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Le héron de Sausalito

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posted:
11/20/2011
language:
French
pages:
2
Le héron de Sausalito









Je suis le héron de Sausalito. The unmoving watcher, le guetteur immobile.





Je suis là, face à cet océan que l’on dit pacifique. Je guette et j’attends. Comme mon père

avant moi, et le père de son père et tous mes ancêtres jusqu’à la première génération.

Mais je rêve aussi. Je rêve de ces grands espaces, loin derrière l’horizon. Je rêve de ces

voiles blanches que le vent pousse vers le large. Je rêve d’une autre vie où attendre ne

voudrait plus rien dire et guetter serait proscrit. Je rêve, mais le rêve n’est pas fait pour

moi. Le rêve, c’est pour les rêveurs, les poètes. A t’on jamais vu un héron poète ?





Nos premiers voisins s’appelaient les Miwoks. C’était une tribu de pêcheurs et de

chasseurs, calme et accueillante. Ils habitaient dans la forêt, tout prêt de la mer. Ils

chassaient ours, élans, cerfs et s’habillaient avec leur peau. Ils confectionnaient des

lignes ou des filets pour pêcher dans les rivières ou l’océan. Ils aimaient la viande, le

poisson, la chair des coquillages. Mais pas celle des hérons. Ils aimaient rire et danser.

Le soir, les anciens racontaient aux enfants des histoires où les braves traquaient le loup

et l’orignal, et s’en revenaient, couverts de sang et de gloire. Les Miwoks aimaient la

paix et la poésie.





Et puis un jour est arrivé Francis Drake, sur un étrange bateau, si haut sur l’eau qu’on

ne voyait pas les hommes qui se trouvaient à bord. Ces hommes la étaient bizarrement

vêtus : certains avaient des robes brodées d’or ; d’autres des tuniques de fer. Ceux là

avaient de longs tubes qui crachaient le feu. Et la mort. Tous étaient blancs. Blancs

comme les nuages dans le ciel, blancs comme l’écume de l’océan. Eux aussi racontaient

des histoires à leurs enfants, des histoires de pirates, d’abordages, de voyages sans fin.

Eux aussi aimaient la poésie.

Ils sont restés là quelques années, puis sont repartis dans leur pays. Bien des choses

avaient alors changé, mais pourtant la vie reprit son calme et sa quiétude : les Miwoks

chassaient et péchaient, les hérons guettaient.





Mais quelques années plus tard, d’autres hommes blancs arrivèrent, d’autres visages

pâles. Ils apportèrent avec eux la guerre, la désolation, la mort. Ils prirent la terre des

Miwoks, ils prirent leurs femmes. Ils prirent leurs vies. Beaucoup de mes ancêtres,

témoins impassibles de toutes ces horreurs, disparurent dans la tourmente.

Alors, ces hommes venus de loin mirent des fils de fer pour enfermer les prairies,

brisèrent les montagnes pour construire leurs maisons ou des ponts. Et les villages

devinrent des villes, avec des immeubles et des usines.

Un jour, ils trouvèrent de l’or, là-bas, dans les Rocheuses. Alors, ils quittèrent tout,

abandonnant femmes et enfants, tout ce qu’ils avaient construit. Ils se massacrèrent, ils

s’entre-tuèrent pour de misérables morceaux de métal jaune. Les fous !

Quand la fièvre leur fût passée, ils revinrent et construisirent de nouvelles maisons, de

nouveaux ponts, de nouvelles usines, de nouvelles routes. Ils racontèrent alors de longues

et belles histoires à leurs enfants, des histoires de chercheurs d’or, de trappeurs. Eux

aussi aimaient la poésie.





Nous, les hérons, nous sommes toujours là. Malgré leurs guerres et leurs massacres. Nos

voisins ne sont plus, hélas, les Miwoks, calmes et paisibles. Mais des gens pressés, agités.

Et ce soir, alors que la nuit tombe lentement, je suis là, face à l’océan. Je guette, encore

et toujours, immobile, impassible.

Pas loin de moi, des gens me regardent sans me voir, trop occupés à manger, à boire, à

parler. Mais un me voit, un seul, qui en oublie jusqu’à sa compagne. Parfois, son regard

s’en va vers le large, puis revient vers moi. A quoi pense t’il ? Est il de ces poètes, de ces

rêveurs ? Est il du sang des Miwoks, ou de Francis Drake ou des chercheurs d’or ?

« Héron, me dit-il, emmène moi avec toi, emmène moi dans le vaste monde, là où il ne pleut

pas, là où il ne fait ni froid ni faim, là où la vie ne meurt pas. »

Mais je rêve bien sûr. Personne ne me parle et surtout pas cet inconnu qui se lève, qui

me regarde une dernière fois, songeur, et qui s’en va.

Je suis seul. Je reste seul.

Car je suis le héron de Sausalito. Le guetteur immobile, the unmoving watcher.









Claude BACHELIER

Sausalito



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