REPERES POUR L�ANALYSE D�INTERACTIONS VERBALES * by iyunp418

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									REPERES POUR L’ANALYSE
D’INTERACTIONS VERBALES *



Jo ARDITTY
Michel LEVAILLANT
GRAL - Paris VIII




    Lorsque l’on est amené à examiner des données langagières, que l’on soit linguiste, sociologue, psycho-
logue, spécialiste de l’acquisition des langues,... on ne peut qu’être frappé par l’hétérogénéité qui y règne. Mais
l’on ne peut non plus, sous peine d’être condamné au silence, abandonner la recherche de régularités qui en
rendraient compte. Certains s’attachent à le faire en privilégiant la forme linguistique elle-même. C’est
d’ailleurs le cas de plusieurs articles de ce numéro, mais les auteurs n’y renoncent jamais complètement à
l’idée que les données examinées ont été produites dans un contexte particulier.
    D’une part, LABOV l’a abondamment démontré, une partie au moins des règles linguistiques que nous
utilisons varient systématiquement en fonction de l’environnement linguistique proprement dit, de la situation
d’interaction, du statut et de l’origine sociale des participants à l’interaction, etc., et même si l’on n’adopte pas
sa manière de formaliser cette constatation, il est important de savoir si l’on doit rattacher les données
observées à la partie du savoir grammatical qui se rapproche le plus des idéalisations plus ou moins
conscientes que le locuteur se fait de la norme linguistique ou à celle qui sous-tend ses pratiques les moins
surveillées. D’autre part, et là nous nous référerions volontiers à GOFFMAN, l’activilé verbale est constam-
ment enchâssée dans des activités non verbales qui lui donnent, au moins partiellement, son sens.
   C’est dans les rapports qu’entretiennent les locuteurs entre eux, avec le cadre de leur interaction, avec les
thèmes qu’ils abordent, que se construit la parole, que les significations sont calculées, projetées, reconstruites,
avant même que l’observateur n’opère ses propres reconstructions.
   Nous chercherons à examiner ici ces rapports, ou plutôt les caractéristiques (souvent tellement triviales que
personne ne se donne la peine de les mentionner) que peuvent revêtir les interactions que nous sommes tous,
spécialistes ou non, amenés à observer. Nous considérons en effet qu’elles entrent, qu’on le veuille ou non,
dans le savoir communicationnel de tout locuteur socialisé et lui permettent d’ajuster ses comportements. En
d’autres termes, nous tenterons d’aborder ici la partie culturelle et sociale de la « compétence de
communication » au sens de HYMES (dont le modèle de caractérisation des interactions — SPEAKING, cf.
BACHMANN et al. — correspond au même type de préoccupation que le nôtre) et d’expliciter ainsi certains
repères sociologiques qui sous-tendent nos autres analyses.
   Le terme repères a ici son importance : nombre de lecteurs trouveront nos références lacunaires et nous
mentionnerons sans le traiter, par exemple, le problème fondamental de la formation de cette compétence de
communication. Nous n’avons ni la place, ni les moyens théoriques, ni la prétention de proposer un traitement
sociologique complet de la part du verbal dans la communication. Nous souhaitons simplement dévoiler les a
priori qui nous guident dans notre approche des données.
   Nous limiterons notre point de vue, dans une première partie, aux potentialités que recèlent les situations
d’interaction en regroupant ces caractéristiques selon trois grands types de considérations :
       - les circonstances de la rencontre,
       - les participants et les relations qu’ils entretiennent,
       - la nature et la forme des thèmes abordables.
   Nous verrons ensuite (deuxième partie) comment certains ensembles de caractéristiques correspondent à la
définition sociale, institutionnelle, de certains cadres interactionnels.



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REPERES POUR LANALYSE DINTERACTIONS VERBALES

1.1. Les circonstances de la rencontre

a. Le(s) lieu(x) et le(s) cana(l/ux)
   Une interaction verbale peut se dérouler en un lieu unique — pièce d’un appartement, couloir, amphithéâtre
ou salle de cours d’un établissement d’enseignement, studio de radio ou de télévision, rue, intérieur d’une
voiture,... — ou pluriel (que l’on pense aux échanges épistolaires ou par minitel, au téléphone, aux émissions
en duplex ou multiplex, aux liaisons vidéo, aux téléconférences...). La différence entre lieu unique et multiple
renvoie également, sans le déterminer totalement, au type de contact entre les partenaires — direct/ indirect,
immédiat/différé, degré de sophistication des éventuelles technologies employées et degré de maîtrise de
celles-ci requis des acteurs eux-mêmes...
    La distinction entre lieu public et lieu privé, et plus généralement le rapport entretenu par chacun des
protagonistes avec ce lieu, en particulier le fait qu’il leur est ou non familier, détermine partiellement les
conduites que l’on pourra y observer — avec des résultats éventuellement différents selon les cultures (ce qui
est un lieu public, ouvert aux interactions sociales, et par exemple au bavardage, en Orient, peut être considéré
comme exclusivement privé en Occident, et vice versa).
    Le cadre physique peut être structuré de telle manière que des places soient définies pour les participants ou
au moins certains d’entre eux (estrade, rangées de chaises, micros...). Ses particularités peuvent également
déterminer les canaux (visuel, auditif, tactile, olfactif) qui pourront être empruntés dans la communication
et/ou définir des contraintes quant à leur utilisation (prise en compte de l’acoustique, de la visibilité...).
    Outre ces conséquences plus ou moins techniques, les caractéristiques des lieux et des canaux déterminent
partiellement l’importance qui sera accordée à l’interaction ou à certaines de ses parties : si, « le message, c’est
le médium », comme le dit MAC LUHAN, ce n’est pas seulement parce que les possibilités de traitement de
l’information qui circule, ou les possibilités d’intervention laissées aux différents protagonistes, ne sont pas les
mêmes selon le mode de communication considéré, mais aussi parce que, de ce fait même, les modes de
communication bénéficient d’une valorisation différente qui en accentue les particularités et qui permet à ceux
qui les utilisent de bénéficier selon le cas d’une autorité accrue. D’où l’importance de prendre cela en compte
dans l’analyse de ce que GOFFMAN nomme la « mise en scène » communicationnelle.

b. Durée
   Deux voisins qui se croisent dans l’escalier et des députés qui examinent un projet de loi ne consacrent
évidemment pas le même temps à leurs interactions.
   Il convient d’ailleurs de distinguer entre durée de la partie verbale des interactions et durée de la « ren-
contre » dans laquelle elles s’inscrivent, comme le montre l’exemple des astronautes en orbite : quel que soit le
temps qu’ils consacrent à parler entre eux ou avec la terre, celui-ci est inférieur à la durée totale du vol, pendant
lequel ils n’ont guère les moyens de se quitter mais se livrent également à d’autres activités, dans lesquelles
leurs paroles vont parfois s’enchasser.
    Ce qui importe sans doute le plus, c’est que les stratégies discursives différentes que déploieront les
protagonistes dépendront pour une large part de la perception qu’ils ont du temps qu’il leur reste à consacrer à
l’interaction et de la possibilité qu’il leur laisse de se conformer aux autres contraintes de la communication. Ils
peuvent d’ailleurs diverger dans leur appréciation, qui ne portera pas seulement sur les obligations et facteurs
extérieurs qui peuvent justifier une interruption, mais sur ce qu’il est convenable de consacrer à la fois à la
rencontre elle-même et à la préparation, au traitement, à la justification des thèmes qui y seront développés.

c. Degré d’institutionnalisation et de prévisibilité
   Chacun des paramètres de la rencontre — lieu, date, durée, participants, etc. — peut avoir été prévu avec
plus ou moins de précision, être connu de tous les protagonistes ou de certains d’entre eux seulement, faire
l’objet de négociations et intervenir ainsi comme thème de discours. La référence ci-dessus à des lieux
aménagés et à des modes de communication valorisés fait immédiatement penser à certaines situations —
représentations, cours, conférences, émissions de radio ou de télévision — où chacun sait plus ou moins à quoi
s’en tenir quant à la répartition des rôles, le genre de thèmes qui pourront être abordés ou du moins la manière
dont ils doivent être traités, etc. Même si des surprises et des retournements sont toujours possibles, les attentes
des participants seront relativement précises et ils n’auront pas à tester leurs réactions ou à chercher des
banalités à échanger de la même manière que dans des rencontres de hasard. Cela ne veut pas dire que dans ce

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dernier cas ou dans les situations intermédiaires — rencontres prévues mais moins institutionnelles, ou
imprévues mais entre familiers — les protagonistes n’obéiront pas également à des rituels (voir plus loin),
mais ils ne seront pas de même nature.

1.2. Les participants et les relations qu’ils entretiennent
a. Le nombre
    L’activité langagière suppose que deux types de rôles soient tenus : à l’intérieur des oppositions (que nous
ne distinguerons pas pour l’instant) entre émetteur et récepteur, locuteur et auditeur, destinateur et destinataire,
énonciateur et co-énonciateur, etc. chacun des deux pôles renvoie typiquement à l’activité principale d’au
moins un individu différent à la fois.
- Typiquement, car on peut « parler tout seul », « se parler à soi-même » (cas que l’on peut, y compris dans
  ses implications sociales, ramener au modèle global, cf. « Response Cries » dans E. GOFFMAN, 1981).
- Activité principale, de deux points de vue :
       - d’une part l’activité langagière se mène souvent en même temps que d’autres activités qui lui servent
         de cadre et lui donnent sa signification — elle peut ainsi n’être principale que de notre point de vue
         d’observateurs des phénomènes langagiers, les participants pouvant accorder plus d’importance à ce
         qu’ils sont en train de faire;
       - d’autre part on ne peut émettre de manière cohérente sans contrôler sa production, ni décoder sans
         re-produire. Ceci vaut aussi bien au niveau physico-physiologique, comme le montrent, par exemple,
         les expériences où l’on empêche le locuteur d’entendre .sa propre parole et le réapprentissage que
         doivent faire ceux qui perdent leurs facultés auditives, qu’au niveau plus fondamental où, comme le
         dit F. FLAHAUT (1979), « parler, c’est anticiper le calcul interprétatif de l’autre » et, pourrait-on
         ajouter, interpréter c’est reconstituer les calculs de l’énonciaieur.
- A la fois, parce qu’interactions et échanges langagiers sont, du point de vue qui nous occupe ici, d’abord
  échange des rôles. Les sociétés et les cultures peuvent différer quant au taux de chevauchement de paroles
  qu’elles admettent selon les types d’interactions, mais un « pas tous à la fois », implicite ou explicite, assure
  toujours, lorsque la limite culturelle risque d’être dépassée, la séparation des tours de parole, avec un seul
  locuteur par tour.1 FLAHAUT (ibid.) note que la spécificité de l’activilé verbale, par opposition à d’autres,
  tient au fait que
       « la production de la parole... ne peut être pratiquée que par un seul interlocuteur à la fois : celui qui se
       tait dépend de qui parle, puisque c’est ce dernier qui, actuellement, occupe le fil du temps. Et celui qui
       parle dépend de son ou de ses interlocuteur(s) en ce sens que son temps de parole lui est concédé par
       eux. Cette interdépendance — pas nécessairement coopérative — implique que prendre la parole, c’est
       toujours au moins avoir à charge d’attester qu’on est fondé à le faire... »
    De nombreuses conséquences découlent de cette relation d’interdépendance, dans la manière dont chacun
est amené à se placer et à gérer son rôle dans les interactions auxquels il participe. Nous y reviendrons.
    Reprenons plus prosaïquement la question du nombre, dont nous fixerons, pour simplifier, le minimum à
deux participants. Il n’y a théoriquement pas de nombre maximal : livres, proclamations gouvernementales,
retransmissions d’événements sportifs ou culturels... en « Mondovision », ou encore messages envoyés dans
l’espace. Dans ce dernier cas, le destinateur-énonciateur est collectif (l’Homme, l’espèce humaine, habitant la
planète Terre, ou du moins ses représentants de la deuxième moitié du 20ème siècle) et le destinataire est
hypothétique. Réel ou mythique, c’est également un destinataire collectif, fait d’un nombre indéterminé
d’individus, qui est visé ; quant au récepteur effectif, il en serait simplement le représentant, tout comme le
graveur-scripteur du message et son ou ses auteurs réels sont les représentants de l’humanité 2. La même
indétermination se retrouve, côté destinataire, dans le S.O.S., la bouteille à la mer ou certaines lettres
administratives (« To whom it may concern... »).
    On objectera peut-être qu’il n’y a pas là communication, ni véritable interaction. Dans cette optique,
l’interaction exigerait l’intervention effective et verbalisée de chacun des interactants, ce qui limiterait
effectivement le nombre des participants possibles, surtout dans la communication non médiatisée. Pour nous,
« parler à un mur », opposer le silence à la parole, c’est encore communiquer. Le regard, la simple présence,
sont à prendre en compte, et à analyser en relation avec le statut de ceux dont ils émanent.
b. Les caractères propres à chacun des participants

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REPERES POUR LANALYSE DINTERACTIONS VERBALES

    Indépendamment de la manière dont cela s’actualise dans une rencontre, chacun d’entre nous se définit par
un rapport au monde, aux autres, à la société, au langage... qu’il se forge au cours de son éducation et de son
histoire personnelle et dans laquelle il intègre et structure celle-ci (c’est l’habitus, au sens de BOURDIEU, qui
inspire aussi l’essentiel des remarques de cette section). Cette définition inclut également des connaissances
dans différents domaines (dont la langue et la culture de son groupe d’appartenance). Lorsque ces
connaissances font l’objet d’une reconnaissance sociale, d’une légitimité (et il n’est pas nécessaire que ce soit
explicite), plus largement lorsqu’il y a reconnaissance d’un « droit à dire ou à agir » (ou encore à juger,
interpréter, même de manière muette), nous parlerons de compétences.3 Nombre de compétences sont
d’ailleurs attribuées d’office en fonction du statut, de la place que l’on occupe institutionnellement (N.B. : et
ceci vaut pour toute situation de communication, où le simple fait d’être locuteur ou auditeur détermine ipso
facto une série de contraintes, d’obligations et de privilèges).
    Pour chaque individu il existe des lieux et des domaines de discours et de savoir où il « est » ou « se sent
chez lui », où on lui reconnaît plus facilement des compétences. Il n’y a pas forcément harmonie entre ces
compétences dans l’absolu et le cadre communicationnel particulier d’une interaction. Un spécialiste de
linguistique ou de philosophie du langage aura souvent bien du mal à se faire entendre lorsque le langage est
l’objet non d’un cours, mais, comme c’est fréquent, d’une discussion entre vagues connaissances. Lorsqu’il
reçoit chez lui, il peut et doit placer ses invités, veiller à leur confort, voire relancer la conversation, mais ne se
voit pas pour autant reconnaître une autorité dans les autres domaines de l’interaction, y compris ceux touchant
à sa compétence professionnelle... Il n’empêche que celle-ci fait partie de ses caractéristiques propres et peut
intervenir dans l’interaction, ne serait-ce que par l’irritation que provoquerait chez lui la négation de ce qui lui
est reconnu en d’autres lieux. 4
c. Les liens entre les participants
    Nous n’évoquerons ici, restant au niveau des potentialités et non de l’évolution en situation des relations
entre les partenaires, que le problème plus restreint de leur degré de connaissance ou de reconnaissance
mutuelle. Le premier aspect (degré de familiarité) est défini préalablement à la rencontre. Le second peut l’être
également, mais il peut aussi s’appuyer sur toute une série d’indices — indices du sexe ou de l’âge, « accent »,
attitudes corporelles, aspect vestimentaire, place occupée dans l’espace (estrade...), etc. — qui font que l’on
situe inconsciemment son partenaire comme représentant de tel ou tel stéréotype social (au sens large), proche
ou éloigné de son propre groupe d’appartenance (placement réinterprété, selon la distance perçue, en termes
d’ethnicité ou d’« atomes crochus ») 5.
    Cette connaissance ou reconnaissance mutuelle est cruciale pour le type d’interaction qui peut suivre. C’est
en effet sur elle que chacun s’appuiera, non seulement pour choisir les formes d’adresse (vouvoiement,
tutoiement ou forme de 3ème personne...), mais aussi pour inférer ce qu’il peut considérer être les « connais-
sances partagées », ne nécessitant pas d’explicitation ni de négociation supplémentaire. Et ceci vise aussi bien
le vocabulaire, l’intonation, l’utilisation de tel ou tel système de repérage temporel, spatial ou de référence à
des personnages (dates, noms propres, de lieux ou de personnes)... et les connotations qu’ils sont susceptibles
d’associer en commun à telle ou telle expression-clef (exemple : « le SIDA mental »), que les attentes sur le
type de scénario auquel on doit se plier dans le type de situation où l’on se trouve (ce qui « ne se fait pas » et ce
qui « se fait » et dans quel ordre), tout ceci déterminant les calculs, ou anticipations de calculs interprétatifs
auxquels se livreront les partenaires.
    En fait, c’est chacun des paramètres que nous venons d’évoquer qui fait l’objet d’une évaluation, cons-
ciente ou inconsciente, de la part de chacun des partenaires, évaluation qui leur permet de se situer l’un par
rapport à l’autre, d’envisager le ou les rôles qu’ils ont à jouer, etc. Plus fondamentalement encore, cette
évaluation est une appréciation des enjeux de la rencontre : quel bénéfice, matériel ou symbolique, peut-on
espérer en tirer ? dans quelle mesure peut-on s’y assurer de la jouissance d’un des ensembles place-rôle-statut
de manière à préserver-renforcer sa face et son capital symbolique ? impose-t-elle/permet-elle d’adopter une
attitude de collaboration-coopération, de rivalité, d’imposition d’autorité... ? quelles possibilités
comporte-t-elle d’évolution, de modification des positionnements et des points de vue ? quels thèmes de
discours sont les mieux à même de répondre à ces calculs ?6

1.3. Nature et forme des thèmes abordables
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a. Pré-établissement et préparation vs. improvisation
a.l      Il convient avant tout de distinguer entre thème pré-établi et thème potentiellement contenu dans la
situation : lorsque l’interaction verbale se déroule en même temps que d’autres activités 8 (réparation d’une
voiture, partage d’un repas, marche en forêt ou en montagne...), il est hautement probable que les thèmes liés à

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ces activités seront abordés, mais ni forcément de manière exclusive, ni obligatoirement concentrés en un
moment précis de l’interaction. Le contexte physique (l’environnement) de la rencontre recèle toujours des
thèmes potentiels, est une source de banalités ou de commentaires à échanger.
    Ainsi, lors d’une rencontre fortuite, par une pluie battante, sous un abri-bus, les caprices du climat et les
lenteurs des transports en commun fournissent les thèmes les plus probables, à moins qu’un accident ne se
produise juste à ce moment — et ce serait se montrer particulièrement asocial que de ne pas s’y intéresser.
    Si, en revanche, la situation (qui comprend également les particularités des acteurs et leurs comportements)
vient déterminer l’apparition d’un thème qui lui est lié au cours d’une conférence, d’une représentation
théâtrale, d’une soutenance de thèse, etc. celui-ci sera fréquemment perçu comme perturbant, parasitant le
déroulement normal et prévu de la rencontre, pouvant provoquer le rire en même temps qu’un changement de
cadrage de l’interaction : ainsi, lorsqu’au cours d’un séminaire on cherche à analyser des phénomènes
discursifs, le fait que ces phénomènes (chevauchements de paroles, emplois de bon,...) apparaissent non
seulement dans le discours métalangagier qui prétend en traiter mais aussi... avec leur valeur habituelle !
    Le cours, la conférence, le débat, se définissent entre autres par le pré-établissement des thèmes qui y sont
traités. Cela est moins clair pour l’interview : certes (cf. infra) les thèmes abordés doivent y avoir un lien direct
avec la personnalité, ou au moins les opinions de la personne interviewée, mais, à l’intérieur de cet impératif, il
y a de grandes différences entre les coq-à-1’âne de José Artur et le canevas qu’ont établi ensemble un
journaliste et son invité politique.
    Lorsque les thèmes n’ont pas été prévus, chacun peut avoir, sur un domaine particulier (« son dada ») un
« couplet » tout prêt, et l’envie de le débiter peut l’amener à tenter d’orienter la discussion dans cette direction.
    L’accord entre les partenaires sur les thèmes à aborder est d’ailleurs un problème en soi : que l’on pense à
G. Hermier venant expliquer à la radio les travaux du Comité Central sur les intellectuels et que l’on n’inter-
roge que sur les « rénovateurs » en général et P. Juquin en particulier, ou à de Gaulle qui « répondait », à la fin
de ses conférences de presse, au journaliste (anonyme et évidemment fictif) que lui seul avait « entendu » lui
poser une question sur le thème qui lui tenait à coeur. (Les résultais obtenus dans l’un et l’autre cas sont
évidemment indicatifs des différences quant au statut et aux compétences reconnus à ces personnages).
a.2.     Apprenant par cœur ses interventions, de Gaulle nous fournit également l’exemple d’une préparation
maximale, qui se donne en outre le luxe de prendre les apparences de l’improvisation. Cela dit, à l’intérieur
même de l’ensemble des situations où les thèmes ont été prévus, le degré et la forme de la préparation peut
varier. Entre apprendre par coeur, lire ou s’appuyer sur un texte écrit, et faire confiance à sa connaissance du
domaine et à son habitude du type de situation d’exposition, il y a plus que des nuances. La dernière catégorie,
plus périlleuse, est sans doute plus valorisée dans les situations évoquées jusqu’à présent dans la mesure où elle
suppose aussi la capacité à intégrer dans le discours des références directes à la situation d’interaction ; les
premières, selon qu’elles sont plus ou moins marquées par les spécificités rhétoriques de l’écrit, risquent de
provoquer des perturbations et parasitages du même type que celles évoquées en a.1. L’équilibre idéal entre ce
qui est clairement repérable comme préparé, parce que déjà entendu sous une forme identique ou dit sur un
certain ton, et ce qui apparaît comme improvisé, peut être différent si l’on a affaire, par exemple, à un conteur.
b. Obligations et interdits
    La littérature sur le domaine que nous abordons maintenant commence à être abondante. Nous nous
contenterons, d’un point de vue méthodologique, de distinguer entre contraintes communicationnelles, rituels,
tabous et « sujets brûlants ». (Ces quatre types de contraintes font davantage l’objet d’intériorisations que de
stratégies conscientes, mais cela est beaucoup plus vrai pour les premières catégories que pour la dernière).
     Par contraintes communicationnelles nous entendons des principes généraux du type de ceux explorés par :
- GRICE (1975) (principe de coopération, que l’on peut résumer, comme P. ENCREVE (communication
   personnelle), en disant qu’on ne peut communiquer avec un menteur qu’en commençant par faire comme si
   on le croyait sincère — ou reformuler en termes de « pertinence » comme WILSON et SPERBER, ou
   d’interdépendance comme dans la citation empruntée à FLAHAUT ci-dessus) ;
- GOFFMAN (1974) ou encore BROWN & LEVINSON (1978) (notion de « face », positive et négative, que
   l’on cherche à préserver à la fois pour soi-même et pour l’autre, qui trouve ses applications les plus évidentes
   dans ce qu’on appelle la politesse) ;
- SACHS, SCHEGLOFF et leurs collaborateurs sur l’enchaînement des tours de parole, les manières d’ouvrir
   ou de clore un échange ou une interaction, etc.
Il s’agit de principes à valeur universelle, et qui se réalisent avec des variations extrêmement limitées à l’in-
térieur d’un groupe social donné, même si tous les comportements qui en dépendent ne sont pas forcément
uniformes.

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REPERES POUR LANALYSE DINTERACTIONS VERBALES

    Les rituels correspondent pour une part à l’application faite par un groupe social des contraintes dont nous
venons de parler, mais ceux qui nous intéressent portent aussi sur l’association qui est faite dans chaque culture
entre les différents thèmes de discours, ainsi que les manières de les traiter, et les divers types de situations
dans lesquelles ils peuvent apparaître.
    On a noté depuis longtemps, par exemple, à propos du mode de traitement des thèmes abordables (des
« genres » discursifs) en dehors même des phrases ou expressions rituelles que l’on doit y placer, les diffé-
rences, d’une culture à l’autre, dans la structuration des récits, des contes, des exposés scientifiques. Les
différents genres, de même que les différents types d’interactions, sont plus ou moins ritualisés. Cependant,
même si le degré de ritualisation est particulièrement élevé, comme dans une soutenance de thèse, il y a
toujours possibilité de multiples variantes dans les comportements (ici, du candidat et des membres du jury) :
on peut obéir à un rituel de manière plus ou moins stéréotypée.
    Les rituels varient selon la situation (son degré de formalité, les relations entre participants). Dans les
sociétés occidentales contemporaines, (le représentant de) la puissance invitante pourra, et même devra, pré-
senter un conférencier en s’attardant sur sa carrière et l’importance de son œuvre — type de présentation qui
serait totalement déplacé dans le cadre d’une réunion informelle. De même il est non seulement admis, mais
attendu, lorsque des personnes de connaissance se rencontrent, qu’elles s’enquièrent mutuellement de leur
santé, voire de celle de leurs proches. Evidemment, le temps qui doit être consacré à ce sujet, le degré de détail
et de redondance des questions, dépendent à la fois du degré de familiarité et de la culture d’appartenance des
protagonistes. Par ailleurs, en tout cas dans la société française contemporaine, il ne suffit pas de fréquenter un
médecin depuis plusieurs années pour se juger autorisé à l’interroger sur ce point en entrant dans son cabinet.
A l’inverse, de même qu’on lui dévoile des parties de son anatomie habituellement préservées du regard des
autres, on pourra s’ouvrir à lui dans ce cadre de particularités de sa vie intime, biologique et psychologique —
thèmes qui paraîtraient incongrus, inconvenants, impensables, en d’autres circonstances et face à d’autres
interlocuteurs : le tabou général sur les détails de la vie sexuelle peut être levé, si l’on s’adresse à un spécialiste,
mais la réciprocité et l’échange des rôles sont exclus, et l’on peut considérer que c’est tout ce qui concerne le
spécialiste en tant que personne qui devient quasiment tabou.
    Dans le domaine du verbal, tout comme les rituels dont nous considérons ici qu’ils sont la contrepartie
négative, les tabous connaissent des situations où ils ne s’appliquent pas : parler de l’inceste est généralement
impossible, mais on peut consacrer à cela une émission publique, avec des témoignages personnels. Le senti-
ment de transgression et les sanctions symboliques éventuellement encourues n’ont rien à voir avec celles qui
s’attachent à l’acte. Mais c’est justement la transgression, et donc l’image d’audace qui peut s’y associer, qui
fait aborder systématiquement dans certains cadres (dont un stéréotype serait certaines rencontres entre
adolescents où l’on tente de montrer qu’on « fait partie de la bande » ou d’y conforter son statut) les « sujets
tabous » (scatologie, sexe, virginité de la mère...). Ce que l’on montre alors, c’est qu’il s’agit peut-être de
tabous pour les autres, mais certainement pas pour soi.
    Reste à distinguer les tabous des « sujets brûlants ». Les premiers relèvent de l’impensable, de l’automati-
quement censuré et refoulé, les seconds (parfois actualisés par le biais d’un seul mot) du provoquant, de ce qui
peut constituer une attaque de la face de l’autre, de ce qui peut éventuellement « lui faire mal », que l’on
évitera par conséquent si l’on tient à préserver les formes permettant de maintenir à l’interaction une tonalité
coopérative, mais qui pourra surgir (maladresse et « impair » ou malignité — un seul mot peut suffire) pour
transformer celui-ci en dispute, « scène », rupture, voire pour lui faire quitter le domaine du verbal pour celui
des coups.
c. Thèmes et modalités de traitement
    Les thèmes de discours sont en nombre illimité et il est souvent difficile de déterminer le moment où l’on
est passé d’un thème à un autre. Nous ne chercherons pas ici à proposer une solution techniquement satisfai-
sante à ce problème. Nous nous contenterons de tenter de les caractériser de différentes manières en gardant
comme perspective la caractérisation des types d’interactions.
   Notre première distinction, inspirée de LABOV et FANSHEL (cf. infra), fera référence à la compétence
respective des protagonistes : le thème relève-t-il de celle de A, de B,... ou est-il du domaine commun, cette
dernière catégorie permettant l’échange et la confrontation des points de vue ?
   Le domaine commun comprend évidemment les circonstances de la rencontre (son caractère accidentel, la
météo et le reste du cadre physique...), mais aussi les éléments de la culture commune, en particulier l’actualité
au sens large, ainsi que les événements plus particuliers connus par l’un et l’autre des protagonistes.
   Quant aux thèmes qui relèvent de la compétence d’un seul, ils peuvent s’y rattacher de différentes manières.
Dans la « négociation de biens gratuits », où le thème peut être l’heure, l’itinéraire pour se rendre en un lieu

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précis, la proximité de tel ou tel commerce, etc., c’est au possesseur d’une montre, à l’habitant du quartier, etc.,
que l’on espère s’adresser.
   Dans une transaction de type commercial, le thème peut être abordé sous l’angle des caractéristiques
techniques, des performances, etc. ou du coût. On s’adresse là à la fois à un spécialiste et à un intermédiaire
obligatoire pour l’acquisition de l’objet souhaité, et, comme dans le type de situation précédent, le locuteur en
question est en fait le représentant, bon ou mauvais, quasi-interchangeable, d’une catégorie de personnes ayant
le même type de compétence.
    Le lien entre le thème et celui qui le développe peut être plus direct, l’implication plus grande, quand il
s’agit de faits, d’événements, de caractéristiques qui lui sont propres, qui constituent sa biographie et renvoient
à l’image qu’il a ou qu’il veut donner de lui-même.
    Reste à mentionner toute une catégorie de thèmes, celle qui concerne justement les échanges et leur gestion :
commentaires sur le canal, le contact, la répartition des tours de parole, l’organisation rhétorique du discours,
les codes verbaux et non verbaux utilisés (qu’il s’agisse d’explicitation ou de renvoi à une norme)... bref, tout
ce que BOUCHARD et de NUCHEZE (ici même) appèlent le métalangagier, dont on peut difficilement
imaginer qu’il ne trouve pas sa place, d’une manière ou d’une autre, dans une interaction un peu développée.
(Ce n’est pas la présence ou l’absence du métalangagier qui permet de différencier les types d’interactions,
seulement, peut-être, la place qu’y occupent les divers types de commentaires qui le composent.)
   Ceci nous amène à passer des thèmes à leurs modalités de traitement.
  La première considération lient au degré d’échange des places entre les partenaires : l’interaction est-elle
monologale ou dialogale, et dans ce dernier cas comment s’organise le dialogue ?
   De même que la distinction entre modes assertif, interrogatif et injonctif sert, d’un point de vue linguistique,
à classer les divers types d’énoncés possibles, la séquence question-réponse a longtemps été considérée
comme la forme canonique de tout échange minimal. Elle est largement utilisée pour l’introduction et le
développement d’un thème mais, même si l’on ne prend pas les termes « question » et « réponse » comme
équivalents de « forme interrogative » et « forme affirmative », on peut montrer qu’elle n’est qu’un cas
particulier d’un modèle plus général où chaque énoncé, chaque acte de discours, chaque « mouvement » d’un
protagoniste est une réaction au mouvement précédent, dont il donne par là-même une interprétation —
modèle dont les actualisations sont infiniment plus variées. 10
    On peut aussi considérer qu’un même thème peut provoquer une demande d’information ou l’expression
d’une volonté d’appropriation, l’indication de caractéristiques physiques, spatiales ou topologiques, tempo-
relles ou événementielles, éthiques ou morales. Selon la manière dont les énoncés renvoyant à ces caracté-
ristiques sont ordonnancés, on reconnaîtra un « genre » particulier, dont les catégories les plus larges sont sans
doute la description, le récit, et l’argumentation, la ou les dernières pouvant évidemment inclure la ou les
précédentes. Car il est extrêmement rare qu’un « genre », au sens où nous venons de le définir, se présente sous
sa forme minimale et pure. Tout récit, par exemple, comme le montre LABOV (1972), contient, à côté de la
séquence d’événements rapportés et de la description du cadre dans lequel ils se déroulent, des marques
d’évaluation (généralement plus subtiles que l’expression d’avis, d’opinions ou de sentiments personnels), qui
attestent de son caractère « racontable ». La citation de FLAHAUT (1.2.a. ci-dessus) montre que cette
caractéristique est en fait générale. D’ailleurs, comme le dirait A. CULIOLI, pour qu’on puisse parler d’énoncé,
il faut que celui-ci soit pris en charge et modalisé par un énonciateur, qui indique par là-même jusqu’où il met
en jeu son autorité de sujet parlant, ou avance, dans le « ouï-dire », celle des autres. Tout ceci est lié à la
relation que le locuteur entretient avec la situation, et donc à la notion d’enjeu : on pourra, à propos d’une
particularité physique par exemple, produire des plaisanteries (éventuellement dirigées contre soi-même), une
description clinique, des commentaires apitoyés, etc., qui d’ailleurs auront une valeur communicationnelle
différente selon le cadre global de l’interaction.
    Un énoncé indique le point de vue de son énonciateur sur le thème traité. Reste à voir comment les points de
vue s’échangent, si chacun enchaîne sur l’autre par un énoncé du même type plutôt que par question-réponse,
s’il y a confrontation et polémique ou collaboration et affirmation de consensus, et si le thème est bien ce qui
préoccupe les protagonistes, ou s’il n’est qu’un prétexte masquant d’autres enjeux.

2.       Ces questions nous amènent maintenant à tenter de définir, à partir de ce qui précède, des types de
cadres interactionnels, et particulièrement ceux auxquels appartiennent les exemples qui seront analysés dans
d’autres articles. Chacun des paramètres examinés en 1. s’actualise de manière différente dans les situations
concrètes de communication, et ces actualisations font l’objet d’une analyse, pour l’essentiel inconsciente, de
la part des protagonistes, en fonction de la grille culturelle qu’ils ont intériorisée. Certaines configurations sont

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REPERES POUR LANALYSE DINTERACTIONS VERBALES

cependant suffisamment régulières et attestées pour être reconnues socialement et constituent des cadres
institutionnels qui bénéficient même d’une étiquette dans la langue courante. Certains d’entre eux — cours,
conférences, débats publics, mais aussi représentations théâtrales... — exigent des lieux et des aménagements
particuliers (notamment lorsqu’il s’agit de séparer « l’auditoire » de celui ou de ceux qui ont « droit à la
parole », et qui sont alors « en représentation »), une durée, sinon standardisée, du moins prévue, de même que
la date ou la périodicité ; l’attribution institutionnelle visible de certains rôles et statuts à certains des
protagonistes (notamment la gestion-distribution des tours de parole) ; la spécification du degré de préparation,
du type de thèmes abordables et des modalités de traitement de ceux-ci ; et, très clairement, les risques et
bénéfices symboliques potentiels qu’ils recèlent, au moins pour certains des participants.
    Ces caractéristiques sont peut-être moins évidentes — et la ritualisation plus masquée — pour les deux
types de cadres interactionnels que l’on retrouve dans les articles qui suivent, à savoir l’entretien (ou interview,
nous ne distinguerons pas) et la conversation. Nous n’en donnerons pas une caractérisation complète (certains
traits pourront être révélés à l’occasion des analyses de données), mais nous nous efforcerons malgré tout de
montrer ce qui fait leur spécificité.

2.1. L’entretien
2.1.1. Au sens technique où nous l’entendons (et qui diverge partiellement du langage courant, où il est
possible de parler d’« entretiens téléphoniques » ou de baptiser « entretiens de Bichat » une rencontre entre
spécialistes sans que les caractéristiques qui nous intéressent soient présentes), l’entretien-interview
correspond à la définition qu’en donnent LABOV et FANSHEL (p. 30) :
        « ...a speech event in which one person, A, extracts information from another person, B, which was
        contained in B’s biography. »
(« ...un événement langagier dans lequel une personne A, recueille auprès d’une autre personne, B, des infor-
mations qui font partie de la biographie de cette dernière. » Nous aurions volontiers parlé plutôt de compétence
que de biographie, mais la référence à cette dernière notion — à prendre évidemment dans un sens très large —
a pour but de permettre de distinguer l’entretien du reportage ou de la simple demande de renseignements.)
    Selon LABOV et FANSHEL, deux questions permettent de distinguer entre types différents d’entretiens :
qui prend l’initiative de l’interaction ? qui doit en tirer profit ? La séance de psychothérapie (qui sert de cadre à
leur étude) est l’un des cas, avec l’examen médical ou la consultation d’un avocat, où l’interviewé, B, est
généralement à la fois l’initiateur et celui qui entend tirer un bénéfice de l’interaction. A l’opposé, il peut être
contraint, par la loi, des règlements, la nécessité de trouver un emploi... de se soumettre à des examens (y
compris scolaires) ou interrogatoires (éventuellement policiers) qui peuvent présenter pour lui des enjeux et
des risques importants (ces interactions obéissent à un déroulement particulièrement stéréotypé et les inter-
ventions de B à des contraintes extrêmement fortes). Sauf dans le cas où B jouit d’un statut à la fois élevé et
stable, d’une notoriété qui amène justement A, l’interviewer, à chercher à s’entretenir avec lui, ce dernier se
trouve généralement en position de pouvoir et le fait qu’il pose les questions ne fait qu’ajouter à l’asymétrie
des positions. C’est évidemment le cas dans les situations examinées par GUMPERZ et son équipe, où des
migrants sont observés lors d’entretiens d’embauche ou avec des employés de diverses administrations. Ça
l’est également dans les sondages, les enquêtes sociologiques, linguistiques,... et donc dans les situations
examinées dans les articles qui suivent : c’est A qui prend l’initiative de la rencontre et qui espère pouvoir en
exploiter les résultats (mais B y trouve le plus souvent un bénéfice dérivé, notamment au niveau de son image
sociale, ne serait-ce, négativement, qu’en ne se montrant pas fermé à la collaboration). A est étudiant,
enseignant ou chercheur, et son statut, souligné par la présence d’un magnétophone, est généralement supé-
rieur à celui de son interlocuteur, qui peut en outre se sentir en état d’infériorité sur le plan de la maîtrise de la
langue. De toutes façons, c’est A qui « mène » l’entretien.
2.1.2. A partir de la définition de 2.1.1., nous pouvons tenter de resituer l’entretien dans la grille d’analyse
proposée :
a.      Il ne sélectionne pas de type de lieu particulier, sauf en ce qu’il exige à la fois l’utilisation d’un canal
sonore et un contact non différé entre les protagonistes. La rencontre à l’intérieur de laquelle il se situe a
typiquement été prévue, et a donné lieu à une négociation quant à la date, parfois à la durée (nous englobons ici
les cas où cette négociation, qui ne fait pas partie de l’entretien proprement dit, a lieu « sur place » :
« Excusez-moi Monsieur, accepteriez-vous de répondre à quelques questions ? Cela ne vous prendra que
quelques minutes »).
b.      Il y a généralement deux participants, mais l’entretien se définissant par deux types de rôles, on peut
également envisager que l’un ou l’autre de ces rôles, voire les deux, soit tenu par un groupe. On peut envisager
que plusieurs personnes répondent à des questions sur leur expérience (par exemple culturelle) commune ; on
peut également imaginer un entretien ou plusieurs questionneurs se relaieraient. A moins de renoncer au critère
d’un minimum de cohésion, d’orientation et de direction de l’entretien, les deux groupes sont obligatoirement

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réduits.
    L’essentiel tient à ce que la répartition des deux rôles (questionneur/répondeur) définit de manière institu-
tionnelle une répartition des compétences : A est celui qui fait parler, qui pose les questions, choisit l’ordre
dans lequel les thèmes et sous-thèmes doivent être abordés et les introduit (ou choisit de laisser B sans consi-
gne sur ce point, ce qui est une autre manière d’exercer son pouvoir dans ce domaine), indique à B que son
discours est bien perçu, enregistré, compris... mais ce sont les événements connus de B qui forment l’essentiel
du contenu — l’entretien n’existe que par sa parole. Pour chacun, cette compétence est reconnue a priori,
institutionnellement, mais elle peut être mise en cause si l’un des partenaires ne l’assume visiblement pas
d’une manière compatible avec les caractéristiques implicites qui s’y attachent dans la culture de l’autre ;
cependant les violations doivent être multiples et flagrantes, tant est fort l’a priori institutionnel (on pourrait
faire le parallèle avec le statut de l’enseignant décrit par BOURDIEU & PASSERON, 1971).
    Si par exemple (ce qui est rare), A aborde des thèmes qui concernent sa propre biographie, violant ainsi
l’asymétrie qui caractérise l’entretien, ceci pourra être immédiatement interprété comme une stratégie parti-
culière, fondée sur l’empathie, de renforcement de la parole de B : c’est par rapport à elle que se définit la
nécessaire cohésion de l’échange, et l’intervention de A ne pourra être perçue que comme un feed-back
particulièrement fort ou comme la proposition d’un thème que B pourrait aborder de son propre point de vue
— ou alors comme un abandon du cadre de l’entretien pour celui de la conversation.
    Lorsque B pose des questions, cela peut être pour se faire préciser ou reformuler une question de A, cela
peut être parce que A l’a autorisé à le faire (soit en début d’entretien, pour vérifier l’accord sur le cadre de
l’interaction, soit, cf. AKINNASO & AJIROTUTU, parce que c’est la transition institutionnellement prévue
avant la clôture de l’entretien) et A répondra alors en tant que représentant de l’institution, de l’équipe, à
laquelle il appartient, pourra être évasif ou renvoyer à un autre interlocuteur (ce qui paraît difficilement
pensable pour B)... Un véritable renversement des rôles implique une rupture plus fondamentale du cadre
établi.
   Dans certains types d’entretiens, A peut également se voir attribuer d’autres compétences, d’analyse et
d’évaluation, en tant que spécialiste (médical, juridique, pédagogique ou autre); mais là encore, c’est la parole
de B qui servira de support à ses interventions.
c.        Tout ceci a des conséquences évidentes sur le type de thèmes qui peuvent être abordés dans
l’interaction. Il peut y avoir variation quant au degré de préparation ou d’improvisation, ou quant aux
modalités de traitement : l’altemance question/réponse est ce qui permet le mieux de reconnaître l’entretien,
mais les grands interviewers français procèdent au moins autant par affirmations censées provoquer une
réaction de l’interviewé. Cependant, les thèmes eux-mêmes sont strictement limités par le rapport qu’ils ont
avec la personnalité de B : le principe général (cf. l’exception signalée ci-dessus) est qu’on ne peut parler que
de ce qui fait partie de l’expérience de B, mais cela inclut évidemment ses opinions et jugements, y compris sur
les faits qui sont connus à la fois des deux protagonistes. Si toutefois ces faits devenaient l’objet d’un échange
véritable d’opinions (à distinguer des interventions de A, dans son éventuel rôle de spécialiste, analysant la
parole de B), on pourrait quitter le cadre de l’entretien pour celui de la discussion ou de la polémique. n
   La priorité étant à la biographie et à l’expérience passée de B, on peut prévoir l’apparition de récits, de
descriptions de rituels, de routines ou d’états de choses inconnus de A, accompagnés de procédés évaluants
appropriés.
   Quant aux rituels qui ne découleraient pas directement de ce qui précède, ils dépendent évidemment des
caractéristiques socioculturelles de la rencontre et des protagonistes.

2.2. La conversation
2.2.1. Nous ne disposons pas, comme pour l’entretien, d’une définition technique satisfaisante de ce type
d’interaction. Comme le signale P. BANGE (1983),
       « les conversationnalistes américains » (et on pourrait ajouter la plupart des européens, comme par
       exemple E. ROULET) « emploient (le terme “conversation”) pour désigner toute communication
       verbale où la répartition des tours de parole n’est pas préformée », voire « tous les textes produits
       naturellement dans les situations réelles d’interaction sociale », alors que ce terme « s’emploie d’or-
       dinaire seulement pour désigner un échange de propos sur un ton familier (en anglais : “small talk”, en
       allemand : “Gesprach über den Gartenzaun”) ».
  C’est dans ce sens plus limité que nous souhaitons parler de conversation. Notre but n’est pas, en effet, de
montrer comme SACHS, SCHEGLOFF, etc., la généralité de concepts et de procédures d’analyse, mais

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REPERES POUR LANALYSE DINTERACTIONS VERBALES

d’isoler un type particulier d’interaction. Et nous souhaitons distinguer la conversation aussi bien d’autres
événements de communication quotidiens, comme les interactions impliquant une négociation-transaction
(demander son chemin, acheter un livre ou un billet de chemin de fer) — même s’ils peuvent déboucher aussi
sur de la conversation — les discussions, les entretiens,... que des interactions plus clairement
institutionnalisées.
   Et c’est sur la notion d’enjeu, de perspective communicationnelle, que nous nous fonderons pour ce faire.
Prenons un exemple : Gare de Lyon, au service des réservations, à la veille de grands départs, peu avant 19 h.
On annonce aux voyageurs qu’on ne peut plus les satisfaire. Ce qui nous intéresse ici, ce ne sont ni les
échanges précédents qui avaient pour but l’achat d’un billet ou le retrait d’une réservation, ni les imprécations
dont certains vont abreuver les employés, mais (au contraire, pourrait-on dire), les propos par lesquels les
voyageurs frustrés vont essayer, entre eux, de se montrer qu’ils ont une appréciation commune de la situation :
certains s’appesantiront sur la paresse et le manque de compétence des employés « qui passent leur temps à
bavarder au lieu de s’occuper des voyageurs », d’autres s’en prendront à la SNCF, qui « pourrait quand même
renforcer ses effectifs dans les moments de pointe, surtout avec tout ce chômage... »; de part et d’autre des
frontières de ces deux groupes, il est vraisemblable que « la conversation tournerait court », mais elle pourra au
contraire se développer entre ceux qui sont « sur la même longueur d’ondes ».
    Car converser c’est être ensemble, partager des points de vue, sans autre risque que de conforter son image
et ses opinions de l’écho de l’autre ou du groupe. D’où une préférence, bien évidemment, pour les thèmes sans
danger que couvre l’expression « parler de la pluie et du beau temps », mais aussi l’idée de « communion » à
laquelle renvoie l’expression « (être/trouver quelqu’un) en grande conversation avec... »
2.2.2.
a.       De même que pour l’entretien, c’est le canal prioritaire (obligatoirement audio-oral), qui définit le type
de lieu. La rencontre peut être prévue ou accidentelle, sa durée définie ou non, mais l’échange lui-même doit
apparaître comme non-prémédité et non-limité a priori. Ici encore, converser c’est « être ensemble », partager
un espace et un temps, et « être ensemble » peut être la motivation suffisante pour prévoir une rencontre; mais
à cela ne s’attache pas l’obligation de parler, plutôt que d’être silencieux, à tel ou tel moment. Comme le
montre GOFFMAN, l’obligation de parler (plus ou moins forte selon que le cadre culturel valorise plus ou
moins la parole ou le silence) est en fait plus générale :c’est le tribut que chacun doit payer pour montrer qu’il
est un être sociable, qu’il n’est pas indifférent à ceux qui l’entourent.
    Selon que la rencontre est prévue ou accidentelle, selon que l’on est par ailleurs occupé ou non par une
activité qui impose légitimement de s’abstraire de la présence des autres (et le degré de légitimité sera évi-
demment défini de manière différente selon les cultures), le silence devra être rompu à un moment ou à un
autre, et l’on ne pourra y retourner qu’au nom d’autres contraintes, sociales ou biologiques, (pouvant être
invoquées comme) justifications légitimes pour mettre fin à l’échange, c’est-à-dire le plus souvent à la ren-
contre. La conversation apparaît alors comme l’obligation minimale de toute co-présence un peu prolongée.
(On pourrait penser que cette obligation peut être fortement atténuée, dans certains contextes, par une grande
familiarité entre les protagonistes ; nous préférons considérer que c’est le degré de légitimité d’autres
occupations — lecture, méditation, écoute de musique... — et d’autres formes de communication, qui est alors
différent).
b.       Si le nombre mininal de participants est évidemment de deux, le nombre maximal découle de plusieurs
contraintes : d’une part le caractère immédiat et direct du contact, d’autre part l’indifférenciation des rôles et la
possibilité qui doit être maintenue à tout moment pour chacun de tenir celui de locuteur. On peut évidemment
parler de conversation pour les personnes présentes à un banquet, une réception, voire un cours universitaire,
mais il s’agira en fait de conversations croisées, dont la possibilité s’ouvre dès que l’on est trois et la
probabilité s’accroît avec le nombre, faisant apparaître entre les participants des connivences particulières.
    C’est en effet par le rapport particulier qu’elle suppose entre les participants que la conversation, telle que
nous l’entendons, se distingue d’autres cadres interactionnels. Bien sûr chacun y conserve le statut qu’il a par
ailleurs, mais les différences hiérarchiques, liées à l’âge, au sexe, au lien avec le lieu de la rencontre... sont
comme mises entre parenthèses. Ou plutôt, elles ne peuvent intervenir que pour autant qu’elles n’entrent pas en
conflit avec le caractère obligatoirement consensuel de la conversation — en d’autres termes, que pour autant
qu’elles sont respectées, et que leur éventuelle mise en cause par la raillerie ou l’humour préserve malgré tout
et cette façade et la face des participants.
    Car ces différences interviennent effectivement : si « faire la conversation à quelqu’un », tout comme « lui
tenir compagnie » c’est éventuellement l’entretenir ou lui permettre de parler de sujets anodins et sans
importance, c’est surtout un acte, une marque d’attention et de déférence ; les formes d’adresse, le respect des
rituels, l’évitement des tabous et des sujets brûlants, renvoient évidemment à la prise en compte du statut du ou
des partenaires. Mais se montrer galant avec une femme, prévenant à l’égard d’une personne âgée, poli et

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réservé devant un étranger ou un supérieur,... ne doit pas apparaître comme résultant d’une contrainte, bien
plutôt comme un moyen naturel d’atteindre le degré optimal de connivence, dans les circonstances précises de
la rencontre, qui peut d’ailleurs dans d’autres cas justifier au contraire (entre familiers) la grossièreté, la
moquerie, voire, avec le clin d’oeil adéquat, l’insulte et la violation des tabous (des autres). Si ces comporte-
ments sont adaptés aux circonstances de la rencontre et permettent de maintenir le cadre de la conversation,
celui à qui ils s’adressent ne les exigera ni ne s’en offusquera. Il adoptera l’attitude la plus à même de présenter
l’échange comme égalitaire. Au même titre que telle activité manuelle, sportive, etc. la conversation implique
un partage qui en fait un cadre possible pour le passage du vous au tu, et plus généralement pour l’adoption par
les partenaires de marques, linguistiques et autres, de solidarité.
c.      Pour que la conversation soit, selon la définition du ROBERT, un échange « naturel, spontané », il faut
évidemment que les thèmes n’en soient pas préétablis, ce qui ne veut pas dire qu’on ne puisse les prévoir. Les
circonstances de la rencontre et le degré de familiarité des protagonistes jouent ici un rôle primordial.
    S’il s’agit d’un premier contact, l’échange s’appuiera le plus souvent sur ce que nous avons appelé les
thèmes potentiellement contenus dans la situation. Selon que les protagonistes sont seuls ou accompagnés,
notamment d’enfants, occupés à telle ou telle activité, dans un lieu ouvert ou fermé, l’échange commencera par
tel ou tel thème.
   S’ils se connaissent déjà, ils pourront aborder entre autres, outre les thèmes liées aux éventuelles activités
qui accompagnent l’échange, les questions rituelles sur leur santé et celle de leurs proches ou le (bon)
déroulement de leurs activités professionnelles, les sujets d’intérêt général — actualité sportive, ou politique,
émissions de radio ou de télé, films... — ou touchant à leurs expériences partagées — intérêts communs, amis
ou connaissances, en ne se privant pas, pour renforcer leur propre solidarité de « leur casser du sucre sur le
dos ».
    Les récits personnels (en particulier les anecdotes) sont possibles dans les deux cas, mais plus faciles dans
le second, où l’on trouvera également cette autre forme de récit, tellement ritualisée qu’on peut souhaiter
l’inclure dans un autre type d’échange, qu’est la « blague » : celui qui la raconte montre, sinon son art, du
moins sa capacité à être le porte-parole d’une culture vivante, qui ne se prend pas au sérieux, et que l’on peut
partager (raconter une blague est aussi une invitation faite aux autres de prendre le relais sur le même terrain).
Et, à nouveau dans les deux cas, on peut s’attendre à trouver des enchaînements du type « c’est comme moi ».
    Insistons sur deux caractéristiques : l’importance quantitative des procédés évaluatifs dans de tels échanges
et l’absence d’obligation de traitement exhaustif des thèmes abordés. Après tout, dans une conversation, on
parle toujours plus ou moins « à bâtons rompus » (« de manière peu suivie, en changeant de sujet » ROBERT),
d’où la frustration fréquemment ressentie par ceux qui ont « l’esprit de l’escalier », et s’aperçoivent trop tard
d’une possibilité qui leur était offerte de conforter leur image en fournissant aux autres protagonistes des
arguments à approuver. C’est la conséquence logique d’une interaction où le choix des thèmes se fait par
association.
    On pourra nous opposer, pour chacun de ces deux types d’interactions, que les frontières qui découlent de
nos définitions sont à la fois arbitraires et floues, d’autant que nous esquissons là un début de typologie dont
rien ne garantit la complétude. Nous le reconnaissons volontiers. Qui plus est, nous ne prétendons nullement
que les interactions d’un certain type ne puissent pas évoluer vers un autre, qu’un entretien ne puisse comporter
une partie conversation et vice-versa, que la recherche consensuelle (que nous avons explicitement liée à un
type particulier d’échange) soit toujours sans arrière-pensées ou ne puisse déboucher sur le conflit. Nous
prétendons seulement que l’on ne peut étudier sérieusement les situations de communication sans tenir compte
des a priori culturels qui les structurent, parmi lesquels nous rangeons les caractéristiques que nous avons tenté
de décrire.
    Quant aux deux cadres interactionnels auxquels nous avons consacré l’essentiel de la deuxième partie, leur
choix, par nous comme par d’autres, n’est pas innocent. Comme le notent GUMPERZ et son équipe, les
sociétés contemporaines se caractérisent à la fois par un brassage de populations qui les font apparaître comme
de plus en plus pluriculturelles et pluriethniques, et par des procédures administratives et bureaucratiques
visant à évaluer les individus, de manière à la fois standardisée et difficilement explicitable, en fonction de
leurs comportements linguistiques, c’est-à-dire de leur capacité à se conformer aux normes culturelles de
participation à des échanges langagiers dont l’entretien est la forme la plus commune. Dans ce dispositif
inégalitaire se jouent à la fois des destins personnels (moyens de survie et d’intégration dans la communauté)
et une confrontation d’« ethnicités » différentes qui risquent de se rigidifier.
    La conversation apparaît au contraire comme le cadre privilégié de l’affirmation des solidarités et des
communautés d’appartenance. Mais justement l’incapacité où quelqu’un se trouverait d’y participer de
manière légitime, c’est-à-dire en se conformant aux normes, pourrait marquer encore plus clairement la
non-appartenance, et justifier l’exclusion. Bien que les situations que nous examinons semblent moins
propices à l’apparition de ces dangers que celles étudiées par GUMPERZ, cette autre manière d’envisager les
enjeux des situations de communication ne peut que nous pousser à regarder celles-ci de plus près.

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REPERES POUR LANALYSE DINTERACTIONS VERBALES

                                                         NOTES
* Ce travail reprend l’introduction du mémoire de DEA de M. Levaillant et doit beaucoup aux remarques faites à cette
    occasion par Pierre Encrevé. Nous tenons à remercier Mireille Azzoug, Alain Deschamps, Monique Lambert et Odile
    Sureau pour leur relecture critique de versions précédentes. Nous avons hésité avant d’utiliser l’expression
    « interactions verbales » : comme le souligne GOFFMAN, le verbal est le plus souvent enchâssé dans du non-verbal
    qui lui donne une part de sa signification. Nous avons finalement décidé de suivre l’usage terminologique actuel (cf. E.
    ROULET ou J. MOESCHLER) — une « interaction » sera donc une séquence ininterrompue d’« échanges », unités
    dialogales minimales dans lesquelles se combinent les « interventions », elles-mêmes constituées d’« actes de
    paroles » — sans être aussi systématiques que pour une analyse linguistique.
1. Le choeur, au théâtre, ne constitue pas une véritable exception, dans la mesure où toutes les voix doivent y être a
    l’unisson et montrer au contraire l’unité du locuteur collectif ; dans les cultures que nous connaissons, seuls les
    musiciens semblent avoir utilisé systématiquement et depuis longtemps le chevauchement des paroles (le canon, par
    exemple), auquel certains créateurs ont également eu recours au cinéma ou au théâtre pour créer des atmosphères
    particulières. S’il intervient égalemert dans le domaine de la contradiction politique, c’est justement comme une
    infraction, répondant à des propos présentés ainsi comme illégitimes et scandaleux.
2. Nous sommes ici moins précis que GOFFMAN(1981, « Footing ») : il distingue, à un pôle — structure des statuts
    participatifs — les récepteurs effectifs des destinataires, qui peuvent être officiels ou cachés, participants reconnus ou
    spectateurs, regroupés en assistance, public, auditoire, et/ou hiérarchisés selon la disposition des lieux et l’enjeu (cf.
    les procès)... ; et à l’autre pôle — mode de production de la parole — celui qui prononce le message de celui qui l’a
    mis en forme et de celui (ceux) dont l’autorité est invoquée à travers lui ; il montre comment l’attention peut tour à tour
    être portée dans le discours sur tel ou tel élément du pôle production, s’adresser à telle ou telle partie du cadre
    participatif ou situationnel, et comment, dans le récit ou le discours rapporté par exemple, (les représentations verbales
    des) divers rôles et situations peuvent être enchâssées. Ces changements de cadrage sont indiqués dans le discours par
    divers marqueurs — intonation, postures, gestes et regards, mais aussi marqueurs linguistiques (cf.ici-même C.
    PERDUE ou R. VION et A. GIACOMI).
3. Prenant le parti terminologique de BOURDIEU, nous renonçons du même coup aux emplois que le terme compétence
    a pu avoir chez les linguistes, sans pour autant nier que nos comportements, langagiers et autres, sont partiellement
    structurés par un ensemble de savoirs intériorisés, ni qu’une partie de ces savoirs puisse être innée.
4. Deux facteurs semblent jouer dans cette non-reconnaissance possible d’une parole plus autorisée que les autres :
    - la non-divulgation de ce qui, dans l’identité sociale et/ou la biographie de l’intéressé, lui permettrait d’avoir une
        parole autorisée (mais ce facteur n’est que partiellement déterminant, les autres participants pouvant toujours nier
        cette légitimité) ;
    - le domaine lui-même, qui peut être considéré comme abordable par tous (comme le langage) ou réservé a des
        spécialistes (comme la biologie moléculaire) — et donc plus ou moins exclu du type d’interaction envisagé ici.
5. Nous parlons ici de placement social sans exclure la possible prise en compte des qualités personnelles attribuées à
    l’autre ou reconnues en lui. L’important est ici l’éventuel décalage entre les attentes et les comportements effectifs, cf.
    GOFFMAN 1975.
6. Si nous nous opposons à un déterminisme rigide, ne laissant aucune place aux variations individuelles et niant le
    caractère d’agents des participants à une interaction, nous ne souhaitons pas non plus présenter ceux-ci comme
    calculant constamment leurs effets, manipulant et contre-manipulant : comme le dit BOURDIEU (1987) à propos de
    la notion de stratégie, « des conduites peuvent être orientées par rapport à des fins sans être consciemment dirigées
    vers ces fins, dirigées par ces fins. »
7. Nous nous inspirons encore une fois de GOFFMAN, 1981 (en particulier « The Lecture ») et manuscrit.
8. Au restaurant ou dans un train, les activités dans lesquelles un groupe ou un individu isolé sont engagés peuvent leur
    servir de prétexte pour entrer en contact avec un autre groupe ou individu.
9. Il existe des sous-cultures qui acceptent de lever ce tabou mais il est rare que médecin et patient y participent à la fois.
10. Cf. GOFFMAN, 1981, chapitre 1 : « Replies and Responses ».
11. C’est ce qui semble se produire lorsqu’un journaliste oppose à une personnalité politique une assertion ou une analyse
    qu’il semble prendre directement à son compte puiqu’il ne la présente pas comme émanant d’une autre autorité (qui
    peut être la presse en général) à laquelle l’interviewé pourrait s’opposer.
12. C’est pourquoi il est rare, y compris dans le commerce, que l’on cantonne ses interactions au niveau transactionnel.




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