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					Edgar Morin                      1                sens/non-sens
Janvier 1989

          Edgar Morin

          Les grandes conférences de JUSSIEU 1988/1989
          "A la recherche du sens perdu"


          L'émergence du sens à partir du non sens



           Je prends le mot d'émergence dans un sens fort que l'on peut
      définir ainsi : une émergence est une qualité qui apparait dès que
      se trouve constitué un ensemble organisé. Cette qualité nouvelle,
      qui n'existe pas au niveau des parties considérées isolément, par
      exemple la qualité de pouvoir indiquer l'heure n'existe dans aucun
      rouage de la montre isolément, mais cette qualité existe quand la
      totalité existe et elle peut rétroagir sur les parties une fois que cette
      dualité s'est constituée.

           Le problème du sens se situe à ce niveau-là. Le sens suppose
      un système, une organisation. Il faut que cette organisation soit
      celle d'un être, que cet être soit doté de finalités, ce qu'on appelle
      téléonomie. C'est ce qui permet la distinction importante entre la
      téléologie, c'est-à-dire une finalité antérieure de type providentiel
      et la téléonomie. C'est-à-dire la finalité inhérente à l'être lui-même.
      Il faut donc qu'il y ait des finalités et une subjectivité. Ce que
      j'entends par la notion de sujet, c'est une aptitude auto-exo-
      référente. Je m'explique. Le propre d'une organisation vivante est
      d'être une organisation qui compute. J'emploie le mot
      computation pour ne pas employer un autre mot mais il n'a pas un
      sens mathématique, computer veut dire traiter, cela ne veut pas
      dire traiter nécessairement des informations ou des chiffres, c'est
      traiter de façon cognitive son environnement et soi-même. Et ce
      traitement, ce type de connaissance inhérent à l'organisation
      vivante ne peut se faire que parce que l'être computant se met au
      centre de son monde. Le fait de dire "je" est une opération qui veut
      dire que je me situe au centre de mon discours et de mon univers.
      Le propre du "je" est que chacun peut dire "je" pour soi mais
      personne ne peut le dire pour autrui. Donc, c'est une position
      égocentrique : moi, je me mets au centre des choses. moment-là, Je
      peux alors les traiter de façon auto-exo-référente; référence à soi,
      en fonction de soi, de mes finalités mais je me réfère à moi et à
      autrui. C'est pourquoi j'emploie ce terme d'auto-exo-référent car je
      me réfère aussi aux objets, aux molécules dont je vais me nourrir,
      aux choses que je perçois par rapport à moi-même, par rapport à
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       ce qu'elles sont. A mon avis, pour qu'il y ait sens, il faut qu'il y ait
       traitement auto-exo-référent qui réponde à la qualité du sujet, le
       mot sujet ne répond, dans ce cas, à aucune considération de senti-
       ments, d'humeur, de contingence... C'est le seul mode que l'on a de
       pouvoir traiter le monde et de lui donner un sens.
            Il faut également qu'il y ait un langage, notre langage humain.
       Autrement dit, on peut dire que le sens, à partir du moment où il y
       a cet ensemble de conditions, est l'émergence de l'énonciation et
       du discours.
            M. Ducrot a insisté sur l'originalité de notre langage qui est à
       double articulation. L'une qui est l'articulation où sont associés des
       phonèmes, c'est-à-dire des sons qui n'ont aucun sens, mais qui par
       leur assemblage constituent des mots et des phrases, qui eux ont
       des sens. Donc sur ce plan du langage, le sens est nettement
       émergent. Il ne se trouve ni dans le son, ni dans la lettre dont le
       seul sens renvoie à elle-même. Il est dans le discours et, bien
       entendu, la notion de sens prend sens quand nous avons
       conscience du sens. C'est pourquoi je pose comme postulat que le
       sens n'est pas originaire. Il est une émergence et il est aussi une
       construction.

            Si toute connaissance, et principalement la connaissance
       humaine, est la traduction de stimuli extérieurs qui arrivent à nos
       récepteurs sensoriels, comme les yeux, nous savons très bien que
       ces stimuli sont traduits par les cellules visuelles en langage
       binaire, lequel est transmis à travers le nerf optique et que là se
       produit toute une série d'opérations encore complètement
       inconnues, qui aboutissent à ce que nous appelons une perception
       visuelle. "Qui aboutissent" est un mot qui n'est pas juste dans la
       mesure où il ne rend pas compte du caractère véritablement
       immédiat qui ne sépare quasiment pas les stimuli de la
       représentation. Ainsi dans le processus de la connaissance, qui est
       traduction et reconstruction, le sens apparaît au terme de cette
       opération. je ne veux pas entrer ici dans un débat tout à fait
       classique qui consiste à dire : est-ce que c'est nous, qui à partir de
       nos cadres, de nos catégories cérébrales et spirituelles, donnons le
       sens à des stimuli, qui sinon ne seraient que du bruit ? Est-ce que
       le sens vient de nous ou se trouve-t-il déjà dans la chose ? Je ne
       veux pas entrer dans ce débat ce soir.

            Etant donné que le sens est une émergence qui nécessite un
       grand nombre de conditions, y compris la conscience du sens, on
       peut voir la vérité de cette conception qu'on appelle
       l'herméneutique, ou plutôt la double vérité qu'on peut poser ainsi
       :
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             - premièrement, dès que nous connaissons, nous donnons du
       sens à tout ;
             - deuxièmement, et ce qui est corrélatif, il n'y a pas de sens en
       soi.
             C'est-à-dire que le sens n'apparaît que s'il y a une relation
       entre nous et pas seulement une chose visuelle, mais une relation
       avec des événements , avec autrui, avec un livre que nous allons
       lire... La théorie de l'information de Shannon indique
       implicitement, et contrairement à sa version vulgatique, qu'il n'y a
       pas d'information en soi.

            Par exemple, l'inscription d'un panneau indicateur qui dit :
       "Chantilly 4O km" n'est pas une information en soi. En effet, si une
       bombe à neutron détruisait les habitants de l'Ile-de-France et plus
       généralement ceux parlant français et connaissant la ville de
       Chantilly, l'inscription n'aurait plus aucun sens. Ce serait une
       marque que le temps effacerait. Il est évident que pour lui donner
       du sens, il faut le regard de quelqu'un et évidemment l'intérêt
       éventuel d'aller à Chantilly. Donc il n'y a pas d'information en soi.
       Elle existe dans la relation entre un sujet et quelque chose qui lui
       devient un signe porteur de sens. Donc le sens émerge à partir du
       non sens.

            Du coup, nous pouvons envisager quelque chose : tout
       d'abord, si le sens n'existe que pour des êtres conscients du sens et
       ayant notre langage, cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de sens
       ailleurs. Par exemple pour la bactérie, se reproduire, se nourrir,
       ça a un sens. Nous pouvons tout à fait dégager les sens de tous les
       actes de la bactérie en fonction des finalités que nous pouvons
       effectivement observer et vérifier; mais si l'on se demande quel est
       le sens de la vie de la bactérie, alors-là nous entrons dans un
       problème absolument insondable. François Jacob s'était amusé à
       nous dire que le rêve de la bactérie est de se reproduire. On peut
       aussi dire que son rêve est de jouir, c'est-à-dire de métaboliser, de
       se reproduire. Vivre pour vivre. Lequel est le vrai sens ? Pourquoi
       vivent les bactéries ? Nous avons à découvrir du sens dans les
       choses, qui, comme la bactérie, sont incapables de formuler le
       moindre concept, le moindre sens. Mais le fond du sens de la vie,
       nous ne l'avons pas. Nous avons raison de découvrir du sens
       caché dans la vie et dans beaucoup de domaines, mais parfois
       nous donnons du sens là où il n'y en a pas. A quel moment s'arrête
       le fait que nous avons découvert un sens caché et le moment où,
       de façon tout à fait arbitraire, inconsciente, nous donnons du sens
       ? Ainsi se pose le problème en ce qui concerne le monde, la vie,
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       l'homme, l'histoire : est-ce qu'ils portent du sens, ou est-ce que
       c'est nous qui leur en donnons ?

           Je veux examiner très rapidement, sous l'angle de cette
       question du sens, le problème du sens du monde. Il y a deux
       modes pour poser le problème.

            Le mode classique qui précède la découverte d'un univers
       évolutif, notion acquise depuis les années 6O environ. La question
       était : pourquoi y-a-t-il un monde plutôt que rien ? Or cette
       question n'a aucune réponse, ni rationnelle, ni irrationnelle. C'est
       une question très sensée, malheureusement, elle est dénuée de
       sens. Alors nous avons un moment absolument paradoxal. Il est
       tout à fait légitime de se poser la question mais pourquoi existons-
       nous, plutôt que de ne pas exister ? C'est une question qui n'a pas
       de réponse, donc qui ne peut pas avoir de sens. C'est la question
       disons classique.

            La question moderne, contemporaine, est une toute autre.
       C'est l'hypothèse du Big bang avec son caractère déflagrateur et
       l'intense chaleur qui se manifeste au début. Vous connaissez le
       scénario plusieurs fois raconté, par Reeves notamment. Cet
       univers se développe, les étoiles, les atomes apparaissent, se
       multiplient et la question du sens se déploie sur l'évolution. Est-ce
       que le mouvement, l'évolution de cet univers a un sens ?

            Le premier grand penseur de l'évolution de l'univers, avant
       même que la théorie actuelle ait été admise par les astro-
       physiciens, Teilhard de Chardin avait une vision où l'univers avait
       un sens. Il avait un sens dans les deux termes, directionnel et
       sémantique. L'univers a un sens- direction profond, c'est la
       montée de l'esprit, c'est l'esprit qui se dégage de la matière et c'est
       l'arrivée au point Oméga. Voici typiquement une vision
       providentialiste dans laquelle l'univers est propulsé pour atteindre
       sa destination, son plein développement en fonction de la
       complexification. Il est évident que pour Teilhard et pour Reeves,
       la complexité n'est pas intéressante en elle-même. Les choses ne
       sont pas mieux parce qu'il y a des milliards d'inter-rétroactions,
       mais parce qu'à travers cette grande variété d'interactions et de
       rétroactions, les émergences sont plus riches, notamment celles de
       l'autonomie et celles de la liberté. Il est évident que le chemin de la
       complexité, c'est le chemin de la spiritualité, de la liberté.

          On ne peut pas adhérer à cette vision de façon intégrale, me
       semble-t-il. Quand on considère l'univers, toujours en fonction des
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       données actuelles on remarque que c'est extraordinaire comment
       se sont organisées, spontanément, par milliards les étoiles. Mais
       les astro-physiciens disent que la quantité de matière inorganisée
       est beaucoup plus grande que celle de la matière organisée,
       minoritaire. D'autre part, on peut dire que c'est admirable que la
       vie se soit développée sur la terre. mais là aussi, la matière vivante
       est, si l'on peut dire, une petite mousse sur la surface de la terre...
       Si le but de l'univers était de faire de la vie, pourquoi se fait-il qu'il
       l'ait fait dans une petite troisième planète, dans un système solaire
       de banlieue, lui-même faisant partie d'une galaxie périphérique?

            Ce qui est également curieux c'est que l'intelligence et la
       conscience humaine ne se soient développées que dans un des
       multiples rameaux de la vie et ce caractère extraordinairement
       minoritaire, marginal, pour ne pas dire déviant, au prix d'un
       désordre incroyable de catastrophes, d'extinctions, de mort de
       soleils... pose un problème étonnant. Quelq'un comme Reeves dit :
       "il faut payer le prix thermodynamique", puisque que c'est un
       univers qui est soumis au second principe de la thermodynamique
       où toute activité se paye en dégradation d'énergie... L'univers va
       vers la complexification seulement cela coûte très cher. Mais
       Reeves a une autre hésitation. Il était très optimiste jusqu'à ces
       dernières années, maintenant il s'interroge. L'humanité, en faisant
       proliférer les armes thermo-nucléaires, pourrait déclencher une
       guerre atomique, et en multipliant les dégradations écologiques
       elle pourrait rendre finalement impossible la vie sur terre.
       Vraiment cette histoire n'est pas du tout assurée. Il y a un point
       d'interrogation sur le sens de cette marche de l'univers vers le
       sens. Je dirais que le sens est un peu mité...

            Xavier Salentin a résolu ce problème angoissant posé par
       Reeves. Pour lui, nous sommes dans une époque de genèse, une
       époque agonique. Agonique, c'est-à-dire portant en elle un énorme
       conflit interne comme toute naissance. Toute naissance porte en
       elle un risque de mort. Mais ne nous en faisons pas car la partie est
       gagnée. L'idée est très simple : nos successeurs de l'humanité
       future ont déjà trouvé la nouvelle dimension qui nous manquait,
       grâce à quoi ils peuvent rétroagir dans le passé et nous aider à
       franchir le cap. Autrement dit, le fait que l'on tende vers le stade
       supérieur, fait qu'une fois atteint, il revient et nous permet de
       franchir ce qui nous apparaît dans l'ignorance de notre avenir.
       Mais comment le sait-il ? Acte de foi ? Je reste extrêmement
       interrogatif sur ce problème.
            La naissance du monde n'a pas de sens parce qu'elle nous
       ramène à la question : pourquoi y-a-t-il de l'être plutôt que pas ?
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       Son évolution suit plusieurs sens directionnels. Les sens
       complexificateurs sont minoritaires et surtout le terme final de
       l'aventure est absolument incertain.


           Prenons maintenant l'évolution biologique. Evidemment ce
       qui a été frappant, c'est de penser qu'à partir d'un être pré-bio-
       tique, une sorte de bactérie ait pu se développer une telle
       complexification dans le monde végétal, dans le monde animal.

            Beaucoup de gens croient que les théories évolutionnistes
       biologiques sont des théories unidirectionnelles, alors que ce
       n'était pas dans l'idée de Darwin. L'humanité est une des di-
       rections d'un rameau de rameau d'un rameau. L'évolution est
       buissonnante, ça part de quelque chose mais ça va dans tous les
       sens. En même temps, cette évolution comporte un côté aléatoire.
       N'entrons pas dans la discussion des thèses de Monod sur le
       hasard. Moi, je ne crois pas effectivement que le hasard soit le
       nouveau Dieu caché qui finalement décide de tout. En revanche,
       ce qu'on peut penser, c'est qu'il existe des éléments aléatoires dans
       l'évolution, même dans ce phénomène d'hominisation. Le passage
       au bipédisme, le processus d'hominisation (culture, langage...),
       d'après les découvertes archéologiques de l'Olduvai, semble lié à
       une régression de la forêt au profit de la savane, c'est-à-dire à un
       facteur climatique, l'assèchement d'une vaste zone de l'Afrique
       Australe. Le recul de la forêt va obliger des primates du type
       chimpanzé, gorille ou autre, à vivre dans la savane, à se tenir
       debout pour être sur le qui-vive, à courir pour aller attraper un
       petit mammifère, à courir pour fuir quand arrive un grand
       mammifère.

            Il ne fait certes pas exclure l'hypothèse récente de madame
       Dambricourt Malassé qui suggèe qu'une poussée interne air
       conduit à la contraction cranienne et à la b ipedisaton chez un
       ancêtre hominien, mais on peut non plus exclure que ce soit à la
       suite d'un hasard climatique que commence le processus
       d'hominisation. S'il en est ainsi, il est évident qu'il est très difficile
       de trouver providentiel ce coup de pouce évolutif. Bien entendu,
       le propre de l'être vivant est de perdurer dans son être. La
       reproduction, dans la mesure où c'est la réplication, produit un
       être exactement pareil. Les gènes conservent l'identité. Bien
       entendu, quand il y a des sexualités, les genes se mélangent, mais
       en même temps, ils se conservent. C'est leurs combinaisons qui
       varient. La vie est une machine qui est faite pour se conserver.
       Qu'est-ce qui la fait évoluer ? Les agressions. C'est un changement
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       de milieu, de conditions. En réponse il faut trouver du nouveau. Je
       crois qu'il y a quelque chose de tout à fait créatif et de tout à fait
       inventif dans l'organisation vivante et dans la nature, mais cette
       créativité apparaît toujours comme une réponse à une agression.
       Du moins la question est ouverte. On ne peut pas extraire de la
       contemplation cosmique ni de la contemplation biologique un
       sens antérieur et propulseur.

           L'histoire humaine, elle, est partagée par deux visions. On
       peut la voir de façon shakespearienne, c'est-à-dire dans la
       continuité de la fameuse formule : "la vie est une histoire pleine de
       bruit et de fureur racontée par un idiot". Enfin l'histoire, c'est ça.
       Ce sont des tas d'histoires pleines de bruit et de fureur : chutes
       d'empires, massacres, exterminations...

            D'un autre côté, vous avez l'idée d'un logos, c'est-à-dire d'une
       puissance logique qui propulse l'histoire en avant et lui permet de
       se développer. C'était un peu l'idée d'Hegel. Puis il y eut la
       croyance, non pas dans la pensée de Marx, mais dans un
       marxisme vulgatique qui a longtemps dominé, c'est-à-dire la
       croyance qu'il y avait des lois de l'histoire, comme la loi du
       passage du féodalisme au capitalisme, du capitalisme au so-
       cialisme... Je n'insiste pas là-dessus, aujourd'hui ces lois de
       l'histoire se sont effondrées dans les poubelles de l'histoire. Ce que
       l'on peut dire, c'est que quand nous considérons l'histoire elle-
       même, on voit une sorte de cocktail étonnant de processus que l'on
       peut dire logomorphes où apparaissent certains développements
       qui ont leur logique que l'on peut voir... mais qui peuvent être
       brisés, fragiles. Nous voyons des phénomènes très étonnants dans
       ce qui de loin peut sembler présenter une certaine continuité.

            Prenons par exemple la Grèce et Rome. L'Athènes du Vème
       siècle était le lieu de floraison de philosophies, de démocraties, de
       toute une série de phénomènes extrêmement importants encore
       dans notre culture. Or il se trouve que Rome conquiert la Grèce.
       Le sac de la ville de Corinthe illustre une politique de massacres et
       de destructions. Que reste-t-il alors de la Grèce ? Rien sinon
       quelques esclaves emmenés dans le char du vainqueur, comme
       l'historien Polybe. Il se trouve que dans cette destruction, quelques
       germes de la culture grecque, qui sont passés dans le char du
       vainqueur, ont pu faire souche, se développer et deux siècles après
       l'Empire parle grec. Ainsi l'intégration de la civilisation grecque
       dans la civilisation romaine n'a pas été une chose harmonieuse, un
       phénomène de continuité. Il y a eu rupture, mais dans cette
       rupture des germes ont subsisté et les choses ont pu reprendre.
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            Souvent on voit que ce qui peut continuer à assurer le
       développement dans l'histoire de l'humanité a un caractère très
       semblable au phénomène végétal de la dissémination où les
       plantes dispersent leur pollen de façon myriadique pour un
       résultat infime. C'est pour cela que l'on peut abandonner l'idée des
       lois de l'histoire, et aussi l'idée d'un sens pré-établi de l'histoire
       humaine.

            Cependant, certains processus pousseraient à croire en l'idée
       de progrès. Mais on ne peut pas dire que le progrès mène
       l'histoire en avant, selon la vision néo-providentialiste de
       Condorcet qui pensait que le progrès humain était une machine en
       route, la machine même de l'histoire. Ce qui me conduit à l'idée,
       qui peut choquer certains d'entre vous : l'idée qu'il faut renoncer à
       tout providentialisme, à toute providentialité dans le cosmos, dans
       la vie et dans l'histoire. Mais cela ne détruit pas l'idée de sens.
       Nous pouvons construire un sens à nos vies ou à nos destins à
       partir d'élection de finalités.

            Nous pouvons élire comme finalité la formule "liberté, égalité,
       fraternité". Ca ne veut pas dire que l'histoire est propulsée par
       l'idée de développer la liberté, l'égalité et la fraternité. Cela signifie
       que dans certaines conditions historiques, nous pouvons agir
       individuellement et collectivement pour les développer et pour
       essayer de les maintenir. Mais nous ne sommes absolument pas
       assurés qu'elles vont triompher à jamais et qu'une fois établies,
       elles ne pourront pas être renversées. Donc l'idée d'élection de
       finalités veut dire donner du sens. Nous pouvons donner,
       produire du sens mais en sachant que c'est nous-même qui
       prenons cette décision et qui faisons comme dirait Pascal des
       "paris".

            J'en viens à un autre point, sans vouloir traiter ici de la
       difficile recherche du sens dans ce que nous essayons
       d'interpréter. Que se soit une phrase, un énoncé, un livre de
       philosophie ou un roman, nous savons très bien que le sens n'est
       pas seulement dans la dénotation, mais aussi dans la connotation,
       dans l'implication. Nous savons qu'il y a du sens occulté, caché et
       aussi bien les psychologues que les sociologues essaient d'extraire
       le sens caché que nous portons en nous et dont nous ne sommes
       pas conscients. Seulement, on peut se poser la question : quel est le
       sens caché ? Lorsqu'on révèle un sens caché, est-ce que celui qui
       croit révéler un sens caché n'est pas lui-même propulsé par
       quelque chose dont il ignore le sens? Je vais donner trois exemples
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       d'un sens qui ne se dévoile que très ou trop tard, le sens religieux
       caché dans des pensées qui semblent totalement sécularisées.

            La raison des Lumières, au XVIIIème siècle, semble s'opposer
       totalement à la foi. Or c'est à ce moment qu'elle devient elle-même
       une idôle, la "déesse-raison", objet d'un culte institué par
       Robespierre. Le culte est l'extrême révélateur de cette tendance de
       la raison à s'auto-diviniser en s'auto-idôlatrant. La raison se dote
       dans ce cas-là, d'un sens providentialiste. Elle va guider
       l'humanité, qui, enfin éclairée, va atteindre la sagesse. Ainsi, on a
       mis sans se rendre compte tous les attributs providentiels de la
       religion dans la raison, alors qu'on la croyait totalement dégagée
       de cette même religion.

            L'autre exemple est pris au début du XIXème siècle. Laplace
       formule l'idée du monde qui va être admise par la majorité des
       scientifiques et des physiciens, à savoir : le monde est une machine
       déterministe parfaite qui obéit à des lois rigoureuses. Cette
       machine est tellement parfaite que Laplace imagine qu'un démon,
       doté de capacités sensibles et d'intellects puissants, serait capable
       de reconnaître n'importe quel élément du passé et de prévoir
       n'importe quel élément du futur. Quand Napoléon demande à
       Laplace : "Que faites-vous de Dieu, Monsieur de Laplace, dans
       votre système ?"; il lui répond : "Sire, je n'ai pas besoin de cette
       hypothèse." Effectivement, il n'en a pas besoin, car il a mis tous les
       attributs de la divinité dans le monde : l'éternité, l'incorruptibilité,
       le mouvement perpétuel, la perfection...

            Prenons maintenant l'idée marxiste de la révolution, idée
       profane, en rupture avec la religion. Et cependant Marx a réuni les
       trois éléments religieux majeurs de toute l'histoire de l'Europe. Le
       premier, c'est l'élection, qui est le fondement de la relation biblique
       entre le peuple élu et le Seigneur. Dans la pensée profane de Marx,
       l'élu c'est le prolétariat, et la mission messianique, c'est de sauver
       l'humanité en se sauvant soi-même, classe prolétarienne.
       Autrement dit, la notion de Messie qui fait charnière entre le
       monde juif et le monde chrétien réapparaît. Le Messie va venir
       mais à la différence de l'attente indéterminée juive du Messie, la
       classe prolétarienne est là et va réaliser le travail messianique,
       c'est-à-dire le Salut. Le Salut chrétien est un Salut post-mortem et
       supra-terrestre, le Salut "marxien" est un Salut sur terre. C'est
       l'humanité enfin sauvée du mal et du malheur.

            Ces trois éléments ont joué si fortement parce qu'ils étaient
       religieux et qu'ils étaient en tant que tels totalement invisibles
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7 rue Saint Claude 75003 Paris

       dans la conscience de ceux qui se croyaient athées, matérialistes et
       scientifiques.

            Voyons maintenant comment un même événement peut
       prendre différents sens. Prenons, par exemple, 1789 et le sens
       interminable de la Révolution Française.

            Dès le début du XIXème siècle, des historiens et des politiques
       à la fois, ont écrit l'histoire de la Révolution tels Guizot,
       Tocqueville, Thiers, E. Quinet. Mais le sens qu'ils donnaient à la
       Révolution était la rétroaction de leurs expériences politiques et
       sociales de leur époque. Ce processus a continué au cours du
       XIXème siècle, et, au moment où se fait la IIIème République
       fondée sur le régime parlementaire, Aulard lit la Révolution en
       tant qu'histoire parlementaire, à partir des premières assemblées
       jusqu'à la Convention. Il s'arrête quand le parlement est brisé par
       Bonaparte le 18 Brumaire. Dans ce cas, l'histoire est lue à travers la
       grille de l'expérience de la IIIème République. Jaurès, à son tour,
       fait une histoire socialiste de la Révolution où interviennent les
       masses populaires, la lutte des classes... Puis Mathiez, qui va
       devenir l'historien officiel de la Sorbonne, fait intervenir
       l'expérience bolchévique. Et aujourd'hui, nous avons la vision
       désenchantée, désabusée de F. Furet.

            Est-ce que nous sommes arrivés à la fin de l'explication de la
       Révolution ? Pas du tout. L'histoire va continuer et nous aurons à
       nouveau d'autres éclairages. Est-ce que cela veut dire que chacun
       est faux et que le dernier en date est le meilleur ? Non, il est même
       possible que certains éclairages de l'histoire soient plus pertinents
       que ceux d'aujourd'hui. Il faut être conscient que chaque historien
       est lui-même un être historique et fait rétroagir le sens de ses
       expériences pour éclairer le sens de la Révolution. Les virtualités,
       la complexité de la Révolution font que sans arrêt, elle peut
       nourrir de nouveaux éclairages et donc de nouveaux sens. Mais
       elle n'a pas de sens en elle-même. Aucune histoire ne sera
       exhaustive et surtout dans le cas où il s'agit d'un événement aussi
       fondamental, et portant une richesse aussi contradictoire que la
       Révolution.



           Ma conclusion sera de nature "épistémologique". Je crois,
       qu'aujourd'hui, nous sommes amenés, d'une certaine façon, à
       reprendre le problème posé par Kant et qui est, en gros, celui-ci :
       nous ne connaissons pas les choses en soi, nous ne connaissons
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       que les phénomènes c'est à dire l'expérience donnée par les sens,
       mais organisée par notre être, notre entendement. Ce sont des
       formes a-priori de notre sensibilité. Kant a déterminé quelles sont
       les catégories, causalités et autres qui nous permettent d'organiser
       l'expérience. L'idée est qu'à partir des données qui nous
       parviennent, nous organisons l'expérience avec nos puissances
       cérébrales et mentales. La question qui se pose est de savoir d'où
       viennent les capacités de notre cerveau humain pour connaître
       l'univers ?

           Quand on sait que le cerveau humain est lui-même le fruit
       évolutif d'une évolution qui est partie des premiers systèmes
       nerveux pour aboutir aux premiers bulbes de développement des
       cerveaux des mammifères, on peut se demander si cette évolution
       ne s'est pas faite en intégrant dans le cerveau des principes
       organisateurs qui sont ceux de la réalité extérieure.

            Prenons un exemple où il n'y a pas besoin de cerveau, celui
       des plantes dans les régions où il y a des transformations
       saisonnières. A un moment donné de leur processus, la montée de
       la sève commence en fonction soit de l'accroissement de la
       quantité de jour, soit de l'accroissement de la température.
       Autrement dit, il y a en quelque sorte intégration dans l'organisme
       de la plante de ce rythme cosmique, qui est déterminé par le
       mouvement de la terre autour du soleil, et qui provoque non
       seulement l'alternance jour/nuit, mais aussi l'alternance des
       saisons. Nous-même êtres vivants avons de multiples horloges
       internes qui sont en résonnance avec cette horloge cosmique
       externe. Reste la question : en fonction de quoi un cerveau
       organise-t-il l'expérience d'un façon qui, plus ou moins,
       fonctionne?

            Il faut donc reprendre cette idée mais en fonction de
       l'évolution de la micro-physique, de la cosmo-physique, qui
       mettent en question la nature du réel. Plus nous plongeons dans la
       réalité du monde physique, plus nous trouvons quelque chose qui
       n'est pas seulement de l'inconnu, mais qui est de l'inintelligible et
       de l'inconcevable.

           Il ne suffit pas de dire que le réel excède le pensable.
       L'inconcevable n'est pas seulement un excès, c'est comme un trou
       noir qui se trouve au centre de la connaissance. C'est un trou noir
       où tout est indistinct car nous n'avons plus ni le temps ni l'espace
       qui nous permettent de distinguer les choses. Or il y a quelque
       chose qui dans notre réel excède ou précède notre type d'univers
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       spatio-temporel, cet inconcevable central, que nous donne
       désormais à pressentir et à sentir les avancées de la physique
       moderne.

           Cette avancée de la physique moderne rejoint par son chemin
       propre, celle qui a été la découverte de la philosophie
       contemporaine, c'est-à-dire celle de la perte des fondements.

            Après le grand effondrement de la théologie médiévale où la
       raison aristotélicienne et la foi théologique s'entr'arboutaient
       harmonieusement, toute l'histoire de la philosophie et de la pensée
       européenne a été de retrouver un nouveau fondement. Cela a été
       le cogito cartésien, la réalité sensible, l'esprit absolu... Jusqu'à ce
       que Nietzsche déclare qu'il ne fallait plus chercher les fondements,
       qu'on ne trouverait pas un fondement absolu, indubitable à partir
       duquel on reconstruirait un système du monde.

            Cette découverte philosophique, exploitée à sa façon par
       Heidegger, qui recherche un fondement sans fondement, elle-
       même rejoint en carrefour une autre avenue épistémologique, où il
       était apparu qu'il est impossible de trouver un fondement premier
       dans un système d'intelligibilité, les expliquants étant eux-mêmes
       inexplicables. Il y a quelque chose au départ qui n'a pas de
       fondement, et c'est un peu dans ce sens que l'on peut concevoir le
       théorème de Gödel, qui cherche, non pas dans le système lui-
       même, mais dans l'éventuel méta-système la façon de lui donner
       une explication.

            Aucun système ne possède les moyens de rendre compte
       totalement et exhaustivement de lui-même. Nous autres, systèmes
       mentaux et cérébraux, n'avons pas les moyens de rendre compte
       totalement de nous.

           Par ces trois avenues, épistémologique, philosophique et
       physique, nous arrivons à ce problème de la destruction des
       fondements. A quoi sert alors la connaissance ?

             Pour moi, la tâche de la connaissance peut s'envisager sous
       trois aspects :
             Si je me situe sous l'angle de la rationalité, je dirais que sa
       véritable tâche est le dialogue avec l'irrationalisé et
       l'irrationalisable. C'est-à-dire avec ce qui ne peut pas entrer dans
       les structures cohérentes et logiques de ce que nous appelons
       notre logique courante, dite aristotélicienne.
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            En ce qui concerne le point de vue de la recherche, la con-
       naissance est une activité de patrouille, d'aventure dans une zone
       d'ombre dans le clair-obscur qui essaie de rendre compte au
       maximum de ce qui échappe au concept et au dicible, par des
       moyens métaphoriques, des moyens en miroir, en renvoi, ce que la
       poésie fait très bien.
            Sous le troisième angle, si l'inconnu est le trou noir central,
       nous devons être, d'une certaine façon, des satellites de
       l'inconnaissable. La connaissance, alors, et contrairement à ce
       qu'on croit, n'est pas ce qui annihile. C'est ce qui fait progresser,
       d'une certaine façon, l'ignorance. On peut penser à ce que disait
       Jankélévitch de l'innocence hantée, de l'innocence-post. La
       première innocence, d'avant le péché, ne sait pas qu'elle est
       innocence. Mais la seconde innocence est consciente de son
       innocence. La première ignorance ignore qu'elle est ignorance. Elle
       se présente au contraire sous l'aspect de la science absolue la plus
       arrogante, que cela soit la science théologique ou la science
       scientifique.
            Mais la nouvelle connaissance est consciente du trou loir. Elle
       est consciente de l'ignorance, et la nouvelle ignorance n'est pas de
       la même qualité que l'ancienne.

            En conclusion, voilà comment le sens émerge du non-sens.
       Cette chose qui peut paraître étonnante se produit sans cesse: la
       vie émerge de la non-vie, la matière de la non-matière... La
       justification du sens, ou la fondation du sens ne sont pas ailleurs
       qu'en nous. Bien entendu, le sens est fragile. Il est tellement fragile
       que si l'on se pose la question du sens du sens, on tombe dans le
       non-sens. Alors il ne faut pas trop s'interroger. Il faut avoir
       conscience que l'on émerge sans arrêt de ce que Camus appelait
       l'"absurde", qui effectivement est antérieur au sens. Redécouvrir le
       non-sens, c'est révéler en profondeur un mystère absolument
       inouï.

            Du côté éthique, il y a l'effondrement de deux éthiques.
       L'éthique de la promesse, lorsque l'on est récompensé après la
       mort, et l'éthique du fondement où les fondements sont par-
       faitement clairs parce que d'ordre divin, d'ordre cosmique, d'ordre
       biologique... Je crois que notre problème est d'affronter une
       éthique sans salut et sans promesse. Une éthique qui part de cette
       constatation que fait Milan Kundera : "Rien ne sera réparé, tout
       sera oublié".
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            C'est à partir de cette cruelle injustice du destin, de notre
       destin, que nous pouvons essayer de faire de petites oasis, de
       petits îlots où nous essayons de faire de la justice.

            Autrement dit, je crois qu'on peut construire du sens à partir
       de l'idée de perdition. On peut reprendre les mêmes aspirations
       fraternelles de l'Evangile, mais à partir de l'idée de base contraire.
       L'Evangile dit "Soyons tous frères parce que nous serons tous
       sauvés", je dis "soyons tous frères parce que nous sommes tous
       perdus". Et que nous sommes en plus perdus dans l'univers, sur
       une toute petite planète, la seule où règne une température qui
       nous convienne. A partir de ceci, on peut, peut-être, élaborer un
       sens provincial.

				
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