Valérie Serres
DESS « Coopération et développement »
Fiche de lecture :
- Ces messieurs Afrique, Le Paris-Village du continent noir, Stephen Smith et
Antoine Glaser, Calman Lévy, 1992.
- Ces messieurs Afrique, Des réseaux aux lobbies, Stephen Smith et Antoine
Glaser, Calman Lévy, 1997.
I RESUME
Ces deux ouvrages retracent le cadre des relations entre la France et
l’Afrique. Dans le premier ouvrage, consacré au « village africain », ils tentent de
nous montrer les principales figures gérant les intérêts de la France. Le second livre
nous livre un schéma des lobbies et réseaux.
Le but ne sera pas de faire un résumé des multiples anecdotes et systèmes
financiers que nous livrent les auteurs. Il s’agira de clarifier les relations franco-
africaines, et de comprendre comment et les raisons pour lesquelles la France
maintient sa tutelle sur son pré-carré.
Le contexte et but de la mise en place de réseaux
L’atmosphère des décolonisations dans les années 50, le vent de
l’autodétermination ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, un contexte de
guerre froide menaçaient de faire perdre à la France son hégémonie et ses marchés
en Afrique. Il fallait trouver un moyen de préserver les intérêts français en Afrique.
Les relations officieuses commencèrent avec l’arrivée de Jacques Foccart. Résistant,
il aida le Général De Gaulle à créer le RPF (République Pour la France).
Responsable des services secrets et chargé de l’Outre Mer, il organisera des
tournées en Afrique pour le Président de la République et sera son confident au
moment de la tentative de putsch des généraux en Algérie. Foccart avait également
des activités commerciales au sud du Sahara, ce qui précède déjà d’une confusion
entre les intérêts privés et publics. Gaullisme jusqu’à la dernière heure, il n’aura de
cesse d’œuvrer au nom de la France avec tous les dirigeants africains afin de
s’assurer la maîtrise de la toile franco-africaine (protection des intérêts français en
Afrique, garantir l’approvisionnement de la métropole en matières premières, etc.),
selon une logique clientéliste et d’amitiés personnelles. Cette attitude colonisatrice
ne déplaisait pas aux américains qui voyaient là une assurance que le « troisième
monde », du fait de la tutelle française, ne virerait pas dans le camp communiste.
Chaque Président de la République Française tissera ses propres réseaux, et
Foccart restera longtemps le réseau des gaullistes et du RPR.
Par la suite, la France, eu égard au contexte international, devait lâcher du
leste. En effet, depuis le sommet de la Baule en 1991 (l’aide de la France repose sur
le respect des Droits de l’Homme), de la doctrine d’Abidjan ajoutant une condition de
bonne gouvernance, et la pression de plus en plus importante de la Banque
Mondiale et le FMI pour que la France se range aux rangs des choix multilatéraux en
matière d’aide des pays en développement et dilue ainsi ses préférences nationales
au profit d’instances multinationales, la France devait et voulait se défaire de son
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activisme. Pourtant, plus elle se détachait officiellement, plus elle renforçait son
soutien en envoyant « ses » « messieurs Afrique ».
Fonctionnement
Comment cette nébuleuse France-Afrique fonctionne-t-elle ? Dans cette
communauté, appelée village, on retrouve toutes les fonctions professionnelles
nécessaires au bon fonctionnement d’une commune : un gendarme, un maçon, un
député, un industriel, un avocat, un patron, un communicateur, un pétrolier, un missi
dominici, un négociant et un conseiller. Toutes les professions permettant de passer
des marchés, de s’enrichir, de profiter des biens publics d’autrui, d’être protégé
d’éventuelles enquêtes… Pour bien marcher, ces relations s’épanouissent au sein de
réseaux et de groupes de pressions, les lobbies. Chacun des protagonistes de ces
relations doit avoir son réseau, source d’informations et de renseignements
précieuse, pour agir conformément à ses intérêts et ceux de la France. Ceux qui n’en
possèdent pas sont vite relégués à un rang inférieur. Il en est de même pour les
lobbies dont la montée en puissance au cœur des relations franco-africaines se
justifie par le retrait progressif de la France et donc par la perte d’influence des
réseaux.
« La privatisation » ou la « désétatisation » des réseaux permettaient à des
hommes d’agir, sous la protection de la France, et continuer tranquillement à élargir
leur influence. Les lobbies sont « des groupements à but lucratif qui comptent sur
des hommes politiques et des hauts fonctionnaires mais qui n’agitent le drapeau
national qu’en fonction de leurs intérêts pécuniaires ». A la différence des réseaux
dont le couffin était à l’Elysée, les lobbies sont des réseaux qui se sont
« délocalisés » en périphérie. Aujourd’hui, ce n’est plus seul l’Etat qui les gère, mais
des particuliers, des patrons qui n’hésitent cependant pas à se servir de la cause
républicaine pour vendre leurs projets. D’une structure pyramidale gérée par la
cellule africaine de l’Elysée, on est passé à un système de juxtaposition d’une
douzaine de réseaux et lobbies. D’où une confusion supplémentaire due à l’anarchie
de ces réseaux agissant chacun pour son propre intérêt, avec parfois des actions
fragmentées concurrentielles ou au contraire allant dans le même but.
L’enjeu
Les ouvrages nous montrent comment la France a fait de l’Afrique son
monopole. On comprend que par ces relations très personnelles, ils ont pu décider
avec les gouvernements de privatiser tel ou tel domaine d’activité en Afrique.
Exemple de la gestion de l’électricité de toute la Côte d’Ivoire par Bouygues. Ou le
contrôle par Bolloré de tous les ports de la côte ouest et de près de 90 % du tabac
africain. Comment les biens publics locaux ont été appropriés par les grands patrons
français. La façon dont ils entretiennent d’étroites amitiés avec les pires dictateurs
que les populations du continent subissent. Ces patrons n’hésitent pas à soutenir
parfois les deux camps, le gouvernement et la guérilla, pour permettre à leurs
activités de s’agrandir. Extraction du pétrole, construction d’énormes bâtisses
(Mosquée de Casablanca, port d’Abidjan, etc.). Qu’il s’agisse des réseaux ou des
lobbies des corses, du Vatican, des francs-maçons et d’autres encore, tous oeuvrent
dans le but d’accroître leur pouvoir et leur fortune. « L’Afrique bouge. Dans le
nouveau désordre émergeant des décennies de dictature, les risques de
« criminalisation » sont évidents : criminalisation des Etats et de leurs élites
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dirigeantes ». Avec les dérives claniques, nous pouvons assimiler ces
comportements paternalistes et dirigistes à ceux des mafias européennes : volonté
de s’enrichir encore et toujours, aucun scrupule, pas d’états d’âme, avoir toujours
plus de pouvoir.
Il faut bien comprendre dans ce jeu de relations, que les dirigeants africains
laissent leurs incommensurables richesses se faire piller car ils y trouvent, eux aussi,
de nombreux avantages. En premier lieu, avec le soutien de la France, ils peuvent
espérer, tant qu’ils servent les intérêts de la puissance tutélaire, rester au pouvoir
jusqu’à leur dernier souffle et passer le flambeaux à leurs entourages, selon la
pratique du népotisme en usage. Ensuite, ils bénéficient d’avantages pécuniaires eu
égard aux marchés qu’ils passent avec les entreprises françaises. Ces dirigeants
africains ne représentent pas vraiment une menace pour les investisseurs car ils
pourraient très bien décider de baisser cette tutelle ou de la changer. Certains s’y
sont amusés tel Lissouba, en 1997, qui voulait augmenter la taxe pétrolière et passer
des contrats avec la Petroleum. En quelques jours, une guerre éclata et le Canard
Enchaîné démontrait qu’un avion cargo, chargé d’armes, partait du Bourget et
atterrissait au Gabon dont le Président n’est autre que le gendre de Sassou Ngesso,
un homme de la France qui avait déjà préservé les intérêts de Elf. Quelques mois
plus tard, RFI dira sur ses antennes que la France avait gagné… D’un conflit que
certains targuaient d’ethnique, nous revenions à une réalité plus financière.
II Critiques
Ces ouvrages, polémiques par leur contenu, ressemble plus à un plaidoyer
qu’à une analyse en profondeur. Le constat dressé est accablant et suscite du rejet
quant à nos élites décidément plus préoccupées par leur pouvoir et leur
enrichissement que par le développement du continent Africain. Les livres
n’apportent pas de solutions. On aurait aimé une vision plus objective et moins
partiale, même si rentrer au cœur des réseaux de la France Afrique et dénoncer les
malversations peut rendre frustrés eu égard à l’incapacité que nous avons de
changer les choses.
Par moment, on pourrait se croire en train de lire un « ParisMatch » lorsque
les deux journalistes nous racontent la vie privée de tel ou tel personnage. Y-a-t-il
vraiment une utilité de savoir les petits détails du fils d’un Président de la République
allant s’amuser dans des « maquis » ? Certes, pour un féru de la France-Afrique,
comprendre les liens ambigus que nouent ces hommes entre eux peut éclaircir
certains points.
Ce livre est plutôt un récit de fait, mais nous n’entrons pas dans l’analyse. La
seule qu’ils tentent de faire est en introduction – car il n’y a pas de conclusion.
Il est cependant, des points qu’il est important de relever au sujet de cette
domination française. Car finalement « dans son état de faiblesse actuel, l’Afrique
n’a-t-elle le choix qu’entre la soumission à une puissance tutélaire et sa soumission
aux lois du marché, entre une collusion clientéliste et l’anonymat de la
mondialisation. ». Cette remarque faite par les deux journalistes est tout à fait
pertinente. Refuser une domination contraignante qui lui permet malgré tout de
bénéficier de protections en cas de coup dure (soutien pour éviter un coup d’Etat,
aide financière quand tous les bailleurs de fonds stoppent la leur, paiement des
fonctionnaires, …), et donc d’être un garant de la stabilité du pays. Ou refuser cette
tutelle, et accepter dès lors, faute de moyens suffisamment puissants, d’être pillés
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par toutes les autres entreprises transnationales sans pouvoir réagir ? Les pays en
développement n’ont aucun moyen de pouvoir accumuler du capital et donc n’ont
pas les possibilités de pouvoir être compétitif au niveau international. Dépossédés de
leurs richesses, leurs capacités de production sont faibles, voire quasi nulles. Ils
n’ont pas les capacités pour s’insérer dans le marché globalisé ni de rivaliser avec
les concurrences. Avoir le soutien de la France et de la future monnaie européenne,
l’EURO, est une façon d’éviter le pire. En ayant la garantie que leur monnaie sera
convertible et soutenue, ils savent qu’ils pourront maintenir leur économie de telles
sortes qu’elle ne suscite pas les mouvements sociaux, propices à des changements
de régime.
Parlant des réseaux, J-F. Bayart, fait une métaphore botanique, l’Etat post
colonial, les relations fonctionnent comme un Etat rhizome. « elles sont une
multiplicité protéiforme de réseaux dont les tiges souterraines relient des points épars
de la société »1. Il explique que la plante se nourrit à partir des bulbes et des
tubercules qui constituent la racine, et que c’est dans ces racines souterraines que la
plante tire sa sève. Tout comme l’Etat qui puisent ses ressources dans ses
innombrables réseaux indispensables à sa survie. Cela signifie bien que nous
sommes à l’interface entre la politique formelle et la politique informelle, entre
l’officieux et l’officiel Toujours dans son livre, Bayart rajoute « les réseaux se
structurent dans l’inégalité et sont producteurs d’inégalités », il explique ainsi que les
stratégies de réseaux reposent uniquement sur l’accumulation du capital et que bien
évidemment ils ne sauraient être redistribué ou presque. Les ressources naturelles
du continent Africain n’ont jamais profité à la population qui voit ses indices de
mortalité et ses taux d’analphabétisme augmenter comme rarement depuis le début
des indépendances.
L’histoire des réseaux renvoie à cette idée de bloc hégémonique. Bayart parle
de révolution passive post coloniale, l’assimilation réciproque entre élites anciennes
et nouvelles. Aujourd’hui, l’on peut se demander si cet imaginaire de la parenté qui
cimente ce bloc ne se fissure pas. En effet, les réseaux ont éclaté au profit d’une
multitude croissante d’intervenants, il n’y a plus de relation de face à face, les élites
en place ne sont pas celles qui étaient à l’ENA avec les élites françaises du fait de la
baisse des bourses pour les étudiants étrangers. L’arrivée au gouvernement du
Premier Ministre Jospin, a amené un nouveau souffle. Mais n’ayant pas de réseaux
particuliers, celui-ci a eu du mal à se détacher de ces pratiques clientélistes, et à vrai
dire, il n’a pas vraiment réussi. La réforme entreprise – où entres autres
changements, le Ministère de la Coopération a normalement disparu pour passer
sous le giron des Affaires Etrangères - était-elle dans le but de rationner ces
relations, pour accentuer le retrait de la France ou plutôt pour changer les pratiques ?
Cela ne signifie pour autant pas que la France-Afrique est finie. Les sommets
continuent, les aides bilatérales aussi. Mais ne peut-on pas se demander, à l’heure
des procès ou de mises en examen de certaines personnes appartenant à ces
réseaux (J-F Mitterrand, Monsieur Roussin, etc.), si la France ne serait pas réellemnt
en train de se détacher de plus en plus de ces malversations ? Et si l’heure de la fin
du clientélisme n’aurait pas sonné ? Et au vu du soutien du FCFA par l’EURO, un
retrait total ne garantit-il pas que ces pays se tourneront en grande partie encore
longtemps vers la France et l’Europe ?
1
L’Etat en Afrique, la politique du ventre, J-F. Bayart, Fayard, 1989.
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