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Sur le christianisme dans la Seconde Partie d'Aur�lia

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Sur le christianisme dans la Seconde Partie d'Aur�lia
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Sur le christianisme dans la Seconde Partie d'Aurélia







Le regretté Père Jean Guillaume était très prudent dans ses publications

au sujet du retour de Gérard de Nerval au christianisme dans la Seconde

Partie d'Aurélia, et je n'ai pas ni l'intention, ni la prétention de trahir sa

prudence. Une affirmation simpliste comme celle de Pierre Messiaen 1 ne

conviendrait pas à la philologie rigoureuse du Père Guillaume. Et parmi les

meilleurs lecteurs de notre écrivain, une diversité d’opinion s’exprime :

Henri Bonnet penche pour un Nerval chrétien2, alors que Michel Jeanneret

insiste sur les hésitations nervaliennes face à la loi biblique3. Jacques Bony

a l'air de constater objectivement le fait sans recourir au terme

christianisme : « Si le nom d'Aurélia tend à disparaître de la seconde partie

à mesure que l'héroïne initiale se fond dans l'image de la « grande amie »,

le nom de Dieu, au contraire, s'y impose : vingt-huit mentions, contre deux

dans la « première partie ». De tels indices permettent de penser que,

malgré l'ambiguïté de la conclusion telle qu'elle nous est parvenue, Aurélia

manifeste sinon la certitude, du moins l'espoir d'un salut 4 ». Si je reviens

sur ce problème extrêmement ardu, ce n'est pas pour y mettre le dernier

point, mais dans l'espoir d'apporter une contribution à l'éclaircissement des

opinions religeuses de Gérard de Nerval.



1

A propos d'Aurélia, Messiaen affirme dès le début : « C'est aussi la confession d'un

chrétien Ŕ qui s'efforce de faire tourner à l'obéissance envers Dieu et au bien de son

âme Ŗla descente aux enfersŗ qu'il subit », Gérard de Nerval, Morainville

« Christianisme et occultisme », 1945, p. 131.

2

« Gérard de Nerval et la Bible : la quête d'une nouvelle alliance », in La Bible en

littérature, Actes du colloque international de Metz, Université de Metz, Cerf, 1996,

p. 13-28. « ŖLes voies lumineuses de la religionŗ dans Les Filles du feu et Aurélia »,

Gérard de Nerval. « Les Filles du Feu », « Aurélia », « Soleil noir » , actes du

colloque d'agrégation des 28 et 29 novembre 1997, p. 211 - 222.

3

« Dieu en morceaux: avatars de la figure divine dans Aurélia », in Nerval, Actes du

colloque de la Sorbonne du 15 novembre 1997, Presses de l'Université de Paris-

Sorbonne, 1997, p. 177-190.

4

« Notice » d'Aurélia, in Nerval, Aurélia, GF-Flammarion, 1990, p. 250.

153

HISASHI MIZUNO



Il évoque dans ses textes trois positions bien distinctes : philosophie,

panthéisme et christianisme. Par philosophie, il entend le scepticisme anti-

religieux ou la négation de tous les cultes ; Lucien et Voltaire en sont les

modèles dont Nerval fait mention çà et là. La deuxième attitude s’oppose à

la première : c'est une croyance généralisée qu'on pourrait appeler

syncrétisme ou mysticisme. En termes de l'époque, le sentiment religieux

tout court la traduirait le mieux 5 . C'est « tout croire » au lieu de « tout

nier ». Les trois attitudes que nous relevons chez Nerval sont exprimées

ensemble dans un passage datant de 1845 :



Enfant d'un siècle sceptique plutôt qu'incrédule, flottant entre deux

éducations contraires, celle de la révolution, qui niait tout, et celle de la

réaction sociale, qui prétend ramener l'ensemble des croyances chrétiennes,

me verrais-je entraîné à tout croire, comme nos pères les philosophes

l'avaient été à tout nier ? 6



L'incertitude ou l'hésitation entre le matérialisme et la foi chrétienne

conduit ainsi Nerval à cette autre voie qu’est la croyance généralisée, le

sentiment religieux formulé en une expression transparente : « Tout

croire ». Les deux premières positions, l'incroyance et le christianisme,

paraissent être écartées dans ce passage venant d'un écrit sur le culte d'Isis.

Dans la première partie de cet article, je vais examiner ces trois

perspectives dans le corpus nervalien d'avant la Seconde Partie d'Aurélia,

puis celle-ci sera étudiée de près pour cerner la question du retour de

Nerval au christianisme.







5

A propos de Quintus Aucler, Nerval écrit ainsi : « on doit peut-être savoir gré à

Quintus Aucler d'avoir, dans une époque où le matérialisme dominait les idées,

ramené les esprits au sentiment religieux », in « Quintus Aucler », Œuvres

Complètes, éd. de Jean Guillaume et de Claude Pichois, Gallimard, « Bibliothèque de

la Pléiade », t. II, 1984, p. 1158. Je désignerai cette édition par le sigle Pl. suivi du

nombre du volume et de la page. Cf. Benjamin Constant, De la Religion, Actes du

Sud, « THESAURUS », 1999, p. 39-52.

6

Gérard de Nerval, Le temple d'Isis. Souvenir de Pompéi, éd. de Hisashi MIZUNO,

Du Lérot, 1997, p. 81-82. Texte repris dans « Isis » in Les Filles du Feu, Pl. III.

p. 619.



154

SUR LE CHIRISTIANISME



Avant la Seconde Partie d'Aurélia



Des trois dispositions en question, il semble que Nerval n'ait jamais

adopté l'incroyance du dix-huitième siècle. Mais, en fait, il a pu lui arriver

d'exprimer une opinion sinon négative, tout au moins ironique sur la

religion. « Les dieux inconnus7 » de 1845 et quelques articles du Diable

rouge, Almanach cabalistique pour 18508 en sont des exemples. Il attaque

de front les fouriéristes, les saint-simoniens, des fondateurs de nouveaux

cultes comme l'évadisme, les illuminés, etc. Quand il parle d'une

lithographie mystique de Napoléon en présentant Le Banquet d'André

Towianski, le ton du feuilletoniste se révèle bien désabusé9. Il en est de

même pour les présentations du Diorama ou du Bœuf gras 10 . Nerval y

expose ses connaissances étendues en la matière, mais, peut-être sans

croire vraiment au mysticisme. Michel Brix va jusqu'à affirmer que « Le

dénigrement des doctrines occultes représente, en effet Ŕ et contrairement

à ce que beaucoup de critiques ont écrit Ŕ, une thématique permanente de

la réflexion nervalienne 11 ». Il faut bien reconnaître que Nerval s'est

assimilé un point de vue désenchanté envers l'au-delà qui flottait dans l'air

du temps12.

Par ailleurs, il ne faudrait pas nier non plus son penchant pour le sacré,

tempérament sans lequel il ne se serait pas tant intéressé aux phénomènes

irrationnels. En outre, ce n'est pas par une voie mystique qu'il a pénétré

dans le monde invisible, mais par l'intelligence qu’il y a été conduit. Je

pense ici aux trois causes concrètes qui l’ont amené à s’interroger sur





7

La Presse, 29 juin 1845. Pl. I. p. 927-930.

8

Publié en 1849. Pl. I. p. 1267-1275.

9

L'Artiste, 28 juillet 1844. Pl. I. p. 828-831.

10

L'Artiste, 15 septembre 1844, Pl. I. p. 840-843 et L'Artiste, 6 février 1845, Pl. I.

p. 900-902.

11

« Nerval et le mythe de Faust », in Faust ou les frontières du savoir, Bruxelles,

Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, 2002, p. 189.

12

Les trois articles de L'Artiste, présentant en 1844 les petits théâtres du Boulevard,

et les articles écrits durant son voyage en Hollande avec Arsène Houssaye, y compris

ceux du Diable à Paris, témoignent de l'aspect humoristique et ironique de l'écriture

nervalienne. Pl. I. p. 778-782, p. 791-801, p. 843-866.



155

HISASHI MIZUNO



l’irrationnel : le travail sur le Second Faust, la représentation d'Antigone à

l'Odéon et un concours de philosophie sur l'école d'Alexandrie.

L'Introduction de la troisième édition nervalienne du Faust de Goethe,

parue en 1840, montre que le raisonnement philosophique peut n'être pas

étranger à l'aspiration au surnaturel :



La négation religieuse qui s'est formulée en dernier lieu chez nous par

Voltaire, et chez les Anglais par Byron, a trouvé chez Goethe un arbitre

plutôt qu'un adversaire. Suivant dans ses ouvrages les progrès ou du moins

la dernière transformation de la philosophie de son pays, ce poète a donné à

tous les principes en lutte une solution complète, qu'on peut ne pas

accepter, mais dont il est impossible de nier la logique savante et parfaite.13



A ce système de pensées le traducteur donne le nom de « panthéisme

moderne14 ». La scène de l'évocation d'Hélène par Faust, qui est associée

au problème de l'immortalité des âmes, sert à attester l'existence de

l'immensité universelle étendue au-delà du monde de la matière créée. Et

cette introduction au Faust, d'une importance considérable, n’est pas sans

rapport avec l' « état de rêverie supernaturaliste14 » évoqué dans la préface

des Filles du Feu.

Les feuilletons que Nerval consacre à Antigone présentent aussi un

intérêt de ce point de vue. La représentation de la pièce de Sophocle,

adaptée par Meurice et Vaquerie, est créée à l'Odéon le 21 mai 1844 15.

Avant cette date, Nerval l'annonce dans L'Artiste du 12 mai de deux

manières différentes, et cela toujours en mettant l'accent sur son aspect

religieux. D'abord, dans « Le boulevard du Temple », il fait mention d'une

adaptation d'Antigone, représentée à la fin du dix-huitième siècle sous le

titre des Triomphes de l'amour et de l'amitié, où, d'après le feuilletoniste,

« des cérémonies païennes furent exécutées sur la scène avec tous les



13

Le « Faust » de Goethe, traduit par Gérard de Nerval, éd. de Lieven D'hulst,

Fayard, 2002, p. 60.

14

Pl. III. p. 458. Voir aussi Le surnaturalisme français, Actes du colloque organisé à

l'Université Vanderbilt les 31 mars et 1er avril 1878, Neuchâtel, A la Bacconière,

1979.

15

Pour la situation autour de la représentation, voir Claude Pichois et Michel Brix,

Gérard de Nerval, Fayard, 1995, p. 235-237.



156

SUR LE CHIRISTIANISME



détails et les costumes indiqués par les savants16 ». Le même numéro de

L'Artiste contient un article de Nerval consacré entièrement à la création

prochaine de la tragédie de Sophocle :



La représentation d'Antigone aura presque comme aux temps antiques un

caractère religieux : il semble que c'est un temple et non un théâtre qui va

s'ouvrir ; peut-être l'Eglise, engagée aujourd'hui dans une lutte imprudente

a-t-elle à trembler davantage de cette mystérieuse invasion des idées

païennes qui s'accroît depuis quelque temps. [...] Qui sait si l'inspiration et

l'enthousiasme des hommes s'appliquant de nouveau à des solennités

éteintes, n'iront pas réveiller, dans quelque astre lointain, des puissances

aujourd'hui méconnues, mais capables encore d'influence heureuse ou

funeste ?17



Le lendemain de cette annonce, Jean-Toussaint Merle dans La

Quotidienne reproche à Nerval d'avoir vanté les beautés du paganisme et

d'avoir exprimé des idées frivoles sur la religion. Cette accusation montre

bien quelle fut la réception des propos peu orthodoxes de Nerval auprès

des lecteurs contemporains. Comme Merle a basé sa critique sur un

fragment de l'article de L'Artiste repris dans Revue et Gazette des Théâtres,

Nerval adresse sa réfutation au directeur de ce journal de théâtre, et feint

de faire un compromis en prétendant que la lecture de son article en entier

permettrait de se rendre compte du caractère non sérieux de la

proclamation du retour du culte de Bacchus18. Pourtant, cette concession

n'étant qu'affectée, il continue à accumuler des idées favorables au

polythéisme ancien. Preuve en est que l'article de L'Artiste du 26 mai sera

encore une fois consacré entièrement à Antigone et reprendra l'idée de la

renaissance du génie grec 19 . Ainsi notre feuilletoniste dramatique se

révèle-t-il favorable au culte païen malgré tout.





16

Pl. I. p. 796. Voir aussi la note 4 de cette page, Pl. I. p. 1802.

17

Pl. I. p. 801-802.

18

« Je suis donc forcé de regretter simplement qu'il (Merle) n'ait lu sans doute qu'un

fragment de mon article, dont le ton général lui aurait appris si j'ai émis sérieusement

de telles idées, ou s'il ne s'agissait que d'une de ces hypothèses poétiques que le

feuilleton se permet parfois au bas des journaux les plus sérieux », Pl. I. p. 1413.

19

Pl. I. p. 805-809.



157

HISASHI MIZUNO



Du culte grec à l'école d'Alexandrie il n'y a qu'un pas ; dans un voyage

imaginaire sur l'île de Cythère, le narrateur revient sur le culte de la

divinité panthée en se focalisant sur Vénus : « J'ai voulu surtout montrer

que le culte des Grecs s'adressait principalement à la Venus austère, idéale

et mystique, que les néo-platoniciens d'Alexandrie purent opposer, sans

honte, à la Vierge des chrétiens 20 ». Il est bien possible que l'intérêt de

Nerval pour cette veine néoplatonicienne ait été suscité par un concours

proposé en 1841 par l'Académie des Sciences morales et politiques 21 .

Certes, le programme en est limité au sujet philosophique et,

particulièrement à Plotin et Proclus22. D'ailleurs, Nerval s'adresse de son

côté à Apulée, « philosophe platonicien23 ». Dans l'Introduction au Diable

amoureux de Cazotte en 1845, il présente cet auteur comme « l'initié du

culte d'Isis, l'illuminé païen, à moitié sceptique, à moitié crédule 24 », et

ajoute « L'Ane d'or servit longtemps de thème aux théories symboliques

des philosophes alexandrins25 ».

En outre, le troisième sujet du programme du concours demande de

suivre la fortune de l'école d'Alexandrie jusqu'au XVIe siècle en passant



20

« Souvenirs de l'Archipel. Cérigo. Archéologie. Ruines de Cythère. Les Trois

Vénus », L'Artiste, 1er juin 1845, Pl. II. p. 247.

21

Voir Brian Juden, Traditions orphiques et tendances mystiques dans le Romantisme

français (1800-1855), 1984, Slatkine, réimpression de l'édition de Paris, 1971, p. 540.

22

Pour le programme, voir Barthélemy Saint-Hilaire, Rapport à l'Académie des

sciences et politiques, sur les mémoires envoyés pour concourir au prix de

philosophie, proposé en 1841 et à décerner en 1844, sur l'école d'Alexandrie, au nom

de la section de philosophie, p. 84. Ce rapport est lu dans les séances du 27 avril et du

4 mai 1844.

23

« Apulée », Biographie Universelle, Michaud, 1811.

24

Pl. II. p. 1082. Vacherot écrit : « Apulée est un prêtre très versé dans les mystères

et dans les pratiques du culte, qui, avec moins d'érudition et moins de philosophie

encore que Plutarque, essaie de concilier sa sagesse des sanctuaires avec la science

des écoles », Histoire critique de l'école d'Alexandrie, t. II, p. 104. Cet ouvrage est

couronné au concours par l'Académie.

25

Pl. II. p. 1083. La préface d'une traduction de l'Ane d'or présente largement une

interprétation proposée par Warburton : « Les anciens, dit-il, regardaient l'initiation

aux mystères comme la délivrance d'un état de mort et de brutalité, comme le passage

vers une vie nouvelle, une vie de vertu et de raison : et c'est précisément par là

qu'Apulée s'est proposé de recommander l'abord des mystères », traduction par J. A.

Maury, Didier, t. I, 1834, p. 6.



158

SUR LE CHIRISTIANISME



par les écoles chrétiennes du Bas-Empire et du Moyen-Age. Nerval en

retrace l’histoire jusqu'à l'époque de Cazotte ; il articule le temps des

derniers âges des civilisations grecques et romaines à celui des

néoplatoniciens de Florence et à l’époque des penseurs mystiques du dix-

huitième siècle, plaçant toute sa démonstration sous le signe de la cabale et

des sciences occultes 26 . Ce genre d'aperçu historique sera également

présenté dans la biographie de Cagliostro27 et celle de Quintus Aucler28.

Ainsi, le soi-disant mysticisme de Nerval aurait pour source son intérêt

pour Apulée et l'école d'Alexandrie. Le chapitre premier de Sylvie, avec les

mentions d'Apulée et d'Alexandrie, témoigne de l'état d'esprit d'un enfant

du siècle, enfermé dans la tour d'ivoire des poètes, qui préfère « tout

croire » en dépit du matérialisme de l'époque.



À la philosophie qui nie tout s'oppose donc le sentiment religieux

consistant en croyance généralisée à l'au-delà. Une fois cette distinction

clairement établie, nous pouvons passer à une autre opposition religieuse :

celle du christianisme et du paganisme. Envers l'Eglise, Nerval réagit de

trois manières : hésitation, refus et fusion. Pour ce qui est de la première,

c'est durant une promenade imaginaire sur Syra Ŕ Syros, qui est « l'île la

plus catholique des Cyclades29 », que des enfants crient « catholique » au

voyageur nervalien à l'aspect de son vêtement français, lui rappellant ainsi

qu'il est catholique. Devant l'église Saint Georges dominant la ville, figure

un tableau du saint « sur fond d'or, terrassant celui qui se relève

toujours... 30». Alors, à l'idée de ne pas braver la colère d'Apollon, dieu du

culte ancien, alors qu’il est sur la terre grecque, notre promeneur

catholique n'ose pas entrer dans l'église.

26

« Cazotte », Pl. II. p. 1083.

27

Pl. II. p. 1122-1124. Elle est d'abord publié dans Le Diable rouge, Almanach

cabalistique pour 1850, 1849, puis dans Les Illuminés en 1851.

28

Publiée d'abord dans la Revue de Paris en novembre 1851, puis reprise dans Les

Illuminés. Pl. II. p. 1158-1162.

29

Angeliki Kokkou, « Les voyageurs à Syros : une source de renseignements aux

XVIIIe Ŕ XIXe siècles », in Vers l'Orient par la Grèce avec Nerval et d'autres

voyageurs, textes recueilles par Loukia Droulia et Vasso Mentzou, Klincksieck,

1993, p. 13-14.

30

« Une journée en Grèce », L'Artiste, 11 février 1844, Pl. II. p. 254-255.



159

HISASHI MIZUNO







Et moi, fils d'un siècle douteur, dit-il, n'ai-je pas bien fait d'hésiter à

franchir le seuil, et de m'arrêter plutôt encore sur la terrasse à contempler

[...] cette côte basse et déserte, visible encore au bord du ciel, qui fut Délos,

l'île d'Apollon !... 31



Cette scène illustre l’hésitation de Nerval entre le culte ancien des Grecs

et le culte nouveau du Christ. Et une telle indécision, qui reflète le conflit

des deux religions, se cristallise dans l’image de « la sibylle au visage latin

(qui) est endormie sous l'arc de Constantin32 » des tercets de Delfica.

On peut également relever une hostilité plus ou moins marquée contre le

christianisme, et particulièrement contre la forme institutionnalisée qu'est

l'Eglise. Dans l'« Histoire de la reine du matin et de Soliman, prince des

génies », Soliman est bafoué par les deux enfants du feu, la reine de Saba

et Adoniram qui, dans ce récit maçonnique, descendent tous les deux de la

race de Caïn. Ici le narrateur nervalien reprend assez fidèlement des

passages de l'Ancien Testament et les détourne au détriment du fils royal

de David, à l'encontre de la tradition biblique. Par exemple, lors du

premier entretien, la reine ne manque pas de rappeler le Cantique des

Cantiques, les Proverbes ou l'Ecclésiaste et flatte le roi infatué afin de le

ridiculiser subtilement. A propos des chants d'amour, elle dit à Soliman :

« Un grand poète ! [...] Ce qui fait qu'en vous l'on pardonne en souriant

aux erreurs du moraliste33 » Son ironie s'exacerbe au fil des dialogues. La

tradition biblique est bel et bien renversée au fur et à mesure que la reine

de Saba signale des contradictions dans les livres de Salomon.

Le sentiment anti-chrétien se manifeste plus vivement dans la biographie

de Quintus Aucler 34 , penseur illuminé de l'époque de la Révolution

française, qui a entrepris une « démolition passionnée du catholicisme35 »



31

Pl. II. p. 255.

32

Pl. I. p. 647. C'est moi qui souligne. Voir Jean Guillaume, « Ils reviendront ces

dieux que tu pleures toujours », in Philologie et exégèse, Louvain Ŕ Namur, Peeters,

p. 163-166.

33

Pl. II. p. 681.

34

Cf. Auguste Viatte, Les sources occultes du Romantisme, illuminisme Ŕ théosophie,

1770-1820, Champion, 1969, t. II. p. 36-39.

35

« Quintus Aucler », Pl. II. p. 1143.



160

SUR LE CHIRISTIANISME



afin de rétablir le paganisme sur l'emplacement vide que laisserait le culte

du Christ en train de disparaître36. Le biographe nervalien commence sa

présentation en évoquant la fête de l'Etre Suprême, organisée par

Robespierre en juin 1794, après la Fête de la Raison du 10 novembre

1793 37 . Ce culte de l’Être Suprême est considéré comme une religion

naturelle ou déiste 38 , mais Nerval, à l'instar du nouveau païen qu’est

Aucler, explique autrement le culte inventé par Robespierre :



Il [Aucler] soupçonnait même Robespierre d'avoir gardé au fond du cœur

un vieux levain de ce christianisme dans lequel il ne voyait, lui, qu'une

mauvaise queue de la Bible. Dans sa pensée intime, les chrétiens n'étaient

que les successeurs dégradés d'une secte juive expulsée, formée d'esclaves

et de bandits39.



Cette interprétation tendancieuse est suivie de citations de La Thréicie,

texte dans lequel Aucler attaque de front la vieille institution religieuse 40.

Il maudit la tolérance de Julien et dévoile « toutes les horreurs, tous les

crimes, les mensonges et les calomnies41 » provoqués par la morale dont la

religion chrétienne se réclamait. Nerval, dans cette biographie, s’être rallié

à la doctrine anti-chrétienne exposée par le visionnaire de la fin du dix-

huitième siècle.

Dans la Première Partie d'Aurélia, on retrouve la même tension entre

attirance et refus du christianisme. Au bout d'une errance délirante dans les

rues de Paris, le héros est saisi par une vision biblique ; un ami qui

l'accompagne semble grandir et prend les traits d'un apôtre, en même

temps que la terre s'élève et perd sa forme urbaine, de telle manière que la



36

« Au temps où Quintus Aucler écrivait, il y avait table rase en fait de religion, et

attaquer le christianisme était devenu un lieu commun », Pl. II. p. 1151.

37

Voir leurs descriptions par Jules Michelet dans son Histoire de la Révolution

française, Robert Lafon, « Bouquins », t. II. p. 630-636 et p. 801-804.

38

Aurélia, précédés Illuminés et de Pandora, éd. de Michel Brix, Livre de Poche,

1999, p. 365, note 2.

39

Pl. II. p. 1139.

40

« Intitulé la Thrécie, en souvenir du Threicius vates d'Ovide, son ouvrage oppose

au christianisme toujours noircis des crimes de Constantin, les vertus que Bacchus

révéla à Orphée », Juden, op. cit., p. 116.

41

Pl. II. p. 1141.



161

HISASHI MIZUNO



scène devient « le combat de deux Esprits et comme une tentation

biblique42 ». Le narrateur refuse ainsi d’adhérer à la croyance au ciel dont

son ami transfiguré indique l’existence, et cette déclaration signifie donc

une résistance dissimulée de Nerval vis-à-vis du christianisme. Certes, on

pourrait y opposer un démenti à l'aide d'une réplique tirée d'un dialogue

entre le héros et un de ses amis : « N'est-ce pas que c'est vrai qu'il y a un

Dieu ? Ŕ Oui !43 » Le père Guillaume a noté une transformation à propos

du terme de Dieu : « La mise à distance de l'ancien monde au profit du

nouveau se traduit peut-être par une simple lettre ; à « dieu », forme

initiale d'un manuscrit commencé en 1853, l'auteur substitue « Dieu », que

l'imprimé maintient, dans une question majeure44 ». C'est assurément un

pas vers le Dieu chrétien, mais le héros d'Aurélia replonge peu après dans

un monde de rêves sans soleil 45 , et, en suivant l'une des trois femmes

mystérieuses, aperçoit dans le jardin « la trace d'anciennes allées qui

l'avaient (un espace découvert) jadis coupé en croix 46 ». Cette trace, qui

indique un état de déréliction de la religion symbolisée par la croix, peut

suggérer en fin de compte que Nerval préfère « les dieux multiples de

l'Inde » à « la loi biblique47 » dans la Première Partie d'Aurélia.

Par ailleurs ce n’est pas l’opposition entre polythéisme grec et

christianisme qui particularise Nerval, mais sa capacité à incorporer le

deuxième au premier. Autrement dit, le syncrétisme de Nerval s'empare

entre autres du culte du Christ, et cela le plus souvent par la voie de la

Vierge Marie sur la base du culte de la Déesse Mère ou du principe

féminin. Dans le récit imaginaire de voyage sur l'île de Cythère, le

narrateur évoque le Songe de Polyphile de Francesco Colonna, adapté par

Charles Nodier, et, présente l'histoire d'amour de Polyphile et Polia, deux

pèlerins de Vénus, par une formule bien particulière : « ce fut sous les

42

Pl. III. p. 699.

43

Pl. III. p. 708.

44

Op. cit., p. 165-166.

45

« Chacun sait que dans les rêves on ne voit jamais le soleil, bien qu'on ait souvent

la perception d'une clarté beaucoup plus vive. Les objets et les corps sont lumineux

par eux-mêmes », Pl. III. p. 709. Pour ce qui est le phénomène sans soleil, voir

l'article déjà cité de M. Jeanneret.

46

Pl. III. p. 709.

47

Pl. III. p. 705.



162

SUR LE CHIRISTIANISME



formes de la foi chrétienne qu'ils accomplirent ce vœu païen 48 ». En outre,

il enchaîne sur l'identité entre Vénus, la Vierge et la déesse égyptienne Isis,

tout en ajoutant que ces assimilations étaient à la mode dans l'Italie de la

Renaissance sous l'influence de l'école néoplatonicienne de Florence. Il se

peut que cette assimilation s’origine dans une opposition : « le culte des

Grecs s'adressait principalement à la Venus austère, idéale et mystique,

que les néo-platoniciens d'Alexandrie purent opposer, sans honte, à la

Vierge des chrétiens49 », mais ce parallélisme finit par aboutir à la Panagia,

figure moderne de toutes les divinités panthées. Notons que Nerval

effectue toujours ces assimilations entre différents cultes à partir du

principe féminin, qui est appelé par Goethe « le féminin céleste50 » dans le

Second Faust.

La comparaison entre la Vierge et Isis peut remonter au début de l'ère

chrétienne et elle perdure jusqu'au dix-huitième siècle. Dans la biographie

de Cazotte que nous avons déjà abordée, Nerval présente deux nouvelles,

l'Ane d'or et Le Diable amoureux, en insistant sur le salut dû aux forces

féminines :



De même que la pure déesse des platoniciens protège l'imprudent Lucius

dans le roman d'Apulée, la mère de Dieu sauve le héros de Cazotte des

tentatives du charmant démon qui l'obsède et donne à l'image et au

souvenir de sa mère le pouvoir d'arrêter sa marche vers l'abîme51.



Il va sans dire que la déesse en question désigne Isis, et ce fragment

explicite la source de l'inspiration de Gérard de Nerval pour établir un

parallèle entre le culte nouveau du Christ et l'ancien culte polythéiste. Elle

provient de l'époque d'Apulée et de l'école d'Alexandrie, qui sera suivie

plus tard de l'école florentine à la Renaissance. Et malgré l'opposition des

deux cultes proposée par l'école d'Alexandrie, comme nous l'avons vu,

Nerval insiste sur leur identité. Ce rapprochement trouve son expression

complète dans Le Temple d'Isis, souvenir de Pompéi de 1845. Pour s'en



48

L'Artiste, 11 août 1844, Pl. II. p. 238.

49

L'Artiste, 1er juin 1845, Pl. II. p. 247.

50

Pl. II. p. 248.

51

« Le Diable amoureux de Cazotte Ŕ I », L'Artiste, 20 avril 1845, Pl. II. p. 1146.



163

HISASHI MIZUNO



convaincre, il suffit de relire un passage bien connu concernant les deux

figures féminines :



N'est-ce pas toujours la Mère sainte, tenant dans ses bras l'enfant sauveur et

médiateur qui domine les esprits, - et dont l'apparition produit encore des

conversions à celle du héros d'Apulée ? Isis n'a pas seulement ou l'enfant

dans ses bras, ou la croix à la main comme la Vierge : le même signe

zodiacal leur est consacré, la lune est sous leurs pieds ; le même nimbe

brille autour de leur tête ; [...]52.



Nerval ne reste pas seulement sur la ligne principale de cette doctrine

syncrétiste, mais dans les détails même, un examen attentif des sources

livresques permet de se rendre compte de la manière extrêmement habile

dont il insère les éléments du culte chrétien dans la description du culte

païen. La lecture de Voyage à Pompéi par D. Romanelli 53 révèle les

emprunts de Nerval à cet ouvrage pour son « Temple d'Isis », parmi

lesquels l'énumération des objets sacrés de la liturgie recueillis dans

l'enceinte du temple d'Isis : « c'étaient des lampes, [...], des coupes, les

encensoires, [...], des burettes, [...], des clairons, des sistres, des cymbales,

des goupillons [...]54 ». Tout en reprenant les ustentiles et les instruments

cités par Romanelli, le texte de Nerval ajoute deux objets qui font penser à

l'office chrétien : « les mîtres (sic) et les crosses brillantes des prêtres 55 ».

Il accomplit aussi cette sorte de christianisation à partir de l'article de

Böttiger, Die Isis-Vesper, source principale du « Temple d'Isis » :



On ne négligeait rien pour pénétrer profondément l'esprit des spectateurs du

caractère de cette divine transsubstantiation56.



A la place du terme chrétien transsubstantiation, une traduction française

du texte de Böttiger a recours à une expression neutre : « rendre cette





52

Edition citée, p. 85, Pl. III. p. 621.

53

Traduit par M. P(réjan ?), Houdaille et Veniger, 1829.

54

Id., p. 225.

55

Temple d'Isis, op. cit., p. 80, Pl. III. p. 618.

56

Id., p. 71-72. Pl. III. p. 616.



164

SUR LE CHIRISTIANISME



cérénomie plus solennelle et plus touchante57 ». Il s'agit de l'eucharistie,

qui est un des articles de la foi catholique. Ainsi, le narrateur nervalien du

voyage à Pompéi force les textes d'origine pour souligner la continuité

entre le culte d'Isis et le culte du Christ.

Il en est de même dans l’évocation de la religion des Druses, dont le

fondateur est le calife Hakem. Le « Catéchisme » de cette religion, qu'on

trouve en appendice du Voyage en Orient, montre à nouveau l'opération

nervalienne de christianisation des éléments empruntés aux formulaires de

ce culte unitaire et panthéiste. A son sujet, Nerval prétend dans son récit de

voyage en Orient que « c'est toujours au fond l'idée chrétienne avec une

intervention sans Jésus58 ». Ailleurs, il intensifie la couleur chrétienne en

forçant le texte original. Dans le « Catéchisme des Druses » nervalien, on

lit la réponse suivante à la question « Où était le vrai Messie, quand le faux

était avec ses disciples ? » :



Il se trouvait dans le nombre de ces derniers. Il professait l'Evangile ; il

donnait des instruments au Messie, fils de Joseph, et lui disait : « Faites

cela et cela », conformément à la religion chrétienne [...]59.



La source de cette phrase est une lettre de Poujoulat dans la

Correspondance d'Orient par Michaud et Poujoulat, et la comparaison

avec le texte original fait voir que le verbe professer était précher, et que

l'expression finale concernant le christianisme n'existait pas60. On voit que,









57

« Antiquités Egyptiennes. Les Vêpres d'Isis, d'après un Tableau d'Herculanum », in

Le Magasin encyclopédique, avril 1810, p. 245. Pour ce qui est des emprunts et des

changements effectués à partir des sources livresques par Nerval, voir mon

introduction au Temple d'Isis, « Gérard de Nerval ou la renaissance du culte oriental

sous la Monarchie de Juillet », op. cit., p. 22-50.

58

Pl. II. p. 523.

59

Pl. II. p. 836.

60

« Lettre CLXXXI. Les Druses. Ŕ Les Motualies, A. M. M. Hadet (Liban) juillet

1831 », in Michaud et Poujoulat, Correspondance d'Orient, Ducollet, 1835, t. VIII,

p. 337.



165

HISASHI MIZUNO



de cette manière, l'auteur a accentué la parenté des deux religions en

transformant l'expression61.

Ainsi, les sentiments de Gérard de Nerval sur les religions ne sont pas

monolithiques du tout ; ils sont nuancés et complexes. Mais une tendance

très marquée en est assurément le culte de la nature ou le panthéisme,

auquel il essaie de rapporter le christianisme en utilisant l’assimilation des

déesses avec la Vierge Marie.





La fin de la vie est-elle le moment du retour au christianisme ?



Pour examiner la composition de la Seconde Partie d'Aurélia, on ne

saurait être trop prudent, d'autant plus qu'elle est inachevée. Le Père

Guillaume en a proposé deux versions, celle de l'aveu et celle de la

discrétion62. Je suivrai ici la première, celle du texte publié dans la Revue

de Paris le 15 février 1855, même si ce texte n'a pas été revu par Nerval,

retrouvé pendu dans la lugubre rue de la Vieille Lanterne au matin du 26

janvier.

Du chapitre premier au chapitre trois, le narrateur expose ses réflexions

religieuses en reprenant les trois positions examinées plus haut. Ici, la

question du salut occupe la place centrale ; les épreuves passent pour une

expiation, et la femme aimée pour un médiateur vers le ciel. Les termes

auxquels Nerval recourt sont teintés de christianisme. Les trois chapitres

suivants décrivent des visions religieuses placées sous le signe de la folie.

Les chapitres quatre et cinq développent les récits autobiographiques et les

errances exaltées aux environs et dans les rues de Paris. Cependant, le

chapitre quatre finit par mettre en scène la mort de Dieu 63, et le chapitre



61

Voir mon article, « Le travail de l'écriture dans le Voyage en Orient. Le

« Catéchisme des Druses » à la façon de Gérard de Nerval », Revue de Littérature

comparée, nº 4, octobre-décembre 2001, p. 511-525.

62

Voir notamment Nerval masques et visage, Entretiens de Jean Guillaume avec

Jean-Louis Préat, Namur, Presses Universitaires de Namur, « Etudes nervaliennes et

romantiques », t. IX, 1988, ainsi que « Sources d'Aurélia », « Vers le texte

d'Aurélia », « Gérard de Nerval », in Philologie, op. cit., p. 139-158.

63

Thème mis à la mode par Mme de Staël dans son De l'Allemagne. Nerval l'aborde

dans son « Christe aux Oliviers », Pl. III. p. 648-651. Voir Jean Guillaume, « Le



166

SUR LE CHIRISTIANISME



cinq l'identification de la mère du héros avec la Vierge Marie, et celle du

héros avec Dieu. Les errances délirantes ne manquent pas de conduire le

héros à deux reprises en maison de santé, ce qui lui donne l’occasion

d’invectiver la médecine moderne. Par ailleurs, le chapitre six raconte les

visions panthéistiques comportant le vocabulaire particulier des

« correspondance(s) », de l’ « harmonie universelle », etc. Enfin, les

« Mémorables », petits poèmes en prose nervaliens, constituent une sorte

de synthèse à travers laquelle le narrateur tente d'incorporer diverses

religions ou mythologies au christianisme ; par exemple, la descente aux

enfers est considérée comme une expérience expiatrice qui mènera au salut

de l'âme, tout en gardant la valeur d’épreuve initiatique de la religion à

mystères. Ne perdons pas de vue cet ordre des récits pour mieux

comprendre les idées exprimées sur la religion dans la Seconde Partie

d'Aurélia.



L'épigraphe « Eurydice ! Eurydice ! » et l'incipit « Une seconde fois

perdue ! 64 » démontrent symboliquement que la Première Partie s'est

déroulée sous le signe du paganisme, mais que le temps du paganisme est

passé en fin de compte. Et au seuil de la Seconde Partie, le narrateur pense

au Christ et à la religion chrétienne :



Pourquoi donc est-ce la première fois, depuis si longtemps, que je songe

à lui ? Le système fatal qui s'était créé dans mon esprit n'admettait pas cette

royauté solitaire... ou plutôt elle s'absorbait dans la somme des êtres : c'était

le dieu de Lucrétius, impuissant et perdu dans son immensité.

Elle, pourtant, croyait à Dieu, et j'ai surpris un jour le nom de Jésus sur

ses lèvres65.



Auparavant, le narrateur n'acceptait pas le culte monothéiste du Dieu

unique qui lui paraissait hostile à cause de son caractère autoritaire.

Comme cause de son incroyance, il invoque deux raisons apparemment



Christ aux Oliviers de Nerval. Essai de genèse », in Philologie, op. cit., p. 159-162 et

Claude Pichois, L'Image de Jean-Paul Richter dans les lettres françaises, José Corti,

1963, 254-293.

64

Pl. III. p. 722.

65

Pl. III. p. 722.



167

HISASHI MIZUNO



alternatives ; soit le « système fatal », c'est-à-dire la philosophie qui doute

de tout, soit le culte antique de la nature, représenté par De natura rerum

du poète latin, Titus Lucretius Carus. Dans le récit de voyage à Pompéi,

Nerval a déjà identifié la déesse de Lucrèce « matérialiste » à l'Isis de

Lucius, héros de l'Ane d'or, et a fait mention de la disparition de la divinité

universelle « dans sa propre immensité 66 ». Selon le dictionnaire de la

conversation et de la lecture, « Les dieux n'étaient plus pour l'élite des

peuples que les emblèmes des diverses puissances de la nature : voilà les

divinités que Lucrèce frappa avec la foudre du génie67 ». Ainsi, le nom de

Lucrèce signifie ici la décrépitude des dieux anciens, l'immensité ayant

une valeur négative dans ce contexte 68 . Alors, à la place de l'Eurydice

perdue, peut-on attendre le retour d'une autre femme perdue : celle qui

croyait à Dieu ?

Remarquons que le retour inattendu au christianisme rappelle une scène

de Faust de Goethe ; dans le jardin de Marthe, Marguerite demande à son

amoureux quelle est sa religion, et ajoute :



Il y a longtemps que tu n'es allé à la messe, à confesse ; crois-tu en Dieu ?69



Après quelques réponses évasives, Faust finit par avouer sa profession

de foi panthéiste :



Sache mieux me comprendre, aimable créature ; qui oserait le nommer et

faire cet acte de foi : Je crois en lui ? Qui oserait sentir et s'exposer à dire :

Je ne crois pas en lui ? Celui qui contient tout, qui soutient tout, ne

contient-il pas, ne soutient-il pas toi, moi et lui-même ? Le ciel ne se voûte-

t-il pas là-haut ? La terre ne s'étend-elle pas ici-bas, et les astres éternels ne

s'élèvent-ils pas en nous regardant amicalement ? Mon œil ne voit-il pas tes



66

Temple d'Isis, p. 83-84, Pl. III. p. 619-620.

67

« Lucrèce », Dictionnaire de la conversation et de la lecture, t. 35, Belin-Mandar,

1837.

68

« Le dieu panthéistique, garant et soutien de l'unité générale des mondes, de la

place nécessaire du sujet dans leur espace, et de son immortalité, réapparaît sous la

forme matérialiste du ''Dieu de Lucrétius'' », Gabrielle Malandain, Nerval et

l'incendie du théâtre, José Corti, 1986, p. 167.

69

Le « Faust » de Goethe traduit par Gérard de Nerval, éd. de Lieven D'hulst,

Fayard, 2002, p. 224.



168

SUR LE CHIRISTIANISME



yeux ? Tout n'entraîne-t-il pas vers toi et ma tête et mon cœur ? Et ce qui

m'y attire, n'est-ce pas un mystère éternel, visible et invisible ?... Si grand

qu'il soit, remplis-en ton âme ; et si par ce sentiment tu es heureuse,

nomme-le comme tu voudras, bonheur ! cœur ! amour ! Dieu ! Ŕ Moi, je

n'ai pour cela aucun nom. Le sentiment est tout, le nom n'est que bruit et

fumée qui nous voile l'éclat des cieux70.



Marguerite trouve que cette réplique ressemble fort aux discours du

prêtre « à quelques autres mots près », mais elle y sent aussi « quelque

chose de louche », parce que son ami n'a « pas de foi dans le

christianisme71 ». Cette conversation représente donc le conflit des deux

croyances, et ici c'est la religion de Faust, c'est-à-dire le panthéisme, qui

l'emporte sur l'autre. Un peu plus loin, Méphistophélès se moquera de son

compagnon avec une ironie railleuse : « Monsieur le docteur a été là

catéchisé 72 ». Mais il ne faut pas oublier que cette scène contient

également l'épisode de la boisson mortelle qui transformera l’innocente

fille en pénitente à cause du meurtre involontaire de sa mère 73. Dans ce

sens, elle constitue un premier pas vers la voie du salut.

La remarque de Marguerite sur la similitude entre christianisme et

panthéisme peut sans doute éclaircir les incertitudes fréquentes du

narrateur de la Seconde Partie d'Aurélia entre les deux croyances en

question. Par exemple, commençant à parler de la « bonté de Dieu », il

revient au problème de la raison humaine, de manière à accuser finalement

« les éclairs d'orgueil de la couronne de Satan... Un pacte avec Dieu lui-

même74 ». Cette dernière expression ne manque pas de rappeler le fameux

pacte de Faust avec le diable. On assiste ainsi à un glissement subtil de la

première mention de Dieu à la seconde ; à partir des mêmes arguments, le

narrateur passe insensiblement de la bonté divine à l'orgueil humain.

Il en est de même pour la rencontre avec un malade à qui Nerval rend

visite dans une chambre d'hospice, et qui lui fait part d'un dialogue

mystérieux entendu dans un rêve sublime : « Mais Dieu est partout [...] ; il



70

Id., p. 224-225.

71

Id., p. 225.

72

Id., p. 228.

73

L. D'hulst, « Présentation », éd. cit., p. 24-25.

74

Pl. III. p 723.



169

HISASHI MIZUNO



est en toi-même et en tous. Il te juge, il t'écoute, il te conseille : c'est toi et

moi qui pensons et rêvons ensemble, - et nous ne nous sommes jamais

quittés, et nous sommes éternels75 ». Est-ce conforme à l'idée chrétienne ?

C'est ce que le narrateur se demande lui-même en avouant son incertitude.

Soudainement, il est saisi d'un abattement indicible : « Dieu est avec lui,

m'écriai-je... mais il n'est plus avec moi ! O malheur ! je l'ai chassé de moi-

même, je l'ai menacé, je l'ai maudit ! » De nouveau, on peut constater un

renversement de perspective entre la première et la deuxième mention de

Dieu. Et Nerval attribue la raison de cette condamnation à son amour pour

Aurélia :



Je comprends, me dis-je, j'ai préféré la créature au Créateur ; j'ai déifié

mon amour et j'ai adoré, selon les rites païens, celle dont le dernier soupir a

été consacré au Christ. Mais si cette religion dit vrai, Dieu peut me

pardonner encore. Il peut me la rendre si je m'humilie devant lui76.



Le terme païen indique que le narrateur semble déplorer d’avoir pratiqué

une forme d'idolâtrie dans son amour, qui est comparable à celui de

Francesco Colonna pour Lucrèce Polia. Les amoureux de l'île de Cythère

auraient accompli « sous les formes de la foi chrétienne [...] ce vœu

païen » en s'échappant du monde « plein de la loi d'un Dieu sévère »

comme « le héros d'un poème plus moderne et non moins sublime 77 »

qu'est Faust. Ce paganisme cède la place au concept chrétien à la fin des

fragments cités ; le thème du pardon78 apparaît, accompagné de l'idée de

l'humilité.

Ainsi, au cours des réflexions religieuses exposées dans les premiers

chapitres de la Seconde Partie, l'âme flotte incessamment entre l'espérance

du salut et la désolation irrémédiable due à la culpabilité.



Les visions insensées dans les chapitres quatre et cinq illustrent l'état

d'esprit du héros par des images religieuses. Au début, le narrateur

présente un récit autobiographique pour montrer d'où vient « la crainte [...]

75

Pl. III. p 725.

76

Pl. III. p 725.

77

Pl. II. p. 238-239.

78

Voir Pl. III. p. 1360, note 4 de la page 732.



170

SUR LE CHIRISTIANISME



de [s]'engager dans les dogmes et dans les pratiques d'une religion

redoutable, contre certains points de laquelle [il avait] conservé des

préjugés philosophiques79 ». Son enfance a été imprégnée des souvenirs

des dieux greco-romains et celtiques, et son oncle lui disait : « Dieu, c'est

le soleil », formule qui résume la pensée des idéologues de l'époque de la

Révolution comme Charles Dupuis, auteur de l'Origine de tous les cultes.

Par contre, une tante aurait initié Nerval enfant aux beautés du

christianisme, jouant pour lui le rôle que le Génie du Christianisme de

Chateaubriand a joué au début du dix-neuvième siècle, et cet épisode est

suivi de la mention du protestantisme ; il évoque aussi comme un de ses

souvenirs d'enfance le personnage d’un Anglais qui lui donna un Nouveau

Testament. Ces souvenirs indiquent d'où vient le déchirement religieux

chez Nerval.

Ce qui est à remarquer, c'est qu'au moment de la rédaction de ces pages,

ce conflit paraissait résolu :



Je veux expliquer comment, éloigné longtemps de la vraie route, je m'y

suis senti ramené par le souvenir chéri d'une personne morte, et comment

le besoin de croire qu'elle existait toujours a fait rentrer dans mon esprit le

sentiment précis des diverses vérités que je n'avais pas assez fermement

recueillies en mon âme80.



Les visions insensées qui suivent ce préambule sont donc consignées

afin de montrer comment le héros revient à la vraie route à travers les

épreuves initiatiques. Rappelons ici la réflexion du Père Jean Guillaume au

sujet d'une phrase bien connue de Faust, reprise pour l'épigraphe de

Pandora 81 : « Deux âmes, hélas ! se partageaient mon sein 82 ». Dans

l'original allemand et les cinq traductions nervaliennes, le verbe était mis

au présent, le remplacement du présent par l'imparfait s'est effectué à la fin





79

Pl. III. p. 730.

80

Pl. III. p. 731. C'est moi qui souligne.

81

Sur le rapport étroit entre Pandora et Aurélia, voir Aux origines de « Pandora » et

d'« Aurélia », Namur, P.U. de Namur, « Etudes nervaliennes et romantiques », t. V,

1982.

82

Pl. III. p. 653.



171

HISASHI MIZUNO



d'octobre 185483. Cette mutation de « partagent » en « partageaient » est

supposée témoigner de la fin du conflit des deux âmes opposées 84. Pour

revenir à Aurélia, le passage cité montre que le narrateur est déjà sorti des

cercles infernaux et rentré « dans les voies lumineuses de la religion 85 »,

expression fixée dans les « Mémorables ».

Un autre point à remarquer, c'est que la femme bien aimée joue le rôle

d'intermédiaire pour le retour du héros sur le droit chemin, et qu'il n'y a

plus d’opposition entre la créature et le créateur. Ici encore, Nerval semble

prendre Faust pour modèle. Dans la dernière scène du Second Faust, l'âme

du héros est emportée vers Dieu par les esprits du ciel :



Les trois grandes pénitentes, Madelaine, la Samaritaine et Marie

l'Egyptienne, chantent un hymne à la sainte Vierge, en l'implorant.

Marguerite, après elles, intercède pour l'âme de Faust, en répétant quelques

paroles de la prière même qu'elle adressait, dans la première partie, à

l'image de Mater dolorosa.

Le ciel pardonne : l'âme de Faust régénérée est accueillie par les esprits

bienheureux ; et l'auteur semble donner pour conclusion que le génie

véritable, même séparé longtemps de la pensée du ciel, y revient toujours,

comme au but inévitable de toute science et de toute activité86.



La version nervalienne de 1850 se termine par ce dernier paragraphe qui

n'existait pas dans la version de 1840. Et c'est encore le Père Guillaume

qui a fait observer son importance par rapport au problème du pardon dans

la Seconde Partie d'Aurélia87 De fait, à la fin du chapitre six, on assiste à

un rêve dans lequel la divinité ŕ toujours la même ŕ marche entre

Nerval et Saturnin, personnage indéfinissable qui est en train d'accomplir

son expiation au purgatoire. La divinité dit au héros :







83

« L'évolution religieuse...», in Philosophie, op. cit., p. 196. Cf. du même auteur,

« ŖDeux âmes, hélas ! se partageaient mon seinŗ », id., p. 217.

84

Michel Brix propose une nouvelle interprétation de ce conflit dans son article déjà

cité, « Nerval et le mythe de Faust ».

85

Pl. III. p. 749.

86

Faust, éd. cit., p. 399 et p. 447. C'est moi qui souligne, sauf Mater dolorosa.

87

« Du Faust au surnaturalisme de Nerval », in Philologie, op. cit., p. 103.



172

SUR LE CHIRISTIANISME



« [...] et maintenant rappelle-toi le jour où tu as imploré la Vierge sainte et

où, la croyant morte, le délire s'est emparé de ton esprit. Il fallait que ton

vœu lui fût porté par une âme simple et dégagée des liens de la terre. Celle-

là s'est rencontrée près de toi, et c'est pourquoi il m'est permis à moi-même

de venir et de t'encourager88 ».



Cette annonce de la fin de l'épreuve suggère la nécessité de l'intercession

d'une force surnaturelle pour le salut de l'âme. De fait, la mort de la Vierge

Marie constitue une étape importante dans les épreuves douloureuses que

le héros tente de surmonter à l'aide d'une âme secourable comme l’est ici

Saturnin. A part cette structure du salut, notons que la scène comporte une

facette ésotérique : l'apparition de la déesse fait revivre un paysage fleuri :

« les prés verdissaient, les fleurs et les feuillages s'élevaient de terre sur la

trace de ses pas...89 ». Cette renaissance de la nature90 sous l'égide de la

déesse dans un costume indien fait penser plutôt au panthéisme ancien

qu'au christianisme. Dans ce chapitre six, la déesse participe, pour ainsi

dire, d'Isis qui a fait apparition devant Lucius dans l'Ane d'or : « moi, la

mère de la nature, la maîtresse des éléments91 ».

Passant aux « Mémorables », le narrateur remplace ce trio ésotérique par

un autre trio : le héros, sa grande amie et le Messie qui chevauche entre

eux. La structure du salut reste la même, mais les éléments deviennent

chrétiens, ce qui apparaît clairement à travers une citation de la Bible : « O

Mort où est ta victoire ? », la mention de la Jérusalem nouvelle, ou une

expression comme « annoncer la bonne nouvelle », etc. Ici, la femme est

un intercesseur auprès de Dieu :









88

Pl. III. p. 745.

89

Pl. III. p. 745.

90

Nerval a déjà évoqué ce genre de renaissance de la nature sur l'île de Cythère :

« tout l'empire mythologique s'ouvrait à eux (Polia et Poliphile) de ce moment. [...]

Les fontaines commençaient à sourdre dans leurs grottes, les rivières redevenaient

fleuves, les sommets arides des monts se couronnaient de bois sacrés ; [...]. L'étoile

de Vénus grandissait comme un soleil magique et versait des rayons dorés sur ces

plages désertes [...] », Pl. II. p. 239.

91

Temple d'Isis, op. cit., p. 83-84, Pl. III. p. 620.



173

HISASHI MIZUNO



j'ai revu celle que j'avais aimée transfigurée et radieuse. Le ciel s'est ouvert

dans toute sa gloire, et j'y ai lu le mot pardon signé du sang de Jésus-

Christ92.



Ainsi, le pardon est apporté par la réapparition glorieuse de la femme bien

aimée. Et le nom de Jésus affirme le ton chrétien. Pour ainsi dire, le

christianisme prend la place du panthéisme dans ce fragment poétique ;

même aux oreilles des dieux païens comme Adonis ou Odin résonne le

chant de Hosannah : « le pardon du Christ a été aussi prononcé pour

toi ! 93 » L'idée du pardon domine toute la Seconde Partie, et dans les

« Mémorables », le pardon est confirmé par Jésus. Le parcours initiatique

du héros d'Aurélia aboutit finalement au retour du christianisme, qui

intègre cependant les souvenirs de tous les dieux anciens94.





L'inspiration chrétienne de Swedenborg



Pour finir, rappelons qu'au début du récit, le narrateur se réclame de trois

auteurs comme modèles de son récit :



Swedenborg appelait ces visions Memorabilia ; il les devait à la rêverie

plus souvent qu'au sommeil ; L'Ane d'or d'Apulée, La Divine Comédie du

Dante, sont les modèles poétiques de ces études de l'âme humaine95.



Comme on l'a vu, Apulée peut représenter le panthéisme, mis en rapport

avec la pensée de l'école d'Alexandrie ; l'apparition d'Isis met fin aux

épreuves de l'initiation. Quant à Dante, il est un « chantre du

catholicisme 96 » d'après Brizeux, un des traducteurs de La Divine

Comédie. Et Nerval lui-même considère l'ouvrage du poète florentin

92

Pl. III. p. 747. L'italique est de Nerval.

93

Pl. III. p. 747.

94

CF. Jacques Bony, L'Esthétique de Nerval, SEDES, 1997, p. 151-156.

95

Pl. III. p. 695.

96

« Notice sur Dante », in Œuvres de Dante Alighieri, Charpentier, 1847, p. 149. Sur

Nerval et Dante, voir Mona Safieddine, Nerval dans le sillage de Dante. De la Vita

Nuova à Aurélia, Samir, « Repères », 1994, et Gabrielle Chamarat-Malandain,

« Dante et Diderot dans Les Nuits d'Octobre », in Nerval, réalisme et invention,

Paradigme, 1997, p. 91-105.



174

SUR LE CHIRISTIANISME



comme « catholique » dans l'introduction à sa traduction de Faust en 1840

; il compare l'ouvrage de Goethe « au poème catholique du Dante et aux

chefs-d'œuvre de l'inspiration païenne97 ». On peut ainsi penser que Dante

et Apulée offrent respectivement des modèles chrétien et païen.

A ces deux auteurs s’ajoute Swedenborg, auteur de Mémorabilia ou

Mémorables. Rappelons que ce titre est également évoqué à propos des

visions nervaliennes qui terminent Aurélia : « J'inscris ici, sous le titre de

Mémorables, les impressions de plusieurs rêves [...] 98 ». Un emprunt de

Nerval à Swedenborg est très probable. À ce propos, le Père Guillaume

rappelle qu’un ouvrage a été publié en 1844 à Londres : Emanuelis

Swedenborgii diarri majoris sive Memorablilium partis primae volumen

primum99. J'y ajoute comme une autre source une notice de la Biographie

universelle de Michaud, à laquelle Nerval s'est souvent référée :



Il [Swedenborg] termine les chapitres de tous ses traits par une vision

céleste, sous le titre de Mémorabilia, qui confirme les dogmes qu'il vient

d'établir ; et dans cette vision, il raconte, avec autant de détails que

d'assurance, ce qu'il a vu et entendu dans les cieux en présence du Seigneur

et dans la société des anges. C'est de cette manière que sont écrits tous les

ouvrages mystiques de Svedenborg (sic), depuis son Traité du culte et de

l'amour de Dieu jusqu'à celui de la vraie religion chrétienne ou la théologie

chrétienne100.



On dirait que l'œuvre ultime de Gérard de Nerval se trouve placée sous

le patronage de ce théosophe suédois ; les deux auteurs terminent leurs

ouvrages par des visions racontées sous le nom de Mémorabilia101.





97

Pl. I. p. 502.

98

Pl. III. p. 745.

99

Pl. III. p. 1338, note 4 de la page 695. Michel Brix rappelle également cet ouvrage

dans son édition d'Aurélia, Les Illuminés, Pandora Ŕ Aurélia, Le Livre de Poche,

1999, p.413, note 3.

100

« Svedenborg (Émanuel) », Biographie Universelle, t. 44, 1826.

101

Gabrielle Chamarat-Malandain a relevé dans Aurélia les termes swedenborgiens

comme « le Monde des Esprits, les Correspondances, la Jérusalem nouvelle, le

couple microcosme-macrocosme et le Mémorable », « Echos swedenborgiens dans

Aurélia », Nerval, op. cit., p. 123.



175

HISASHI MIZUNO



Dans la première moitié du dix-neuvième siècle, les jugements sur

Swedenborg divergaient. La notice de la même Biographie Universelle

présente deux points de vue sur son interprétation du dogme ; soit, elle est

jugée conforme à la morale évangélique, soit, elle semble dangereuse et

hétérodoxe. Les deux encyclopédies des années trente et quarante

témoignent encore de cette diversité des opinions ; l'une présente

Swedenborg comme un monomane mystique102, tandis que pour l'autre, il

est le plus célèbre des théosophes du dix-huitième siècle, sa doctrine

consistant à chercher dans l'Écriture « sous le sens littéral, un sens

mystérieux et caché qu'il croyait lui être révélé dans ses extases 103 ». Folie

ou cabale, on peut remarquer que la tentative de Nerval dans Aurélia pour

« fixer le rêve et […] en connaître le secret 104 » ne diffère pas de cette

recherche d'un sens caché.

La doctrine de Swedenborg est-elle chrétienne ? Les titres de ses

ouvrages sont éloquents sur l'origine chrétienne de sa pensée : Doctrine de

la Nouvelle Jérusalem, Apocalypse révélée, La vraie Religion Chrétienne,

etc. Certes, même à l'époque de Nerval, il lui est arrivé d'être accusé par

l'Eglise catholique : « Swedenborg, dit-on, était luthérien, et il prêche la

réforme du XVIe siècle ; sa Nouvelle Jérusalem s'est déjà déclarée pour les

principes des réformateurs, sa nouvelle Eglise est l'Eglise réformée 105 ».

Mais ce genre d'accusation n'infirme pas l'inspiration chrétienne de

Swedenborg. L'éditeur d'un abrégé swedenborgien prévient les lecteurs

quant à la nature des écrits de ce dernier :



102

Entrée « Swedenborg » : « Swedenborg n'est qu'un visionnaire, un monomane [...],

il est, au milieu de sa carrière, atteint d'une congestion cérébrale qui détermine en lui

un commencement de folie [...] », Dictionnaire de la conversation et de la lecture,

t. 49, Belin-Mandar, 1838. Cf. Victor Cousin, associant Swedenborg à l'école

d'Alexandrie et au paganisme du seizième siècle, écrit : « Et même, en plein XVIIIe

siècle, Swedenborg n'a-t-il pas uni en sa personne un mysticisme exalté et une sorte

de magie, frayant ainsi la route à ces insensés [...] », Du vrai, du beau et du bien,

5e éd. 1856, p. 129.

103

Entrée « Swedenborg », Encyclopédie des gens du monde, t. 21, Treuttel et Würtz,

1844.

104

Pl. III. p. 749.

105

« Discours préliminaire », Abrégé des ouvrages d'Em. Swedenborg, Stockholm,

1788, p. XLVI. L'italique est du rédacteur. Cf. E. Léonard, op. cit., p. 135.



176

SUR LE CHIRISTIANISME



Au premier avènement du Seigneur, le genre humain était incapable de

recevoir une instruction céleste touchant le Christ né de Marie. Dix-

huitième siècles devaient s'écouler, pour que le Seigneur se révélât [...]. /

Afin d'effectuer son second avènement, c'est-à-dire, pour tout expliquer et

tout révéler, le Seigneur, par un influx immédiat, a disposé de son serviteur,

Emmanuel Swedenborg, qui nous a instruit par écrit, et par l'impression, de

tous les mystères divins et célestes contenus en l'Ecriture Sainte106.



L'éditeur d'un autre abrégé publié à Stockholm en 1788 ajoute à la fin de

son discours préliminaire un épisode des derniers jours de Swedenborg :



Quinze jours avant sa mort, il communia dans son lit, des mains d'un

ecclésiastique suédois, nommé Ferelius, auquel il recommanda de persister

dans la vérité contenue en ses récits. [...] La veille, et le jour de sa mort, il

re reçut aucune visite ; et jamais, ni dans ce temps, ni dans un autre, les

déposants ne lui ont rien entendu dire qui eut le moindre rapport à une

rétractation107.



Cette présentation peut témoigner de l’image que l’on se faisait de

Swedenborg dans la première moitié du dix-neuvième siècle.

Nerval ne paraît pas se débarrasser entièrement de son panthéisme

ancien dans ses « Mémorables ». Mais on y est cependant saisi par

l’inspiration chrétienne dominante108. S'il se réclame de Mémorablilia de

Swedenborg au début et à la fin d'Aurélia, n'est-ce pas une preuve de plus

confirmant le retour du christianisme dont la pensée imprègne la Seoncde

Partie ?



Hisashi Mizuno

106

« Avertissement de l'éditeur », in Abrégé des principaux points de doctrine de la

vraie religion chrétienne, d'après les écrits de Swedenborg, traduit de l'anglais par

Robert Hindmarsh, Treutell et Wûrtz, 1820, p. i-ii.

107

Abrégé des ouvrages de Swedenborg. op. cit., p. LXX-LXXI.

108

La prudence du Père Jean Guillaume n'empêche pourtant pas de deviner sa

conviction. « L'œuvre [Aurélia] s'arrête paradoxalement sur un angle ouvert, pour ce

chercheur avide de terres nouvelles, et qui montait, sur le tard, des arcanes du rêve

aux Arcana cœlestia (« Pourquoi dont est-ce la première fois, depuis si longtemps,

que je songe à lui ? ») », Nerval en sa nuit, P.U. de Namur, « Etudes nervaliennes et

romantiques », X, 1993, p. 60-61. Aux Arcana cœlestia, le Père ajoute une note

précisant que c'est le titre de l'Œuvre de Swedenborg.



177


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