dessus et se dit que ces gens, là-haut, décidèrent sans doute de
finir leurs provisions et d’accepter la belle fin qui les attendait et les
transformerait en météorite. Cela restait plus logique !
Zone polaire.
La logique peut se voir comme une très belle organisation de l’esprit
humain. Les sentiments personnels correspondent à bien autre chose. Le
Président Flipper se trouva, un jour, séduit par la belle Olivia, docteur ès
sciences physiques, spécialisée en aéronautique et resplendissante dans sa
magnifique livrée de cosmonaute ! Elle s’en sentit intensément flattée. Ils
nouèrent et entretinrent une liaison extraconjugale très satisfaisante
pour tous deux, malgré les vingt ans qui les séparaient. Remarquez que
dans extraconjugal demeure toujours une notion d’extra. Cette amourette,
entre les deux américains, se déroula comme dans un film à épisodes et
resta des plus discrètes. Le Président rendait régulièrement visite aux
prestigieuses bases de lancement que le budget entretenait grassement,
cela se montrait des plus profitable pour son image de marque. Il ordonna
que l’on inscrive Olivia en tant qu’agent spécial de la C.I.A. Sa mission
officielle consisterait à établir, chaque semaine, des rapports
confidentiels qu’elle transmettrait, elle-même, au Président et qui
concernaient l’état du moral des savants soviétiques qui tournaient avec
elle. Ce subterfuge leur procurait environ deux heures par mois pour se
prouver leur affection respective. Ce qui les satisfaisait pleinement tous
les deux. Olivia, à trente-trois ans restait fidèle au célibat mais
fréquentait un « copain » que tout le monde connaissait. Il s’agissait d’un
joueur de Tennis professionnel qui appartenait au grand circuit. Olivia, de
nationalité américaine, descendait directement de nobles, d’origine russe
(blanc). Ses parents et grands-parents venaient d’une famille qui échappa
par miracle à la révolution soviétique. Malgré cela, ils s’exprimaient en
russe à la maison et Olivia se sentait tout à fait à l’aise dans cette langue.
Elle comprenait et parlait aussi parfaitement le français après ses cours
de perfectionnement suivis à Toulouse. Ces facilités pour les langues
figurèrent au premier plan parmi les raisons qui amenèrent les autorités à
la choisir pour aller vivre dans le MIR. Pour cette raison, également, les
cosmonautes Russes la considéraient comme une des leurs. Ils estimaient
ses compétences et manifestaient une vive amitié envers elle, qui
comprenaient cinq sur cinq toutes leurs plaisanteries et les subtilités de
l’âme slave.
Lorsque, moins de dix minutes après les premières bombes en Inde,
l’alerte rouge déclencha la descente du Président, de sa famille et de
quelques huiles dans leur abri bétonné du cinquième sous-sol, Flipper prit
le temps de donner des ordres pour qu’on envoie une navette afin de
sauver Olivia. La base de lancement, à l’instant précis où il donna cet
ordre, ne croyait pas encore que les rumeurs commençant à circuler
concernant une guerre atomique se trouvaient fondées. De toutes façons
un ordre du Président ne se discute pas et le Major Denis String prit son
départ moins de quinze minutes après. Une navette restant toujours prête
pour palier à un cas d’urgence. Bien plus tard, arrivé au MIR, Denis, put,
avec les autres, voir d’en haut l’extension des bombardements, des
incendies et des explosions. Il savait que retourner sur le globe
maintenant équivalait à une quasi-certitude de destruction. Pourtant il
pensait en militaire et le Président lui ordonnait de ramener Olivia. Il lui
en fit part en la prévenant que personne ne se trouverait là pour les
assister de quelque manière que ce soit en ce qui concernerait leur
amerrissage. Il lui exposa que l’atmosphère du globe, ainsi qu’ils pouvaient
tous le constater, devenait le théâtre de vents violents, de tempêtes et
d’orages intenses. Enfin il insista sur les propriétés des radiations venant
des bombes dites « propres », mais qui rendaient la terre inhabitable
pendant encore un an ! Olivia prit le temps de réfléchir et, finalement,
conclut qu’elle souhaitait prendre le risque, car l’autre branche de
l’alternative ne lui ouvrait pas de meilleure perspective au terme d’un an.
Que décideraient alors les autres cosmonautes, restés à bord ? Elle les
invita donc à profiter de la navette. Deux refusèrent la proposition et le
troisième, Alexandre, accepta. Ils repartirent donc à trois, laissant les
deux autres avec assez de provisions pour tenir encore un an et demi. Il
fut convenu que si la navette, par miracle, arrivait sans trop de casse et
que ses passagers trouvent le moyen de survivre, ils chercheraient à venir
au secours de ceux qui tournaient. Ils se quittèrent en manifestant la plus
grande émotion.
Comme Denis le prévoyait, dès qu’ils atteignirent une altitude plus basse,
ils se trouvèrent en proie à des vents violents qui empêchaient le pilote
d’amener son engin là où il le souhaitait. Au lieu d’amerrir dans le Pacifique
ils se trouvèrent ballottés et secoués de plus en plus fort, au fur et à
mesure que la surface s’approchait. Cela se termina dans un crash plutôt
que par un atterrissage. La navette tomba depuis les derniers trente
mètres, mais sous un angle de vingt-cinq degrés, angle venant d’une
composante entre la vitesse et à sa direction originelle. Cela se produisit
au nord du cercle arctique, à environ cent kilomètres de la ville
norvégienne de Narvik, dans la direction nord quart nord est. La navette
atteignait une température superficielle de quatre cent cinquante degrés
au moment de l’impact et heurta violemment une épaisse couche de glace
sur laquelle elle ricocha une vingtaine de fois, ce qui acheva de la
démantibuler. Elle termina son parcours dans un bloc neigeux vertical et
s’y enfonça en dégageant une énorme quantité de vapeur d’eau. Celle-ci se
condensait à nouveau en neige peu après et, lorsque tout mouvement cessa,
l’engin se trouvait enfoncé à l’intérieur d’une épaisse couche neigeuse
l’entourant dans toutes les directions. La succession des chocs, très rude
pour les passagers, entraîna que Denis y laissa sa vie et que le pauvre
Alexandre se trouve bien près de le suivre, le crâne enfoncé et les
membres inférieurs brisés. Quant à Olivia, nous pouvons affirmer qu’elle
vivait. Alexandre et Denis, dès le début de leur tentative, exigèrent
qu’elle se protége bien plus qu’eux-mêmes. Ils lui bricolèrent une sorte de
cocoon supplémentaire en utilisant tout élément mou ou souple existant
dans la navette (mousses, couvertures, linge etc.) Elle s’y trouvait comme
un rat dans son nid au moment de leur impact final. Assommée, elle ne se
réveilla que six heures plus tard pour constater la mort effective de ses
deux compagnons. Elle se trouvait sur la Terre, dans une région polaire et
à l’intérieur d’un engin dont il ne subsistait que la carcasse ! Elle savait que
le froid allait gagner et qu’elle devait s’organiser pour conserver une
espérance de survie.
Il lui fallait en premier lieu savoir si elle pouvait parvenir à s’extraire de
l’appareil ? Puis savoir quelles conditions climatologiques régnaient
dehors ? Elle devait surtout assurer, par tous les moyens, son alimentation
et sa protection physiologique. Lors d’un amerrissage normal la porte qui
permettait aux astronautes de sortir se trouvait en position verticale
haute. Mais, ici, la situation se trouvait exactement inversée, l’engin se
trouvant orienté en position tête-bêche. Que trouverait-elle en tirant la
première porte vers elle ? Trouverait-elle la force lui permettant de
pousser la seconde porte vers l’extérieur ? Elle s’attendait au pire ! Mais
le premier sas fonctionna très bien il ne souffrit pas directement de la
succession de chocs. Pour pousser la seconde porte, elle rencontra plus de
difficultés car il lui fallut, pour y parvenir, refermer la première, prendre
appui dessus avec son dos et pousser des deux pieds pour l’entre bailler.
Elle croyait déplacer, en force, un matelas de neige, mais en fait, elle
s’aperçut, vite, complètement trempée, qu’elle poussait de l’eau !
Neige ou glace fondirent au contact de la chaleur du vaisseau. Pour
l’instant, rien ne se solidifiait encore, mais cela ne tarderait pas ! Sa
combinaison de cosmonaute l’entravait assez fortement, dans ses
mouvements, mais elle l’isolait totalement du milieu extérieur. Olivia
parvint donc à se frayer un chemin dans la nappe d’eau tiède, dans laquelle
baignait la navette, et qui lui montait jusqu’à mi-cuisse. Elle remarqua
l’existence d’une lueur qui se trouvait à moins de deux mètres et se
dirigea vers elle, tant bien que mal, en pataugeant de moins en moins. Elle
réussit à atteindre, en quelques minutes, l’extérieur de cette grotte
artificielle creusée par la chute. Dehors, se trouvait la vraie banquise,
telle qu’elle se l’imaginait d’après ses lectures. Elle se trouvait, en fait,
placée sur le flanc d’un pan de glace ou de neige durcie. Plus bas, à une
dizaine de mètres, elle ne voyait que de la glace horizontale ! Plus haut
qu’elle le dénivelé ne dépassait pas les cent mètres. La navette se ficha, en
fin de course, dans cette sorte de mur et la chaleur qu’elle dégageait, lui
fraya un chemin, celui de l’endroit où elle se trouvait plantée maintenant.
Elle y resterait pour l’éternité.
La première réflexion qui lui vint l’amena à penser que le vaisseau pouvait
devenir le meilleur des lieux possibles pour y constituer ce qui deviendrait
sa base vie. En effet, le vaisseau dans l’état où il se trouvait et malgré les
chocs et les déformations subies, malgré sa position inversée, lui
procurerait un bien meilleur abri que la construction d’un igloo qu’il lui
faudrait construire sans aucune expérience. Mais, pour cela, elle devait, au
préalable, extraire les corps de ses compagnons et les entreposer ailleurs,
plus loin, sous un tas de neige. Il devenait également indispensable que le
chemin qu’elle venait d’emprunter, sous l’appareil soit débarrassé de son
eau. Sinon, celle-ci allait geler et donc rendre le passage très difficile
sinon impraticable ! Elle retourna à bord et brisa la vitrine qui lui donna
l’accès à un pic ou piolet prévu en cas d’urgence. En principe cet outil
devait briser un hublot de verre épais si un péril l’exigeait. Elle s’en servit
pour tailler dans la glace qui se trouvait en partie basse du chemin qu’elle
avait emprunté pour atteindre l’extérieur et elle eut la satisfaction de
voir l’eau s’écouler en gelant le long de la paroi externe. Le passage se
trouvait donc, maintenant libéré. Sans se reposer, elle entreprit de tirer
les corps de ses compagnons et de les balancer en contrebas, tout en se
promettant de s’en occuper de meilleure façon, mais plus tard, s’il existait
pour elle « plus tard ». Epuisée par tous ces efforts, elle rentra dans son
nouveau domicile, laissant le sas entre ouvert pour ne pas qu’il se coince
sous l’effet du gel et tira un matelas dessus pour empêcher le froid de
rentrer dans son abri. Elle mangea quelques fruits secs, but un peu de
glace fondue et alla se coucher dans son nid. La journée du lendemain se
montrerait cruciale car elle saurait quel degré d’irradiation régnait dans le
secteur et devrait songer à la façon de se procurer de quoi survivre. Elle
tomba comme une masse sous la fatigue et le cumul des émotions de la
journée. La planète se trouvait au second jour suivant le début de la
grande catastrophe. Les ondes magnétiques s’organisaient en courants et
champs qui allaient provoquer de nombreuses perturbations et augmenter
la température de l’atmosphère tandis que les radiations, mortelles pour
un an, suivaient les vents et les averses qui les répandaient mécaniquement
sous tous les azimuts ou presque !
La zone où la navette venait de s’échouer figurait en bonne place dans
toutes les agences de voyage. Les touristes venaient y contempler, à la
bonne saison, le spectacle toujours renouvelé que la fréquence et la
beauté des aurores boréales y fournissaient. Neuf mois sur douze la
nature donnait son spectacle. Autrement dit, cette zone, se trouvait l’une
des deux seules de la planète, qui restent les sièges permanents de
phénomènes électromagnétiques devenaient visibles durant trois saisons
et invisible la quatrième. De ce lieu précis, comme de celui qui agissait de
même vers le pôle sud, le champ magnétique terrestre opérait une sortie
vers l’espace. Il se trouva que la résultante de tous les champs émis par
les bombes atomiques reçues par l’Ecosse et la Norvège portent le même
signe magnétique que le champ terrestre et ces deux champs se
repoussèrent. Si la région de Narvik ne resta aucunement à l’abri des
ondes thermiques, elle le subit des phénomènes magnétiques induits par
les bombardements. Les averses de pluies chargées de particules radio
actives n’atteignirent que peu cette partie du monde car elles tombèrent
sous forme de neige plus de mille kilomètres au sud. Les bourrasques de
vent glacé se montrèrent, certes, plus violentes et plus longues que les
autres années mais elles n’amenaient pas de radioactivité notable dans un
rayon de deux cents kilomètres autour du lieu d’impact. Néanmoins, hélas !
Elles existaient pourtant au niveau suffisant pour causer des dégâts !
Olivia en subit les effets pernicieux, ignorant qu’elle devenait
irrémédiablement stérile. L’air qui, en moyenne, sur le reste du monde se
trouva porté à cent soixante degrés Celsius, ne subit, dans cette région
favorisée que des poussées de soixante à quatre-vingt degrés. A Narvik
par une telle température, de quatre-vingt deux degrés et comme ailleurs,
tout le monde périt. Cela se concrétisa plus ou moins rapidement selon les
isolations utilisées mais, à la fin tous y passèrent.
Lorsque Olivia, munie de son compteur vérifia, le lendemain, la qualité de
l’ambiance, elle pensa qu’au taux qui régnait elle ne perdrait pas la vie à
cause des radiations. Voilà, un premier point qu’elle considéra comme
acquis ! Dans la semaine qui suivit, elle nota un fort réchauffement de
l’atmosphère qui, à l’extérieur passa de moins vingt huit degrés à moins
cinq. Le mois suivant, elle se crut au printemps car il régnait la douce
chaleur de vingt-cinq degrés. Elle constata que, la glace fondant, son engin
et désormais foyer, ne se situait plus qu’à un mètre de l’extérieur. Encore
six semaines plus tard et avant que la température ne commence à se
stabiliser pour un court palier avant de redescendre, elle nota quarante-
cinq degrés à l’extérieur ! La navette, se trouvant nu sur la pente, glacée
mais fondante, venait de se détacher et de partir en glissant, dans un
grand fracas, vers la plaine inférieure située dix mètres plus bas ! Cela
créa quelques chocs et bosses de plus, mais il tint dans l’essentiel de sa
structure. Le sas inférieur se trouvait maintenant placé latéralement car
la navette pivota d’un quart de tour sous l’effet de la gravité. Olivia qui,
jusque là, lutta longtemps contre le froid, devait à présent s’organiser
contre le chaud. Entre temps, elle se procurait du poisson en brisant la
glace là où elle devenait particulièrement mince et en y posant une ligne et
son appât (un mélange de sardines en boîte et de flocons d’avoine). Elle ne
revenait jamais bredouille et une expédition par semaine lui suffisait. Elle
complétait son alimentation en puisant dans les réserves du bord. Au plus
fort de la chaleur, tout, autour d’elle, se liquéfiait et partait en ruisseau
vers des ailleurs inférieurs et incertains ... Mais la couche de glace avant
les événements, mesurait, en moyenne, en ce lieu, trente sept mètres
d’épaisseur. Si elle en perdit un bon tiers en un an, il n’en demeurait pas
moins que le stock permettait de tempérer le vaisseau par le point de
contact de sa génératrice inférieure. A cet endroit, par les propriétés
intrinsèques de la glace fondante, tout s’équilibrait à zéro. Elle tint le coup
et décida d’attendre avec patience que les radiations disparaissent. Elle
savait, comme tout un chacun, qu’en principe cela durerait environ un an.
Au terme de cette année la température des zones tempérées du monde
reviendrait progressivement vers son ancien équilibre. Cela prendrait sans
doute quelques mois ? Ensuite elle entreprendrait d’aller voir ce qui
restait de vivant sur la Terre et surtout de porter secours à ceux qu’elle
n’oubliait pas et qui continuaient à tourner dans le satellite.
Elle quitta son havre, munie de sa combinaison, d’un sac à dos avec
quelques provisions et des skis rudimentaires qu’elle se bricola avec des
planches arrachées à une étagère de la navette. A une date assez proche,
Daniel dans sa mine basque décida, de son côté, d’effectuer un vol, en
deltaplane, vers la ville de Santander. Malgré l’eau de fusion en surface, la
glisse restait bonne, surtout au petit matin et elle put assez aisément
franchir la distance qui la séparait de Narvik. A dix kilomètres de cette
ville, elle dut abandonner ce moyen de transport car le sol nu apparaissait
de plus en plus souvent sous la forme de taches boueuses, puis sèches
pour finir par ne montrer que de la terre normale qui revoyait pour la
première fois le soleil depuis la précédente glaciation. Elle continua donc à
pied, et tant bien que mal, elle atteignit une route bitumée en assez
mauvais état. En la suivant, elle accéda au centre de l’agglomération,
petite ville montrant ses jolies maisons de bois, peintes en couleurs vives
Ici, les habitations se étaient dotées d’un certain confort dans le sens où
les isolations thermiques employées par les habitants se classaient parmi
les meilleures du monde. A cela il fallait ajouter que le chauffage
domestique utilisait les ressources naturelles de proximité, principalement
le bois et aussi, avant le cataclysme, l’électricité. Chaque maisonnette se
trouvait équipé d’au moins un poêle monumental qui occupait une place
importante dans la salle de séjour et desservait les autres chambres de la
demeure. Une cuisinière à bois et boulets fournissait aux habitants : eau
chaude, briques réfractaires à mettre dans les lits et bien entendu
servait à cuire les aliments.
Ces gens savaient que leurs communications avec le reste du monde
pouvaient se trouver coupées et, par conséquent, conservaient en stock
assez de provisions pour qu’une famille puisse tenir quelques mois si
nécessaire. Hélas, tous périrent sous les effets conjugués de la chaleur
prolongée et des radiations. Presque chacune des maisons que visita Olivia
contenait son lot de cadavres en état plus ou moins avancé de
décomposition. Mais, à force de patience elle finit par trouver ce qu’elle
recherchait : une demeure inhabitée et vide quand la grande Catastrophe
mondiale se produisit. Elle se trouva obligée de casser plusieurs portes
avant de trouver la bonne Mais, elle accéda enfin au gîte qu’elle souhaitait
trouver : Un lieu lui permettant de s’y installer le temps d’une bonne
étape. Là, elle s’autorisa enfin à quitter sa combinaison, ce qui lui permit
de se laver avec du savon et se vêtir autrement. Elle choisit dans la garde-
robe, des effets mieux adaptés au nouveau climat qui régnait en ce lieu. La
nuit la température descendait à moins dix mais de jour, elle montait à
plus huit.
Grâce à son bon ami, le Président, et contre toute probabilité, elle
survivait et se demandait ce que devinrent tous les personnages
importants qui s’enfermèrent dans des blockhaus souterrains ?
Si ce problème restait, permanent, au fond de son subconscient, un autre
devenait le plus impérieux ! Elle se demandait vers où elle devrait se
diriger pour pouvoir le mieux apporter son assistance aux deux
compagnons qui tournaient encore dans le ciel ? Elle essaya de définir
quels paramètres idéaux devaient l’aider dans ce choix. En premier lieu il
faudrait qu’elle puisse communiquer avec le satellite. Par ailleurs, la remise
en état où, au pire, la fabrication d’un émetteur de radio exigeait qu’elle
trouve une ancienne station possédant des appareils réparables et des
pièces de rechange non affectées par les ondes magnétiques. Il lui fallait
oublier tout ce qui fonctionnait avec des transistors et se rabattre sur ce
qui concernait des appareils à lampes ! Cela revenait à rechercher un lieu
où elle trouverait les ustensiles d’une technologie vieille de plus de d’un
demi siècle. Seul un musée technologique lui procurerait les moyens
voulus ! Où donc se trouvaient les plus proches ? Parmi ceux-ci, lesquels se
trouvaient-ils situés dans des zones les plus éloignées possibles
d’objectifs militaires ou politiques ? De toutes façons ils ne pouvaient que
représenter qu’une rareté. Seuls, ils pourraient, et avec une immense
chance, encore abriter encore de quoi répondre à cette première quête.
Pour cette recherche, des catalogues ou des documentations sur les
musées du monde, fourniraient les sites possibles. Quelles bibliothèques
ou archives pas trop lointaines trouverait-elle à une distance raisonnable ?
La ville la plus proche, sur la carte, portait le nom de Trondjem, mais cette
agglomération de faible importance ne répondrait pas à son besoin. Plus au
sud la capitale, Oslo, conviendrait mais Olivia ne lisait pas le norvégien.
Elle se fixa donc une autre capitale, Copenhague, plus ouverte à des
cultures internationales, comme la destination à atteindre.
Pour s’y rendre le mieux consisterait à caboter, avec un voilier, tout le
long des côtes en se contentant de couper les différents fjords pour
éviter d’allonger, par trop, son parcours. Une fois sur place, elle
chercherait où se trouvaient le musée de la radio et l’observatoire
astronomique les plus convenables. Elle pourrait y vérifier si ses amis
continuaient encore à attendre son secours ou s’ils y renoncèrent en
plongeant dans une descente suicidaire ? Elle tenterait de communiquer
avec eux. Puis, enfin elle devrait rejoindre une base équipée pour
l’assistance au retour des satellites ! Dans cet ordre d’idées elle ne voyait
que Baïkonour, Cap Canaveral ou à la rigueur Toulouse ? En fait, il lui fallait
trouver un endroit d’où elle puisse envoyer une navette qui irait chercher
ses amis dans l’espace. Ensuite, elle devrait la suivre pour les opérations
du retour et de l’amerrissage. Gros programme en perspective pour les
semaines à venir !
Les Abris.
Dans la plupart des pays dits « civilisés » et aussi dans quelques autres,
les personnages importants, appartenant aux structures politiques ou
militaires, acceptèrent très volontiers de courir aux abris lorsque la
certitude d’un conflit généralisé se trouva avérée. Ils ne descendirent pas
seuls mais souvent accompagnés de membres de leurs familles ou de leur
entourages, tels qu’enfants, épouses, secrétaires et proches
collaborateurs.
Ces lieux, qualifiés d’abris antiatomiques, possédaient dans leur
construction, la technologie des bunkers. Ils comportaient tous d’épaisses
parois en béton, et se trouvaient enfouis profondément. Là, tout un stock
permettait de satisfaire à tous les besoins éventuels des habitants
pendant une très longue période. De plus l’air passait par des filtres qui le
rendaient pur de toute substance radioactive. Ils disposaient de vastes
réserves d’eau potable réparties autour et en dessous de ces abris.
Les aménagements intérieurs, parfaits de confort et d’économies de place,
se rapprochaient de ce que l’on pouvait trouver dans un hôtel quatre
étoiles. Mais, ici, le personnel se trouvait remplacé par des mécanismes
automatiques, ce qui peut satisfaire l’esprit si nous le considérons d’un
point de vue philosophique.
Les abris de cette sorte, forts nombreux, se trouvaient disséminés dans
l’ensemble des pays modernes, mais pas plus bas que vingt à trente mètres
en dessous du sol ! Ce qui représente huit à douze étages. Mais ces
constructions ne purent sauvegarder les personnes si précieuses qui les
habitaient. Ces gens n’échappèrent pas à la vague thermique. Chacune de
ces personnalités termina sa si importante vie, complètement cuite !
Rarement, le niveau de profondeur choisi, atteignit suffisamment de
profondeur pour sauver ces huiles ou leurs compagnons. Mais cela arriva et
quelques rares blockhaus jouèrent leur rôle. Ainsi trois d’entre eux
atteignaient le niveau moins quarante mètres et un seul le niveau, encore
plus profond, de moins cinquante mètres. Tous ces abris là se trouvèrent
construits en prenant comme départ, un niveau déjà protégé et
sauvegardé par la montagne. Mais, les capitales où vivaient les huiles se
trouvent rarement très proches de tels lieux privilégiés. Seuls quelques
chercheurs qui y travaillaient dans le plus grand secret ou les quelques
galonnés qui les encadraient purent en profiter. La soudaineté de l’attaque
et sa croissance exponentielle entraînèrent que les dirigeants ne purent
que rejoindre des abris, trop peu profonds, offrant pour seul avantage
celui de se trouver à leur portée.
Oui, ceux qui échappèrent, grâce à eux, au flux thermique se trouvaient
également protégés de la radioactivité mais, hélas nul ne songea, au
moment de leur construction, aux perturbations magnétiques qui rendirent
inopérants tous les mécanismes électromagnétiques. Ils ne périrent donc
ni de chaud, ni suite aux radiations ! Ils ne moururent pas plus par manque
d’eau ou d’aliments. Non, ils périrent de ne pouvoir quitter les lieux car
plus une porte ne fonctionnait ! Rien ne fonctionnait d’ailleurs ! Ni les
ascenseurs, ni les sas de décontamination ni le plus simple des
ventilateurs. Au lieu de mourir lentement et progressivement en un an,
certains parvinrent à doubler le temps qui leur restait à vivre à force de
restriction ou s’en organisant mieux. Mais nul être humain ne sortit vivant
de l’intérieur de ces abris. Voilà le sort réservé par le destin au Président
Flipper, celui dont les instructions sauvèrent Olivia !
Par contre, sortirent finalement de ces basses fosses, en suivant de longs
cheminements par les gaines, les câbles, les imperfections des
étanchéités, des peuples de bestioles appartenant à tous les ordres de la
création. Des bactéries survécurent et atteignirent, bien longtemps après,
le monde extérieur. Mais d’autres les précédèrent tels que les cirons, les
vers, les arthropodes et ainsi de suite jusqu’aux rats. Ne vous trompez pas
d’échelle, il fallut laisser passer quelques centaines d’années avant que
tout ce petit peuple se développe sur un monde renouvelé, mais cela se
réalisa. La nature montre des patiences infinies ...
Le matin même de la GC (lisez Grande Catastrophe), un surveillant détecta
une panne minime nécessitant la visite de la maintenance dans l’abri
antiatomique de Varsovie. Le chef de ce service des réparations
diagnostiqua un siphon bouché dans une salle de bain du niveau moins neuf.
Panne bien trop commune et ordinaire pour qu’il en confie la réparation à
l’un des ingénieurs. Ces messieurs se vexeraient qu’il évoque la possibilité
de leur demander de s’en occuper ! Il y convoqua donc l’artisan plombier
qu’il utilisait d’habitude et hors de l’abri pour les besoins propres de sa
maisonnette de banlieue. Il reste toujours extrêmement difficile
d’amener un plombier à se déplacer pour vous dépanner au moment choisi
par vous ! Ce cas existe partout, de par le monde et constitue presque une
constante universelle. Là, le problème se compliquait du fait que ce
plombier, alcoolique invétéré, commençait sa journée de poivrot très tôt
et, pour tout dire, par un quart de litre de vodka au réveil
Convoqué pour huit heures trente, il décida, au passage, de déposer son
jeune fils à l’école. Mais là il rencontra un copain qui agissait de même et
ils décidèrent tous les deux d’aller arroser cet événement au bistrot
proche. Le môme, dans la camionnette, levé plus tôt que d’habitude et
sachant que son père ne reviendrait pas avant un bon moment, se
rendormit comme un loir. Vassili revint, bien bourré, et reprit son chemin
vers l’abri en oubliant complètement que son rejeton se trouvait encore
avec lui. Le jeune Serge dormait profondément sur le ventre et n’émettait
aucun ronflement. Machinalement, il s’enroula dans de vieux sacs de jute
qui traînaient là pour se sentir plus au chaud et, lors du passage de la
camionnette devant le poste de garde, nul ne le détecta. La camionnette
pénétra profondément sous la colline, roula pendant cinq cents mètres
avant de stopper à la hauteur de l’ascenseur où le plombier se trouvait
attendu par l’homme de la maintenance. Le môme dormit encore presque
une heure avant de reprendre conscience. Il sortit du véhicule et chercha
son géniteur du regard. Ne le trouvant pas, il décida d’aller à la fois en
balade et en exploration en entreprenant un petit tour des lieux.
L’ascenseur semblait un bon moyen et il l’appela comme s’il se trouvait dans
un immeuble en ville. Il ne trouva le courage que de descendre d’un seul
niveau et enfila le couloir qui se trouvait devant lui. Des portes, de chaque
côté donnaient sur des magasins divers lui semblant sans rapports avec les
besoins de l’abri car ils contenaient le bazar complet dont la maintenance
et ses hommes pouvaient ressentir le besoin pour effectuer leur travail.
Puis ; le gamin entendit un bruit de pas dans un couloir latéral et il préféra
se planquer derrière la première porte qu’il trouva. Il comprit, trop tard,
que ces personnes s’occupaient à vérifier les mécanismes de fermeture de
tous les locaux techniques et de clore ceux encore ouverts ! Il se trouva
donc malencontreusement enfermé dans une réserve d’outils à main.
Son père venait d’arroser, avec sa flasque de vodka, le dur labeur qu’il
venait d’exécuter et qui consistait à dévisser un dessous de siphon, en
extraire les saletés d’un coup de tournevis et à remettre la pièce en place.
Ce genre de bricolage express lorsqu’il s’en acquittait en ce lieu, lui
rapportait l’équivalent d’une semaine de travail exécuté ailleurs. Ainsi,
avec la bonne conscience du travail accomplit, il quitta les lieux, très
joyeux, remonta dans sa camionnette, et gagna la route nationale proche
qui le menait, quatorze kilomètres plus loin, à l’entrée de Varsovie. Là, il
trouva encore le temps de voir un client avant que le monde ne vole en
poussière. Comme je l’ai exposé plus haut, le Président polonais ne disposa
pas du temps nécessaire pour gagner l’abri et seuls quelques militaires et
scientifiques qui s’activaient sur place purent se réfugier dans ses
profondeurs et ne mourir que bien plus tard.
Serge, gosse débrouillard possédait un sens inné de la mécanique. Bien que
n’atteignant sa majorité que dans trois ans, il savait utiliser tous les outils
se son paternel et l’aidait quelques fois lorsque ce dernier se sentait trop
saoul pour finir le travail. Il pouvait même conduire la camionnette mais
ses pieds, compte tenu de sa taille inférieure de trente centimètres à
celle de son vieux, n’atteignaient que difficilement les pédales sauf s’il
réglait la distance du siège, mais alors, il lui fallait tout remettre en place
pour que cette conduite interdite ne s’affiche pas !
Depuis qu’il se savait enfermé, sa seule idée consista à tenter de
s’échapper pour pouvoir regagner le véhicule de son père ou, si ce dernier
venait de quitter les lieux, de rejoindre la ville par ses propres moyens. La
serrure lui donna du mal mais il trouva tous les outils nécessaires à portée
de la main et cela ne lui demanda qu’un quart d’heure. Les portes blindées
du couloir, celles qui menaient à l’ascenseur, se révélèrent trop lourdes et
trop épaisses pour qu’il envisage de les attaquer ! Aussi chercha-t-il un
escalier ou une échelle lui permettant de rejoindre un niveau plus
commode d’accès. Il ne trouva rien de ce genre et commença à paniquer.
En effet, maintenant il lui faudrait attendre qu’on le délivre, donc qu’on le
pince là où il se trouvait coincé dans un lieu non autorisé. Partant de là, il
sentait déjà les coups de ceinture que son père allait lui infliger pour
punition. Il en arrivait à ce point précis de ses ratiocinations lorsque la
terre se mit à trembler et que tout se fissura autour de lui. Cherchant à
se mette à l’abri il vit, au sol une plaque d’égout qui, sous l’onde de choc,
venait de décoller un peu de son cadre. Retournant en courant vers le local
à outil il se munit d’une barre à mine et parvint à l’introduire, entre plaque
et cadre, puis à la soulever. Le poids de cette plaque représentait, pour
ses jeunes muscles, une masse bien trop dure à déplacer, mais les
bombardements, à l’extérieur, reprenaient et tout se mit en vibration. Une
trouille métaphysique lui donna assez de force pour qu’il pousse le
couvercle assez loin et puisse voir ce qui se trouvait en dessous. Il
s’agissait d’une gaine technique, donc, pour ceux qui l’ignorent, d’un gros
tube en béton. Mesurant soixante centimètres de diamètre, dans ce tube
bien étanche, circulaient les câbles, les tuyaux, les conduites, alimentant
le blockhaus. Un faible éclairage de secours, utilisant le courant fourni par
des batteries situées au même niveau que l’abri, y fonctionnait en
permanence. Il s’y engagea cherchant à trouver un passage, non plus vers
le haut mais vers le bas pour se protéger des bombardements. Il rampa
une vingtaine de mètres avant de constater qu’une partie de la
« technique » continuait à l’horizontale tandis qu’une seconde, plus étroite,
montait vers le plan supérieur et qu’une troisième passait par un puits
vertical de même section pour parvenir au niveau immédiatement plus bas.
Quelques échelons, simples barres de fer scellées dans le béton le
menèrent du sol de la gaine où il rampait vers celui de la gaine du niveau
moins deux. Une courte exploration lui confirma que par l’usage de ces
gaines il pourrait circuler sans difficulté, de bas en haut ou inversement,
lorsque les bombardements cesseraient. Cela ne lui procurait aucun accès
à un quelconque couloir mais il pensa que peut-être, au niveau le plus bas, il
trouverait une plaque de béton au-dessus de lui et qu’en la poussant, il
parviendrait à sortir de ce qui, pour lui, se rapprochait d’un cauchemar.
Il venait effectivement d’atteindre le niveau le plus bas lorsque les ondes
de chaleur, les flux magnétiques et les radiations supprimaient toute vie
sur la Terre. Il se sentit, à plusieurs reprises, fortement secoué. Il perçut
le réchauffement de l’air et décida, par prudence, de surseoir à sa sortie.
Par contre, dès que cela lui deviendrait possible, il remonterait vers le
niveau moins un chercher eau, vivres et nourriture ainsi que des outils
avec lesquels il pourrait envisager de percer le béton.
Après une attente de quelques heures, la faim le tenaillant, il entreprit sa
remontée. L’air se montrait de plus en plus chaud mais la colline, au-dessus
du bunker l’isolait encore de toutes les agressions. Le môme trouva, par
miracle, le temps de mener à bien son expédition. Un des magasins
contenait des bières et de l’eau gazeuse en quantité. Un autre se trouvait
empli de conserves et de fruits secs destinés aux cuisines. Serge, qui
sentait la chaleur croissante et non déclinante, opéra de nombreuses
expéditions pour ramener, six niveaux plus bas, un stock impressionnant
de vivres. Stock qu’il envisageait de descendre jusqu’en bas, mais plus
tard. Il prit aussi une chignole à main et des mèches à béton. Cet enfant
possédait un fort instinct de survie et se sauva lui-même du désastre.
Le second jour, il lui sembla entendre, tout en bas, direction sol, et au
même niveau que lui, des bruits de voix. Il décida de percer un trou avec
sa chignole et, par chance, tomba, non sur un des murs extérieurs du
bunker qui mesuraient un mètre d’épaisseur, mais, dans la gaine technique
passant dans le plafond de l’abri et arrivant sur un conduit d’air. La paroi à
percer ne présentait donc que vingt centimètres seulement d’épaisseur.
Percer, avec une chignole à main, un trou de cette longueur dans du béton
armé prendra cinq à six heures à un adulte dans la force de l’âge. Pour un
gosse de quinze ans cela demanda trois jours et demi. Pour des raisons
techniques, ce type de béton réservé à la construction des abris
antiatomiques se trouve chargé, non de graviers et cailloux siliceux, mais
de morceaux de roches à bases de sulfate de Baryum qui arrêtent les
radiations. Ces agrégats ne possèdent pas la dureté des cailloux de rivière
ou celle des gravillons siliceux. La barytine se laisse bien percer par les
mèches de forets qui les traversent aisément. Ils se montrent à peine plus
durs que de la craie banale. En collant son oreille sur le trou il entendait
des bruits de voix, difficiles à comprendre lorsque la ventilation se
mettait en route, mais perceptibles tout de même pendant les périodes
d’arrêts. Il y enfonça un bout de tube de caoutchouc puis introduisit
l’autre extrémité dans son oreille et obtint, par ce subterfuge, de temps à
autre, des informations sur ce qui se passait, aussi bien sur la planète que
dans l’abri lui-même.
Il pensa que plus longtemps il resterait en bas et moins il devrait redouter
les maux venant de l’extérieur. Il entendit qu’une année devait se passer
avant qu’il ne puisse tenter de sortir. Il apprit également, qu’en retournant
chercher des provisions où de l’eau, il risquait de subir les effets des
radiations. Mais comment pouvait-il envisager d’agir autrement ? Donc il se
savait là pour longtemps, seul et sans autre lien avec le reste de l’humanité
que le trou par lequel il les entendait. Il essaya de crier pour qu’ils
l’entendent, mais ils ne reçurent rien ! Alors il y renonça et se consacra à
descendre vers le niveau inférieur le maximum de provisions pendant les
premiers jours car plus tard les radiations deviendraient encore plus
dangereuses. Tout ce travail l’empêcha de penser et, le soir arrivé, il se
roulait dans une couverture pour dormir à la dure. Il remarqua, dès le
début, que le dispositif d’éclairage de secours marquait un temps d’arrêt
de quelques minutes deux fois par jour. Il pensa que cela devait être en
rapport avec les batteries de secours et leur remise en charge par une
centrale électrogène devant exister quelque part. Pour compter le temps il
repéra quelques bruits qui rythmaient la vie des gens vivant dans l’abri et,
en particulier leurs heures de repas.
Serge constata ainsi que douze heures séparaient les deux coupures et
décida que la première correspondrait désormais à midi et la seconde à
minuit ! Il grava d’un trait de tourne vis sur l’enduit de ciment chaque jour
qui passait et se comporta à cet égard comme tous les prisonniers du
monde, barrant d’un trait en biais le septième jour pour marquer la
semaine. Puis, les miettes de ses repas attirèrent un, puis deux, puis toute
une famille de rats qui s’établirent près de lui mais, comme il leur donnait
régulièrement à partager ses repas, ils devinrent familiers et se
comportèrent avec lui comme des amis. Quelques mouches qui restèrent
enfermées au niveau moins sept pour de mystérieuses raisons, se
montraient de temps en temps. Il vit aussi, dans le magasin du
ravitaillement, niveau moins un, une fourmi en train de rentrer dans un
trou du béton mais ne la revit plus jamais. Les rats venaient-ils de subir
une mutation qui les rendait si agréables et, semble-t-il, si
compréhensifs ? En tout cas leur présence ouverte et sympathique, leurs
mines et la façon dont ils géraient leur vie de rats ajoutèrent un élément
équilibrant à l’univers très limité de Serge. De plus, écoutant d’autres
humains qui s’exprimaient entre eux à coeurs ouverts il ne se sentait pas
complètement seul. Très vite, et pour épuiser son ardeur juvénile, il
s’organisa, entre les trois derniers niveaux, un parcours de santé qui
l’obligeait à exercer tous ses muscles et facilitait son sommeil. Quand il
sentait monter en lui un coup de gros chagrin, comme peut en ressentir un
gosse de quinze ans seul au monde, il parlait avec les rats et les cajolait
comme des peluches. Ils semblaient apprécier et venaient même réclamer
des caresses en se mettant sur le dos. A la fin de son séjour il nomma et
distingua aisément vingt au moins d’entre eux.
Les « jours » et les « nuits » passaient, ainsi que les semaines et les mois.
Il entendit toutes les tentatives que les emmurés entreprirent, sans
succès, pour sortir et lorsque leurs propos devinrent franchement
déprimants, il cessa de les écouter. Au bout d’un an il décida de remonter
afin de tenter une sortie, car lui, il ne se trouvait pas prisonnier « dans »
le blockhaus mais juste à côté dans les gaines techniques !
Il attendit patiemment une année plus une quinzaine de jours avant de se
lancer. En premier but il remonta jusqu’au niveau moins un. Bien sûr, la
porte commandant le couloir qui allait des magasins vers l’ascenseur se
trouvait toujours en position fermée, mais il ne s’agissait que d’une porte
ordinaire et non d’un monstre de blindages, de parois multiples, de
serrures hydrauliques comme en comportaient les portes de l’abri. Serge
savait qu’il parviendrait à les forcer, soit en découpant le panneau autour
des serrures, soit en perçant, à travers l’épaisseur, un passage suffisant
pour lui. Effectivement avec l’outillage dont il disposait, il perça un
pointillé de trous autour de chacune des serrures et les défonça, en suite,
à coups de marteau. En peu de temps il en vint à bout et, poussant le
battant dégagé, retrouva le bout de couloir menant jusqu’à l’ascenseur. La
porte de ce dernier restait également fermée et bloquée dans cette
position. Il chercha si les architectes pensèrent à prévoir la présence d’un
escalier en cas de panne mais ne le trouva pas. Alors, avec un levier assez
grand qu’il réussit à introduire entre les deux panneaux, il réussit, en
forçant de toute son énergie, à entrebâiller cette fermeture et à y
introduire un bout de bastaing afin que les panneaux ne se referment pas
et d’y maintenir ainsi un passage dans lequel il pouvait se glisser. Mais
cette précaution ne lui suffisait pas car il craignait, qu’exécutant un faux
mouvement, il puisse malencontreusement expulser la cale ainsi posée et
qu’il se retrouve, alors, définitivement coincé dans la cabine. Il alla
chercher un cric qu’il posa entre les deux battants et élargit le passage
jusqu’à ce que la fermeture (pneumatique) qui résistait encore, saute
complètement. Cela se traduisit par un bruit de claquement très sec. Bien
rassuré de ce côté il retourna chercher un tabouret et, montant dessus,
réussit à soulever le panneau qui donnait accès au toit de l’ascenseur. Il n’y
voyait pas grand-chose car tout se trouvait plongé dans le noir. La faible
lueur du couloir éclairait à peine la cabine et pratiquement pas ce se
trouvait au-dessus. Serge possédait bien une torche électrique qu’il trouva
dans l’un des magasins mais sans les piles ! Il devait bien exister, ailleurs,
quelque part une réserve générale d’ampoules et de piles électriques. À lui
de les trouver car sinon comment poursuivre plus loin ? Il pensait qu’il la
trouverait assez vite, compte tenu de la spécialisation nette des
différents locaux. Il se rendit directement à celui qui contenait les
ampoules de réserve, les prises de courant, les fils électriques, les
fusibles etc ... Mais il dût bien vite déchanter, aucune pile ne se trouvait
stockée là. Or existait quatorze magasins et il lui fallait désormais les
fouiller, un à un, en espérant tomber sur le bon avant de devoir tous les
examiner. Mais la fouille ne donna rien bien que menée avec la plus grande
minutie ! Il grignotait un peu de ses provisions, presque décidé à monter
dans le noir, lorsque ses yeux, plus accoutumés que d’habitude, parcourant
l’espace avoisinant, remarquèrent l’esquisse d’une petite porte se trouvant
a mi-hauteur du mur de ce couloir. Elle échappa à ses diverses incursions
et recherches tant elle se fondait dans le décor !
Se poussant sur la pointe des pieds il réussit à l’ouvrir avec un simple
tournevis et trouva, à l’intérieur, les fusibles correspondants à
l’installation de ce niveau, et, surtout une torche électrique en parfait
état de fonctionnement. De plus il y trouva une boîte d’allumettes et deux
bougies. Muni de ce trésor, il se hissa à nouveau sur le toit de l’ascenseur.
A l’aide de la torche, Serge constata, le long d’un des murs du puits de
descente, la présence d’échelons certainement prévus pour réparer en cas
de pannes. Il les gravit aisément mais il se rendit compte qu’il escaladait
bien plus de barreaux que pour monter d’un seul étage ! Il évalua le
dénivelé qu’il franchit ainsi, à plus de neuf mètres ! Donc, le niveau moins
un se trouvait à au moins neuf mètres en dessous du sol par lequel son
père arriva.
Au dernier échelon, sa tête cogna contre une plaque de fonte et il dut
s’arc-bouter pour la soulever, mais, enfin, il se trouva au bon endroit, la
sortie se trouvait à cinq cents mètres de lui et la porte ne paraissait pas
entièrement fermée. Encore un coup de dé de l’électromagnétisme ! Il lui
semblait qu’il oubliait quelque chose avant de sortir, mais se demandait de
quoi il pouvait bien s’agir ? Puis il songea à ses amis les rats qui, sans lui, ne
pouvaient sortir de l’abri et il décida de redescendre pour aller les
chercher. Au passage du niveau moins un, il se munit d’un sac de jute
ayant, sans doute, contenu des pommes de terre. Puis, il appela ses amis
et, leur parlant doucement les introduisit dedans. Quand toute la famille
se trouva réunie dans le sac, il reprit son ascension et près de la sortie,
déposa ces animaux sur le sol supérieur. De là, ils s’égayèrent en tous sens
tandis qu’il marchait vers l’extérieur ! Son idée consistait à trouver des
gens adultes qui réussiraient à libérer les enfermés du blockhaus. Dehors,
le ciel se recouvrait de lourds nuages et la nuit commençait à tomber,
mais, même dans ces conditions, cela amenait bien trop de lumière à ses
yeux qui, depuis un an, fonctionnaient dans la pénombre. Il s’enroula dans
une bâche qui traînait sur le plateau d’une camionnette dont le moteur
explosa au moment de la GC. Il s’endormit peu à peu en regardant les
étoiles quand le ciel redevint plus nocturne et que les nuages se
dissipèrent. La lune commençait son premier quartier et luisait sans le
blesser. Il respirait à pleins poumons l’odeur du monde au lieu de l’air
recyclé qui alimentait le blockhaus. Quelle différence !
°°°°°°°°°°°°°°
Si nous voulions résumer ce que nous savons, un an et deux mois après la
GC, ne restaient d’humains vivants que les personnes suivantes :
- Serge qui errait seul près de Varsovie.
- Quelques personnes bloquées dans l’abri mais n’en pouvant sortir.
- Deux cosmonautes qui tournaient sur leur orbite.
- Olivia qui espérait trouver le moyen de les aider à revenir sur Terre et,
qui, pour l’instant, naviguait vers le sud.
- Daniel qui se dirigeait, tant bien que mal, vers sa complète guérison tout
en se préparant à atteindre Toulouse
- Enfin Gérard qui s’occupait, en Provence d’élever Natacha.
Dans ces circonstances, nous ne comptons que deux êtres humains de sexe
féminin. Il restait Olivia, devenue stérile et Natacha qui portait, sans s’en
douter, tous les espoirs de l’humanité. Parmi les mâles, Serge, irradié
pendant ses allers et retours vers les magasins ne pouvait plus procréer,
Gérard n’y pensait guère, se consumant à élever sa fille, et je vous l’ai déjà
révélé, il mourra quand Natacha atteindra ses quatorze ans. Restaient les
personnes de sexes et d’âges qui nous restent inconnus et qui se trouvent
enfermés dans le blockhaus dont, nous le savons, ils ne sortiront. Mais
n’oublions ni les cosmonautes ni Daniel qui, dans sa trente troisième année,
se sentait en pleine forme ! Par contre, il ignorait complètement
l’existence de Natacha et ne disposerait d’aucun moyen pour la trouver s’il
apprenait dans quel lieu elle vivait. Enfin une telle différence d’âge
existant entre eux pouvait le décourager de toutes façons. Toutes les
probabilités allaient donc vers l’extinction de l’espèce humaine et tout
paraissait fin prêt pour l’avènement des rats !
Oh ! Positivons donc un peu plus ! Daniel se fixait Toulouse comme objectif
et Olivia inscrivait cette ville parmi les endroits d’où elle se trouverait le
mieux à même d’aider ses anciens compagnons. Ils pouvaient donc se
rencontrer et qui sait, peut-être même s’aimer, faute de procréer
puisqu’elle restait définitivement stérile. Natacha pouvait grandir en
sauvageonne et espérer la venue d’un Prince charmant lequel pouvait
arriver sous la forme de Serge si un heureux hasard le menait dans la
même région. Eux aussi pouvaient trouver agréable de vivre ensemble
mais, de toutes façons, ne procréeraient pas non plus. Après que toutes
ces conjonctions improbables se produisent effectivement, il faudrait
ensuite que le couple d’adultes (Daniel et Olivia), rencontre le couple de
jeunes gens (Serge et Natacha) et qu’examinant objectivement la
situation, les quatre décident qu’il fallait absolument que Daniel et
Natacha, sortie de la puberté, entretiennent entre eux des relations
sexuelles pour que des bébés puissent naître.
Je dois à la vérité de dire qu’il ne se produisit ni drame ni fin heureuse.
Olivia et Daniel se rencontrèrent effectivement à Toulouse où Daniel
venait d’établir sa base. Bien sûr ce ne fut pas le premier jour, mais à
force de fréquenter la même bibliothèque du centre spatial, ils finirent
par détecter chacun, le passage de l’autre dans ces lieux. D’abord
heureusement surpris, ils se laissèrent des mots et, enfin, purent se
rencontrer. Chacun d’entre eux ressentit une joie immense de ne plus
vivre seul. Ils décidèrent très vite de ne plus jamais se quitter. Ils se
mirent également rapidement d’accord aussi pour s’engager à fond dans
une tentative de secours envers les cosmonautes américains. Ils voulurent
les aider à atterrir mais échouèrent, hélas, dans cette mission ! Le
satellite se posa effectivement, comme nous le verrons plus loin, mais les
occupants périrent lors du choc final.
Par contre, solitaires jusque là et à peu près du même âge, ils décidèrent
de finir leurs jours ensemble auprès de la mine de plomb, ses vergers et
sa belle zone verte de rizières qui donnaient deux récoltes par an.
Serge, de son côté, chercha en vain des adultes et finit par le devenir lui-
même. Il erra sur le globe mais ne rencontra aucun autre humain pendant
les nombreuses années qui suivirent. Il menait sa vie dans la compagnie de
ses amis les rats qui proliféraient. Quant à Natacha, pourvue de tout ce
qui correspondait à ses besoins, elle resta dans la zone que son père
aménagea pour elle car, dès qu’elle s’en éloignait, plus rien ne poussait ni ne
vivait et cela l’effrayait.
°°°°°°°°°°°°°°°°°°
Le Veilleur :
Rappel : Au temps du Président Quaring, plusieurs expéditions se
dirigèrent vers Proxima du Centaure sans personne à bord car tout ce qui
constituait le vivant en disparut mystérieuse. Les hommes de la Terre
parvinrent à récupérer ceux de la septième expédition en leur ordonnant,
à temps, l’ordre d’opérer un demi-tour. La huitième ne nous intéresse pas
car on n’y envoya que des cadavres, juste pour voir ce qui se passerait ! La
neuvième, la plus spéciale, ressemblait à une véritable arche de Noé se
dirigeant vers notre plus proche voisine. La dixième fut expédiée vers une
toute autre destination, la constellation d’Orion. Quant à la onzième vous
savez par le tome deux de cette saga, que ses passagers se trouvèrent
accidentellement récupérés par le Mandala de Mat Ducerf et vous
connaissez leur funeste destin.
En effet, peu après les premières bombes atomiques, les planètes de la
Fédération décidèrent de maintenir une quarantaine sur notre système
solaire. Les Fédérés, d’habitude, s’en tenaient au paradigme habituel à six
dimensions dont ils maîtrisaient tous les facteurs. Mais ils savaient tout
de même opérer une quarantaine lorsque cela devenait indispensable. Pour
cela, ils agissaient, sans consommer d’énergie, sur les tenseurs des
espaces fibrés du paradigme à onze dimensions. En effet, quelques-uns de
leurs savants commençaient tout juste l’étude des propriétés découlant de
cette façon d’envisager l’Univers sans, pour autant en arriver au niveau de
connaissances qu’atteignaient les Anciens Cephs.
L’opération ne manquait pas de complexité, mais cela revenait (grâce à
l’aide des AE) à envoyer, vers le passé ou vers le futur, alternativement,
tout être vivant se trouvant à bord des expéditions terrestres
cherchaient à atteindre d’autres systèmes solaires proches. Mais, pour
compenser algébriquement, lorsqu’ils « bougeaient » les passagers d’une
expédition cent ans, par exemple, vers l’avenir, il leur fallait, en
compensation, envoyer ceux de l’expédition suivante deux cent mille ans
auparavant. Il fallait opérer ainsi simplement pour respecter la structure
même de l’Univers.
Ainsi donc, les voyageurs des quatre premières expéditions et les animaux
de la neuvième, arrivèrent bien au de là du Centaure, mais par paquets
séparés, et quelques siècles après leur départ. En fait, les premiers
n’arrivèrent qu’après que la Terre devienne le quatre-vingtième des
planètes fédérées. Comme tout cela se trouva calculé aussi
avantageusement que possible, ils se trouvèrent dirigés, dès leur entrée
dans le système, vers le seul monde habité qui s’y trouvait et y reçurent
un accueil d’autant plus chaleureux qu’il correspondait à une préparation
de cet événement remontant à plusieurs siècles. Tant bien que mal, ils
s’intégrèrent dans ce qu’ils trouvèrent sur place, mais, en s’accordant des
délais variables, la plupart de ces voyageurs choisirent de revenir sur
Terre par le Mandala le plus proche. Les animaux, quant à eux, garnirent le
zoo existant sur place et ce, à la grande joie des colons.
Ceux de la huitième expédition, par équilibrage algébrique, se
retrouvèrent soixante milles ans avant A.A. dans un monde vierge
appartenant à la constellation du Centaure, qui se montra bien rude pour
eux.
Et pour la cinquième, que se passa-t-il ? Sachez que son Capitaine et
Veilleur, arrivant à l’extrême limite de notre système solaire, ressentit
soudainement une brusque crainte concernant la survie de leur groupe. Par
un hasard particulièrement inexplicable, il déclencha le programme d’un
retour à leur base, à l’instant précis où la Fédération modifiait les fibres
de l’espace/temps à onze dimensions pour les envoyer vers le passé. La
conjonction de ces deux phénomènes engendra deux conséquences. L’une
se concrétisa par un bond temporel qui ramena le navire et ses passagers à
une époque précédant les années A.A., l’autre, une résultante d’ordre
mathématique, les entraîna, armes et bagages, vers une Terre parallèle
décalée de la notre par un quanda de deux heures.
Le veilleur.
À bord du vaisseau Espérance V, l’anniversaire du sixième mois de
navigation fournit l’occasion d’organiser une petite fête et de prononcer
un bref discours que Stef, le Veilleur, prononça dans les plus pures
traditions. Celles-ci remontaient au temps où les navires à voiles coupaient
la ligne de l’équateur.
Jusque là, les six voyageurs vécurent normalement à l’état éveillé et
chacun exécuta, au fur et à mesure, les tâches normales qui lui
incombaient. Mais, dans un délai de quelques jours, la sphère théorique
définissant la fin de notre système solaire et l’entrée dans l’espace
intersidéral se verrait coupée par la trajectoire du vaisseau. Du moins en
gardaient-ils tous l’espoir ! Car, pour les quatre expéditions précédentes,
seul les navires vides continuèrent à se diriger vers Proxima. Plus rien de
vivant n’existait encore à leurs bords.
La variante tentée au cours de cette cinquième expédition, consistait à ne
laisser, en état actif, qu’un unique Veilleur assisté de l’ordinateur de bord.
Le reste de l’équipage continuerait, si cela se révélait positif, et pour six
mois encore, mais en état de vie ralentie. Ensuite, si tout allait bien, Stef
éveillerait le second de la liste pour le remplacer en tant que Veilleur,
tandis qu’il irait rejoindre les autres « fakirs ». De cette façon, les
soixante quinze années du voyage ne les vieilliraient que de vingt ans.
Cette option supprimait de nombreux problèmes de reproduction ou de
vivres.
Mais en quoi consistait donc la vie ralentie ? Dès le seizième siècle de l’ère
chrétienne les voyageurs, et les savants qui les suivirent, apprirent les
états léthargiques que certains fakirs indous se montraient capables de
s’infliger à eux-mêmes et qu’ils menaient à bien. À l’analyse détaillée des
processus, ces observateurs comprirent que ces religieux savaient ralentir
leur coeur jusqu’à ne produire que vingt battements par minute. Ils
savaient également, par voie de conséquences, abaisser la température de
leurs corps de dix à quinze degrés Celsius, et ramener leurs respirations
au strict nécessaire. Ainsi, ils pouvaient se laisser enterrer dans un
cercueil durant quelques mois et se laisser réanimer ensuite. Au cours des
siècles qui suivirent et jusqu’à l’époque des expéditions stellaires, les
savants analysèrent cette technique à fond. Ils surent alors comment la
perfectionner en assistant le « fakir » à l’aide de mécanismes et de
régulateurs. Ainsi, ils prouvèrent, avec l’aide de vrais jumeaux, qu’ils se
trouvaient capables de réduire de soixante-quinze pour cent, le
vieillissement effectif de tout individu confié à leurs installations. Voilà ce
qui se montrait extrêmement satisfaisant pour les voyages aux longs
termes qui visaient d’autres mondes éclairés par d’autres soleils.
Donc, pour les passagers d’Espérance V, seul le Veilleur « disparaîtrait !
Les savants, se sachant plus quoi tenter, espéraient que des êtres vivants
« au ralenti » pourraient franchir la zone fatidique. Ainsi, en se relayant,
les cinq autres atteindraient finalement le soleil de Proxima du centaure
et y rechercheraient une planète habitable ou, mieux, déjà habitée. En cas
de réussite ils devaient fonder une colonie en croissant et se multipliant
autant que qu’ils le pourraient à l’aide des dix mille embryons congelés que
leur vaisseau transportait. Les embryons d’animaux ne se verraient utilisés
que dans un second temps et seulement en fonction des besoins, de la
climatologie et des ressources locales. Comme nous le comprenons, ce plan
général voyait très loin, et même, sans doute, trop loin pour une espèce
qui, jusque là, se montra incapable de vivre au-delà de son propre système
solaire. Mais rien n’interdit de continuer à espérer !
Lorsque la petite fête se termina et que chacun regagna son sarcophage,
Stef, seul à bord, passa le navire en pilotage automatique et se prépara à
disparaître comme ses prédécesseurs. A quelques heures près, il savait ne
plus disposer que de trois jours de vie. Une occasion de réfléchir et de
discuter avec l’ordinateur de bord, lequel, relié par thyristor à Nounou et
doté des programmes nécessaires, pouvait lui donner la répartie en temps
réel. Par contre, s’il devait consulter Nounou, cela se réaliserait en temps
différé d’environ deux fois dix huit minutes lesquelles représentaient le
temps nécessaire à un aller et à un retour.
Stef, rendu plus grave par la circonstance, se posa la question suivante :
- Qu’est-ce que la mort ?
Mais la réponse d’une machine, si perfectionnée soit-elle, ne pouvait rien
lui apporter qu’il ne sachet déjà. Alors, plus pragmatique, il demanda :
- « Le fait constaté que les passagers des précédentes expéditions
disparaissent brusquement implique-t-il leurs morts respectives ? »
La réponse vint immédiatement :
- « Pas nécessairement ! »
- S’ils vivent, où se trouvent-ils ? »
- « Question mal formulée ! »
- « En quoi ? »
- « Vous demandez où ! »
- « Comment devais-je poser ma question ? »
- « Il aurait fallu me demander ‘Quand’ ! »
- « C’est ridicule de demander « quand sont-ils ? ». Cela n’a pas de sens ! »
- « Cela représente la seule formulation pour obtenir un élément de
réponse ! »
- « Bon, alors je reprends : Quant sont-ils ? »
- « Précisez à propos de quelle expédition exactement vous souhaitez
obtenir ce genre d’information ! »
- « N’importe laquelle ! Existe-t-il des différences entre les sorts subits
par les anciens passagers ? »
- « Oui, si vous demandez quand sont-ils ? Car les membres de chaque
expédition se trouvèrent déplacés dans le temps, vers l’avant ou vers
l’arrière, pour maintenir un parfait équilibre de l’Univers »
- « Je me demande si je comprends bien ? Mais nous y reviendrons une
autre fois. Alors, revenant à ma question précédente, je la reformule
ainsi : « Quand sont les gens de la quatrième expédition ? »
- « Ils se trouvent projetés dans l’avenir de trois ans et décalés par un
quanda de dix minutes. »
- « Dois-je comprendre qu’ils réalisent un voyage dans notre futur ? »
- « Formulation inexacte. Reposez une question correcte ! »
Stef se demandait si l’ordinateur ne commençait pas à se dérégler
complètement, mais il possédait un caractère obstiné et savait se montrer
pugnace. Alors il relut sa question en se demandant comment la modifier
pour qu’elle devienne valable ? Certes des mots, pris un à un, pouvaient se
voir remplacés par d’autres. Par exemple « réalisent » impliquait une
volonté appliquée alors que ce qui se produisit appartenait d’avantage au
domaine du « subi ». Il décida de tenter un nouvel essai :
- « Dois-je comprendre qu’ils subirent un voyage vers notre futur ? »
- « Formulation améliorée mais inexacte ! »
Stef remit à plus tard l’épluchage de sa question et se dirigea vers la
galerie des Sarcophages pour vérifier que tout fonctionnait comme prévu
et que ses compagnons devenaient peu à peu des fakirs dont le temps vital
se ralentissait. Les cadrans confirmèrent un parfait déroulement du
programme. Au moins, eux, s’ils mouraient au moment du passage de la
ligne, ils ne s’en rendraient pas du tout compte !
Il passa devant un distributeur et en retira sa ration alimentaire de la
journée ainsi qu’un demi litre d’eau aérée. Puis, le gobelet à la main, il
revint vers le terminal pour reprendre ce jeu idiot qu’il menait avec la
machine. Stef relut encore une fois la question qui semblait bloquer les
réponses. Que pouvait-il encore y modifier sans en altérer le sens ? Peut-
être qu’il pouvait la rendre plus large, par exemple en remplaçant les
termes « notre futur » par « le futur » ? Il re formula donc pour la
troisième fois :
- « Dois-je comprendre qu’ils subirent un voyage vers le futur ? »
- « Effectivement, comme déjà indiqué, ils se trouvèrent involontairement
« bougés » d’environ trois ans vers leur avenir avec un décalage de dix
minutes de quanda ! »
Stef trouvait enfin, dans les réponses de la machine, matière à réflexions.
Comment analyser logiquement les réponses mécaniques de l’ordinateur
sans y laisser sa propre raison ? D’abord à quoi correspondait exactement
le terme « bougé » qui méritait de se voir explicité ? D’autre part pourquoi
l’ordinateur acceptait-il le concept du voyage temporel impliqué dans « le
futur » mais refusait « notre futur » ?
Il s’agirait donc d’un autre futur, différent du nôtre ? Que pouvait-il
envisager qui tienne debout en logique en acceptant ces nuances ?
Raisonnant en bon physicien, il pensa que cela ne pouvait concerner que des
mondes parallèles dans le temps, comme dans le vieux concept du Horla de
Maupassant ! Ou bien alors il faudrait qu’il admette que chaque individu de
l’expédition se soit trouvé « bougé » vers le corps d’un autre individu que
lui-même et qui vivrait, dans ce monde, mais à une époque à venir ? Ce
monde-ci et non un hypothétique monde parallèle. Comment en trancher ?
Sans doute en questionnant plus avant, afin d’approcher mieux du
signifiant exact du verbe « bouger » dans les bases de données de la
machine ! Stef décida donc de s’adresser à Nounou, quand bien même il
devrait attendre longuement entre chaque demande et chaque réponse.
Il ouvrit donc la communication thyristor et envoya son message ainsi
formulé :
- « Mon terminal m’indique que navigateurs qui disparurent lors d’une
expédition précédente, ont été bougés dans le temps vers un futur qui n’a
rien à voir avec le nôtre. Que signifie exactement, dans cette réponse, le
terme « bougés » ? Et, je pose en seconde question : « Que se produisit-il
réellement ? »
Puis, il alla se détendre dans son hamac en regardant une fiction agréable
sur son grand écran. Sans s’en rendre compte, il dormit huit heures
d’affilée et se réveilla frais et dispos. Au cours d’un rêve très étrange
qu’il venait de vivre au cours de son sommeil, sa grand-mère accompagnée
de sa soeur, toutes deux défuntes depuis longtemps, insistaient vivement
pour qu’il modifie la trajectoire du vaisseau afin d’éviter de couper la
limite fatidique ... Il pensa que son subconscient lui suggérait d’adopter un
comportement de fuite ! Attitude mentale facile à comprendre dans les
présentes circonstances.
Son regard, alors, se posa sur le compteur mural qui affichait : cinquante-
neuf heures et quarante-cinq minutes. Ces chiffres signifiaient qu’il lui
restait exactement ce temps là avant le franchissement de la limite
théorique de notre système solaire. Il avala tranquillement son bol de
Régéne et, ne voyant rien de mieux à accomplir, il s’installa dans son
fauteuil, devant le récepteur du Thyristor. Une bande de papier en sortait
et il constata, à la longueur que le texte restait des plus brefs. Il lut :
- « A votre première question : Le terme « bougés » a été choisi en
l’absence de tout autre terme approprié. Il implique un mouvement dans le
temps. Pas d’autres précisions mais je peux consulter de nouvelles
données, pas encore chargées dans mon système. Temps prévu pour le
chargement de ces nouvelles données : trois cent vingt et une heures ».
- « A la seconde question, je réponds que vous possédez déjà l’ensemble
des réponses connues dans les enregistrements effectués lors des
expéditions précédentes et qui appartiennent aux éléments dont vous
disposez à bord. »
Ainsi, pensa Stef, Nounou employait, avec lui, la méthode de la langue de
bois. Elle disait pouvoir lui apporter des précisions à un moment où il
aurait, depuis bien des heures, dépassé la « limite » ultime, et donc par
conséquent appartiendrait aux nouveaux « disparus ». Belle réponse que
celle-là !
Quant à l’autre, elle se contentait de le renvoyer aux comptes-rendus sans
rien lui apporter de neuf ! Nounou se foutait de lui ! Pourquoi ? Cette
dérision, en un tel moment, ne se trouvait pas incluse dans son mode de
fonctionnement, alors ! La seule hypothèse acceptable qu’il envisageait
l’entraînait à penser qu’il restait incapable de recevoir et à fortiori, de
comprendre, une réponse exacte ! Puis, en poussant son raisonnement plus
loin, il pouvait admettre trois autres possibilités ! Nounou craignait que :
- La réponse lui cause un traumatisme trop profond ...
- La réponse puisse le détruire psychiquement ...
- La réponse, sans l’acquisition de toute une branche de la science,
branche encore ignorée des humains, lui reste complètement absconse… .
La seule chose qu’il pouvait tirer de ces échanges concernait un éventuel
déplacement dans le temps accompagné, ou non, d’un déplacement vers un
monde parallèle. Tout cela ne lui plaisait guère et ce, d’autant plus que
pour cette la cinquième expédition, il deviendrait le premier sacrifié
conscient qui subirait ce sort !
Il commença à se redemander si ce fameux comportement de fuite,
suggéré dans son rêve, finalement, ne se révélerait pas comme le plus
salutaire ?
Avant d’en arriver là, il pouvait encore tenter d’obtenir d’autres
précisions. Par exemple demander « quand » se trouvaient maintenant les
voyageurs des trois premières expéditions, et même, pourquoi pas, à quel
déplacement dans le temps et dans le quanda, « bougeraient » ceux de la
cinquième dans peu d’heures ? Ou bien, il pouvait s’informer quant à la
nature du phénomène qui empêchait les humains de sortir vers les espaces
extérieurs à leur système solaire ?
Stef commença par demander à Nounou de l’informer sur ce dernier point,
puis, en attendant une réponse, reprit ses échanges avec son terminal de
bord. Il notait, au fur et à mesure, ce qu’il croyait devoir retenir sur un
petit bloc et, trois heures plus tard, à la relecture il pouvait examiner les
réponses. Que pouvait-il en tirer ?
Des chiffres d’abord, qui, par eux-mêmes ne l’aidaient pas beaucoup mais
lui ouvraient des perspectives. Ainsi les « vivants » de la première
expédition se trouvèrent « bougés » vers le passé de six jours, vingt
heures et six minutes. Avec un quanda de une heure et deux minutes. Stef
ne jugea pas utile de noter les secondes, ni les onze décimales qui
suivaient ces indications.
Ceux de la seconde expédition se virent « bougés » vers le futur de huit
minutes avec un quanda de trois minutes.
Pour les voyageurs de la troisième, les chiffres indiquaient un mouvement
vers le passé de trois jours et quelques heures et sous un quanda de onze
minutes et vingt et une secondes.
Stef nota de nouveau le sort de la quatrième : deux ans et trois jours vers
le futur avec un quanda de dix minutes et six secondes.
Première conclusion : les vivants de la cinquième expédition
« bougeraient » vers le passé mais il lui restait impossible de déterminer,
même approximativement avec quel quanda !
Seconde conclusion : Les premiers chiffres correspondaient au
déplacement dans le temps de notre monde et le quanda devait indiquer,
d’une façon ou d’une autre, le décalage entre deux Terres parallèles.
Ceci expliquait que, même pour des gens très peu « bougés », ils ne
réapparaîtraient jamais dans Notre passé ni dans Notre futur, car décalés
en quanda !
Le Veilleur en arrivait à ce point là de ses réflexions lorsque la réponse de
Nounou arriva. Stef nota au passage que l’ordinateur le plus perfectionné
de la Terre prit énormément de temps avant de pouvoir lui donner une
réponse. Cela impliquait une énorme quantité de calculs !
Voici pourtant la très brève réponse à laquelle Nounou aboutit finalement :
« Réponse à la question 1 : Notre science ne maîtrise pas tous les
paramètres nécessaires, mais une estimation approchée de nature
itérative tenant compte des chiffres des expéditions précédentes,
admets que vous « bougerez » vers le passé d’une valeur s’exprimant en
ans jours et heures assorties, correspondant à la date du trois octobre de
l’an deux mille un du calendrier de l’ère chrétienne assortit et d’un quanda
situé entre 28 et 35 minutes. »
Stef pensa, en lui-même, que cette réponse, quoique chiffrée, ne résolvait
en rien son problème. Il poursuivit donc sa lecture :
« Réponse à la question 2 : Le phénomène qui intervient ne correspond pas
à des effets naturels mais dépend d’une volonté extérieure. Une autre
intelligence refuse que quoi que ce soit de vivant sorte de notre système
solaire. Par contre, les quatre premiers vaisseaux, vides de leurs êtres
vivants, poursuivent leur route vers Proxima. Mes conclusions impliquent
qu’il ne s’agit pas d’un système automatique préréglé mais d’une action
entreprise à l’encontre de chaque expédition. Les « intelligences
extérieures » pour leur donner un nom, interposent, à chaque fois, un
bouclier ou un instrument qui, plus ou moins brutalement « bouge » les
vaisseaux. Je trouve deux corrélations probables :
La première indique que plus le vaisseau avance rapidement au moment de
l’interception, plus il « bouge ».
La seconde m’amène à envisager que plus il bouge, plus le quanda augmente.
Par ailleurs, l’observation des vaisseaux, vides de leurs passagers, montre
une défaillance des l’images reçues par nos astronomes. Impossible de
préciser si ce phénomène se corrèle, ou non, avec l’action des
« intelligences extérieures »
« Ainsi, pensa Stef, tout paraît bien plus grave que nous, les Terriens,
nous ne le croyions ! Quelqu’un, ou quelque chose, s’en mêle et comme nous
ne savons pas de qui il s’agit ni comment ils agissent, nous ne pouvons rien
tenter pour y échapper ! Alors, pourquoi ne pas reprendre le chemin de la
Terre et aller m’expliquer avec les autorités à ce propos ? Je dispose
encore d’assez de temps pour amorcer un long virage et m’en retourner
que n’arrive le moment fatal. »
Stef, à l’aide de son clavier, entra dans son ordinateur, une demande de
calcul de trajectoire et de temps limite pour prendre sa décision. La
réponse arriva presque immédiatement. Il disposait encore de trois
heures avant de déterminer son choix. D’ici là, à tout instant, il lui
resterait loisible d’appuyer sur le poussoir vert : Les machines
enclencheraient le retour.
Fatigué des efforts intellectuels qu’il venait de fournir, il s’accorda une
petite sieste dans le hamac sans oublier de régler un réveil pour que sa
sonnerie se déclenche deux heures plus tard. Il s’endormit très vite et
entra dans un rêve assez étrange ...
Floric.
Président, un peu méfiant, regardait son interlocuteur par dessous les
verres de ses lunettes. Il usait volontiers de cette habitude, presque un
tic, depuis son départ de la Faculté. Ni les opérations de la cornée, ni les
lentilles organiques de contact ne le tentaient. Il portait cet objet
archaïque avec une certaine grâce et en abusait. Manipulateur Leraelaslom
le regardait aussi, attendant une question précise. Il se sentait sans
reproche et inattaquable sur son travail ! Il connaissait son bonhomme et
tous ses tours ! Un peu de patience, et bientôt, le vieux allait se
déboucler. Effectivement, Président, après une bonne minute, s’adressa à
lui, bien plus amicalement qu’à l’ordinaire et en lui donnant un nom d’amitié
très court, établissant ainsi le niveau affectif des échanges qu’ils
initiaient :
- Mon cher Lera, je vais résumer les choses et vous demander votre point
de vue. En l’an mille neuf cent quarante-cinq de leur ère chrétienne, les
Terriens, hélas, découvrirent la bombe atomique ce qui motiva une réunion
extraordinaire des soixante dix neuf mondes fédérés. Nous décidâmes, en
attendant une évolution nettement plus pacifique de cette planète non
encore aboutie, de les bloquer en quarantaine absolue. Nous craignions, à
juste titre, que sous peu, ces gens là ne commencent à vouloir se promener
hors de leur système solaire. Les Manipulateurs se trouvèrent
soigneusement prévenus et nos espions, sur place, nous adressèrent, à
chaque tentative de ces Terriens, des messages « Titanes » en temps
utile.
Le service auquel vous appartenez bloqua, aisément et successivement,
quatre expéditions, en dégageant les passagers et tout le vivant vers le
passé ou l’avenir de leur planète. Vous en connaissez les conséquences.
L’opération consomme une énorme quantité d’énergie et entraîne toujours
un déplacement de quanda. Donc, les voyageurs se retrouvèrent non sur
leur propre planète mais, à chaque fois, sur un monde parallèle au leur. Ils
arrivèrent nus et nous espérons qu’ils surent se débrouiller sur place.
Comme la simultanéité absolue n’existe pas au delà d’une certaine
précision, chacun de ses passagers, en principe, arriva seul avec un quanda
très légèrement différent de celui de chacun de ses compagnons. Mais
ceci reste théorique et nul ne le démontra jamais. Nous devons donc
considérer comme également possible que quelques-uns arrivèrent en
groupe. Je vous laisse imaginer leurs possibilités de survie dans ces
conditions. Mais, vous les techniciens, vous savez à merveille comment
équilibrer les déplacements, ce que vous organisiez à chaque fois que vous
les bougez. De cette façon, le bilan global énergétique se rapproche de
zéro, même s’il vous faut, entre deux expéditions, agir sur l’entropie d’un
système inhabité qui vous sert de volant.
Toute cette quarantaine ne durera pas tellement longtemps, les Terriens
se lasseront et auront le loisir de devenir raisonnables en abandonnant les
armes nucléaires. Dans quelques siècles nous reprendrons la question pour
savoir si nous les acceptons en tant que quatre-vingt et unième membre.
Mais ce qui motive notre présente conversation vient de la résultante de
deux nouveautés.
La première se rapporte à une question, introduite par la planète Gambza,
qui estime que les passagers ainsi « bougés » se trouvent pratiquement
assassinés en différé ce qui s’oppose à notre morale. Ils demandent donc
que nous trouvions une solution moins cruelle.
Le second problème vient de ce que, dans leur cinquième expédition, celle
dont vous devez vous occuper dans deux jours, tous les passagers, sauf un,
le Veilleur, se trouvent placés dans des appareils à l’intérieur desquels ils
vivent au ralentit. Il semble certain, dans ces conditions, qu’ils périront
tous dès leur arrivée ce qui entraînera inévitablement une levée de
boucliers venant des habitants de Gambza ! Ce que je veux éviter à tout
prix. Que pouvez-vous me proposer ?
Lera resta interloqué et surpris par la nature de la question. Quelle
importance attacher à la vie d’une poignée de Terriens dangereux et
agressifs ? Pour lui, le problème n’existait pas ! Pourtant il devait se
creuser un peu le ciboulot pour offrir au Président au moins un élément de
réponse. La première idée qui lui vint consista à de renvoyer le vaisseau
sur la Terre. Mais comment s’y prendre ? Il ne disposait d’aucun moyen lui
permettant d’agir sur de pilotage du navire terrien. Il restait uniquement
capable d’en « bouger » les passagers.
- « Il me semble que si nous voulons éviter des victimes, la situation ne
nous laisse pas tellement de choix. Il faudrait bouger simultanément le
vaisseau et ses passagers. Compte tenu du tonnage que cela représente,
l’ensemble des moyens dont je dispose, manquera de puissance. C’est à
peine si je peux, le cas échéant, bouger une navette de ce vaisseau et les
personnes qui se trouveraient à son bord. Mais comment les amener à
sortir leurs « dormeurs » encore en phase de réveil, à temps puis les
convaincre de les embarquer dans une des navettes du vaisseau que nous
bougerions peut-être, ensuite ? »
- « Vous m’avez bien expliqué au début de cette affaire, que tout individu
bougé ne conserverait plus le moindre contact avec son monde d’origine
mais seulement avec un monde décalé de quelque quanda ? »
- « Oui, je le confirme comme parfaitement exact. »
- « Alors qui nous empêche de leur envoyer un message dans leur langage
pour les avertir et tenter de les sauver ? S’ils obéissent nous tenterons
de les envoyer avec leur navette et sinon nous pourrons prouver à ceux de
Gambza que nous leur avions offert une chance ! »
- « Voilà qui me paraît bien vu, mais il me faut calculer si je dispose
effectivement d’assez d’énergie ? ».
Sur ce, il entra les données dans le terminal de Globalité, leur cerveau
central, et en reçut une réponse claire. Il pouvait les bouger vers le passé
mais il lui manquerait de quoi compenser en quanda. Cela reviendrait donc à
les envoyer dans leur propre passé, en laissant la porte ouverte à tous les
paradoxes temporels. Façon d’opérer strictement interdit par les règles
de la Fédération !
Ils se regardèrent à nouveau, très perplexes. La lumière du soleil couchant
éclaira en biais le dessus du grand bureau et ils voyaient la poussière
accumulée dans la journée qui brillait sous cet éclairage. Puis, soudain,
cette poussière sembla se séparer le long de certaines lignes et un
message apparut devant eux :
« AE régler ? Quanda. » Ce qu’ils pouvaient aisément traduire par :
« Les AE se chargent de régler la question du Quanda ! » ...
Deuxième Partie.
In Vitro.
Daniel et Olivia essayèrent, de leur mieux et depuis les installations de
Toulouse, de venir en aide aux deux survivants qui, à bord et à court de
tout, arrivaient au terme de leurs possibilités de survie. Ils se déclarèrent
prêts à courir tous les risques. Les survivants au sol, depuis leur base,
cherchaient désespérément comment les assister ? Ils songèrent que bien
d’autres engins tournaient encore autour de notre planète et qu’à leur
bords existaient encore certains matériels et, dans certains cas, des
stocks de nourriture abandonnés au moment du départ des deniers
navigateurs. Les possibilités de manœuvres du satellite habité, si elles
restaient limitées, existaient néanmoins ! En examinant la liste des engins
et anciens satellites abandonnés qui circulaient encore, ils cherchèrent et
finalement trouvèrent ceux qui se trouvaient atteignables par eux et, par
radio, parvinrent à les diriger vers deux engins, assez proches l’un de
l’autre. Ces deux satellites, vides de tout occupant, devaient contenir
encore quelques fusées. Les plus petites s’utilisaient, en principe pour
demander des secours leur présence à bord venait d’un règlement non
contournable mais leur puissance restait très faible. Par contre, il se
pouvait qu’ils trouvent quelques fusées directionnelles qu’ils tenteraient de
déboulonner et de s’approprier sans aucune vergogne afin de les installer
sur leur MIR. Cette entreprise qui, en temps normal, se verrait considérée
comme de la pure folie, réussit néanmoins. Les naufragés du vide purent y
trouver des suppléments de vivres et démonter deux fusées qu’ils
repositionnèrent convenablement sur le MIR mais cela leur demanda vingt
deux jours. Avec ces fusées d’appoint, ils tentèrent de pénétrer dans
notre atmosphère de d’une façon plus progressive que celle de la chute
libre ! Ils venaient d’améliorer leurs espoirs de survie de façon
considérable puisqu’ils pouvaient espérer ne pas brûler au cours de leur
approche en évitant, par poussées successives, tous les échauffements
mortels. Ils décidèrent de se lancer et, effectivement, ils parvinrent à
entrer de façon tangentielle et progressive jusqu’à ce que leur position les
engage à tenter l’ouverture des derniers parachutes (recueillis sur
d’autres engins) pour compléter ceux dont ils disposaient. Cela pouvait
réussir, mais le contact avec le sol s’avéra plus dur que prévu, sous ce choc
trop brutal, ils ne survécurent pas. Ceci se produisit un an et quatre mois
après la Grande catastrophe et sur une plage proche de la ville de
Santander, en un lieu dit « Isla ».
Daniel et Olivia les attendaient pourtant sur place et malheureusement ne
purent que procéder aux obsèques et méditer tristement. Lorsque la
certitude de l’échec de la mission qu’ils se donnèrent se trouva devant
leurs yeux, sous la forme des cadavres, ils en éprouvèrent beaucoup de
chagrin et de déception. Depuis quelques semaines, ils restaient en
communication avec les cosmonautes en utilisant un vieil émetteur à
lampes, leur voyant morts ils éprouvèrent l’impression qu’ils perdaient
leurs derniers amis. Avec un coeur très lourd, ils se préparaient à prendre
le chemin de retour lorsque Olivia se frappa sur le front avec violence en
s’écriant : « Les essais génétiques ! »
Devant l’air particulièrement ahuri de Daniel elle s’expliqua :
Au cours des missions menées dans les satellites, des expériences
diverses en apesanteur se voyaient confiées aux équipages. Ces
expériences visaient surtout à justifier les énormes dépenses engagées et
non le réel avancement de la science. Lorsqu’elle se trouvait à bord, elle
constata que les Russes devaient, entre autres, surveiller le
comportement à la gravité zéro, de cellule humaines de reproduction.
Celles-ci se trouvaient maintenues dans un milieu favorable à leur
stabilisation et à basse température. Autrement dit, il se pouvait qu’à
bord du MIR, Daniel et elle, puissent retrouver des ovules et des
spermatozoïdes qu’ils mettraient en contact, in vitro. De plus, le matériel
génétique que pouvait fournir Daniel, augmenterait encore la variété des
« produits » !
L’idée méritait au moins qu’ils en discutent. La première question qu’ils
devaient trancher, en leurs âmes et consciences, consistait à déterminer
s’il fallait ou non, ramener, sur ce globe, une espèce qui en causa la
destruction ? Ensuite, s’ils en concluaient que, malgré tout, ils devaient au
moins le tenter, se poserait le problème de la survie de cette espèce dans
un milieu aseptisé ? Ils savaient que, seules les plantations, comme celle
déjà mise en route par Daniel près de la mine galène ou celles qu’ils
entreprendraient fournirait de quoi vivre à ces nouveaux humains ? Tout
ne peut pas venir de conserves et de fruits secs !
Ne se sentant pas encore assez fondés à répondre immédiatement à ces
questions de la plus haute importance, ils prirent des mesures
conservatoires. La première d’entre elles consista à transporter le
matériel génétique et de le placer dans le congélateur que Daniel utilisait
à l’intérieur de son laboratoire, à la mine. Grâce au système du gazogène, il
bricola l’alimentation du groupe électrogène pour qu’il fonctionne avec les
gaz venant de la pyrolyse du bois (au lieu d’utiliser le gasoil). Finalement,
ils décidèrent de vivre là, près des plantations et de l’abri que la mine leur
fournissait, et ce, jusqu’à ce qu’ils changent éventuellement d’avis.
Ils ne se rendirent aucunement compte à quel point la verdeur des jeunes
pousses de riz, les arbres fruitiers pleins de promesses montant à l’assaut
vers le ciel, la proximité du port de Santander où Daniel arrima le SAGA à
quelques centaines de mètres du MIR, les influencèrent ! Bien plus que ce
qu’ils attribuèrent, de bonne foi, à la qualité du climat ou a la présence
d’un laboratoire déjà installé, bien abrité et resté en parfait état de
marche.
Les questions à résoudre se trouvèrent posément et tranquillement
débattues entre ces deux survivants, personnes intelligentes, de bon sens
et formées scientifiquement. Ils la décomposèrent deux interrogations
primaires : En premier déterminer si, oui ou non, ils souhaitaient ou
jugeaient utile de rétablir l’ère de l’homme sur terre ? Si oui, et
seulement dans ce cas, ils décideraient ensuite s’ils devaient s’en occuper
immédiatement ou prendre du temps et agir en différé ? Pas franchement
convaincus de bien choisir, ils n’optèrent pour la continuation de l’humanité
qu’afin de donner un but à leur vie et ne pas devenir les derniers
destructeurs de l’espèce ! Ils choisirent de tenter de mettre en place un
système de procréation génétique qui ne se déclencherait qu’à long terme.
Un délai de trois siècles, d’après leurs prospectives, leur sembla ce qui
conviendrait le mieux. Partis de l’hypothèse qu’il faudrait à ces nouveaux
humains assez d’espaces verts pour y vivre, cela impliquait toute une
politique de reconquête de sol et de dissémination de plantations
légumières et d’arbres qui, ensuite, continueraient à se développer sans
eux. Daniel y consacrerait la majeure partie de son activité les premières
années, puis sa tâche consisterait à recréer un potentiel industriel qui
fournirait l’énergie et pourvoirait aux besoins des nouveau-nés : Une
centrale hydroélectrique avec un « bulbe » bricolé à partir d’un moteur de
réserve prélevé dans le SAGA, des systèmes mécaniques et hydrauliques
pour les incubateurs, les liquides nourriciers pour les premiers âges, des
machines éducatrices, des robots assistants fonctionnant avec des
cellules solaires retrouvées intactes dans le MIR et mille autres choses
indispensables.
Olivia se chargerait de la partie génétique et du système de survie puis
purement éducatif, et encore à créer, pour les nouveau-nés. Le but ultime
tendrait à leur procurer les moyens de ne devoir recommencer tout ce que
les générations de leurs ancêtres accomplirent au cours de dizaine de
milliers d’années précédant leurs naissances. Mais, même perfectionnées à
l’extrême, pouvaient-ils complètement se fier aux machines ? En
supposant qu’ils puissent arriver à mettre au point un système qui, dans
trois cent ans, provoquerait la naissance des bébés, ceux-ci pouvaient-ils
se voir confiés seulement à des machines ? La réponse ne pouvait pas les
rassurer, puisque négative. Alors, ils durent se résoudre à imaginer
uniquement ce qui leur paraissait pensable et réaliste. Ils se rabattirent
vers l’hypothèse de travail suivante :
« Se fixer comme objectif de créer, dès à présent, quelques humains qu’ils
éduqueraient uniquement dans un rôle de surveillance et d’assistance.
Ceux-là recevraient leurs consignes et les transmettraient fidèlement à
leurs descendants. Ils trouvaient un autre avantage à cette décision dans
le fait qu’elle leur permettrait de sortir de la théorie pour se confronter
au réel. Ils devraient résoudre tous les problèmes de la naissance in vitro,
de l’alimentation, de l’éducation et de la perpétuation de l’espèce. Ils
trouveraient des solutions aux difficultés au fur et à mesure qu’elles se
présenteraient. Ils transmettraient leurs conclusions sous forme de
préceptes à la première génération de gardiens. De plus, et pour créer les
conditions psychologiques indispensables, ils se présenteraient aux futurs
gardiens de la génération « numéro un » comme sortant, eux-mêmes, de la
génération zéro.
Ils se dirent ensuite que, pour réaliser leur programme ils pouvaient
attendre encore un peu et ne s’y atteler, tranquillement, que vers leur
cinquantaine. A ce moment ils entreprendraient la naissance de quatre
gardiens, deux garçons et deux filles qu’ils éduqueraient pour la poursuite
de leur objectif. Au pire, s’ils se révélaient incapables de mener cette
mission jusqu’au bout, ils constitueraient un noyau de base pour une
nouvelle humanité qui repartirait dans des conditions moins bonnes que
celles qu’eux même souhaitaient leur fournir…
… Olivia, un soir, en bavardant avec son compagnon, en vint à parler des
anciens livres de science-fiction qu’ils avaient lus tous les deux et ils
repensèrent à « Fondation » de Asimov. Ceci qui les amena, naturellement,
à parler de ces fameuses « crises Seldon » au cours desquelles, les exilés
attendaient une apparition en hologramme du fondateur pour les aider à
résoudre leurs problèmes. Ne possédant pas la science historique
(hypothétique) de ce Seldon, ils n’envisagèrent pas d’organiser un tel
système mais ils songèrent qu’il pourrait se révéler utile que, chaque
année, ils reviennent sous cette forme, à date anniversaire, afin de
montrer aux vivants, comment le monde se présentait avant la Grande
Catastrophe, par exemple en leur projetant des séquences soigneusement
triées de films ou de documentaires vidéos. Ils interviendraient, en
personne, sous forme d’hologrammes avec des variations d’une fois à
l’autre, mais toujours pour de très courtes séquences. Ensuite les
projections interviendraient qui susciteraient les réactions prévues et
maintiendraient ces gardiens dans leurs rôles.
Par ce biais, ils pourraient les préparer progressivement à ce qui devrait
arriver au bout des trois siècles : La mise en route de bébés éprouvettes
en grand nombre, leur éducation et surtout le passage du relais entre les
gardiens et les nouveaux venus. Le point dur résidait dans la disparition de
ces gardiens en tant que tels et la nature des relations entretenues avec
les enfants qu’ils aideraient à naître. L’idéal consisterait à rendre stériles
les gardiens de la dernière génération mais cela, dans les faits, ne pouvait
s’envisager sérieusement ! Il faudrait donc insister, dans le système
éducatif, pour que les gardiens considèrent que la mission finale qu’ils
devaient mener à bien consistait, en réalité, à servir de relais. Ils se
conteraient de précéder ceux qui, le moment venu, devaient
automatiquement les remplacer, les soulageant ainsi de ce monotone
travail de surveillance des couveuses et de maintenance du système. Il
faudrait qu’ils le ressentent comme une libération et une délivrance.
Une fois les premiers bébés arrivés à l’âge de la formation, ils pourraient
se considérer comme autorisés à prendre des vacances ! Le verbe est et
reste l’élément un des éléments les plus importants pour créer l’ambiance.
Les gardiens porteraient donc, dès le départ, le nom de « Libérables ».
Les bébés à naître se désigneraient sous le terme générique de « Relais ».
Lorsque les premiers Relais prendraient les commandes, ceux qui
resteraient des « Libérables » deviendraient aussitôt des « Hommes
libres ». Ceux-ci devraient alors quitter la base pour aller visiter le monde
et s’y établir. Les Relais considéreraient que leurs missions principales
concernaient leur croissance en nombre, leur multiplication et
l’agrandissement du territoire cultivé qui les vit naître. »
Parvenus à ce point de développement de l’hypothèse, ils durent bien
convenir que cela ne pouvait pas fonctionner ! Créer deux sortes d’humains
ouvrait une large porte aux conflits et par conséquent aux disputes, aux
guerres, au racisme et autres billevesées qui produisirent la Grande
Catastrophe. Il ne leur resta donc qu’un seul choix possible : celui de
s’occuper eux-mêmes, et dès que possible, de réussir quelques bébés
éprouvettes, de les élever comme leurs propres enfants. Ils devraient leur
enseigner le maximum de choses indispensables, tout en leur laissant les
moyens de se perfectionner par lecture ou vidéo ou CD à propos de ce
qu’ils ignoreraient encore après la mort de Daniel et Olivia. Un bref calcul
de prospective leur donnait le calendrier à respecter et les étapes à
suivre : Avant huit années, tout devait pouvoir fonctionner et pourvoir aux
besoins de la nouvelle population. Ils commenceraient par créer quatre
bébés qu’ils élèveraient seuls jusqu’à ce qu’ils atteignent leur cinquième
année. Puis selon les ressources, ils recommenceraient une nouvelle
couvaison de huit, attendraient encore quatre ans et termineraient par
encore huit autres. Ils réaliseraient toutes les combinaisons génétiques
que leur permettaient les éprouvettes du MIR et la semence de Daniel ne
se verrait pas plus utilisée que celle des inconnus sélectionnés avant le
départ du satellite. Cette population totale, qu’ils prendraient en charge,
deviendrait le noyau de la future population du globe. Le laboratoire
génétique et son matériel ne devraient pas continuer à fonctionner au-delà
de la date ou les quatre premiers nés commenceraient à se reproduire
entre eux. L’organisation de ce petit monde se réaliserait au fur et à
mesure des nécessités, Daniel et Olivia, associés dans leurs efforts,
rencontreraient, certainement d’innombrables problèmes, mais ils se
sentaient parfaitement en mesure de les résoudre.
**************
Effectivement, douze ans plus tard, ils regardaient d’un air attendri les
quatre bambins qui gambadaient autour d’eux et ils se préparaient à
poursuivre leur programme comme ils le prévoyaient. Sept premières
années de dur labeur se trouvèrent consacrées à la construction des
installations nécessaires à la réalisation de leur projet. Ils alternèrent les
heures consacrées à leurs installations techniques avec elles consacrées à
l’extension de leurs jardins et plantations. Ensuite, cela devint d’autant
plus facile que leur motivation les encourageait dans leurs efforts. Ils se
lancèrent, joyeusement et pleins d’espérance, dans leur première
production. Ils obtinrent, in vitro, les quatre bambins qu’ils voulaient et,
les voyant maintenant jouer devant eux, en tiraient une légitime
satisfaction.
Mais l’homme propose et les choses ne se passent pas toujours comme
prévu ! A l’échelle humaine, le temps où se produisit la Grande Catastrophe
remontait à un passé révolu depuis belle lurette, mais mesurées à l’aulne
d’une planète, les conséquences immédiates de cette guerre s’étendirent
durant plus de quarante années. La première de ces conséquences se
traduisit par un énorme tremblement de terre de force huit et demi dont
l’épicentre se situait à Saragosse. Cette convulsion et ses répliques
survinrent à l’instant précis décrit quelques lignes plus haut. Elles
entraînèrent la destruction de la plupart de leurs installations et, en
particulier, celle du laboratoire de génétique. Parmi les quatre bébés, seul
un bambin nommé Lucien survécut. En ce qui concerne les deux adultes
disons que la chanceuse Olivia s’en tira assez bien. Par contre, écrasé par
l’effondrement d’un pan de mur, y laissa une jambe, un bras et toute
possibilité d’enfanter ... Toutefois, vaille que vaille, il tint encore le coup
pendant une vingtaine d’années avant de rejoindre ses ancêtres.
Il semblait que Dieu ne voulait plus de l’homme sur cette planète Terre.
Mais, malgré tout nous savons qu’un espoir demeurait dans la mesure où
deux êtres, mâle et femelle, capables de se reproduire, vivaient à moins
de mille kilomètres l’un de l’autre. Je parle ici du petit Lucien qui
atteignait sa cinquième année et de Natacha qui entrait dans sa quinzième
année. Mais aucun d’entre eux ne savait que l’autre existait et il se passa
encore douze années ans avant que Lucien, adolescent, ne décide
d’échapper aux adultes et de mener sa propre vie à sa manière.
Natacha, de son côté, s’accoutuma comme elle le pouvait, à sa situation de
solitaire et allait doucement vers la folie en l’absence de tout autre être
humain. Elle retournait ou plutôt régressait progressivement, vers un état
sauvage sans espoir ni rémission, tant la solitude absolue se montre dure à
affronter ! Suivons donc Lucien pendant quelques temps.
Lucien :
Cette fin de printemps lui semblait merveilleuse malgré l’absence de réelle
végétation aussitôt qu’il dépassait l’aire de l’implantation humaine. Lucien
planait avec aisance sur la route aérienne qu’il se fixait comme parcours.
Les teintes grises et brunes des lichens qui remplaçaient l’herbe se
mariaient harmonieusement entre elles. Quelques massifs de bambous,
venus là on ne sait comment dix ans après la GC, donnaient de petites
taches vertes du plus bel effet. Les ruisseaux coulaient à flots intenses,
débordant quelques fois de leurs anciens lits, Des cascades, bien plus
nombreuses, agrémentaient le paysage et entretenaient un bruit de fond.
Quelques insectes volaient, mais bien plus bas que lui. Dans le nouveau
cycle vital, ils se nourrissaient des restes de la civilisation, dans les
anciennes villes et depuis peu, les remplaçaient par les lichens. Dans les
vergers entourant l’ancienne mine, ils contribuaient à la pollinisation des
arbres fruitiers en butinant les fleurs. Ils remplaçaient ainsi les anciennes
abeilles qui disparurent totalement de la région.
Daniel lui avait enseigné le Delta presque en même temps que la marche. A
deux ans, comme ses frères et soeurs, leur « père » les emmenait un par
un, dans un sac ventral, et leur apprenait à aimer ce moyen de locomotion.
A six ans Lucien (seul hélas !) se vit offrir son petit delta personnel et
l’autorisation de voler à coté d’Olivia. Trois ans plus tard il en savait bien
plus qu’eux sur les courants et les vents de la province, les dépassant en
adresse et en précision. Le matériel qu’ils utilisaient ne ressemblait en
rien au bricolage que Daniel se fabriqua pour quitter la zone de sa mine
après la GC ! Il s’agissait, bien au contraire, de magnifiques engins trouvés
à Toulouse dans la boutique d’un marchand spécialisé. Celui du môme
ressemblait à un zèbre volant avec ses rayures jaunes et noires. Pour ses
quatorze ans et compte tenu de ce qu’il atteignait pratiquement sa taille
définitive, ses parents l’autorisèrent à prendre l’un des meilleurs engins du
magasin. Ce modèle pour adultes affichait sa vive couleur orange rayée de
fines bandes blanches. Au début, il éprouva quelques difficultés à le
maîtriser aussi bien que le précédent, mais, après trois semaines de
persévérance, il redevint « l’homme volant » comme le surnommait
affectueusement Olivia.
En dessous de lui, la huitième étape se découpait, très nette, près du
cirque de Gavarni. Il survolait l’ancien village de Luz, au nord de Lourdes.
On y voyait encore les traces du tremblement de terre car le cours du
gave se détournait de son ancien lit, en une large boucle et ce, juste là où
jadis, existait un pont. Le Gave passait ensuite là où jadis se trouvait la
place du foirail, puis, coupant devant la gare, revenait enfin rejoindre son
ancien parcours. Il décida de se poser.
Cet arrêt présentait pour l’adolescent un caractère symbolique car Luz se
trouvait situé à mi-parcours de son but et, depuis le début, il
programmait, de s’y reposer plus longuement. Il attrapa habilement un
flux d’air peu ascendant mais très porteur et se posa sans difficulté sur l’
une des colline surplombant le hameau. De là, il pourrait aisément repartir
par la voie des airs. Il abandonna là son matériel et descendit à pied, en
chantant allègrement, vers les ruines du village. Comme ses parents le lui
enseignèrent, il commença par se choisir un domicile ! Il lui fallait trouver
une ancienne demeure, pas trop esquintée par la GC ni par le tremblement
de terre. Maison dans laquelle il pourrait aisément allumer un feu
entretenu par quelques planches arrachées ici et là. Il devait, si possible,
préférer une maison aussi proche que possible d’un ruisseau pour y puiser
aisément de quoi boire. Le relatif bon état de nombreuses demeures de ce
village lui laissait uniquement l’embarras du choix ! Il devait ensuite aller
voir ce qui pouvait encore se manger dans les stocks des épiciers ou des
magasins d’alimentation. Si longtemps après les bombes, on trouvait
encore des denrées utilisables, pour peu que l’on sache opérer le bon tri.
La montée en température à cent soixante degrés durant des mois
provoqua une stérilisation autrement efficace que celle de l’industrie. Des
bidons d’huile de table, des confitures, des boîtes de sardines, de
compotes, de thon à l’huile, de maquereaux au vin blanc, de fruits au sirop
et autres, encaissèrent la température et la pression induite sans
exploser. Oh ! Il ne s’agissait que d’une petite fraction de l’ensemble, mais
il savait que partout, il en trouverait et ne ressentait pas trop d’inquiétude
à ce sujet. De plus, dans les logis il trouverait, dans des boites en fer ou
dans des pots de verre utilisés jadis par les ménagères, du sel, de la
farine, du sucre, des fruits secs récupérables et, avec de la chance, des
gâteaux « secs » dans des boites ou des biscottes bien enfermées à l’abri
de l’humidité. Non, il ne manquerait de rien ! Ainsi, se baladant dans le
hameau, il recueillit ce qu’il lui fallait pour vivre durant les quelques jours
de pause qu’il souhaitait consacrer à la réflexion. Il éprouvait comme un
remords le fait qu’il se risque à abandonner Daniel et Olivia sans leur
donner les raisons qui motivèrent son départ et, surtout, en leur taisant
des informations découvertes par lui seul.
Pourquoi leur cacha-t-il, d’instinct, ce qu’il trouva, par hasard, dans le
MIR ? Quelles raisons le poussèrent-elles à se taire à propos du carnet de
notes ? Lorsqu’il trouverait que répondre à ces questions, tout deviendrait
plus net dans sa tête ! Il saurait, alors, quel comportement adopter vis à
vis des deux autres, ceux qu’il adorait mais trouvait trop pesants.
Pourtant, il devait reconnaître qu’ils lui laissaient la bride sur le cou et
s’efforçaient de lui permettre de développer sa personnalité du mieux
qu’ils le pouvaient. Ses journées, telles qu’ils les programmèrent, se
voyaient entrecoupées de périodes d’études et de formation mais
comprenaient suffisamment de temps libre pour qu’il aille, à sa guise,
exactement là où il le souhaitait. Les dangers existaient encore mais
beaucoup moins nombreux qu’avant la Catastrophe. Les animaux dangereux,
les méchantes personnes susceptibles de lui nuire n’existaient plus. Il ne
courrait, non plus, aucun risque de ne pouvoir satisfaire sa faim ou sa soif,
ni de manquer d’un bon abri. Le jeune homme ne trouverait à l’extérieur,
aucun danger venant de la circulation de véhicules ou d’engins, ni de
guerre, ni bandits. Il ne risquerait rien qui puisse venir de plantes toxiques
ou de virus ou de microbes. Donc les adultes se contentèrent de le laisser
divaguer à sa guise, de fouiller partout où il le souhaitait. Ils restaient
toujours ouverts aux questions qu’il ramenait de ses expéditions lointaines
ou après des balades instructives effectuées dans les engins et
installations sauvées de l’ancien temps comme le SAGA, le MIR, la grotte
ou la mine.
Lucien et les autres ne s’exprimaient qu’en français mais Olivia lui
expliqua, qu’avant la Grande Catastrophe, de nombreuses autres langues
existaient. Daniel trouvant un CD de traduction l’installa sur une des
consoles, ce qui permettait à Lucien de traduire ce qu’il ne comprenait pas.
En fait, cela se résumait au russe et à l’américain que les astronautes
utilisaient sur le MIR. Ses autres besoins réels se rapportaient à
l’espagnol pour ce qu’il trouvait sur les étiquettes lors de ses balades à
Santander ou dans la province espagnole. Plus rarement encore il
rencontra l’allemand, le latin, le grec ancien, l’anglais classique qu’il devait
traduire pour comprendre quelques ouvrages imprimés en ces langues.
Dans le MIR il trouva un mince cahier qui, au cours du brutal atterrissage,
se coinça entre le poste de communications et une paroi verticale proche.
Les notes manuscrites portaient la date même du jour de la chute finale.
Mais, si la date s’exprimait par des chiffres compréhensibles par tous, le
reste du texte était rédigé en russe ! La machine traduisait assez
correctement les textes imprimés dans quarante langues. Mais il fallait
transposer des notes écrites à la main en caractères cyrilliques de façon à
les convertir en un texte imprimé en français sans commettre d’erreur. De
plus, de nombreux mots semblaient abrégés, sans doute dans la hâte où le
rédacteur les nota. Lucien considéra cet exercice de transposition comme
une sorte de jeu, que les circonstances lui réservaient. Un genre de défi
tout à fait personnel dont il releva le gant.
Pendant quelques semaines, on ne le vit plus aller en balade ailleurs qu’au
niveau moins six de la grotte. Il se fixa pour objectif de transformer au
moins un mot ou une abréviation, chaque jour, en caractères d’impression
et d’en chercher la ou les traductions. Il avança plus vite que prévu et les
trois pages de ce texte ne lui demandèrent qu’une cinquantaine de
séances. Ensuite, chaque mot pouvant posséder plusieurs sens, il chercha à
construire une version plausible et cohérente. Pour y parvenir, Lucien se
cassa, quelques fois quelques fois, durement la tête mais il mena son
travail jusqu’au bout. Enfin il put savoir de quoi il ressortait !
Il s’agissait des notes que l’un des navigateurs prit pendant leur approche
finale et alors qu’ils savaient qu’ils s’écraseraient immanquablement. Ces
notes ne contenaient presque rien d’intéressant ou d’instructif pour Lucien
qui s’en sentit plutôt dépité. Mais, lorsqu’il arriva à la fin de ce court
texte, il remarqua une mention qui ne lui laissait aucun doute ! Le texte
précisait qu’en approche définitive, lors de l’avant dernier tour, ils
voyaient parfaitement les deux taches de verdure correspondant aux
plantations signalées par Daniel ! Or Lucien savait qu’il n’existait qu’une
seule zone verte de surface notable à cette époque qui précédait de
beaucoup sa naissance : celle entourant la mine. Donc, en cherchant bien, il
devait pouvoir trouver une autre implantation ailleurs, et probablement les
autres humains qui s’en occupaient. Mais où ?
La résolution de ce problème appartenait au domaine des mathématiques,
matières où il se sentait très à l’aise. Certaines des notes précisaient la
vitesse d’approche tangentielle. De plus la direction resta fixe et
parfaitement déterminée. Il savait donc que la seconde zone verte se
trouvait sur une ligne allant de Turin à Biarritz. Puisque, d’après le
manuscrit, la vision de Turin précédait celle des deux zones vertes, il
trouverait la réponse entre ces deux villes Un calcul d’angle de vue selon
l’altitude et de la vitesse du MIR en parfaite décélération, l’amena à
établir des graphiques qui situaient la seconde zone verte au nord de
Marseille, plus ou moins cent kilomètres.
Lucien, près de la cheminée dans laquelle il brûlait des lattes de planchers,
se souvenait de la merveilleuse certitude qui l’envahit en aboutissant au
résultat de ses calculs. Mais pourquoi résista-t-il à l’impulsion qui le
poussait à le raconter aux deux autres ? Le noeud qui se trouvait au coeur
de cette interrogation valait qu’il l’explicite maintenant. Il repensa aux
derniers événements.
D’abord il ressentit intensément le deuil et la déception qui frappèrent
Olivia et Daniel quand les autres enfants périrent. Ce tremblement de
Terre entraîna simultanément la mort de son frère et de ses soeurs, et la
fin des espoirs entretenus par les adultes en vue de relancer l’humanité.
Lucien du haut de ses quatre ans ne se souvenait que de quelques flashes
du tremblement de terre. Il lui en restait un grand bruit, le corps broyé
de Daniel au sol et les cris d’Olivia qui se lamentait devant les cadavres
des bébés. Cela causa un traumatisme violent et profond pour cet enfant !
Plus tard, à mi-voix ou de manière détournée et allusive, les adultes
parlaient entre eux de leur rêve détruit et essayaient d’accepter l’idée
que l’homme devait disparaître. Quand Lucien atteignit ses treize ans ils
lui expliquèrent qu’ils devraient mourir bien avant lui et qu’ils acceptaient
avec résignation, et après de longues années d’espoir, qu’après Lucien,
l’humanité prenne fin. Il les sentait, tout à la fois résignés et désespérés.
Pourquoi ne se précipita-t-il pas vers ceux qu’il aimait pour les informer de
sa découverte ?
Brusquement, il le comprit. Il craignait tout simplement de leur donner de
faux espoirs ! De ranimer en eux une espérance qui rendrait encore plus
douloureuse une nouvelle déception. De pourrir la misérable vie de Daniel
qui acceptait mal de ne représenter qu’une moitié d’homme ! De ternir de
chagrin le coeur, toujours grand ouvert à l’amour maternel, qu’Olivia
conservait en elle malgré sa stérilité ! A la seule idée que la présence de
verdure aperçue en un clin d’oeil par un navigateur du ciel en plein désarroi
puisse se révéler inexacte ou simplement mal traduite ou ne correspondre
qu’à un hasard, ses boyaux se tordaient tandis que se nouait son plexus !
Une telle fausse nouvelle causerait une peine énorme à ses « parents »
encore en mal d’autres enfants à élever, rejetons susceptibles de devenir
les porteurs de l’espèce ?
Il se sentit soulagé. Le comportement choisi par lui ne contenait aucun
germe agressif ni rien de sournois envers ceux qui ne lui donnaient que de
l’amour. Sa seule motivation venait de ce qu’il ne voulait leur causer de
douleur. C’est aussi pour cela qu’il leur laissa un mot disant qu’il
entreprenait un voyage de plusieurs semaines mais qu’il reviendrait pour
leur raconter ce qu’il avait vu et leur préciser les lieux où il « sanctifia » le
sol.
Cette expression, dans leur langage, signifiait que partout où l’un d’entre
eux se rendait, il devait automatiquement semer et planter, aux endroits
les plus propices, des pépins, des noyaux, des graines, du riz dans les
douze variétés que tout voyageur devait emmener avec lui à cette fin.
Ainsi, au fur et à mesure, la Terre reverdirait. Les adultes montèrent ce
principe en dogme qui le transformait en une sorte de religion destinée
aux générations qui, l’espéraient-ils encore parfois, devaient suivre.
Machinalement, bien que restés seuls avec Lucien après les tremblements
de terre, ils poursuivirent leurs efforts selon cette ligne de conduite.
De la même façon, chaque fois, qu’au cours de leurs balades, ils
rencontraient une nouvelle plante, un insecte, des sachets de graines
paraissant en bon état, des noyaux ou pépins, de jeunes pousses ou très
rarement un petit mammifère, leur devoir consistait à les ramener vers la
base. Là les « parents » tentaient de les sauver, de les multiplier et
ensuite de les disperser afin de parvenir à augmenter le nombre des
espèces vivantes sur le plus de lieux possibles. Ainsi, pour illustrer les
bienfaits qu’entraînait ce dogme, Olivia trouva un jour, dans la mine
abandonnée, des noyaux d’olives crachés en profondeur par un manoeuvre
portugais qui, il faut le croire, s’en montrait friand. Elle parvint à les
amener à donner quelques pousses qu’elle commença à soigner in vitro. De
celles-ci elle tira une douzaine de plants qui devenaient lentement le début
d’une future oliveraie.
De son côté Lucien se sentit particulièrement fier de pouvoir ramener des
grenouilles qu’il trouva au fond d’un gouffre où il s’aventura en apprenti
spéléologue. Il y observa également quelques écrevisses nageant dans un
filet d’eau courante mais il n’osa pas y porter la main ! Le mieux consistait
à les laisser se développer là en paix. Plus tard, s’il existait un plus tard,
ils les dissémineraient dans deux ou trois ruisselets des pyrénées. Des
chauves souris, descendues de plus en plus profondément au fur et à
mesure que la température s’élevait, lors de la Grande catastrophe,
survécurent dans les profondeurs. Elles se nourrissaient d’insectes, et de
mulots qui, comme elles descendirent le plus bas possible. Elles
s’accrochaient au plafond pour dormir la tête en bas. Maintenant elles
recommençaient à sortir dès la tombée du jour et revenaient vers leur
ancienne vie. Lucien, qui ne connaissait pas ce type d’animal autrement que
par l’image, ressentit de l’effroi à leur présence et écourta son
exploration. Il et se contenta de le signaler la présence de cette espèce à
Daniel lequel le nota, sans autre, dans son journal de bord.
La découverte de la taupe, dans ce genre de découverte, restait l’un des
plus beaux fleurons de Daniel ! Il trouva une colonie complète de cet
animal fouisseur. Les taupes, pour échapper au danger et à l’élévation de
température, creusèrent d’instinct, des galeries de plus en plus profondes
et dont quelques-unes unes finirent par déboucher dans les réserves de
légumes situées au niveau moins quatre de la grotte aux hélicoptères. Elles
reçurent néanmoins des irradiation légères, qui, sans les rendre stériles,
provoquèrent la mutation de leur espèce. Leur taille s’accrut dans le
rapport de un à deux, leur intelligence augmenta et elles s’adaptèrent à
d’autres nourritures. Elles digéraient même les débris végétaux comme le
bois de construction, si elles ne trouvaient rien d’autre. Daniel préféra les
laisser sur place et n’en ramena aucune vers ses plantations. On
comprendra pourquoi ! Par contre, et pour satisfaire à leur nouvelle
éthique, il en prit quelques-unes unes au piège à bascule et les transplanta
jusqu’à Toulouse pour augmenter leur dissémination. En fait, il ne se
passait pas de jour sans qu’ils ne redécouvrent un peu de vie existante ou
potentielle au cours de leurs balades.
Le sol qui resta nu après la grande stérilisation de la G C, recommençait,
ça et là, à se couvrir de plaques de lichens ou de mousses jaunâtres et ils
espéraient qu’un jour renaîtrait l’herbe ou une espèce nouvelle qui la
remplacerait.
Le jeune Lucien pensait encore aux images de prairies vertes que ses
« parents » lui montraient de temps en temps, lorsque le sommeil le prit. Il
lui vint un étrange rêve(æ) dans lequel il se voyait, longeant le gave assez
près de sa source en un lieu d’altitude élevée, presque au sommet de la
montagne. Son pied faiblit, il tomba, glissa et il se mit à descendre sur le
dos à vive allure vers le ruisseau qu’il n’atteignit pas. Tout en bas, à l’abri
d’une cascade, commençait une sorte de grotte creusée par des
millénaires d’écoulement de l’eau et là, au sol, poussaient des plantes
bizarres et qu’il ne pouvait identifier. Lorsqu’il voulait les prendre, elles
semblaient se reculer d’avantage et, plus il voulait s’en approcher plus elles
devenaient distantes. Il se réveilla avec une impression désagréable et
décida qu’il consacrerait sa première journée de halte à suivre le gave vers
l’amont, juste pour se fixer un but de promenade, il regarderait
attentivement s’il trouvait une cascade ? Encore une fois, discrètement,
les AE intervenaient !
Il rejoignit son aile delta et se lança, tournant en grandes boucles afin
d’explorer la vue aérienne du parcours de ce ruisseau. Il repéra ainsi la
présence de plusieurs chutes d’eau, mais une seule d’entre elles
ressemblait vaguement à celle de son cauchemar. Il décida donc que, dès
le lendemain, il s’y rendrait à pied car aucun point ne paraissait convenir
pour atterrir et repartir par la voie des airs.
Il se mit donc en route tôt le matin et grimpa d’un pas régulier vers sa
destination en évitant les nombreux détours possibles tout en gardant à
l’oreille le bruit de l’eau courante. Il n’arriva que sept heures plus tard,
très fatigué et décida, malgré sa curiosité, de s’accorder une pose avant
de s’aventurer vers la cascade.
Une fois ses forces revenues, il enfila une combinaison légère étanche et
traversa péniblement la nappe d’eau. Derrière rien ne se présentait comme
dans son rêve. Au lieu de voir un simple creusement en forme de petite
grotte, il trouva un empilement de blocs de pierre, de grandes tailles, au
travers desquels il pouvait se faufiler. Cela ressemblait à un passage
souterrain correspondant, sans doute, à un premier lit du fleuve qui aurait
subi quelques bouleversements géologiques avant d’être remplacé par la
chute d’eau. Il n’y régnait pas un noir complet car la lumière du jour
traversait la nappe d’eau et éclairait encore sur une trentaine de mètres
en profondeur. Dans l’air, un nombre considérable d’insectes volaient. Il
identifia au passage quelques espèces comme la mouche, la libellule, le
moustique mais il en voyait bien d’autres, sans savoir tous les identifier !
Au sol, se trouvaient de larges flaques d’eau reliées les unes aux autres,
en chapelet, par un petit ru intérieur qui rejoignait la cascade. Mais
l’espace se trouvait surtout très encombré par ces blocs rocheux et des
pierres de toutes tailles. Lucien observait avec intensité car il accordait
une certaine foi à ses rêves ! Il crut apercevoir un mouvement dans l’eau
et, s’aidant de sa torche électrique, put surprendre une truite de
réfugiant sous une pierre ! Comment ces animaux purent-ils survivre aux
cataclysmes ? Peut-être que l’élévation de la chaleur dans cette région de
neiges éternelles se traduisit-elle par la fusion de ces dernières laissant
les sommets nus mais empêchant, ainsi, la température d’augmenter par
trop, au moins ponctuellement ? Sans doute, le rideau d’eau devant la
grotte entraîna-t-il toute poussière radioactive vers le fleuve, laissant
intact ce qui se trouvait là ? Quelles que soient les hypothèses
explicatives, ce minuscule lieu se trouva sans doute épargné ? Alors, par
conséquent, en pénétrant plus profondément dans cet écosystème, il
devrait trouver quelques espèces végétales ou animales d’avant la GC !
Lucien continua donc à avancer en observant tout avec minutie et s’en
trouva bien récompensé. A environ quinze mètres de la cascade, il trouva
un peu de limon sur lequel il poussait une touffe de végétation du plus beau
vert. Cela ressemblait à de l’herbe, mais Lucien ne pouvait l’affirmer car il
ne connaissait ce végétal que par ses lectures. D’ailleurs, il constata, que
cinq ou six espèces différentes se mêlaient entre elles. Avec les plus
grandes précautions il en ramassa une motte qui contenait les racines et
l’enferma avec soin dans une poche de plastique. Quelle merveille que la
découverte d’un si précieux trésor !
Puis, il poursuivit sa route entre les blocs et arriva à marcher sur une zone
de « sol » assez sombre couverte de mousse ! Second trésor qui, à lui seul,
justifierait toute sa quête. Le vert, sous la lumière de sa torche, lui
paraissait intense et merveilleux ! La douceur et le moelleux de ce tapis
végétal lui semblaient encore plus agréables qu’il ne l’imaginait lors de ses
lectures. Il préleva de nouveau un échantillon qu’il enveloppa et introduisit
dans son sac à dos. Il s’aperçut alors qu’il se trouvait devant un mur
d’éboulis qu’il ne voyait pas comment franchir. Il voulut tout de même
s’assurer de cette impossibilité et commença à escalader pour chercher un
passage qu’il ne trouva pas. Il se trouva obligé de rebrousser chemin. Lors
de son retour il se tordit la cheville comme dans son rêve, tomba mais ne
glissa pas. Au sol, à la hauteur de ses yeux, pratiquement sous le surplomb
d’un énorme bloc, il vit des champignons de belles tailles qu’il identifia,
d’après ses lectures, comme des cèpes ! Il savait que pour une réussir une
transplantation de champignons il importe de prendre la terre imprégnée
du mucilage qui entoure la plante. Il découpa donc une surface vaguement
carrée de vingt centimètres de côté et l’enveloppa comme les autres
prélèvements. Il se sentait dans la peau d’un conquérant et d’un vainqueur
lorsqu’il sortit de la grotte, arrosé à grand bruit par la cascade qui faillit
le jeter au sol. Epuisé, il décida de bivouaquer près du gave, mangea son
en-cas, s’enroula dans un duvet de qualité polaire et dormit du sommeil du
juste.
Le lendemain il lui fallut consacrer encore plus de temps pour redescendre
vers Luz qu’il n’en prit pour la montée. Il avançait avec plus de prudence
pour ne pas abîmer ses échantillons, sa cheville restait un peu douloureuse,
et surtout il ne voulait pas risquer de chute car son trésor devait rester
en parfait état avant toute dissémination. Il arriva presque à la nuit et ne
prit que le temps de sortir les prélèvements de leur plastique pour les
étaler sur le sol de la pièce. Il trouva le sommeil sans peine compte tenu
de sa grande fatigue et du repas copieux qu’il prit avant de s’enrouler dans
les couettes de son lit.
Au petit jour, frais et dispos il se promena pour déterminer les endroits
où il poserait ses trésors afin qu’ils puissent s’y implanter. Un coin ombré
près du gave, conviendrait parfaitement pour la prolifération des cèpes, il
y porta un peu de terre noire, trouvée chez le marchant de semences,
pour enrichir le sol. Stérile ou non, cet humus supplémentaire apporterait
au moins ses éléments inorganiques nutritifs. Pour l’herbe, il choisit
simplement le jardin du curé qui lui sembla l’endroit le plus apte à la
recevoir. Enfin, pour installer la mousse, il choisit, près du lavoir en pierre,
un coin toujours humide et exposé au Nord ce qui devrait réunir des
conditions optimales de réussite. Il lui sembla qu’il oubliait une chose
importante et il s’efforça de savoir de quoi il s’agissait ? Pour trouver une
réponse, il imagina ce que Daniel ou Olivia, se trouvant à sa place,
entreprendraient en ces lieux avant de les quitter ?
La réponse lui arriva comme une gifle ! « Ils tenteraient de détourner la
cascade pour que tout l’écho système puisse reprendre contact avec le
monde extérieur, bien sûr ! ». Il lui suffirait d’un peu d’explosif en amont,
juste au-dessus d’un coude, pour changer le cheminement de la rivière et
laisser ainsi les habitants et espèces de la grotte migrer à leur allure
propre vers le reste du monde. Il savait que, près des carrières de marbre
qu’il repéra depuis son delta, devaient se trouver des bâtons de dynamite
gomme quelque part au fond d’une galerie de l’exploitation. Il y trouverait
également, avec un peu de chance, du cordon bickford mais il n’espérait
pas découvrir le moindre détonateur car tous brûlèrent en explosant lors
de la vague de chaleur. Certes les bâtons de dynamite, pour peu qu’ils se
trouvent stockés à l’abri de l’humidité, et assez loin de l’entrée des
galeries pouvaient se trouver encore utilisables. De même les cordons,
même humides pouvaient sécher au soleil, mais il lui faudrait fabriquer un
peu de poudre noire pour déclencher l’explosion. Pour cela, il savait qu’il lui
fallait trois éléments : Du charbon de bois, du soufre et du chlorate (ou
salpêtre). Où les trouver ? Il se souvint qu’Olivia le lui enseigna, voilà bien
longtemps en explicitant le texte d’un roman d’aventures qu’elle lui lisait.
Le soufre en fleur il y en trouverait dans toutes les pharmacies ! Le
charbon de bois : il pouvait s’en fabriquer aisément rien qu’en utilisant les
imbrûlés de ses feux de bois. Mais où donc trouverait-il du salpêtre ?
Comme il ne trouvait pas la réponse il entra dans la première maison venue
et y chercha un dictionnaire ? Au mot salpêtre, il lut que ce produit
s’utilisait pour conserver les viandes dans un passé pas si lointain. Il savait
maintenant qu’en fouillant l’arrière boutique d’un charcutier il pourrait s’en
procurer très facilement ! Effectivement, dans l’arrière boutique de cet
artisan, il en trouva, plus d’un kilo bien enfermé dans un bocal étanche.
Pour rassembler les éléments, les broyer finement et les mélanger
intimement dans un pot de confiture vide avec une fermeture qui se
vissait, il lui fallu à peine une heure. Pour se rendre au chantier du
marbrier, trouver vingt bâtons de dynamite et une bobine de cordon bien
sec, il ne lui fallut que le reste de la matinée.
Le lendemain, tous se trouvant maintenant prêt, il commença son ascension
avant le lever du soleil et arriva à l’endroit propice à la fin de l’après-midi.
Il plaça une quantité bien plus importante que nécessaire de ses explosifs
sous un pan de roche qui, normalement, en s’écroulant, devrait détourner
le lit du gave. Il coinça bien le tout et déroula toute la bobine de cordon,
soit deux cents mètres. Puis, se mettant à l’abri, il alluma l’extrémité du
bickford, se recroquevilla en bouchant ses oreilles. Il crut, au bout de six
minutes, qui lui parurent une éternité, que sa tentative se soldait par un
échec. Pourtant, prudent, il resta tout de même en position pendant
encore autant de temps. Il se préparait à se redresser lorsque le monde
explosa autour de lui. Il se trouva enveloppé d’un nuage de poussière et ne
put ouvrir les yeux que dix minutes plus tard. Sortant de son abri, il
constata que le bloc venait bien de tomber dans le lit du gave mais qu’un
bras du cours continuait à couler comme avant l’explosion. Il n’en détourna
qu’un bras reprenant la plus importante partie de ce cours d’eau. Il passa
la nuit sur place et ne redescendit vers la cascade que le lendemain matin,
curieux de voir le résultat de son travail. La cascade se trouvait toujours
là mais, (venant de perdre les deux tiers de son débit), ne formait plus un
rideau d’eau continu. Il voyait l’entrée de la grotte qui se trouvait donc,
désormais, en libre communication avec l’extérieur. Il ne lui restait qu’un
petit boulot à accomplir : Il devait s’assurer que les truites disposaient
d’un passage suffisant pour rejoindre le cours du gave. Or, cette
communication n’existait plus ! Le jeune homme se trouva contraint à
travailler dur afin de déplacer quelques blocs de pierre. Il utilisa comme
levier, (un piquet de clôture en acier, qu’il emmena comme bâton de marche
lors de son ascension. Après ce pénible labeur, il constata que les eaux de
la grotte circulaient maintenant sans obstacle, jusqu’au gave. Cette remise
en ordre lui demanda encore une journée.
Puis, satisfait du devoir accompli il regagna sa base à Luz et prépara son
départ. Maintenant, arrivait le moment de son départ vers la seconde zone
verte ! Devait-il retourner vers les adultes pour les informer de ses
découvertes ou devait-il surseoir et continuer ? Avec la fougue de la
jeunesse il opta évidemment pour la seconde possibilité ! Dans cette
seconde moitié du parcours il voyagea en delta et ne se posa qu’en
Andorre. Le lendemain il s’élança pour un vol vers l’est, dans l’intention de
parcourir le plus de distance possible. Grâce aux vents de saison, ce
parcours le mena, en une seule fois, à atterrir en un lieu que de mémoire, il
situa au nord de Sète. Il remarqua, au passage, que la mer regagnait du
terrain et recouvrait l’ancien port dont seul les phares montraient encore
l’ancien emplacement.
De là, un peu pour varier les plaisirs, il choisit de se rendre jusqu’à
Marseille par voie maritime en utilisant le petit voilier qui semblait
l’attendre chez un constructeur dont le chantier se trouvait très peu
distant du port. Il s’agissait du plus petit modèle, un « optimiste », celui
que l’on confie aux débutants, mais Lucien se contenta de caboter
tranquillement et de tenter la pêche à la traîne, pour voir ? Curieusement
il n’éprouva aucune difficulté à ramener du poisson mais ne savait pas
identifier ce qu’il sortait de l’eau. Cet animal se montrait plein d’arrêtes
mais possédait un goût délicieux. Des espèces purent donc pu survivre à la
GC en descendant loin de la surface et depuis, remontaient
progressivement vers la zone plus éclairée de la surface. Subirent-elles
des mutations ? Seuls ses « parents » pourraient le renseigner à cet
égard !
A Marseille il choisit de continuer son voyage en utilisant un vélo dans
l’idée d’aller jusqu’à Gap. Deux jours plus tard, et une fois dans cette ville,
Lucien chercha et trouva la boutique d’un marchand de delta. Il accrocha
une remorque à son vélo et grimpa péniblement jusqu’au col Bayard pour
reprendre son exploration la voie des airs. Normalement, avec les flux
d’air ascendants, il pouvait se lancer vers l’ouest en visant la région où la
seconde zone verte devait se trouver. S’il ne la voyait pas il lui faudrait
recourir à des moyens plus lourds comme Daniel l’entreprit, lui-même, dans
le passé. Cela revenait à trouver un U.L.M., ce qui restait facile à réaliser
sur n’importe quel aérodrome, mais il devrait surtout se procurer du
carburant ce qui rendait la chose difficile. Au pire il lui faudrait monter
une unité de distillation sèche du bois et en extraire des combustibles de
type alcoolique utilisables avec le moteur de l’engin. Pour cela il devrait
nécessairement les couper avec de l’huile pour moteurs ou avec de l’huile
pour mécanismes. On en trouvait partout en bidon dans les anciens garages
et débris des stations service qui explosèrent tous lors de la G C. Daniel
lui enseigna même, comment, à partir des plus légères de ces huiles,
monter, en laboratoire, une unité de cracking qui pouvait donner de
l’essence, mais seulement à raison de deux trois litres par jour. Il s’élança
donc plein d’espérances vers l’ouest en suivant de haut et sans mal
l’ancienne route qui reliait Gap et Nyons.
Natacha.
Lorsque son père mourut, et selon les dernières volontés qu’il lui dicta, elle
le traîna et le jeta dans la rivière, qui, à la sortie de l’hiver en arrivait à
son plus haut niveau. Sachant qu’elle resterait seule au monde il lui arracha
la promesse de regarder, chaque jour, un film vidéo de la collection qu’il
réunit pour elle. La maison dans laquelle ils vivaient, un ancien moulin à eau,
se trouvait autonome en électricité qui venait des ailettes de bois
entraînées par le courant. Il mit des années à reconstituer les éléments,
rotor et stator, fusillés par le flux magnétique de la G C. Cela représenta
pour lui un travail de grande patience et de persévérance car il restait
complètement novice en la matière. Dans une usine située près d’Aix en
Provence il trouva le fil de cuivre et les noyaux de fer doux dans le
matériel d’une société de construction de moteur. Il y rencontra de gros
problèmes avec les noyaux qui, ayant subit le bref mais très intense flux,
se trouvaient tous fortement magnétisés. Il dût fabriquer des batteries
chimiques produisant un courant continu et faire passer celui-ci dans un
solénoïde pour les rendre propres au montage. Cela représenta une tâche
très ennuyeuse, fastidieuse même, mais il en vit le bout. Pour exécuter
certains bobinages il dut lire de nombreux livres, tenter des essais
malheureux et surtout entraîner des machines tournantes avec la seule
force de ses bras. Il consacra cinq années de sa vie à cette restauration,
mais finalement, il rendit la vie à sa petite centrale électrique et put,
ainsi, apporter le confort dans leur domicile. Par contre, s’il en sua des
tonnes pour relancer la centrale, il bénéficia d’une chance imméritée pour
le magnétoscope et les films vidéo.
Durant les années folles qui précédèrent la GC, le commerce et l’argent
dominaient absolument tout. Un publicitaire reprit alors l’idée de la
« Pyramide » qui engoua déjà le public en l’an mil neuf cent trente. De quoi
s’agissait-il donc ? :
On enterrait très profondément à destination des générations futures les
objets les plus marquants de la civilisation au moment du lancement de
l’opération. La pyramide ne devant pas se voir ouverte à nouveau avant un
millier d’années, tout ce qu’on y introduisait représentait (pure hypothèse
corrigée par des considérations mercantiles) le summum de la technique
du jour. Y figurer devenait un brevet de haute qualité. Les initiateurs
vendirent fort cher aux industriels le droit de leur donner gratuitement
l’un de leurs produits pour qu’il figure parmi les objets choisis. Cela devint
l’objet d’un commerce publicitaire et l’argent rentra tellement qu’il fallut
bien montrer quelque chose aux foules pour accréditer cette farce. Les
initiateurs entreprirent donc, à grand renfort de films et de battage, de
creuser un trou profond de cinquante mètres et ils ordonnèrent la
construction d’un blockhaus de forme pyramidale dont les parois, de béton
armé, garantissaient la solidité par une épaisseur de un mètre.
Pour mieux impressionner encore le bon public, ils insistèrent pour que les
bâtisseurs recouvrent complètement avec des feuilles de plomb de douze
millimètres d’épaisseur. La clef de l’unique porte d’entrée se trouva
déposée, en grande pompe, à la mairie de Marseille où chacun pouvait la
voir. Puis ils soudèrent la dernière feuille de plomb et installèrent une
véritable conduite forcée de trois mètres de diamètre verticalement au-
dessus de la porte. Enfin, ils remblayèrent le tout durant les années
suivantes jusqu’à ce que l’ancien niveau du sol se trouve atteint. Pour que le
travail de creusement ne devienne pas titanesque, le terrain se trouva
choisi dans les dépôts d’anciennes alluvions du Rhône : la Camargue. Sur le
sol, au-dessus, au niveau zéro, ils complétèrent l’ensemble en élevant, en
léger, un simulacre de ce qui se trouvait enterré, c’est à dire un double de
la pyramide et de son contenu afin que les touristes et curieux puissent
les visiter.
Tous les trois ans, de nouvelles techniques voyant le jour, un fabriquant, à
grand renfort d’argent et de concours sponsorisés par la publicité,
obtenait que sa nouvelle production se trouve ajoutée à ce qui se trouvait
dans la pyramide. Alors, au bout d’une nacelle, munie de palans et de
poulies, qu’ils maniaient eux-mêmes, deux ouvriers descendaient, fendaient
le plomb, ouvraient la porte devant les caméras de la télé, pénétraient
dans les lieux (une simple chambre carrée de vingt mètres de côté) et
posaient l’objet avec la documentation en trois langues à une place encore
libre et vide, sur une étagère. Puis ils sortaient, refermaient l’entrée,
soudaient le plomb à nouveau et remontaient dans la nacelle qui les
ramenait à l’extérieur.
Au cours des mois qui suivirent la G C, la température élevée entraîna la
fonte de toutes les neiges éternelles des sommets mais aussi celles de
grandes zones polaires. Le niveau moyen des océans et des mers remonta
de trois mètres environ ce qui transforma Rouen en port de mer mais
recouvrit d’eau une bonne partie de la Camargue. Le Rhône vit son cours
monter comme jamais et les torrents déversés creusèrent le sol autour du
tube menant à la pyramide, laquelle se trouva mécaniquement dégagée. La
pyramide d’exposition, construite en simples parpaings, disparut sous les
flots mais le tube vertical, le puits de descente, resta intact et se
dressait comme un phare de vingt mètres de haut.
Gérard ne pouvait manquer de le remarquer et, se souvenant de l’histoire
de cette pyramide, il constata qu’il lui faudrait encore percer la conduite à
sa hauteur puis descendre au bout d’une corde ou à l’aide d’une nacelle
pour arriver à l’entrée symbolique de ce qui devenait maintenant une
miraculeuse réserve de matériel. Celui-ci gardait une chance de rester
encore intact et indemne des trois fléaux qui s’abattirent sur la Terre :
Chaleur, Irradiation, Flux magnétique. Ouvrir un passage à sa hauteur en
perçant une paroi d’acier si épaisse nécessitait l’usage d’un chalumeau ce
qui ne constituait pas un mince problème. Il décida donc d’escalader les
vingt mètres à l’aide d’une échelle et de pénétrer par le haut. Avec de la
chance il y trouverait, en état de fonctionnement, la nacelle, ses palans et
les cordes.
Gérard se rendit à la caserne de pompier la plus proche, y trouva l’échelle
qui convenait et, en la posant sur des caddies de supermarché, réussit à la
traîner jusqu’au « phare ». Il rencontra de grandes difficultés lorsqu’il
voulut la dresser à la verticale avec ses seules ressources, mais parvint
enfin à le réaliser. Escaladant le tube avec courage, il arriva tout en haut
sur un reste de sol béton muni d’une plaque d’égout qu’il dégagea à l’aide
d’une barre à mine. Dessous, la nacelle semblait intacte, un chalumeau
oxyacétylénique et un bidon métallique contenant du carbure de calcium se
trouvaient posés sur son plancher, prêts à servir. Il y trouva même un
bidon d’eau et un double de la clef symbolique qui ne quittait jamais le mur
de la Mairie ! Gérard savait que ce genre de nacelle doit être manoeuvrée
à deux pour que le plancher reste à en permanence à l’horizontale.
Néanmoins, en laissant lentement descendre la nacelle légèrement d’un
coté puis de l’autre il put atteindre le fond et accéder enfin au trésor.
Ainsi, par la suite, et chaque fois qu’il voulait se procurer quelque chose de
bien particulier, il se rendait à la pyramide pour y chercher l’objet
convoité. Il y trouva le magnétoscope et une centaine de films : un choix
éclectique de films documentaires ou de productions remportant les
premiers prix lors des festivals de cinéma du passé. Il tenait absolument à
ce que Natacha possède une notion du monde ancien et puisse, quand il
disparaîtrait, entendre des voix humaines et voir d’autres personnes que
lui sur l’écran. La probabilité, qu’un ou plusieurs autres survivants puissent
exister quelque part, devait à son avis, se voir soigneusement entretenue.
Il éleva donc sa fille dans cette espérance. Plein de remords pour son
crime passé, il lui inculqua une morale religieuse sévère qui, en l’absence
d’autres personnes, ne s’appuyait que sur lui-même et la foi qu’un jour une
personne viendrait, envoyée par le ciel.
Natacha se trouvait âgée de quatorze ans et quatre mois quand il rendit
son dernier soupir. Elle ne quitta pas les lieux et se mit à attendre en
observant fidèlement les rites. Malgré les précautions prises par son père,
cette jeune adolescente commença à perdre la boussole en restant
toujours seule. Je dirais que, en gros, jusqu’à sa vingtième année elle
observa, chaque jour, un même emploi du temps en gardant parfaitement
conscience de ce qu’elle faisait et des raisons pour lesquelles elle devait
continuer. Elle se levait, prenait un repas léger et regardait la cassette du
jour pendant une heure ou un peu plus. Ainsi elle voyait celle qui portait
numéro dix-sept avant de regarder, le lendemain la dix-huit. A cent, elle
recommençait au numéro un. Gérard créa, pour elle, son propre système de
numérotation pour alterner les sujets et les genres. Ensuite, après sa
toilette, elle s’habillait, se rendait au jardin ou au verger pour s’occuper
de ses cultures qui lui demandaient la plus grande partie de son temps.
Quand le soleil arrivait au zénith, elle cessait son travail, sortait le casse-
croûte emporté le matin et préparé en respectant les règles diététiques
que son père lui inculqua. Lorsqu’elle jugeait son travail suffisamment
avancé, elle rentrait, s’offrait une tisane et regardait la suite de la
cassette du jour. Ensuite, elle se préparait une soupe avec les légumes du
jardin et un peu de riz.
Le repas du soir, elle devait le prendre en écoutant de la musique, car
Gérard lui ramena une discothèque complète et un lecteur de disques
compacts depuis la pyramide. Son choix restait libre et elle écoutait
surtout selon son propre goût en gardant un penchant très net pour la
grande orchestration et les concerts symphoniques. De temps en temps,
elle écoutait quelques chansons du bon vieux temps, celui où la Terre
possédait une immense population d’humains et elle s’imaginait en train de
danser avec un beau jeune homme, tout en les fredonnant.
Puis, à vingt heures précises, pour satisfaire à l’une de ses obligations sur
laquelle Gérard insista tant, elle se dirigeait vers son émetteur radio,
l’allumait et lisait un discours, rédigé par son père, au cours duquel elle
précisait ses coordonnées, envoyait ses salutations et demandait ceux qui
l’entendaient viennent la voir. Elle le répétait sur dix longueurs d’onde
différentes ; trois en modulation de fréquence, deux en longues ondes et
cinq en ondes courtes. Cet exercice contribuait à maintenir son espérance
et lui permettait de pratiquer le langage parlé.
Mais l’usure du temps commença son action sur elle. Les choses se
gâtèrent progressivement. Elle continuait les rites enseignés par le père
mais n’en ressentait aucunement la nécessité ni les raisons objectives qui
les motivaient. Torturée par sa libido sans objet réel, elle découvrit les
pratiques solitaires et en abusa. Lorsque Serge arriva en vue de la ferme il
aperçut une forme féminine avec des cheveux de miel pendant jusqu’au sol,
une poitrine en attente de maternité, mais levant vers lui un regard
d’animal. Elle ne gardait plus, du haut de ses vingt-deux ans, de contacts
fiables avec la réalité.
Serge.
Vous, qui comptez bien, sachant que Natacha naquit deux mois après que
Daniel délivre son père, (quatorze ou quinze mois après la GC) vous savez
que Serge, le Polonais, atteignait (quinze plus un) seize ans au moment où il
retrouva le monde extérieur en sortant entouré de ses rats. Serge se
trouvait donc plus vieux que Natacha de la bonne quinzaine d’années qu’il
passa en errances et en vadrouilles. Ces dernières, empruntant le chemin
des écoliers, l’entraînèrent vers le sud où le soleil se montre plus chaud et
vers l’ouest là où la terre rencontre l’Océan. Son tempérament slave, et
une bonne dose d’optimisme, le convainquirent que, se trouvant seul, il se
considère comme le maître du monde ! Partout il trouvait à manger et à
boire, tout lui appartenait et cela lui convenait très bien. Il s’arrêta
quelques mois dans des grandes villes comme Vienne où Turin, mais
préférait les gros bourgs des campagnes mieux approvisionnés en tout. Il
trouva un poste à Galène en état de marche au musée de Copenhague, mais
les écouteurs ne fonctionnaient évidemment plus !
Or il se souvenait qu’il en existait plusieurs dans l’un des magasins du
quatrième étage de l’abri, écouteurs qui, pourquoi pas, ne subirent peut-
être pas tous les méfaits de la GC ? Il décida donc d’y retourner et cela
lui demanda plus d’une année puisque rien ne le pressait. Il se trouva
récompensé de ses efforts car, les écouteurs n’avaient pas reçu le flux
magnétique et, en les portant à ses oreilles, après leur branchement sur
son poste à galène, il entendit le bruit de fond d’un appareil en marche. Il
chercha en vain une station qui fonctionne mais ne trouva rien. Alors il se
dit que chaque jour, quand son programme ne comporterait rien de mieux
ou, à la rigueur, le soir avant de dormir, il écouterait en changeant à
chaque fois l’emplacement de la molette qui modifiait la longueur d’onde.
La statistique et peut-être, un hasard(æ) bienveillant, entraînèrent que,
quelques années plus tard, il capta la voix de Natacha ! Malgré la surprise
que ce contact provoqua en lui, il garda assez de présence d’esprit pour
noter les coordonnées précises de son lieu de résidence.
Enfin il possédait un vrai but à donner à son existence ! Inculte, il comprit
qu’il devait aller en bibliothèque pour apprendre à quoi correspondaient les
chiffres notés. Son cursus scolaire, stoppé à douze ans, par son ivrogne de
père, le priva d’une formation valable. Ses connaissances restaient plus
que rudimentaires en de nombreux domaines. Mais, nous le savons, ce
garçon possède un caractère pugnace et sait se montrer patient. De plus
son intelligence se montrait vive. En un mois de travail intense, il surmonta
ces nombreux obstacles. Le lieu correspondant aux coordonnées se trouva
enfin précisé. Serge se trouva un bon vélo et se dirigea aussi vite que
possible vers les humains.
La vision de la ferme et de son entourage de verdure lui mirent du baume
au coeur et ramenèrent en lui le souvenir de son enfance, lorsque son père
et lui, quittaient Varsovie pour aller chez une de ses fermières de tantes.
Il se trouvait donc dans les meilleures dispositions d’esprit possibles
lorsqu’il s’approcha et aperçut la jeune fille travaillant au jardin. Il la héla
en polonais, la seule langue qu’il connaissait, et elle sauta en arrière sous
l’effet de la surprise. Elle semblait trembler de peur.
Il prit alors conscience de ce qu’il pouvait représenter à ses yeux avec sa
longue barbe noire, ses cheveux hirsutes et sa tenue bariolée. (Il ne
tenait jamais aucun compte des coloris quand il renouvelait une partie de
sa garde robe !). Bien qu’il affichât son plus beau sourire, montrant ses
dents éclatantes de blancheur, elle éprouvait visiblement une peur réelle.
Mais, il lui parla doucement et, finalement, trop heureuse de voir enfin
quelqu’un arriver, elle l’invita à entrer dans la ferme.
Le plus naturellement du monde il s’installa là, avec elle, et ils vécurent
ensemble désormais. Au moment précis où le delta de Lucien quittait le col
Bayard, ils cohabitaient depuis une douzaine d’années. Natacha retrouva
lentement la raison et ils finirent par communiquer entre eux en français
car Serge, en bon slave, apprit rapidement cette langue.
Leur vie devint assez vite monotone et routinière, mais ils vivaient à deux
et en profitaient pour rattraper la solitude que tous deux connurent
jusque là. Elle l’éduqua et lui enseigna les rites imposés par son père et lui
demanda d’y participer. Il l’accepta mais de mauvais gré. Il ressentait
souvent des accès de mauvaise humeur mais elle savait comment le calmer
en l’incitant à boire l’alcool qu’ils produisaient avec les fruits abîmés. Si
cela ne donnait pas le résultat escompté elle l’invitait au lit. Elle ne
trouvait pas en lui le compagnon idéal de ses rêves d’enfant et lui en
voulait de ne pas pouvoir lui donner de bébés. Il rétorquait qu’il ne se
sentait aucunement responsable de sa stérilité et que, tout comme elle, il
aimait énormément les enfants.
À la fin, leurs relations devinrent houleuses et elle commença à regretter
le temps de sa solitude et de ses espérances. Bientôt elle deviendrait trop
vieille pour procréer et sa rencontre avec cet homme ne lui donnait que
peu de satisfactions. Lui, baissait la tête et attendait la fin des orages car
il ne lui restait guère d’autres choix que celui de rester et de l’aider au
développement prospère des lieux. Jamais il n’envisagea de quitter l’unique
autre être humain qui survivait sur la Terre. Seuls les concerts et chants
enregistrés les réunissaient encore dans une même passion.
Natacha allait sur ses trente quatre ans, Serge sur ses quarante quatre et
Lucien sur ses dix huit quand, du haut de son delta, il repéra enfin la tache
verte qui semblait encore plus importante que celle qu’ils entretenaient
eux-mêmes autour de la mine. La vision d’une véritable jeune forêt
d’oliviers argentés, celle des mélèzes sur la colline, celle des champs
éclatants de couleurs dans toute la gamme des verts et des jaunes lui
arracha autant de cris d’admiration. Il décida de commencer ses
manoeuvres en vue d’atterrir et débutait sa descente lorsque, au milieu
d’un chemin longeant un champ de jeune blé, il détecta la présence de deux
humains : un homme et une femme ! Il cria pour attirer leur attention et
ils levèrent la tête vers lui.
Cet étranger qui volait comme un oiseau descendant du ciel éveilla en
Natacha un ensemble de réactions très positives ! Le voyant se poser sous
un éclairage de contre-jour, elle distingua le blond de sa chevelure
angélique et la jeunesse de son allure. Serge s’en rendit immédiatement
compte et cela provoqua chez lui une réaction de répulsion et de méfiance,
réaction qu’il combattit aussitôt car le fond de son caractère restait
chaleureux. Ils accoururent donc vers son point d’atterrissage et, tout en
l’aidant à quitter le delta, le noyèrent de questions et d’interjections.
Comme il paraît jeune, fort et beau, songeait Natacha ! Qu’il semble
sympathique, se disait Serge !
Lucien, pour sa part, les trouvait tous les deux plutôt « tartes » ! La
femme se montrait mastoc, un peu courte sur pattes et sans aucune
élégance. Elle ne possédait rien de la finesse de sa « mère » qui lui servait
d’unique modèle de référence. La peau de ses mains semblait rugueuse, son
visage se trouvait griffé de nombreuses rides dues au soleil sous lequel
elle passait ses journées. Il ne ressentit aucune attirance pour elle bien
qu’elle représente la seule femme de son espèce à l’horizon. Il espéra tout
de suite qu’une population nombreuse vivait réunie en ce lieu. Mais il
déchanta quand ils lui précisèrent leur solitude et la stérilité de leur
couple due à l’irradiation subie par Serge. Lucien, intérieurement, songea
que, par conséquent, cette femme pouvait fournir au laboratoire de
génétique des ovules valables destinés à une production d’humains in vitro.
Il devait, sans doute, pouvoir le leur expliquer sans rencontrer de
difficultés !
Serge, par contre, lui parut un individu très sympathique et comme un
oncle qu’il perdu jadis et retrouvé à présent. A la ferme, autour de la
table et dégustant le repas de fête improvisé par Natacha, ils racontèrent
chacun et en détail les faits marquants de leurs propres vies respectives.
Ils parlèrent, mangèrent et burent toute la nuit et le soleil levant les
trouva encore à table et s’accoutumant à se trouver réunis. Le malaise
ressenti au début, venait de se dissiper. Serge se rendait compte de ce
que cet adolescent n’entretenait aucune arrière-pensée concernant
Natacha. Lucien, quant à lui, comprenait que, pour convaincre la femme de
participer à des naissances in vitro il lui faudrait obtenir l’aide de Serge.
Il sentait, en permanence, se poser sur lui, et avec la plus outrageuse
insistance, le regard brûlant de cette personne en quête de maternité.
Elle en perdait tout équilibre psychique. Il lui sembla évident que dès
qu’elle le vit debout au pied de son delta, elle n’entretenait qu’une seule
idée : qu’il lui donne un enfant ! Avec ou sans le consentement de son
compagnon. Elle semblait disposée à obtenir ce résultat par n’importe quel
moyen impliquant (ou n’impliquant pas) sa propre participation volontaire !
Il amena donc rapidement la conversation sur la manière dont ses
« parents » le conçurent en laboratoire et l’élevèrent ensuite. Lorsqu’elle
expliqua comment sa mère mourut à sa naissance et quelles difficultés se
présentèrent pour l’accouchement, il enfourcha ce cheval. Il tenta de leur
expliquer que s’ils acceptaient de l’accompagner jusqu’au site de verdure
de la mine, elle pourrait obtenir autant d’enfants éprouvettes qu’elle le
souhaiterait avec les spermatozoïdes qu’il fournirait lui-même. Mais, cela
ne correspondait en rien au désir profond qu’elle entretenait en elle ! Elle
souhaitait, plus que tout, sentir un bébé grandir dans son ventre et que
des personnes compétentes l’aident son accouchement.
Lucien ne possédait absolument aucune qualité en tant que négociateur.
Comment pouvait-il les acquérir ? Il arriva tout de même à établir un
compromis avec eux dont les termes semblaient satisfaisants pour les
interlocuteurs présents : Il retournerait seul vers ses parents pour les
informer de leurs existences. Eux, s’organiseraient pour mener à bien
l’électrification d’une autre maison/ferme proche dont une partie se
verrait plus tard, transformée en laboratoire. Olivia, Daniel et Lucien
viendraient s’y installer. Ils organiseraient la production d’embryons
humains et implanteraient artificiellement l’un d’eux en Natacha qui, de
cette façon, obtiendrait presque naturellement son bébé, tandis que
d’autres nombreux bébés « éprouvette » évolueraient tout tranquillement
au labo ! Quand quelques enfants viendraient conclure tout ce programme,
ils les élèveraient ensemble jusqu’à l’âge de six ans en les répartissant en
deux familles. Puis ils décideraient s’ils trouvaient mieux de continuer
ainsi ou s’ils préféraient que leur développement s’effectue à distance
dans les deux bases bien distinctes ? Tout se régla, entre eux, dans un
intervalle temps inférieur aux vingt quatre heures qui suivirent leur
premier contact. Il ne restait à Lucien qu’à repartir vers Santander.
Mais, afin de mieux les connaître et d’établir entre eux une bonne
compréhension, Lucien décida de passer une semaine complète avec eux. Il
participa aux rites, visita la pyramide, s’intéressa particulièrement aux
plantes et espèces animales qu’ils trouvaient dans la région. De son côté il
leur expliqua la sanctification du sol et comment tout homme devait
participer à la dissémination des espèces. Natacha le vit partir avec
regret car, jusqu’au bout, elle espéra concrétiser un rapport sexuel
productif. Trois nuits de suite, après avoir saoulé Serge, elle vint se
glisser dans son lit pour obtenir satisfaction, mais il lui rappela fermement
les termes de leur accord et la nécessité de s’y tenir pour le bien de tous.
Chaque fois elle s’en retournait vers sa couche conjugale en état de
frustration, dépitée et, de plus en plus en colère. En voyant la lourde
masse de cette brute de Serge qui se tenait sur le ventre, complètement
affalé en travers de leur couche, inefficace en matière de reproduction,
elle éprouvait une haine farouche qui lui montait des tripes. Elle s’en allait
finir sa nuit dans un fauteuil.
Quand le moment du départ de Lucien vint, Serge l’aida à monter le plus
haut possible pour le décollage depuis la colline dominant la ferme. Le lieu
se nommait Tarendol avant la GC et se présentait comme un col de basse
altitude. Pourtant, les vents y soufflaient, puissants, et tout devrait bien
se passer. Ils posèrent donc le delta sur une remorque et montèrent par
l’ancienne route en tirant sur les sept kilomètres. Natacha refusa de les
accompagner. Elle boudait et resta à Saint-Sauveur, continuant à
marmonner sa rancœur dans son coin. Serge la trouva dans cet état
d’esprit en rentrant. Lucien, avec son delta, attrapa le vent favorable et
suivait une direction plein ouest afin de rentrer chez lui.
Le jeune homme souriait par avance en imaginant la tête de ses parents
lorsqu’ils sauraient que tout restait encore possible pour sauver l’humanité
et que leur vieux rêve pouvait encore se réaliser. Il ne mit même pas dix
jours avant d’arriver à la mine, ne prenant que le repos indispensable et
cessant toute espèce d’exploration. Olivia et Daniel, durant cette longue
absence, ressentirent de l’inquiétude, mais demeuraient tout de même
confiants. Ils comptaient sur les capacités de survie qu’ils inculquèrent à
leur fils. Ils ressentirent une immense joie en le voyant revenir et ils
montrèrent bruyamment leur soulagement ! Mais cela tourna au délire
lorsqu’il leur raconta son voyage, ses découvertes sous la cascade et, point
culminant de son récit, la présence de deux humains vivants dont une
femme capable et particulièrement désireuse de procréer. Ils se
montrèrent également très impressionnés par la présence de la pyramide
et rêvaient déjà de ce que des scientifiques comme eux pouvaient en tirer.
Leur impatience devint telle qu’ils décidèrent, exceptionnellement, de
modifier leur mode de vie. Ils partiraient avec la camionnette à gazogène
afin d’emmener avec eux le matériel indispensable pour se lancer dans la
création du nouveau laboratoire de génétique. Ils accompliraient autant
d’allers et de retours qu’il le faudrait pour que toute l’opération arrive à
bonne fin. En fait, seul Lucien s’en chargerait car Daniel, ne disposant plus
de ses moyens physiques, se contenterait d’en diriger la mise en place.
Olivia s’occuperait en premier lieu de leur installation personnelle puis,
ensuite, du labo ... Tout se trouva explicité et parfaitement programmé. La
phase d’exécution pourrait commencer sous trois jours !
*******
A Saint-Sauveur la situation se tendait de plus en plus ! Serge comprenait
assez mal la transformation psychologique de sa compagne. Il pouvait
admettre que le fait de n’être plus seuls au monde provoque en elle autant
de joie qu’elle provoquait en lui. Mais, la constatation que Natacha ne
raisonne lus qu’en termes de maternité finit par l’excéder. Il se renfrogna
et s’arrangea pour rester le plus possible dans son coin en attendant le
retour de Lucien et de ses parents. Pour s’éloigner un peu il trouva
l’excellent prétexte d’arranger la maison voisine. Il ne se sentait pourtant
plus du tout aussi heureux qu’avant et regrettait, quelque part, le temps
ou ils restaient seuls tous les deux, occultant inconsciemment le bon et
exaltant le mauvais de la nouvelle situation.
Quand il se résigna à admettre la réalité de sa stérilité il en éprouva de la
peine et un grand regret, mais, petit à petit, il se résigna et chassa de son
esprit tout ce qui concernait son avenir en tant que père. Il savait
maintenant que, dans la mesure ou il pouvait considérer que Natacha et lui
formaient un couple, si elle mettait au monde, un ou des enfants, de
quelque manière que ce soit, il en deviendrait pratiquement le père.
Lucien insista longtemps sur ce point délicat. Le fait que les
spermatozoïdes viennent de lui et non de Serge, ne changerait absolument
rien. Les enfants de Natacha deviendraient les enfants de Serge ! Donc il
serait père et élèverait ses enfants qui repeupleraient la Terre. Cette
idée lui arracha un sourire. Heureux à cette perspective, il laissa là toute
sa morosité.
Un an plus tard, tout se trouva réalisé selon les prévisions : Serge et
Natacha contribuèrent tous les deux à la naissance naturelle du petit
Nicolas, tandis que, venant des éprouvettes, naissaient leurs quatre
cousins : Claude, Jean, Joseph et Léon.
Le fait que seuls des garçons naquirent à cette première génération
pouvait venir d’un hasard ou un se classer comme l’un des résultats
pensables des probabilités. Ils se persuadaient tous qu’à la prochaine
lignée il naîtrait plus de filles que de garçons. Mais, il subsistait, en eux un
certain doute et, pour se rassurer, ils décidèrent de ne pas attendre
encore cinq années avant de recommencer mais de choisir un délai plus
court : Celui de trois ans.
Il leur restait donc deux ans et trois mois avant la prochaine vague
d’insémination et ils mettaient les bouchées doubles pour que tout se
trouve prêt à temps. L’installation initiale resta bien protégée sous des
housses. Lucien, Daniel et Olivia retournèrent vers la base espagnole
pendant que Serge et Natacha restaient avec leur petit Nicolas dans le
village de Saint-Sauveur. Avant de s’en retourner, ils allèrent prendre
dans la pyramide de quoi améliorer leur installation et en particulier
s’équipèrent pour établir, entre les deux bases vies, une communication
audio par radio. L’avenir leur semblait rose !
Mais les choses ne vont pas toujours comme nous les prévoyons ! Un avenir
heureux ne pouvait se réaliser pleinement à cause du le conflit qui opposa
durement Serge et Natacha. En premier lieu, elle ne parlait de Lucien que
comme du vrai père de Nicolas, ce qui se trouvait évidemment très mal
ressenti par Serge et provoquait son agressivité. Pour se consoler, il
buvait plus que de raison ! En fait, il adorait son gosse et se décarcassait,
vingt quatre heures sur vingt quatre, dans l’unique but d’élever au mieux
cet enfant. Il faut admettre qu’il se donna effectivement bien plus de mal
qu’aucun père avant lui, ne consacra jamais à l’un de ses descendants. Le
gosse le lui rendait bien et se plaisait bien plus en sa compagnie qu’en celle
de sa mère. Il lui adressait ses plus beaux sourires et ses petites mains se
tendaient spontanément vers lui. Il dit « papa » bien avant de dire
« maman ».
Natacha, dont le psychisme restait des plus instables depuis longtemps,
ressentait cette préférence affichée par le petit, de plus en plus
durement. Par méchanceté pure elle se complaisait à insister sur le fait
que la vérité vraie voulait que Serge ne soit qu’un faux père ! Ils
commencèrent à se disputer et à se bouffer le nez au moindre prétexte
ce qui devint très nocif pour le développement psychique de l’enfant, et de
plus en plus dur pour eux-mêmes. Ils arrivèrent à la limite de rupture lors
de l’anniversaire des deux ans du petit pour lequel les familles avaient
décidé de se retrouver et fêter les cinq naissances en même temps. Ils
envisagèrent donc d’organiser cette festivité sur la plage de Isla à la date
convenue. Ceux de Saint-Sauveur se mirent en route en utilisant une
caravane à gazogène que Lucien leur offrit six mois plus tôt. Le voyage se
déroula sans hâte mais il procurait à Natacha l’occasion de sortir de son
petit territoire et de découvrir un peu, le reste du monde. Elle poussait
des cris d’enthousiasme comme un enfant pour la moindre chose nouvelle
qu’elle découvrait ! Cela pouvait normalement entraîner que tout rentre
dans l’ordre entre eux et qu’ils se réconcilient. Mais Natacha, gardait
assez d’agressivité pour continuer à parler du petit Nicolas en soulignant
qui allait revoir son « vrai père » et qu’il connaîtrait un jour les futurs
enfants que ce dernier allait bientôt lui donner.
Ils ne se trouvaient qu’à une journée de route de l’ancien village d’Isla,
presque parvenus à Saint Jean de Luz, quand Serge, titillé à mort, explosa
en une rage soudaine, colère encore exacerbée par une consommation
abusive d’alcool. Il interdit à Natacha de reparler de Lucien, d’entretenir
le moindre contact avec lui et, surtout, de continuer à donner ses ovules.
Il la menaça d’un châtiment fatal. Pour appuyer le sérieux de ses menaces
il la roua de coups en lui décochant spécialement quelques vigoureux
shoots dans le ventre, la laissant à demi-morte sur le sol pendant que
Nicolas hurlait de toute la force de ses petits poumons ! Puis il sortit de la
caravane et disparu du secteur afin de cuver son alcool dans la nature.
Natacha, bien que rompue de coups, trouva néanmoins la force du
désespoir afin de sauver son petit que Serge, ivre, englobait dans sa
diatribe ? Elle se traîna jusqu’à l’émetteur, contacta Olivia et lui expliqua
la situation en lui demandant de venir à leur secours aussi vite que
possible.
****
Olivia, Daniel et Lucien se sentirent épouvantés par ces nouvelles mais ne
perdirent pas un instant. Ce type d’urgence relevait de l’emploi de l’U.L.M.
Lucien, accompagné d’Olivia, démarra le plus vite possible. Ils se posèrent
non loin de la caravane deux heures et vingt minutes plus tard.
Natacha ne put même pas se lever à leur approche mais, soulagée de les
voir et désignant Nicolas d’un geste dramatique, elle murmura : « Sauvez-
le ! » Puis, elle s’évanouit. Lucien alla voir s’il n’apercevait pas Serge dans
les parages ? Il le trouvait très sympathique bien qu’un peu différent
d’eux. Il le trouva une heure plus tard, ronflant sur le dos, ivre mort, à
moins de trois cents mètres de la caravane. Il lui injecta une dose
intraveineuse de calmant, le traîna sur le sol, le hissa dans la camionnette
qui tractait la caravane. Laissant là l’U.L.M. ils prirent tous la route qui
menait à la mine de plomb. Il atteignit ce site verdoyant quatre heures
plus tard. Pendant ce temps Olivia, dans la caravane, donnait les premiers
soins à Natacha et veillait aux besoins du bébé.
Lorsque tous les humains se trouvèrent regroupés, ils couchèrent la
victime des violences dans le lit d’Olivia. Le bébé rejoignit avec ses quatre
compagnons. Serge, aussi inerte qu’un sac de pommes de terre, se trouva
traîné un peu brutalement jusqu’à une salle nue, un ancien vestiaire de la
mine, dans laquelle ils l’enfermèrent à clef. Ils discuteraient de son cas le
moment venu !
Les autres entamèrent une discussion afin de résumer la situation. Même
rossée et battue de la plus vilaine façon, Natacha pouvait encore, et
chaque mois, fournir des ovules à destination de leur unité de
« renaissance ». Pourtant, ils devaient, en premier lieu, obtenir son
consentement et surtout neutraliser tout potentiel d’action destructrice
venant de Serge. Ils n’envisagèrent jamais d’éliminer l’un des rares
survivant de la G C. Tout au plus, pouvaient-ils projeter de l’éloigner de sa
victime, et d’eux-mêmes, en le transportant à des milliers de kilomètres
de là, par exemple, en Pologne. Le temps qu’il en revienne assagi et apaisé,
la seconde génération de bébés serait née. Bien sûr, Natacha resterait
avec eux, ils lui installeraient un foyer proche du leur. Mais dans leurs
réflexions quant au devenir de Serge, ils négligeaient deux faits
essentiels :
- L’un concernait l’amour et l’affection que Serge et Nicolas éprouvaient
l’un pour l’autre
- L’autre se rapportait à l’attachement que Natacha connaissait depuis sa
plus tendre enfance envers ses oliviers, sa maison, ses plantations ! sans
compter son désir toujours existant, d’élever, en compagnie de Serge
devenu plus raisonnable, son unique enfant.
Ils durent donc entièrement revoir leur copie car Serge, dessaoulé,
regrettait amèrement son emportement en même temps que Natacha se
rendait compte du mal qu’elle lui causait par ses paroles et ses sarcasmes.
Ils décidèrent, tous les deux, de repartir sur de nouvelles bases. Elle ne
dirait plus jamais que Serge ne pouvait revendiquer aucune paternité et,
de plus, elle ne donnerait plus d’ovules à quiconque pour que ce genre de
problèmes ne se repose pas. Si Lucien voulait obtenir d’autres enfants
avec elle qu’il emploie donc les moyens naturels sous le contrôle de Serge
qui n’y verrait qu’une implantation !
Dans ces conditions qu’il jugeait très pénibles, Serge en acceptait
l’éventualité, pour la relance de l’espèce, une ou deux fois seulement, mais
pas plus et très distantes dans le temps. Et tant pis si cela ne leur
convenait pas ! Il considérait cette position sous forme d’un choix entre
tout ou rien ! Les autres ne souhaitaient en aucune façon les contraindre
et ils durent bien en accepter l’idée. Le coeur un peu gros, ils organisèrent
la fête anniversaire prévue de longue date entre eux, mais durent
l’écourter, vu l’état de Natacha.
Une quinzaine plus tard ils repartirent vers Saint-Sauveur mais quelque
chose de précieux venait de se briser ! Avec cinq bébés mâles, et pas
d’autre femelle fertile que Natacha, les espoirs d’avenir pour l’espèce
humaine restaient bien faibles. Les pensées des différents protagonistes
variaient selon leurs tempéraments :
A Saint-Sauveur, Natacha intégra la leçon des événements qu’elle venait
de vivre et de subir. Elle se trouvait la mère d’un bébé qu’elle voulait
élever et comme seul, Serge qui l’y aiderait, il en deviendrait évidemment,
le père. Elle s’interdisait désormais de considérer ce gamin de Lucien
comme plus important qu’un simple fournisseur potentiel de semence
destinée à d’autres éventuelles maternités. D’ailleurs, ne se sentait-elle
pas trop âgée et trop fatiguée pour recommencer ?
Aucune pensée concernant la poursuite de l’espèce humaine ne venait plus
parasiter la simple réalité qu’elle Nicolas et Serge constituaient une
famille. Elle refusait de songer à la façon dont Nicolas pourrait s’épanouir,
plus tard, sans compagne. Après tout, ne se trouvait-elle pas là pour l’aider
à régler ses futurs problèmes ?
Quant à Serge, bon garçon au demeurant, il raya l’alcool de sa vie, ne le
réservant que pour servir, le cas échéant de remède ou de désinfectant. Il
venait de prendre conscience des dangers potentiels de ce breuvage s’il
continuait à en boire. Il préféra y renoncer pour se consacrer entièrement
à son travail de père. Pas plus que pour sa compagne, le devenir de
l’humanité, ne lui posait la moindre question. Fataliste, il se dit que dans
peu de temps, Natacha se trouverait de nouveau enceinte, qu’elle
donnerait le jour à une fille et que de là, il arriverait ce que Dieu
déciderait qu’il arrive.
Nicolas ne pensait qu’à son prochain repas et à la taupe apprivoisée que
Daniel promettait de lui ramener lors de sa prochaine visite.
A quatre cents cinquante kilomètres de là, en pays basque, Lucien se
sentait assez morose et pas du tout emballé par l’idée que l’avenir du
monde dépendrait des rapports sexuels qu’il devrait entretenir avec cette
Natacha qui ne lui déplaisait souverainement. Il se posait la question de
savoir si elle pouvait seulement le mettre en état d’érection et il en
doutait. Mais, après tout, ces gens de Saint-Sauveur, s’ils voulaient
vraiment une descendance, et que celle-ci ne puisse se réaliser que par
insémination artificielle, il faudrait bien qu’ils l’acceptent. Sinon point de
second enfant ! Lorsque l’horloge hormonale de la femme Natacha
donnerait des signes l’avertissant de sa proche ménopause, il aviserait. Au
besoin, il l’enlèverait, prélèverait les ovules nécessaires et referait autant
de bébés éprouvettes qu’il le faudrait jusqu’à ce qu’ils obtiennent assez de
garçons et de filles. Il se donnait sept ans pour régler la question.
Daniel, déjà en très mauvais état, se trouva comme vidé de toute force
par ces revirements et la succession d’espoirs et de déceptions. Il y laissa
ce qui lui restait encore d’élan et de vie depuis le tremblement de terre
meurtrier. Il ne pensait plus en termes d’avenir de la planète, ni même à
son propre futur. Il s’économisa jusqu’au bout et après son décès ils
l’ensevelirent au pied d’un châtaignier qu’il replanta avec tant de soins
après la GC lorsqu’il repiquait ses scions en sortant de la grotte.
Olivia, américaine pragmatique, pensa avant de s’endormir, qu’à partir des
quatre ovules elle réussit à obtenir quatre garçons mais que,
précautionneuse elle disposait, et à l’insu de tous, d’encore autant
d’embryons. Elle les conservait, en secret, dans le plus grand froid qu’elle
pouvait obtenir avec les systèmes qui se trouvaient à sa disposition. Ce
n’était pas parfait car elle ne parvenait pas à maintenir ses compartiments
en dessous de moins vingt huit degrés Celsius, ce qui ne suffisait
théoriquement pas, mais pouvait quand même valoir le coup de le tenter.
Dès le lendemain, elle reconstituerait le laboratoire de génétique et avant
six mois se mettrait au travail, sans rien en révéler aux autres pour ne pas
les décevoir en cas d’échec.
Par contre, aussitôt qu’elle tiendrait la certitude d’un succès, elle leur
dirait tout et leur demanderait de l’aider pour la nouvelle portée. La
malchance ne pouvait s’acharner sur eux en ne produisant, encore une fois,
que des garçons ! Et, même dans ce cas, en étudiant à fond tout ce qui
concernait les cas de changements de sexes, ne pourrait-elle pas
envisager la possibilité de créer une ou des filles en transformant un ou
des garçons ?
Pas un instant elle n’envisagea la possibilité d’une réussite venant d’une
nouvelle conception menée, in vivo, entre Lucien et Natacha. Elle ne la
« sentait pas » !
Veilleur
Dans son rêve, Stef patinait à l’intérieur d’une immense sphère de verre,
exactement à la limite du système solaire. Il avait beau se déplacer en
zigzag ou modifier sa vitesse brusquement, il voyait toujours, de l’autre
côté de cette sphère, un bouclier vitreux, aux reflets métalliques, qui
l’empêchait de passer la limite. Sa grand-mère lui disait de ne pas se
presser, que sur un voyage aussi long que celui qui l’emmenait vers Proxima
du Centaure, quelques jours en immobilité relative lui donneraient le temps
de se livrer à une nécessaire réflexion. Qu’il se mette donc en orbite sans
s’occuper de sa destination finale ! S’il choisissait de continuer,
l’ordinateur rectifierait la trajectoire ! Tout simplement ! S’il décidait, au
contraire, de revenir vers la Terre et sa base lunaire, ce retard ne
présenterait que peu d’importance ! Cela entraînerait quelques jours de
voyages, de plus ou de moins, selon sa décision ! Voilà tout ! Et toutes ces
rêveries lui revenaient en boucle. Puis, soudain, il se produisit une nette
modification. Le rêve s’orienta sur les sarcophages quelque chose
d’indéfinissable le poussait à réveiller les autres le plus rapidement
possible pour les ranger, ensuite, et même encore à demi endormis, à
l’intérieur de la navette numéro huit, la plus petite. Il se voyait
accomplissant avec précision tous ces gestes nécessaires et cela se
reproduisit de nombreuses fois, comme une répétition générale ! Son
regard, en même temps ne quittait pas le cadran fatal. Pas de mots dans
ce rêve mais une impression de l’imminence d’un danger et de la nécessité
de procéder, en urgence, à un sauvetage ...
Le réveil bourdonna et il s’éveilla sur cette étrange sensation. Stef ne
disposa d’aucun temps pour réfléchir à ce qu’il venait de rêver, car un
message s’affichait sur son terminal :
« Veuillez, en premier lieu débrancher tous les systèmes de surveillance
optique ou phonique du vaisseau, puis, sans délai, programmer une
modification de votre trajectoire. En aucun cas vous ne devez vous diriger
vers la Terre, ni continuer vers Proxima. Tout l’équipage et les passagers
courent un énorme danger. Dès que vous initierez cette manoeuvre
occupez-vous immédiatement de la procédure du réveil des fakirs !
N’attendez pas la phase finale ! Dès le réveil de leurs fonctions vitales,
chargez-les sur les banquettes de la Navette Huit. Entrez-y vous-même
ensuite. Nous agirons en conséquence afin de vous sauver. AE.
Stef, encore sous le coup de ses rêves, ne vit aucun inconvénient à
exécuter les premières parties de ces étranges instructions. Que
risquait-il ? Pour le réveil de ses compagnons, il hésita, puis se dit que s’il
les réveillait, il les informerait de ce qu’il apprit en questionnant
l’ordinateur et Nounou. Ainsi, ils décideraient de leur avenir en
participation. En dehors de la fatigue que cela entraînerait pour lui, rien
ne s’opposait au lancement de cet exercice de réveil ni à l’introduction de
gens mal réveillés dans la navette. Alors, sans réfléchir plus, il se mit au
travail et quarante six minutes plus tard, ses compagnons se trouvaient
arrimés, toutes sangles bouclées dans la navette. Il en était encore à
s’interroger sur la suite probable des événements, lorsque, la navette,
sans le prévenir, sans recevoir aucun ordre de sa part, s’éjecta du vaisseau
et s’en éloigna rapidement. Puis, le signal qui l’autorisait à reprendre le
pilotage manuel clignota. Machinalement, il regarda le tableau de
commandes et constata que la direction indiquée par les cadrans
correspondait à celle de la Terre.
Par le hublot arrière, il vit que, comme lors des autres tentatives, leur
vaisseau, vide de tout vivant, continuait. Sans doute vers Proxima ? Neuf
secondes plus tard il ne voyait qu’un ciel vide. Il ne percevait plus la
moindre trace de leur vaisseau ! Les astronomes, depuis la Terre, dans
leurs lunettes, noteraient peut-être quelque chose comme une hésitation
de moins d’une heure dans la trajectoire ? Mais n’en déduiraient
certainement rien de sûr à ce propos. Personne d’ailleurs, sauf quelques
automates, n’observait leur vaisseau en permanence.
Floric.
Président termina ainsi son discours de clôture en s’adressant tout
particulièrement à l’ambassadeur de Gambza :
« Vous voyez mes chers amis que tenons, cette fois-ci, compte de vos bons
conseils. Grâce aux efforts de notre ami et à ceux d’autres personnes
moins connues, l’équipage d’Espérance Cinq se dirige vers une Terre
parallèle à la sienne et y arrivera en bon état. Nous ne possédons aucun
moyen pour le vérifier, mais, en l’occurrence, il s’agit d’une certitude
mathématique. Comme le décalage de quanda entre ces deux Terres reste
minime, nous devons imaginer comme probable qu’ils ne s’apercevront de
rien ou, au pire, qu’ils devront à s’intégrer dans un monde à leur portée.
Mais, j’y insiste, cette opération se montre des plus coûteuses et nous ne
la renouvellerons pas si les Terriens persistent. Il faudra bien que tout un
chacun comprenne, ici, la disproportion de risque qui existe entre la mort
d’une poignée d’humains non aboutis et l’introduction potentielle des armes
atomiques dans d’autres systèmes que le leur. »
Il envoya, ce disant, un regard appuyé vers les représentants de Gambza.…
Il repensa à ce qui se produisit effectivement au poste de commande qui
dirigeait la quarantaine. Normalement, compte tenu de l’énergie dont ils
disposaient, le bouclier qu’ils plaçaient face à la trajectoire de tout
vaisseau venant de la Terre ne pouvait que « bouger » les vivants à bord.
De plus, en y employant toutes leurs réserves énergétiques disponibles,
pouvaient-ils également « bouger » la moitié d’une navette de petite taille.
Mais pour « bouger » une navette et ses occupants, ils durent recourir aux
AE pour que l’opération prévue réussisse.
Président, dans la tourelle de commande, depuis la plus haute tour de
Floric, observait l’habileté avec laquelle Lera donnait ses ordres à
Globalité, l’ordinateur central des Fédérés. Quand ils virent la navette
quitter le vaisseau, ils surent que les AE venaient, pour le moins, de
réussir à influencer suffisamment les Terriens qui pilotaient le vaisseau,
pour qu’ils se plient à la variante imaginée. Lera enclencha néanmoins
l’opération bouclier pour le cas ou du « vivant » resterait encore à bord.
Les vérifications effectuées, montrèrent que le vaisseau vide continuait
maintenant vers Proxima du Centaure. Globalité enregistra la disparition
de la navette et de ses passagers, exactement neuf secondes plus tard.
Les AE effectuèrent donc leur part du travail. En effet les indicateurs
disaient que la navette et ses passagers arriveraient sur une Terre
parallèle -décalée d’un quanda de l’ordre de grandeur de une heure
environ- et, ce en l’an mille neuf cent quatre vingt dix neuf de l’ère
chrétienne à plus ou moins deux mois près. Normalement, les petites
différences pouvant exister, sur un si faible quanda, ne devraient même
pas devenir perceptibles aux les voyageurs. Mais, en réalité, il restait une
incertitude, car un infime détail modifié peut changer toute l’histoire. Or
pour cette occurrence, le changement existait de façon évidente !
Veilleur.
Les passagers commençaient à s’éveiller, de plus en plus, et Veilleur dut
expliquer aux autres les décisions qu’il venait de prendre. Contrairement à
son attente, ils ne protestèrent pas ! Au départ, connaissant
pertinemment le sort de leurs prédécesseurs, ils se considéraient comme
des humains sacrifiés. Rien dans la variante de la cinquième expédition ne
les persuadait d’une réelle probabilité de réussite, mais ils appartenaient
tous à la civilisation A.A., qui ne produisait que des gens sans agressivité
et particulièrement aptes à s’adapter, pour peu que l’administration les
prenne en charge.
Aussi, apprenant à leur réveil prématuré, que le vaisseau retournait sur
Terre ils en éprouvaient une sorte de soulagement. D’ailleurs, pour eux ils
ne partageaient aucune responsabilité dans la décision prise par le
Veilleur. Lui seul devrait donc s’en expliquer avec les Sages. Finalement ils
se sentaient, tous les cinq, bien plus heureux que vindicatifs. La
promiscuité obligatoire dans laquelle ils devraient survivre durant les
vingt-sept semaines du voyage qui les ramèneraient vers la Terre, les
obligeait à abandonner toute rouspétance, sinon leurs existences à bord
deviendraient vite invivables. Les quantités de vivres embarqués à bord se
trouvaient calculés avec une marge de sécurité de deux. Autrement dit,
elles pouvaient satisfaire aux besoins d’un aller et d’un éventuel et
improbable retour. Ils eurent le temps pendant ces vingt sept semaines,
d’entendre de nombreuses fois les explications du Veilleur. Ils
assimilèrent les raisonnements qui les fondaient et, par ailleurs, ils
tentèrent de l’aider à interpréter les songes plus ou moins prémonitoires
qu’il leur raconta.
Tout se déroula normalement jusqu’à ce que l’ordinateur de bord
commence à fournir des indications extrêmement étranges :
En premier lieu le calendrier se trouva complètement déréglé, il indiquait
en effet, une date ridicule ; laquelle exprimée en années de l’ère
chrétienne, les reportait quelques centaines d’années en arrière. D’après
cet instrument ils vivaient désormais en mille neuf cent quatre-vingt-dix
neuf de l’ère chrétienne. (Ce qui correspondait à une vingtaine d’années
avant que l’on compte en années A.A ...
Deux semaines plus tard ils tentèrent, sans succès, une communication
avec la planète bien qu’ils sachent que leurs systèmes radios disposent de
bien moins de puissance que celui du vaisseau, mais ils s’étonnèrent tout de
même qu’à cette distance ils ne captent pas le moindre signal. Or, les
ondes restaient vides de tout signal, exactement comme si la radio
n’existait même pas faute qu’un individu intelligent l’invente, ou alors,
hypothèse émise par Clara, comme si elle après des années d’existence elle
disparut soudain complètement ?
Ils ne s’en soucièrent pas outre mesure jusqu’à ce que leur télescope leur
permette d’examiner la surface de la planète. Ils durent alors constater,
avec la plus grande consternation, que, depuis leur départ, toute
civilisation semblait détruite comme si une guerre atomique ravagea
totalement la planète.
Encore plus près, à la limite de l’entrée en orbite stationnaire, leurs
instruments relevèrent beaucoup de radioactivité, une température bien
trop élevée, la présence de tempêtes, d’ouragans et de cyclones
impressionnants. Ils se demandèrent de quoi il pouvait bien s’agir car, au
cours des communications échangées entre leur vaisseau et Nounou, celle-
ci ne mentionna rien à propos d’une guerre et que leurs communications par
radio ou par thyristors restèrent de très bonne qualité. Alors ?
Ils décidèrent de se livrer à une observation plus minutieuse et de
consulter Nounou pour savoir et comprendre de quoi il retournait avant de
demander aux services du sol de déclencher la procédure en vue de leur
récupération ...
Troisième Partie.
In Cryo.
Dans les années mille neuf cent quatre vingt et les suivantes les savants
constatèrent que les carottages exécutés verticalement dans les glaces
polaires, montraient, avec une grande précision, le climat des années
précédentes au fur et à mesure que l’outil s’enfonçait de plus en plus
profondément. Ainsi ils purent aisément vérifier, avec des historiens et en
examinant les coupes transversales de vieux arbres, la convergence et
l’exactitude des informations données par les analyses pour les trois ou
quatre siècles précédant le nôtre. Mais, à propos du climat précis
concernant les années précédant la période historique, l’homme ne
disposait que de quelques récits de catastrophes dont la mémoire des
hommes gardaient quelques traces mais pas de datations précises
concernant les chutes d’énormes météorites, les inondations dépassant la
normale, le ou les basculements glaciaires, les chocs tectoniques ou se
rapportant à d’autres faits qui frappèrent l’imaginaire de notre espèce.
Une mission internationale dont la base s’installa à demeure en
Antarctique se fixa pour objectif de carotter de plus en plus profond et
d’alimenter les laboratoires australiens en échantillons datables. Le
programme prévoyait de distinguer deux étapes bien distinctes car il ne
s’agissait pas d’attaquer de suite une zone située plus bas que les deux
kilomètres d’épaisseur de la calotte glacière, telle qu’elle existait à
l’endroit du forage. Ils se disaient qu’ils commenceraient par vérifier que
les analyses réalisées sur des carottes allant de zéro à moins deux cents
mètres corroboraient les événements rapportés de la période historique
des hommes. Ils souhaitaient, avant de poursuivre, s’assurer qu’ils
obtenaient une précision suffisante leur permettant de considérer leur
méthode de recherche comme fiable. Si l’histoire écrite ou transmise par
récits confirmait (ou infirmait) telle ou telle donnée déduite de leur
sondage de la glace ils sauraient avec quelle précision ils travaillaient et
donc quelle valeur attacher à leurs analyses et déductions.
Alors que ce projet se trouvait encore dans les limbes de leur créativité,
ils savaient parfaitement qu’ils rencontreraient certainement des
difficultés techniques pour lesquelles ils devraient trouver des solutions
et mettre au point les appareils nécessaires. Ensuite, et seulement
ensuite, ils interpoleraient le tout et il leur deviendrait possible de
chiffrer avec plus de rigueur les dépenses à envisager. Ils visaient loin,
car dans leurs esprits, le Grand Carottage remonterait à des époques qui
précédèrent de loin l’apparition des animaux sur la Terre, ce carottage
sonderait le passé jusqu’à l’époque qui suivit la dislocation du Gondwana,
soit deux cent quatre-vingt millions d’années !
Ils commencèrent, après tous ces préparatifs, à sonder un endroit précis
situé en Terre Adélie. En ce lieu, l’épaisseur de la glace évaluée par leurs
instruments se situait dans une fourchette de moins cent soixante-dix à
moins deux cents mètres de profondeur et ils commencèrent leur le
travail avec ce que la première collecte internationale de fonds leur
rapporta.
Les enseignements tirés de ces analyses se révélèrent comme du plus
grand intérêt pour la science et avancèrent de quelques degrés la
connaissance de l’histoire du monde. Ils permirent de rectifier quelques
erreurs ou de mieux préciser des dates en tranchant entre diverses
hypothèses qui s’affrontaient depuis des lustres. Pourtant, cela ne
suffisait pas, la curiosité des scientifiques en voulait toujours plus. Le
diamètre de la foreuse qui autorisa des prélèvements jusqu’à moins
soixante quinze mètres ne pouvait poursuivre plus profond car les
frottements latéraux entraînaient l’éclatement des tubes.
De ce fait et en l’année mille neuf cent quatre-vingt-quinze, ils obtinrent
des crédits leur permettant d’améliorer leur système. Désormais le
diamètre du forage, anciennement fixé à vingt-huit centimètres, passa au
stade supérieur et ils forèrent à nouveau en repartant du début. Ils
espéraient ainsi pouvoir atteindre enfin le sol primitif sous la glace ! Il
fallut donc tout recommencer et la foreuse tournait en permanence
comme s’ils cherchaient du pétrole. Au bout de trois ans ils dépassèrent
l’ancien niveau atteint avec la première foreuse et les savants
recommencèrent leurs carottages et leurs analyses comme avant de
changer de diamètre. Les informations que les savants souhaitaient
obtenir ne relevaient pas de leur simple curiosité ! Elle visait surtout à la
mise au point d’une méthodologie de cette technique, laquelle ensuite, se
verrait appliquée au sondage de la seconde phase. Cette dernière, à une
vingtaine de kilomètres de là, attaquerait une glace de deux mille mètres
d’épaisseur, et ce sondage, atteignant des couches historiques remontant
au plus loin passé de la planète, leur apporterait énormément de grain à
moudre !
Certains, ceux qui affirmaient que l’apparition des êtres vivants sur la
Terre correspondait à un phénomène cyclique, croyaient dur comme fer,
qu’une autre civilisation précéda la nôtre avant la dernière glaciation. Ils
rechercheraient donc tout élément pouvant prouver que le basculement de
la planète se produisit comme la conséquence la plus marquante d’un
conflit atomique. Ils espéraient trouver quelques restes de radioactivité
dans la glace ! Par dérision, ceux qui n’y croyaient pas les surnommaient les
« Atlantes » !
D’autres continuaient à débattre sur la cause de la disparition des
dinosaures et autres monstres ante diluviens. Ils attendaient que les
sondeurs de glace retrouvent des traces de Lithium, métal lâché par une
queue de comète frôlant notre planète, causant la perte de ces animaux.
Leurs adversaires les surnommaient les « Dinos ».
Une catégorie, plus ouverte, voulait simplement dater avec précision le
basculement des pôles et tenter de savoir si des signes précurseurs se
trouvaient encore inscrits dans la composition des glaces. Ainsi, pour la
prochaine fois, l’humanité ou l’espèce pensante dominant, disposerait peut-
être du temps nécessaire pour s’y préparer mieux ? Un savant appartenant
à cette catégorie de savant se voyait classé par les autres sous le terme
de « Prudo »
Quelques-uns obtiendraient des informations précieuses dès la première
phase. Ainsi, des microbiologistes, voulant savoir si des micro-organismes
vivants (ou dont ils pourraient déclencher la résurrection), existaient
encore dans la couche superficielle du sol deux cents mètres plus bas
l’apprendraient dès la fin de la première phase. D’autres cherchaient des
insectes, des animalcules visibles sous forme hyper congelés, mais dont ils
ne conservaient que des éléments fossiles dans leurs musées avant le
carottage. Quelques individus, religieusement orientés, espéraient que les
savants trouveraient des preuves des miracles opérés à l’époque de la
naissance de Moïse ou de Bouddha ...
En un mot ils trouvèrent mille excellentes raisons de passer du temps à
poursuivre, par une température de moins quarante degrés Celsius, hors
forage, un carottage dont les extraits partiraient vers les laboratoires
d’analyses, mais en différé. Cette affaire de carottage se montra presque
aussi coûteuse que l’imbécile et prématurée expédition que les Russes
envoyèrent vers Proxima du Centaure. Celle qui sacrifia six savants, les
envoyant dans un vaisseau à peine capable de dépasser Jupiter,
insuffisamment approvisionné en vivres, devant en théorie mettre cent
cinquante six ans pour atteindre son but (mais dans quel état ?) et ne leur
laissant aucun espoir de retour ! Expédition qui ne visait qu’à des fins de
propagande, juste pour la grande gloire (?) de l’homme soviétique…
Comme vous le comprendrez facilement, les machines à carotter ne
fonctionnaient pas toutes seules et de pauvres types se glaçaient les
membres à les utiliser ou à les entretenir en état correct. En mille neuf
cent quatre-vingt-dix neuf, le niveau : moins cent soixante dix-sept
mètres, s’affichait sur le cadran, lorsque le trépan se bloqua brutalement !
Des sondes, descendues au bout d’un câble, semblaient indiquer que le sol
primitif se trouvait proche. Les savants ne voulaient aucunement laisser
tournicoter la machine dans de la terre ou pire, dans de la roche ! Les
trépans forgés en aciers spéciaux, se comportaient comme des outils
capables d’user ou de fondre la glace par la chaleur que leurs frottements
engendraient. Dans la terre ils ne serviraient à rien d’utile ! Sur des rocs,
le trépan ou la roche se briserait !
La première des conclusions auxquelles parvinrent les savants analystes,
dans leurs laboratoires climatisés et douillets, consista à envoyer, au bout
d’un câble, un technicien pour rendre compte de ce qui se passait au fond ?
Sur place les savants ne trouvèrent pas beaucoup de volontaires. Non que
les employés ou savants manquent de courage mais pour une simple affaire
d’encombrement ! En effet, le diamètre intérieur du tube foré mesurait
quatre-vingt centimètres et même entièrement débarrassé de tous les
tubes, câbles et accessoires qui l’encombraient, la personne qui devrait
descendre devait présenter une largeur maximale de quatre-vingt
centimètres dans son costume isolant et là, cela ne marchait plus. Il ne
manquait pas de techniciens compétents pour descendre mais il s’agissait
de robustes gaillards qui, engoncés dans leurs pelures, se coinceraient
dans le tube ! Ils pouvaient, certes, se contenter de descendre une
caméra et de regarder les images qu’elle enverrait, mais ils ne verraient
rien de plus que la paroi du tube et la glace au sol. Un humain, avec un pic
ou une barre à mine pouvait casser les deux derniers mètres de glace, puis
revenir raconter (et remonter) ce qu’il trouverait. Il pouvait aussi, muni
d’appareils radars de pointe, dire combien de centimètres ils pouvaient
encore creuser avec le trépan sans risquer de toucher le vrai sol. Il fallait
résoudre cette question. De nombreux colloques, avec des gens élégants
et qui ne verraient de la glace que celle qui flottait dans leurs verres
respectifs, se tinrent dans des endroits plus touristiques les uns que les
autres et se prolongèrent pendant encore deux mois avant qu’ils ne
pondent la réponse à ce délicat problème : « Il fallait envoyer au fond du
puits de forage, une personne très mince munie d’une combinaison
protectrice un peu moins épaisse mais tout aussi isolante que le matériel
polaire standard ! Cette personne, de plus, pour se rendre utile, devrait
posséder et maîtriser un bagage scientifique et technique suffisants.
Les peuples, les petits du monde, proposèrent des candidats. Une dure
sélection qui prit à la fois la forme d’un jeu et celle d’un concours dont les
médias bénéficièrent largement, dura encore un trimestre. Au cours de
celui-ci les voyages d’études, les congrès et les autres façons de dépenser
agréablement l’argent des contribuables se multiplièrent. Le choix final se
porta sur la personne du professeur Sato San, originaire du Japon, vingt
trois ans, spécialiste de climatologie, médaille de bronze de tennis de
table l’année précédente, as dans tous les sports de glisse et volontaire
pour la mission de confiance. Que dire de plus à son sujet ? Ah ! Oui ! Tous
s’accordaient pour préciser que le Professeur Sato San montrait en toutes
circonstances son très mauvais caractère !
Donc Sato San arriva directement de l’hélicoptère en tenue de descente,
ne salua personne, monta dans la nacelle vérifia le fonctionnement du
téléphone, des appareils de mesure et se laissa descendre lentement
jusqu’au fond du tube. Le Professeur procéda ensuite à l’estimation de
l’épaisseur qui la encore séparait du terrain nu, vit qu’il s’en fallait de cent
soixante-dix centimètres et se décida donc d’interdire tout nouvel usage
du trépan. À la fois pour se rendre compte de la dureté de la glace et de
jauger de ses propres possibilités de creuser, muni de son pic à main, Sato
San attaqua depuis le niveau le plus bas, juste au-dessus de la tête de
forage (niveau moins cent soixante dix sept mètres). Grâce à ses efforts,
son courage et sa pugnacité, une excavation, genre niche ou mieux grande
guérite, se trouva ainsi dégagée. Le professeur s’y blottit et donna l’ordre
de remonter le trépan. Cela impliquait que l’on extraie d’abord la nacelle de
descente. Les techniciens, tous à ses ordres, accomplir ce qu’il exigeait.
Ce trou profond et paraissant particulièrement étroit pouvait donner la
frousse à n’importe qui, mais pas au professeur Sato San. Semblant
n’éprouver aucune crainte d’un éboulement le Professeur continua à
creuser le sol de base et descendit au fur et à mesure. Un seau au bout
d’une corde lui permettait de dégager les débris à remonter. La première
journée, cette courageuse personne ne gagna pas plus de dix centimètres.
A cette allure il lui faudrait presque trois semaines pour arriver au sol nu,
lequel risquait fort de se montrer encore plus dur que la glace. Le
professeur donna donc le signal pour qu’on lui renvoie la nacelle afin de
remonter. Le lendemain, une fois dans les baraquements de la base, Sato
San prit des dispositions pour n’avoir pas à remonter avant que son travail
ne se trouve complètement achevé. La température en bas se montrait
bien plus douce, qu’en surface, le minimum mesuré ne descendait pas plus
bas que moins treize. Et après les creusements divers et la chaleur
animale dégagée, elle remonta encore jusqu’à moins neuf. Ceci lui
permettrait des ablutions normales pour soulager ses intestins et sa
vessie. Creuser, pour cela, un trou destiné à cet usage ne poserait aucun
problème. Il suffirait de recouvrir avec des débris de glace venant des
opérations de prélèvement. Pour pourvoir à son alimentation un diététicien
concocta un approvisionnement suffisant pour couvrir tous ses besoins
durant toute l’opération, soit une vingtaine de jours de nourriture et de
boissons. Mais il le calcula avec un large coefficient de sécurité et en
inscrivit encore le double sur la fiche. Au service des approvisionnements
tous admiraient le courage de ce petit professeur et le responsable (æ) du
chargement prit sur lui de doubler le tout encore une fois. Ce qui donnait
déjà de quoi tenir largement trois mois pour un homme de quatre vingt
kilos. Le magasinier voyant les quantités importantes portées sur la fiche,
se dit qu’en fait les travaux risquaient de durer bien plus longtemps que
les vingt jours annoncés et que ses chefs pensèrent sans doute à la
possibilité d’un accident se produisant dans le puits de descente à moins
qu’ils ne songent à l’éventualité d’une exploration encore plus profonde. Il
se trouvait donc devant un choix. Soit il leur demandait pourquoi tant de
provisions (et risquer de se voir vivement remis à sa place), soit il ne disait
rien dire et se décider à agir de façon à améliorer encore le coup. Après
tout, dans la seconde éventualité, aucun approvisionnement ne risquait de
se perdre car les quantités éventuellement en trop se trouveraient à
l’intérieur d’une sorte de frigo naturel depuis lequel il pourrait les
remonter ensuite. Il choisit donc de placer dans la nacelle qui descendait
tout ce qui figurait sur la liste et, de sa propre initiative y ajouta un gros
supplément de métaldéhyde pour le réchaud, quelques bougies et
allumettes, une caisse de boîtes de dattes qui ne figuraient plus à
l’inventaire. Puis, satisfait, il alla dormir, car le lendemain il savait que la
nouvelle équipe remplacerait celle à laquelle il appartenait. C’est donc la
conscience tranquille qu’il embarqua sur le transporteur qui les reliait avec
l’Australie.
Son remplaçant trouva au magasin la feuille comportant la liste des
produits à descendre mais ne trouva pas la mention de l’exécution de la
commande que l’autre omit involontairement d’inscrire. Il posa la question
aux autres personnes présentes et au professeur qui attendait pour
reprendre sa mission. Nul ne pouvant lui donner de réponse certaine, il
refit la commande et la donna à descendre.
Le professeur Sato San, nous le savons, montrait souvent son très mauvais
caractère et explosa de rage en voyant le sol à creuser recouvert d’un
très large excès de provisions encombrantes. Mais, elle réserva
l’engueulade au jour de sa remontée ! En attendant, il fallait creuser
encore une niche pour tout ranger et cela lui prit deux jours pleins. Après
vingt et un jours de travail opiniâtre, le sol nu se trouva sous ses pieds.
Pour en extraire un échantillon le pic à glace devrait suffire mais au
premier choc violent de l’outil, tout le sol se déroba sous l’outil. En effet,
dessous, existait un grand creux. Sato San resta, avec de grandes
difficultés, sur les bords de l’excavation en tentant de maintenir son
mauvais équilibre. Néanmoins le prélèvement de terre vierge s’effectua et
le seau qui devait le remonter se trouva presque plein avant de remonter.
Au téléphone, les félicitations du chef de la mission vinrent tinter aux
oreilles japonaises. Sato San ne répliqua que par la demande d’une corde la
plus longue possible et la demande de câbles électriques alimentant un
éclairage doux. Précision donnée par Sato San : le trou d’éboulement
devait maintenant devenir l’objet d’une exploration pour compléter la
mission entreprise !
Le professeur se laissa descendre jusqu’à ce que ses pieds touchent le sol,
soit trente mètres encore plus bas. La lumière montrait un trou de forme
bizarre. Ce ne ressemblait ni à une bulle d’air emprisonnée dans une masse
de glace (mais certains des endroits en montraient tout de même) ni à une
grotte de type « naturel » et résultant de mouvements tectoniques ou
d’érosion ! Pourtant le regard y découvrait de gros blocs de pierre, des
murailles pleines de trous et de la terre, recouverte de lichens, semblait-
il. Le professeur estima que cette cavité ressemblait un peu à une patate
de trente mètres de haut et cinquante de long. La réflexion l’amena à
songer qu’il ne devrait pas être agréable de rester longtemps dans un tel
endroit et cette pensée déclencha son retour. Sato San donna des
secousses à la corde pour que ceux d’en haut la tirent et la ramènent à son
point de départ, juste au dessus de l’effondrement. Ensuite il ne lui
resterait qu’à entrer dans la nacelle, mission accomplie, de revoir le jour,
la civilisation et à toucher la forte prime promise. Sans oublier, au
passage, d’engueuler vertement ceux du magasin pour les excès de
provisions. Ses pieds se trouvaient à peine posés près des caisses de
ravitaillement placées dans le creux, taillé à grand peine dans la glace au
niveau moins cent soixante seize, que la GC détruisait la planète. Pour Sato
San, cela correspondit à une grande de secousse et au téléphone son
interlocuteur trouva le temps de l’informer de ce qui se passait, du fait
que la base venait de s’écrouler et de ce que la planète toute entière se
trouvait à feu et à sang ! Puis, cette voix se trouva brusquement coupée et
remplacée par un grand silence. Puis, les lumières s’éteignirent. Le tube de
descente semblait tenir malgré les trépidations qui le mettaient en
vibration. Enfin Sato San se retrouva dans un noir total et constata
l’absence de tout autre bruit que celui de sa propre respiration.
Le professeur passa son temps à descendre toutes les provisions dans la
caverne inférieure au bout du seau et à secouer ce dernier jusqu’à ce qu’en
bas, tout se renverse. Travail réalisé à tâtons et qui lui demanda un temps
qui devait valoir une pleine journée. Puis, à son tour le professeur,
retourna dans ce trou qui lui déplaisait tant un jour plus tôt et, en
connaissance de cause, s’organisa pour y survivre aussi longtemps que
possible et au moins durant l’année que dureraient les radiations fatales.
Nourriture et glace fondue y pourvoiraient. Ce qui était le plus pénible fut
l’absence de lumière. Le méta à sa disposition lui procurerait, en
l’épargnant au mieux, quinze minutes par vingt quatre heures pour fondre
la glace et entretenir ses yeux à voir. Les bougies (une boîte de 24)
permettraient une phase éclairée chaque semaine et quelques courtes
explorations. Ensuite, dans un peu plus d’un an, il faudrait trouver
comment remonter jusqu’au niveau zéro pour rejoindre ce qui resterait de
la base. Un tronçon de la corde qui lui servit à descendre dans le trou se
verrait, au préalable, transformée en corde à noeuds pour permettre son
retour jusqu’au niveau moins cent soixante-dix neuf mètres, mais, ensuite,
pour gravir le tube lui-même, il faudrait imaginer des solutions qui
tiennent la route. Mais il restait un an de réflexions pour résoudre ce
problème !
Par contre, la question de l’air ne semblait pas se poser compte tenu de
l’importance totale du volume.
Un mois plus tard, en visitant l’un des nombreux trous qui traversaient les
parois verticales, un courant d’air vint, lui sembla-t-il, caresser son visage,
mais ne s’agissait-il pas d’une simple impression ? En effet, la flamme de la
bougie se pencha à peine et rien ne semblait sûr à cet égard. Mais, si
faible que se montre un espoir, il vaut mieux agir comme si une solution
pouvait venir de là, donc le Professeur pensa qu’il fallait poursuivre dans la
voie de l’exploration des différentes cavités, mais en se concentrant sur la
détection de tout déplacement d’air possible.
Le diamètre de cette « cavité salvatrice, quoique irrégulier, se montrait
partout assez vaste. Se déplacer à l’intérieur ne posait aucun problème
sauf que tout cheminement poussé devenait rapidement très tortueux ! Le
professeur ressentait l’impression de se balader à l’intérieur d’une éponge
naturelle ! Il lui fallait avant toute chose, éviter de s’y perdre, mais
disposant de cordes ce risque pouvait se trouver réduit. En s’attachant à
la corde fixée elle-même sur son autre extrémité à une caisse de
provisions le problème se trouvait résolu. Donc, dans la double motivation
de ne pas sombrer dans la neurasthénie et de fixer un but à ses
mouvements, Sato San se livra, chaque semaine, à une balade éclairée lui
permettait de remonter la piste de l’arrivée de l’air. En effet, après
quelques essais infructueux, il devint vite patent que de l’air circulait
effectivement mais faiblement et qu’il ne s’agissait plus d’une simple
impression.
Lorsque la corde ne fut plus assez longue pour lui permettre d’explorer
plus loin, ce qui se produisit six mois environ après la GC, Sato San jugea
indispensable de remonter au niveau moins cent soixante dix sept mètres
et, une fois là, sous le tube, de secouer le câble électrique qui jadis
amenait la lumière de façon à finalement l’arracher à force de tractions et
de mouvements latéraux. Le professeur disposa alors de cent cinquante
mètres de câble, qui s’ajoutant à la longueur de sa corde, lui procurèrent
le moyen de pousser encore plus loin ses explorations. Au fur et à mesure
de celles-ci le niveau du sol remontait et l’air soufflait de plus en plus
fort. Il devait certainement exister quelque part une voie pouvant
déboucher sur l’extérieur ! Mais en revanche, si cela se révélait exact cela
entraînait une possibilité de contamination radio active par l’intermédiaire
de cet air. Comment le savoir sans disposer d’un compteur Geiger ?
Deux choix possibles détermineraient tout son avenir : Soit choisir de
rester en place et d’attendre la fin de la période de contamination
radioactive, ce qui représentait encore quatre mois environ de patience,
soit accepter de prendre ce risque pour sortir enfin de cet isolement et
s’assurer, qu’au bout de l’exploration en cours, il existait bien une issue
vers le monde de la surface.
Au cours de la précédente avancée, la bougie s’éteignit par suite d’un faux
mouvement(æ) du Professeur dans une tentative de reprendre l’équilibre
car ses semelles venaient de glisser sur une plaque de lichens. Pour
retrouver la boîte d’allumettes, bien au sec. dans l’une des poches de sa
combinaison, il lui fallut quelques minutes d’action en aveugle. A ce
moment, il lui sembla que certaines parois, situées à quelques mètres de là,
émettaient une vague luminescence. Aussi, pour s’en assurer, il lui fallut
accepter de rester sans nouvelle lumière, pour accoutumer ses yeux au
noir absolu qui l’entourait. Cela demanda un peu plus de temps que Sato
San ne le pensait et l’allumette neuve, enfin trouvée, resta intacte dans sa
main. Les formes qui l’entouraient devinrent vaguement perceptibles. Pour
l’expérimenter efficacement, il lui fallait continuer son chemin vers les
parties du boyau en exploration afin de se diriger vers les zones où la
luminosité augmentait. Impossible d’aller jusqu’au bout sans lâcher ce qui
lui restait de longueur de corde, mais il lui manquait un minimum de dix
mètres. Le professeur trouva le courage de les parcourir à la simple lueur
des parois et constata, ainsi, que cela débouchait dans une autre caverne,
celle-là bien plus éclairée et dans laquelle on pouvait se passer de bougie.
Ainsi, désormais, le méta ne servirait plus qu’à la cuisson des aliments et à
la fusion de la glace qui lui donnait quotidiennement de quoi boire.
La présence d’une luminescence pouvait venir d’un phénomène de simple
chimie, par exemple de la présence d’un sel de phosphore inclus dans la
roche ou, autre hypothèse, venir d’une émission due à l’excitation
électronique d’un isotope instable. Ce genre de phénomène, quelle qu’en
soit l’origine, ne présente pas de réels dangers si l’on évite les contacts
cutanés avec les parties impliquées. Spécialiste en climatologie, San ne
gardait que de vagues souvenirs de ce que ses professeurs lui
enseignèrent à ce sujet mais, il lui revint en mémoire que si l’on soumettait
des corps naturellement émetteurs de lumière, à une radioactivité
intense, celle-ci disparaissait très vite. Cela correspondait-il à la réalité
ou à son souhait le plus profond ? Impossible de trancher sur ce sujet !
Risque pour risque, le professeur en arriva à une conclusion première :
celle d’abandonner toute tentative en vue de se hausser le long du tube
pendant plus de cent soixante quinze mètres en se coinçant du dos et des
pieds pour une ascension problématique par la technique qu’en haute
montagne on désigne sous le vocable de « cheminée ». Mieux valait
commencer par transporter toutes les provisions et le matériel vers la
nouvelle caverne et de là, avec la corde prolongée du câble électrique,
poursuivre l’exploration quitte à subir une éventuelle irradiation. Ce
déménagement lui rendit la vie plus agréable car ses yeux s’habituèrent
progressivement à la faible luminosité ambiante et, au bout de quelques
semaines, cela lui procura la réconfortante impression d’agir en plein jour.
Il semblait qu’au départ de ce nouveau domicile les galeries, non
luminescentes, deviennent plus rares et toutes suivaient des
cheminements sous des angles de quarante cinq à soixante degrés vers le
haut. Un bref calcul, mené après plusieurs ascensions successives, montra
que la surface du sol de la station se trouvait, au plus, à quarante mètres.
Lorsque toute la corde et tout le câble se trouvèrent entièrement
déroulés, Sato San trouva de la glace en plafond. L’épaisseur de celle-ci,
d’après les calculs, ne devait pas dépasser douze ou treize mètres.
Dessous, le boyau ruisselait d’eau de fusion ce qui laissa perplexe notre
savant. En effet des glaces éternelles, situées à la profondeur constatée,
devraient présenter une température de moins vingt-cinq degrés Celsius.
Donc, elles ne devaient pas fondre ! Certes, la température qui régnait
dans la caverne se montrait relativement douce mais restait néanmoins
toujours négative de quelques degrés. Alors pourquoi la fusion ? La seule
hypothèse valable concernait la possibilité d’une forte élévation de la
température extérieure sous l’influence de la Grande Catastrophe ! Sato
San apprit, par les ondes, le déclenchement de la guerre mondiale et
l’explosion des premières bombes, mais ne sut rien des conséquences
thermiques et magnétiques qui éliminèrent pratiquement toute trace de
vie animale et bloquèrent tout ce qui relevait de l’électromécanique. La
réflexion, seule, l’amena à envisager une fusion des glaces polaires sous
une élévation de température persistante de la planète.
Pratiquement cela revenait à accepter l’idée qu’une épaisseur notable des
glaces polaires se transforme progressivement en eau. Donc, si cette
hypothèse se vérifiait, il restait moins de dix mètres qui séparaient le
haut de la galerie du sol extérieur ! Ceci expliquait également pourquoi
l’intensité de la lumière qui passait au travers de cette glace, augmentait
fortement. Or normalement la date correspondait à celle où, pendant six
mois, le pôle sud se trouve dans la nuit. A l’extérieur, il ne venait du ciel
que la lumière des étoiles ou celle de la Lune. Si la luminosité lui semblait
si intense, ce devait uniquement provenir de la dilatation de ses pupilles,
qui durent se régler sur un très faible éclairage. Néanmoins, cela
confirmait que la l’épaisseur de la glace à casser pour pouvoir émerger à
l’air extérieur, pouvait ne pas dépasser les deux mètres ! De plus, puisque
cette croûte de glace formait bouchon, le souffle d’air ressenti dans les
grottes ne venait pas de là. Par conséquent, les radiations (éventuellement
mortelles) apportées par cet air n’en provenaient pas non plus ?
Comme il ne restait maintenant que moins de soixante-cinq jours avant le
jour anniversaire de la Catastrophe, Sato San décida d’attendre avant de
sortir. Mieux valait éviter tout résidu de radiation ! Pourquoi ne pas
consacrer ce temps à des visites plus poussées des quelques galeries se
trouvant à sa portée et pourquoi ne pas chercher à suivre le passage de
l’air ? Certes, le méta qui lui restait ainsi que les provisions, lui procuraient
encore trois mois de survie, mais pourquoi attendre d’arriver à l’extrême
terme de ses réserves en restant dans l’ignorance de la manière dont se
présenterait le monde de la surface ? Ce stock lui permettrait-il de
rejoindre ce qui pouvait encore subsister de la civilisation ?
Un boyau latéral assez étroit montrait l’origine de ce vent et Sato San dut
quitter sa combinaison pour pouvoir y ramper. La balade fut courte car à
l’autre extrémité se trouvait encore une caverne mais qui, cette fois-ci,
plongeait vers le bas. Un caillou lancé mit plus de dix secondes à atteindre
le fond et il y régnait une température nettement plus froide. Il semblait
judicieux d’imaginer le « vent » ressenti ne résultait que des déplacements
entraînés par une différence de température entre de l’air à moins sept
degrés et de l’air à moins quinze. Le système complet de ces cavernes
communicantes entre elles, se distinguerait complètement de l’air
extérieur.
Si cette hypothèse se vérifiait, il devrait exister un autre passage dans
lequel l’air circulerait en sens inverse. Ce qui devrait se détecter
aisément. Effectivement, à six mètres du premier boyau et au ras du sol
de la caverne fluorescente, le professeur trouva la preuve recherchée car
le vent s’y inversait. Un savant, tel que Sato San, trouve toujours une
certaine satisfaction intellectuelle en constatant que ses idées se
vérifient dans les faits. Un « Ah ! » de contentement échappa de ses
lèvres.
Les trois mois de patience supplémentaire – exigés par la plus élémentaire
des prudences - lui semblèrent plus longs que les neuf mois qui les
précédèrent, car l’impatience de sortir lui nouait les tripes. Enfin, le
moment arriva et les supposés deux mètres de glace qui constituaient le
plafond à percer, pouvaient entre temps n’en représenter qu’un seul
compte tenu du réchauffement extérieur et de la quantité croissante
d’eau liquide se répandant sur le sol. Pourtant, ce qui restait à casser lui
donna bien du mal ! Le pic se plantait souvent en ne créant pas d’éclat car
la glace semblait plus « molle » ou plus exactement moins rigide au sens
mécanique du terme. Cette dernière opération l’entraîna bien plus à tenter
de ronger la glace à détruire qu’à la casser. Mais Sato San enrageait
d’impatience et cela lui donna la force et la persévérance voulues. En une
semaine la glace se trouva enfin complètement traversée et un flot d’eau
glacée l’entraîna comme un torrent vers la caverne luminescente. Comme
ce courant ne semblait pas devoir s’arrêter, il lui fallut le remonter
péniblement et revenir sous le trou qui communiquait avec la surface, puis,
à partir de ce point, trouver les moyens d’entreprendre l’ascension sous la
douche qui permettrait d’arriver dehors. Sato San entassa, sous
l’ouverture, toutes les caisses en sa possession et les remplit de pierres.
Puis, grimpant dessus, put poser les coudes sur une surface de glace
recouverte du ruissellement d’eau de fusion qui noyait sa caverne. Le
professeur put enfin, contempler ce qui restait de la station et de ses
habitants :
Il ne restait des éclats de corps gelés tordus sur le sol et des
constructions en ruines ! Rien de vivant et, sans doute, pas grand-chose
d’utile ? Mais, tant bien que mal, avec de l’eau jusqu’en haut des cuisses qui
ralentissait son allure, Sato San retrouva finalement un sol dur et, dans
les baraquements, un endroit possédant encore trois murs entiers, le
quatrième a demi écroulé et un toit. La température du lieu devait se
maintenir dans une fourchette allant de moins six à plus trois degrés,
selon l’heure. Un vent glacial très violent balayait le sol. Dehors allait
bientôt arriver le début du jour polaire qui durerait six mois. Ses yeux,
malgré les fortes lunettes noires de la tenue standard (son unique
vêtement depuis un an), ne supportaient plus tant de lumière. Le
professeur remis au lendemain l’étude de son programme de survie et
tomba comme une masse entre deux piles de duvets.
Le lendemain, en première urgence, Sato procéda au changement de ses
vêtements et ensuite se livra à un décrassage complet. Pour le reste, il lui
fallait bien se rendre à l’évidence : Plus personne ne vivait dans le coin et
l’absence d’animaux allait de pair. Les chiens de traîneau, importés à
grands frais, gisaient encore, morts sur place, leurs cadavres réduits à un
mélange de chairs ayant explosé autour des squelettes. La montée de la
température extérieure jusqu’à cent dix degrés Celsius, ne dura que
quelques jours et, en ces lieux, se stabilisa autour de plus soixante cinq
degrés durant trois mois et revint, ensuite, à celle de zéro plus ou moins
dix degrés. Mais la tendance allait s’inverser, et le lieu retournerait vers
les grands froids ! S’il subsistait une puanteur autour des cadavres,
bientôt la neige reviendrait qui recouvrirait le tout de son linceul. Sans le
savoir Sato San sortit de sa caverne au meilleur moment. Un mois de plus
et les neiges déposées en masses se transformeraient en couche de glace.
A l’inverse une tentative de sortie menée un mois plus tôt aurait obligé le
professeur à briser trois mètres d’épaisseur de glace ancienne.
La visite des lieux et l’inventaire des ressources se révéla plus positif que
Sato San ne l’espérait. Il existait là de quoi nourrir une personne pendant
dix ans. Un peu de reconstruction ou, mieux, la fabrication d’un igloo lui
permettrait de survivre comme y parvenaient depuis des siècles, les
Lapons ou les Inuits. Malgré les destructions il restait une pléthore de
matériels en tous les genres, qu’il s’agisse d’outils, d’équipements ou de
machines. Seuls, ceux qui fonctionnaient à l’électricité restaient
complètement inutiles faute de courant ! Mais, les débris de bois ou de
combustibles couvriraient largement tous ses besoins d’apport en calories.
Conclusion : sa survie sur place paraissait certaine ! Par contre, toute
tentative destinée à lui permettre de rejoindre le Chili, l’Australie ou un
lieu habité ne devrait se décider qu’après une étude des plus approfondies.
Il ne fallait pas se cacher que quitter l’île que constitue l’antarctique
entraînerait bien des périls.
Le Professeur patienta et médita durant encore trois longues semaines
avant de se décider à quitter les lieux. Puis, sa volonté bien arrêtée, Sato
San se confectionna un long traîneau sur six skis (quatre fixes et deux
mobiles) avec une voilure de petite surface, car il arrivait que les vents
atteignent encore plus de deux cents kilomètres à l’heure. Ce traîneau
évoquait aussi un genre de radeau des glaces car son pont se trouvait
recouvert de diverses caisses contenant son alimentation, du bois de
chauffe, et de tous les outils et matériels qui lui semblèrent
indispensables d’emmener.
Pour trouver un abri simple contre le vent ou le froid, le mieux consista à
utiliser un bloc évidé de polystyrène qui, jadis, servait d’emballage
protecteur à un ballon de chauffage de deux mille litres. Il se trouvait
formé de deux demi coquilles s’emboîtant parfaitement l’une dans l’autre
selon deux génératrices et Sato San, par son bricolage, les maintenait
ensemble et sur son « char des neiges » à l’aide de trois câbles bien
tendus sur le plancher. Un couvercle de même matière mais taillé dans un
autre bloc, lui permettait de s’isoler de l’extérieur en cas de nécessité. Un
lit de camp planté sur la génératrice inférieure, des duvets en plumes
d’Eider, quelques tubes permettant la circulation de l’air
métamorphosaient l’ancienne enveloppe protectrice en une sorte d’igloo de
synthèse.
Le premier cap choisit pour cette expédition pouvait se voir à l’œil nu ! Il
s’agissait du mont Kirkpatrick qui se dressait à l’horizon. Une fois arrivé
au pied de ce mont, le traîneau prendrait la direction du mont Erebus se
trouvant sur l’île de Ross, volcan encore actif (en principe) et aisé à
repérer. De là il lui faudrait trouver une zone productrice d’Icebergs, en
choisir un en train de se séparer du continent glaciaire et l’utiliser comme
navire pour remonter vers le nord. Viendrait ensuite le problème de
quitter ce bloc de glace en parvenant ensuite, si tout allait bien, en vue
d’une terre continentale. Joli programme !
Le sujet de ce récit ne cherche pas à décrire les difficultés d’une telle
entreprise, j’épargnerai donc au lecteur tout ce qui s’écarte de notre
principal objectif. Lequel, je le rappelle, consiste à suivre les rares et
exceptionnels survivants de la grand Catastrophe. D’ailleurs, ceux qui
veulent en connaître tous les détails les trouveront dans les récits de
voyage de Sato San, tome six et sept de l’édition originale.
Donc, et aussi invraisemblable que cela paraisse, surmontant toutes les
difficultés, moins de six mois plus tard, Sato San, sur ce qui restait de
son Iceberg arriva en vue de la Terre de feu. Un courant favorable
l’entraînait vers le continent. Le Professeur se décida donc à lancer le
radeau, prêt depuis des mois pour le débarquement final, à la mer et six
heures plus tard s’échoua sur une page en face du Rio Gallegos.
Nous devons maintenant abandonner provisoirement Sato San pour parler
d’une autre de ces exceptions.
Vortex.
Exactement à l’opposé, au grand Nord de l’Alaska, la GC provoqua un
phénomène météorologique assimilable à une tornade ou à un vortex. Les
vents déjà violents prirent encore une accélération supplémentaire sous
les effets des explosions qui, arrivant de divers horizons, se
transformèrent aussitôt en tourbillon accéléré avec de l’air tournant à
trois cent vingt-cinq kilomètres à l’heure ! Rien ne résista de ce qui se
trouva sur son passage, avant que ce Vortex ne se stabilise en équilibre
métastable à environ huit cents kilomètres du pôle Nord. Parmi tous les
fléaux et cataclysmes engendrés par la GC pourquoi s’attarder plus sur ce
Vortex là ? Certes, il se produisit de nombreuses tornades et quelques
typhons spectaculaires, entre autres catastrophes provoquées par la
civilisation des hommes, mais ce Vortex semblait un peu différent (æ) des
autres en ce qu’il possédait un centre neutre ! Autrement dit, au milieu
d’un mur de vent circulaire tournant à grande vitesse, et pratiquement
infranchissable, existait une zone de calme absolu sans un souffle d’air.
Cette zone « neutre » d’un diamètre de mille cinq cents mètres environ, se
trouvait entourée d’une zone en forme de couronne d’air où la vitesse du
vent augmentait selon un gradient exponentiel qui l’amenait à passer de
zéro à trois cent vingt-cinq kilomètres à l’heure, celle du Vortex, sur
moins de trois cents mètres de distance. Au milieu de la « neutre,
protégée par miracle, existait une tribu d’Inuits attachés aux traditions
anciennes. La reconnaissance de leur nation par l’O N U depuis peu
d’années leur sembla un événement agréable mais ils préféraient vivre, non
comme leurs ancêtres qui axaient tout sur le phoque, mais en bons ploucs
du Nord.
Ils se tenaient le plus loin possible de la civilisation moderne, fuyant les
contacts qui se révélèrent comme si nocifs pour tant d’entre eux. Ce
village comptait une population de quarante trois humains répartis en cinq
fermes et dépendances, leur style de vie ressemblait (climat mis à part) à
celui des Amishs, mais leurs coutumes restaient celles de leurs anciens. Se
trouvaient là aussi trois équipages de chiens de traîneau, quelques dizaines
de cervidés en troupeaux et même deux paires de petits chevaux très
velus que les autorités de Sibérie leur offrirent au moment de leur entrée
officielle, en tant que nation, dans l’ONU. Sans compter les chats, les
oiseaux de passage, les volailles et les lapins Le flux magnétique
conséquent aux explosions atomiques ne les concerna pas : ils n’utilisaient
rien d’électromécanique. Le flux thermique provoqua en même temps que la
naissance du Vortex, un réchauffement notable de la température, mais
les échanges se trouvèrent brutalement interrompus aussitôt que le
vortex atteignit son régime de rotation stable. En gros, le climat intérieur
diurne passa de moins 25 ° à plus 18 ° et resta ainsi car le mur d’air les
séparait du reste du monde en train de cuire à 160°. Malheureusement,
une partie des radiations atomiques les éprouva, mais pas tout à fait
comme ailleurs, elle ne les toucha que de façon atténuée. En effet, au
cyclone d’air s’ajoutaient, invisibles, des phénomènes rotatifs appliqués au
champ magnétique terrestre qui ralentirent l’irradiation de la région. Les
Inuits n’en moururent pas, mais tous, (sauf deux adolescents mâles qui
foraient un puits pendant la GC), devinrent stériles. Se rendant assez vite
compte de ce qui leur arrivait, vu l’absence de grossesses chez chaque
femme qu’ils tentèrent d’honorer, (toutes y passèrent à la demande des
anciens), ils n’entretinrent plus qu’une idée : sortir du vortex et aller
chercher femmes ailleurs. Cette stérilité des humains devenait d’autant
plus rageante que, chez les animaux, elle n’existait qu’à cinquante pour
cent ! Mais l’ensemble des tentatives d’enfantement et la constatation des
échecs subits, s’étendirent sur une période de trois ans. Donc, quand ils se
décidèrent enfin à franchir le mur en utilisant n’importe quel moyen, la
radioactivité, à l’extérieur de leur zone miraculeuse ne présentait
absolument rien de nocif ! Il suffisait qu’ils puissent prendre des épouses
à l’extérieur pour que les Inuits se perpétuent.
La surface du sol arable, la prospérité des troupeaux de Cervidés, les
poulains nés des chevaux, la multiplication des lapins et des gallinacés,
permettaient à tous de continuer à vivre paisiblement sur place. Mais,
après la tenue de nombreux conseils, les anciens parvinrent à une
conclusion : Si deux d’entre eux réussissaient à sortir, alors tout ce qui
vivait pourrait ensuite quitter ce lieu. Ils connaissaient l’impossibilité pour
eux de détruire le mur du vortex compte tenu du peu de moyens
techniques dont ils disposaient. D’ailleurs rien ne prouvait que des tirs de
canons puissent en venir à bout. Non, les vieux de la vieille, les malins,
concoctèrent une solution plus efficace et capable d’amener une haute
probabilité de réussite. Il fallait creuser une galerie qui, partant de la
zone stable se dirigerait vers l’extérieur aussi loin qu’il le faudrait jusqu’à
ce qu’ils puissent en ressortir, hors de la zone du typhon. Un calcul
montrait que ce travail ne se présenterait pas comme une mince
entreprise. Pour ne pas risquer d’arrachement par le vent en fragilisant
par trop le sol, il faudrait creuser cette galerie à au moins à trois mètres
de profondeur. Puis il faudrait la boiser sérieusement, au fur et à mesure
de leur progression. Sur les deux cents premiers mètres, la limite
première du mur de vent à l’extérieur, les mineurs respireraient de l’air
leur parvenant par l’intermédiaire de tubes de très faible section
traversant le sol. Ce système leur indiquerait, en même temps, une idée de
la force des vents soufflant à l’extérieur. Puis, sous le vortex lui-même,
dont l’épaisseur se trouva estimée à environ six cents mètres, ils
utiliseraient des tuyaux venant de la zone aérée miraculeusement
épargnée, qui leur parviendrait grâce à l’emploi de soufflets de peaux
poussant l’air jusqu’aux courageux qui tenteraient cette évasion. Enfin, et
par sécurité, ils prolongeraient la galerie d’encore cinq cents mètres de
plus avant de tenter une sortie. Les deux adolescents les plus concernés
portaient des prénoms Inuits imprononçables pour des gens comme vous et
moi, aussi les nommerais-je simplement Hans et Flack, dont la consonance
se rapproche un peu de la vérité. Ils voulaient, avant de se lancer dans ce
long et pénible travail, que les anciens leur disent comment ils s’y
prenaient pour évaluer l’épaisseur du vortex. Le plus ancien souligna que,
de temps en temps, à travers le tourbillon d’air chargé de tout ce que le
vent emporta sur son passage avant de se stabiliser, il arrivait que l’œil
aperçoive un peu du paysage qui se trouvait au-delà de lui. Or, un bloc
rocheux caractéristique, et que tous connaissait bien, émergeait parfois
au travers du tourbillon et paraissait situé au-delà du Vortex ! Hans se
déclara satisfait de l’explication, remercia avec courtoisie et laissa Flack
s’exprimer. Celui-ci ne posa qu’une question :
« Combien leur faudrait-il de temps, selon les anciens, pour réaliser ces
quelques deux kilomètres de tunnel ? » Il lui répondirent que cela
dépendrait d’abord des dimensions du boyau, puis du courage et de la
persévérance de la population qui y consacrerait tout son temps libre.
Flack insista et le chiffre de deux ans se trouva avancé si l’on acceptait
l’idée de creuser selon un diamètre qui permettrait aussi bien le passage
des hommes que celui des caribous ou des chevaux ensuite. Donc, en gros,
un creusement d’au moins un mètre de large et d’un mètre et demi de haut
Il faudrait aussi prévoir l’installation de rails de bois et de chariots
wagonnets pour évacuer la terre et espérer une chance de ne pas se
heurter à un bloc rocheux enterré sur le parcours. Donc : Rien dans ces
prévisions ne présentait le moindre caractère de sûreté des estimations !
Nul ne pouvait prédire le résultat finalement obtenu par cet énorme
travail, ni combien de temps il faudrait y consacrer. Les Inuits, humains
non parfaits, montrent, en général, quelques défauts très spécifiques mais
ils ne se comportant presque jamais comme des paresseux ou des gens
versatiles. Une fois la décision prise par les anciens, tout le monde se mit
au boulot sans rechigner. La chance(æ) qui les plaça au centre du Vortex ne
les lâcha pas ! Ils ne rencontrèrent pas de murs de roche sur leur
parcours et, ensuite, lorsqu’ils entreprirent une tentative de percement,
par un étroit tube d’acier, verticalement vers le sol naturel, cent mètre
au-delà de ce qu’ils pensaient la limite extérieure du mur, ils constatèrent
l’inutilité pour eux de creuser d’avantage. Tous revinrent vers le village
tandis qu’un ancien, volontaire pour ce risque, les remplaça afin de creuser
un passage vertical leur permettant enfin de sortit de leur zone protégée.
Cet homme courageux se retrouva de l’autre côté du mur, sous un vent
supportable. Il retourna en prévenir les autres et les deux porteurs de
l’espérance de la tribu sortirent les premiers et purent se retrouver, sains
et saufs, hors de leur prison d’air. Ils coururent le plus loin possible et ne
s’arrêtèrent qu’à trois kilomètres de là. Petit à petit, les autres,
accompagnés de leurs animaux, vinrent les rejoindre et après deux jours
tous se trouvaient regroupés dans les ruines de la gare qui, jadis
desservait leur village.
Ils pensèrent ensuite à toutes les récoltes et aux provisions qu’ils
venaient d’abandonner mais les anciens répliquèrent qu’on en reparlerait
plus tard. Dans la nuit, le Vortex, qui se déplaçait de quelques centimètres
de temps en temps dans une direction ou dans la direction opposée, se
trouva assez proche du trou de sortie de leur galerie pour qu’un grand
vent s’y engouffre et pénètre la zone protégée de leur village. Il se
produisit alors comme une explosion et le Vortex arracha tout ce qui se
trouvait à la surface de leur village avant de disparaître sous la forme
d’une tempête hurlante s’éloignant vers le nord. Le lendemain, il n’existait
plus de mur de vent ! Il ne subsistait qu’un village en ruine mais les champs
cultivés par les Inuits restaient verts de promesses, les silos à grains,
enterrés, se trouvaient bien pleins et avec ce qui restait de matériaux, ils
trouveraient de quoi reconstruire leur village comme il se présentait jadis,
à toute la population.
Les deux garçons trouvèrent sur les rails annexes, une plate-forme de
service qui pouvait avancer à l’aide d’un levier (une draisine) cet engin leur
permettrait de voyager sur les rails comme un wagon mû par la seule force
de leurs bras. Ils se munirent d’une grande quantité de provisions puis
participèrent à la cérémonie qui fêtait à la fois leur délivrance du Vortex
et les espoirs du prolongement de leur ethnie.
Le lendemain, alors que les autres cuvaient encore leur alcool de blé, ils se
mirent en route et suivirent, tant qu’ils le purent, la voie ferrée qui les
menait vers ce qui restait de la civilisation. Un seul objectif les animait :
Chacun d’eux voulait trouver une femme et la ramener au village afin
d’enfanter une ribambelle de petits Inuits.
Or, nous le savons maintenant, sur le continent américain il n’existait plus
qu’une seule femme en état de procréer : le professeur Sato San !
Ainsi, tandis qu’ils se dirigeaient vers le sud, cherchant désespérément
des êtres vivants de sexe féminin, Sato San remontait vers le nord dans
un but identique et un peu symétrique. Le seul élément qu’ils partageaient
dans leurs espoirs concernait la nature de leurs destinations ! Autrement
dit, ils se dirigeaient vers les grandes villes, les métropoles, les villes
symboles qui représentaient, pour chacun d’entre eux, l’un des centres de
l’ancien monde civilisé : Rio, Brasilia, Mexico, New York et Washington.
Reconnaissez, tout de même, que la probabilité que ces trois personnes se
trouvent au même moment dans l’une de ces agglomérations (même en
ruine) frôlait le zéro pointé ! Admettez également que, s’y trouvant par
miracle à la même date, la probabilité pour qu’ils s’y rencontrent restait
aussi faible. Imaginez simplement que, de notre temps, vous alliez à Paris
le même jour qu’un autre individu et que vos pas vous mènent aux Champs
Elysées, quelle chance vous restera-t-il de le rencontrer si lui, de son
côté, se balade à Montmartre ? Et quand bien même vous pousseriez aussi
jusqu’à Montmartre, qui vous dit que vous y parviendrez exactement
durant la seule demi-heure où il s’y trouverait ?
Non, admettez- le, pour que l’humanité puisse repartir avec Hans (et/ou
Flack) plus Sato San, il faudrait qu’une puissance supérieure le veuille et
s’en mêle. Or, jusqu’à présent, il semblerait que cette hypothèse doive se
trouver abandonnée ! Pour le comprendre, imaginez-vous un peu à sa place !
En dehors de quelques éventuels coups de pouces(æ) rien ne montrait que
les puissances supérieures tinssent à renouveler l’expérience consistant à
confier la planète à des humains !
Courage, ne désespérez pas, il existe, dans l’homme, des ressources
insoupçonnables comme vous le constaterez bien plus loin. Mais restons
honnêtes, je vous révèle, depuis le début de ce livre, tout ce qui concerne
les rares survivants errant sur le sol de la planète après la GC et ne vais
pas vous sortir, maintenant, comme un prestidigitateur, de ma manche une
jolie noire coincée au fond d’une mine de diamant en Afrique du sud et
remontant à la surface juste pour se laisser engrosser par l’un des mâles
Inuits en quête de descendance. Je ne vous tromperai pas ! Vous
connaissez maintenant tous les quelques survivants ou nouveau-nés sur ce
qui reste de cette Terre à ce quanda :
- Daniel qui, à ce moment précis, ne vivra pas plus de quelques mois.
- Olivia stérile mais pouvant aider aux procréations in vitro.
- Lucien apte à cent pour cent et dont la semence donna cinq garçons en
tout dont quatre vivent en pays basque et le cinquième réside avec sa
mère Natacha. Tous, eux-mêmes capables de procréer en vue de donner
une suite à l’humanité.
- Ceux de Saint-Sauveur : Serge (stérile) Natacha à trois ans de la
ménopause mais encore capable d’enfanter et leur petit garçon Nicolas
engendré par Lucien bien en forme (et déjà compté). Ajoutez encore nos
deux Inuits et la belle Sato San et vous obtiendrez le compte total ! Total
qu’il me faut raccorder, dans le temps, à l’époque à laquelle Olivia pensait à
son congélateur (et aux espérances qu’il contenait) pour encore une
vingtaine d’années.
Pour illustrer mieux je dirai que, trois ans après la GC, les deux Inuits et
la belle japonaise ne se virent ni à New York, ni à Washington. Ils
manquèrent seulement d’un mois, leur rencontre dans l’une de ces villes et
de six semaines, leur réunion dans l’autre. A la même date Natacha se
trouvait âgée de deux ans et Lucien de son côté, ne se verrait programmé
qu’encore quelques années plus tard. Il nous reste à suivre, pour l’instant,
ceux du continent américain dans leurs démarches intellectuelles et dans
leur parcours.
Les Inuits (et la Japonaise.)
Après leur longue traversée de terres stériles et de villes mortes ou
pulvérisées, les Inuits arrivèrent en premier lieu à Washington dont il ne
restait qu’un monceau de cendres et de débris car plusieurs nations la
choisirent comme cible dès l’extension du conflit. Aucun espoir de ce
côté ! Ils décidèrent de poursuivre jusqu’à New York où la situation
paraissait pire encore ! Il ne restait pas une pierre debout ni un ouvrage
d’art, ni la moindre trace qu’il s’agisse d’un ancien lieu de vie. La décision
qu’ils prirent relevait de la plus élémentaire évidence ! Ils retourneraient
au village Inuit pour y finir leurs jours sans espoir de continuation, ni pour
leur peuple, ni sans doute pour l’humanité. Ils quittèrent sans regret ces
lieux hostiles et invivables et se tournant résolument vers le nord, ils se
mirent en route vers le lieu dont ils partirent quelques mois plus tôt, pleins
d’espérance et d’élans. Derrière eux, mais pour des raisons totalement
différentes, Sato San les suivait, à mille cinq cents kilomètres de
distance, continuant à espérer trouver un signe de vie et d’espoir plus au
Nord !
Au départ de leur village, ils suivirent les rails sur leur draisine tant que
l’état de la voie ferrée le leur permit. Ils se trouvaient encore en Alaska.
Ensuite, aussi longtemps qu’ils trouvèrent de la neige ou de la glace, ils
skièrent vers le Canada et, compte tenu de la saison, purent aller jusqu’aux
grands lacs. Là, ils en effectuèrent la traversée avec un voilier et
rejoignirent les Etats-Unis. La suite de leur parcours s’accomplit en vélo.
Pour leur retour, ils procédèrent exactement de ma même façon, a ceci
près que, la température venant de baisser, la glisse devint meilleure que
lors de l’aller. La section finale ignora les rails et s’accomplit sur skis. Au
village, ils se trouvèrent, tout d’abord, accueillis en enfants prodigues !
Puis les anciens les questionnèrent longuement sur ce qu’ils virent au cours
de leur périple et sur l’état du reste du monde ? Ils racontèrent comment
ils purent, partout et pour subvenir à leurs besoins, prendre les aliments
ou les objets choisis dans les villes mortes. Ils éprouvèrent l’impression
que le monde entier, du moins ce qu’il en restait, leur appartenait. Ils
décrivirent l’absence de végétation et d’animaux et expliquèrent que la
seule partie verte rencontrée se trouvait ici même et entourait leur
village. Enfin, ne rencontrant âme qui vive, ils revenaient au seul lieu où
demeurait un espoir de vie normale. Lieu unique dans lequel ils pouvaient
voir des prairies, des cultures et des êtres vivants (humains et autres).
Ils pensaient s’installer définitivement en ce lieu que Dieu sauvegarda
pour les Inuits et y finir leurs jours sans histoires.
Les anciens tinrent de nombreuses réunions secrètes pendant le mois qui
suivit leur retour, puis convoquèrent les deux jeunes gens en vue de leur
signifier les conclusions auxquelles ils parvenaient :
« S’il n’existait plus aucune femme sur ce continent pour perpétuer la race
des Inuits, alors ils devaient repartir, traverser la mer de Béring à
l’endroit le plus étroit puis, passant par la Sibérie orientale, fouiller
l’Asie ! Si, là non plus, ils ne trouvaient rien ils devraient pousser jusqu’en
Europe s’il le fallait ! »
Sans aucune concertation préalable, les deux jeunes hommes émirent de
vives protestations. Les mois qu’ils venaient d’endurer dans la solitude d’un
univers totalement détruit comme ils le constatèrent partout, ne les
incitaient pas à se remettre en route. Ils désiraient demeurer là où
l’herbe poussait, là où ils entendaient le chant des oiseaux, les
meuglements, les hennissements et les voix des gens. Le plus ancien, le
respecté chef de cette communauté dut hausser le ton en leur expliquant
que peu importait leur avis ! Qu’ils partent en sachant bien que le village
n’accepterait de les accueillir de nouveau que s’ils ramenaient des femmes
capables de continuer l’espèce ? Il ajouta, très en colère : « Et si vous n’en
trouvez, ni en Asie, ni en Europe, eh bien ! Vous traverserez par l’Espagne
et le Maroc et visiterez la totalité du continent Africain ! Et si vous n’en
rencontrez toujours aucune vous chercherez à vous rendre jusqu’en
Australie pour continuer votre quête ! Si vous essayez de revenir ici sans
compagnes, nous vous chasserons à coup de pierres ! » Penauds, les deux
jeunes baissèrent la tête en signe de soumission et exprimèrent ensuite,
du bout des lèvres, leur accord. Simplement, utilisant des moyens
dilatoires divers, ils traînèrent le plus possible pour la préparation de leur
expédition. Si bien que, de son côté, Sato San, prenant une route plus
courte, arrivait, avant eux, au détroit de Béring, bien décidée à traverser
dans les meilleures conditions possibles et à rentrer dans son pays, via la
Sibérie Orientale.
La Japonaise utilisa des moyens de locomotions très différents de ceux
employés par les garçons ! Dès son débarquement sur la Terre de feu elle
suivit la route traversière qui la mena jusqu’à la côte ouest et, dans le
premier port venu s’empara d’un petit voilier avec lequel elle entreprit de
caboter jusqu’au Mexique. Visitant chaque escale quotidienne, elle se
rendit rapidement compte de l’absence de toute vie. Elle visa alors les
U.S.A. Elle cultivait la certitude intime que quelques personnes planquées
dans des abris survivaient quelque part ! À Acapulco, au Mexique, elle se
mit à la recherche d’un moyen de transport par route car elle remarquait
que celles-ci, dans l’ensemble, souffrirent assez peu de la G.C. Chez un
concessionnaire de luxe elle mit la main sur un véhicule électrique qui avait
gagné un concours en Australie en réalisant, sans autres ressources que la
lumière solaire, la traversée du continent. Ce modèle, acheté certainement
à grand prix par le commerçant dans un but publicitaire, se révéla encore
capable de fonctionner. Il lui suffit, pour cela, d’échanger les cellules du
panneau solaire par des neuves qu’elle trouva dans une caisse au sixième
sous-sol. Voyageant sans bagages, vêtue aussi légèrement que possible,
Sato San se rendit à New York, puis à Washington. A chaque fois, elle
laissait sa voiture « solaire »au bout de ce qui restait de la route nationale
encore en état et continuait durant quelques kilomètres, à pied pour
effectuer sa visite. Elle comprit, très vite, que là, moins encore qu’ailleurs,
elle ne rencontrerait le moindre être vivant. Elle prit alors une décision
raisonnable, celle de retourner vers le pays de ses ancêtres et d’aller y
attendre la mort.
Lorsque, remontant vers le nord-est, le sol se montra recouvert de neige
ou de glace, elle se bricola en Québec, un engin de glisse, à voiles comme
celui qu’elle utilisa pour quitter le pôle sud. Simplement, puisque ici les
vents se montraient bien moins violents elle installa une grand-voile de
plus grande surface. Puis, glissant ainsi au travers de paysages blancs qui
ne s’interrompaient qu’au voisinage des ruines d’anciennes, elle se dirigea
vers la mer de Béring dans le but d’y tenter la courte traversée. Elle
savait, parfaitement, qu’en face, elle trouverait autant, sinon plus, de
neige, de glace et de froid…
Mieux vaudrait, donc qu’elle traverse le détroit avec son char des neiges
et tout ce qu’elle entassait jour après jour à son bord : Ravitaillement,
protections, pelisses, duvets polaires, outils et instruments. Pour y
parvenir, deux solutions semblaient envisageables :
Soit construire un grand radeau à voile et poser dessus son moyen de
transport actuel, puis de traverser la mer
Soit attendre que la glaciation de la mer lui permette un passage direct.
Les deux solutions ne s’excluaient nullement l’une de l’autre car le temps le
plus froid n’arriverait que sous cinq ou six semaines et rien ne l’empêchait,
en attendant, de construire un radeau en utilisant la flopée de fûts vides
qui traînaient sur le port. Ainsi, si la glace n’allait pas, cet hiver là, d’une
rive à l’autre elle se contenterait d’utiliser le radeau !
Sato San se fabriqua assez aisément ce moyen de transport en moins d’un
mois. Elle étudia ensuite, avec l’aide de cartes trouvées dans une
capitainerie de port, le meilleur parcours possible. Après, elle apprit le
chemin par cœur et ne se préoccupa plus du brouillon qui resta enfoui dans
une poche de sa combinaison !
Elle pensait que, la température générale ayant beaucoup remonté dans les
régions qu’elle venait de traverser, l’hiver se montrerait sans doute plus
doux qu’avant la Grande Catastrophe et qu’aucun passage sur glace ne
pourrait s’envisager cette année là. Mais, en bonne climatologue, elle
notait également que, depuis quelques temps, toute l’eau évaporée au cours
de la G.C. produisait de nombreuses précipitations avant que le ciel ne se
trouve enfin débarrassé de son excès de nuages. Que si, en antarctique, le
froid revenait en neiges abondantes, ici, elle pouvait rencontrer un
phénomène analogue et symétrique ? Effectivement, le radeau se trouvait
fin prêt pour son départ lorsqu’elle put vérifier à la longue vue qu’un
passage en glisse pure se créait et la ramenait à la plus simple des
solutions !
Elle abandonna donc le radeau et quelques-unes des choses inutiles qu’elle
trimbalait encore avec elle pour les remplacer par leurs poids de vivre, de
médicaments et d’alcool. Le soir même, elle exécuta, par un bon vent, une
traversée sans histoire et arriva en Sibérie Orientale.
Cinq semaines encore plus tard Hans et Flack, tirés par le meilleur
attelage de chiens du village, atteignirent ce même point car devant eux
se trouvait le passage le plus étroit de la mer de Béring. Ils se
demandèrent comment aller de l’autre côté ? Le passage de glace
n’existait plus. Restaient des morceaux qui flottaient en grandes plaques
mais, impossible d’entreprendre, à skis, la traversée. Visitant le port en
quête d’idées ils tombèrent sur le radeau, visiblement de fabrication très
récente, ce qui se voyait sur les parties de métal nues encore brillantes et
sans trace d’oxydation. Cette embarcation pouvait, en son état, se voir
utilisée sans délais. Il existait donc un ou des constructeurs en vie ! Mais
où se trouvaient-ils ? Ils comprirent que ces derniers durent choisir de
passer sur la glace pendant la courte période où cela se révéla encore
possible. Donc, ils atteignirent la rive d’en face. Il leur suffirait de
trouver leurs traces et de les suivre pour les rejoindre. Ils passèrent une
journée à accumuler ce qu’il leur faudrait en vivres et en protections puis,
ils les chargèrent sur le radeau. Hans y trouva des vêtements féminins,
trop légers pour l’endroit, dont une combinaison polaire usée et, semblait-
il, volontairement abandonnée. Il existait donc au moins une femme à
quelques semaines devant. Dans une des poche de ce vêtement féminin, il
trouva le brouillon du parcours que suivaient ces gens : Ils allaient,
semblait-il, à Providenia, puis voulaient emprunter une voie maritime pour
caboter jusqu’à Anadyr. Après quoi, ils emprunteraient un chemin
terrestre pour atteindre Pétropavlosk. De là, ils projetaient de reprendre
la mer, et, suivant les Kouriles d’aller jusqu’à Hokkaido.
Cette carte, ce brouillon, abandonné par hasard, leur donnait enfin un but
à atteindre ! Soutenus par la plus grande détermination, ils traversèrent,
posant leur traîneau et les chiens sur le radeau. Une fois débarqués sur le
continent asiatique, ils endossèrent leurs sacs, chaussèrent leurs skis,
allégèrent largement le traîneau et décidèrent de couper par la montagne
pour gagner du temps.
Cette idée pouvait leur permettre d’arriver à peu près en même temps que
les « autres » ! Et, effectivement, s’il fallut un bon mois à la Japonaise
pour atteindre Anadyr, les hommes, par leur raccourci, gagnèrent la moitié
de ce temps. Dans la neige, revenu sur la piste commune, ils trouvèrent la
trace fraîche de ses skis et surent alors qu’ils ne suivaient pas un groupe,
mais une femme seule.
Cette dernière ne s’embarrassa pas d’un excès de matériel et attaquait la
piste en championne. Avec le traîneau et les chiens dont ils ne voulaient en
aucun cas se séparer, ils ne purent maintenir l’intervalle qui les séparait de
leur « lièvre » mais perdirent quelques jours. Ils en déduisirent que cette
femme skiait en experte à ski, comme une véritable championne ! Cela
impliquait une créature assez jeune et en parfaite forme physique !
Heureux augure pour ce qu’ils en espéraient !
Ils ne parvinrent à Anadyr que vingt jours derrière elle et comprirent
qu’elle venait de prendre la mer afin de poursuivre son itinéraire vers les
Kouriles.
Sato San trouva, en effet, une jonque de pêcheur d’assez faible taille pour
qu’elle se sente capable de la manœuvrer. Elle y chargea donc de quoi
effectuer son voyage. Sato San choisit de longer la cote est du
Kamchatka. Trois semaines plus tard les deux garçons atteignaient la
pointe de cette presqu’île en rattrapant tout leur retard. Ils choisirent
astucieusement de suivre un itinéraire terrestre passant sur la côte ouest
ce qui leur permit d’accomplir le trajet avec les chiens et le traîneau. Le
jour ou Sato San entrait dans Pétropavlosk ils se trouvaient très
précisément en face, sur l’autre rive à soixante dix kilomètres de là, dans
la ville de Oktabroski. Ils décidèrent de ne pas s’accorder de halte mais
de couvrir la distance qui les séparait encore de l’extrême pointe de la
presqu’île, le cap Lapatka. En face d’eux, à portée de main, ils voyaient l’île
de Paramouchir et sa capitale Severo-Kourilsk. Ils éprouvaient une intense
curiosité de savoir s’ils précédaient ou s’ils suivaient encore la femme ?
Pour le savoir, ils commencèrent à examiner soigneusement toute la zone
d’où un embarquement semblait possible. Ne trouvant rien, ils se
positionnèrent afin de l’attendre. Ils choisirent, à cet effet de s’arrêter,
à un point de passage obligé pour quiconque voulait rejoindre le Japon en
passant par les Kouriles. Ils rêvaient tous les deux à l’instant de leur
rencontre. Chacun pensait, en son for intérieur, qu’ ELLE arriverait sous
peu et son imagination s’enflammait à cette idée…
Après trois jours de longue patience, enfin, ils virent arriver, par la côte,
un bateau de pêche mené, de main ferme, par un humain dont ils voyaient
vaguement se découper la silhouette. Ils poussèrent de grands cris pour
attirer son attention et les chiens se mirent à aboyer ne comprenant la
raison de tout ce raffut. Elle faillit ne rien entendre, mais son oreille, sur
une saute(æ) de vent, capta les chiens, ce qui provoqua son étonnement.
Tournant la tête vers le cap elle put apercevoir les grands mouvements de
bras qu’ils lui adressaient. Trop heureuse de rencontrer enfin d’autres
humains, elle se dirigea vers le port. Elle fut accueillie comme une reine
par deux jeunes gars sympathiques qui l’aidèrent à arrimer son sampan.
Nous les retrouverons quelques jours plus tard, après que chacun ait
raconté sa propre histoire avant et surtout depuis la G.C. et tout ce qu’il
vécut ensuite. Ils en vinrent ensuite à l’essentiel de leur commune
préoccupation :
« Devaient-ils rentrer au village, lieu privilégié de la planète ou bien tenter
de trouver d’autres survivants ? »
Hans penchait nettement pour un retour immédiat. Son ami Flack,
comprenant à des signes évidents que cette femme le préférait, semblait
assez indifférent à la suite donnée. Il savait, anticipant l’avenir, que cette
femme et lui engendreraient des enfants mais il savait aussi, nécessité
oblige, qu’ensuite elle mettrait au monde les gamins et gamines de son
copain. Les Inuits ne connaissent rien de ce que peuples civilisés nomment
« la jalousie ». Ils n’en intègrent même pas le concept ! Bien sûr, se disait-
il, mieux vaudrait rentrer au village mais pourquoi se précipiter ?
Sato San, de son point de vue, voulait vérifier qu’il n’existait pas plus de
survivants au japon que partout sur la Terre, ailleurs. Elle désirait, en
outre, effectuer une recherche systématique et par le biais d’émissions
de radio, de tout être humain éventuellement survivant quelque part sur la
planète. Pour concrétiser cette volonté, elle savait que dans le sous-sol de
son université à Kyoto, s’il en restait quelque chose, elle trouverait le
matériel nécessaire Elle leur suggéra de remplir ce devoir en sa compagnie
car, ainsi, ils apprendraient peut-être où vivaient d’autres rescapés. S’ils
en détectaient, ils établiraient un contact suivi avec eux et, ensemble, ils
décideraient où et comment ils se rejoindraient.
Cette rencontre entre jeunes solitaires modifia profondément le ton et
l’ambiance de leur existence. A chacun des trois, elle apportait non
seulement un espoir, mais prouvait qu’à force de se rechercher, on peut se
trouver. Elle venait de parcourir un bien long chemin depuis le pôle sud et,
eux, venaient de l’antipode : leur village Inuit jouxtait presque le pôle
Nord. Les garçons vivaient simplement, en parfaite autarcie, tels de bons
ploucs. Fermiers (beaucoup) et chasseurs (encore un peu), ils agissaient
comme leurs ancêtres, vivant un ou deux siècles avant eux ! La Japonaise,
elle, se présentait comme le plus pur produit de la science et de la
technologie de l’époque pré G.C. ! Elle appartenait à la race jaune et leurs
ancêtres esquimaux en descendaient également, plus ou moins vaguement.
Le problème de la compatibilité de leurs chromosomes ne les inquiétait pas
du tout. Ils y voyaient plutôt, entre eux, une sorte de cousinage.
Ce qui les rapprochait le plus se rapportait à leur âge, leur égal désir de
fonder un foyer et la certitude dans laquelle ils se tenaient de ce que la
repopulation du globe puisse dépendre de leurs comportements. Si
d’autres, ailleurs, existaient et se consacraient à la même tâche, tant
mieux ! Mais comment s’en assurer sinon en cherchant mieux encore ? De
toutes les façons, qu’ils trouvent ou non d’autres survivants, ils devraient
ensuite s’obliger à opérer le maximum de croisements possible pour le bien
de l’espèce. Ils décidèrent, d’un commun accord, d’aller jusqu’à Kyoto, et
une fois là, de mettre en route une radio qui enverrait des messages en
continu et enregistrerait d’éventuelles réponses qu’elle leur
retransmettrait, en différé, sur une longueur d’onde privilégiée. Ils se
mettraient à son écoute chaque jour à la même heure. Ensuite, ils se
lanceraient dans l’opération de procréation en programmant de suite un
premier bébé et ils reviendraient vers le village pour s’y établir.
Le programme ainsi établi, se déroula comme prévu. Les trois jeunes gens
chantaient tandis que les chiens gambadaient autour sur les quais du port.
Ils choisirent une jonque de taille requise pouvant se manoeuvrer à deux
ou à trois. Puis ils entassèrent à bord de quoi tenir un siège et, longeant,
sans hâte excessive, les côtes des Kouriles, ils parvinrent enfin à
atteindre le territoire incontesté du Japon. Le spectacle de désolation et
la destruction totale qu’ils rencontrèrent partout les amena rapidement à
comprendre que rien ne subsistait non plus de ce pays. En effet, dès le
début du conflit, se trouva choisi comme cible principale par trois pays
particulièrement méfiants à son égard : Les U.S.A., la Chine et la Corée. Le
déclenchement des répliques atomiques prévues de longue date vint d’un
automatisme de défense programmé pour tout détruire. Cela arriva par
des vagues successives d’engins braqués vers les centres principaux que
leurs trois ennemis potentiels visaient. Le Japon se trouva ainsi l’endroit
de la planète qui reçut le plus de bombes et celui où la température monta
le plus haut ! L’irradiation s’y montra maximale et les flux magnétiques se
révélèrent comme les plus élevés. Il ne resta rien de vivant et plus rien
des constructions élevées ou enterrées par tout un peuple. Après leur
visite à Kyoto, dont il ne subsistait que des ruines pulvérisées par les
bombardements successifs, nos trois jeunes gens prirent le chemin du
retour et, trois mois plus tard arrivèrent enfin au village Inuit. Les
villageois ne leur réservèrent pas un franc succès, car ils ne ramenaient
qu’une seule femme, mais les anciens observèrent que cela se produisit
jadis et à maintes reprises à l’époque où des familles isolées dans un igloo
et détruites par la famine parvinrent à pu se reconstituer à partir d’un
seul mâle ou d’une seule femme. La technique consistait à d’utiliser les
gènes au mieux de la loterie des chromosomes (ils ne l’exprimaient pas
ainsi, mais cela correspond à ce qu’ils exposaient) en attendant de
rencontrer, plus tard, les habitants d’un autre igloo pour améliorer le
panachage.
Sato San devint la mère de ce petit peuple isolé et donna le jour à des
enfants des deux sexes à raison de un tous les quatorze mois. Elle
changeait de partenaire à chaque fois, parmi les deux seuls possibles, et la
vie recommença dans cet îlot préservé. Mais ils espéraient toujours
rencontrer d’autres humains. Que ces espoirs se montrent vains ou non,
vingt-cinq ans après la G.C. la population de ce village comptait, non plus
trois mais quinze personnes capables d’engendrer. Par une sorte de
compensation de la nature (æ) il y naquit deux fillettes pour un garçon.
Veilleur.
Depuis presque deux mois, ils parcouraient de leurs instruments toute la
surface de la planète désolée qui jadis étalait sa magnificence verte et
bleue sus le nom de « La Terre ». Ils en partirent de cette même planète
environ six mois auparavant et pleins d’espoirs. Il ne semblait rester
aucune trace de vie. Leurs radios ne captaient rien, même en intégrant un
programme de variation systématique des longueurs d’ondes dans leur
computeur.
Nounou ne répondait pas et l’ordinateur de la navette continuait à afficher
n’importe quoi. Ils devaient donc se considérer comme des naufragés de
l’espace car, sans l’assistance d’un poste de manoeuvre, les guidant depuis
le sol, tenter un atterrissage relevait de la plus haute fantaisie, surtout vu
par des hommes des années A.A ...
Oui, s’ils se trouvaient sur le point de se poser sur une planète inconnue
dans la constellation du Centaure, cela ne leur présenterait aucun
problème puisque les ordinateurs du Vaisseau sauraient les guider sans
péril. Mais, ici et maintenant, ils ne disposaient que du minimum de
puissance calcul utile à la manœuvre de la navette. Autant aller de suite se
fracasser directement contre le sol hostile qui les attendait en bas !
D’ailleurs le problème se résoudrait assez vite par l’absurde car, même en
réduisant leurs rations au minimum possible, ils ne disposaient plus que de
cinq semaines de vivres.
Le moral des voyageurs baissait de plus en plus lorsqu’ils aperçurent, en
orbite stationnaire, un satellite paraissant en état de fonctionnement. Il
s’agissait d’un engin portant l’étoile rouge des anciens maîtres de l’Est du
temps précédent les années A.A. Comment cette vieille épave pouvait-elle
durer après si longtemps ? Cela restait un mystère, mais qui sait si à bord
ils ne trouveraient pas quelques réponses, des ordinateurs de
compléments, des banques de données et d’autres artefacts utiles ? Ils
n’osaient pas songer à y trouver de la nourriture après tant d’années.
Veilleur et le pilote Zaom, avec l’accord des quatre autres, décidèrent de
tenter la manoeuvre d’approche en manuel. Depuis des semaines qu’ils
tournaient en vain, enfin quelque chose de neuf venait les sortir de leur
routine et de l’espace confiné de leur navette !
Les automatismes de la navette fournirent quelques éléments, car dans
leur conception, les ingénieurs tinrent compte qu’il faudrait sans doute
parer à de nombreuses éventualités. Comme lors de toute rencontre, le
tableau afficha les données :
« Satellite de transition origine Terrienne, région « rouge » , non prévu
pour orbites stationnaires, mais semblable à vaisseau utilisé jadis pour des
missions lunaires. Pas d’activités à bord. Je signale la présence d’armes et
de matériel nucléaire non armé. S’approcher avec prudence car il ne
faudra pas négliger la possibilité de déclenchements automatiques d’armes
dissuasives ou de pièges. Proposition d’y envoyer, au préalable, un robot
démineur de catégorie quatre, qui tentera de désamorcer. La navette ne
disposant que de deux de ces appareils, me donner instructions si
proposition acceptée. »
Lera voulait en savoir un peu plus et demanda :
« Fournir toutes indications sur âge probable de cet engin ! »
La réponse immédiate fusa : « Délai attente pour analyses et mesures six
heures. Confirmer question ! »
Lera indiqua qu’il confirmait et l’ordinateur demanda une approche de la
navette à une distance de quatre vingt mètres du satellite, puis l’envoi du
Robot démineur pour prélever un échantillon du métal de la coque. Il
précisa que ce prélèvement s’opérerait sans risques car l’opération se
réaliserait à un endroit manifestement déjà érodé par des petits
météorites.
Ils s’approchèrent à la distance indiquée et lancèrent le « Crabouilloux »
de type quatre. Ce robot qui comportait de nombreuses pinces, mini
foreuses, antennes ressemblait plus à un canif à trente lames qu’à un
jeune crabe mais le surnom de Crabouilloux lui vint de tous les élèves
officiers du corps des Voyageurs qui l’utilisaient depuis des décennies. Ce
surnom parlait mieux à l’imaginaire que son nom officiel. La mission simple
dont le robot devait s’acquitter ne demanda pas un quart d’heure, et il
revint vers la navette, muni des échantillons. Veilleur les déposa aussitôt
dans le réceptacle à analyse. Tous à bord, se sentaient maintenant un peu
impatients d’en connaître le résultat et espéraient surtout pouvoir
changer un peu d’espace en visitant l’engin russe.
La réponse arriva, nette et précise :
« Engin soviétique construit entre 1970 et 1982 en datation de l’ère
chrétienne. Ses éléments montrent que cette construction ne remonte
qu’à une vingtaine d’années plus ou moins trois ans. »
Lera envoya à l’ordinateur la réponse cinglante :
« Réponse erronée car impossibilité. Nous sommes en 325 A.A. et le
satellite, fabriqué en 1982, a donc plus de quatre cents ans ! »
L’ordinateur, sans aucun état d’âme, répondit aussi vite :
« Votre réponse erronée, la date effective de ce jour vous situe
désormais en 1999 et non en 325 A.A. ! »
« Mais comment cela se peut-il ? Nous avons quitté notre vaisseau à une
date confirmée par Nounou, donc, irréfutable »
« La navette a été projetée dans le passé ! »
« Mais comment ? »
« Je ne possède pas les éléments de réponses mais je confirme la date »
« Illogique, car en 1982 plus ou moins dix ans, la Terre ne subit aucune
destruction totale et donc ce que nous voyons de la planète depuis notre
navette ne peut correspondre à ce que vous indiquez »
« Pas d’explication sur ce paradoxe. Vos questions actuelles risquent de
compromettre mon bon fonctionnement. Seule la haute sécurité me
permet encore de vous répondre car je viens de planter à deux reprises.
Veuillez m’éteindre et me redémarrer et éviter à l’avenir de me poser de
telles questions. Terminé »
Lera et ses compagnons se trouvaient devant un immense problème et ils
décidèrent de bien y réfléchir avant de donner le moindre ordre au
Crabouilloux. Chacun, s’isola en lui-même et confronta intérieurement la
série de questions et de réponses obtenues. Ils en parlèrent ensuite
durant des heures, puis le physicien, Almic proposa une hypothèse valable :
Ils échappèrent, in entremis, à la mort grâce à l’intervention d’une
puissance inconnue d’eux et qui se désignait elle-même comme AE. Ils
purent effectivement changer de temps, les mathématiques permettaient
la validité d’une telle hypothèse. Mais, pour des raisons inconnues, ce
déplacement dans le temps se trouva accompagné simultanément d’un
déplacement vers un monde parallèle à la Terre dont ils venaient. Sans
doute que ce double transfert dans le passé et fers un monde parallèle
évitait les paradoxes temporels. Si les chiffres du calendrier de bord
indiquaient bien l’importance de leur saut vers le passé, rien ne permettait
de savoir ce qui les séparait d’une Terre parallèle dans laquelle ils
devraient vivre maintenant. Et d’ailleurs quelle importance cela pouvait-il
présenter ? Le principal pour eux consistait à tenter de résoudre les
problèmes de l’atterrissage, de la nourriture et de la capacité actuelle de
la planète à permettre un développement de la vie. Gros problèmes !
A l’issu de ce débat, conscients de ce qu’ils ne risquaient rien de plus, ils
décidèrent de renvoyer le Crabouilloux effectuer sa mission de déminage.
Il s’avéra qu’en réalité, rien ne s’opposait à leur visite car aucun dispositif
dangereux ne défendait l’entrée de l’engin russe. Rassurés, ils amenèrent
leur navette au contact et constatèrent avec le plus grand plaisir que les
normes, universellement adoptées pour les Sas, les rendaient
parfaitement compatibles. Ils purent donc établir un couloir entre les
deux engins et y circuler librement.
L’autre espace conquis se montrait à peine plus spacieux que le leur, mais
bien plus vide et, pour la première fois depuis qu’ils abandonnèrent le
vaisseau Espérance 5, ils purent, enfin, un peu dégourdir leurs membres en
marchant ou en se livrant à des exercices de gymnastique dans la bulle. Ce
seul avantage justifiait, à lui seul, les opérations et les réflexions
précédant le contact.
Ensuite, et sans devoir trop les chercher, ils obtinrent des informations
aussi bien sur le sort des deux cosmonautes que sur les événements qui,
sur cette Terre provoquèrent la guerre atomique. Les deux russes,
comprirent très vite, en revenant de la Lune, qu’ils ne pourraient se poser
nulle part. Alors ils consacrèrent leurs dernières semaines de vie à
rédiger, à destination d’un éventuel futur rescapé, l’histoire des trois
derniers mois. Puis, arrivant à l’approche de la Terre, ils choisirent de
s’installer en orbite et de tenter de savoir si quelqu’un pouvait les aider à
atterrir en les guidant à partir d’en bas. Mais au sol, il n’existait plus
personne ! Alors, ils vidèrent consciencieusement les trois bouteilles de
Vodka qui restaient, revêtirent chacun une combinaison spatiale et se
dégagèrent de l’attraction de leur navette à l’aide de fusées de
manoeuvres. Ils purent certainement encore s’adresser, l’un à l’autre,
quelques signes du bras puis, définitivement morts, ils devaient tourner,
un peu plus loin, autour de notre planète ? À moins qu’ils aient cherché à
s’en rapprocher suffisamment pour se voir attirés vers le sol et brûler
dans le ciel en entrant dans l’atmosphère. Ils en exprimaient l’intention
sur leur bloc note. Tout se trouvait rédigé en russe et fort heureusement
en anglais aussi, car, dans la navette, nul ne connaissait leur langue !
Quelques-uns seulement possédaient des notions d’anglo-américain
antique. En s’y mettant à plusieurs ils parvinrent à tout comprendre.
Le moustique fâcheux.
La Terre Q+2 (de quanda, plus deux heures) connut apparemment une
histoire strictement identique à la nôtre et, sans un incident bénin, cela
pouvait continuer encore ainsi pendant très longtemps. Les gens qui
veulent vous expliquer le principe du Chaos disent que le battement d’une
aile de papillon en Chine selon qu’il battra, ou non, à un quart de seconde
près, pouvait se trouver à l’origine d’un conflit atomique se produisant un
siècle plus tard car tout s’enchaîne. Un vieux poème allemand raconte qu’un
clou se trouvait mal planté au sabot d’un cheval et développe, sur trois
strophes, tout ce qu’il advint à cause de cela. Ici, je ne vous parlerai pas
de papillon ni de cheval, mais d’un simple moustique qui déclencha la
variante. Cela ne se produisit pas au moment de l’affaire de Cuba car le
Président des U.S.A. se montra aussi raisonnable que le maître du Kremlin.
Non, cela se produisit à l’occasion du conflit de Suez. Les armées
israéliennes fonçaient vers le Caire et les Russes menaçaient d’intervenir
si les Américains ne les stoppaient pas. Dans notre histoire quanda zéro,
on stoppa les hébreux et tout cela se termina en guerre froide qui dura
encore vingt ans. Le conflit se vit transformé en combat larvé mais les
ennemis en présence évitèrent l’affrontement direct.
Pourquoi la Terre de quanda plus deux heures sombra-t-elle dans
l’horreur ? Voici les faits brutaux : La C.I.A. obéissait l’époque et en sous-
main à un certain « Jones » (nom crypté) qui n’avait pas reçu le dernier
message en provenance de l’agent « Renard bleu ». Ce court message
explicitait que les Russes bluffaient et ne possédaient en réalité aucun
moyen d’entrer en conflit. Ils ne pouvaient absolument pas l’envisager, ni
en technique, ni en finance. Renard Bleu concluait que l’on pouvait tout
laisser évoluer et que l’on calmerait les Russes après que Nasser rendrait
le canal. Le message, soigneusement codé par Renard se trouvait fin prêt à
son émission, lorsqu’un moustique entra dans la pièce profitant d’un léger
accroc dans le rideau déchiré. La pointe du bracelet-montre de la femme
de chambre qui le tirait soigneusement à fond, s’accrocha dans la fine
toile moustiquaire et l’arracha un peu. Oh !, il ne manquait qu’un demi
centimètre pour qu’il reste étanche aux insectes, mais, à Q+2, il put
entrer et commença à agacer l’agent en se posant sur son oreille, puis en le
piquant vivement. Il sursauta et chercha où se trouvait cet insecte qui
manifestement se préparait à pourrir la nuit. Sa recherche dura un bon
quart d’heure et vingt fois il crut l’assommer, du revers de sa serviette de
bain. Il le tua tout de même mais, le créneau horaire du satellite qui
recueillait et retransmettait ses messages se trouvait maintenant
dépassé. Le message partirait donc au prochain passage dans trois heures.
Ce qui devint effectif après l’écoulement de ce délai !
Jones, le destinataire, très porté sur la gent féminine se régalait, dans
son lit de la présence d’une de ses nombreuses et très avenantes
compagnes. Il se trouva interrompu, par l’arrivée du message de renard
Bleu, au plus mauvais des moments et il en conçu de l’énervement. Après
lecture, il devait prévenir la Présidence car tout urgeait ! : Les Israéliens
entraient dans la banlieue du Caire. Normalement, il n’aurait pas trop tenu
compte des informations de Renard bleu, il connaissait le bonhomme et
s’en méfiait. Celui-ci cultivait une trop forte tendance à traiter l’ennemi
en quantité négligeable ! Seulement, voilà, à Q + 2, il réveilla le Président,
lequel n’appréciait pas du tout ce genre de pressions sur ses décisions.
Alors l’ordre qu’il donna consista à laisser les alliés avancer sans plus se
soucier de ce que les Russes en diraient. Jones, en temps normal, l’aurait
incité à plus de prudence, mais il ressentait encore sa propre frustration
et sa colère. Dans ces conditions tout ce qu’il fallait pour envisager une
prochaine guerre atomique, se trouva considéré comme acquis des deux
côtés. Certes, cela ne se produisit pas immédiatement, mais en différé et
après des crises de plus en plus graves qui s’étalèrent sur une période de
quarante ans.
Le résultat pouvait se constater : La Terre semblait désormais vide de
toute vie ! Bien sûr, les cosmonautes russes ne racontaient pas tous ces
détails que je vous révèle. Ils disaient la guerre et ses résultats, ils n’en
connaissaient ni les tenants ni les aboutissants.
Les passagers de la navette se trouvaient devant une alternative simple.
Soit, ils acceptaient l’idée de l’absence définitive de toute vie sur la Terre
et acceptaient de mourir le plus décemment possible. Soit, au contraire,
ils entreprenaient, à leur tour, une recherche systématique visant à
découvrir d’éventuels survivants. Ils prendraient place, au moins à
quelques-uns, dans la navette, plus techniquement évoluée que la navette
Russe satellisée, donc plus mobile et dotée de moyens d’examens plus
sophistiqués. Ceci en vue de confirmer ou d’infirmer l’absence de tout
reste d’humanité sur la planète. Ils voyageraient en examinant le globe
sous eux et décriraient des spirales d’un pôle à l’autre et en espérant
l’impossible !
Ils se départagèrent aisément. Les deux qui croyaient à la première de
ces possibilités restèrent à bord de l’engin russe. Les quatre autres
reprirent leur propre navette, des vivres pour trois mois et foncèrent
vers le pôle nord.
Quatrième partie.
In Océano.
La question vous brûle les lèvres depuis un moment déjà et je me dois d’y
répondre. Vous vouliez savoir si les sous-marins atomiques ne purent
échapper à la G.C. et constituer ainsi un réservoir de gens sauvés, non
« sur terre », mais dans les profondeurs des Océans ?
Je répondrai par la négative ! Plus exactement, je dirais non, en ce qui
concerne les engins de guerre, qui obéissant aux ordres immédiatement
reçus dès le début de la G.C., s’arrosèrent copieusement de bombes
atomiques « propres » et se détruisirent jusqu’au dernier, les uns les
autres. Non, également pour le cas des engins soi-disant scientifiques qui
menaient des missions de recherches déclarées mais constituaient souvent
des navires espions. Tous restaient surveillés par les autres, dans les
états-majors, sur des cartes où ils notaient le moindre déplacement de
l’adversaire. Tous devinrent des cibles atteintes dans les dix minutes qui
suivirent l’explosion de la première bombe pakistanaise. Absolument tous ?
Non, il exista une seule exception : celui du Parrain !
Juan Artigas, baron de la drogue, appartenait au cartel de Carthagène et
arrivait en numéro un dans son « organisation » ou, si vous prenez
l’expression usuelle sa « famille ». Il constitua une fortune colossale en
trafiquant sur la Colombienne et pouvait s’offrir tout ce qu’il voulait. La
drogue, il n’y touchait pas ! Mais il ne refusait pas, de temps à autre, une
bonne et cordiale soûlerie. A cinquante cinq ans, il devint un peu accroché
à l’alcool et au poker mexicain.
Un soir, il gagna, à un capitaine soviétique, un sous-marin atomique de la
première génération et, donc un peu passé de mode. Le Russe perdait tout
ce qu’il voulait. Espérant se refaire dans une dernière relance, il signa un
acte de vente en bonne et due forme devant un notaire ; un de ceux qui
traînent toujours autour des tables des casinos pour ce genre
d’interventions. L’acte de vente se trouva rédigé de façon parfaitement
légale sauf que le navire ne lui appartenait pas vraiment ! En fait, en tant
que bâtiment de guerre, il restait, par définition, la propriété de l’état
soviétique. Cette affaire controversée devint une histoire énorme mais
Juan possédait un caractère pugnace. En arrosant là où cela se révéla
nécessaire, il gagna finalement son procès. A l’autre bout, son adversaire
se matérialisa en la personne d’un amiral qui, au moment de l’effondrement
de URSS, vira carrément « maffia » ! Entre eux, deux crapules, un terrain
d’entente se trouva vite défini. Juan, en compensation de la propriété de
ce sous-marin, fournirait gratuitement à Boris assez de drogue pour
endormir Moscou plus une valise pleine de dollars. Ainsi, la Russie
considéra enfin, cette vente comme valable, déclassa le sous-marin non
sans le débarrasser de toute arme atomique. Après ces agitations, Juan se
demanda comment il devait prévoir d’utiliser cet acquis afin de le
rentabiliser au mieux ? Il trouva très vite : Très régulièrement il se plut à
emmener à bord quelques jeunes et jolies poulettes de luxe pour les
épater. Il leur montrait le fond de l’océan en même temps que celui de son
lit à baldaquin, puis, après la satisfaction de ses poussées libidineuses, il
les ramenait au port en attendant la prochaine cargaison. Pour manoeuvrer
l’engin, il alla au plus simple en embauchant quatre marins soviétiques qu’il
transforma en personnel de bord. Cette fourniture de la main d’œuvre se
trouvait d’ailleurs prévue dans les conclusions de la négociation. Il les
payait royalement et ne leur demandait pas beaucoup de travail. Autant
dire qu’ils l’adoraient et se laisseraient « couper en quatre » pour lui.
Pourtant Juan appartenait à la classe des fieffés dégueulasses.
Commençant à dealer dès son plus jeune âge, il grimpa tous les échelons de
la hiérarchie du banditisme, n’hésitant ni à perpétrer de grosses
saloperies, ni à exécuter un ennemi, ni à organiser un bon chantage pour
grimper d’un échelon. Seules les pires des crapules peuvent atteindre et
se maintenir au sommet. Au milieu de ses nombreux et horribles tares, il
possédait pourtant une certaine qualité : la prudence ! Ayant lui-même
dégommé pas mal de ses supérieurs pour avancer, il s’entourait de
multiples précautions et se gardait toujours un petit coin de repli « pour
le cas où un imprévu l’amènerait à devoir se planquer ».
Il connaissait tellement de chefaillons qui se laissèrent tuer, simplement
par ce qu’ils n’envisageaient jamais qu’un quidam ou une organisation,
puissent le remettre en question ! D’autres tombaient en plaçant mal leur
confiance en se liant à des seconds ambitieux qui les trahissaient aussitôt
que possible ! Donc, Juan gardait toujours un petit coin secret où il pouvait
se musser en attente que de mauvais événements finissent par se tasser.
Une identité de rechange, des fonds secrets, voire des provisions de
bouche se trouvaient répartis dans des endroits que nul, or lui, ne
connaissait.
Au cours de ses balades avec le sous-marin il dégotta, un jour, une grotte
profonde d’où il chassa l’unique habitant : un poulpe géant, un véritable
Monstre ! Ce lieu servit, au vu et au su de tout le monde, dans sa bande, de
stockage secret pour la came. Effectivement il en gardait là, en caisses
étanches, environ trois tonnes. Le lieu ne pouvait s’atteindre que de
l’Océan. Situé au niveau de moins soixante-huit mètres il se trouvait, à
l’origine, plein d’eau de mer. Ostensiblement, Juan commanda à des
ingénieurs grassement payés qu’ils installent devant l’entrée, un
appontement, une grille munie de chaînes et une forte serrure. Mais une
exploration plus poussée qu’il mena en profondeur lui montra l’existence
d’une communication étroite avec une autre grotte sous-marine, puis
encore avec une troisième laquelle se révéla comme à demi pleine d’air et
qui communiquait avec une quatrième, celle-là au-dessus, dans une zone
restant sèche et qui présentait un volume encore bien plus important que
toutes les autres réunies. Juan comprit qu’un chapelet de grottes et de
siphons successifs menait à la terre de la surface, au-dessus. Il n’explora
pas tout mais décida de se construire une « planque » dans ce qu’il nomma
en son fors intérieur : « la quatro ». Avec l’aide de ses marins russes il y
amena tout le confort, un an de vivres pour six personnes, des vêtements,
des passeports, du fric, de l’or, des médicaments, de l’alcool etc ...
L’électricité y arrivait par un câble aboutissant à l’appontement et en se
branchant sur le sous-marin. Celui-ci avec sa pile atomique pouvait donner
assez de jus pour éclairer toutes les grottes pendant vingt ans si on ne
l’utilisait qu’à cela !
Juan se comporta durant toute son existence comme le roi des pourris
mais il ne préparait jamais quoi que ce soit mesquinement. Lorsque tout se
trouva réparti dans des bagages ou des containers étanches, il revint vers
sa capitale Bogota et s’arrangea pour liquider, en quelques mois, trois des
soviétiques et les remplacer par un personnel colombien, pas du tout au
courant de ses réelles activités. Cela s’organisa de façon à ce que les
nouveaux aient le temps de recevoir les enseignements voulus de la part
des anciens employés pour tout ce qui concernait le service à bord. Le
quatrième russe, Sacha, le capitaine, resta en place, définitivement
fidélisé par le fric reçu et la menace permanente qui pesait sur sa
destinée, mélange toujours efficace !
Quant commença la G.C., Juan travaillait dans son bureau du port. Il
l’apprit, comme tout un chacun par la télé ou la radio. Mais, alors que le
commun des mortels restait stupéfait et immobile, ne voulant pas croire à
l’irréparable, Juan en moins de cinq minutes embarqua deux secrétaires
qui opéraient dans le bureau voisin du sien, sa secrétaire personnelle, plus
la petite qui venait de lui monter du café. Toutes se trouvaient encore
sous le coup de la nouvelle fatidique et il n’éprouva aucune difficulté à les
convaincre de le suivre jusqu’à sa limousine toutes affaires cessantes afin,
leur expliqua-t-il, de les mener vers un abri sûr. Comme il courrait de
toute la vitesse de ses jambes, elles le suivirent sans réfléchir plus ! Tout
ce petit monde embarqua dans le sous-marin moins de dix minutes plus
tard alors que l’on entendait déjà des explosions partout et que de lourds
nuages montaient à l’horizon. Une fois à bord il donna aussitôt les ordres
d’appareillage et de plongée profonde. Ils se trouvaient donc relativement
à l’abri, à deux cents mètres, de fond lorsque le monde extérieur
connaissait les débuts de son anéantissement.
Juan intima à Sacha l’ordre de diriger immédiatement le submersible vers
la grotte sous-marine, et ce, en évitant soigneusement de suivre les routes
maritimes classiques. La grotte se trouvait en un lieu éloigné et son entrée
se situait sur les contreforts engloutis qui formaient la base de l’île de
Cuba. Plus précisément sur le flan d’un entablement de l’îlot de Dolorès à
un demi mille marin de la grande île. Cet îlot n’abritait des humains que
lors des périodes de pêche. Le temps qu’ils y arrivent la température
extérieure au niveau du sol monta à cent vingt cinq degrés centigrades, les
ondes magnétiques déferlaient et rendaient inopérant tout appareillage
électrique tandis que, simultanément, la radioactivité tuait tout vivant,
qu’il s’agisse d’un organisme appartenant à l’ordre végétal, animal, humain
et même relevant d’une classification parmi les microorganismes. A moins
cinquante huit mètres de profondeur océane, niveau dans lequel le sous-
marin baignait présentement, stoppé devant l’entrée de la caverne, les
passagers ne sentaient rien de tout cela.
Juan, en tenue de plongeur, alla lui-même ouvrir la grille, établir le
branchement entre le sous-marin et les cavernes puis remonta à bord. Là il
demanda à chacun de ses compagnons d’endosser la même tenue que lui et
tous sortirent du submersible. Ainsi équipés pour la chasse sous-marine,
ils se suivirent, en file indienne, à l’intérieur de grotte du calmar. Juan,
prenant les devants les guida ensuite jusqu’à la caverne « quarto ». Là,
femmes et hommes, stupéfaits ou, pour le moins, plus que surpris de
l’éclairage artificiel, du décor, du luxe et du confort purent ôter leurs
tenues et trouver, dans des armoires, de quoi se vêtir selon leurs goûts et
leurs choix respectifs.
Quand tout le monde en termina avec cette phase, Juan leur tint un petit
discours exposant qu’ils pouvaient tenir le temps qu’il faudrait, ici même,
en écoutant à la radio ce qui se passait dehors. Il expliqua aux femmes,
que jusque là il ne considérait que comme des employées, qu’elles devraient
choisir entre accepter de devenir leurs compagnes ou retourner dans
l’enfer extérieur. Et, pour donner l’exemple,il déclara tout de go, qu’il
s’attribuait, avec le plus grand des plaisirs, la petite jeunesse, Maria, celle
qui, en temps normal, lui apportait son café. Il convia les autres, hommes
et femmes à se choisir un partenaire, de préférence consentant ou
consentante, de s’en accommoder au mieux pour une première période,
afin que chacun trouve sa chacune.
Juan, en fier salopard, fixa son choix sur la plus jeune et la plus belle ! Il
ne songea à aucun moment à demander un avis à qui que ce soit. Mais il
ignorait un détail de grande importance : Il existait un accord affectif et
concret, depuis belle lurette, entre le beau Sacha et la magnifique Maria.
Ils s’aimaient depuis des mois et construisaient des projets d’avenir. Ils
n’hésitaient pas à parler, entre eux, de mariage, car elle portait leur futur
enfant depuis deux mois et demi !
Le jour même, et à la première occasion qui se présenta à lui, Sacha
poignarda Juan et jeta son cadavre aux poissons, démontrant de cette
manière que son boss restait proche de la vérité lorsqu’il disait qu’il fallait
se méfier de tout le monde et surtout de son meilleur second !
Ainsi avant la fin de la première semaine, les survivants en se laissant aller
à leurs tropismes, gens, mâles et compagnes, proposèrent des choix
classifiés en ordre de préférences et tous finirent par arriver à des
compromis à peu près satisfaisants. Les circonstances exigeaient que les
survivants ne se montrent pas trop difficiles, les circonstances voulaient
que chacun évite de se comporter en « gourmet » ou « en « fine bouche ».
Il existait donc, en plein Atlantique, quatre couples d’humains en pleine
possession de leurs moyens et capables de survivre jusqu’à ce que cessent
les radiations nuisibles. Cela demanderait un an, mais les provisions
entassées par Juan suffiraient. Ensuite, ils remonteraient à la surface et
aviseraient. Comme cela ne se produirait pas avant une bonne année ils
disposaient de tout le temps nécessaire pour phosphorer là-dessus !
Si nous les rejoignons bien après la catastrophe pour voir quels choix
d’organisations et de structures les guidèrent, nous constatons qu’ils ne
résidaient pas du tout sur le sol de la planète ! Comme nous le verrons, ils
choisirent de s’établir, en troglodytes, et pour quelques décennies encore,
dans les réseaux de cavernes naturelles qui leur parurent mieux adaptées
à leurs besoins que le redémarrage direct sur un sol stérile. Nous les
retrouverons donc seulement à la seconde génération, lorsque leurs
progénitures envisageront d’échapper à cet univers clos et chercheront à
se comporter de façon contraire à celle de leurs parents, je veux dire au
moment où ils se décidèrent à de tenter une sortie et à s’adapter au
monde extérieur.
Donc à l’âge ou Lucien décidait d’explorer le monde, une autre bande
d’adolescents suivis d’enfants, quinze en tout, reprenaient possession de
l’île de Cuba. Mais comment ces gens réussirent-ils à survivre après la
première année, les provisions se trouvant complètement épuisées ? Ils
durent, en réalité, accepter les épreuves d’une longue et progressive
adaptation à un nouvel art de vivre. L’Océan, à leur portée, fournissait
bien des aliments : des protéines avec les poissons et autres animaux
vivant en dessous du seuil critique de 70 mètres là où la température ne
se modifia pas au-delà d’un seuil vital Une des femmes, Annette, avant la
G.C. s’intéressait énormément à la qualité de son aspect physique et
veillait en permanence au maintien de sa propre « ligne ». Elle étudia en
conséquences et lisait tout ce qui passait dans la presse à ce sujet. Ainsi,
elle apprit beaucoup de choses utiles concernant les algues. Un stage
qu’elle suivit en Bretagne, dans une usine spécialisée, compléta ses
connaissances et elle savait distinguer ce que l’homme pouvait utilement
consommer. Certains magasins de diététiques commençaient à exploiter
les « haricots » de mer, les « champignons » noirs, les extraits d’algues.
Ils les recommandaient à leur clientèle comme compléments en fibres, sels
minéraux, et cellules végétales. Ce qui devait constituer leur réserve
pendant un an dura bien davantage et les cultures qu’ils entreprirent avec
le soja germé, dont Juan se montrait si friand, apportèrent le reste. La
question de l’air se montra bien plus complexe ! Au début ils vécurent sur
le gigantesque volume de la « quarto » et grâce à une purification qu’ils
opéraient à l’aide des appareils extraits du sous-marin, et réinstallés dans
leur refuge. Mais ils surent très vite que ceci ne pouvait pas durer
indéfiniment et qu’il leur fallait trouver le moyen de renouveler, sans
prendre de risques d’irradiation, l’air qu’ils respiraient. De la quarto, en
passant par un siphon assez pénible à traverser, leur explorateurs
aboutirent à la ‘quinto’ une grotte située plus bas que la quarto, mais plus
vaste encore : elle mesurait à peu prés cent cinquante mètres de long,
soixante mètres de large et sa hauteur variait entre neuf et seize mètres.
En gros cela se présentait comme une belle station de métro. Ils
l’éclairèrent et y établirent leur jardin, le sol meuble s’y prêtant assez
bien sur trente à quarante centimètres de profondeur et demeurant
toujours humide. A l’autre extrémité de la quinto les communications avec
une suite de cavernes se réalisaient par d’autres siphons menant à
d’autres volumes de plus en plus près du sol de l’île. La dernière de ces
« bulles » se trouvait presque remplie par le cours d’une rivière
souterraine alimentant une source extérieure. De là venait l’eau qu’ils
purent boire dès la seconde année. Par contre, au cours de la première, ils
utilisèrent ce que Juan avait prévu en réserves d’eaux minérales (et qui
dura quelques mois), puis ils burent l’eau douce des ballasts ce qui leur
fournit encore une réserve égale. Sur la fin, ils durent se rationner et
distiller de l’eau de mer, ce qui consommait pas mal d’énergie et leur posait
des problèmes pour la suite.
Mais au bout d’un an, les expéditions vers l’extérieur devinrent de plus en
plus nombreuses et ils trouvèrent la source. De là, ils amenèrent l’eau
jusqu’à eux. Quant à l’air pur ils entreprirent de passer une pompe au
travers du siphon et d’échanger leur air vicié contre celui, encore pur, de
la quinto !
Ils purent voir plus tard, lorsque la planète retrouva le calme des
cimetières, que chaque grande marrée, désamorçait les siphons entre la
quinto et les suivantes et laissait l’air de l’extérieur s’échanger contre
celui de leur nouveau monde. Les cultures de soja, de riz, de haricots, de
lentilles, absorbaient aussi pas mal de gaz carbonique. Ils ne plantèrent
pas d’arbres n’en ressentant pas le besoin. Après tout, pour la première
génération, l’idée de base visait surtout, au départ, à tenir le coup !
Puis, pour la seconde génération, envisagea de sortir et d’aller vivre
comme avant sur la terre du dehors. Mais ils durent rapidement
déchanter : dehors régnait la stérilité, le ciel restait presque toujours
menaçant d’orages et de cyclones et de surcroît, ils ne voyaient plus rien
de vivant ! Le soleil cuisait leur peau par beau temps et alors tout devenait
trop sec Le seul intérêt venait de ce qu’ils pouvaient trouver et utiliser
parmi tous les objets ou matériaux non détruits par le cataclysme. Ils
prirent l’habitude de n’y retourner que lorsque quelque chose leur
manquait et ils s’habituèrent mentalement à toujours considérer ces
virées comme des corvées et non comme un retour à la normale
précédente.
Naturellement, les enfants nés depuis la G.C. trouvaient encore plus
naturel de vivre sous un éclairage électrique qui ne variait pas chaque jour
et sur lequel ils pouvaient compter en permanence. Chaque matin, à 7
heures, la lumière remplaçait les veilleuses et ne s’éteignait qu’à 21
heures. Bien sûr, dans les compartiments familiaux, ils disposaient de
commutateurs pour leurs activités nocturnes et ceux qui désiraient lire
pouvaient s’en donner à coeur joie, ceux qui organisaient chez eux des
parties de cartes ou de jeux divers disposaient encore du droit d’éclairer
à fond l’une de leur pièce jusqu’à minuit. Au-delà, cela ne pouvait
s’autoriser. Pour les rares invitations autour d’un dîner, ils devaient
obtenir une dérogation auprès de Sacha qui, entre temps se trouva nommé
« patron des énergies ». Il n’accordait ce type d’exception qu’à raison d’un
maximum de une fois par mois.
Par contre les pique-niques à l’extérieur agrémentés de feux de planches
(ou d’objets détruits en bois sec) se réalisaient à la demande. De plus, à
chaque anniversaire du premier jour de la G.C., tout le monde sortait de
nuit pour se recueillir, autour d’un feu, en souvenir des morts et de la
destruction de la planète. Cette nuit là, tous jeûnaient et se livraient à la
méditation en contemplant le ciel étoilé de la saison sèche ! ...
Finalement, ils vécurent assez heureux dans leurs trous à l’abri du besoin
et dans un confort monotone qui ne s’interrompait qu’à l’occasion de
certaines activités considérées comme des travaux tels que : pêche,
ramassage, culture, entretien du matériel, constructions nouvelles de
compartiments pour les familles s’agrandissant et, plus tard enseignement
aux plus jeunes. S’il fallait se rendre sur la surface, ils organisaient des
expéditions pour chercher des clous, vis, planches, outils et autres
artefacts en fouillant les ruines. En réalité, ils passaient plus du quart de
leur temps dans l’eau et se sentaient à l’aise dans cet élément. Leurs yeux
s’éclaircirent car la luminosité se trouvai maintenue au niveau minimum,
sauf là où, pour les cultures, des rampes U.V. installées dans ce but
envoyaient leurs rayons bénéfiques automatiquement une heure chaque
jour entre onze heures et midi. La qualité de leur alimentation dont les
protéines animales venait en majorité du poisson ou des coquillages et leur
style de vie produisirent des humains en forme, minces et musclés ne
présentant pas ma moindre once de gras. Entre les couples formés au
début, se produisirent, comme partout ailleurs dans le temps passé, des
libérations et des regroupements qui mélangèrent mieux leurs gènes. Les
gosses montraient leurs belles allures et leurs bonnes mines. Ils vivaient
sans complexes, n’entretenant aucune nostalgie quant au monde passé. Ils
s’adaptèrent à leur milieu troglodyte et y évoluaient mieux que leurs
parents.
Lorsque l’aîné, Alban, atteignit ses seize ans il parla d’union avec une
fillette (Claire) qui, juste formée, à presque treize ans ne demandait que
cela. Les aînés acceptèrent cette perspective qu’ils trouvaient des plus
naturelles et leur construisirent, dans une belle alvéole un « compartiment
personnel » qu’ils aménagèrent à leur goût.
Pour aménager cette construction, les jeunes durent, à plusieurs reprises,
aller quérir quelques objets de décoration dans les ruines et, un jour ils se
décidèrent à traverser pour se rendre dans la grande île de Cuba. Les
parents prévenus décidèrent qu’ils le permettraient si deux « anciens » les
accompagnaient. Le mobile qui poussait les jeunes à explorer ailleurs ne
comportait aucune composante de lucre ou d’avidité, il s’agissait tout
simplement d’une légitime curiosité, car leur îlot suffisait parfaitement à
leurs besoins ! Les anciens vinrent uniquement pour les assister dans leur
court périple et leur montrer comment on naviguait « sur » l’eau et non
« sous » l’océan.
Or, ces jeunes gens trouvèrent, près de l’ancienne capitale, une luxueuse
villa épargnée par la grande catastrophe. Seules les conduites d’eau se
trouvaient détruites et il s’avérait assez facile de les raccorder à nouveau
à une source proche. Le décor, en bord de l’atlantique, leur parut
magnifique et ils manifestèrent le désir d’établir là leur résidence
secondaire. Ils y vinrent donc régulièrement, puis, déplorant l’absence de
végétation, amenèrent, depuis la caverne la plus profonde, des sacs de
terre non stérile qu’ils épandirent avec patience sur ce qui jadis servait de
gazon. Ils persévérèrent dans leurs efforts et y prirent un réel plaisir.
Ensuite, ils entreprirent d’y planter de quoi expérimenter un jardin : du
soja, du riz pour la jolie couleur verte, des haricots pour les voir monter
vers le ciel sur des rames, des pois pour rivaliser, et différents plants que
leur fournit le jardin de la caverne communautaire. Devant le succès et
l’agrément qu’ils en obtinrent, ils décidèrent de s’attaquer à la création
d’un verger avec des fruits qu’ils ne connaissaient que par l’image mais
dont la culture devenait possible. Ils trouvèrent des pruneaux, des raisins,
des pommes, des poires et des abricots avec les fruits secs de sachets
entreposés jadis par Juan. Pour les pruneaux non dénoyautés ou pour les
raisins non épépinés, ils en disposèrent en abondance, assez pour réaliser
plusieurs vergers. Pour les autres arbres ils remarquèrent que dans
certains mélanges de fruits secs il restait encore quelques pépins de
poires ou de pommes qu’ils cultivèrent avec soin jusqu’à ce que la pousse
sorte du terreau. Puis ils les transplantèrent dehors. Les noyaux
d’abricots restèrent rarissimes mais ils trouvèrent tout de même trois en
tout et pour tout, lesquels, soignés et bichonnés, leur donnèrent les trois
arbres escomptés. Bien plus aisée se révéla la plantation des noyers,
amandiers et noisetiers dont ils possédaient une grande quantité. Par
contre, vu l’absence de gel pendant l’hiver, ils ne réussirent rien avec les
châtaigniers !
Pour les vingt ans d’Alban le couple et ses deux enfants choisirent de vivre
en permanence à l’extérieur pour s’occuper de répandre la verdure et la
vie végétale autant qu’ils le pourraient. Comme leur résidence se montrait
accueillante et agréable, les anciens et aussi quelques jeunes, prirent
l’habitude de leur rendre visite et, bientôt, deux autres couples vinrent,
comme eux quelques années plus tôt, s’installer dans des propriétés
immédiatement voisines. Vingt ans après la G.C., un début de survivance
humaine et un retour de la vie végétale exhibait avec trois familles sur
l’île de Cuba.
Sans compter les troglodytes qui préféraient demeurer dans leurs
grottes, la population extérieure atteignit rapidement le chiffre
impressionnant de dix-huit individus et quatre années plus tard, lorsque
d’autres vinrent les rejoindre, ils créèrent un hameau de sept villas plus ou
moins rebâties comportant vingt et une âmes. Alban l’aîné venait de fêter
ses vingt-cinq ans et la plus jeune, Aline, ne se trouvait au monde que
depuis trois jours ! Lorsqu’un typhon ou une tornade s’annonçait, il leur
fallait tout boucler au mieux pour que le vent ne puisse s’infiltrer dans ces
maisons qui prouvèrent déjà leur résistance en existant encore après tant
de cataclysmes. Puis, en toute simplicité, ils rejoignaient les cavernes pour
retrouver leurs vieux et attendre avec eux que le mauvais moment de la
tourmente passe. Ensuite ils remontaient, constataient les dégâts et se
laissaient aider par ceux du bas pour rebâtir ou replanter. Mais, bon an
mal an, malgré ces destructions périodiques, la surface verte augmentait
régulièrement et la vie reprenait ses droits en ce lieu. Mais qui donc
pouvait le savoir ?
……………………………………………………………
Incise sur Saint-Sauveur :
Contrairement à ce que pensait intimement Olivia, un nouveau
rapprochement s’opéra entre Lucien et Natacha. Cela releva presque
uniquement du hasard. Lucien venait pour une visite à la pyramide car il
espérait y trouver certains matériels informatiques. Il souhaitait créer
une ligne téléphonique reliant les deux centres de vie, puis, lorsqu’il en
viendrait à bout, de communiquer avec eux aussi bien oralement que par
l’ordinateur ce qui permettait l’utilisation des CD récupérés pour la
formation des petits, la musique, et quelques programmes bien utiles.
Après le prélèvement du matériel recherché, il trouva normal et courtois
de pousser jusqu’à la ferme pour saluer Serge, Natacha et Nicolas son
enfant !
Il n’y trouva que la femme car les deux autres se livraient à une
occupation grisante : ils pilotaient des chars à voile. Ils pratiquaient cette
activité ludique sur les nationales chaque fois que le Mistral ou la
Tramontane soufflait assez fort. Serge découvrit ce sport par
l’intermédiaire de la lecture d’une cassette. Il apprit que cela se
pratiquait, avant la G.C. surtout sur les grandes plages du Nord. Cela
l’enchanta et il brûla du désir de se livrer à ce type d’activité. Il organisa,
à cette fin, une expédition jusqu’en Belgique et ramena deux engins en
parfait état.
Natacha atteignait l’âge limite lui permettant encore de procréer et
demanda, en toute simplicité, à Lucien de bien vouloir consentir à lui
rendre un dernier service. Elle ne lui, plaisait pas du tout mais il devait,
pour la survie de l’espèce, se prêter à cette tentative. La seule chance de
continuer l’espèce résidait dans la possibilité que, cette fois-ci, ils
engendrent une fille. Il accepta donc de rendre ce service.
Deux filles en naquirent, des fausses jumelles, ce qui porta à trois le
nombre des femmes non stériles. Mais ce faible nombre diminuerait
rapidement pour retomber à celui de deux d’ici une paire d’année au mieux.
Elles resteraient les deux seules capables de procréer, la plus ancienne
dépassant l’âge limite de son horloge interne. Il faudrait bien s’en
contenter car, bien que les unions entre demi-frère et demi-soeur ne se
classent pas parmi les plus souhaitables, l’antiquité égyptienne et romaine
prouvent que cela reste possible. Et puis, l’espoir chevillé au corps, il
songeait qu’un jour peut-être, ils apprendraient que d’autres rescapés
humains vivaient ailleurs ?
… … … … … … … … … … … … … … … … … … … … …… … … … …
Incise sur Santander.
Donc, les ovules fournis par Natacha ne se conservèrent pas en assez bon
état et Olivia s’en rendit vite compte. Devait-elle abandonner pour autant
tout espoir de créer une fille ? Puis une sérieuse réflexion amena chez elle
deux conclusions : L’une celle de renforcer tout moyen d’entrer en contact
radio avec d’éventuels autres survivants. L’autre semblait d’une telle
évidence qu’elle faillit ne pas la voir. De quoi s’agissait-il ? D’obtenir la
naissance d’un bébé à partir d’un ovule sain et d’un spermatozoïde actif.
Natacha restait apte, pour encore peu de temps encore, à donner des
ovules, mais en ce qui concernait les spermatozoïdes il lui suffisait de
prendre ceux fourni par Lucien lui-même ou, mieux ceux que pouvait
apporter n’importe lequel des garçonnets d’ici quelques années. Donc il lui
fallait obtenir un froid de qualité suffisante, comme l’azote liquide, pour
atteindre des températures suffisamment basses et constantes et de
laisser le temps voulu s’écouler.
Elle y placerait un nouvel approvisionnement d’ovules venant de Natacha et
attendrait simplement la puberté des cinq gars ! Des livres de chimie et
de physique lui donnèrent la voie à suivre et, après un an de dur labeur,
elle obtint un litre d’azote liquide qu’elle conserva dans une bouteille
thermos spéciale retrouvée dans le M.I.R. Elle rencontra, comme vous le
pensez, bien des difficultés à convaincre Natacha de lui livrer une partie
de sa production de matériel génétique, mais elle ne recula devant rien et
après de nombreuses conversations, rencontres et une certainement
forme d’endoctrinement, elle y parvint tout de même. Quelques mois
d’atermoiements de plus vers la date fatidique rendraient cette opération
impossible !
Tandis que Natacha fêtait l’anniversaire des trois ans de ses jumelles,
Olivia initia, de son côté, dès que les garçons atteignirent leurs pubertés
respectives, vaste programme génétique se répartissant sur une
brochette de huit tentatives in vitro. Compte tenu de l’importance de
l’objectif, cette mission, devint pour les « anciens » rescapés, la priorité
absolue. Tout le monde y consacra désormais un maximum de soins et
d’efforts. Mais quel résultat ! Ce programme aboutit à la naissance de huit
bébés en pleine forme : Six filles et deux garçons. De quoi relancer
l’espèce ! Pourtant, la consanguinité restait un problème qu’il faudrait
absolument aborder de front ...
Notes de l’auteur.
Ecriture :
Les trois pages qui vont suivre et qui concluent le livre quatre des
Mandalas, peuvent se lire comme le synopsis d’un ou deux romans de
science fiction classiques. Mais de bien meilleurs auteurs que moi ont
décrit, avec habileté le thème des générations successives de passagers
vivant dans un immense vaisseau en route pour des siècles. Pourquoi
recommencer ? D’autres spécialistes du genre abordèrent, avec plus ou
moins de bonheur, le thème du vaisseau revenant sur Terre plusieurs
générations après son départ en rapportant ainsi une science perdue ou
oubliée. Je ne souhaitais pas m’employer à ce genre de fiction. Mon thème
principal, celui des Mandalas possède suffisamment de richesse en lui-
même. En fait, le premier volume posait au lecteur un certain nombre
d’énigmes comme celle de la conservation physiologique des Coucous ou la
question des passagers disparus au cours des expéditions tentant de
quitter notre système solaire. J’apporte les réponses au fur et à mesure
que la saga se développe. Les cinq livres constituant la saga bouclent la
boucle à propos de ces mystères et exposent une certaine idée du devenir
de l’homme. J’ai déjà rédigé plusieurs autres livres explicitant mieux
quelques époques ou cas d’espèce de ce monde imaginaire d’utilisateurs de
Mandalas et mandalas. Je leur donnerait le rang qu’ils prennent dans le
cours de mon écriture, mais ils ne continuent pas la saga, ils la complètent
aussi ne les désignerais-je pas comme les livres, six, sept, huit ou n de la
saga mais comme les compléments un, deux, trois ou n.
Quantitatif :
Un livre de la présente saga comprend, en général, de 700 à 800 octets
de textes. Je voulais garder une certaine homogénéité, en me disant que
cela correspond à un volume imprimé de 250 à 300 pages dans un format
standard de livre de poche. A cet égard, le présent tome quatre semble
légèrement moins fourni que les autres, mais, sachez qu’au départ je
devais y adjoindre une post-face ésotérique se rapportant à la nature des
AE et aux rapports qui nous lient à eux. J’y ai renoncé car si je la place en
fin du livre quatre, je casse le suspens du livre cinq ce que je ne souhaite
pas. Alors je devais choisir entre ces trois options :
- Suppression de cette Post-face par ce que cela sort trop du domaine de
la science fiction.
- Disposer ces trente pages à la fin du livre cinq déjà épais.
- Réduire ces trente pages à cinq ou six sous une forme différente de
celle prévue à l’origine.
Ce que j’ai fait.
In NIHILO.
Il me faut quitter le terrain solide pour vous emmener un peu dans le vide
intersidéral où circule à grand frais, depuis les dernières années du
vingtième siècle de l’ère chrétienne, un navire soviétique destiné à
approcher la zone de Proxima du Centaure qui se trouve à une distance de
soixante-quinze années lumières et à quatre cent vingt-trois ans de la
date de son lancement, compte tenu de la vitesse acquise par des
accélérations uniformes jusqu’à ce qu’il atteigne sa vitesse maximale de
croisière.
Cette idée semble la plus folle, la plus coûteuse et la plus irréaliste de
toutes celles que le genre humain a pu concevoir depuis la nuit des temps.
Le mur de Chine reste loin derrière, le Titanic ne représente qu’une
bluette et la construction des pyramides se présente comme d’aimables
fantaisies si nous les comparons à ce voyage impossible qui visait un total
inconnu.
Pourtant, il se réalisa et, effectivement, trois couples, de quadragénaires,
en forme partirent vers le néant sans même savoir si une planète existait
autour de cette étoile et, pour le cas où il en existerait une, s’ils la
trouveraient habitable ou habitée ni comment s’y poser sans assistance au
sol ? Ils fondèrent cette opération en partant de l’idée inverse que nous
pouvons énoncer ainsi :
« Si des visiteurs de l’espace vinrent, à une ou plusieurs reprises, visiter la
Terre et peut-être y amener la vie, alors pour des raisons de faisabilité,
de vitesses possibles et de temps, ils ne pouvaient venir que d’un monde
tournant autour du plus proche soleil, celui de Proxima du Centaure. Donc
c’est là, et pas ailleurs, qu’il fallait aller ! »
Et lorsque quelques personnes raisonnables les amenaient à observer que
de partir vers un rien absolu avec une probabilité quasi nulle de réussite
relevait du délire, les tenants du projet objectaient que Christophe
Colomb ne savait pas non plus qu’au bout de son voyage il trouverait
l’Amérique au lieu des Indes ou, pire, que le bout du monde !
Que répondre à ce genre de raisonnement ? D’autres observèrent qu’à
raison de dix-huit ans par génération il faudrait, avec une sévère
limitation des naissances, conserver le nombre maximum de dix individus à
bord pendant tout le voyage. Ceci poserait des problèmes insurmontables
pendant vingt-quatre générations à des gens qui respecteraient (ou non)
les consignes natalistes fixées au départ. Une telle discipline restait
complètement irréaliste, voire impensable ! Mais leurs contradicteurs
répondaient que tout cela ne relevait que d’une affaire de règles et de
morale à établir à bord du vaisseau et que la fermeté des capitaines
successifs obtiendrait le résultat escompté !
Plus réalistes encore se montrèrent ceux qui, dès l’avant projet,
exposèrent que pour alimenter des équipages pendant un demi millénaire
(sans même parler d’un éventuel retour) il faudrait une quantité énorme et
de provisions, d’air et d’eau. Les tenants du projet répliquèrent que pour
alimenter quatre cent cinquante personnes pendant dix ans il fallait la
même quantité que pour en nourrir dix pendant quatre cent cinquante ans
ou quatre mille cinq cents pendant un an ! Il suffisait d’imaginer les
besoins d’un village de cinq mille habitants coupé du monde pendant une
année pour voir que cela restait parfaitement pensable !
Les dimensions d’un vaisseau si chargé dépasseraient tout ce que l’homme
construisit auparavant en métal pour la réalisation d’un seul ensemble. Un
tel engin dépasserait la taille d’un porte-avions, objectaient les
adversaires. Mais les partisans du projet rétorquèrent que la construction
se réalisant en orbite et sans pesanteur, tout se réduirait à des questions
de temps et de patience et qu’en quelques années, si toutes les républiques
soviétiques acceptaient d’y participer, ils en verraient le bout. En réalité
l’argument principal qui amena que les autorités donnent suite à cette
entreprise vint de ce que, depuis l’affaire de Suez, les Russes
ressentaient le vif besoin de monter un grand coup médiatique. Ils ne
pouvaient, en effet s’opposer de front, dans l’immédiat, aux forces de
l’Ouest. Or, comment agirent-ils après la seconde guerre mondiale ? En se
montrant les premiers capables de mettre un homme en orbite ! Lorsque
les Américains tentèrent, à de nombreuses reprises, de reprendre le
dessus avec leurs nombreuses tentatives pour mettre les premiers le pied
sur la lune, les soviétiques passaient déjà à la phase suivante en lançant
une sonde vers la planète Mars. Leur tactique consistait donc à accréditer
l’idée qu’ils maintenaient en permanence une grande avance technologique
sur leurs adversaires.
Pendant que les gens de l’Ouest se posaient des questions, ils employaient
tous leurs moyens à fabriquer, à cadences accélérées, assez de bombes
nucléaires pour rattraper le retard accumulé. Ils annoncèrent donc au
monde, avec le plus grand tapage possible, qu’ils lançaient un vaisseau
habité vers Proxima du Centaure. Donc, le 4 juillet 2000, date de la fête
nationale aux U.S.A, date choisie à dessein pour irriter l’adversaire, le
vaisseau reçut son nom de baptême : Lénine, nom annoncé par la plus belle
fille du monde rouge, la belle Isadora Orloff.
Plus personne ne tenait compte de deux remarques de grand bon sens qui
devaient inciter les gens raisonnables à renoncer au voyage :
« Comment les instructions et règles qu’acceptaient les voyageurs de la
première génération se verraient-elles suivies et acceptées par ceux qui
viendraient et naîtraient à bord ? »
Et aussi :
« Comment pouvait-on espérer que dix générations plus tard il ne se
produirait aucune variation dans la façon dont les voyageurs
considéreraient les choses ? »
Le vaisseau partit à la date prévue et, pour obtenir une réponse à la
première des questions, ci-dessus, il ne fallut que quinze ans. L’un des
couples qui élevait déjà les deux enfants autorisés désira, malgré les
règles fixées, en procréer un troisième. Ils prirent pour cela le prétexte
qu’un autre des couples ne semblait pas chaud pour mettre en route leur
second bébé ! Cela créa une si vive tension à bord que la belle harmonie
communautaire du départ disparut entièrement.
Encore cinq ans plus tard, la première génération devait, d’après le
programme, accepter de se sacrifier par suicide pour laisser la suivante
prendre sa place. Là, pour ceux du vaisseau, le programme se révéla
comme totalement impossible à réaliser et même à imaginer. Ceux qui
prirent le départ dans leur quarantaine, arrivaient donc à la soixantaine et
ne souhaitaient aucunement mourir ! De plus, leurs enfants qui les aimaient
avec la plus grande affection n’envisageaient absolument pas de les
pousser vers la mort ! Ils acceptèrent donc, dès le début de ce périple,
des dérogations qui rendaient la mission à long terme complètement
impossible. Cinq années de plus leur suffirent pour décider à l’unanimité
que cette balade vers le néant ne se justifiait en rien et ils se décidèrent
à entreprendre les manoeuvres afin d’opérer un demi-tour.
L’ordinateur de bord leur calcula une trajectoire qui, compte tenu du
déplacement, du système solaire, les mettaient à vingt et une années
environ du retour. Puisqu’ils n’allaient plus au bout de leur ancienne
mission, ils disposaient désormais de pléthore de provisions et d’assez
d’espace dans le navire. Par conséquent, ils ne refreinèrent plus mirent
plus les naissances et n’encouragèrent pas le suicide. Ils arrivèrent donc
en vue de l’atmosphère terrestre et se placèrent en orbite, en attendant
les navettes habituelles qui les ramèneraient au sol tandis que le Capitaine
et son copilote se chargeraient de poser cette masse imposante sur la
piste prévue de longue date à cet unique effet.
Veilleur.
Il fallait bien se rendre à l’évidence, ils ne trouvaient rien de significatif
au sol malgré leurs spirales systématiques. Nous ne devons pas nous en
étonner si nous tenons compte des faibles surfaces de zones vertes et de
la vitesse de leurs passages successifs. Les vivres s’épuisaient, leurs deux
amis restés sur la navette russe, décidés à se suicider depuis déjà trois
semaines, se préparaient à une tentative de descente en catastrophe,
lorsqu’un des petits moteurs latéraux manifesta quelques ratés(æ), puis se
coupa net. Rien de très grave en soi, puisque ces petits moteurs ne
servaient qu’à les stabiliser. Ils maintenaient une position stationnaire
quelque soit la position choisie par le pilote. Mais ils durent constater qu’à
cause de ce moteur éteint, ils commençaient, sans le vouloir ni pouvoir s’y
opposer, à tourner lentement sur eux-mêmes. Désormais, ils devraient
bien accepter de parcourir l’espace en tire-bouchon. Cette rotation lente
ne les gênait pas car elle demeurait presque insensible. Mais elle existait
et, au bout de cinquante et une minute, ils ne contemplaient plus le sol,
mais le ciel. Il leur faudrait donc attendre le même temps pour reprendre
leur position initiale. Une légère complication de plus venait de s’ajouter à
un problème d’atterrissage déjà complètement insoluble pour eux.
Mais, alors qu’ils se lamentaient sur leur déveine, quelque chose passa dans
leur champ visuel. Un objet de taille importante, paraissait satellisé sur
une orbite assez semblable à la leur mais se trouvant plus éloignée de la
Planète. Mus par une curiosité naturelle, ils décidèrent, dans un dernier
effort, de tenter d’y arrimer leur navette. Cette opération classique les
épuisa mais ils parvinrent à ajuster les sas, puis, épuisés par la faim et les
efforts fournis, quasi morts, ils fermèrent leurs yeux et sombrèrent dans
le néant.
Lorsqu’ils les ouvrirent à nouveau, ils se trouvaient dans la salle de
réanimation à l’intérieur du Lénine et livrés à des soignants qui se
donnaient énormément de mal pour les ramener à la vie.
Le Lénine.
Lorsqu’ils partirent et officiellement, pour leur éviter toute forme de
nostalgie durant les trois premières années du voyage, toutes les
communications entre le sol et le vaisseau cessèrent, coupées, dès leur
troisième jour de navigation, par un automate qu’ils ne pouvaient
reprogrammer. D’ailleurs, une fois leur départ réussi, nul en URSS ne se
souciait plus d’eux. Tout les gens les savaient condamnés ! Mais ils
remplirent leur véritable fonction en crédibilisant le leurre de la
supériorité des Rouges dans l’espace, cela suffisait amplement aux
autorités soviétiques. Du fait de cette coupure, ils n’apprirent pas ce qui
se produisit sur la Terre, quelques mois après leur lancement. Ils
ignoraient absolument tout de la G.C. !
Maintenant, après leur décision d’opérer un demi-tour, ils revenaient vers
leur mère patrie en tournant autour de la planète et en observant ce qu’ils
voyaient. Ils comprirent très vite que le pire venait d’arriver et que nul ne
viendrait les aider à débarquer. Ils se mirent néanmoins, et avec beaucoup
de courage, à la recherche de traces visibles de vie en modifiant
systématiquement leur orbite, qu’ils rendirent extrêmement lente, et en
utilisant les moyens d’observations les plus sophistiqués, ceux apportés
par les passagers de la navette qui venaient de les rejoindre. Partis pour
un programme qui devait demander plusieurs siècles, ils envisagèrent tous
leurs problèmes au long terme. Ainsi, programmèrent-ils une exploration
systématique sérieuse, ne risquant pas de laisser passer un détail, qui
devrait se dérouler sur presque dix années. Possédant des vivres, une
population résolue de navigateurs motivés, une telle opération
systématique, restait parfaitement à leur portée et dans leurs moyens.
Effectivement, au bout de sept ans et quarante deux jours, leur patience
se trouva enfin récompensée. Ils découvrirent une première tache verte,
puis très rapidement plusieurs autres ensuite, car ils programmèrent leurs
longues vues et leurs détecteurs sur la recherche prioritaire de toute
zone verte, Ils découvrirent ainsi qu’il existait bien, et en tout, quatre
taches de verdure. L’une se situait au nord de l’Alaska, une autre en pays
basque espagnol, la troisième en Provence française et enfin, la dernière
et la plus vaste sur l’île de Cuba. En eux, l’espoir renaissait !
Ils cherchèrent à se mettre en communication radio avec d’éventuels
survivants, pour obtenir de l’aide. Ils s’activèrent pendant encore onze
mois en balayant toute la journée un large éventail de longueurs d’ondes
jusqu’à ce qu’ils obtiennent enfin un contact. Ils trouvèrent Sato San qui
les reçut et entreprit, en anglais, une conversation avec eux. Ainsi, et
grâce à eux, les Inuits apprirent la présence d’autres points de vie sur la
planète ! Ils décidèrent d’y envoyer quelques jeunes pour voir s’ils
trouvaient de quoi mélanger leurs gènes.
Olivia et son groupe reçurent les premiers la visite des jeunes Inuits et ils
les emmenèrent, ensuite, voir ceux de Saint-Sauveur. De cette manière
les types humains purent commencer à se mêler suffisamment pour que
l’humanité reparte.
Mais de là, à aller chercher ceux qui tournaient en l’air, il restait un monde
de techniques à acquérir et d’industries à reconstruire. Un engin de cette
taille ne peut se poser que sur un terrain aménagé spécialement pour lui.
Comment les voyageurs, parvenant à trouver une planète accueillante
autour de Proxima du centaure, devaient-ils initialement s’y prendre ? Un
amerrissage semblait le contact le moins défavorable possible à condition
de trouver une surface d’eau assez statique. Ceux qui lancèrent cette
expédition, vouée dès le départ à l’échec, ne laissèrent aux voyageurs que
de vagues instructions dans ce sens dans une enveloppe scellée à n’ouvrir
qu’à leur arrivée dans l’atmosphère de cette nouvelle et hypothétique
planète. En réalité la lecture de ce document ne leur apprit rien qu’ils ne
sachent déjà. Ils en déduisirent que rien de pragmatique ne pouvait
s’entreprendre sans l’aide d’une sérieuse assistance au sol !
La nouvelle humanité se fixa comme but intéressant et altruiste de
consacrer tout son temps libre à tendre vers la délivrance des générations
successives de navigateurs qui s’installèrent en position géostationnaire et
qui attendaient sans impatience. Ils possédaient des vivres et servaient de
relais, de conseils, de mentors à ceux qui marnaient sur le sol. Ils
devinrent leurs professeurs en bien des domaines car ils disposaient de
toutes les données de la science Terrienne au moment du lancement du
vaisseau « Espérance 5 » et leurs ordinateurs fonctionnaient encore
parfaitement. Les banques de données se trouvaient à jour des
connaissances humaines au moment du départ d’Espérance.
La première navette, destinée à les relier au sol ne devint opérationnelle
que cent cinquante et un ans après leur retour dans l’orbite terrienne.
Ensuite, à partir de cette date, petit à petit, les navigateurs revinrent
habiter notre monde lequel redevenait de plus en plus vert et attirant.
Au début, à cause de la gravité, ils éprouvèrent bien des difficultés à
s’adapter. Sous l’attraction réduite maintenue dans le navire ils acquirent
des tailles plus élevées que les rescapés de la G.C. sur cette planète (en
moyenne quarante centimètres de plus), mais pour un poids équivalent.
Leur aspect filiforme permettait de les distinguer aisément ! Leur
incapacité, aux efforts musculaires, les caractérisa longtemps. Puis, ils
s’adaptèrent progressivement et en, quelques générations et grâce à de
nombreux croisements, tout rentra progressivement dans l’ordre.
La dernière tâche commune entreprise par tous les descendants des
survivants consista à démonter pièce par pièce le vaisseau et d’amener ces
éléments au sol. Puis, cela achevé, ils opérèrent de même avec les deux
navettes. En somme les hommes récupérèrent finalement tout ce qu’ils
avaient eu tant de mal à placer en orbite. Cela leur demanda deux fois plus
de travail, mais, cette tache achevée, ils se sentirent heureux de la mener
jusqu’à son terme.
Beaucoup plus tard, alors que la planète arrivait à son premier milliard
d’habitants, lorsque la soif des espaces extérieurs les reprit à nouveau ils
entreprirent de remonter successivement les deux navettes, puis le
Lénine. Ils parvinrent à tout remettre en état de marche.
En ce sens, l’expédition bien prématurée (et manquée) des soviétiques vers
Proxima du Centaure se présenta comme une aubaine pour les quelques
humains qui les aidèrent à revenir au sol et voulaient relancer une
civilisation.
Marcel Herzberg
Fin du livre quatre des Mandalas
Révisé en 3/2005.
avertissement de l’auteur concernant la postface de ce livre :
Dans la saga des Mandalas, interviennent les « autres entités » ou A.E. Je
laisse entendre qu’il s’agit d’êtres, à nous très reliés, mais qui existent
dans un autre système dimensionnel. Pour le lecteur qui ne s’intéresse
qu’aux aventures de mes héros, cette allusion suffit.
Pour ceux qui aimeraient en savoir un peu plus sur les idées sous jacentes
et sur la philosophie qui les explicite, j’ai cru bon d’ajouter cette postface,
un peu personnelle que chacun peut sauter à sa guise. Peut importe ce que
représentent les A.E., vous en lirez de plus rudes dans le cinquième livre.
Marcel Herzberg.
Diaphanes.
ou
Réflexions sur la mort et sur quelques autres phénomènes ...
Certitudes concernant la mort.
Sortons de suite du terrain mouvant de la religion ou de l’ésotérisme pour
ne considérer que ce qui semble indéniable. La partie matérielle, chair, os,
fluides divers, se termine plus ou moins vite par une décomposition dont le
terme consiste en un recyclage des éléments constitutifs. Si le corps se
trouve embaumé cela peut allonger le temps nécessaire. On obtient le
même résultat en le congelant pour ralentir le processus de
pourrissement, mais en termes de millénaires, à la fin des fins, cela
revient au même. La chose devient plus simple et plus concrète en cas
d’incinération. Les éléments fournissent des minéraux résiduels et les
parties organiques participent à la combustion en apportant leur part
d’énergie. Nous savons tous, qu’à la fin, il ne restera rien de nos corps,
sinon des cendres entrant dans la composition de la croûte terrestre ou
des humus qui alimenteront les plantes.
La question de savoir ce qui peut se passer dans les corps dont on retarde
le processus au lieu de l’accélérer, n’est pas tranchée. Certains vous diront
que, dans les momies, une conscience de soi peut encore perdurer.
D’autres restent persuadés qu’on saura un jour, congeler et décongeler
des êtres en leur rendant la vie. Je ne sais pas ...
Quant à ce qui constitue notre personnalité, nos souvenirs et références
ou nos sentiments, demeurons réalistes. Pour les souvenirs, nous savons
que la mémoire se trouve fixée dans certaines parties de notre cerveau. Il
devient donc évident que lorsque cet organe disparaît par combustion
lente (enterrement suivi de décomposition) ou rapide (incinération) les
souvenirs ne possèdent plus aucun support matériel. Il semble raisonnable
de dire que les morts ne peuvent conserver de souvenirs. Notre
expérience, nos savoirs péniblement acquis, subissent le même sort
puisque fixés dans du périssable.
Alors ? Il ne resterait rien ? Je reconnais que je l’ignore ...
Incertitudes.
Des Américains - comme seuls eux peuvent l’oser – montèrent, un jour, une
série d’expériences dont le but consistait à mesurer le poids de l’âme. Je
ne plaisante pas ! Ils isolèrent un mourant dans une pièce entièrement
placée sur un dispositif de pesée. Ils mesurèrent le poids avant et après le
décès et ils en conclurent que « l’âme » pesait trente grammes. Bien sûr,
on leur expliqua que sur une masse de quelques tonnes, une différence si
faible pouvait venir de la précision de la mesure ! Ils rétorquèrent que,
cette différence se montrant toujours dans le même sens, ils se
trouvaient parfaitement en droit de conclure que ces trente grammes
correspondaient bien à la différence entre la vie et la mort. Je vous laisse
apprécier ! Toute question supplémentaire les interrogeant sur la nature
précise sur la composition de ces trente grammes aboutissait à ce qu’ils ne
pouvaient y répondre. Poussés dans leurs derniers retranchements, ils
évoquèrent une conversion matière/énergie. N’en disons pas d’avantage.
Notre actuelle conception de l’Univers, notre paradigme officiel, se bâtit
avec quatre dimensions seulement : trois de l’espace et une du temps.
Dans un tel paradigme il n’existe aucune place pour une vie, de quelque
type qu’elle puisse se révéler, après la mort. Dans ma saga de science
fiction « Les Mandalas », pour Mat Ducerf, et d’une façon globale pour les
Fédérés, les Chiros ou les Cephs, deux dimensions de type temporel
existent. Il faut aussi, dans le paradigme évoqué, y ajouter une sixième
dimension qui exprime, une dimension spatiale de plus impliquant le
phénomène de la gravité. Mais, là non plus, on ne peut trouver
d’explications permettant d’espérer une quelconque continuation d’identité
après la mort. Nous pouvons seulement envisager le jeu d’un phénomène lié
à l’entropie, dans une conception globale du phénomène « vie ». Celui-ci se
verra, alors, considéré comme un emprunt provisoire à l’entropie générale.
Il faut donc que tout ce qui reste de nous (et de tout ce qui vit) après
notre mort se confonde dans un grand tout où seront puisés les nouveaux
emprunts destinés à de futurs vivants. Et, si vous ne nommez pas cela de
l’ésotérisme ! Alors ...
De plus il ne s’agit que d’une théorie très personnelle et qui n’atteint pas
un point de maturation suffisant, pour que d’autres l’acceptent.
Parlons aussi un peu des greffes et pour envisager les moins
spectaculaires, non de celle du coeur qui garde toujours un côté
émotionnel fort, mais plus aisément, celle du rein. Celui qui provient d’un
donneur de la famille. Par exemple celui d’un père ou d’un jumeau ce qui
efface les phénomènes de rejet. Bon, voilà que le donneur meurt, de sa
belle mort et bien des années après son sacrifice et qu’une partie de lui
continue effectivement à vivre dans le corps de son parent. Cela change-t-
il quoi que ce soit à ce que j’exposais plus haut ? Il faudrait pour cela que
le rein possède une autonomie de pensée ou une conscience propre de son
existence et pour l’instant ceci n’entre pas dans la catégorie des faits
avérés. Alors, simplement, le porteur de la greffe, après sa propre mort,
se mettra à pourrir (ou brûler) y compris le rein greffé. Il ne s’agit que
d’une affaire de temps. Imaginons que le receveur du rein sain abandonne
son rein précédent, (donc foutu), à la science et qu’il perdure dans un
bocal de formol de la faculté de médecine, bien longtemps encore après
que receveur et donneur se trouveraient morts et enterrés. Il n’existe
aucune vie dans ce rein là !
Vous en voulez d’avantage car des objections vous viennent en foule à
l’esprit. D’accord !
Alors, prenons maintenant le cas d’un organe en mauvais état, mais sorti
du corps d’un malade et maintenu en fonctionnement in vitro par tout un
mécanisme de pompe, de liquides nourriciers, de thermostats et de tout
ce que vous voulez. Pendant ce temps, pour vous rassurer, on aura greffé
un autre (cœur, rein ou autre) au malade lequel continuera à vivre un
certain temps avant de décéder comme tout le monde. Imaginez que son
ancien coeur, malade, continue sous les stimuli à pomper et pomper encore
(comme un Shadock) et ce, pendant vingt ans. Pouvons-nous le classer
comme vivant ? Belle question pour les philosophes. Moi, je lui dénie cette
qualité.
...............................................................................................................
Inclusion rappel.
Dans le cycle des Mandalas, vous remarquez que les plus anciens Cephs
arrivèrent non d’une autre galaxie mais d’un secteur très étiré et lointain
de la voie lactée, avant de venir se répandre dans l’intérieur des autres
secteurs plus proches du centre. Devant de grands périls, ils durent
changer de planète pour aller se réfugier dans celle qu’ils nommèrent
Centrale. Plus tard ils essaimèrent vers les mondes de la Voie lactée
habitables pour eux. Seuls les Cephs Capitaines, formés au paradigme à
onze dimensions, pouvaient piloter leurs navires, mais ils finirent par
disparaître presque totalement. Enfin, et dans un respect mutuel avec les
descendants des primates, la science des Cephs et le paradigme des
Capitaines, commencèrent à être enseignés dans les mondes Fédérés.
*( lire les Mandalas livres un à cinq).
Ce qui doit retenir notre intérêt vient de ce que, dans ce paradigme, la vie
après la mort constitue une réalité ! Certes un corps disparu en tant que
tel se trouve dispersé en ses composants lesquels conservent
« individuellement, leur forme atomique ou moléculaire. Mais nous pouvons
tout de même affirmer que les dimensions spatiales du corps lui-même
n’existent plus. Déjà, dans le paradigme de Ducerf, nous pouvions imaginer
que demeure, dans trois dimensions temporelles, un aspect particulier de
la personne disparue, mais non concret pour nos sens.
***********
Maintenant, revenons-en à une autre idée force ou plus exactement à
quelques questions essentielles :
Pouvez vous m’indiquer combien de dimensions, possède un souvenir ? Une
sensation ? Une émotion vive ? Le goût de la fraise ? Un remords ? Une
information ?
Non, de toute évidence ! Mais ces « choses » existent d’une autre manière
que le concret brutal. Pouvons-nous penser, qu’après notre mort, (notre
dispersion en éléments chimiques et restitution d’énergie à l’entropie),
qu’après que nos cellules cervicales, (celles qui contiennent notre mémoire
ou à nos sensations) se transforment en liquides nauséeux, pouvons-nous
penser, dis-je, que demeure, dans un autre système dimensionnel, peut-
être, le principal de ce qui constitue le reflet émotionnel de notre vie ? Je
parle ici d’un ensemble de sensations pures sans aucun support matériel au
sens où nous l’envisageons ?
C’est là toute la question métaphysique posée par les religions et les
philosophes. Mais, dans le système du paradigme à six dimensions (ou dans
celui à onze dimensions qui tient compte, en plus, des cinq tenseurs
supplémentaires de l’espace fibré), rien d’autre que ce qui ne possède que
quatre dimensions (trois dans l’espace et une seule dans le temps) ne
disparaît avec la mort physique.
Tout l’immatériel d’une vie demeure sans support et continue à exister
avec moins de dimensions et, je le crois, moins d’individualités. Moins de
dimensions ? Cela vous heurte ? Mais dans notre monde, un plan s’évalue en
deux dimensions, une ligne en une seule ; ne font-ils pas partie du réel ?
Selon Mat Ducerf ou les Cephs, les héros de la Saga des Mandalas, nous
survivons sous la forme de « diaphanes » ou AE, intégrées elles-mêmes
dans un grand tout, sans nos trois dimensions spatiales, ni même l’une de
nos dimensions temporelles au sens où nous le concevons.
Imaginez un symposium d’idées, de sentiments, de sensations,
d’impalpables se mêlant, s’échangeant, peut-être, se confrontant ou se
comparant dans une seule dimension temporelle, (car il en faut quand
même au moins une pour qu’il existe des avants et des après) !
Ce monde des diaphanes peut-il aussi laisser un de ses composants sortir
de la conférence et s’individualiser comme avant sa mort ? Il y faudrait un
motif impérieux ou des raisons qui ne sont pas à notre portée. Alors le
diaphane reviendrait fréquenter un peu notre monde (à six ou onze
paramètres) et, peut-être, saurait comment intervenir sous sa forme,
réduite en dimensions, mais non en puissance. Nommez-le fantôme,
spectre, ombre, revenant, âme en peine, rêve ou autrement, ce « serait »
un diaphane ! Comme nous le deviendrions nous-mêmes, après notre mort
physique, si cette théorie se vérifie un jour,
Et puis, il existe encore autre chose. Imaginez que je fréquente, durant
des années, un très bon copain, comme Henri Malherbe, avec lequel nous
nous entretenons de tout et de rien. Il sait, avant que j’ouvre la bouche,
comment je vais répondre et moi de même pour lui. Nous correspondons en
permanence à l’aide du téléphone et nous nous voyons de temps en temps.
Je pense parfois à ce qu’il dirait de telle ou telle chose et comment il
réagirait en face de tel événement. Bon, supposons qu’il meure un jour, au
loin, sans que quiconque ne m’en prévienne. Dans mon esprit il reste
toujours aussi vivant qu’avant et cela peut durer des mois ou des années.
Cela ne cessera que lorsque j’apprendrai sa mort. Mais en attendant,
puisque je l’ignore, il vit encore un peu en moi.
De là vient sans doute le désir de chacun de laisser une trace ou des
éléments dont les survivants conserveront le souvenir. Mais nous
rencontrons alors une certaine confusion ! En effet, ce qui reste, ne se
trouve plus en moi, (cadavre), mais dans les cellules cervicales de ceux qui
penseront à moi ! Bien longtemps après que me décompose en molécules et
atomes et bouclant le retour entropique de mon phénomène « vie » !
Il paraît vain de vouloir tenter de s’immortaliser ainsi ! D’ailleurs perdurer
pour combien de temps à l’échelle du cosmos ? Qui se souvient encore de
Sargon ou d’Amram ? Pourtant l’un, Sargon II, fut d’une longue dynastie
qui, durant plusieurs siècles, régna en Mésopotamie et l’autre engendra
Moïse ! Comme le disait le Cohélet (ou l’Ecclésiaste si vous préférez) :
« Vanité, vanité, tout est vanité et poursuite de la brume ! »
Mais, si nous oublions tout l’aspect concret de ce que nous sommes, il n’en
reste pas moins que tout ce dont j’ai parlé à propos des sentiments, des
informations du souvenir etc. de tout ce qui n’a aucune « dimension »
existe tout de même. La question se porte donc sur le désir de savoir s’il y
a pérennité ou non ? Si tout reste fugace et disparaît à mesure, alors,
nous devons nous incliner, rien ne subsiste de nous après la mort et il faut
bien nous résoudre à l’admettre !
Mais, supposons le contraire :
Tout ce que nous (et tous les vivants) ressentons, pensons, concevons,
mémorisons se verrait recueilli au fur et à mesure (par exemple, pendant
nos périodes de sommeil). Si nous pensons que notre cerveau enregistre
comme un magnétophone ou un magnétoscope, il existerait une copie qui
partirait chaque matin vers les autres dimensions. Nous représenterions,
en quelque sorte, des appareils de mesure fournissant des données
concernant notre vécu. A qui ? Ou à quoi ? Impossible de répondre
nettement à ces questions, mais pas du tout impossible de les concevoir.
Notre vie physique ne représenterait qu’un moyen utilisé par le Créateur
pour examiner l’état de l’Univers qu’il créa, vu de l’intérieur ... S’il s’agit
effectivement de ce genre d’explication, alors tout ce que nous avons
vécu, appris ou ressenti reste enregistré d’une façon impérissable et nous
survivons autrement ! Un genre de fichier sauvegardé. L’image qui me vient
à l’esprit, pour établir une comparaison à ma portée, évoque celle d’un
hologramme de notre vécu ... Hologramme = Diaphane ?
Reste la question des liens éventuels pouvant se nouer entre un diaphane
et d’autres individus morts ou vivants. Est-ce que tous les « vécus » se
trouvent mélangés dans un grand tout ou demeurent-ils individualisés ?
Qui peut le dire ? Mais si nous croyons au sens de certains rêves, aux
fantômes, à un contact possible avec ceux qui nous furent chers, alors
nous pouvons espérer que la fraction des souvenirs que nous conservons de
quelqu’un peut rester lié avec le « vécu » de cette personne décédée.
Pour étudier cette question, commençons donc par le plus simple. Vous et
Tartempion, vécurent, entre autres, un de ces moments parfaits si rares
dans une vie. Les sentiments positifs que vous éprouvâtes tous deux au
même instant, dans un même lieu, pour de semblables circonstances, ont
été reçus, provenant de vos deux individualités, très exactement comme
en double exemplaire. Depuis, votre vie continue tandis que ce pauvre
Tartempion reste mort depuis belle lurette. Si, soudain, vous repensez à
cet instant de bonheur, se peut-il que dans la « banque de données » où les
sensations de votre ami se trouvent enregistrées, oui, se peut-il qu’une
résonance se produise ? Donc que s’établisse une forme de contact entre
vous vivant et lui le Diaphane ? Avouez que l’on ne peut pas l’exclure
totalement !
Avançons un peu plus. Deux personnes partagèrent, dans une prison ou
dans un Goulag, à la fois leur pain et leurs infortunes et, ce, durant des
mois ou des années. Ils ressentirent le froid, la faim, l’espoir, l’amitié, la
crainte chaque jour, chaque semaine et ceci pendant très longtemps. L’un
des deux meurt, mais il reste vivant dans les souvenirs du compagnon de
misère. Ne pensez-vous pas que leurs communs souvenirs, leurs misères
parallèles, puisse entraîner qu’entre le vivant et le Diaphane quelque chose
puisse passer, encore ?
Oui, nous admettrons aisément qu’un vivant puisse penser à un défunt !
Mais pouvons-nous seulement penser à l’opération inverse ? Mon idée,
certes très discutable, envisage que la chose ne devient possible que sur
l’initiative du survivant. J’éprouve à nouveau ce que je ressentis jadis, cela
émet un sentiment que le diaphane ressent comme une résonance avec son
propre « vécu » , son propre champ de mesures du monde. Alors ce
diaphane émet à son tour et là, seulement là, je peux recevoir ce qu’il
envoie.
..................................................................................................................
Incise
Géographie (sic).
Avant d’aller plus loin, une question se pose, celle de savoir où pourraient
bien se trouver recueillis tous les sentiments et sensations des vivants ?
Le terme « géographie » doit se prendre ironiquement car si un tel
« endroit » existe, il se trouve évidemment hors du simple champ de nos
simples dimensions spatiales. Alors quoi ?
Difficile à concevoir, pour de pauvres humains comme nous, mais quelques
concepts peuvent nous y aider. Si notre Univers résulte d’une création, il
existe un créateur. Les questions de savoir si ce créateur se trouve
encore, ou non, présent dans cet Univers, s’il s’y trouve en totalité ou en
partie seulement, reste le principal sujet des religions et des croyances.
Mais, à l’instant précis de la création, il exista une « interface » entre le
Créateur et la création.
Dans notre petit paradigme à quatre dimensions seulement, nous ne
pouvons pas expliquer grand-chose concernant la question de savoir si
notre Univers, doit mathématiquement, se considérer comme un ensemble
fini ou non ? Pas plus que nous ne pouvons répondre à propose de son
expansion infinie ou d’un phénomène inverse se déclenchant à un certain
terme ?
Dans le paradigme de Mat Ducerf il devient admissible que ce qui se
montre infini pour nous, dans un monde simple quadri dimensionnel, trouve
des limites en introduisant des dimensions supplémentaires. Je souhaite
me placer dans cette perspective. Ce monde, infini pour nous, possèderait,
tout de même, une limite et donc une interface avec son créateur.
Je conçois alors bien plus facilement que les « mesures » ou les « vécus » ,
pris au cours de notre, vie se trouvent stockés, rangés, cumulés,
confrontés, voire étudiés, dans cette interface, que je n’imagine le
contraire.
Mais ce contraire reste concevable ! Par exemple, à l’heure où j’écris nous
ne savons rien de ce qui se passe à l’intérieur d’un Quark et rien n’empêche
qu’il contienne un stockage d’informations, non ? Cela se rapproche de la
théorie de Monsieur Charron, professeur à l’école Polytechnique de Paris.
Il estime que Dieu ou l’Esprit, infiniment divisé en petits éléments, se
répartit à l’intérieur de chaque électron de l’Univers !
Alors, j’émets une hypothèse de confort. Si elle ne se vérifie pas, cela ne
remettra pas en question les raisonnements ou ratiocinations que je
poursuis. Mais cela m’aidera à débrouiller et illustrer ma pensée. Je tente
donc cette hypothèse qu’à l’interface, les « mesures » (= vécus = recueil
de tout ce qui est sans dimensions et ressenti par chacun) se trouvent
réparties et rendues plus simples à consulter par des regroupements selon
l’une des dimensions ou des tenseurs possibles. Quelle façon très
anthropomorphique de voir les choses ! J’en saisis la faiblesse mais je ne
dispose pas de variantes du fait que tout ce qui viendra de moi ne peut que
les montrer anthropomorphique !
..................................................................................................................
Télépathie.
Des expériences sérieuses, menées avec de vrais jumeaux, se fixaient
pour objet de savoir si quelque chose passe de l’un à l’autre même lorsqu’ils
se trouvent isolés. L’un se trouva placé, près du pôle nord, dans un sous-
marin tandis que l’autre restait aux USA dans un laboratoire. Je ne vais
pas vous redire ce que les savants constatèrent, voyez les rapports
officiels si vous voulez en savoir plus ! Il faut simplement noter que des
informations circulent entre eux malgré la distance et leur impossibilité
de communiquer par les moyens habituels.
Sans aller aussi loin et aussi compliqué, toute personne possédant un chien
peut le constater et reproduire l’expérience suivante que convainquit que
la télépathie existe et que les chiens la pratiquent !
Il m’arrivait souvent, dans un désir de compagnie, d’emmener mon chien
avec moi lorsque je devais entreprendre des tournées de province. En
général, muni d’un listing remis par l’agent local, je devais aller voir, des
gens que je ne connaissais pas, et les trouver à des adresses où je me
rendais pour la première fois ... Or, j’avais constaté à maintes reprises,
que lorsque j’approchais du lieu de ma visite le chien commençait à
s’agiter, comme lorsqu’il savait que nous partions en balade. Cela
commençait à deux ou trois kilomètres de la destination et rien, ni dans
l’allure du véhicule, ni dans les bruits avoisinants ni dans ma propre
attitude ne pouvait lui indiquer que nous arrivions. Pourtant,
indéniablement, il le savait ! En fait, il reste patent que le seul qui savait
vraiment que nous approchions d’un arrêt c’était moi. Il recevait cette
information directement de mon cerveau au sien ! Peu importe sous quelle
forme ! À mon avis, pas en mots, mais uniquement en sensations. Ce qui me
paraît évident est que nos chiens ressentent, avec plus ou moins de
précisions, ce que nous ressentons. Si vous avez peur des chiens et
craignez une attaque (cas des facteurs), le chien le sent et vous attaquera
sans hésiter. Si vous aimez les chiens et pensez à eux affectueusement,
ils viendront pour que vous les caressiez. Sauf ceux que nous dressons à se
montrer agressifs en toutes circonstances.
Ma conclusion : Une communication peut exister, à un niveau abstrait,
entre deux êtres vivants. Cette relation se trouve améliorée si une
affection existe entre eux. Cela paraît plus aisé entre jumeaux ou entre
des tandems du genre : mère enfant ou couple amoureux de longue date.
J’ai observé, comme tous ceux qui se penchèrent sur ce phénomène, que :
La communication ne s’établit pas de manière permanente, mais procède de
lueurs fugaces. L’interprétation de ces échanges reste souvent difficile.
Celui qui émet ne sait pas qu’il le fait (sauf si cela se déroule dans le cadre
d’une étude scientifique). Il existe une notion d’intensité avec, sans doute,
un seuil de déclenchement.
Je reprends ici ce que je mentionne, par ailleurs, dans mes mémoires. Je
me trouve à Rouen alors que j’y poursuis mes études de Chimie. Soudain,
en milieu de semaine, je me sens envahi d’une angoisse telle que je décide
immédiatement de me rendre à Paris ! J’arrive juste à temps pour rendre
une dernière visite à mon grand-père qui meurt quelques heures plus tard !
Qui m’envoya, sans le savoir, le message urgent de tout laisser tomber
arriver à temps ? Mon pauvre grand-père se débattant contre son
cancer ? Ma mère ou ma grand-mère ? Je ne peux pas le dire, mais cela
arriva et me semble aussi valable que du concret.
Toute une littérature spécialisée fait ses choux gras de telles histoires et
il faut en laisser bien plus qu’on doit en prendre. Mais, cela reste
indéniable pour qui l’a vécu, la télépathie peut exister entre personnes ou
animaux proches. Probablement que tous les êtres ne se montrent pas
également aptes à émettre ou à recevoir, mais je ne peux pas rayer le
phénomène d’un trait au prétexte de la difficulté d’en parler.
Alors, revenons dans le vif du sujet de ces réflexions : Existe-t-il encore
un type de lien semblable à ce que je viens d’évoquer, après que l’un des
communicants passe de vie à trépas ? Et, si oui, pendant combien de
temps ?
Le fait que nous rêvions que certains de nos disparus nous parlent ou
agissent ne révèle rien. Les psychologues l’expliquent aisément en disant
que notre subconscient opère son « travail de deuil ». D’ailleurs les
sceptiques trouveront toujours qu’une bonne analyse entreprise sur vous-
mêmes éliminera le problème ! Devons-nous, pour autant, abandonner cette
possibilité que des morts affectivement très proches, cherchent,
« parfois » à nous communiquer quelque chose ?
N’attendez pas de moi que j’apporte une réponse à cette question qui
trouble l’humanité depuis toujours. Mais, si nous acceptons le schéma, que
nos vécus respectifs, puissent se trouver récoltés et classés, alors un
vécu identique entre deux êtres dont l’un reste vivant et l’autre pas, peut
constituer la base d’une résonance et, plus loin encore, d’une transmission.
Si cette dernière existe, pourquoi se montrerait-elle de façon plus nette
que celle établie entre deux vivants ? Le cerveau récepteur traduira, tant
bien que mal, quelque chose qui relève du ressenti, en images de rêve plus
nettes et forcément orientées. À l’état de veille celui qui reçoit éprouvera
des angoisses, des sentiments de plénitude affective ou des réactions
physiques auxquels il ne trouvera pas d’explications logiques. D’où la
difficulté d’interprétation et le doute de l’authenticité d’un message.
Comme je l’ai envisagé plus haut, il est pensable que si un lien s’établit ce
ne puisse être que sur l’initiative du vivant. Je repense à notre ancien
chien et à la façon qu’il avait de guetter mes mouvements lorsque, dans la
cuisine, j’allais ouvrir l’élément haut contenant, entre autres, le chocolat
dont il était si friand. La nuit suivante je le vois en rêve, il gambade
joyeusement autour de moi alors que je me balade en sa compagnie dans un
sous-bois. Cela résulte-t-il du fait que ayant pensé fortement à lui, il
apparaisse dans un bout de mes rêves ? Ou bien, pour la même raison,
m’adresse-t-il ce message de bonheur partagé depuis l’interface ? Dès que
je serais mort et revenu pour vous le raconter, je le promets, je vous
apporte la réponse !
Chacun ne possède que sa propre expérience et, s’il peut avoir confiance
en sa propre mémoire, que considérer comme fiable venant de celle des
autres ? En ce qui me concerne, je revois parfois, au cours de mes songes,
des personnes décédées qui me restent encore très chères. Elles s’y
manifestent comme si la mort n’avait pas encore accompli son oeuvre. Elles
sont avec nous et nous communiquons un peu par la parole ou par des
actions virtuelles mais cela ne vient-il pas du regret que j’éprouve encore
de leur mort ? Une sorte de compensation de mes affects pour effacer la
dureté de leur disparition ?
Mais jamais, au grand jamais, je ne reçois de message très clair ou
d’avertissement de devoir exécuter ou non une mission, de me méfier de
celui-ci ou de celle-là, de jouer un numéro aux courses et de tout ce que
les gens racontent à droite ou à gauche. Pour autant, je ne peux nier que
de retrouver mon père ou un copain comme s’il appartenait encore au
monde des existants me mets du baume à l’âme et me procure une bien
agréable sensation. Alors dois-je en conclure que le mort vint panser les
plaies affectives, non cicatrisées, qui m’affectent ? J’aimerais pouvoir
m’en convaincre !
Sur la durée de l’hypothétique continuation de relations entre morts et
vivants jadis très liés, il faut qu’en me le demandant je réponde
positivement à la première des questions.
Ensuite seulement, je m’occuperai de penser à la « durée ». Je dois
simplement constater que dans mes rêves, rarissimes lorsqu’ils mettent en
jeu des disparus, je ne constate aucune atténuation de la force de leur
présence au cours des années qui passent pour moi. Il peut arriver que je
retrouve, de façon onirique, quelques personnes très proches, comme ma
tante ou ma mère qui vivent encore. Ils interviennent dans une situation
donnée, mais pas plus ni moins au fil des ans. Je n’entrerai pas moins en
rapport avec eux, si rapport il y a, demain moins intensément qu’hier. Si,
par hasard, mes rêves mettent en jeu un décédé, il possède la même force
de présence que du temps où il vivait. Et, ce rêve terminé, je reprends
conscience, de la même façon, qu’ils vivent encore ou non. Donc j’incline à
dire que le temps n’influence pas trop le phénomène.
Résumé de ma façon de voir :
Selon le paradigme de Ducerf, nous perdons, par la mort, quelques-unes de
nos dimensions. Justement celles que nous percevons le mieux de notre
vivant. Mais nous conservons, dans les autres, nos « vécus » sous une
forme individualisée ou imbriquée avec ceux des autres. Ces « vécus »
existent donc à l’interface dont j’ai parlé et ce, quelle que nature que nous
puissions attribuer à cette interface. Si nos vécus conservent une
individualité nous pouvons les désigner comme des Diaphanes (esprits,
fantômes, revenants ou autres). Sinon, ils s’intègrent à un grand tout, et
seules des parties de ce qu’ils deviennent, peuvent entrer en résonance
avec nous, lorsque nous pensons fortement à eux ou que nous les revoyons
de façon onirique.
La mort totale et absolue n’existe donc pas ! D’une manière, imperceptible
pour les vivants, quelque chose de nous continue. Je dirais même que ce qui
perdure ainsi peut constituer le principal de ce que nous fûmes et
ressentîmes au cours de notre période de « vivants ».
En ce qui concerne les notions d’enfer ou de paradis je pense qu’il s’agit
d’inventions humaines pour adapter notre mode de vie en respectant les
morales en vigueur au cours de notre siècle. Pour autant, j’envisage assez
aisément que si mon vécu se trouva plein de sentiments positifs, de
conscience tranquille, de satisfactions, de réussites, d’amour reçu… Il
reste pensable, qu’à l’état de Diaphane je baignerai dans ce qui se
rapproche d’un paradis. Au contraire, si j’ai couru au mal en sachant que je
transgressais les règles de la vie en commun, si ma conscience me pèse, si
je n’ai ressenti les choses que négativement, si j’ai accumulé les échecs,
les déceptions et ne reçus qu’une portion congrue d’amour, alors cela
deviendrait une forme d’enfer que de baigner à jamais dans mon propre
« vécu ».
« Quelle injustice ! » Me direz-vous ! Ainsi celui qui passa sa vie à souffrir
continuerait de plus belle et à jamais ? Oui, si ma théorie se vérifie, je le
crains bien. Ce qui entraîne la conséquence que nous devons nous efforcer,
de notre vivant, de souligner tout ce qui se montre comme bon et agréable
et pratiquer le « Carpe Diem ». Il ne faudrait voir, en chaque événement,
que le côté positif. Agir de façon à ce que les autres nous aiment et nous
apprécient, deviendrait donc la règle d’or ! Plus aisé à écrire qu’à réaliser !
Une telle injustice manifeste entre les destins de tout un chacun peut, en
effet, statistiquement se concevoir. Mais, moralement ou religieusement,
cela devient intenable. Nous supportons, de voir à la télévision ou en
direct, comment les animaux se dévorent les uns les autres pour continuer
leur vie et se prolonger en tant qu’espèces. Mais qui ne déplore pas la mort
brutale du chevreau broyé dans la gueule d’un lion ? Qui peut voir une
mouche tenter d’échapper à la toile de l’araignée sans ressentir l’envie de
l’aider ? Qui ne frémit pas en voyant la mante religieuse dévorer le mâle
avec lequel elle vient juste de s’accoupler ? Certes, les lois de la survie
paraissent cruelles aux yeux des humains ! Mais, pourtant, elles règnent
effectivement sur le monde animal.
Pour le monde végétal, il faut observer, année après année, une haie de
troènes guerroyant rudement au niveau des racines pour comprendre
l’âpreté de la lutte. De temps en temps, l’un commence à dépérir, puis il
meurt. Ses voisins peuvent alors occuper l’espace libéré.
Pour ce qui est de l’homme, vous en savez autant que moi. Il existe, en
chacun de nous, un côté animal indéniable qui provoque des comportements
identiques à ceux des bêtes. Le reste devient affaire de convictions, de
religions, de morales, de philosophies. Si vous croyez en un Dieu bon et
juste, alors les inégalités des « vécus » ne vous deviendront supportables
qu’à la condition que le malheureux trouve le bonheur après sa vie
terrestre et, éventuellement, réciproquement. Mais, comment faire pour
que ce que vous avez ressenti durant votre vie s’inverse ? Il faut
énormément de foi pour y parvenir. Il reste la métempsycose et ses vies
successives. Que dire de ces croyances pour lesquelles nos âmes subissent
de successives épurations en passant d’un corps vivant à un autre ?
De la métempsycose.
Je ne me prétends pas historien des religions et je me contenterai d’un
simple rappel. Dans certaines croyances orientales, l’âme passe d’un corps
à un autre, en s’améliorant jusqu’à ce qu’elle atteignent suffisamment de
qualités pour accéder à la divinité ou au septième ciel. Dans ce schéma
anthropomorphique, le stade final « être humain » ne s’acquière qu’après
une longue expérimentation des vies animales. Ce statut part de l’animal
imparfait et s’achève dans la quasi sainteté. Compte tenu du fait que ce
sont les hommes qui le disent, il ne fallait pas s’attendre à autre chose.
Mais on ne m’empêchera pas de penser que, si l’amour ressenti pour les
autres reste la clef de la sélection, le chien devrait représenter le stade
final. Voilà bien le seul vivant dont la fidélité et l’amour résistent à toutes
les épreuves !
Connaisse-vous beaucoup d’humains qui, recevant un coup de pied que vous
leur envoyez, viendront vous fêter lorsque vous les retrouverez en
frétillant de la joie qu’ils ressentent à se trouver en votre compagnie ?
Combien de vos amis humains viendront-ils pleurer sur votre tombe, hurler
à la mort et quelques fois y mourir de chagrin ? Certes le chien ne doit pas
se voir déifier pour autant, même s’il a de nombreuses qualités de
simplicité dans ses affects et dans sa façon de les manifester.
Bref, à ceci près que je ne peux me convaincre que le stade « humain »
représente le sommet de la progression, rien ne me choque dans l’idée des
vies successives, puisque cette métempsychose précise qu’à chaque
naissance tout est oublié de la ou des vies antérieures. Pourquoi pas ? Il
s’agirait alors d’un oubli provisoire et indispensable lequel disparaîtrait à la
fin du cycle. Dans ce cas, les « vécus » s’accumuleraient dans le Diaphane,
lequel pourrait alors échanger des « résonances » avec des animaux et des
hommes intimement liés à lui au cours de ses différentes incarnations.
Disons que cela complique un peu le point de vue auquel j’arrivais, mais ne
le réfute en rien.
Ombres portées.
L’image de l’ombre qui ne possède que deux dimensions dans notre monde
géométrique en comportant jusqu’à trois, se voit souvent prise comme
exemple pour tenter d’expliciter des systèmes bien plus complexes à n
dimensions. Ainsi, pour amener les étudiants à mieux comprendre la nature
de la force de gravitation qui provoque l’attraction des corps célestes
entre eux, les enseignants donnent l’exemple suivant :
« Prenez un coussin en matière plastique transparente un peu gonflé d’air.
Posez dessus deux balles de tennis excentrées. Éclairez par-dessus et
regardez les ombres de ces objets à trois dimensions. Vous verrez les
deux cercles ombres des balles placées à une certaine distance l’un de
l’autre. Nous supposerons que le coussin ne produit, lui-même, aucune
ombre. Ensuite, exercez à l’aide d’une règle en plastique identiquement
transparente, une pression verticale de haut en bas, en un point du
coussin. Il se formera un creux et les deux balles de tennis rouleront vers
ce point bas. Au niveau des ombres on verra les deux cercles sombres se
diriger l’un vers l’autre. De plus, si au lieu de deux balles identiques, l’une
pesait le quadruple de l’autre, les vitesses de déplacement des deux
ombres se révéleraient visiblement différentes. Pour une entité, qui ne
posséderait que les dimensions géométriques d’une ombre (deux) il
faudrait qu’elle conçoive une troisième dimension pour comprendre la
raison de cette attraction réciproque. Il devient ensuite aisé de prouver
aux étudiants, que la gravitation se comporte comme le phénomène
perceptible par nous, d’une quatrième dimension déformant l’espace, dans
notre monde qui n’en montre que trois. »
Mais alors, me direz-vous peut-être, devons-nous nous voir comme des
ombres de quelque chose qui possède quatre dimensions ? Nous ne
pouvons, effectivement, pas l’exclure, mais vous devez vous attacher au
fait que vous pensez dans ce monde ci, monde où vous et moi vivons en ce
moment. Et aussi, tenir compte de ce que les apparences nous incitent à
croire que nous demeurons les maîtres de nos mouvements, et non l’ombre
de mouvements décidés ailleurs ou a un niveau possédant une dimension de
plus. Ici, nous retrouvons le problème du libre arbitre que je veux étudier
avec vous maintenant sous un autre angle.
Empilements de photos.
Je dois vous demander de fournir encore un petit effort pour la
compréhension du concept suivant : Imaginez que toutes les secondes, ou
moins, une photo de vous est prise et tirée puis découpée selon votre
silhouette. Vous obtenez alors une série de plans que rien ne vous empêche
de poser les uns sur les autres. Par exemple : Le corps immobile, vous
levez un bras et durant tout votre mouvement un automatisme vous
photographie à chaque centième de seconde. Comme votre mouvement
complet se déroule sur une seconde, vous obtenez cent photos que
quelqu’un peut découper et coller minutieusement les unes sur les autres.
Si chaque photo montre une épaisseur d’un demi millimètre, cela donnera
un volume dont la hauteur mesurera cinq centimètres. Vous venez donc de
construire, en partant de plans à deux dimensions, un volume qui en
possède trois mais qui ne ressemble en rien au volume de votre corps. En
fait chaque photo possède deux dimensions de l’espace et une du temps.
Toute section de l’objet que vous venez de construire correspond à la
forme a deux dimensions que vous présentiez à un instant précis (le
cinéma vous donne le même exemple à l’envers. On fait passer de la
lumière à travers une pellicule et une ombre apparaît sur l’écran. La
succession de ces ombres, à partir d’une certaine vitesse nous donne
l’impression d’un relief et de mouvements).
Alors, si nous possédons vraiment quatre dimensions de l’espace dont nous
ne sommes que les projections, à chaque unité minimale de temps, nous
n’en possédons que trois et l’idée devient possible à envisager. Mais cela
ne fournit aucune réponse pour dire à quel niveau les mouvements que nous
décidons viennent de nous, tels que nous nous voyons dans ce monde ou ne
représentent que les projections de ce que, à un niveau plus complexe, une
autre façon d’être de nous, choisit ...
Dans cette perspective, notre mort entraîne la disparition de tout ce qui
semble concret en nous, mais que pouvons-nous affirmer, au juste, de ce
qui relève des dimensions supplémentaires ?
Revenons-en à nos ombres. Elles ne possèdent que deux dimensions et
n’existent qu’en tant que projections. Coupez maintenant la source de
lumière et il n’existe plus d’ombre ! Cessez-vous pour autant d’exister ?
Autre façon de voir : Sous un éclairage votre ombre existe, mais si vous
deveniez transparent il ne s’en produirait plus aucune ! Vous venez de
changer de nature ou bien le rayonnement devient tellement puissant qu’il
traverse tout comme certaines particules élémentaires ! Plus d’ombre,
mais vous, vous existez encore !
Remplacez les deux dimensions de l’espace par trois et considérez que
nous ne sommes que des projections d’un monde qui en possèderait quatre.
Ce qu’est pour nous une ombre devient un, ou une, Diaphane dans ce monde
là.
Le terme de « Diaphane » doit se comprendre comme évoquant une sorte
d’ombre possédant deux de nos dimensions de l’espace, plus une à laquelle
nous ne possédons aucun accès concret et tangible, de notre vivant mais
qu’en mathématiques, nous nommons : La quatrième dimension.
Le(s) temps.
Ainsi donc, dans le monde d’après la mort, nous continuerions à posséder
quelque chose qui s’apparenterait à un volume (nous envisageons trois
dimensions de l’espace) mais n’a rien à voir avec ce qui est ici bas. Au
niveau des dimensions du temps j’imagine que des modifications peuvent
intervenir. Si nous acceptons le paradigme actuel, le temps ne possède
qu’une dimension et donc, sous notre forme Diaphane, il continue à exister
puisqu’il est possible de dire : « avant ou après », en parlant de notre
forme de vivant. Rien ne dit que sous la forme de Diaphane notre
conscience du temps reste identique à celle que nous percevons ici et
maintenant. Une vue plus perspective devient pensable et, dans ce cas, les
Diaphanes percevraient plus ou moins nettement, le passé et l’avenir.
Mais si nous acceptons le nouveau paradigme dans lequel le temps existe
sous les formes corpusculaire et ondulatoire, le passage à l’état de
Diaphane devrait s’accompagner de la perte du temps corpusculaire qui ne
trouverait, dans notre nouvelle forme, aucun point d’application.
Je demeure convaincu, depuis 1970, qu’un jour il faudra bien que les
savants se rendent compte de ce que les prémisses du paradigme actuel se
montrent insuffisantes. On a voulu présenter le temps comme une
quatrième dimension de l’espace, et alors tous les malheurs arrivèrent et
les explications de notre univers devinrent de plus en plus embrouillées et
absconses. Certains phénomènes impliquent la nature corpusculaire de la
matière alors que d’autres ne veulent voir que la fonction ondulatoire. Cela
conduisit à des impasses auxquelles les théoriciens les plus habiles,
répondirent que chaque grain de matière se trouve accompagné d’une onde
de probabilité de sa présence ... Et pour les explications ils se trouvent
contraints de pratiquer la « re normalisation » ce qui revient à utiliser la
méthode des panels ! Je ne vais pas vous barber d’avantage avec cela, mais
pour moi le nouveau paradigme (encore à venir) deviendra le seul valable.
Résumé 2
A notre mort nous passons à l’état de Diaphanes, en rejoignant un monde
possédant d’autres caractéristiques de dimensions et de temps. A la
question, préalablement posée, de savoir si nous restons individualisés ou
si nous participons d’un grand tout, je peux répondre que, -si ma façon de
voir reste la bonne-, alors nous demeurons des individus.
Rien, par ailleurs, ne s’oppose à ce que nos « vécus », (impressions restant
de notre état de vivant) restent imprégnés dans notre nouvelle forme.
Rien non plus ne va contre le fait que des harmoniques ou résonances
puissent exister entre un vivant et un Diaphane, s’ils vécurent ensemble
d’intenses sensations.
Nous entrevoyons une possibilité qu’un Diaphane, capable d’une
« perspective » temporelle, puisse se reporter au passé ou au futur d’un
vivant pour tenter, soit de l’aider à résoudre un problème concernant son
passé, soit de l’avertir d’un danger à venir. Ceci apporterait une
explication à certains rêves prémonitoires souvent décrits dans l’Histoire.
Je me sens moins porté à penser que la désignation, en rêve, du coupable
d’un crime ou de l’auteur d’un acte très mal vécu dans le passé, relève du
même ressort. Je croirais plus à une explication de notre inconscient sous
forme onirique.
Et nos trente grammes ?
Les Diaphanes existeraient donc dans un système où l’une des dimensions
peut s’envisager comme un tenseur de l’espace, une fibre
(mathématiquement parlé). Il faut alors se demander ce que cette
hypothèse implique ?
D’abord, et au passage, nos trois dimensions de l’espace restent
parfaitement abéliennes. Les mesures d’un parallélépipède dans l’espace
sont interchangeables, selon le système de référence. La hauteur peut
être la largeur ou la longueur, peu importe : le volume et la forme
resteront les mêmes. Rien ne change, si vous précisez en premier une
largeur ou une hauteur.
Par contre, si vous prenez un dé à jouer, le six en haut, et que vous
exécutez trois mouvements : pivotez d’un quart à gauche, puis d’un quart
vers vous puis d’un quart à droite, vous constaterez que vous voyez une
certaine face, sur le dessus du dé. Repartez de la position initiale mais
exécuter les mêmes mouvements dans un ordre différent, en final une
autre face se trouvera en haut. Ces trois mouvements ne sont pas
abéliens. Si vous jouez aux cartes, jouez trois fois atout puis l’as de coeur.
Vous ramasserez quatre levées. Jouer deux fois atout puis l’as de coeur
avant de continuer et votre as se verra coupé par l’adversaire. Le jeu de la
carte reste non abélien. Ouvrez un rideau, puis la fenêtre, puis les volets,
refermez la fenêtre et remettez le rideau en place. Essayez donc de
refaire les mêmes gestes dans un autre ordre ! Bien des choses
appartiennent aux propriétés abéliennes dans notre vie de tous les jours.
Par contre la quatrième dimension, (tension/gravité), celle qui peut
expliquer les lois de la gravité, ne peut se permuter avec l’une des autres
car elle n’est pas de même nature. Dans le monde des Diaphanes, deux
dimensions de l’espace seulement restent abéliennes.
Seconde implication : Si aux deux dimensions d’une ombre, nous ajoutons
celle qui concerne le rapport entre masse et gravité, la notion de masse
existe dans cet univers. Cela implique que le Diaphane possède sous forme
d’énergie ou de particules ce qui correspond à une masse et ceci selon la
formule d’Einstein e=m multiplié par c au carré. Si nous acceptons
l’expérience des Américains pesant une « âme », un Diaphane présenterait
une masse d’environ trente grammes durant notre vie puis, se
transformerait en énergie ou particules dans l’univers des Diaphanes.
Même pour seulement trente grammes, cela représente pas mal de
puissance si on l’exprime en énergie pure ! Je l’ai quantifié dans un
chapitre de la saga des Mandalas.
La bande de Möbius.
Pour ceux qui l’ignoreraient ou ne s’en souviendraient pas, chacun peut
aisément, à partir d’une bande de papier parfaitement plan (deux
dimensions), réaliser un objet qui en possède trois. Il suffit de prendre
cette bande (essayez avec un découpage de deux centimètres de large et
50 centimètres de long) et d’encoller les deux bouts pour obtenir un
cercle que l’on peut poser sur la table. Mais si au lieu de réaliser ce collage
sagement vous en retournez une extrémité avant de la coller sur l’autre
extrémité, vous obtiendrez un objet aux propriétés étranges. Une bande
de Moëbius. Ainsi, si, avec un crayon, vous suivez le milieu de la bande,
vous constaterez qu’il n’existe qu’une seule surface pour les deux côtés à
cause de la torsion. Si, à l’aide d’une paire de ciseaux vous découpez selon
le trait de crayon que vous venez de tracer, vous terminerez le tour mais
au lieu d’obtenir deux ronds égaux de un centimètre de large, vous
obtiendrez un objet unique à double torsion et dont la longueur atteint un
mètre.
Prenez maintenant une bande de Moëbius et percez-la d’une aiguille à
tricoter en deux points situés en face l’un de l’autre. Opérez une rotation
rapide autour de cet axe. Vous obtenez l’image d’un volume spécial ne
présentant ni d’intérieur ni d’extérieur nets, l’un prolongeant l’autre car la
surface garde sa continuité ! En effet la surface est la même de façon
continue. Pourtant les savants s’amusèrent à produire de tels objets qu’ils
désignent sous le nom de vases.
Pouvons-nous dire, pour autant, qu’en construisant un tel vase ils
réalisèrent un objet possédant quatre dimensions de l’espace ? Eh bien, il
paraît que mathématiquement cela s’admet ! Mais, attention, une telle
« quatrième dimension » n’a rien à voir avec la quatrième dimension de
nouveaux paradigmes admettant de six à onze dimensions. Dans ces
derniers, la quatrième dimension se caractérise comme un tenseur/gravité
= fibre qui existe dans le monde des Diaphanes. Voilà pourquoi il faut
rester très précis dès que l’on parle d’une « 4e dimension » , sinon nous
allons tout mélanger et y perdre notre logique. Alors, pour éviter cet
écueil je conseille de désigner cette dimension (tenseur/gravité) sous le
terme de « dimension f » dans lequel f= fibre telle qu’elle s’entend dans la
théorie mathématique des espaces fibrés.
Le monde des Diaphanes.
Nous devons concevoir des ombres soumises au tenseur de la dimension f.
Chaque Diaphane possède l’équivalent, en énergie, de tente grammes de la
matière du monde des vivants. La question que nous devons aborder
maintenant concerne la forme possible de cette énergie, mais en
préalable, cherchons à en cerner quelques propriétés. Pour cela nous
devrons étudier quelques notions de base qui sont :
La notion de limites.
La notion d’identité.
La notion de stockage d’informations (vécus)
La notion des possibilités (réduites) d’entrer en phase avec le monde des
vivants.
La notion de mémorisation post-mortem.
La notion de durée des Diaphanes.
La notion de retour au pot commun énergétique ou de « mort définitive ».
Limites.
Nous ne disposons d’aucun élément qui nous permette d’envisager la forme
d’un Diaphane. Devons-nous pour autant, renoncer à étudier ce qui
concerne ses limites dans ses dimensions et son monde ? Non, bien sûr !
Puisque je me trouve entraîné à des conjectures, des divagations
philosophiques et en réalité, dans une sorte de verbiage situé entre la
pure plaisanterie et l’exercice d’une logique, rien ne m’empêche de me
poser la question !
Donc, en l’absence d’informations, je peux, pour faciliter mon exposé,
représenter un diaphane par un cercle d’ombre (la forme la plus
économique pour une surface donnée). Je peux aussi choisir la silhouette
d’un être humain, pour que mon texte devienne plus assimilable. Rien ne
m’empêche, non plus, d’imaginer une forme de protoplasme. Pour l’instant,
j’en resterais à la première idée, cela facilitera l’examen de la notion de
limites.
Voici donc un Diaphane glissant sur le plan de son monde. Afin de
conserver sa forme, ne pas se disperser, il lui faudra utiliser un système
de cohésion. Pour cela une partie de l’énergie dont il dispose se trouver
utilisée en permanence. Rien, par contre ne s’oppose à ce qu’il puisse
modifier sa forme plate pour lui donner celle d’un losange, d’une étoile ou
en lui conférant l’aspect de l’ombre d’un vivant. Certes, il lui faudrait des
raisons agir ainsi, mais cela reste pensable. Le voilà, maintenant, qui
rencontre un autre diaphane et s’accole à lui. Vont-ils s’interpénétrer
comme deux gouttes d’eau ou comme deux ensembles ? Si cela se produit
effectivement, alors, à la longue, il n’existera plus qu’un gigantesque et
unique diaphane. Cela rejoint l’hypothèse dans laquelle, à notre mort, tout
ce qui constitua notre vécu rejoint un pot commun pour former un grand
tout. Cette hypothèse nous intéresse moins que l’autre, mais elle peut se
vérifier et nous ne voyons plus rien à y ajouter.
Au contraire, nous pouvons imaginer que ces deux diaphanes conservent
chacun leur identité, les deux cercles restant tangents ou s’écrasant l’un
sur l’autre pour ne constituer qu’une seule ombre, mais en deux parties.
Imaginez ce que vous voulez : Un grand rond, une forme de patate, un huit
ou autres ... Ces deux ombres se séparent ensuite après que s’opère, ou
non, un échange d’informations. Qui peut le dire ? Mais pour éviter une
fusion complète avec un autre diaphane, il faudra utiliser un peu plus que
la simple force de cohésion puisqu’il devra renforcer la limite. Encore de
l’énergie consommée même si nous ne savons pas sous quelle forme
(répulsion de type électrostatique, tension superficielle ou autre, allez
savoir).
Pour glisser et bouger, pour modifier sa propre forme, un diaphane devra
encore réaliser une consommation énergétique.
L’identité.
Si le Diaphane devient « l’endroit » où le vécu d’un individu se trouve
enregistré, il restera séparé (au moins momentanément) des autres vécus
d’autres vivants maintenant décédés. Mais, nous en discourions, dans
l’hypothèse de la métempsycose, il peut y exister plusieurs vécus
correspondant chacun à une existence différente. Dans ce cas, le même
Diaphane comporterait des stockages, séparés ou non, pour chaque vie
antérieure. Mais si cette hypothèse de l’individualité d’un Diaphane reste
la plus commode à envisager, ne nous voilons pas la face ! un diaphane peut
aussi s’envisager comme rempli des « vécus » de tout un arbre
généalogique ou de tout un groupe ethnique ou de n’importe quelle forme
de regroupement. Cela n’entraîne que la complication du problème. Mais, si
nous écartons l’hypothèse du grand pot commun, alors nous devons
continuer dans ce choix et ne considérer que des Diaphanes individualisés.
Par contre, la métempsycose ne nous gêne guère, alors pourquoi la
rejeter ?
D’autre part, si une des cellules d’un vivant possède son identité propre,
cela ne l’empêche pas d’être l’un des composants d’un muscle, lequel agit
dans un membre, lequel ne représente qu’une pièce d’un corps possédant, à
un degré au-dessus, sa propre individualité. Donc, plus tard, (s’il le fallait),
nous pourrions tenter d’extrapoler. Par exemple, partant d’un diaphane
individuel pour envisager des diaphanes de plus en plus complexes.
Le stockage des « vécus ».
Nous le postulons, un Diaphane diffère d’une simple ombre, il relève aussi
de sa dimension f. Nous disions, au début de ce texte, que nous ne
pouvions attribuer aucune dimension -connue de nous- à nos émotions,
souvenirs, informations et autres impalpables. Dans le courant de notre
vie, ces éléments se trouvent ressentis ou stockés dans nos cellules
nerveuses avant de disparaître physiquement lors de notre mort. Il nous
en faut donc revenir à la notion d’interface entre Créateur et Créature.
Nous le disions, cela dépasse largement nos possibilités de conception
déjà fortement sollicitées.
Mais « l’endroit » de cette interface où aboutiraient les « vécus », quel
qu’il soit, quelques propriétés qu’il possède, reste le lieu d’échange entre
ces « vécus » -considérés comme des mesures- et Celui qui observe. Il ne
s’agit plus ici de géométrie dans des systèmes complexes de dimensions et
de fibres, nous parlons de spiritualité pure et ce, au plus haut degré.
Si nos vécus se voient immédiatement et instantanément assimilés,
enregistrés et utilisés à des fins qui nous échappent, alors ils ne
représentent pas plus que des informations. Le Créateur ne doit ressentir
aucune besoin de les conserver sous une forme quelconque, puisqu’Il les
intègre à lui-même. Alors, adieu Diaphanes et nous ne conservons plus
aucun type d’existence après notre mort ! Il se peut que oui !
Mais si les « vécus » se trouvent, après examen, stockés pour une
surveillance comparative des évolutions dans le temps, alors, il faut que
des rangements existent -du genre Diaphane ou autres- pour encore une
certaine période. Ensuite, inutiles, ils se verront assimilés définitivement.
La façon dont se conservent les « mesures » et comment le créateur les
utilise dépasse toute tentative d’explication humaine. Donc, mieux vaut
dire que cela appartient à un d’ordre spirituel, ce qui n’explique rien, mais
renvoie la solution de ce problème à la religion ou aux ésotérismes… Oui !
A moins, qu’avec de doux dingue de Jean E. Charron, nous imaginions que
cela se trouve dispersé à l’intérieur des électrons qui nous composaient !
Moi, je veux bien, mais pas de tous les électrons, je me bornerai à
admettre une validité pour ceux qui correspondent aux trente grammes
manquants et, puisque depuis Charron, les progrès scientifiques nous y
incitent, je remplacerais électron par quark. Ne vous y trompez pas, cela
en représente un nombre considérable.
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Incise sur le temps corpusculaire :
Il existerait donc pour préciser la théorie que j’attribue à Mat Ducerf,
des grains de temps, valant dix puissance moins quarante-trois secondes,
séparés par du « non temps » de même valeur. Ce non-temps correspond à
celui de l’anti-matière, dans un système qui fonctionne très exactement à
l’envers du nôtre.
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Pour moi, le temps qui concerne les Diaphanes, correspond à l’autre temps,
celui qui accompagne tout phénomène ondulatoire.
Résonances entre diaphane et vivant.
Comparaison : Je choque le bord d’une coupe de cristal qui émet un son
assez faible. J’enregistre la note émise sur un magnétophone puissant (ou
j’imite exactement ce son avec un violon). Le verre, maintenant vide,
repose sur la table. Si, avec mon instrument, je reproduis la même note, le
verre se met à vibrer à l’unisson. Il s’agit de physique simple, celle qui
illustre le phénomène de la résonance.
La question dont je veux traiter, ici, concerne les éventuelles possibilités
de communications entre vivants et morts affectivement autrefois très
intimes. Il s’agira, par exemple de tandems du type mère/enfant ou
époux/épouse ou vives amitiés ou haines profondes passant entre deux
personnes vivantes mais dont l’une décéda depuis
Comme je le disais, pour moi ce contact ne peut se trouver initié que dans
le sens du vivant vers mort, mais rien ne m’autorise à rejeter une
possibilité inverse. Par exemple je rêve que je me trouve avec x dans une
de ces circonstances ou nous partageâmes une vive émotion. Cette émotion
appartient au « vécu » de x qui continue désormais une existence de
diaphane. Le train d’ondes psychiques qui part de mon cerveau entre en
résonance avec une onde identique du diaphane de x, lequel commence à
ressentir la vibration et revoit ou sent à nouveau, l’émotion que nous avons
jadis partagée.
Il demeure évident que dans un monde aussi différent du nôtre que celui
des diaphanes, il ne s’agit pas d’une vraie résonance ! Il s’agit d’une
comparaison qui me permets de concevoir l’existence d’une quelconque
communication entre vivants et morts.
En clair : la mère rêve de son fils perdu et revoit une des scènes de leurs
vies. Le diaphane, qui contient le vécu de ce fils, le sent par une forme de
résonance. Peut-il profiter de ce train d’onde pour envoyer une émotion
telle que compassion ou tendresse qui se manifestera dans le rêve de sa
mère ? Je n’y crois guère, mais je ne peux pas le rejeter totalement
puisqu’il me semble tellement plus agréable d’y croire ! Pour moi, je
penserais plus à une forme de « compensation », comme on dit en langage
de psy et, que seul le subconscient du vivant, émettrait la compassion ou la
tendresse qui consolent le rêveur !
Mais, si je me trompe, alors tout devient imaginable et accrédite les
récits de bien des gens ! Celui qui reçoit en rêve le numéro du cheval à
jouer. Celui qui perçoit dans son sommeil qu’il ne doit, en aucun cas,
prendre l’avion du lendemain car il se produira un crash, celle qui est
informée de l’endroit ou l’argent se trouve caché par un songe etc.
Mémorisation post-mortem.
La question peut se subdiviser en :
A) Un diaphane peut-il conserver une mémoire de son passé en plus du
simple stockage des émotions qui constituèrent son » vécu » ?
B) Un diaphane peut-il encore enregistrer dans cette hypothétique
mémoire ?
C) Quel support reste envisageable ou possible pour une telle mémoire
dans le monde des diaphanes ?
Pour répondre à ces trois questions il faudrait envisager que le diaphane,
dispose de ce qu’il faut pour stocker des informations d’un type différent
de celui des émotions de son vécu. Pour ce que nous en imaginons, nous
pouvons représenter un diaphane comme une ombre soumise à la tension
de la dimension f. Nous savons aussi que l’équivalent de trente grammes de
matière (sous forme de l’énergie correspondant à cette masse) s’y
trouverait incluse.
En l’absence de toute autre idée ou information, nous devons nous
représenter l’ombre tordue dans la dimension f comme une bande de
Moebius se tord dans notre monde. L’énergie consommée pour maintenir
cette torsion peut se répartir d’une façon hétérogène et peut, sans doute,
s’analyser comme une multitude de tenseurs reliant une infinité de points
situés sur la surface constituant les deux dimensions géométriques d’une
diaphane. Si cette tension peut subir un réglage dépendant des propriétés
que le créateur donna aux diaphanes, alors nous trouvons là un système sur
lequel -et selon un code- un diaphane peut enregistrer des informations et
des souvenirs.
Sinon, un Diaphane ne conserve ni la mémoire du passé ni n’enregistre celle
du présent. Il ne constitue que le réceptacle des émotions dont nous ne
savons pas l’essence et donc nous ne pouvons imaginer la manière dont
elles se trouveraient conservées.
Durée des diaphanes.
Les Diaphanes disposent-ils d’une vie éternelle ou n’existent-ils que
pendant une certaine période ?
Nous venons de voir que chaque diaphane -pour maintenir son identité,
pour se déformer, pour émettre des trains d’onde, pour stocker- doit
consommer une partie de l’énergie qu’il contient. S’il existe dans le monde
des diaphanes, une source d’énergie à laquelle il peut se réapprovisionner
alors, il restera là pour l’éternité ! Je considère comme bien plus probable,
l’idée qu’il perde, peu à peu, son énergie ! Je crois plus aisément qu’après
son rôle éventuel dans des communications vers quelques vivants -jusqu’à
ce que ces derniers deviennent diaphanes à leur tour– Chaque diaphane
finit par épuiser ce type de dépense énergétique. Il redevient uniquement
le réceptacle des « mesures du monde » qu’il vécut. Un monde comme le
nôtre, restant sous observation du Créateur.
Sinon quoi ? Il faudrait qu’il s’alimente en énergie, donc qu’il en cherche,
qu’il en trouve qu’il se trouve en concurrence avec d’autres etc. Il mènerait
alors une vie comparable à la nôtre ce qui me paraît difficile sous la forme
dans la quelle il existe. Mais cela reste possible ! Toutefois, pour moi, cela
devient trop compliqué à envisager. Alors je dirais que le diaphane capable
de maintenir encore quelques échanges avec les vivants, finit par s’épuiser
et dans ce dernier état ne représente plus que l’ensemble définitivement
mort de notre ancien « vécu ». Il reste dans l’interface commun comme
une donnée consultable dans un ordinateur.
Dimension f.
La dimension f existe dans le monde des vivants sous la forme qui se
manifeste par la gravité – phénomène dont nous ressentons les effets
même si ne savons en intégrer la nature réelle. Nous devons recourir à des
expressions mathématiques -dans le chapitre des espaces fibrés- pour en
concevoir les propriétés.
Dans le monde des diaphanes où deux de nos dimensions de l’espace
continuent à exister, la dimension f devient sans doute perceptible et
représentable par d’autres moyens, mais elle reste exactement la même
que la nôtre.
Ce qui nous conduit à nous demander quelles possibilités diaphanes
posséderaient-ils d’intervenir dans notre monde de vivants ? Si elles
existent, elles utiliseraient uniquement la force de la gravité. A la limite,
un diaphane pourrait rendre, pendant quelques instants, un objet plus
léger ou plus lourd ! En orientant cette force autrement que verticalement
-comme elle agit sur la terre des vivants- Des objets se déplaceraient sur
des plans quelconques et deviendraient, par leur légèreté, des corps en
lévitation ou au contraire, viendraient brusquement se fracasser contre un
mur. De tels phénomènes se trouvent généralement désignés dans la
littérature sous le nom de Poltergeists.
Loin de moi l’idée de me prononcer sur l’existence réelle de ces
phénomènes, mais il existe, à ce propos, tant de descriptions et d’études,
que nous pouvons nous demander si, de temps à autre, un Diaphane ne vient
pas se manifester. Il faudrait alors admettre son individualité, sa
possibilité de libre arbitre, son autocontrôle -dans son monde et dans le
nôtre- son stockage de mémoire et des possibilités de prolongements
d’une autre forme de vie. Je reconnais que cela peut paraître un peu
excessif !
Mais, abandonnons cette polémique, à laquelle nous ne pouvons donner de
réponse définitive, pour en revenir à un corollaire non négligeable qui se
rapporte aux phénomènes piézoélectriques. (Rappel : si on exerce une
pression sur un quartz, il émet un courant et réciproquement. Votre
montre à quartz fonctionne comme cela)
Un Diaphane pourrait donc, si on accepte l’hypothèse précédente, utiliser
des cristaux de quartz pour (en exerçant une pression de force f) induire
des signaux électriques, donc électromagnétiques.
Nous vivons une civilisation qui utilise de plus en plus de cristaux
minéraux, de transistors et d’enregistrements sur mémoires en ferrite de
baryum, tels que téléphones, ordinateurs, télévisions et des milliers
d’autres. Des coupe-circuit, des relais ne fonctionnent que par effet
piézoélectrique.
Un Diaphane, devrait alors posséder une certaine capacité de perturber le
fonctionnement de quelques appareils. Je n’irais pas jusqu’à envisager un
contrôle total qui nous obligerait à entendre des voix d’outre tombe ou
nous montrerait des images spéciales. Je ne veux rien exagérer. Je pense
à des interventions moins importantes, mais tout aussi lourdes de
conséquences. Des réveils qui s’arrêtent pour repartir avec une heure ou
deux de décalage ou, au contraire, coupent votre sommeil au milieu de la
nuit. Des brouillages, qui vous gênent pour bien comprendre, lors d’une
conversation téléphonique. De la neige sur un écran qui vous cache
certaines images, qu’il eut été préférable que vous voyiez. Un relais à
quartz qui claque intempestivement ici ou là ! Bref, je songe à tout un tas
d’avertissements ou d’emmerdes inexplicables.
Ce que je veux souligner dans ce propos implique que les diaphanes, du seul
fait de l’évolution technique de notre civilisation, pourraient intervenir de
plus en plus dans le monde des vivants. J’espère que ces élucubrations vous
donneront à réfléchir et surtout à reconsidérer votre futur trépas de
façon beaucoup moins dramatique. Je vous conseille aussi de penser un peu
plus souvent à vos morts ... On ne sait jamais !
Fin de la Post-face.
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