Embed
Email

Nouvelles IV

Document Sample
Nouvelles IV
Prosper Mérimée



Nouvelles IV









BeQ

Prosper Mérimée

(1803-1870)









Nouvelles IV

La partie de trictrac – Le vase étrusque

Arsène Guillot – Histoire de Rondino

L’abbé Aubain – La chambre bleue – Djoûmane

Il Viccolo di Madama Lucrezia









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 197 : version 2.01



2

Index des volumes



Volume I Volume IV

Colomba La partie de trictrac

Mateo Falcone Le vase étrusque

Arsène Guillot

Volume II Histoire de Rondino

La Vénus d’Ille L’abbé Aubain

Carmen La chambre bleue

Djoûmane

Volume III Il Viccolo di Madama

Vision de Charles XI Lucrezia

L’enlèvement de la

redoute

Federigo

La double méprise

Tamango









3

La partie de trictrac









4

Les voiles sans mouvement pendaient collées contre

les mâts ; la mer était unie comme une glace, la chaleur

était étouffante, le calme désespérant.

Dans un voyage sur mer les ressources d’amusement

que peuvent offrir les hôtes d’un vaisseau sont bientôt

épuisées. On se connaît trop bien, hélas ! lorsqu’on a

passé quatre mois ensemble dans une maison de bois

longue de cent vingt pieds. Quand vous voyez venir le

premier lieutenant, vous savez d’abord qu’il vous

parlera de Rio-Janeiro, d’où il vient ; puis du fameux

pont d’Essling, qu’il a vu faire par les marins de la

garde, dont il faisait partie. Au bout de quinze jours,

vous connaissez jusqu’aux expressions qu’il

affectionne, jusqu’à la ponctuation de ses phrases, aux

différentes intonations de sa voix. Quand jamais a-t-il

manqué de s’arrêter tristement après avoir prononcé

pour la première fois dans son récit ce mot,

l’empereur... « Si vous l’aviez vu alors ! ! ! » (trois

points d’admiration) ajoute-t-il invariablement. Et

l’épisode du cheval du trompette, et le boulet qui

ricoche et qui emporte une giberne où il y avait pour

sept mille cinq cents francs en or et en bijoux, etc.,

etc. ! – Le second lieutenant est un grand politique ; il

commente tous les jours le dernier numéro du



5

Constitutionnel, qu’il a emporté de Brest ; ou, s’il quitte

les sublimités de la politique pour descendre à la

littérature, il vous régalera de l’analyse du dernier

vaudeville qu’il a vu jouer. Grand Dieu !... Le

commissaire de marine possédait une histoire bien

intéressante. Comme il nous enchanta la première fois

qu’il nous raconta son évasion du ponton de Cadix !

mais, à la vingtième répétition, ma foi, l’on n’y pouvait

plus tenir... – Et les enseignes, et les aspirants !... Le

souvenir de leurs conversations me fait dresser les

cheveux à la tête. Quant au capitaine, généralement,

c’est le moins ennuyeux du bord. En sa qualité de

commandant despotique, il se trouve en état d’hostilité

secrète contre tout l’état-major ; il vexe, il opprime

quelquefois, mais il y a un certain plaisir à pester contre

lui. S’il a quelque manie fâcheuse pour ses

subordonnés, on a le plaisir de voir son supérieur

ridicule, et cela console un peu.

À bord du vaisseau sur lequel j’étais embarqué, les

officiers étaient les meilleures gens du monde, tous

bons diables, s’aimant comme des frères, mais

s’ennuyant à qui mieux mieux. Le capitaine était le plus

doux des hommes, point tracassier (ce qui est une

rareté). C’était toujours à regret qu’il faisait sentir son

autorité dictatoriale. Pourtant, que le voyage me parut

long ! surtout ce calme qui nous prit quelques jours

seulement avant de voir la terre !...



6

Un jour, après le dîner que le désoeuvrement nous

avait fait prolonger aussi longtemps qu’il était

humainement possible, nous étions tous rassemblés sur

le pont, attendant le spectacle monotone mais toujours

majestueux d’un coucher de soleil en mer. Les uns

fumaient, d’autres relisaient pour la vingtième fois un

des trente volumes de notre triste bibliothèque ; tous

bâillaient à pleurer. Un enseigne assis à côté de moi

s’amusait, avec toute la gravité digne d’une occupation

sérieuse, à laisser tomber, la pointe en bas, sur les

planches du tillac, le poignard que les officiers de

marine portent ordinairement en petite tenue. C’est un

amusement comme un autre, et qui exige de l’adresse

pour que la pointe se pique bien perpendiculairement

dans le bois. Désirant faire comme l’enseigne, et

n’ayant point de poignard à moi, je voulus emprunter

celui du capitaine, mais il me refusa. Il tenait

singulièrement à cette arme, et même il aurait été fâché

de la voir servir à un amusement aussi futile. Autrefois

ce poignard avait appartenu à un brave officier mort

malheureusement dans la dernière guerre... Je devinai

qu’une histoire allait suivre, je ne me trompais pas. Le

capitaine commença sans se faire prier ; quant aux

officiers qui nous entouraient, comme chacun d’eux

connaissait par coeur les infortunes du lieutenant Roger,

ils firent aussitôt une retraite prudente. Voici à peu près

quel fut le récit du capitaine :



7

« Roger, quand je le connus, était plus âgé que moi

de trois ans ; il était lieutenant ; moi, j’étais enseigne. Je

vous assure que c’était un des meilleurs officiers de

notre corps ; d’ailleurs, un coeur excellent, de l’esprit,

de l’instruction, des talents, en un mot un jeune homme

charmant. Il était malheureusement un peu fier et

susceptible ; ce qui tenait, je crois, à ce qu’il était enfant

naturel, et qu’il craignait que sa naissance ne lui fît

perdre de la considération dans le monde, mais, pour

dire la vérité, de tous ses défauts, le plus grand, c’était

un désir violent et continuel de primer partout où il se

trouvait. Son père, qu’il n’avait jamais vu, lui faisait

une pension qui aurait été bien plus que suffisante pour

ses besoins, si Roger n’eût pas été la générosité même.

Tout ce qu’il avait était à ses amis. Quand il venait de

toucher son trimestre, c’était à qui irait le voir avec une

figure triste et soucieuse : « Eh bien, camarade, qu’as-

tu ? demandait-il, tu m’as l’air de ne pouvoir pas faire

grand bruit en frappant sur tes poches ; allons, voici ma

bourse, prends ce qu’il te faut, et viens-t’en dîner avec

moi. »

« Il vint à Brest une jeune actrice fort jolie, nommée

Gabrielle, qui ne tarda pas à faire des conquêtes parmi

les marins et les officiers de la garnison. Ce n’était pas

une beauté régulière, mais elle avait de la taille, de

beaux yeux, le pied petit, l’air passablement effronté ;

tout cela plaît fort quand on est dans les parages de



8

vingt à vingt-cinq ans. On la disait par-dessus le marché

la plus capricieuse créature de son sexe, et sa manière

de jouer ne démentait pas cette réputation. Tantôt elle

jouait à ravir, on eût dit une comédienne du premier

ordre ; le lendemain, dans la même pièce elle était

froide, insensible ; elle débitait son rôle comme un

enfant récite son catéchisme. Ce qui intéressa surtout

nos jeunes gens, ce fut l’histoire suivante que l’on

racontait d’elle. Il paraît qu’elle avait été entretenue très

richement à Paris par un sénateur qui faisait, comme

l’on dit, des folies pour elle. Un jour, cet homme, se

trouvant chez elle, mit son chapeau sur sa tête ; elle le

pria de l’ôter, et se plaignit même qu’il lui manquât de

respect. Le sénateur se mit à rire, leva les épaules, et dit

en se carrant dans un fauteuil : « C’est bien le moins

que je me mette à mon aise chez une fille que je paie. »

Un bon soufflet de crocheteur, détaché par la main

blanche de la Gabrielle, le paya aussitôt de sa réponse

et jeta son chapeau à l’autre bout de la chambre. De là

rupture complète. Des banquiers, des généraux avaient

fait des offres considérables à la dame ; mais elle les

avait toutes refusées, et s’était faite actrice, afin, disait-

elle, de vivre indépendante.

« Lorsque Roger la vit et qu’il apprit cette histoire, il

jugea que cette personne était son fait, et, avec la

franchise un peu brutale qu’on nous reproche à nous

autres marins, voici comment il s’y prit pour lui



9

montrer combien il était touché de ses charmes. Il

acheta les plus belles fleurs et les plus rares qu’il put

trouver à Brest, en fit un bouquet qu’il attacha avec un

beau ruban rose, et, dans le noeud, arrangea très

proprement un rouleau de vingt-cinq napoléons ; c’était

tout ce qu’il possédait pour le moment. Je me souviens

que je l’accompagnai dans les coulisses pendant un

entracte. Il fit à Gabrielle un compliment fort court sur

la grâce qu’elle avait à porter son costume, lui offrit le

bouquet et lui demanda la permission d’aller la voir

chez elle. Tout cela fut dit en trois mots.

« Tant que Gabrielle ne vit que les fleurs et le beau

jeune homme qui les lui présentait, elle lui souriait,

accompagnant son sourire d’une révérence des plus

gracieuses ; mais, quand elle eut le bouquet entre les

mains et qu’elle sentit le poids de l’or, sa physionomie

changea plus rapidement que la surface de la mer

soulevée par un ouragan des tropiques ; et certes elle ne

fut guère moins méchante, car elle lança de toute sa

force le bouquet et les napoléons à la tête de mon

pauvre ami, qui en porta les marques sur la figure

pendant plus de huit jours. La sonnette du régisseur se

fit entendre, Gabrielle entra en scène et joua tout de

travers.

« Roger ayant ramassé son bouquet et son rouleau

d’or d’un air bien confus, s’en alla au café offrir le





10

bouquet (sans l’argent) à la demoiselle du comptoir, et

essaya, en buvant du punch, d’oublier la cruelle. Il n’y

réussit pas ; et, malgré le dépit qu’il éprouvait de ne

pouvoir se montrer avec son oeil poché il devint

amoureux fou de la colérique Gabrielle. Il lui écrivait

vingt lettres par jour, et quelles lettres ! soumises,

tendres, respectueuses, telles qu’on pourrait les adresser

à une princesse. Les premières lui furent renvoyées sans

être décachetées ; les autres n’obtinrent pas de réponse.

Roger cependant conservait quelque espoir quand nous

découvrîmes que la marchande d’oranges du théâtre

enveloppait ses oranges avec les lettres d’amour de

Roger que Gabrielle lui donnait par un raffinement de

méchanceté. Ce fut un coup terrible pour la fierté de

notre ami. Pourtant sa passion ne diminua pas. Il parlait

de demander l’actrice en mariage ; et, comme on lui

disait que le ministre de la Marine n’y donnerait jamais

son consentement, il s’écriait qu’il se brûlerait la

cervelle.

« Sur ces entrefaites, il arriva que les officiers d’un

régiment de ligne en garnison à Brest voulurent faire

répéter un couplet de vaudeville à Gabrielle, qui s’y

refusa par pur caprice. Les officiers et l’actrice

s’opiniâtrèrent si bien que les uns firent baisser la toile

par leurs sifflets, et que l’autre s’évanouit. Vous savez

ce que c’est que le parterre d’une ville de garnison. Il

fut convenu entre les officiers que, le lendemain et les



11

jours suivants, la coupable serait sifflée sans rémission,

qu’on ne lui permettrait pas de jouer un seul rôle avant

qu’elle eût fait amende honorable avec l’humilité

nécessaire pour expier son crime. Roger n’avait point

assisté à cette représentation ; mais il apprit, le soir

même, le scandale qui avait mis tout le théâtre en

confusion, ainsi que les projets de vengeance qui se

tramaient pour le lendemain. Sur-le-champ son parti fut

pris.

« Le lendemain, lorsque Gabrielle parut, du banc

des officiers partirent des huées et des sifflets à fendre

les oreilles. Roger, qui s’était placé à dessein tout

auprès des tapageurs, se leva et interpella les plus

bruyants en termes si outrageux, que toute leur fureur se

tourna aussitôt contre lui. Alors, avec un grand sang-

froid, il tira son carnet de sa poche, et inscrivit les noms

qu’on lui criait de toutes parts ; il aurait pris rendez-

vous pour se battre avec tout le régiment, si, par esprit

de corps, un grand nombre d’officiers de marine ne

fussent survenus, et n’eussent provoqué la plupart de

ses adversaires. La bagarre fut vraiment effroyable.

« Toute la garnison fut consignée pour plusieurs

jours ; mais, quand on nous rendit la liberté, il y eut un

terrible compte à régler. Nous nous trouvâmes une

soixantaine sur le terrain. Roger seul, se battit

successivement contre trois officiers ; il en tua un, et





12

blessa grièvement les deux autres sans recevoir une

égratignure. Je fus moins heureux pour ma part : un

maudit lieutenant, qui avait été maître d’armes, me

donna dans la poitrine un grand coup d’épée, dont je

manquai mourir. Ce fut, je vous assure, un beau

spectacle que ce duel ou plutôt cette bataille. La marine

eut tout l’avantage et le régiment fut obligé de quitter

Brest.

« Vous pensez bien que nos officiers supérieurs

n’oublièrent pas l’auteur de la querelle. Il eut pendant

quinze jours une sentinelle à sa porte.

« Quand ses arrêts furent levés, je sortis de l’hôpital

et j’allai le voir. Quelle fut ma surprise, en entrant chez

lui, de le voir assis à déjeuner, tête à tête avec

Gabrielle ! Ils avaient l’air d’être depuis longtemps en

parfaite intelligence. Déjà ils se tutoyaient et se

servaient du même verre. Roger me présenta à sa

maîtresse comme son meilleur ami, et lui dit que j’avais

été blessé dans l’espèce d’escarmouche dont elle avait

été la première cause. Cela me valut un baiser de cette

belle personne. Cette fille avait les inclinations toutes

martiales.

« Ils passèrent trois mois ensemble parfaitement

heureux, ne se quittant pas d’un instant. Gabrielle

paraissait l’aimer jusqu’à la fureur, et Roger avouait

qu’avant de connaître Gabrielle il n’avait pas connu



13

l’amour.

« Une frégate hollandaise entra dans le port. Les

officiers nous donnèrent à dîner. On but largement de

toutes sortes de vins ; et, la nappe ôtée, ne sachant que

faire, car ces messieurs parlaient très mal français, on se

mit à jouer. Les Hollandais paraissaient avoir beaucoup

d’argent ; et leur premier lieutenant surtout voulait

jouer si gros jeu, que pas un de nous ne se souciait de

faire sa partie. Roger, qui ne jouait pas d’ordinaire, crut

qu’il s’agissait dans cette occasion de soutenir

l’honneur de son pays. Il joua donc, et tint tout ce que

voulut le lieutenant hollandais. Il gagna d’abord, puis

perdit. Après quelques alternatives de gain et de perte,

ils se séparèrent sans avoir rien fait. Nous rendîmes le

dîner aux officiers hollandais. On joua encore. Roger et

le lieutenant furent remis aux prises. Bref, pendant

plusieurs jours, ils se donnèrent rendez-vous, soit au

café, soit à bord, essayant toutes sortes de jeux, surtout

le trictrac, et augmentant toujours leurs paris, si bien

qu’ils en vinrent à jouer vingt-cinq napoléons la partie.

C’était une somme énorme pour de pauvres officiers

comme nous : plus de deux mois de solde ! Au bout

d’une semaine Roger avait perdu tout l’argent qu’il

possédait, plus trois ou quatre mille francs empruntés à

droite et à gauche.

« Vous vous doutez bien que Roger et Gabrielle





14

avaient fini par faire ménage commun et bourse

commune : c’est-à-dire que Roger qui venait de toucher

une forte part de prises, avait mis à la masse dix ou

vingt fois plus que l’actrice. Cependant il considérait

toujours que cette masse appartenait principalement à

sa maîtresse, et il n’avait gardé pour ses dépenses

particulières qu’une cinquantaine de napoléons. Il avait

été cependant obligé de recourir à cette réserve pour

continuer à jouer. Gabrielle ne lui fit pas la moindre

observation.

« L’argent du ménage prit le même chemin que son

argent de poche. Bientôt Roger fut réduit à jouer ses

derniers vingt-cinq napoléons. Il s’appliquait

horriblement ; aussi la partie fut-elle longue et disputée.

Il vint un moment, où Roger, tenant le cornet, n’avait

plus qu’une chance pour gagner : je crois qu’il lui fallait

six quatre. La nuit était avancée. Un officier qui les

avait longtemps regardés jouer avait fini par s’endormir

sur un fauteuil. Le Hollandais était fatigué et assoupi ;

en outre, il avait bu beaucoup de punch. Roger seul était

bien éveillé, et en proie au plus violent désespoir. Ce fut

en frémissant qu’il jeta les dés. Il les jeta si rudement

sur le damier que de la secousse une bougie tomba sur

le plancher. Le Hollandais tourna la tête d’abord vers la

bougie, qui venait de couvrir de cire son pantalon neuf,

puis il regarda les dés. – Ils marquaient six et quatre.

Roger, pâle comme la mort, reçut les vingt-cinq



15

napoléons. Ils continuèrent à jouer. La chance devint

favorable à mon malheureux ami, qui pourtant faisait

écoles sur écoles, et qui casait comme s’il avait voulu

perdre. Le lieutenant hollandais s’entêta, doubla,

décupla les enjeux : il perdit toujours. Je crois le voir

encore : c’était un grand blond, flegmatique, dont la

figure semblait être de cire. Il se leva enfin, ayant perdu

quarante mille francs, qu’il paya sans que sa

physionomie décelât la moindre émotion.

« Roger lui dit : « Ce que nous avons fait ce soir ne

signifie rien, vous dormiez à moitié ; je ne veux pas de

votre argent.

« – Vous plaisantez, répondit le flegmatique

Hollandais ; j’ai très bien joué, mais les dés ont été

contre moi. Je suis sûr de pouvoir toujours vous gagner

en vous rendant quatre trous. Bonsoir ! » et il le quitta.

« Le lendemain, nous apprîmes que, désespéré de sa

perte, il s’était brûlé la cervelle dans sa chambre après

avoir bu un bol de punch.

« Les quarante mille francs gagnés par Roger étaient

étalés sur une table, et Gabrielle les contemplait avec un

sourire de satisfaction. « Nous voilà bien riches, dit-

elle ; que ferons-nous de tout cet argent ? »

« Roger ne répondit rien ; il paraissait comme

hébété depuis la mort du Hollandais. « Il faut faire mille





16

folies, continua la Gabrielle : argent gagné aussi

facilement doit se dépenser de même. Achetons une

calèche et narguons le préfet maritime et sa femme. Je

veux avoir des diamants, des cachemires. Demande un

congé et allons à Paris ; ici, nous ne viendrons jamais à

bout de tant d’argent ! » Elle s’arrêta pour observer

Roger, qui les yeux fixés sur le plancher, la tête

appuyée sur sa main, ne l’avait pas entendue, et

semblait rouler dans sa tête les plus sinistres pensées.

« – Que diable as-tu, Roger ? s’écria-t-elle en

appuyant une main sur son épaule. Tu me fais la moue,

je crois ; je ne puis t’arracher une parole.

« – Je suis bien malheureux, dit-il enfin avec un

soupir étouffé.

« – Malheureux ! Dieu me pardonne, n’aurais-tu pas

des remords pour avoir plumé ce gros mynheer ? »

« Il releva la tête et la regarda d’un oeil hagard.

« – Qu’importe !... poursuivit-elle, qu’importe qu’il

ait pris la chose au tragique et qu’il se soit brûlé ce qu’il

avait de cervelle ! Je ne plains pas les joueurs qui

perdent ; et certes son argent est mieux entre nos mains

que dans les siennes ; il l’aurait dépensé à boire et à

fumer au lieu que, nous, nous allons faire mille

extravagances toutes plus élégantes les unes que les

autres. »





17

« Roger se promenait par la chambre, la tête

penchée sur sa poitrine, les yeux à demi fermés et

remplis de larmes. Il vous aurait fait pitié si vous

l’aviez vu.

« – Sais-tu, lui dit Gabrielle, que des gens qui ne

connaîtraient pas ta sensibilité romanesque pourraient

bien croire que tu as triché ?

« – Et si cela était vrai ? s’écria-t-il d’une voix

sourde en s’arrêtant devant elle.

« – Bah ! répondit-elle en souriant, tu n’as pas assez

d’esprit pour tricher au jeu.

« – Oui, j’ai triché, Gabrielle ; j’ai triché comme un

misérable que je suis. »

« Elle comprit à son émotion qu’il ne disait que trop

vrai : elle s’assit sur un canapé et demeura quelque

temps sans parler : « J’aimerais mieux, dit-elle enfin

d’une voix très émue, j’aimerais mieux que tu eusses

tué dix hommes que d’avoir triché au jeu. »

« Il y eut un mortel silence d’une demi-heure. Ils

étaient assis tous les deux sur le même sofa, et ne se

regardèrent pas une seule fois. Roger se leva le premier,

et lui dit bonsoir d’une voix assez calme.

« – Bonsoir ! » lui répondit-elle d’un ton sec et

froid.





18

« Roger m’a dit depuis qu’il se serait tué ce jour-là

même s’il n’avait craint que nos camarades ne

devinassent la cause de son suicide. Il ne voulait pas

que sa mémoire fût infâme.

« Le lendemain, Gabrielle fut aussi gaie qu’à

l’ordinaire : on eût dit qu’elle avait déjà oublié la

confidence de la veille. Pour Roger, il était devenu

sombre, fantasque, bourru ; il sortait à peine de sa

chambre, évitant ses amis, et passait souvent des

journées entières sans adresser une parole à sa

maîtresse. J’attribuais sa tristesse à une sensibilité

honorable, mais excessive, et j’essayai plusieurs fois de

le consoler ; mais il me renvoyait bien loin en affectant

une grande indifférence pour son partner malheureux.

Un jour même, il fit une sortie violente contre la nation

hollandaise, et voulut me soutenir qu’il ne pouvait pas y

avoir en Hollande un seul honnête homme. Cependant

il s’informait en secret de la famille du lieutenant

hollandais ; mais personne ne pouvait lui en donner des

nouvelles.

« Six semaines après cette malheureuse partie de

trictrac, Roger trouva chez Gabrielle un billet écrit par

un aspirant qui paraissait la remercier de bontés qu’elle

avait eues pour lui, Gabrielle était le désordre en

personne, et le billet en question avait été laissé par elle

sur sa cheminée. Je ne sais si elle avait été infidèle,





19

mais Roger le crût, et sa colère fut épouvantable. Son

amour et un reste d’orgueil étaient les seuls sentiments

qui pussent encore l’attacher à la vie, et le plus fort de

ses sentiments allait être ainsi soudainement détruit. Il

accabla d’injures l’orgueilleuse comédienne ; et, violent

comme il était, je ne sais comment il se fit qu’il ne la

battît pas.

« – Sans doute, lui dit-il, ce freluquet vous a donné

beaucoup d’argent ? C’est la seule chose que vous

aimiez, et vous accorderiez vos faveurs au plus sale de

nos matelots s’il avait de quoi les payer.

« – Pourquoi pas ? répondit froidement l’actrice.

Oui, je me ferais payer par un matelot, mais... je ne le

volerais pas. »

« Roger poussa un cri de rage. Il tira en tremblant

son poignard, et un instant regarda Gabrielle avec des

yeux égarés ; puis, rassemblant toutes ses forces, il jeta

l’arme à ses pieds et s’échappa de l’appartement pour

ne pas céder à la tentation qui l’obsédait.

« Ce soir-là même, je passai fort tard devant son

logement, et, voyant de la lumière chez lui, j’entrai pour

lui emprunter un livre. Je le trouvai fort occupé à écrire.

Il ne se dérangea point, et parut à peine s’apercevoir de

ma présence dans sa chambre. Je m’assis près de son

bureau, et je contemplai ses traits ; ils étaient tellement

altérés, qu’un autre que moi aurait eu de la peine à le



20

reconnaître. Tout d’un coup j’aperçus sur le bureau une

lettre déjà cachetée, et qui m’était adressée. Je l’ouvris

aussitôt. Roger m’annonçait qu’il allait mettre fin à ses

jours, et me chargeait de différentes commissions.

Pendant que je lisais, il écrivait toujours sans prendre

garde à moi : c’était à Gabrielle qu’il faisait ses

adieux... Vous pensez quel fut mon étonnement, et ce

que je dus lui dire, confondu comme je l’étais de sa

résolution : « Comment, tu veux te tuer, toi qui es si

heureux ?

« – Mon ami, me dit-il en cachetant sa lettre, tu ne

sais rien ; tu ne me connais pas, je suis un fripon ; je

suis si méprisable, qu’une fille de joie m’insulte ; et je

sens si bien ma bassesse, que je n’ai pas la force de la

battre. » Alors il me raconta l’histoire de la partie de

trictrac, et tout ce que vous savez déjà. En l’écoutant,

j’étais pour le moins aussi ému que lui ; je ne savais que

lui dire ; je lui serrais les mains, j’avais les larmes aux

yeux, mais je ne pouvais parler. Enfin l’idée me vint de

lui représenter qu’il n’avait pas à se reprocher d’avoir

causé volontairement la ruine du Hollandais, et que,

après tout, il ne lui avait fait perdre par sa... tricherie...

que vingt-cinq napoléons.

« – Donc ! s’écria-t-il avec une ironie amère, je suis

un petit voleur et non un grand. Moi qui avais tant

d’ambition ! N’être qu’un friponneau !... » Et il éclata





21

de rire. Je fondis en larmes.

« Tout à coup la porte s’ouvrit ; une femme entra et

se précipita dans ses bras : c’était Gabrielle.

« Pardonne-moi, s’écria-t-elle en l’étreignant avec

force, pardonne-moi. Je le sens bien, je n’aime que toi.

Je t’aime mieux maintenant que si tu n’avais pas fait ce

que tu te reproches. Si tu veux, je volerai... j’ai déjà

volé... Oui, j’ai volé... j’ai volé une montre d’or... Que

peut-on faire de pis ? »

« Roger secoua la tête d’un air d’incrédulité ; mais

son front parut s’éclaircir. « Non, ma pauvre enfant, dit-

il en la repoussant avec douceur, il faut absolument que

je me tue. Je souffre trop, je ne puis résister à la douleur

que je sens là.

« – Eh bien, si tu veux mourir, Roger, je mourrai

avec toi ! Sans toi, que m’importe la vie ! J’ai du

courage, j’ai tiré des fusils ; je me tuerai tout comme un

autre. D’abord, moi qui ai joué la tragédie, j’en ai

l’habitude. » Elle avait les larmes aux yeux en

commençant, cette dernière idée la fit rire, et Roger lui-

même laissa échapper un sourire. « Tu ris, mon officier,

s’écria-t-elle en battant des mains et en l’embrassant ;

tu ne te tueras pas ! » Et elle l’embrassait toujours,

tantôt pleurant, tantôt riant, tantôt jurant comme un

matelot ; car elle n’était pas de ces femmes qu’un gros

mot effraie.



22

« Cependant je m’étais emparé des pistolets et du

poignard de Roger et je lui dis : « Mon cher Roger, tu

as une maîtresse et un ami qui t’aiment. Crois-moi, tu

peux encore avoir quelque bonheur en ce monde. » Je

sortis après l’avoir embrassé, et je le laissai seul avec

Gabrielle.

« Je crois que nous ne serions parvenus qu’à retarder

seulement son funeste dessein, s’il n’avait reçu du

ministre l’ordre de partir comme premier lieutenant, à

bord d’une frégate qui devait aller croiser dans les mers

de l’Inde, après avoir passé au travers de l’escadre

anglaise qui bloquait le port. L’affaire était hasardeuse.

Je lui fis entendre qu’il valait mieux mourir noblement

d’un boulet anglais que de mettre fin lui-même à ses

jours, sans gloire et sans utilité pour son pays. Il promit

de vivre. Des quarante mille francs, il en distribua la

moitié à des matelots estropiés ou à des veuves et des

enfants de marins. Il donna le reste à Gabrielle, qui

d’abord jura de n’employer cet argent qu’en bonnes

oeuvres. Elle avait bien l’intention de tenir parole, la

pauvre fille ; mais l’enthousiasme était chez elle de

courte durée. J’ai su depuis qu’elle donna quelques

milliers de francs aux pauvres. Elle s’acheta des

chiffons avec le reste.

« Nous montâmes, Roger et moi, sur une belle

frégate, la Galatée : nos hommes étaient braves, bien





23

exercés, bien disciplinés ; mais notre commandant était

un ignorant, qui se croyait un Jean Bart parce qu’il

jurait mieux qu’un capitaine d’armes, parce qu’il

écorchait le français et qu’il n’avait jamais étudié la

théorie de sa profession, dont il entendait assez

médiocrement la pratique. Pourtant le sort le favorisa

d’abord. Nous sortîmes heureusement de la rade, grâce

à un coup de vent qui força l’escadre de blocus de

gagner le large, et nous commençâmes notre croisière

par biler une corvette anglaise et un vaisseau de la

compagnie sur les côtes de Portugal.

« Nous voguions lentement vers les mers de l’Inde,

contrariés par les vents et par les fausses manoeuvres de

notre capitaine, dont la maladresse augmentait le danger

de notre croisière. Tantôt chassés par des forces

supérieures, tantôt poursuivant des vaisseaux

marchands, nous ne passions pas un seul jour sans

quelque aventure nouvelle. Mais ni la vie hasardeuse

que nous menions, ni les fatigues que lui donnait le

détail de la frégate dont il était chargé, ne pouvaient

distraire Roger des tristes pensées qui le poursuivaient

sans relâche. Lui qui passait autrefois pour l’officier le

plus actif et le plus brillant de notre port, maintenant il

se bornait à faire seulement son devoir. Aussitôt que

son service était fini, il se renfermait dans sa chambre,

sans livres, sans papier ; il passait des heures entières

couché dans son cadre, et le malheureux ne pouvait



24

dormir.

« Un jour voyant son abattement, je m’avisai de lui

dire : « Parbleu ! mon cher, tu t’affliges pour peu de

chose. Tu as escamoté vingt-cinq napoléons à un gros

Hollandais, bien ! – et tu as des remords pour plus d’un

million. Or dis-moi, quand tu étais l’amant de la femme

du préfet de..., n’en avais-tu point ? Pourtant elle valait

mieux que vingt-cinq napoléons. »

« Il se retourna sur son matelas sans me répondre.

« Je poursuivis : « Après tout, ton crime, puisque tu

dis que c’est un crime, avait un motif honorable, et

venait d’une âme élevée. »

« Il tourna la tête et me regarda d’un air furieux.

« – Oui, car enfin, si tu avais perdu, que devenait

Gabrielle ? Pauvre fille, elle aurait vendu sa dernière

chemise pour toi... Si tu perdais, elle était réduite à la

misère... C’est pour elle, c’est par amour pour elle que

tu as triché. Il y a des gens qui tuent par amour... qui se

tuent... Toi, mon cher Roger, tu as fait plus. Pour un

homme comme nous, il y a plus de courage à... voler,

pour parler net, qu’à se tuer. »

« Peut-être maintenant, me dit le capitaine

interrompant son récit, vous semblé-je ridicule. Je vous

assure que mon amitié pour Roger me donnait, dans ce

moment, une éloquence que je ne retrouve plus



25

aujourd’hui ; et, le diable m’emporte, en lui parlant de

la sorte, j’étais de bonne foi, et je croyais tout ce que je

disais. Ah ! j’étais jeune alors !

« Roger fut quelque temps sans répondre ; il me

tendit la main. « Mon ami, dit-il en paraissant faire un

grand effort sur lui-même, tu me crois meilleur que je

ne suis. Je suis un lâche coquin. Quand j’ai triché ce

Hollandais, je ne pensais qu’à gagner vingt-cinq

napoléons, voilà tout. Je ne pensais pas à Gabrielle, et

voilà pourquoi je me méprise... Moi, estimer mon

honneur moins que vingt-cinq napoléons !... Quelle

bassesse ! oui, je serais heureux de pouvoir me dire :

J’ai volé pour tirer Gabrielle de la misère... Non !...

non ! je ne pensais pas à elle... Je n’étais pas amoureux

dans ce moment... J’étais un joueur... j’étais un voleur...

J’ai volé de l’argent pour l’avoir à moi... et cette action

m’a tellement abruti, avili, que je n’ai plus aujourd’hui

de courage ni d’amour... je vis, et je ne pense plus à

Gabrielle... je suis un homme fini. »

« Il paraissait si malheureux que, s’il m’avait

demandé mes pistolets pour se tuer, je crois que je les

lui aurais donnés.

« Un certain vendredi, jour de mauvais augure, nous

découvrîmes une grosse frégate anglaise, l’Alceste, qui

prit chasse sur nous. Elle portait cinquante-huit canons,

nous n’en avions que trente-huit. Nous fîmes force de



26

voiles pour lui échapper ; mais sa marche était

supérieure ; elle gagnait sur nous à chaque instant, il

était évident qu’avant la nuit, nous serions contraints de

livrer un combat inégal. Notre capitaine appela Roger

dans sa chambre, où ils furent un grand quart d’heure à

consulter ensemble. Roger remonta sur le tillac, me prit

par le bras, et me tira à l’écart.

« – D’ici à deux heures, me dit-il, l’affaire va

s’engager ; ce brave homme là-bas qui se démène sur le

gaillard d’arrière a perdu la tête. Il y avait deux partis à

prendre : le premier, le plus honorable, était de laisser

l’ennemi arriver sur nous, puis de l’aborder

vigoureusement en jetant à son bord une centaine de

gaillards déterminés ; l’autre parti, qui n’est pas

mauvais, mais qui est assez lâche, serait de nous alléger

en jetant à la mer une partie de nos canons. Alors nous

pourrions serrer de très près la côte d’Afrique que nous

découvrons là-bas à bâbord. L’Anglais, de peur de

s’échouer, serait bien obligé de nous laisser échapper ;

mais notre... capitaine n’est ni un lâche ni un héros : il

va se laisser démolir de loin à coups de canon, et, après

quelques heures de combat, il amènera honorablement

son pavillon. Tant pis pour vous : les pontons de

Portsmouth vous attendent. Quant à moi, je ne veux pas

les voir.

« – Peut-être, lui dis-je, nos premiers coups de





27

canon feront-ils à l’ennemi des avaries assez fortes pour

l’obliger à cesser la chasse.

« – Écoute, je ne veux pas être prisonnier, je veux

me faire tuer ; il est temps que j’en finisse. Si par

malheur je ne suis que blessé, donne-moi ta parole que

tu me jetteras à la mer. C’est le lit où doit mourir un

bon marin comme moi.

« – Quelle folie ! m’écriai-je, et quelle commission

me donnes-tu là !

« – Tu rempliras le devoir d’un bon ami. Tu sais

qu’il faut que je meure. Je n’ai consenti à ne pas me

tuer que dans l’espoir d’être tué, tu dois t’en souvenir.

Allons, fais-moi cette promesse ; si tu me refuses, je

fais demander ce service à ce contremaître, qui ne me

refusera pas. »

« Après avoir réfléchi quelque temps, je lui dis : « Je

te donne ma parole de faire ce que tu désires, pourvu

que tu sois blessé à mort, sans espérance de guérison.

Dans ce cas, je consens à t’épargner des souffrances.

« – Je serai blessé à mort ou bien je serai tué. » Il me

tendit la main, je la serrai fortement. Dès lors, il fut plus

calme, et même une certaine gaieté martiale brilla sur

son visage.

« Vers trois heures de l’après-midi les canons de

chasse de l’ennemi commencèrent à porter dans nos



28

agrès. Nous carguâmes alors une partie de nos voiles :

nous présentâmes le travers à l’Alceste, et nous fîmes

un feu roulant auquel les Anglais répondirent avec

vigueur. Après environ une heure de combat, notre

capitaine, qui ne faisait rien à propos, voulut essayer

l’abordage. Mais nous avions déjà beaucoup de morts et

de blessés, et le reste de notre équipage avait perdu de

son ardeur ; enfin nous avions beaucoup souffert dans

nos agrès, et nos mâts étaient fort endommagés. Au

moment où nous déployâmes nos voiles pour nous

rapprocher de l’Anglais, notre grand mât, qui ne tenait

plus à rien, tomba avec un fracas horrible. L’Alceste

profita de la confusion où nous jeta d’abord cet

accident. Elle vint passer à notre poupe en nous lâchant

à demi-portée de pistolet toute sa bordée ; elle traversa

de l’avant à l’arrière notre malheureuse frégate, qui ne

pouvait lui opposer sur ce point que deux petits canons.

Dans ce moment, j’étais auprès de Roger, qui

s’occupait à faire couper les haubans qui retenaient

encore le mât abattu. Je le sens qui me serrait le bras

avec force ; je me retourne, et je le vois renversé sur le

tillac et tout couvert de sang. Il venait de recevoir un

coup de mitraille dans le ventre.

« Le capitaine courut à lui : « Que faire, lieutenant ?

s’écria-t-il.

« – Il faut clouer notre pavillon à ce tronçon de mât





29

et nous faire couler. » Le capitaine le quitta aussitôt,

goûtant fort peu ce conseil.

« – Allons, me dit Roger, souviens-toi de ta

promesse.

« – Ce n’est rien, lui dis-je, tu peux en revenir.

« – Jette-moi par-dessus le bord, s’écria-t-il en

jurant horriblement et me saisissant par la basque de

mon habit ; tu vois bien que je n’en puis réchapper ;

jette-moi à la mer, je ne veux pas voir amener notre

pavillon. »

« Deux matelots s’approchèrent de lui pour le porter

à fond de cale. « À vos canons, coquins, s’écria-t-il

avec force ; tirez à mitraille et pointez au tillac. Et toi, si

tu manques à ta parole, je te maudis, et je te tiens pour

le plus lâche et le plus vil de tous les hommes ! »

« Sa blessure était certainement mortelle. Je vis le

capitaine appeler son aspirant et lui donner l’ordre

d’amener notre pavillon. « Donne-moi une poignée de

main », dis-je à Roger.

« Au moment même où notre pavillon fut amené... »

..................................................

« – Capitaine, une baleine à bâbord ! interrompit un

enseigne accourant à nous.

« – Une baleine ? s’écria le capitaine transporté de



30

joie et laissant là son récit ; vite, la chaloupe à la mer !

la yole à la mer ! toutes les chaloupes à la mer ! – Des

harpons, des cordes ! etc. »

Je ne pus savoir comment mourut le pauvre

lieutenant Roger.









31

Le vase étrusque









32

Auguste Saint-Clair n’était point aimé dans ce qu’on

appelle le monde ; la principale raison, c’est qu’il ne

cherchait à plaire qu’aux gens qui lui plaisaient à lui-

même. Il recherchait les uns et fuyait les autres.

D’ailleurs il était distrait et indolent. Un soir, comme il

sortait du Théâtre-Italien, la marquise A *** lui

demanda comment avait chanté mademoiselle Sontag.

« Oui, madame », répondit Saint-Clair en souriant

agréablement, et pensant à tout autre chose. On ne

pouvait attribuer cette réponse ridicule à la timidité ; car

il parlait à un grand seigneur, à un grand homme et

même à une femme à la mode, avec autant d’aplomb

que s’il eût entretenu son égal. – La marquise décida

que Saint-Clair était un prodige d’impertinence et de

fatuité.

Madame B *** l’invita à dîner un lundi. Elle lui

parla souvent ; et, en sortant de chez elle, il déclara que

jamais il n’avait rencontré de femme plus aimable.

Madame B *** amassait de l’esprit chez les autres

pendant un mois, et le dépensait chez elle en une soirée.

Saint-Clair la revit le jeudi de la même semaine. Cette

fois, il s’ennuya quelque peu. Une autre visite le

détermina à ne plus reparaître dans son salon. Madame

B *** publia que Saint-Clair était un jeune homme sans



33

manières et du plus mauvais ton.

Il était né avec un coeur tendre et aimant ; mais, à un

âge où l’on prend trop facilement des impressions qui

durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait

attiré les railleries de ses camarades. Il était fier,

ambitieux ; il tenait à l’opinion comme y tiennent les

enfants. Dès lors, il se fit une étude de cacher tous les

dehors de ce qu’il regardait comme une faiblesse

déshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui

coûta cher. Il put celer aux autres les émotions de son

âme trop tendre ; mais, en les renfermant en lui-même,

il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde, il

obtint la triste réputation d’insensible et d’insouciant et,

dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des

tourments d’autant plus affreux qu’il n’aurait voulu en

confier le secret à personne.

Il est vrai qu’il est difficile de trouver un ami !

– Difficile ! Est-ce possible ? Deux hommes ont-ils

existé qui n’eussent pas de secret l’un pour l’autre ? –

Saint-Clair ne croyait guère à l’amitié, et l’on s’en

apercevait. On le trouvait froid et réservé avec les

jeunes gens de la société. Jamais il ne les questionnait

sur leurs secrets ; mais toutes ses pensées et la plupart

de ses actions étaient des mystères pour eux. Les

Français aiment à parler d’eux-mêmes ; aussi Saint-

Clair était-il, malgré lui, le dépositaire de bien des



34

confidences. Ses amis, et ce mot désigne les personnes

que nous voyons deux fois par semaine, se plaignaient

de sa méfiance à leur égard ; en effet, celui qui, sans

qu’on l’interroge, nous fait part de son secret, s’offense

ordinairement de ne pas apprendre le nôtre. On

s’imagine qu’il doit y avoir réciprocité dans

l’indiscrétion.

« Il est boutonné jusqu’au menton, disait un jour le

beau chef d’escadron Alphonse de Thémines ; jamais je

ne pourrai avoir la moindre confiance dans ce diable de

Saint-Clair

– Je le crois un peu jésuite, reprit Jules Lambert ;

quelqu’un m’a juré sa parole qu’il l’avait rencontré

deux fois sortant de Saint-Sulpice. Personne ne sait ce

qu’il pense. Pour moi, je ne pourrai jamais être à mon

aise avec lui. »

Ils se séparèrent. Alphonse rencontra Saint-Clair sur

le boulevard Italien, marchant la tête baissée et sans

voir personne. Alphonse l’arrêta, lui prit le bras, et,

avant qu’ils fussent arrivés à la rue de la Paix, il lui

avait raconté toute l’histoire de ses amours avec

madame ***, dont le mari est si jaloux et si brutal.

Le même soir, Jules Lambert perdit son argent à

l’écarté. Il se mit à danser. En dansant, il coudoya un

homme qui, ayant aussi perdu tout son argent, était de

fort mauvaise humeur. De là quelques mots piquants :



35

rendez-vous pris. Jules pria Saint-Clair de lui servir de

second et, par la même occasion, lui emprunta de

l’argent, qu’il a toujours oublié de lui rendre.

Après tout, Saint-Clair était un homme assez facile à

vivre. Ses défauts ne nuisaient qu’à lui seul. Il était

obligeant, souvent aimable, rarement ennuyeux. Il avait

beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de ses

voyages et de ses lectures que lorsqu’on l’exigeait.

D’ailleurs, il était grand, bien fait ; sa physionomie était

noble et spirituelle, presque toujours trop grave ; mais

son sourire était plein de grâce.

J’oubliais un point important. Saint-Clair était

attentif auprès de toutes les femmes, et recherchait leur

conversation plus que celle des hommes. Aimait-il ?

C’est ce qu’il était difficile de décider. Seulement, si cet

être si froid ressentait de l’amour, on savait que la jolie

comtesse Mathilde de Coursy devait être l’objet de sa

préférence. C’était une jeune veuve chez laquelle on le

voyait assidu. Pour conclure à leur intimité, on avait les

présomptions suivantes : d’abord la politesse presque

cérémonieuse de Saint-Clair pour la comtesse, et vice

versa ; puis son affectation de ne jamais prononcer son

nom dans le monde ; ou, s’il était obligé de parler

d’elle, jamais le moindre éloge ; puis, avant que Saint-

Clair lui fût présenté, il aimait passionnément la

musique, et la comtesse avait autant de goût pour la





36

peinture. Depuis qu’ils s’étaient vus, leurs goûts avaient

changé. Enfin, la comtesse ayant été aux eaux l’année

passée, Saint-Clair était parti six jours après elle.

.....................................

Mon devoir d’historien m’oblige à déclarer qu’une

nuit du mois de juillet, peu de moments avant le lever

du soleil, la porte du parc d’une maison de campagne

s’ouvrit, et qu’il en sortit un homme avec toutes les

précautions d’un voleur qui craint d’être surpris. Cette

maison de campagne appartenait à madame de Coursy,

et cet homme était Saint-Clair. Une femme, enveloppée

dans une pelisse, l’accompagna jusqu’à la porte, et

passa la tête en dehors pour le voir encore plus

longtemps tandis qu’il s’éloignait en descendant le

sentier qui longeait le mur du parc. Saint-Clair s’arrêta,

jeta autour de lui un coup d’oeil circonspect, et de la

main fit signe à cette femme de rentrer. La clarté d’une

nuit d’été lui permettait de distinguer sa figure pâle,

toujours immobile à la même place. Il revint sur ses

pas, s’approcha d’elle et la serra tendrement dans ses

bras. Il voulait l’engager à rentrer ; mais il avait encore

cent choses à lui dire. Leur conversation durait depuis

dix minutes, quand on entendit la voix d’un paysan qui

sortait pour aller travailler aux champs. Un baiser est

pris et rendu, la porte est fermée, et Saint-Clair d’un

saut, est au bout du sentier.





37

Il suivait un chemin qui lui semblait bien connu. –

Tantôt il sautait presque de joie, et courait en frappant

les buissons de sa canne ; tantôt il s’arrêtait ou marchait

lentement, regardant le ciel qui se colorait de pourpre

du côté de l’orient. Bref, à le voir, on eût dit un fou

enchanté d’avoir brisé sa cage. Après une demi-heure

de marche, il était à la porte d’une petite maison isolée

qu’il avait louée pour la saison. Il avait une clef : il

entra ; puis il se jeta sur un grand canapé et là, les yeux

fixes, la bouche courbée par un doux sourire, il pensait,

il rêvait tout éveillé. Son imagination ne lui présentait

alors que des pensées de bonheur. « Que je suis

heureux ! se disait-il à chaque instant. Enfin je l’ai

rencontré ce coeur qui comprend le mien !... – Oui,

c’est mon idéal que j’ai trouvé... J’ai tout à la fois un

ami et une maîtresse... Quel caractère !... quelle âme

passionnée !... Non, elle n’a jamais aimé avant moi... »

Bientôt, comme la vanité se glisse toujours dans les

affaires de ce monde : « C’est la plus belle femme de

Paris », pensait-il ; et son imagination lui retraçait à la

fois tous ses charmes. – « Elle m’a choisi entre tous.

Elle avait pour admirateurs l’élite de la société. Ce

colonel de hussards si beau, si brave, – et pas trop fat ;

– ce jeune auteur qui fait de si jolies aquarelles et qui

joue si bien les proverbes ; – ce Lovelace russe qui a vu

le Balkan et qui a servi sous Diébitch, – surtout Camille

T ***, qui a de l’esprit certainement, de belles



38

manières, un beau coup de sabre sur le front... elle les a

tous éconduits. Et moi !... » Alors venait son refrain :

« Que je suis heureux ! que je suis heureux ! » Et il se

levait, ouvrait la fenêtre, car il ne pouvait respirer ; puis

il se promenait, puis il se roulait sur son canapé.

Un amant heureux est presque aussi ennuyeux qu’un

amant malheureux. Un de mes amis, qui se trouvait

souvent dans l’une ou l’autre de ces deux.positions,

n’avait trouvé d’autre moyen de se faire écouter que de

me donner un excellent déjeuner pendant lequel il avait

la liberté de parler de ses amours ; le café pris, il fallait

absolument changer de conversation.

Comme je ne puis donner à déjeuner à tous mes

lecteurs, je leur ferai grâce des pensées d’amour de

Saint-Clair. D’ailleurs, on ne peut pas toujours rester

dans la région des nuages. Saint-Clair était fatigué, il

bâilla, étendit les bras, vit qu’il était grand jour ; il

fallait enfin penser à dormir. Lorsqu’il se réveilla, il vit

à sa montre qu’il avait à peine le temps de s’habiller et

de courir à Paris, où il était invité à un déjeuner-dîner

avec plusieurs jeunes gens de sa connaissance.

...........................................

On venait de déboucher une autre bouteille de vin de

Champagne ; je laisse au lecteur à en déterminer le

numéro. Qu’il lui suffise de savoir qu’on en était venu à

ce moment, qui arrive assez vite dans un déjeuner de



39

garçons, où tout le monde veut parler à la fois, où les

bonnes têtes commencent à concevoir des inquiétudes

pour les mauvaises.

« Je voudrais, dit Alphonse de Thémines, qui ne

perdait jamais une occasion de parler de l’Angleterre, je

voudrais que ce fût la mode à Paris comme à Londres

de porter chacun un toast à sa maîtresse. De la sorte

nous saurions au juste pour qui soupire notre ami Saint-

Clair » ; et, en parlant ainsi, il remplit son verre et ceux

de ses voisins.

Saint-Clair, un peu embarrassé, se préparait à

répondre ; mais Jules Lambert le prévint : « J’approuve

fort cet usage, dit-il, et je l’adopte » ; et, levant son

verre : « À toutes les modistes de Paris ! J’en excepte

celles qui ont trente ans, les borgnes et les boiteuses,

etc.

– Hourra ! hourra ! » crièrent les jeunes anglomanes.

Saint-Clair se leva, son verre à la main :

« Messieurs, dit-il, je n’ai point un coeur aussi vaste

que notre ami Jules, mais il est plus constant. Or ma

constance est d’autant plus méritoire que, depuis

longtemps, je suis séparé de la dame de mes pensées. Je

suis sûr cependant que vous approuvez mon choix, si

toutefois vous n’êtes pas déjà mes rivaux. À Judith

Pasta, messieurs ! Puissions-nous revoir bientôt la

première tragédienne de l’Europe ! »



40

Thémines voulait critiquer le toast ; mais les

acclamations l’interrompirent. Saint-Clair ayant paré

cette botte se croyait hors d’affaire pour la journée.

La conversation tomba d’abord sur les théâtres. La

censure dramatique servit de transition pour parler de la

politique. De Lord Wellington, on passa aux chevaux

anglais, et, des chevaux anglais, aux femmes par une

liaison d’idées facile à saisir ; car pour des jeunes gens,

un beau cheval d’abord et une jolie maîtresse ensuite

sont les deux objets les plus désirables.

Alors, on discuta les moyens d’acquérir ces objets si

désirables. Les chevaux s’achètent, on achète aussi des

femmes ; mais, de celles-là, n’en parlons point. Saint-

Clair, après avoir modestement allégué son peu

d’expérience sur ce sujet délicat, conclut que la

première condition pour plaire à une femme, c’est de se

singulariser, d’être différent des autres. Mais y a-t-il

une formule générale de singularité ? Il ne le croyait

pas.

« Si bien qu’à votre sentiment, dit Jules, un boiteux

ou un bossu sont plus en passe de plaire qu’un homme

droit et fait comme tout le monde ?

– Vous poussez les choses bien loin, répondit Saint-

Clair ; mais j’accepte, s’il le faut, toutes les

conséquences de ma proposition. Par exemple, si j’étais

bossu, je ne me brûlerais pas la cervelle et je voudrais



41

faire des conquêtes. D’abord, je ne m’adresserais qu’à

deux sortes de femmes, soit à celles qui ont une

véritable sensibilité, soit aux femmes, et le nombre en

est grand, qui ont la prétention d’avoir un caractère

original, eccentric, comme on dit en Angleterre. Aux

premières, je peindrais l’horreur de ma position, la

cruauté de la nature à mon égard. Je tâcherais de les

apitoyer sur mon sort, je saurais leur faire soupçonner

que je suis capable d’un amour passionné. Je tuerais en

duel un de mes rivaux, et je m’empoisonnerais avec une

faible dose de laudanum. Au bout de quelques mois on

ne verrait plus ma bosse, et alors ce serait mon affaire

d’épier le premier accès de sensibilité. Quant aux

femmes qui prétendent à l’originalité, la conquête en est

facile. Persuadez-leur seulement que c’est une règle

bien et dûment établie qu’un bossu ne peut avoir de

bonne fortune ; elles voudront aussitôt donner le

démenti à la règle générale.

– Quel don Juan ! s’écria Jules.

– Cassons-nous les jambes, messieurs, dit le colonel

Beaujeu, puisque nous avons le malheur de n’être pas

nés bossus.

– Je suis tout à fait de l’avis de Saint-Clair, dit

Hector Roquantin, qui n’avait pas plus de trois pieds et

demi de haut ; on voit tous les jours les plus belles

femmes et les plus à la mode se rendre à des gens dont



42

vous autres beaux garçons vous ne vous méfieriez

jamais...

– Hector, levez-vous, je vous en prie, et sonnez pour

qu’on nous apporte du vin », dit Thémines de l’air du

monde le plus naturel.

Le nain se leva, et chacun se rappela en souriant la

fable du renard qui a la queue coupée.

« Pour moi, dit Thémines reprenant la conversation,

plus je vis, et plus je vois qu’une figure passable », et

en même temps il jetait un coup d’oeil complaisant sur

la glace qui lui était opposée, « une figure passable et

du goût dans la toilette sont la grande singularité qui

séduit les plus cruelles » ; et, d’une chiquenaude, il fit

sauter une petite miette de pain qui s’était attachée au

revers de son habit.

« Bah ! s’écria le nain, avec une jolie figure et un

habit de Staub, on a des femmes que l’on garde huit

jours et qui vous ennuient au second rendez-vous. Il

faut autre chose pour se faire aimer, ce qui s’appelle

aimer... Il faut...

– Tenez, interrompit Thémines, voulez-vous un

exemple concluant ? Vous avez tous connu Massigny,

et vous savez quel homme c’était. Des manières comme

un groom anglais, de la conversation comme son

cheval... Mais il était beau comme Adonis et mettait sa





43

cravate comme Brummel. Au total, c’était l’être le plus

ennuyeux que j’aie connu.

– Il a pensé me tuer d’ennui, dit le colonel Beaujeu.

Figurez-vous que j’ai été obligé de faire deux cents

lieues avec lui.

– Savez-vous, demanda Saint-Clair, qu’il a causé la

mort de ce pauvre Richard Thornton, que vous avez

tous connu ?

– Mais, répondit Jules, ne savez-vous donc pas qu’il

a été assassiné par les brigands auprès de Fondi ?

– D’accord ; mais vous allez voir que Massigny a

été au moins complice du crime. Plusieurs voyageurs,

parmi lesquels se trouvait Thornton, avaient arrangé

d’aller à Naples tous ensemble de peur des brigands.

Massigny voulut se joindre à la caravane. Aussitôt que

Thornton le sut, il prit les devants, d’effroi, je pense,

d’avoir à passer quelques jours avec lui. Il partit seul, et

vous savez le reste.

– Thornton avait raison, dit Thémines ; et, de deux

morts, il choisit la plus douce. Chacun à sa place en eût

fait autant. » Puis, après une pause : « Vous m’accordez

donc, reprit-il, que Massigny était l’homme le plus

ennuyeux de la terre ?

– Accordé ! s’écria-t-on par acclamation.

– Ne désespérons personne, dit Jules ; faisons une



44

exception en faveur de ***, surtout quand il développe

ses plans politiques.

– Vous m’accorderez présentement, poursuivit

Thémines, que Mme de Coursy est une femme d’esprit

s’il en fut. »

Il y eut un moment de silence. Saint-Clair baissait la

tête et s’imaginait que tous les yeux étaient fixés sur lui.

« Qui en doute ? dit-il enfin, toujours penché sur son

assiette et paraissant observer avec beaucoup de

curiosité les fleurs peintes sur la porcelaine.

– Je maintiens, dit Jules élevant la voix, je maintiens

que c’est une des trois plus aimables femmes de Paris.

– J’ai connu son mari, dit le colonel. Il m’a souvent

montré des lettres charmantes de sa femme.

– Auguste, interrompit Hector Roquantin, présentez-

moi donc à la comtesse. On dit que vous faites chez elle

la pluie et le beau temps.

– À la fin de l’automne, murmura Saint-Clair, quand

elle sera de retour à Paris... Je... je crois qu’elle ne

reçoit pas à la campagne.

– Voulez-vous m’écouter ? » s’écria Thémines. Le

silence se rétablit. Saint-Clair s’agitait sur sa chaise

comme un prévenu devant une cour d’assises.

« Vous n’avez pas vu la comtesse il y a trois ans,



45

vous étiez alors en Allemagne, Saint-Clair, reprit

Alphonse de Thémines avec un sang-froid désespérant.

Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu’elle était

alors : belle, fraîche comme une rose, vive surtout, et

gaie comme un papillon. Eh bien, savez-vous, parmi ses

nombreux adorateurs, lequel a été honoré de ses

bontés ? Massigny ! Le plus bête des hommes et le plus

sot a tourné la tête de la plus spirituelle des femmes.

Croyez-vous qu’un bossu aurait pu en faire autant ?

Allez, croyez-moi, ayez une jolie figure, un bon tailleur

et soyez hardi. »

Saint-Clair était dans une position atroce. Il allait

donner un démenti formel au narrateur ; mais la peur de

compromettre la comtesse le retint. Il aurait voulu

pouvoir dire quelque chose en sa faveur ; mais sa

langue était glacée. Ses lèvres tremblaient de fureur, et

il cherchait en vain dans son esprit quelque moyen

détourné d’engager une querelle.

« Quoi ! s’écria Jules d’un air de surprise, madame

de Coursy s’est donnée à Massigny ! Frailty thy name

is woman !

– C’est une chose si peu importante que la

réputation d’une femme ! dit Saint-Clair d’un ton sec et

méprisant. Il est bien permis de la mettre en pièces pour

faire un peu d’esprit, et... »

Comme il parlait il se rappela avec horreur un



46

certain vase étrusque qu’il avait vu cent fois sur la

cheminée de la comtesse à Paris. Il savait que c’était un

présent de Massigny à son retour d’Italie ; et,

circonstance accablante ! ce vase avait été apporté de

Paris à la campagne. Et tous les soirs, en ôtant son

bouquet, Mathilde le posait dans le vase étrusque.

La parole expira sur ses lèvres ; il ne vit plus qu’une

chose, il ne pensa plus qu’à une chose : le vase

étrusque !

La belle preuve ! dira un critique : soupçonner sa

maîtresse pour si peu de chose ! « Avez-vous été

amoureux, monsieur le critique ? »

Thémines était en trop belle humeur pour s’offenser

du ton que Saint-Clair avait pris en lui parlant. Il

répondit d’un air de légèreté et de bonhomie : « Je ne

fais que répéter ce que l’on a dit dans le monde. La

chose passait pour certaine quand vous étiez en

Allemagne. Au reste, je connais assez peu madame de

Coursy ; il y a dix-huit mois que je ne suis allé chez

elle. Il est possible qu’on se soit trompé et que

Massigny m’ait fait un conte. Pour en revenir à ce qui

nous occupe, quand l’exemple que je viens de citer

serait faux, je n’en aurais pas moins raison. Vous savez

tous que la femme de France la plus spirituelle, celle

dont les ouvrages... »

La porte s’ouvrit, et Théodore Néville entra. Il



47

revenait d’Égypte.

« Théodore ! sitôt de retour ! » Il fut accablé de

questions.

« As-tu rapporté un véritable costume turc ?

demanda Thémines. As-tu un cheval arabe et un groom

égyptien ?

– Quel homme est le pacha ? dit Jules. Quand se

rend-il indépendant ? As-tu vu couper une tête d’un

seul coup de sabre ?

– Et les Almées ? dit Roquantin. Les femmes sont-

elles belles au Caire ?

– Avez-vous vu le général L *** ? demanda le

colonel Beaujeu. Comment a-t-il organisé l’armée du

pacha ? – Le colonel C *** vous a-t-il donné un sabre

pour moi ?

– Et les pyramides ? et les cataractes du Nil ? et la

statue de Memnon ? Ibrahim pacha ? etc., etc., etc. »

Tous parlaient à la fois ; Saint-Clair ne pensait qu’au

vase étrusque.

Théodore s’étant assis les jambes croisées, car il

avait pris cette habitude en Égypte et n’avait pu la

perdre en France, attendit que les questionneurs se

fussent lassés, et parla comme il suit, assez vite pour

n’être pas facilement interrompu.





48

« Les pyramides ! d’honneur c’est un regular

humbug. C’est bien moins haut qu’on ne croit. Le

Munster à Strasbourg n’a que quatre mètres de moins.

Les antiquités me sortent par les yeux. Ne m’en parlez

pas. La seule vue d’un hiéroglyphe me ferait évanouir.

Il y a tant de voyageurs qui s’occupent de ces choses-

là ! Moi, mon but a été d’étudier la physionomie et les

moeurs de toute cette population bizarre qui se presse

dans les rues d’Alexandrie et du Caire, comme des

Turcs, des Bédouins, des Coptes, des Fellahs, des

Môghrebins. J’ai rédigé quelques notes à la hâte

pendant que j’étais au lazaret. Quelle infamie que ce

lazaret ! J’espère que vous ne croyez pas à la contagion,

vous autres ! Moi, j’ai fumé tranquillement ma pipe au

milieu de trois cents pestiférés. Ah ! colonel, vous

verriez là une belle cavalerie, bien montée. Je vous

montrerai des armes superbes que j’ai rapportées. J’ai

un djerid qui a appartenu au fameux Mourad bey.

Colonel, j’ai un yatagan pour vous et un khandjar pour

Auguste. Vous verrez mon metchlâ, mon burnous, mon

hhaïck. Savez-vous qu’il n’aurait tenu qu’à moi de

rapporter des femmes ? Ibrahim pacha en a tant envoyé

de Grèce, qu’elles sont pour rien... Mais à cause de ma

mère... J’ai beaucoup causé avec le pacha. C’est un

homme d’esprit, parbleu ! sans préjugés. vous ne

sauriez croire comme il entend bien nos affaires.

D’honneur, il est informé des plus petits mystères de



49

notre cabinet. J’ai puisé dans sa conversation des

renseignements bien précieux sur l’état des partis en

France... Il s’occupe beaucoup de statistique en ce

moment. Il est abonné à tous nos journaux. Savez-vous

qu’il est bonapartiste enragé ! Il ne parle que de

Napoléon. Ah ! quel grand homme que Bounabardo !

me disait-il. Bounabardo, c’est ainsi qu’ils appellent

Bonaparte.

« Giourdina, c’est-à-dire Jourdain, murmura tout

bas Thémines.

« D’abord, continua Théodore, Mohamed Ali était

fort réservé avec moi. Vous savez que tous les Turcs

sont très méfiants. Il me prenait pour un espion, le

diable m’emporte ! ou pour un jésuite. – Il a les jésuites

en horreur. Mais, au bout de quelques visites, il a

reconnu que j’étais un voyageur sans préjugés, curieux

de m’instruire à fond des coutumes, des moeurs et de la

politique de l’Orient. Alors il s’est déboutonné et m’a

parlé à coeur ouvert. À ma dernière audience, c’était la

troisième qu’il m’accordait, je pris la liberté de lui dire :

« Je ne conçois pas pourquoi Ton Altesse ne se rend pas

indépendante de la Porte. – Mon Dieu ! me dit-il, je le

voudrais bien, mais je crains que les journaux libéraux,

qui gouvernent tout dans ton pays, ne me soutiennent

pas quand une fois j’aurai proclamé l’indépendance de

l’Égypte. » C’est un beau vieillard, belle barbe blanche,





50

ne riant jamais. Il m’a donné des confitures excellentes,

mais de tout ce que je lui ai donné, ce qui lui a fait le

plus de plaisir, c’est la collection des costumes de la

garde impériale par Charlet.

– Le pacha est-il romantique ? demanda Thémines.

– Il s’occupe peu de littérature ; mais vous n’ignorez

pas que la littérature arabe est toute romantique. Ils ont

un poète nommé Melek Ayatalnefous-Ebn-Esraf, qui a

publié dernièrement des Méditations auprès desquelles

celles de Lamartine paraîtraient de la prose classique. À

mon arrivée au Caire, j’ai pris un maître d’arabe, avec

lequel je me suis mis à lire le Coran. Bien que je n’aie

pris que peu de leçons, j’en ai assez vu pour

comprendre les sublimes beautés du style du prophète,

et combien sont mauvaises toutes nos traductions.

Tenez, voulez-vous voir de l’écriture arabe ? Ce mot en

lettres d’or, c’est Allah, c’est-à-dire Dieu. »

En parlant ainsi, il montrait une lettre fort sale qu’il

avait tirée d’une bourse de soie parfumée.

« Combien de temps es-tu resté en Égypte ?

demanda Thémines.

– Six semaines. »

Et le voyageur continua de tout décrire, depuis le

cèdre jusqu’à l’hysope. Saint-Clair sortit presque

aussitôt après son arrivée, et reprit le chemin de sa



51

maison de campagne. Le galop impétueux de son

cheval l’empêchait de suivre nettement ses idées. Mais

il sentait vaguement que son bonheur en ce monde était

détruit à jamais, et qu’il ne pouvait s’en prendre qu’à un

mort et à un vase étrusque.

Arrivé chez lui, il se jeta sur le canapé où, la veille,

il avait si longuement et si délicieusement analysé son

bonheur. L’idée qu’il avait caressée le plus

amoureusement, c’était que sa maîtresse n’était pas une

femme comme une autre, qu’elle n’avait aimé et ne

pourrait jamais aimer que lui. Maintenant ce beau rêve

disparaissait dans la triste et cruelle réalité. « Je possède

une belle femme, et voilà tout. Elle a de l’esprit : elle en

est plus coupable ; elle a pu aimer Massigny !... Il est

vrai qu’elle m’aime maintenant... de toute son âme...

comme elle peut aimer. Être aimé comme Massigny l’a

été !... Elle s’est rendue à mes soins, à mes cajoleries, à

mes importunités. Mais je me suis trompé. Il n’y avait

pas de sympathie entre nos deux coeurs. Massigny ou

moi, ce lui est tout un. « Il est beau, elle l’aime pour sa

beauté. J’amuse quelquefois madame. Eh bien, aimons

Saint-Clair, s’est-elle dit, puisque l’autre est mort ! Et si

Saint-Clair meurt ou m’ennuie, nous verrons. »

Je crois fermement que le diable est aux écoutes,

invisible auprès d’un malheureux qui se torture ainsi

lui-même. Le spectacle est amusant pour l’ennemi des





52

hommes ; et, quand la victime sent ses blessures se

fermer, le diable est là pour les rouvrir.

Saint-Clair crut entendre une voix qui murmurait à

ses oreilles :





L’honneur singulier

D’être le successeur...........



Il se leva sur son séant et jeta un coup d’oeil

farouche autour de lui. Qu’il eût été heureux de trouver

quelqu’un dans sa chambre ! Sans doute il l’eût déchiré.

La pendule sonna huit heures. À huit heures et

demie, la comtesse l’attend. – S’il manquait au rendez-

vous ! « Au fait, pourquoi revoir la maîtresse de

Massigny ? » Il se recoucha sur son canapé et ferma les

yeux. « Je veux dormir », dit-il. Il resta immobile une

demi-minute, puis sauta en pieds et courut à la pendule

pour voir le progrès du temps. « Que je voudrais qu’il

fût huit heures et demie ! pensa-t-il. Alors il serait trop

tard pour me mettre en route. » Dans son coeur il ne se

sentait pas le courage de rester chez lui ; il voulait avoir

un prétexte. Il aurait voulu être bien malade. Il se

promena dans la chambre, puis s’assit, prit un livre, et

ne put lire une syllabe. Il se plaça devant son piano, et

n’eut pas la force de l’ouvrir. Il siffla, il regarda les





53

nuages et voulut compter les peupliers devant ses

fenêtres. Enfin il retourna consulter la pendule, et vit

qu’il n’avait pu parvenir à passer trois minutes. « Je ne

puis m’empêcher de l’aimer, s’écria-t-il en grinçant des

dents et frappant du pied ; elle me domine, et je suis son

esclave, comme Massigny l’a été avant moi ! Eh bien,

misérable, obéis, puisque tu n’as pas assez de coeur

pour briser une chaîne que tu hais ! » Il prit son chapeau

et sortit précipitamment.

Quand une passion nous emporte, nous éprouvons

quelque consolation d’amour-propre à contempler notre

faiblesse du haut de notre orgueil. Il est vrai que je suis

faible, se dit-on, mais si je voulais !

Il montait à pas lents le sentier qui conduisait à la

porte du parc, et de loin il voyait une figure blanche qui

se détachait sur la teinte foncée des arbres. De sa main,

elle agitait un mouchoir comme pour lui faire signe.

Son coeur battait avec violence, ses genoux

tremblaient ; il n’avait pas la force de parler, et il était

devenu si timide, qu’il craignait que la comtesse ne lût

sa mauvaise humeur sur sa physionomie.

Il prit la main qu’elle lui tendait, lui baisa le front,

parce qu’elle se jeta sur son sein, et il la suivit jusque

dans son appartement, muet, et étouffant avec peine des

soupirs qui semblaient devoir faire éclater sa poitrine.

Une seule bougie éclairait le boudoir de la comtesse.



54

Tous deux s’assirent. Saint-Clair remarqua la coiffure

de son amie ; une seule rose dans ses cheveux. La

veille, il lui avait apporté une belle gravure anglaise, la

duchesse de Portland d’après Lesly (elle est coiffée de

cette manière), et Saint-Clair n’avait dit que ces mots :

« J’aime mieux cette rose toute simple que vos

coiffures compliquées. » Il n’aimait pas les bijoux, et il

pensait comme ce lord qui disait brutalement. : « À

femmes parées, à chevaux caparaçonnés, le diable ne

connaîtrait rien. » La nuit dernière, en jouant avec un

collier de perles de la comtesse (car en parlant, il fallait

toujours qu’il eût quelque chose entre les mains), il

avait dit : « Les bijoux ne sont bons que pour cacher des

défauts. Vous êtes trop jolie, Mathilde, pour en porter »

Ce soir, la comtesse, qui retenait jusqu’à ses paroles les

plus indifférentes, avait ôté bagues, colliers, boucles

d’oreilles et bracelets. – Dans la toilette d’une femme il

remarquait, avant tout, la chaussure, et, comme bien

d’autres, il avait ses manies sur ce chapitre. Une grosse

averse était tombée avant le coucher du soleil. L’herbe

était encore toute mouillée ; cependant la comtesse

avait marché sur le gazon humide avec des bas de soie

et des souliers de satin noir... Si elle allait être malade ?

« Elle m’aime », se dit Saint-Clair. Et il soupira sur

lui-même et sur sa folie, et il regardait Mathilde en

souriant malgré lui, partagé entre sa mauvaise humeur

et le plaisir de voir une jolie femme qui cherchait à lui



55

plaire par tous ces petits riens qui ont tant de prix pour

les amants.

Pour la comtesse, sa physionomie radieuse

exprimait un mélange d’amour et de malice enjouée qui

la rendait encore plus aimable. Elle prit quelque chose

dans un coffre en laque du Japon, et, présentant sa

petite main fermée et cachant l’objet qu’elle tenait :

« L’autre soir, dit-elle, j’ai cassé votre montre. La voici

raccommodée. » Elle lui remit la montre, et le regardait

d’un air à la fois tendre et espiègle, en se mordant la

lèvre inférieure, comme pour s’empêcher de rire. Vive

Dieu ! que ses dents étaient belles ! comme elles

brillaient blanches sur le rose ardent de ses lèvres ! (Un

homme a l’air bien sot quand il reçoit froidement les

cajoleries d’une jolie femme.)

Saint-Clair la remercia, prit la montre et allait la

mettre dans sa poche : « Regardez donc, continua-t-elle,

ouvrez-la, et voyez si elle est bien raccommodée. Vous

qui êtes si savant, vous qui avez été à l’École

polytechnique, vous devez voir cela. – Oh ! je m’y

connais fort peu », dit Saint-Clair ; et il ouvrit la boîte

de la montre d’un air distrait. Quelle fut sa surprise ! le

portrait en miniature de madame de Coursy était peint

sur le fond de la boîte. Le moyen de bouder encore ?

Son front s’éclaircit ; il ne pensa plus à Massigny ; il se

souvint seulement qu’il était auprès d’une femme





56

charmante, et que cette femme l’adorait.

.........................................

L’alouette, cette messagère de l’aurore, commençait

à chanter, et de longues bandes de lumière pâle

sillonnaient les nuages à l’orient. C’est alors que

Roméo dit adieu à Juliette ; c’est l’heure classique où

tous les amants doivent se séparer.

Saint-Clair était debout devant une cheminée, la clef

du parc à la main, les yeux attentivement fixés sur le

vase étrusque dont nous avons déjà parlé. Il lui gardait

encore rancune au fond de son âme. Cependant il était

en belle humeur, et l’idée bien simple que Thémines

avait pu mentir commençait à se présenter à son esprit.

Pendant que la comtesse, qui voulait le reconduire

jusqu’à la porte du parc, s’enveloppait la tête d’un

châle, il frappait doucement de sa clef le vase odieux,

augmentant progressivement la force de ses coups, de

manière à faire croire qu’il allait bientôt le faire voler

en éclats.

« Ah ! Dieu ! prenez garde ! s’écria Mathilde ; vous

allez casser mon beau vase étrusque. » Et elle lui

arracha la clef des mains.

Saint-Clair était très mécontent, mais il était résigné.

Il tourna le dos à la cheminée pour ne pas succomber à

la tentation, et, ouvrant sa montre, il se mit à considérer





57

le portrait qu’il venait de recevoir.

« Quel est le peintre ? demanda-t-il.

– Monsieur R... Tenez, c’est Massigny qui me l’a

fait connaître. (Massigny, depuis son voyage à Rome,

avait découvert qu’il avait un goût exquis pour les

beaux-arts, et s’était fait le Mécène de tous les jeunes

artistes.) Vraiment, je trouve que ce portrait me

ressemble, quoique un peu flatté. »

Saint-Clair avait envie de jeter la montre contre la

muraille, ce qui l’aurait rendue bien difficile à

raccommoder. Il se contint pourtant et la remit dans sa

poche ; puis, remarquant qu’il était déjà jour, il sortit de

la maison, supplia Mathilde de ne pas l’accompagner,

traversa le parc à grands pas, et, dans un moment, il fut

seul dans la campagne.

« Massigny ! Massigny ! s’écriait-il avec une rage

concentrée, te trouverai-je donc toujours !... Sans doute,

le peintre qui a fait ce portrait en a peint un autre pour

Massigny !... Imbécile que j’étais ! J’ai pu croire un

instant que j’étais aimé d’un amour égal au mien... et

cela parce qu’elle se coiffe avec une rose et qu’elle ne

porte pas de bijoux !... elle en a plein un secrétaire...

Massigny, qui ne regardait que la toilette des femmes,

aimait tant les bijoux !... Oui, elle a un bon caractère, il

faut en convenir. Elle sait se conformer aux goûts de

ses amants. Morbleu ! j’aimerais mieux cent fois



58

qu’elle fût une courtisane et qu’elle se fût donnée pour

de l’argent. Au moins pourrais-je croire qu’elle m’aime,

puisqu’elle est ma maîtresse et que je ne la paie pas. »

Bientôt une autre idée encore plus affligeante vint

s’offrir à son esprit. Dans quelques semaines, le deuil

de la comtesse allait finir. Saint-Clair devait l’épouser

aussitôt que l’année de son veuvage serait révolue. Il

l’avait promis. Promis ? Non. Jamais il n’en avait parlé.

Mais telle avait été son intention, et la comtesse l’avait

comprise. Pour lui, cela valait un serment. La veille, il

aurait donné un trône pour hâter le moment où il

pourrait avouer publiquement son amour ; maintenant il

frémissait à la seule idée de lier son sort à l’ancienne

maîtresse de Massigny. « Et pourtant JE LE DOIS ! se

disait-il, et cela sera. Elle a cru sans doute, pauvre

femme, que je connaissais son intrigue passée. Ils disent

que la chose a été publique. Et puis, d’ailleurs, elle ne

me connaît pas... Elle ne peut me comprendre. Elle

pense que je ne l’aime que comme Massigny l’aimait. »

Alors il se dit non sans orgueil : « Trois mois elle m’a

rendu le plus heureux des hommes. Ce bonheur vaut

bien le sacrifice de ma vie entière. »

Il ne se coucha pas, et se promena à cheval dans les

bois pendant toute la matinée. Dans une allée du bois de

verrières, il vit un homme monté sur un beau cheval

anglais, qui de très loin l’appela par son nom et





59

l’accosta sur-le-champ. C’était Alphonse de Thémines.

Dans la situation d’esprit où se trouvait Saint-Clair, la

solitude est particulièrement agréable : aussi la

rencontre de Thémines changea-t-elle sa mauvaise

humeur en une colère étouffée. Thémines ne s’en

apercevait pas, ou bien se faisait un malin plaisir de le

contrarier. Il parlait, il riait, il plaisantait sans

s’apercevoir qu’on ne lui répondait pas. Saint-Clair

voyant une allée étroite y fit entrer son cheval aussitôt,

espérant que le fâcheux ne l’y suivrait pas ; mais il se

trompait ; un fâcheux ne lâche pas facilement sa proie.

Thémines tourna bride et doubla le pas pour se mettre

en ligne avec Saint-Clair et continuer la conversation

plus commodément.

J’ai dit que l’allée était étroite. À toute peine les

deux chevaux pouvaient y marcher de front ; aussi

n’est-il pas extraordinaire que Thémines, bien que très

bon cavalier, effleurât le pied de Saint-Clair en passant

à côté de lui. Celui-ci, dont la colère était arrivée à son

dernier période, ne put se contraindre plus longtemps. Il

se leva sur ses étriers et frappa fortement de sa badine

le nez du cheval de Thémines.

« Que diable avez-vous, Auguste ? s’écria

Thémines. Pourquoi battez-vous mon cheval ?

– Pourquoi me suivez-vous ? répondit Saint-Clair

d’une voix terrible.



60

– Perdez-vous le sens, Saint-Clair ? Oubliez-vous

que vous me parlez ?

– Je sais bien que je parle à un fat.

– Saint-Clair !... Vous êtes fou, je pense... Écoutez :

demain, vous me ferez des excuses, ou bien vous me

rendrez raison de votre impertinence.

– À demain donc, monsieur. »

Thémines arrêta son cheval ; Saint-Clair poussa le

sien ; bientôt il disparut dans le bois.

Dans ce moment, il se sentit plus calme. Il avait la

faiblesse de croire aux pressentiments. Il pensait qu’il

serait tué le lendemain, et alors c’était un dénouement

tout trouvé à sa position. Encore un jour à passer ;

demain, plus d’inquiétudes, plus de tourments. Il rentra

chez lui, envoya son domestique avec un billet au

colonel Beaujeu, écrivit quelques lettres, puis il dîna de

bon appétit, et fut exact à se trouver à huit heures et

demie à la petite porte du parc.

..........................................

« Qu’avez-vous donc aujourd’hui, Auguste ? dit la

comtesse. Vous êtes d’une gaieté étrange, et pourtant

vous ne pouvez me faire rire avec toutes vos

plaisanteries. Hier vous étiez tant soit peu maussade, et,

moi j’étais si gaie ! Aujourd’hui, nous avons changé de

rôle. – Moi, j’ai un mal de tête affreux.



61

– Belle amie, je l’avoue, oui, j’étais bien ennuyeux

hier. Mais, aujourd’hui, je me suis promené, j’ai fait de

l’exercice ; je me porte à ravir.

– Pour moi, je me suis levée tard, j’ai dormi

longtemps ce matin, et j’ai fait des rêves fatigants.

– Ah ! des rêves ? Croyez-vous aux rêves ?

– Quelle folie !

– Moi, j’y crois. Je parie que vous avez fait un rêve

qui annonce quelque événement tragique.

– Mon Dieu, jamais je ne me souviens de mes rêves.

Pourtant, je me rappelle... dans mon rêve j’ai vu

Massigny ; ainsi vous voyez que ce n’était rien de bien

amusant.

– Massigny ? J’aurais cru, au contraire, que vous

auriez beaucoup de plaisir à le revoir ?

– Pauvre Massigny !

– Pauvre Massigny ?

– Auguste, dites-moi, je vous en prie, ce que vous

avez ce soir. Il y a dans votre sourire quelque chose de

diabolique. Vous avez l’air de vous moquer de vous-

même.

– Ah ! voilà que vous me traitez aussi mal que me

traitent les vieilles douairières, vos amies.





62

– Oui, Auguste, vous avez aujourd’hui la figure que

vous avez avec les gens que vous n’aimez pas.

– Méchante ! allons, donnez-moi votre main. » Il lui

baisa la main avec une galanterie ironique et ils se

regardèrent fixement pendant une minute. Saint-Clair

baissa les yeux le premier et s’écria : . « Qu’il est

difficile de vivre en ce monde sans passer pour

méchant ! Il faudrait ne jamais parler d’autre chose que

du temps ou de la chasse, ou bien discuter avec vos

vieilles amies le budget de leurs comités de

bienfaisance. »

Il prit un papier sur une table : « Tenez, voici le

mémoire de votre blanchisseuse de fin. Causons là-

dessus, mon ange : comme cela, vous ne direz pas que

je suis méchant.

– En vérité, Auguste, vous m’étonnez...

– Cette orthographe me fait penser à une lettre que

j’ai trouvée ce matin. Il faut vous dire que j’ai rangé

mes papiers, car j’ai de l’ordre de temps en temps. Or

donc, j’ai retrouvé une lettre d’amour que m’écrivait

une couturière dont j’étais amoureux quand j’avais

seize ans. Elle a une manière à elle d’écrire chaque mot,

et toujours la plus compliquée. Son style est digne de

son orthographe. Eh bien ! comme j’étais alors tant soit

peu fat, je trouvai indigne de moi d’avoir une maîtresse

qui n’écrivît pas comme Sévigné. Je la quittai



63

brusquement. Aujourd’hui, en relisant cette lettre, j’ai

reconnu que cette couturière devait avoir un amour

véritable pour moi.

– Bon ! une femme que vous entreteniez ?...

– Très magnifiquement : à cinquante francs par

mois. Mais mon tuteur ne me faisait pas une pension

trop forte, car il disait qu’un jeune homme qui a de

l’argent se perd et perd les autres.

– Et cette femme, qu’est-elle devenue ?

– Que sais-je ?... Probablement elle est morte à

l’hôpital.

– Auguste... si cela était vrai, vous n’auriez pas cet

air insouciant.

– S’il faut dire la vérité, elle s’est mariée à un

honnête homme ; et, quand on m’a émancipé, je lui ai

donné une petite dot.

– Que vous êtes bon !... Mais pourquoi voulez-vous

paraître méchant ?

– Oh ! je suis très bon... Plus j’y songe, plus je me

persuade que cette femme m’aimait réellement... Mais

alors je ne savais pas distinguer un sentiment vrai sous

une forme ridicule.

– Vous auriez dû m’apporter votre lettre. Je n’aurais

pas été jalouse... Nous autres femmes, nous avons plus



64

de tact que vous, et nous voyons tout de suite au style

d’une lettre si l’auteur est de bonne foi, ou s’il feint une

passion qu’il n’éprouve pas.

– Et cependant combien de fois vous laissez-vous

attraper par des sots ou des fats ! »

En parlant il regardait le vase étrusque, et il y avait

dans ses yeux et dans sa voix une expression sinistre

que Mathilde ne remarqua point.

« Allons donc ! vous autres hommes, vous voulez

tous passer pour des don Juan. Vous vous imaginez que

vous faites des dupes, tandis que souvent vous ne

trouvez que des dona Juana, encore plus rouées que

vous.

– Je conçois qu’avec votre esprit supérieur,

mesdames, vous sentez un sot d’une lieue. Aussi je ne

doute pas que votre ami Massigny, qui était sot et fat,

ne soit mort vierge et martyr...

– Massigny ? Mais il n’était pas trop sot ; et puis il y

a des femmes sottes. Il faut que je vous conte une

histoire sur Massigny... Mais ne vous l’ai-je pas déjà

contée, dites-moi ?

– Jamais, répondit Saint-Clair d’une voix

tremblante.

– Massigny, à son retour d’Italie, devint amoureux

de moi. Mon mari le connaissait ; il me le présenta



65

comme un homme d’esprit et de goût. Ils étaient faits

l’un pour l’autre. Massigny fut d’abord très assidu ; il

me donnait comme de lui des aquarelles qu’il achetait

chez Schroth, et me parlait musique et peinture avec un

ton de supériorité tout à fait divertissant. Un jour il

m’envoya une lettre incroyable. Il me disait, entre

autres choses, que j’étais la plus honnête femme de

Paris ; c’est pourquoi il voulait être mon amant. Je

montrai la lettre à ma cousine Julie. Nous étions deux

folles alors, et nous résolûmes de lui jouer un tour. Un

soir, nous avions quelques visites, entre autres

Massigny. Ma cousine me dit : « Je vais vous lire une

déclaration d’amour que j’ai reçue ce matin. » Elle

prend la lettre et la lit au milieu des éclats de rire... Le

pauvre Massigny !... »

Saint-Clair tomba à genoux en poussant un cri de

joie. Il saisit la main de la comtesse, et la couvrit de

baisers et de larmes. Mathilde était dans la dernière

surprise, et crut d’abord qu’il se trouvait mal. Saint-

Clair ne pouvait dire que ces mots : « Pardonnez-moi !

pardonnez-moi ! » Enfin il se releva. Il était radieux.

Dans ce moment, il était plus heureux que le jour où

Mathilde lui dit pour la première fois : Je vous aime.

« Je suis le plus fou et le plus coupable des hommes,

s’écria-t-il ; depuis deux jours, je te soupçonnais... et je

n’ai pas cherché une explication avec toi...





66

– Tu me soupçonnais !... Et de quoi ?

– Oh ! je suis un misérable !... On m’a dit que tu

avais aimé Massigny, et...

– Massigny ! » et elle se mit à rire ; puis, reprenant

aussitôt son sérieux : « Auguste, dit-elle, pouvez-vous

être assez fou pour avoir de pareils soupçons, et assez

hypocrite pour me les cacher ! » Une larme roulait dans

ses yeux.

« Je t’en supplie, pardonne-moi.

– Comment ne te pardonnerais-je pas, cher ami ?...

Mais d’abord laisse-moi te jurer..

– Oh ! je te crois, je te crois, ne me dis rien.

– Mais au nom du Ciel, quel motif a pu te faire

soupçonner une chose aussi improbable ?

– Rien, rien au monde que ma mauvaise tête... et...

vois-tu, ce vase étrusque, je savais qu’il t’avait été

donné par Massigny... »

La comtesse joignit les mains d’un air

d’étonnement, puis elle s’écria, en riant aux éclats :

« Mon vase étrusque ! mon vase étrusque ! »

Saint-Clair ne put s’empêcher de rire lui-même, et

cependant de grosses larmes coulaient le long de ses

joues. Il saisit Mathilde dans ses bras, et lui dit : « Je ne

te lâche pas que tu ne m’aies pardonné.



67

– Oui, je te pardonne, fou que tu es ! dit-elle en

l’embrassant tendrement. Tu me rends bien heureuse

aujourd’hui ; voici la première fois que je te vois

pleurer et je croyais que tu ne pleurais pas. »

Puis, se dégageant de ses bras, elle saisit le vase

étrusque et le brisa en mille pièces sur le plancher.

(C’était une pièce rare et inédite. On y voyait peint,

avec trois couleurs, le combat d’un Lapithe contre un

Centaure.)

Saint-Clair fut, pendant quelques heures, le plus

honteux et le plus heureux des hommes.

................................................

« Eh bien, dit Roquantin, au colonel Beaujeu qu’il

rencontra le soir chez Tortoni, la nouvelle est-elle

vraie ?

– Trop vraie, mon cher, répondit le colonel d’un air

triste.

– Contez-moi donc comment cela s’est passé.

– Oh ! fort bien, Saint-Clair a commencé par me

dire qu’il avait tort, mais qu’il voulait essuyer le feu de

Thémines avant de lui faire des excuses. Je ne pouvais

que l’approuver. Thémines voulait que le sort décidât

lequel tirerait le premier. Saint-Clair a exigé que ce fût

Thémines. Thémines a tiré ; j’ai vu Saint-Clair tourner

une fois sur lui-même, et il est tombé roide mort. J’ai



68

déjà remarqué, dans bien des soldats frappés de coups

de feu ce tournoiement étrange qui précède la mort.

« – C’est fort extraordinaire, dit Roquantin. Et

Thémines, qu’a-t-il fait ?

« – Oh ! ce qu’il faut faire en pareille occasion. Il a

jeté son pistolet à terre d’un air de regret. Il l’a jeté si

fort, qu’il en a cassé le chien. C’est un pistolet anglais

de Manton ; je ne sais s’il pourra trouver à Paris un

arquebusier qui soit capable de lui en refaire un. »

...................................................

La comtesse fut trois ans entiers sans voir personne ;

hiver comme été, elle demeurait dans sa maison de

campagne, sortant à peine de sa chambre, et servie par

une mulâtresse qui connaissait sa liaison avec Saint-

Clair, et à laquelle elle ne disait pas deux mots par jour.

Au bout de trois ans, sa cousine Julie revint d’un long

voyage ; elle força la porte et trouva la pauvre Mathilde

si maigre et si pâle, qu’elle crut voir le cadavre de cette

femme qu’elle avait laissée belle et pleine de vie. Elle

parvint avec peine à la tirer de sa retraite, et à

l’emmener à Hyères. La comtesse y languit encore trois

ou quatre mois, puis elle mourut d’une maladie de

poitrine causée par des chagrins domestiques, comme

dit le docteur M..., qui lui donna des soins.







69

Arsène Guillot









70

I



La dernière messe venait de finir à Saint-Roch, et le

bedeau faisait sa ronde pour fermer les chapelles

désertes. Il allait tirer la grille d’un de ces sanctuaires

aristocratiques où quelques dévotes achètent la

permission de prier Dieu, distinguées du reste des

fidèles, lorsqu’il remarqua qu’une femme y demeurait

encore, absorbée dans la méditation, comme il semblait,

la tête baissée sur le dossier de sa chaise. « C’est Mme

de Piennes, » se dit-il, en s’arrêtant à l’entrée de la

chapelle. Mme de Piennes était bien connue du bedeau.

À cette époque, une femme du monde jeune, riche,

jolie, qui rendait le pain bénit, qui donnait des nappes

d’autel, qui faisait de grandes aumônes par l’entremise

de son curé, avait quelque mérite à être dévote,

lorsqu’elle n’avait pas pour mari un employé du

gouvernement, qu’elle n’était point attachée à Mme la

Dauphine, et qu’elle n’avait rien à gagner, sinon son

salut, à fréquenter les églises. Telle était Mme de

Piennes.

Le bedeau avait bien envie d’aller dîner, car les gens

de cette sorte dînent à une heure, mais il n’osa troubler





71

le pieux recueillement d’une personne si considérée

dans la paroisse Saint-Roch. Il s’éloigna donc, faisant

résonner sur les dalles ses souliers éculés, non sans

espoir qu’après avoir fait le tour de l’église il

retrouverait la chapelle vide.

Il était déjà de l’autre côté du choeur, lorsqu’une

jeune femme entra dans l’église, et se promena dans un

des bas-côtés, regardant avec curiosité autour d’elle.

Retables, stations, bénitiers, tous ces objets lui

paraissaient aussi étranges que pourraient l’être pour

vous, madame, la sainte niche ou les inscriptions d’une

mosquée du Caire. Elle avait environ vingt-cinq ans,

mais il fallait la considérer avec beaucoup d’attention

pour ne pas la croire plus âgée. Bien que très brillants,

ses yeux noirs étaient enfoncés et cernés par une teinte

bleuâtre ; son teint d’un blanc mat, ses lèvres

décolorées, indiquaient la souffrance, et cependant un

certain air d’audace et de gaieté dans le regard

contrastait avec cette apparence maladive. Dans sa

toilette, vous eussiez remarqué un bizarre mélange de

négligence et de recherche. Sa capote rose, ornée de

fleurs artificielles, aurait mieux convenu pour un

négligé du soir. Sous un long châle de cachemire, dont

l’oeil exercé d’une femme du monde aurait deviné

qu’elle n’était pas la première propriétaire, se cachait

une robe d’indienne à vingt sous l’aune, et un peu

fripée. Enfin, un homme seul aurait admiré son pied,



72

chaussé qu’il était de bas communs et de souliers de

prunelle qui semblaient souffrir depuis longtemps des

injures du pavé. Vous vous rappelez, madame, que

l’asphalte n’était pas encore inventé.

Cette femme, dont vous avez pu deviner la position

sociale, s’approcha de la chapelle où Mme de Piennes

se trouvait encore ; et, après l’avoir observée un

moment d’un air d’inquiétude et d’embarras, elle

l’aborda lorsqu’elle la vit debout et sur le point de

sortir.

– Pourriez-vous m’enseigner, Madame, lui

demanda-t-elle d’une voix douce et avec un sourire de

timidité, pourriez-vous m’enseigner à qui je pourrais

m’adresser pour faire un cierge ?

Ce langage était trop étrange aux oreilles de Mme de

Piennes pour qu’elle le comprît d’abord. Elle se fit

répéter la question.

– Oui, je voudrais bien faire un cierge à saint Roch ;

mais je ne sais à qui donner l’argent.

Mme de Piennes avait une dévotion trop éclairée

pour être initiée à ces superstitions populaires.

Cependant elle les respectait, car il y a quelque chose

de touchant dans toute forme d’adoration, quelque

grossière qu’elle puisse être. Persuadée qu’il s’agissait

d’un voeu ou de quelque chose de semblable, et trop





73

charitable pour tirer du costume de la jeune femme au

chapeau rose les conclusions que vous n’avez peut-être

pas craint de former, elle lui montra le bedeau, qui

s’approchait. L’inconnue la remercia et courut à cet

homme qui parut la comprendre à demi-mot. Pendant

que Mme de Piennes reprenait son livre de messe et

rajustait son voile, elle vit la dame au cierge tirer une

petite bourse de sa poche, y prendre au milieu de

beaucoup de menue monnaie une pièce de cinq francs

solitaire, et la remettre au bedeau en lui faisant tout bas

de longues recommandations qu’il écoutait en souriant.

Toutes les deux sortirent de l’église en même

temps ; mais la dame au cierge marchait fort vite, et

Mme de Piennes l’eut bientôt perdue de vue,

quoiqu’elle suivit la même direction. Au coin de la rue

qu’elle habitait, elle la rencontra de nouveau. Sous son

cachemire de hasard, l’inconnue cherchait à cacher un

pain de quatre livres acheté dans une boutique voisine.

En revoyant Mme de Piennes, elle baissa la tête, ne put

s’empêcher de sourire et doubla le pas. Son sourire

disait : « Que voulez-vous ? je suis pauvre. Moquez-

vous de moi. Je sais bien qu’on n’achète pas du pain en

capote rose et en cachemire. » Ce mélange de mauvaise

honte, de résignation et de bonne humeur n’échappa

point à Mme de Piennes. Elle pensa non sans tristesse à

la position probable de cette jeune fille. « Sa piété, se

dit-elle, est plus méritoire que la mienne. Assurément



74

son offrande d’un écu est un sacrifice beaucoup plus

grand que le superflu dont je fais part aux pauvres, sans

m’imposer la moindre privation. » Puis elle se rappela

les deux oboles de la veuve, plus agréables à Dieu que

les fastueuses aumônes des riches. « Je ne fais pas assez

de bien, pensa-t-elle. Je ne fais pas tout ce que je

pourrais faire. » Tout en s’adressant ainsi mentalement

des reproches qu’elle était loin de mériter, elle rentra

chez elle. Le cierge, le pain de quatre livres, et surtout

l’offrande de l’unique pièce de cinq francs, avaient

gravé dans la mémoire de Mme de Piennes la figure de

la jeune femme, qu’elle regardait comme un modèle de

piété.

Elle la rencontra encore assez souvent dans la rue

près de l’église, mais jamais aux offices. Toutes les fois

que l’inconnue passait devant Mme de Piennes, elle

baissait la tête et souriait doucement. Ce sourire bien

humble plaisait à Mme de Piennes. Elle aurait voulu

trouver une occasion d’obliger la pauvre fille, qui

d’abord lui avait inspiré de l’intérêt, et qui maintenant

excitait sa pitié ; car elle avait remarqué que la capote

rose se fanait, et le cachemire avait disparu. Sans doute

il était retourné chez la revendeuse. Il était évident que

saint Roch n’avait point payé au centuple l’offrande

qu’on lui avait adressée.

Un jour, Mme de Piennes vit entrer à Saint-Roch





75

une bière suivie d’un homme assez mal mis, qui n’avait

pas de crêpe à son chapeau. C’était une manière de

portier. Depuis plus d’un mois, elle n’avait pas

rencontré la jeune femme au cierge, et l’idée lui vint

qu’elle assistait à son enterrement. Rien de plus

probable, car elle était si pâle et si maigre la dernière

fois que Mme de Piennes l’avait vue. Le bedeau

questionné interrogea l’homme qui suivait la bière.

Celui-ci répondit qu’il était concierge d’une maison rue

Louis-le-Grand ; qu’une de ses locataires était morte,

une Mme Guillot, n’ayant ni parents ni amis, rien

qu’une fille, et que, par pure bonté d’âme, lui,

concierge, allait à l’enterrement d’une personne qui ne

lui était rien. Aussitôt Mme de Piennes se représenta

que son inconnue était morte dans la misère, laissant

une petite fille sans secours, et elle se promit d’envoyer

aux renseignements un ecclésiastique qu’elle employait

d’ordinaire pour ses bonnes oeuvres.

Le surlendemain, une charrette en travers dans la rue

arrêta sa voiture quelques instants, comme elle sortait

de chez elle. En regardant par la portière d’un air

distrait, elle aperçut rangée contre une borne la jeune

fille qu’elle croyait morte. Elle la reconnut sans peine,

quoique plus pâle, plus maigre que jamais, habillée de

deuil, mais pauvrement, sans gants, sans chapeau. Son

expression était étrange. Au lieu de son sourire habituel,

elle avait tous les traits contractés ; ses grands yeux



76

noirs étaient hagards ; elle les tournait vers Mme de

Piennes, mais sans la reconnaître, car elle ne voyait

rien. Dans toute sa contenance se lisait non pas la

douleur, mais une résolution furieuse. La charrette

s’était écartée ; et la voiture de Mme de Piennes

s’éloignait au grand trot ; mais l’image de la jeune fille

et son expression désespérée poursuivirent Mme de

Piennes pendant plusieurs heures.

À son retour, elle vit un grand attroupement dans sa

rue. Toutes les portières étaient sur leurs portes et

faisaient aux voisines un récit qu’elles semblaient

écouter avec un vif intérêt. Les groupes se pressaient

surtout devant une maison proche de celle qu’habitait

Mme de Piennes. Tous les yeux étaient tournés vers une

fenêtre ouverte à un troisième étage, et dans chaque

petit cercle un ou deux bras se levaient pour la signaler

à l’attention publique ; puis tout à coup les bras se

baissaient vers la terre, et tous les yeux suivaient ce

mouvement. Quelque événement extraordinaire venait

d’arriver.

En traversant son antichambre, Mme de Piennes

trouva ses domestiques effarés, chacun s’empressant

au-devant d’elle pour avoir le premier l’avantage de lui

annoncer la grande nouvelle du quartier. Mais, avant

qu’elle pût faire une question, sa femme de chambre

s’était écriée :





77

– Ah ! madame !... si madame savait !...

Et, ouvrant les portes avec une indicible prestesse,

elle était parvenue avec sa maîtresse dans le sanctum

sanctorum, je veux dire le cabinet de toilette,

inaccessible au reste de la maison.

– Ah ! madame, dit Mlle Joséphine tandis qu’elle

détachait le châle de Mme de Piennes, j’en ai les sangs

tournés ! Jamais je n’ai rien vu de si terrible, c’est-à-

dire je n’ai pas vu, quoique je sois accourue tout de

suite après... Mais pourtant...

– Que s’est-il donc passé ? Parlez vite,

mademoiselle.

– Eh bien, madame, c’est qu’à trois portes d’ici une

pauvre malheureuse jeune fille s’est jetée par la fenêtre,

il n’y a pas trois minutes ; si madame fût arrivée une

minute plus tôt, elle aurait entendu le coup.

– Ah ! mon Dieu ! Et la malheureuse s’est tuée ?...

– Madame, cela faisait horreur. Baptiste, qui a été à

la guerre, dit qu’il n’a jamais rien vu de pareil. D’un

troisième étage, madame !

– Est-elle morte sur le coup ?

– Oh ! madame, elle remuait encore ; elle parlait

même. « Je veux qu’on m’achève ! » qu’elle disait.

Mais ses os étaient en bouillie. Madame peut bien





78

penser quel coup elle a dû se donner.

– Mais cette malheureuse... l’a-t-on secourue ?... A-

t-on envoyé chercher un médecin, un prêtre ?...

– Pour un prêtre... madame le sait mieux que moi...

Mais, si j’étais prêtre... Une malheureuse assez

abandonnée pour se tuer elle-même !... D’ailleurs, ça

n’avait pas de conduite... On le voit assez... Ça avait été

à l’Opéra, à ce qu’on m’a dit... Toutes ces demoiselles-

là finissent mal... Elle s’est mise à la fenêtre ; elle a

noué ses jupons avec un ruban rose, et... vlan !

– C’est cette pauvre fille en deuil ! s’écria Mme de

Piennes, se parlant à elle-même.

– Oui, madame, sa mère est morte il y a trois ou

quatre jours. La tête lui aura tourné... Avec cela, peut-

être que son galant l’aura plantée là... Et puis, le terme

est venu... Pas d’argent, ça ne sait pas travailler... des

mauvaises têtes ! un mauvais coup est bientôt fait...

Mlle Joséphine continua quelque temps de la sorte

sans que Mme de Piennes répondît. Elle semblait

méditer tristement sur le récit qu’elle venait d’entendre.

Tout d’un coup, elle demanda à Mlle Joséphine :

– Sait-on si cette malheureuse fille a ce qu’il lui faut

pour son état ?... du linge ?... des matelas ?... Il faut

qu’on le sache sur-le-champ.

– J’irai de la part de madame, si madame veut,



79

s’écria la femme de chambre, enchantée de voir de près

une femme qui avait voulu se tuer.

Puis, réfléchissant :

– Mais, ajouta-t-elle, je ne sais si j’aurai la force de

voir cela, une femme qui est tombée d’un troisième

étage !... Quand on a saigné Baptiste, je me suis trouvée

mal. Ç’a été plus fort que moi.

– Eh bien, envoyez Baptiste, s’écria Mme de

Piennes ; mais qu’on me dise vite comment va cette

malheureuse.

Par bonheur, son médecin, le docteur K..., arrivait

comme elle donnait cet ordre. Il venait dîner chez elle,

suivant son habitude, tous les mardis, jour d’Opéra

italien.

– Courez vite, docteur, lui cria-t-elle, sans lui donner

le temps de poser sa canne et de quitter sa douillette ;

Baptiste vous mènera à deux pas d’ici. Une pauvre

jeune fille vient de se jeter par la fenêtre, et elle est sans

secours.

– Par la fenêtre ? dit le médecin. Si elle était haute,

probablement je n’ai rien à faire.

Le docteur avait plus envie de dîner que de faire une

opération ; mais Mme de Piennes insista, et, sur la

promesse que le dîner serait retardé, il consentit à suivre

Baptiste.



80

Ce dernier revint seul au bout de quelques minutes.

Il demandait du linge, des oreillers, etc. En même

temps, il apportait l’oracle du docteur.

– Ce n’est rien. Elle en échappera, si elle ne meurt

pas du... Je ne me rappelle pas de quoi il disait qu’elle

mourrait bien, mais cela finissait en os.

– Du tétanos ! s’écria Mme de Piennes.

– Justement, madame ; mais c’est toujours bien

heureux que M. le docteur soit venu, car il y avait déjà

là un méchant médecin sans malades, le même qui a

traité la petite Berthelot de la rougeole, et elle est morte

à sa troisième visite.

Au bout d’une heure, le docteur reparut, légèrement

dépoudré et son beau jabot de batiste en désordre.

– Ces gens qui se tuent, dit-il, sont nés coiffés.

L’autre jour, on apporte à mon hôpital une femme qui

s’était tiré un coup de pistolet dans la bouche. Mauvaise

manière !... Elle se casse trois dents, se fait un trou à la

joue gauche... Elle en sera un peu plus laide, voilà tout.

Celle-ci se jette d’un troisième étage. Un pauvre diable

d’honnête homme tomberait, sans le faire exprès, d’un

premier, et se fendrait le crâne. Cette fille-là se casse

une jambe... Deux côtes enfoncées, force contusions, et

tout est dit. Un auvent se trouve justement là, tout à

point, pour amortir la chute. C’est le troisième fait





81

semblable que je vois depuis mon retour à Paris... Les

jambes ont porté à terre. Le tibia et le péroné, cela se

ressoude... Ce qu’il y a de pis, c’est que le gratin de ce

turbot est complètement desséché... J’ai peur pour le

rôti, et nous manquerons le premier acte d’Othello.

– Et cette malheureuse vous a-t-elle dit qui l’avait

poussée à... ?

– Oh ! je n’écoute jamais ces histoires-là, madame.

Je leur demande : Avez-vous mangé avant, etc., etc. ?

parce que cela importe pour le traitement... Parbleu !

quand on se tue, c’est qu’on a quelque mauvaise raison.

Un amant vous quitte, un propriétaire vous met à la

porte ; on saute par la fenêtre pour lui faire pièce. On

n’est pas plutôt en l’air qu’on s’en repent bien.

– Elle se repent, je l’espère, la pauvre enfant ?

– Sans doute, sans doute. Elle pleurait et faisait un

train à m’étourdir... Baptiste est un fameux aide-

chirurgien, madame ; il a fait sa partie mieux qu’un

petit carabin qui s’est trouvé là, et qui se grattait la tête,

ne sachant par où commencer... Ce qu’il y a de plus

piquant pour elle, c’est que, si elle s’était tuée, elle y

aurait gagné de ne pas mourir de la poitrine ; car elle est

poitrinaire, je lui en fais mon billet. Je ne l’ai pas

auscultée, mais le faciès ne me trompe jamais. Être si

pressée, quand on n’a qu’à se laisser faire !





82

– Vous la verrez demain, docteur, n’est-ce pas ?

– Il le faudra bien, si vous le voulez. Je lui ai promis

déjà que vous feriez quelque chose pour elle. Le plus

simple, ce serait de l’envoyer à l’hôpital... On lui

fournira gratis un appareil, pour la réduction de sa

jambe... Mais, au mot d’hôpital, elle crie qu’on

l’achève ; toutes les commères font chorus. Cependant,

quand on n’a pas le sou...

– Je ferai les petites dépenses qu’il faudra, docteur...

Tenez, ce mot d’hôpital m’effraye aussi, malgré moi,

comme les commères dont vous parlez. D’ailleurs, la

transporter dans un hôpital, maintenant qu’elle est dans

cet horrible état, ce serait la tuer.

– Préjugé ! pur préjugé des gens du monde ! On

n’est nulle part aussi bien qu’à l’hôpital. Quand je serai

malade pour tout de bon, moi, c’est à l’hôpital qu’on

me portera. C’est de là que je veux m’embarquer dans

la barque à Charon, et je ferai cadeau de mon corps aux

élèves... dans trente ou quarante ans d’ici, s’entend.

Sérieusement, chère dame, pensez-y ; je ne sais trop si

votre protégée mérite bien votre intérêt. Elle m’a tout

l’air de quelque fille d’Opéra... Il faut des jambes

d’Opéra pour faire si heureusement un saut pareil...

– Mais je l’ai vue à l’église... et, tenez, docteur...

vous connaissez mon faible ; je bâtis toute une histoire

sur une figure, un regard... Riez tant que vous voudrez,



83

je me trompe rarement. Cette pauvre fille a fait

dernièrement un voeu pour sa mère malade. Sa mère est

morte... Alors sa tête s’est perdue. Le désespoir, la

misère, l’ont précipitée à cette horrible action.

– À la bonne heure ! Oui, en effet, elle a sur le

sommet du crâne une protubérance qui indique

l’exaltation. Tout ce que vous me dites est assez

probable. Vous me rappelez qu’il y avait un rameau de

buis au-dessus de son lit de sangle. C’est concluant

pour sa piété, n’est-ce pas ?

– Un lit de sangle ! Ah ! mon Dieu ! pauvre fille !...

Mais, docteur, vous avez votre méchant sourire que je

connais bien. Je ne parle pas de la dévotion qu’elle a ou

qu’elle n’a pas. Ce qui m’oblige surtout à m’intéresser à

cette fille, c’est que j’ai un reproche à me faire à son

occasion...

– Un reproche ?... J’y suis. Sans doute vous auriez

dû faire mettre des matelas dans la rue pour la

recevoir ?...

– Oui, un reproche. J’avais remarqué sa position :

j’aurais dû lui envoyer des secours ; mais le pauvre

abbé Dubignon était au lit, et...

– Vous devez avoir bien des remords, madame, si

vous croyez que ce n’est point assez faire de donner,

comme c’est votre habitude, à tous les quémandeurs. À





84

votre compte, il faut encore deviner les pauvres

honteux. – Mais, madame, ne parlons plus jambes

cassées, ou plutôt, trois mots encore. Si vous accordez

votre haute protection à ma nouvelle malade, faites-lui

donner un meilleur lit, une garde demain – aujourd’hui

les commères suffiront. Bouillons, tisanes, etc. Et ce qui

ne serait pas mal, envoyez-lui quelque bonne tête parmi

vos abbés, qui la chapitre et lui remette le moral comme

je lui ai remis sa jambe. La petite personne est

nerveuse ; des complications pourraient nous survenir...

Vous seriez... oui, ma foi ! vous seriez la meilleure

prédicatrice ; mais vous avez à placer mieux vos

sermons... J’ai dit. – Il est huit heures et demie ; pour

l’amour de Dieu ! allez faire vos préparatifs d’Opéra.

Baptiste m’apportera du café et le Journal des Débats.

J’ai tant couru toute la journée, que j’en suis encore à

savoir comment va le monde.

Quelques jours se passèrent, et la malade était un

peu mieux. Le docteur se plaignait seulement que la

surexcitation morale ne diminuait pas.

– Je n’ai pas grande confiance dans tous vos abbés,

disait-il à Mme de Piennes. Si vous n’aviez pas trop de

répugnance à voir le spectacle de la misère humaine, et

je sais que vous en avez le courage, vous pourriez

calmer le cerveau de cette pauvre enfant mieux qu’un

prêtre de Saint-Roch, et, qui plus est, mieux qu’une





85

prise de thridace.

Mme de Piennes ne demandait pas mieux et lui

proposa de l’accompagner sur-le-champ. Ils montèrent

tous les deux chez la malade.

Dans une chambre meublée de trois chaises de paille

et d’une petite table, elle était étendue sur un bon lit,

envoyé par Mme de Piennes. Des draps fins, d’épais

matelas, une pile de larges oreillers indiquaient des

attentions charitables dont vous n’aurez point de peine à

découvrir l’auteur. La jeune fille, horriblement pâle, les

yeux ardents, avait un bras hors du lit, et la portion de

ce bras qui sortait de sa camisole était livide, meurtrie,

et faisait deviner dans quel état était le reste du corps.

Lorsqu’elle vit Mme de Piennes, elle souleva la tête, et,

avec un sourire doux et triste :

– Je savais bien que c’était vous, madame, qui aviez

eu pitié de moi, dit-elle. On m’a dit votre nom, et j’étais

sûre que c’était la dame que je rencontrais près de

Saint-Roch.

Il me semble vous avoir dit déjà que Mme de

Piennes avait quelques prétentions à deviner les gens

sur la mine. Elle fut charmée de découvrir dans sa

protégée un talent semblable, et cette découverte

l’intéressa davantage en sa faveur.

– Vous êtes bien mal ici, ma pauvre enfant ! dit-elle





86

en promenant ses regards sur le triste ameublement de

la chambre. Pourquoi ne vous a-t-on pas envoyé des

rideaux ?... Il faut demander à Baptiste les petits objets

dont vous pouvez avoir besoin.

– Vous êtes bien bonne, madame... Que me manque-

t-il ? Rien... C’est fini... Un peu mieux ou un peu plus

mal, qu’importe ?

Et détournant la tête, elle se prit à pleurer.

– Vous souffrez beaucoup, ma pauvre enfant ? lui

demanda Mme de Piennes en s’asseyant auprès du lit.

– Non, pas beaucoup... Seulement j’ai toujours dans

les oreilles le vent quand je tombais, et puis le bruit...

crac ! quand je suis tombée sur le pavé.

– Vous étiez folle alors, ma chère amie ; vous vous

repentez à présent, n’est-ce pas ?

– Oui... mais, quand on est malheureux, on n’a plus

la tête à soi.

– Je regrette bien de n’avoir pas connu plus tôt votre

position. Mais, mon enfant, dans aucune circonstance

de la vie, il ne faut s’abandonner au désespoir.

– Vous en parlez bien à votre aise, madame, dit le

docteur, qui écrivait une ordonnance sur la petite table.

Vous ne savez pas ce que c’est que de perdre un beau

jeune homme à moustaches. Mais, diable ! pour courir





87

après lui, il ne faut pas sauter par la fenêtre.

– Fi donc ! docteur, dit Mme de Piennes, la pauvre

petite avait sans doute d’autres motifs pour...

– Ah ! je ne sais ce que j’avais, s’écria la malade ;

cent raisons pour une. D’abord, quand maman est

morte, ça m’a porté un coup. Puis, je me suis sentie

abandonnée... personne pour s’intéresser à moi !...

Enfin, quelqu’un à qui je pensais plus qu’à tout le

monde... Madame, oublier jusqu’à mon nom ! oui, je

m’appelle Arsène Guillot, G, U, I, deux L ; il m’écrit

par un Y.

– Je le disais bien, un infidèle ! s’écria le docteur.

On ne voit que cela. Bah ! bah ! ma belle, oubliez celui-

là. Un homme sans mémoire ne mérite pas qu’on pense

à lui. – Il tira sa montre. – Quatre heures ? dit-il en se

levant ; je suis en retard pour ma consultation. Madame,

je vous demande mille et mille pardons, mais il faut que

je vous quitte ; je n’ai pas même le temps de vous

conduire chez vous. – Adieu, mon enfant, tranquillisez-

vous, ce ne sera rien. Vous danserez aussi bien de cette

jambe-là que de l’autre. – Et vous, madame la garde,

allez chez le pharmacien avec cette ordonnance, et vous

ferez comme hier.

Le médecin et la garde étaient sortis ; Mme de

Piennes restait seule avec la malade, un peu alarmée de

trouver de l’amour dans une histoire qu’elle avait



88

d’abord arrangée tout autrement dans son imagination.

– Ainsi, l’on vous a trompée, malheureuse enfant !

reprit-elle après un silence.

– Moi ! non. Comment tromper une misérable fille

comme moi ?... Seulement il n’a plus voulu de moi... Il

a raison ; je ne suis pas ce qu’il lui faut. Il a toujours été

bon et généreux. Je lui ai écrit pour lui dire où j’étais, et

s’il voulait que je me remisse avec lui... Alors il m’a

écrit... des choses qui m’ont fait bien de la peine...

L’autre jour, quand je suis rentrée chez moi, j’ai laissé

tomber un miroir qu’il m’avait donné, un miroir de

Venise, comme il disait. Le miroir s’est cassé... Je me

suis dit : Voilà le dernier coup !... C’est signe que tout

est fini... Je n’avais plus rien de lui. J’avais mis les

bijoux au mont-de-piété... Et puis, je me suis dit que si

je me détruisais, ça lui ferait de la peine et que je me

vengerais... La fenêtre était ouverte, et je me suis jetée.

– Mais, malheureuse que vous êtes, le motif était

aussi frivole que l’action criminelle !

– À la bonne heure ; mais que voulez-vous ? Quand

on a du chagrin, on ne réfléchit pas. C’est bien facile

aux gens heureux de dire : Soyez raisonnable.

– Je le sais ; le malheur est mauvais conseiller.

Cependant, même au milieu des plus douloureuses

épreuves, il y a des choses qu’on ne doit point oublier.





89

« Je vous ai vue à Saint-Roch accomplir un acte de

piété, il y a peu de temps. Vous avez le bonheur de

croire. La religion, ma chère, aurait dû vous retenir au

moment où vous alliez vous abandonner au désespoir.

Votre vie, vous la tenez du bon Dieu. Elle ne vous

appartient pas... Mais j’ai tort de vous gronder

maintenant, pauvre petite. Vous vous repentez, vous

souffrez, Dieu aura pitié de vous. »

Arsène baissa la tête, et quelques larmes vinrent

mouiller ses paupières.

– Ah ! madame, dit-elle avec un grand soupir, vous

me croyez meilleure que je ne suis... Vous me croyez

pieuse... je ne le suis pas trop... on ne m’a pas instruite,

et si vous m’avez vue à l’église faire un cierge... c’est

que je ne savais plus où donner de la tête.

– Eh bien, ma chère, c’était une bonne pensée. Dans

le malheur, c’est toujours à Dieu qu’il faut s’adresser.

– On m’avait dit... que si je faisais un cierge à saint

Roch... mais non, madame, je ne puis pas vous dire

cela. Une dame comme vous ne sait pas ce qu’on peut

faire quand on n’a plus le sou.

– C’est du courage surtout qu’il faut demander à

Dieu.

– Enfin, madame, je ne veux pas me faire meilleure

que je ne suis, et c’est vous voler que de profiter des



90

charités que vous me faites sans me connaître... Je suis

une malheureuse fille... mais dans ce monde, on vit

comme l’on peut... Pour en finir, madame, j’ai donc fait

un cierge parce que ma mère disait que, lorsqu’on fait

un cierge à saint Roch, on ne manque jamais dans la

huitaine de trouver un homme pour se mettre avec lui...

Mais je suis devenue laide, j’ai l’air d’une momie...

personne ne voudrait plus de moi... Eh bien, il n’y a

plus qu’à mourir. Déjà c’est à moitié fait !

Tout cela était dit très rapidement, d’une voix

entrecoupée par les sanglots, et d’un ton de frénétique

qui inspirait à Mme de Piennes encore plus d’effroi que

d’horreur. Involontairement elle éloigna sa chaise du lit

de la malade. Peut-être aurait-elle quitté la chambre, si

l’humanité, plus forte que son dégoût auprès de cette

femme perdue, ne lui eût reproché de la laisser seule

dans un moment où elle était en proie au plus violent

désespoir. Il y eut un moment de silence ; puis Mme de

Piennes, les yeux baissés, murmura faiblement :

– Votre mère ! malheureuse ! Qu’osez-vous dire ?

– Oh ! ma mère était comme toutes les mères...

toutes les mères à nous... Elle avait fait vivre la sienne...

je l’ai fait vivre aussi... Heureusement que je n’ai pas

d’enfants. – Je vois bien, madame, que je vous fais

peur... mais que voulez-vous ?... Vous avez été bien

élevée, vous n’avez jamais pâti. Quand on est riche, il



91

est aisé d’être honnête. Moi, j’aurais été honnête, si j’en

avais eu le moyen. J’ai eu bien des amants... je n’ai

jamais aimé qu’un seul homme. Il m’a plantée là. Si

j’avais été riche, nous nous serions mariés, nous aurions

fait souche d’honnêtes gens... Tenez, madame, je vous

parle comme cela, tout franchement, quoique je voie

bien ce que vous pensez de moi, et vous avez raison...

Mais vous êtes la seule femme honnête à qui j’aie parlé

de ma vie, et vous avez l’air si bonne, si bonne !... que

je me suis dit tout à l’heure en moi-même : Même

quand elle me connaîtra, elle aura pitié de moi. Je m’en

vais mourir, je ne vous demande qu’une chose... C’est

quand je serai morte, de faire dire une messe pour moi

dans l’église où je vous ai vue pour la première fois.

Une seule prière, voilà tout, et je vous remercie du fond

du coeur...

– Non, vous ne mourrez pas ! s’écria Mme de

Piennes fort émue. Dieu aura pitié de vous, pauvre

pécheresse. Vous vous repentirez de vos désordres, et il

vous pardonnera. Si mes prières peuvent quelque chose

pour votre salut, elles ne vous manqueront pas. Ceux

qui vous ont élevée sont plus coupables que vous. Ayez

du courage seulement, et espérez. Tâchez surtout d’être

plus calme, ma pauvre enfant. Il faut guérir le corps ;

l’âme est malade aussi, mais moi je réponds de sa

guérison.





92

Elle s’était levée en parlant, et roulait entre ses

doigts un papier qui contenait quelques louis.

– Tenez, dit-elle, si vous aviez quelque fantaisie...

Et elle glissait sous son oreiller son petit présent.

– Non, madame, s’écria Arsène impétueusement en

repoussant le papier, je ne veux rien de vous que ce que

vous m’avez promis. Adieu. Nous ne nous reverrons

plus. Faites-moi porter dans un hôpital, pour que je

finisse sans gêner personne. Jamais vous ne pourriez

faire de moi rien qui vaille. Une grande dame comme

vous aura prié pour moi ; je suis contente. Adieu.

Et, se tournant autant que le lui permettait l’appareil

qui la fixait sur son lit, elle cacha sa tête dans son

oreiller pour ne plus rien voir.

– Écoutez, Arsène, dit Mme de Piennes d’un ton

grave. J’ai des desseins sur vous. Je veux faire de vous

une honnête femme. J’en ai l’assurance dans votre

repentir. Je vous reverrai souvent, j’aurai soin de vous.

Un jour, vous me devrez votre propre estime.

Et elle lui prit la main qu’elle serra légèrement.

– Vous m’avez touchée ! s’écria la pauvre fille, vous

m’avez pressé la main.

Et avant que Mme de Piennes pût retirer sa main,

elle l’avait saisie et la couvrait de baisers et de larmes.





93

– Calmez-vous, calmez-vous, ma chère, disait Mme

de Piennes, ne me parlez plus de rien. Maintenant je

sais tout, et je vous connais mieux que vous ne vous

connaissez vous-même. C’est moi qui suis le médecin

de votre tête... de votre mauvaise tête. Vous m’obéirez,

je l’exige, tout comme à votre autre docteur. Je vous

enverrai un ecclésiastique de mes amis, vous

l’écouterez. Je vous choisirai de bons livres, vous les

lirez. Nous causerons quelquefois. Quand vous vous

porterez bien, alors nous nous occuperons de votre

avenir.

La garde rentra, tenant une fiole qu’elle rapportait

de chez le pharmacien. Arsène pleurait toujours. Mme

de Piennes lui serra encore une fois la main, mit le

rouleau de louis sur la petite table, et sortit disposée

peut-être encore plus favorablement pour sa pénitente

qu’avant d’avoir entendu son étrange confession.

– Pourquoi, madame, aime-t-on toujours les

mauvais sujets ? Depuis l’enfant prodigue jusqu’à votre

chien Diamant, qui mord tout le monde et qui est la plus

méchante bête que je connaisse, on inspire d’autant plus

d’intérêt qu’on en mérite moins. – Vanité ! pure vanité,

madame, que ce sentiment-là ! plaisir de la difficulté

vaincue ! Le père de l’enfant prodigue a vaincu le

diable et lui a retiré sa proie ; vous avez triomphé du

mauvais naturel de Diamant à force de gimblettes. Mme





94

de Piennes était fière d’avoir vaincu la perversité d’une

courtisane, d’avoir détruit par son éloquence les

barrières que vingt années de séduction avaient élevées

autour d’une pauvre âme abandonnée. Et puis, peut-être

encore, faut-il le dire ? à l’orgueil de cette victoire, au

plaisir d’avoir fait une bonne action se mêlait ce

sentiment de curiosité que mainte femme vertueuse

éprouve à connaître une femme d’une autre espèce.

Lorsqu’une cantatrice entre dans un salon, j’ai

remarqué d’étranges regards tournés sur elle. Ce ne sont

pas les hommes qui l’observent le plus. Vous-même,

madame, l’autre soir, aux Français, ne regardiez-vous

pas de toute votre lorgnette cette actrice des Variétés

qu’on vous montra dans une loge ? Comment peut-on

être Persan ? Combien de fois ne se fait-on pas des

questions semblables !

Donc, madame, Mme de Piennes pensait fort à Mlle

Arsène Guillot, et se disait : Je la sauverai.

Elle lui envoya un prêtre, qui l’exhorta au repentir.

Le repentir n’était pas difficile pour la pauvre Arsène,

qui, sauf quelques heures de grosse joie, n’avait connu

de la vie que ses misères. Dites à un malheureux : C’est

votre faute, il n’en est que trop convaincu ; et si en

même temps vous adoucissez le reproche en lui donnant

quelque consolation, il vous bénira et vous promettra

tout pour l’avenir. Un Grec dit quelque part, ou plutôt





95

c’est Amyot qui lui fait dire :





Le même jour qui met un homme libre aux fers

Lui ravit la moitié de sa vertu première.





Ce qui revient en vile prose à cet aphorisme : que le

malheur nous rend doux et dociles comme des moutons.

Le prêtre disait à Mme de Piennes que Mlle Guillot

était bien ignorante, mais que le fond n’était pas

mauvais, et qu’il avait bon espoir de son salut. En effet,

Arsène l’écoutait avec attention et respect, elle lisait ou

se faisait lire les livres qu’on lui avait prescrits, aussi

ponctuelle à obéir à Mme de Piennes qu’à suivre les

ordonnances du docteur. Mais ce qui acheva de gagner

le coeur du bon prêtre, et ce qui parut à sa protectrice

un symptôme décisif de guérison morale, ce fut

l’emploi fait par Arsène Guillot d’une partie de la petite

somme mise entre ses mains. Elle avait demandé

qu’une messe solennelle fût dite à Saint-Roch pour

l’âme de Paméla Guillot, sa défunte mère. Assurément,

jamais âme n’eut plus grand besoin des prières de

l’Église.









96

II



Un matin, Mme de Piennes étant à sa toilette, un

domestique vint frapper discrètement à la porte du

sanctuaire, et remit à Mlle Joséphine une carte qu’un

jeune homme venait d’apporter.

– Max à Paris ! s’écria Mme de Piennes en jetant les

yeux sur la carte ; allez vite, mademoiselle, dites à M.

de Salligny de m’attendre au salon.

Un moment après, on entendit dans le salon des rires

et des petits cris étouffés, et Mlle Joséphine rentra fort

rouge et avec son bonnet tout à fait sur une oreille.

– Qu’est-ce donc, mademoiselle ? demanda Mme de

Piennes.

– Ce n’est rien, madame ; c’est seulement M. de

Salligny qui disait que j’étais engraissée.

En effet, l’embonpoint de Mlle Joséphine pouvait

étonner M. de Salligny qui voyageait depuis plus de

deux ans. Jadis c’était un des favoris de Mlle Joséphine

et un des attentifs de sa maîtresse. Neveu d’un ami

intime de Mme de Piennes, on le voyait sans cesse chez

elle autrefois, à la suite de sa tante. D’ailleurs, c’était

presque la seule maison sérieuse où il parût. Max de





97

Salligny avait le renom d’un assez mauvais sujet,

joueur, querelleur, viveur, au demeurant le meilleur fils

du monde. Il faisait le désespoir de sa tante, Mme

Aubrée, qui l’adorait cependant. Maintes fois elle avait

essayé de le tirer de la vie qu’il menait, mais toujours

les mauvaises habitudes avaient triomphé de ses sages

conseils. Max avait quelque deux ans de plus que Mme

de Piennes ; ils s’étaient connus enfants, et, avant

qu’elle fût mariée, il paraissait la voir d’un oeil fort

doux. – « Ma chère petite, disait Mme Aubrée, si vous

vouliez, vous dompteriez, j’en suis sûre, ce caractère-

là. » Mme de Piennes – elle s’appelait alors Élise de

Guiscard – aurait peut-être trouvé en elle le courage de

tenter l’entreprise, car Max était si gai, si drôle, si

amusant dans un château, si infatigable dans un bal,

qu’assurément il devait être un bon mari ; mais les

parents d’Élise voyaient plus loin. Mme Aubrée elle-

même ne répondait pas trop de son neveu ; il fut

constaté qu’il avait des dettes et une maîtresse ; survint

un duel éclatant dont une artiste du Gymnase fut la

cause peu innocente. Le mariage, que Mme Aubrée

n’avait jamais eu bien sérieusement en vue, fut déclaré

impossible. Alors se présenta M. de Piennes,

gentilhomme grave et moral, riche d’ailleurs et de

bonne maison. J’ai peu de chose à vous en dire, si ce

n’est qu’il avait la réputation d’un galant homme et

qu’il la méritait. Il parlait peu, mais lorsqu’il ouvrait la



98

bouche, c’était pour dire quelque grande vérité

incontestable. Sur les questions douteuses, « il imitait

de Conrart le silence prudent ». S’il n’ajoutait pas un

grand charme aux réunions où il se trouvait, il n’était

déplacé nulle part. On l’aimait assez partout, à cause de

sa femme, mais lorsqu’il était absent – dans ses terres,

comme c’était le cas neuf mois de l’année, et

notamment où commence mon histoire – personne ne

s’en apercevait. Sa femme elle-même ne s’en apercevait

guère davantage.

Mme de Piennes, ayant achevé sa toilette en cinq

minutes, sortit de sa chambre un peu émue, car l’arrivée

de Max de Salligny lui rappelait la mort récente de la

personne qu’elle avait le mieux aimée ; c’est, je crois, le

seul souvenir qui se fût présenté à sa mémoire, et ce

souvenir était assez vif pour arrêter toutes les

conjectures ridicules qu’une personne moins

raisonnable aurait pu former sur le bonnet de travers de

Mlle Joséphine. En approchant du salon, elle fut un peu

choquée d’entendre une belle voix de basse qui chantait

gaiement, en s’accompagnant sur le piano, cette

barcarolle napolitaine :





Addio, Teresa,

Teresa, addio !





99

Al mio ritorno,

Ti sposerô.





Elle ouvrit la porte et interrompit le chanteur en lui

tendant la main :

– Mon pauvre Monsieur Max, que j’ai de plaisir à

vous revoir !

Max se leva précipitamment et lui serra la main en

la regardant d’un air effaré, sans pouvoir trouver une

parole.

– J’ai bien regretté, continua Mme de Piennes, de ne

pouvoir aller à Rome lorsque votre bonne tante est

tombée malade. Je sais les soins dont vous l’avez

entourée, et je vous remercie bien du dernier souvenir

d’elle que vous m’avez envoyé.

La figure de Max, naturellement gaie, pour ne pas

dire rieuse, prit une expression soudaine de tristesse :

– Elle m’a bien parlé de vous, dit-il, et jusqu’au

dernier moment. Vous avez reçu sa bague, je le vois, et

le livre qu’elle lisait encore le matin...

– Oui, Max, je vous en remercie. Vous

m’annonciez, en m’envoyant ce triste présent, que vous

quittiez Rome, mais vous ne me donniez pas votre

adresse ; je ne savais où vous écrire. Pauvre amie !



100

mourir si loin de son pays ! Heureusement vous êtes

accouru aussitôt... Vous êtes meilleur que vous ne

voulez le paraître, Max... je vous connais bien.

– Ma tante me disait pendant sa maladie : « Quand

je ne serai plus de ce monde, il n’y aura plus que Mme

de Piennes pour te gronder... (Et il ne put s’empêcher

de sourire.) Tâche qu’elle ne te gronde pas trop

souvent. » Vous le voyez, madame, vous vous acquittez

mal de vos fonctions.

– J’espère que j’aurai une sinécure maintenant. On

me dit que vous êtes réformé, rangé, devenu tout à fait

raisonnable ?

– Et vous ne vous trompez pas, madame ; j’ai

promis à ma pauvre tante de devenir bon sujet, et...

– Vous tiendrez parole, j’en suis sûre !

– Je tâcherai. En voyage c’est plus facile qu’à Paris ;

cependant... Tenez, madame, je ne suis ici que depuis

quelques heures, et déjà j’ai résisté à des tentations. En

venant chez vous, j’ai rencontré un de mes anciens amis

qui m’a invité à dîner avec un tas de garnements – et

j’ai refusé.

– Vous avez bien fait.

– Oui, mais il faut vous le dire ? c’est que j’espérais

que vous m’inviteriez.





101

– Quel malheur ! Je dîne en ville. Mais demain...

– En ce cas, je ne réponds plus de moi. À vous la

responsabilité du dîner que je vais faire.

– Écoutez, Max : l’important c’est de bien

commencer. N’allez pas à ce dîner de garçons. Je dîne,

moi, chez Mme Darsenay ; venez-y le soir, et nous

causerons.

– Oui, mais Mme Darsenay est un peu bien

ennuyeuse ; elle me fera cent questions. Je ne pourrai

vous dire un mot ; je dirai des inconvenances ; et puis,

elle a une grande fille osseuse, qui n’est peut-être pas

encore mariée...

– C’est une personne charmante... et, à propos

d’inconvenances, c’en est une de parler d’elle comme

vous faites.

– J’ai tort, c’est vrai ; mais... arrivé d’aujourd’hui,

n’aurais-je pas l’air bien empressé ?...

– Eh bien, vous ferez comme vous voudrez ; mais

voyez-vous, Max – comme l’amie de votre tante, j’ai le

droit de vous parler franchement – évitez vos

connaissances d’autrefois. Le temps a dû rompre tout

naturellement bien des liaisons qui ne vous valaient

rien, ne les renouez pas : je suis sûre de vous tant que

vous ne serez pas entraîné. À votre âge... à notre âge, il

faut être raisonnable. Mais laissons un peu les conseils



102

et les sermons, et parlez-moi de ce que vous avez fait

depuis que nous ne nous sommes vus. Je sais que vous

êtes allé en Allemagne, puis en Italie ; voilà tout. Vous

m’avez écrit deux fois, sans plus ; qu’il vous en

souvienne. Deux lettres en deux ans, vous sentez que

cela ne m’en a guère appris sur votre compte.

– Mon Dieu ! madame, je suis bien coupable... mais

je suis si... il faut bien le dire, si paresseux !... J’ai

commencé vingt lettres pour vous ; mais que pouvais-je

vous dire qui vous intéressât ?... Je ne sais pas écrire

des lettres, moi... Si je vous avais écrit toutes les fois

que j’ai pensé à vous, tout le papier de l’Italie n’aurait

pu y suffire.

– Eh bien, qu’avez-vous fait ? Comment avez-vous

occupé votre temps ? Je sais déjà que ce n’est point à

écrire.

– Occupé !... vous savez bien que je ne m’occupe

pas, malheureusement. – J’ai vu, j’ai couru. J’avais des

projets de peinture, mais la vue de tant de beaux

tableaux m’a radicalement guéri de ma passion

malheureuse. – Ah !... et puis le vieux Nibby avait fait

de moi presque un antiquaire. Oui, j’ai fait faire une

fouille à sa persuasion... On a trouvé une pipe cassée et

je ne sais combien de vieux tessons... Et puis à Naples,

j’ai pris des leçons de chant, mais je n’en suis pas plus

habile... J’ai...



103

– Je n’aime pas trop votre musique, quoique vous

ayez une belle voix et que vous chantiez bien. Cela

vous met en relation avec des gens que vous n’avez que

trop de penchant à fréquenter.

– Je vous entends ; mais à Naples, quand j’y étais, il

n’y avait guère de danger. La prima donna pesait cent

cinquante kilogrammes, et la seconda donna avait la

bouche comme un four et un nez comme la tour du

Liban. Enfin, deux ans se sont passés sans que je puisse

dire comment. Je n’ai rien fait, rien appris, mais j’ai

vécu deux ans sans m’en apercevoir.

– Je voudrais vous savoir occupé ; je voudrais vous

voir un goût vif pour quelque chose d’utile. Je redoute

l’oisiveté pour vous.

– À vous parler franchement, madame, les voyages

m’ont réussi en cela que, ne faisant rien, je n’étais pas

absolument oisif. Quand on voit de belles choses, on ne

s’ennuie pas ; et moi, quand je m’ennuie, je suis bien

près de faire des bêtises. Vrai, je suis devenu assez

rangé, et j’ai même oublié un certain nombre de

manières expéditives que j’avais de dépenser mon

argent. Ma pauvre tante a payé mes dettes, et je n’en ai

plus fait, je ne veux plus en faire. J’ai de quoi vivre en

garçon ; et, comme je n’ai pas la prétention de paraître

plus riche que je ne suis, je ne ferai plus

d’extravagances. Vous souriez ? Est-ce que vous ne



104

croyez pas à ma conversion ? Il vous faut des preuves ?

Écoutez un beau trait. Aujourd’hui, Famin, l’ami qui

m’a invité à dîner, a voulu me vendre son cheval. Cinq

mille francs... C’est une bête superbe ! Le premier

mouvement a été pour avoir le cheval, puis je me suis

dit que je n’étais pas assez riche pour mettre cinq mille

francs à une fantaisie, et je resterai à pied.

– C’est à merveille, Max ; mais savez-vous ce qu’il

faut faire pour continuer sans encombre dans cette

bonne voie ? Il faut vous marier.

– Ah ! me marier ?... Pourquoi pas ?... Mais qui...

voudra de moi ? Moi, qui n’ai pas le droit d’être

difficile, je voudrais une femme !... Oh ! non, il n’y en a

plus qui me convienne...

Mme de Piennes rougit un peu, et il continua sans

s’en apercevoir :

– Une femme qui voudrait de moi... Mais savez-

vous, madame, que ce serait presque une raison pour

que je ne voulusse pas d’elle ?

– Pourquoi cela ? quelle folie ?

– Othello ne dit-il pas quelque part – c’est, je crois,

pour se justifier à lui-même les soupçons qu’il a contre

Desdémone : – Cette femme-là doit avoir une tête

bizarre et des goûts dépravés, pour m’avoir choisi, moi

qui suis noir ! – Ne puis-je pas dire à mon tour : Une



105

femme qui voudrait de moi ne peut qu’avoir une tête

baroque ?

– Vous avez été un assez mauvais sujet, Max, pour

qu’il soit inutile de vous faire pire que vous n’êtes.

Gardez-vous de parler ainsi de vous-même, car il y a

des gens qui vous croiraient sur parole. Pour moi, j’en

suis sûre, si un jour... oui, si vous aimiez bien une

femme qui aurait toute votre estime... alors vous lui

paraîtriez...

Mme de Piennes éprouvait quelque difficulté à

terminer sa phrase, et Max, qui la regardait fixement

avec une extrême curiosité, ne l’aidait nullement à

trouver une fin pour sa période mal commencée.

– Vous voulez dire, reprit-il enfin, que, si j’étais

réellement amoureux, on m’aimerait, parce qu’alors

j’en vaudrais la peine ?

– Oui, alors, vous seriez digne d’être aimé aussi.

– S’il ne fallait qu’aimer pour être aimé... Ce n’est

pas trop vrai ce que vous dites, madame... Bah !

trouvez-moi une femme courageuse et je me marie. Si

elle n’est pas trop laide, moi je ne suis pas assez vieux

pour ne pas m’enflammer encore... Vous me répondez

du reste.

– D’où venez-vous, maintenant ? interrompit Mme

de Piennes d’un air sérieux.



106

Max parla de ses voyages fort laconiquement, mais

pourtant de manière à prouver qu’il n’avait pas fait

comme ces touristes dont les Grecs disent : Valise il est

parti, valise revenu. Ses courtes observations dénotaient

un esprit juste et qui ne prenait pas ses opinions toutes

faites, bien qu’il fût réellement plus cultivé qu’il ne

voulait le paraître. Il se retira bientôt, remarquant que

Mme de Piennes tournait la tête vers la pendule, et

promit, non sans quelque embarras, qu’il irait le soir

chez Mme Darsenay.

Il n’y vint pas cependant, et Mme de Piennes en

conçut un peu de dépit. En revanche, il était chez elle le

lendemain matin pour lui demander pardon, s’excusant

sur la fatigue du voyage qui l’avait obligé de demeurer

chez lui ; mais il baissait les yeux et parlait d’un ton si

mal assuré, qu’il n’était pas nécessaire d’avoir

l’habileté de Mme de Piennes à deviner les

physionomies, pour s’apercevoir qu’il donnait une

défaite. Quand il eut achevé péniblement, elle le

menaça du doigt sans répondre.

– Vous ne me croyez pas ? dit-il.

– Non. Heureusement vous ne savez pas mentir

encore. Ce n’est pas pour vous reposer de vos fatigues

que vous n’êtes pas allé hier chez Mme Darsenay. Vous

n’êtes pas resté chez vous.

– Eh bien, répondit Max en s’efforçant de sourire,



107

vous avez raison. J’ai dîné au Rocher-de-Cancale avec

ces vauriens, puis je suis allé prendre du thé chez

Pamin ; on n’a pas voulu me lâcher, et puis j’ai joué.

– Et vous avez perdu, cela va sans dire ?

– Non, j’ai gagné.

– Tant pis. J’aimerais mieux que vous eussiez perdu,

surtout si cela pouvait vous dégoûter à jamais d’une

habitude aussi sotte que détestable.

Elle se pencha sur son ouvrage et se mit à travailler

avec une application un peu affectée.

– Y avait-il beaucoup de monde chez Mme

Darsenay ? demanda Max timidement.

– Non, peu de monde.

– Pas de demoiselles à marier ?...

– Non.

– Je compte sur vous, cependant, madame. Vous

savez ce que vous m’avez promis ?

– Nous avons le temps d’y songer.

Il y avait dans le ton de Mme de Piennes quelque

chose de sec et de contraint qui ne lui était pas

ordinaire.

Après un silence, Max reprit d’un air bien humble :

– Vous êtes mécontente de moi, madame ? Pourquoi



108

ne me grondez-vous pas bien fort, comme faisait ma

tante, pour me pardonner ensuite ? Voyons, voulez-

vous que je vous donne ma parole de ne plus jouer

jamais ?

– Quand on fait une promesse, il faut se sentir la

force de la tenir.

– Une promesse faite à vous, madame, je la

tiendrai ; je m’en crois la force et le courage.

– Eh bien, Max, je l’accepte, dit-elle en lui tendant

la main.

– J’ai gagné onze cents francs, poursuivit-il, les

voulez-vous pour vos pauvres ? Jamais argent plus mal

acquis n’aura trouvé meilleur emploi.

Elle hésita un moment.

– Pourquoi pas ? se dit-elle tout haut. Allons, Max,

vous vous souviendrez de la leçon. Je vous inscris mon

débiteur pour onze cents francs.

– Ma tante disait que le meilleur moyen pour n’avoir

pas de dettes, c’est de payer toujours comptant.

En parlant, il tirait son portefeuille pour y prendre

des billets. Dans le portefeuille entr’ouvert, Mme de

Piennes crut voir un portrait de femme. Max s’aperçut

qu’elle regardait, rougit et se hâta de fermer le

portefeuille et de présenter les billets.





109

– Je voudrais bien voir ce portefeuille... si cela était

possible, ajouta-t-elle en souriant avec malice.

Max était complètement déconcerté : il balbutia

quelques mots inintelligibles et s’efforça de détourner

l’attention de Mme de Piennes.

La première pensée de celle-ci avait été que le

portefeuille renfermait le portrait de quelque belle

Italienne ; mais le trouble évident de Max et la couleur

générale de la miniature – c’était tout ce qu’elle en avait

pu voir – avaient bientôt éveillé chez elle un autre

soupçon. Autrefois elle avait donné son portrait à Mme

Aubrée ; et elle s’imagina que Max, en sa qualité

d’héritier direct, s’était cru le droit de se l’approprier.

Cela lui parut une énorme inconvenance. Cependant

elle n’en marqua rien d’abord ; mais lorsque M. de

Salligny allait se retirer :

– À propos, lui dit-elle, votre tante avait un portrait

de moi, que je voudrais bien revoir.

– Je ne sais... quel portrait ?... comment était-il ?

demanda Max d’une voix mal assurée.

Cette fois, Mme de Piennes était déterminée à ne

pas s’apercevoir qu’il mentait.

– Cherchez-le, lui dit-elle le plus naturellement

qu’elle put. Vous me ferez plaisir.

N’était le portrait, elle était assez contente de la



110

docilité de Max, et se promettait bien de sauver encore

une brebis égarée.

Le lendemain, Max avait retrouvé le portrait et le

rapporta d’un air assez indifférent. Il remarqua que la

ressemblance n’avait jamais été grande, et que le

peintre lui avait donné une raideur de pose et une

sévérité dans l’expression qui n’avaient rien de naturel.

De ce moment, ses visites à Mme de Piennes furent

moins longues, et il avait auprès d’elle un air boudeur

qu’elle ne lui avait jamais vu. Elle attribua cette humeur

au premier effort qu’il avait à faire pour tenir ses

promesses et résister à ses mauvais penchants.

Une quinzaine de jours après l’arrivée de M. de

Salligny, Mme de Piennes allait voir à son ordinaire sa

protégée, Arsène Guillot, qu’elle n’avait point oubliée

cependant, ni vous non plus, madame, je l’espère.

Après lui avoir fait quelques questions sur sa santé et

sur les instructions qu’elle recevait, remarquant que la

malade était encore plus oppressée que les jours

précédents, elle lui offrit de lui faire la lecture pour

qu’elle ne se fatiguât point à parler. La pauvre fille eût

sans doute aimé mieux causer qu’écouter une lecture

telle que celle qu’on lui proposait, car vous pensez bien

qu’il s’agissait d’un livre fort sérieux, et Arsène n’avait

jamais lu que des romans de cuisinières. C’était un livre

de piété que prit Mme de Piennes ; et je ne vous le





111

nommerai pas, d’abord pour ne pas faire tort à son

auteur, ensuite parce que vous m’accuseriez peut-être

de vouloir tirer quelque méchante conclusion contre ces

sortes d’ouvrages en général. Suffit que le livre en

question était d’un jeune homme de dix-neuf ans, et

spécialement approprié à la réconciliation des

pécheresses endurcies ; qu’Arsène était très accablée, et

qu’elle n’avait pu fermer l’oeil la nuit précédente. À la

troisième page, il arriva ce qui serait arrivé avec tout

autre ouvrage, sérieux ou non ; il advint ce qui était

inévitable : je veux dire que Mlle Guillot ferma les yeux

et s’endormit. Mme de Piennes s’en aperçut et se

félicita de l’effet calmant qu’elle venait de produire.

Elle baissa d’abord la voix pour ne pas réveiller la

malade en s’arrêtant tout à coup, puis elle posa le livre

et se leva doucement pour sortir sur la pointe des pieds ;

mais la garde avait coutume de descendre chez la

portière lorsque Mme de Piennes venait, car ses visites

ressemblaient un peu à celles d’un confesseur. Mme de

Piennes voulut attendre le retour de la garde ; et comme

elle était la personne du monde la plus ennemie de

l’oisiveté, elle chercha quelque emploi à faire des

minutes qu’elle allait passer auprès de la dormeuse.

Dans un petit cabinet derrière l’alcôve, il y avait une

table avec de l’encre et du papier ; elle s’y assit et se

mit à écrire un billet. Tandis qu’elle cherchait un pain à

cacheter dans un tiroir de la table, quelqu’un entra



112

brusquement dans la chambre, qui réveilla la malade.

– Mon Dieu ! qu’est ce que je vois ? s’écria Arsène

d’une voix si altérée, que Mme de Piennes en frémit.

– Eh bien, j’en apprends de belles ! Qu’est-ce que

cela veut dire ? Se jeter par la fenêtre comme une

imbécile ! A-t-on jamais vu une tête comme celle de

cette fille-là !

Je ne sais si je rapporte exactement les termes ; c’est

du moins le sens de ce que disait la personne qui venait

d’entrer, et qu’à la voix Mme de Piennes reconnut

aussitôt pour Max de Salligny. Suivirent quelques

exclamations, quelques cris étouffés d’Arsène, puis un

embrassement assez sonore. Enfin Max reprit :

– Pauvre Arsène, en quel état te retrouvé-je ? Sais-tu

que je ne t’aurais jamais dénichée, si Julie ne m’eût dit

ta dernière adresse ? Mais a-t-on jamais vu folie

pareille !

– Ah ! Salligny ! Salligny ! que je suis heureuse !

Mais comme je me repens de ce que j’ai fait ! Tu ne vas

plus me trouver gentille. Tu ne voudras plus de moi ?...

– Bête que tu es, disait Max, pourquoi ne pas

m’écrire que tu avais besoin d’argent ? Pourquoi ne pas

en demander au commandant ? Qu’est donc devenu ton

Russe ? Est-ce qu’il est parti, ton Cosaque ?

En reconnaissant la voix de Max, Mme de Piennes



113

avait été d’abord presque aussi étonnée qu’Arsène. La

surprise l’avait empêchée de se montrer aussitôt ; puis

elle s’était mise à réfléchir si elle devait ou non se

montrer, et lorsqu’on réfléchit en écoutant on ne se

décide pas vite. Il résulta de tout cela qu’elle entendit

l’édifiant dialogue que je viens de rapporter ; mais alors

elle comprit que, si elle demeurait dans le cabinet, elle

était exposée à en entendre bien davantage. Elle prit son

parti, et entra dans la chambre avec ce maintien calme

et superbe que les personnes vertueuses ne perdent que

rarement, et qu’elles commandent au besoin.

– Max, dit-elle, vous faites du mal à cette pauvre

fille ; retirez-vous. Vous viendrez me parler dans une

heure.

Max était devenu pâle comme un mort en voyant

apparaître Mme de Piennes dans un lieu où il ne se

serait jamais attendu à la rencontrer ; son premier

mouvement fut d’obéir, et il fit un pas vers la porte.

– Tu t’en vas !... ne t’en va pas ! s’écria Arsène en

se soulevant sur son lit d’un effort désespéré.

– Mon enfant, dit Mme de Piennes en lui prenant la

main, soyez raisonnable. Écoutez-moi. Rappelez-vous

ce que vous m’avez promis !

Puis elle jeta un regard calme, mais impérieux à

Max, qui sortit aussitôt. Arsène retomba sur le lit ; en le





114

voyant sortir, elle s’était évanouie.

Mme de Piennes et la garde, qui rentra peu après, la

secoururent avec l’adresse qu’ont les femmes en ces

sortes d’accidents. Par degrés, Arsène reprit

connaissance. D’abord elle promena ses regards par

toute la chambre, comme pour y chercher celui qu’elle

se rappelait y avoir vu tout à l’heure ; puis elle tourna

ses grands yeux noirs vers Mme de Piennes, et la

regardant fixement :

– C’est votre mari ? dit-elle.

– Non, répondit Mme de Piennes en rougissant un

peu, mais sans que la douceur de sa voix en fût altérée ;

M. de Salligny est mon parent.

Elle crut pouvoir se permettre ce petit mensonge

pour expliquer l’empire qu’elle avait sur lui.

– Alors, dit Arsène, c’est vous qu’il aime !

Et elle attachait toujours sur elle ses yeux ardents

comme deux flambeaux.

Il !... Un éclair brilla sur le front de Mme de

Piennes. Un instant, ses joues se colorèrent d’un vif

incarnat, et sa voix expira sur ses lèvres ; mais elle

reprit bientôt sa sérénité.

– Vous vous méprenez, ma chère enfant, dit-elle

d’un ton grave. M. de Salligny a compris qu’il avait tort





115

de vous rappeler des souvenirs qui sont heureusement

loin de votre mémoire. Vous avez oublié...

– Oublié ! s’écria Arsène avec un sourire de damné

qui faisait mal à voir.

– Oui, Arsène, vous avez renoncé à toutes les folles

idées d’un temps qui ne reviendra plus. Pensez, ma

pauvre enfant, que c’est à cette coupable liaison que

vous devez tous vos malheurs. Pensez...

– Il ne vous aime pas ! interrompit Arsène sans

l’écouter, il ne vous aime pas, et il comprend un seul

regard ! J’ai vu vos yeux et les siens. Je ne me trompe

pas... Au fait... c’est juste ! Vous êtes belle, jeune,

brillante... moi, estropiée, défigurée... près de mourir...

Elle ne put achever : des sanglots étouffèrent sa

voix, si forts, si douloureux, que la garde s’écria qu’elle

allait aller chercher le médecin ; car, disait-elle, M. le

docteur ne craignait rien tant que ces convulsions, et si

cela dure la pauvre petite va passer.

Peu à peu l’espèce d’énergie qu’Arsène avait

trouvée dans la vivacité même de sa douleur fit place à

un abattement stupide, que Mme de Piennes prit pour

du calme. Elle continua ses exhortations ; mais Arsène,

immobile, n’écoutait pas toutes les belles et bonnes

raisons qu’on lui donnait pour préférer l’amour divin à

l’amour terrestre ; ses yeux étaient secs, ses dents





116

serrées convulsivement. Pendant que sa protectrice lui

parlait du ciel et de l’avenir, elle songeait au présent.

L’arrivée subite de Max avait réveillé en un instant

chez elle de folles illusions, mais le regard de Mme de

Piennes les avait dissipées encore plus vite. Après un

rêve heureux d’une minute, Arsène ne retrouvait plus

que la triste réalité, devenue cent fois plus horrible pour

avoir été un moment oubliée.

Votre médecin vous dira, madame, que les

naufragés, surpris par le sommeil au milieu des

angoisses de la faim, rêvent qu’ils sont à table et font

bonne chère. Ils se réveillent encore plus affamés, et

voudraient n’avoir pas dormi. Arsène souffrait une

torture comparable à celle de ces naufragés. Autrefois

elle avait aimé Max, comme elle pouvait aimer. C’était

avec lui qu’elle aurait voulu toujours aller au spectacle,

c’est avec lui qu’elle s’amusait dans une partie de

campagne, c’est de lui qu’elle parlait sans cesse à ses

amies. Lorsque Max partit, elle avait beaucoup pleuré ;

mais cependant elle avait agréé les hommages d’un

Russe que Max était charmé d’avoir pour successeur,

parce qu’il le tenait pour galant homme, c’est-à-dire

pour généreux. Tant qu’elle put mener la vie folle des

femmes de son espèce, son amour pour Max ne fut

qu’un souvenir agréable qui la faisait soupirer

quelquefois. Elle y pensait comme on pense aux

amusements de son enfance, que personne cependant ne



117

voudrait recommencer ; mais quand Arsène n’eut plus

d’amants, qu’elle se trouva délaissée, qu’elle sentit tout

le poids de la misère et de la honte, alors son amour

pour Max s’épura en quelque sorte, parce que c’était le

seul souvenir qui ne réveillât chez elle ni regrets ni

remords. Il la relevait même à ses propres yeux, et plus

elle se sentait avilie, plus elle grandissait Max dans son

imagination. J’ai été sa maîtresse, il m’a aimée, se

disait-elle avec une sorte d’orgueil lorsqu’elle était

saisie de dégoût en réfléchissant sur sa vie de

courtisane. Dans les marais de Minturnes, Marius

raffermissait son courage en se disant : J’ai vaincu les

Cimbres ! La fille entretenue – hélas ! elle ne l’était

plus – n’avait pour résister à la honte et au désespoir

que ce souvenir : Max m’a aimée... Il m’aime encore !

Un moment, elle avait pu le penser ; mais maintenant

on venait lui arracher jusqu’à ses souvenirs, seul bien

qui lui restât au monde.

Pendant qu’Arsène s’abandonnait à ses tristes

réflexions, Mme de Piennes lui démontrait avec chaleur

la nécessité de renoncer pour toujours à ce qu’elle

appelait ses égarements criminels. Une forte conviction

rend presque insensible ; et comme un chirurgien

applique le fer et le feu sur une plaie sans écouter les

cris du patient, Mme de Piennes poursuivait sa tâche

avec une impitoyable fermeté. Elle disait que cette

époque de bonheur où la pauvre Arsène se réfugiait



118

comme pour s’échapper à elle-même était un temps de

crime et de honte qu’elle expiait justement aujourd’hui.

Ces illusions, il fallait les détester et les bannir de son

coeur ; l’homme qu’elle regardait comme son

protecteur et presque un génie tutélaire, il ne devait plus

être à ses yeux qu’un complice pernicieux, un séducteur

qu’elle devait fuir à jamais.

Ce mot de séducteur, dont Mme de Piennes ne

pouvait pas sentir le ridicule, fit presque sourire Arsène

au milieu de ses larmes ; mais sa digne protectrice ne

s’en aperçut pas. Elle continua imperturbablement son

exhortation et la termina par une péroraison qui

redoubla les sanglots de la pauvre fille, c’était : Vous ne

le verrez plus.

Le médecin qui arriva et la prostration complète de

la malade rappelèrent à Mme de Piennes qu’elle en

avait assez fait. Elle pressa la main d’Arsène, et lui dit

en la quittant :

– Du courage, ma fille, et Dieu ne vous abandonnera

pas.

Elle venait d’accomplir un devoir, il lui en restait un

second encore plus difficile. Un autre coupable

l’attendait, dont elle devait ouvrir l’âme au repentir ; et

malgré la confiance qu’elle puisait dans son zèle pieux,

malgré l’empire qu’elle exerçait sur Max, et dont elle

avait déjà des preuves, enfin, malgré la bonne opinion



119

qu’elle conservait au fond du coeur à l’égard de ce

libertin, elle éprouvait une étrange anxiété en pensant

au combat qu’elle allait engager. Avant de commencer

cette terrible lutte, elle voulut reprendre des forces, et

entrant dans une église, elle demanda à Dieu de

nouvelles inspirations pour défendre sa cause.

Lorsqu’elle rentra chez elle, on lui dit que M. de

Salligny était au salon, et l’attendait, depuis assez

longtemps. Elle le trouva pâle, agité, rempli

d’inquiétude. Ils s’assirent. Max n’osait ouvrir la

bouche ; et Mme de Piennes, émue elle-même sans en

savoir positivement la cause, demeura quelque temps

sans parler et ne le regardant qu’à la dérobée. Enfin elle

commença :

– Max, dit-elle, je ne vous ferai pas de reproches...

Il leva la tête assez fièrement. Leurs regards se

rencontrèrent, et il baissa les yeux aussitôt.

– Votre bon coeur, poursuivit-elle, vous en dit plus

en ce moment que je ne pourrais le faire. C’est une

leçon que la Providence a voulu vous donner, j’en ai

l’espoir, la conviction... elle ne sera pas perdue.

– Madame, interrompit Max, je sais à peine ce qui

s’est passé. Cette malheureuse fille s’est jetée par la

fenêtre, voilà ce qu’on m’a dit ; mais je n’ai pas la

vanité... je veux dire la douleur... de croire que les





120

relations que nous avons eues autrefois aient pu

déterminer cet acte de folie.

– Dites plutôt, Max, que, lorsque vous faisiez le mal

vous n’en aviez pas prévu les conséquences. Quand

vous avez jeté cette jeune fille dans le désordre, vous ne

pensiez pas qu’un jour elle attenterait à sa vie.

– Madame, s’écria Max avec quelque véhémence,

permettez-moi de vous dire que je n’ai nullement séduit

Arsène Guillot. Quand je l’ai connue, elle était toute

séduite. Elle a été ma maîtresse, je ne le nie point. Je

l’avouerai même, je l’ai aimée... comme on peut aimer

une personne de cette classe... Je crois qu’elle a eu pour

moi un peu plus d’attachement que pour un autre...

Mais depuis longtemps toutes relations avaient cessé

entre nous, et sans qu’elle en eût témoigné beaucoup de

regret. La dernière fois que j’ai reçu de ses nouvelles, je

lui ai fait tenir de l’argent ; mais elle n’a pas d’ordre...

Elle a eu honte de m’en demander encore, car elle a son

orgueil à elle... La misère l’a poussée à cette terrible

résolution... J’en suis désolé... Mais je vous le répète,

madame, dans tout cela je n’ai aucun reproche à me

faire.

Mme de Piennes chiffonna quelque ouvrage sur sa

table, puis elle reprit :

– Sans doute, dans les idées du monde, vous n’êtes

pas coupable, vous n’avez pas encouru de



121

responsabilité, mais il y a une autre morale que celle du

monde, et c’est par ses règles que j’aimerais à vous voir

vous guider... Maintenant peut-être vous n’êtes pas en

état de m’entendre. Laissons cela. Aujourd’hui, ce que

j’ai à vous demander, c’est une promesse que vous ne

me refuserez pas, j’en suis sûre. Cette malheureuse fille

est touchée de repentir. Elle a écouté avec respect les

conseils d’un vénérable ecclésiastique qui l’a bien

voulu voir. Nous avons tout lieu d’espérer d’elle. –

Vous, vous ne devez plus la voir, car son coeur hésite

encore entre le bien et le mal, et malheureusement vous

n’avez ni la volonté, ni peut-être le pouvoir de lui être

utile. En la voyant, vous pourriez lui faire beaucoup de

mal... C’est pourquoi je vous demande votre parole de

ne plus aller chez elle.

Max fit un mouvement de surprise.

– Vous ne me refuserez pas, Max ; si votre tante

vivait, elle vous ferait cette prière. Imaginez que c’est

elle qui vous parle.

– Bon Dieu ! madame, que me demandez-vous ?

Quel mal voulez-vous que je fasse à cette pauvre fille ?

N’est-ce pas au contraire une obligation pour moi, qui...

l’ai vue au temps de ses folies, de ne pas l’abandonner

maintenant qu’elle est malade, et bien dangereusement

malade, si ce que l’on me dit est vrai ?

– Voilà sans doute la morale du monde, mais ce



122

n’est pas la mienne. Plus cette maladie est grave, plus il

importe que vous ne la voyiez plus.

– Mais, madame, veuillez songer que, dans l’état où

elle est, il serait impossible, même à la pruderie la plus

facile à s’alarmer... Tenez, madame, si j’avais un chien

malade, et si je savais qu’en me voyant il éprouvât

quelque plaisir, je croirais faire une mauvaise action en

le laissant crever seul. Il ne se peut pas que vous

pensiez autrement, vous qui êtes si bonne et si

charitable. Songez-y, madame ; de ma part, il y aurait

vraiment de la cruauté.

– Tout à l’heure je vous demandais de me faire cette

promesse au nom de votre bonne tante... au nom de

l’amitié que vous avez pour moi... maintenant, c’est au

nom de cette malheureuse fille elle-même que je vous

le demande. Si vous l’aimez réellement...

– Ah ! madame, je vous en supplie, ne rapprochez

pas ainsi des choses qui ne se peuvent comparer.

Croyez-moi bien, madame, je souffre extrêmement à

vous résister en quoi que ce soit ; mais, en vérité, je m’y

crois obligé d’honneur... Ce mot vous déplaît ?

Oubliez-le. Seulement, madame, à mon tour, laissez-

moi vous conjurer par pitié pour cette infortunée... et

aussi un peu par pitié pour moi... Si j’ai eu des torts... si

j’ai contribué à la retenir dans le désordre... je dois

maintenant prendre soin d’elle. Il serait affreux de



123

l’abandonner. Je ne me le pardonnerais pas. Non, je ne

puis l’abandonner. Vous n’exigerez pas cela, madame.

– D’autres soins ne lui manqueront pas. Mais,

répondez-moi, Max : vous l’aimez ?

– Je l’aime... je l’aime... Non... je ne l’aime pas.

C’est un mot qui ne peut convenir ici... L’aimer : hélas !

non. J’ai cherché auprès d’elle une distraction à un

sentiment plus sérieux qu’il fallait combattre... Cela

vous semble ridicule, incompréhensible ?... La pureté

de votre âme ne peut admettre que l’on cherche un

pareil remède... Eh bien, ce n’est pas la plus mauvaise

action de ma vie. Si nous autres hommes nous n’avions

pas quelquefois la ressource de détourner nos

passions... peut-être maintenant... peut-être serait-ce

moi qui me serais jeté par la fenêtre... Mais, je ne sais

ce que je dis, et vous ne pouvez m’entendre... je me

comprends à peine moi-même...

– Je vous demandais si vous l’aimiez, reprit Mme de

Piennes les yeux baissés et avec quelque hésitation,

parce que, si vous aviez de... de l’amitié pour elle, vous

auriez sans doute le courage de lui faire un peu de mal

pour lui faire ensuite un grand bien. Assurément, le

chagrin de ne pas vous voir lui sera pénible à

supporter ; mais il serait bien plus grave de la détourner

aujourd’hui de la voie dans laquelle elle est presque

miraculeusement entrée. Il importe à son salut, Max,



124

qu’elle oublie tout à fait un temps que votre présence

lui rappellerait avec trop de vivacité.

Max secoua la tête sans répondre. Il n’était pas

croyant, et le mot de salut, qui avait tant de pouvoir sur

Mme de Piennes, ne parlait point aussi fortement à son

âme. Mais sur ce point, il n’y avait pas à contester avec

elle. Il évitait toujours avec soin de lui montrer ses

doutes, et cette fois encore il garda le silence ;

cependant il était facile de voir qu’il n’était pas

convaincu.

– Je vous parlerai le langage du monde, poursuivit

Mme de Piennes, si malheureusement c’est le seul que

vous puissiez comprendre ; nous discutons, en effet, sur

un calcul d’arithmétique. Elle n’a rien à gagner à vous

voir, beaucoup à perdre, maintenant, choisissez.

– Madame, dit Max d’une voix émue, vous ne

doutez plus, j’espère, qu’il puisse y avoir d’autre

sentiment de ma part à l’égard d’Arsène qu’un intérêt...

bien naturel. Quel danger y aurait-il ? Aucun. Doutez-

vous de moi ? Penseriez-vous que je veuille nuire aux

bons conseils que vous lui donnez ? Eh ! mon Dieu !

moi qui déteste les spectacles tristes, qui les fuis avec

une espèce d’horreur, croyez-vous que je recherche la

vue d’une mourante avec des intentions coupables ? Je

vous le répète, madame, c’est pour moi une idée de

devoir, c’est une expiation, un châtiment si vous



125

voulez, que je viens chercher auprès d’elle...

À ce mot, Mme de Piennes releva la tête et le

regarda fixement d’un air exalté qui donnait à tous ses

traits une expression sublime.

– Une expiation, dites-vous, un châtiment ?... Eh

bien, oui ! À votre insu, Max, vous obéissez peut-être à

un avertissement d’en haut, et vous avez raison de me

résister... Oui, j’y consens. Voyez cette fille et qu’elle

devienne l’instrument de votre salut comme vous avez

failli être celui de sa perte.

Probablement Max ne comprenait pas aussi bien que

vous, madame, ce que c’est qu’un avertissement d’en

haut. Ce changement de résolution si subit l’étonnait, il

ne savait à quoi l’attribuer, il ne savait pas s’il devait

remercier Mme de Piennes d’avoir cédé à la fin ; mais

en ce moment sa grande préoccupation était pour

deviner si son obstination avait lassé ou bien convaincu

la personne à laquelle il craignait par-dessus tout de

déplaire.

– Seulement, Max, poursuivit Mme de Piennes, j’ai

à vous demander, ou plutôt j’exige de vous...

Elle s’arrêta un instant, et Max fit un signe de tête

indiquant qu’il se soumettait à tout.

– J’exige, reprit-elle, que vous ne la voyiez qu’avec

moi.



126

Il fit un geste d’étonnement, mais il se hâta d’ajouter

qu’il obéirait.

– Je ne me fie pas absolument à vous, continua-t-

elle en souriant. Je crains encore que vous ne gâtiez

mon ouvrage, et je veux réussir. Surveillé par moi, vous

deviendrez au contraire un aide utile, et, j’en ai l’espoir,

votre soumission sera récompensée.

Elle lui tendit la main en disant ces mots. Il fut

convenu que Max irait le lendemain voir Arsène

Guillot, et que Mme de Piennes le précéderait pour la

préparer à cette visite.

Vous comprenez son projet. D’abord elle avait

pensé qu’elle trouverait Max plein de repentir, et

qu’elle tirerait facilement de l’exemple d’Arsène le

texte d’un sermon éloquent contre ses mauvaises

passions ; mais, contre son attente, il rejetait toute

responsabilité. Il fallait changer d’exorde, et dans un

moment décisif retourner une harangue étudiée, c’est

une entreprise presque aussi périlleuse que de prendre

un nouvel ordre de bataille au milieu d’une attaque

imprévue. Mme de Piennes n’avait pu improviser une

manoeuvre. Au lieu de sermonner Max, elle avait

discuté avec lui une question de convenance. Tout à

coup une idée nouvelle s’était présentée à son esprit.

Les remords de sa complice le toucheront, avait-elle

pensé. La fin chrétienne d’une femme qu’il a aimée (et



127

malheureusement elle ne pouvait douter qu’elle ne fût

proche) portera sans doute un coup décisif. C’est sur un

tel espoir qu’elle s’était subitement déterminée à

permettre que Max revît Arsène. Elle y gagnait encore

d’ajourner l’exhortation qu’elle avait projetée ; car, je

crois vous l’avoir déjà dit, malgré son vif désir de

sauver un homme dont elle déplorait les égarements,

l’idée d’engager avec lui une discussion si sérieuse

l’effrayait involontairement.

Elle avait beaucoup compté sur la bonté de sa

cause ; elle doutait encore du succès, et ne pas réussir

c’était désespérer du salut de Max, c’était se condamner

à changer de sentiment à son égard. Le diable, peut-

être, pour éviter qu’elle se mît en garde contre la vive

affection qu’elle portait à un ami d’enfance, le diable

avait pris soin de justifier cette affection par une

espérance chrétienne. Toutes armes sont bonnes au

tentateur, et telles pratiques lui sont familières ; voilà

pourquoi le Portugais dit fort élégamment : De boâs

intençôes esta o inferno cheio : L’enfer est pavé de

bonnes intentions. Vous dites en français qu’il est pavé

de langues de femmes, et cela revient au même ; car les

femmes, à mon sens, veulent toujours le bien.

Vous me rappelez à mon récit. Le lendemain donc,

Mme de Piennes alla chez sa protégée, qu’elle trouva

bien faible, bien abattue, mais pourtant plus calme et





128

plus résignée qu’elle ne l’espérait. Elle reparla de M. de

Salligny, mais avec plus de ménagement que la veille.

Arsène, à la vérité, devait absolument renoncer à lui et

n’y penser que pour déplorer leur commun

aveuglement. Elle devait encore, et c’était une partie de

sa pénitence, elle devait montrer son repentir à Max lui-

même, lui donner un exemple en changeant de vie, et

lui assurer pour l’avenir la paix de conscience dont elle

jouissait elle-même. À ces exhortations toutes

chrétiennes, Mme de Piennes ne négligea pas de joindre

quelques arguments mondains, celui-ci, par exemple,

qu’Arsène, aimant véritablement M. de Salligny, devait

désirer son bien avant tout, et que, par son changement

de conduite, elle mériterait l’estime d’un homme qui

n’avait pu encore la lui accorder réellement.

Tout ce qu’il y avait de sévère et de triste dans ce

discours s’effaça soudain lorsqu’en terminant Mme de

Piennes lui annonça qu’elle reverrait Max, et qu’il allait

venir. À la vive rougeur qui anima subitement ses

joues, depuis longtemps pâlies par la souffrance, à

l’éclat extraordinaire dont brillèrent ses yeux, Mme de

Piennes faillit se repentir d’avoir consenti à cette

entrevue ; mais il n’était plus temps de changer de

résolution. Elle employa quelques minutes qui lui

restaient avant l’arrivée de Max en exhortations pieuses

et énergiques, mais elles étaient écoutées avec une

distraction notable, car Arsène ne semblait préoccupée



129

que d’arranger ses cheveux et le ruban chiffonné de son

bonnet.

Enfin M. de Salligny parut, contractant tous ses

traits pour leur donner un air de gaieté et d’assurance. Il

lui demanda comment elle se portait, d’un ton de voix

qu’il essaya de rendre naturel, mais qu’aucun rhume ne

saurait donner. De son côté, Arsène n’était pas non plus

à son aise ; elle balbutiait, elle ne pouvait trouver une

phrase, mais elle prit la main de Mme de Piennes et la

porta à ses lèvres comme pour la remercier. Ce qui se

dit pendant un quart d’heure, ce fut ce qui se dit partout

entre gens embarrassés. Mme de Piennes seule

conservait son calme ordinaire, ou plutôt, mieux

préparée, elle se maîtrisait mieux. Souvent elle

répondait pour Arsène, et celle-ci trouvait que son

interprète rendait assez mal ses pensées. La

conversation languissant, Mme de Piennes remarqua

que la malade toussait beaucoup, lui rappela que le

médecin lui défendait de parler, et s’adressant à Max,

lui dit qu’il ferait mieux de faire une petite lecture que

de fatiguer Arsène par ses questions. Aussitôt Max prit

un livre avec empressement, et s’approcha de la fenêtre,

car la chambre était un peu obscure. Il lut sans trop

comprendre. Arsène ne comprenait pas davantage sans

doute, mais elle avait l’air d’écouter avec un vif intérêt.

Mme de Piennes travaillait à quelque ouvrage qu’elle

avait apporté, la garde se pinçait pour ne pas dormir.



130

Les yeux de Mme de Piennes allaient sans cesse du lit à

la fenêtre, jamais Argus ne fit si bonne garde avec les

cent yeux qu’il avait. Au bout de quelques minutes, elle

se pencha vers l’oreille d’Arsène :

– Comme il lit bien ! lui dit-elle tout bas.

Arsène lui jeta un regard qui contrastait étrangement

avec le sourire de sa bouche :

– Oh ! oui, répondit-elle.

Puis elle baissa les yeux, et de minute en minute une

grosse larme paraissait au bord de ses cils et glissait sur

ses joues sans qu’elle s’en aperçût. Max ne tourna pas

la tête une seule fois. Après quelques pages, Mme de

Piennes dit à Arsène :

– Nous allons vous laisser reposer, mon enfant. Je

crains que nous ne vous ayons un peu fatiguée. Nous

reviendrons bientôt vous voir.

Elle se leva, et Max se leva comme son ombre.

Arsène lui dit adieu sans presque le regarder.

– Je suis contente de vous, Max, dit Mme de

Piennes qu’il avait accompagnée jusqu’à la porte, et

d’elle encore plus. Cette pauvre fille est remplie de

résignation. Elle vous donne un exemple.

– Souffrir et se taire, madame, est-ce donc si

difficile à apprendre ?





131

– Ce qu’il faut apprendre surtout, c’est à fermer son

coeur aux mauvaises pensées.

Max la salua et s’éloigna rapidement. Lorsque Mme

de Piennes revit Arsène le lendemain, elle la trouva

contemplant un bouquet de fleurs rares placé sur une

petite table auprès de son lit.

– C’est M. de Salligny qui me les a envoyées, dit-

elle. On est venu de sa part demander comment j’étais.

Lui n’est pas monté.

– Ces fleurs sont fort belles, dit Mme de Piennes un

peu sèchement.

– J’aimais beaucoup les fleurs autrefois, dit la

malade en soupirant ; et il me gâtait... M. de Salligny

me gâtait en me donnant toutes les plus jolies qu’il

pouvait trouver... Mais cela ne me vaut plus rien à

présent... cela sent trop fort... Vous devriez prendre ce

bouquet, madame ; il ne se fâchera pas si je vous le

donne.

– Non, ma chère ; ces fleurs vous font plaisir à

regarder, reprit Mme de Piennes d’un ton plus doux, car

elle avait été très émue de l’accent profondément triste

de la pauvre Arsène. Je prendrai celles qui ont de

l’odeur, gardez les camélias.

– Non. Je déteste les camélias... Ils me rappellent la

seule querelle que nous ayons eue... quand j’étais avec



132

lui.

– Ne pensez plus à ces folies, ma chère enfant.

– Un jour, poursuivit Arsène en regardant fixement

Mme de Piennes, un jour je trouvai dans sa chambre un

beau camélia rose dans un verre d’eau. Je voulus le

prendre, il ne voulut pas. Il m’empêcha même de le

toucher. J’insistai, je lui dis des sottises. Il le prit, le

serra dans une armoire, et mit la clef dans sa poche.

Moi je fis le diable, et je lui cassai même un vase de

porcelaine qu’il aimait beaucoup. Rien n’y fit. Je vis

qu’il le tenait d’une femme comme il faut. Je n’ai

jamais su d’où lui venait ce camélia.

En parlant ainsi, Arsène attachait un regard fixe et

presque méchant sur Mme de Piennes, qui baissa les

yeux involontairement. Il y eut un assez long silence

que troublait seule la respiration oppressée de la

malade. Mme de Piennes venait de se rappeler

confusément certaine histoire de camélia. Un jour

qu’elle dînait chez Mme Aubrée, Max lui avait dit que

sa tante venait de lui souhaiter sa fête, et lui demanda

de lui donner un bouquet aussi. Elle avait détaché en

riant un camélia de ses cheveux et le lui avait donné.

Mais comment un fait aussi insignifiant était-il demeuré

dans sa mémoire ? Mme de Piennes ne pouvait se

l’expliquer. Elle en était presque effrayée. L’espèce de

confusion qu’elle éprouvait vis-à-vis d’elle-même était



133

à peine dissipée lorsque Max entra et elle se sentit

rougir.

– Merci de vos fleurs, dit Arsène ; mais elles me

font mal... Elles ne seront pas perdues ; je les ai

données à madame. Ne me faites pas parler, on me le

défend. Voulez-vous me lire quelque chose ?

Max s’assit et lut. Cette fois personne n’écouta, je

pense : chacun, y compris le lecteur, suivait le fil de ses

propres pensées.

Quand Mme de Piennes se leva pour sortir, elle

allait laisser le bouquet sur la table, mais Arsène

l’avertit de son oubli. Elle emporta donc le bouquet,

mécontente d’avoir montré peut-être quelque

affectation à ne pas accepter tout d’abord cette

bagatelle.

– Quel mal peut-il y avoir à cela ? pensait-elle. Mais

il y avait déjà du mal à se faire cette simple question.

Sans en être prié, Max la suivit chez elle. Ils

s’assirent, et, détournant les yeux l’un et l’autre, ils

demeurèrent en silence assez longtemps pour en être

embarrassés.

– Cette pauvre fille, dit enfin Mme de Piennes,

m’afflige profondément. Il n’y a plus d’espoir, à ce

qu’il paraît.

– Vous avez vu le médecin, demanda Max ; que dit-



134

il ?

Mme de Piennes secoua la tête.

– Elle n’a plus que bien peu de jours à passer dans

ce monde. Ce matin, on l’a administrée.

– Sa figure faisait mal à voir, dit Max en s’avançant

dans l’embrasure d’une fenêtre, probablement pour

cacher son émotion.

– Sans doute il est cruel de mourir à son âge, reprit

gravement Mme de Piennes ; mais si elle eût vécu

davantage, qui sait si ce n’eût point été un malheur pour

elle ?... En la sauvant d’une mort désespérée, la

Providence a voulu lui donner le temps de se repentir...

C’est une grande grâce dont elle-même sent tout le prix

à présent. L’abbé Dubignon est fort content d’elle, il ne

faut pas tant la plaindre, Max !

– Je ne sais s’il faut plaindre ceux qui meurent

jeunes, répondit-il un peu brusquement... moi,

j’aimerais à mourir jeune ; mais ce qui m’afflige

surtout, c’est de la voir souffrir ainsi.

– La souffrance du corps est souvent utile à l’âme...

Max, sans répondre, alla se placer à l’extrémité de

l’appartement, dans un angle obscur à demi caché par

d’épais rideaux. Mme de Piennes travaillait ou feignait

de travailler, les yeux fixés sur une tapisserie ; mais il

lui semblait sentir le regard de Max comme quelque



135

chose qui pesait sur elle. Ce regard qu’elle fuyait, elle

croyait le sentir errer sur ses mains, sur ses épaules, sur

son front. Il lui sembla qu’il s’arrêtait sur son pied, et

elle se hâta de le cacher sous sa robe. – Il y a peut-être

quelque chose de vrai dans ce qu’on dit du fluide

magnétique, madame.

– Vous connaissez l’amiral de Rigny, madame ?

demanda Max tout à coup.

– Oui, un peu.

– J’aurai peut-être un service à vous demander

auprès de lui... une lettre de recommandation...

– Pourquoi donc ?

– Depuis quelques jours, madame, j’ai fait des

projets, continua-t-il avec une gaieté affectée. Je

travaille à me convertir, et je voudrais faire quelque

acte de bon chrétien, mais, embarrassé, comment m’y

prendre...

Mme de Piennes lui lança un regard un peu sévère.

– Voici à quoi je me suis arrêté, poursuivit-il. Je suis

fâché de ne pas savoir l’école de peloton, mais cela peut

s’apprendre... et, ainsi que j’avais l’honneur de vous le

dire, je me sens une envie extraordinaire d’aller en

Grèce et de tâcher d’y tuer quelque Turc, pour la plus

grande gloire de la croix.





136

– En Grèce ! s’écria Mme de Piennes, laissant

tomber son peloton.

– En Grèce. Ici, je ne fais rien ; je m’ennuie ; je ne

suis bon à rien, je ne puis rien faire d’utile ; il n’y a

personne au monde à qui je sois bon à quelque chose.

Pourquoi n’irais-je pas moissonner des lauriers, ou me

faire casser la tête pour une bonne cause ? D’ailleurs,

pour moi, je ne vois guère d’autre moyen d’aller à la

gloire ou au Temple de Mémoire, à quoi je tiens fort.

Figurez-vous, madame, quel honneur pour moi quand

on lira dans le journal : « On nous écrit de Tripolitza

que M. Max de Salligny, jeune philhellène de la plus

haute espérance – on peut bien dire cela dans un journal

– de la plus haute espérance, vient de périr victime de

son enthousiasme pour la sainte cause de la religion et

de la liberté. Le farouche Kourschid-Pacha a poussé

l’oubli des convenances jusqu’à lui faire trancher la

tête... » C’est justement ce que j’ai de plus mauvais, à

ce que tout le monde dit, n’est-ce pas, madame ?

Et il riait d’un rire forcé.

– Parlez-vous sérieusement, Max ? Vous iriez en

Grèce ?

– Très sérieusement, madame ; seulement, je

tâcherai que mon article nécrologique ne paraisse que le

plus tard possible.





137

– Qu’iriez-vous faire en Grèce ? Ce ne sont pas des

soldats qui manquent aux Grecs... Vous feriez un

excellent soldat, j’en suis sûre ; mais...

– Un superbe grenadier de cinq pieds six pouces !

s’écria-t-il en se levant en pieds ; les Grecs seraient bien

dégoûtés s’ils ne voulaient pas d’une recrue comme

celle-là. Sans plaisanterie, madame, ajouta-t-il en se

laissant retomber dans un fauteuil, c’est je crois, ce que

j’ai de mieux à faire. Je ne puis rester à Paris (il

prononça ces mots avec une certaine violence) ; j’y suis

malheureux, j’y ferais cent sottises... Je n’ai pas la force

de résister... Mais nous en reparlerons ; je ne pars pas

tout de suite... mais je partirai... Oh ! oui, il le faut ; j’en

ai fait mon grand serment. – Savez-vous que depuis

deux jours j’apprends le grec ? Zωή, γσυ ; αγαπώ. C’est

une fort belle langue, n’est-ce pas ?

Mme de Piennes avait lu lord Byron et se rappela

cette phrase grecque, refrain d’une de ses pièces

fugitives. La traduction, comme vous savez, se trouve

en note ; c’est : « Ma vie, je vous aime. » Ce sont

façons de parler obligeantes de ces pays-là. Mme de

Piennes maudissait sa trop bonne mémoire ; elle se

garda bien de demander ce que signifiait ce grec-là, et

craignait seulement que sa physionomie ne montrât

qu’elle avait compris. Max s’était approché du piano et

ses doigts, tombant sur le clavier comme par hasard,





138

formèrent quelques accords mélancoliques. Tout à

coup, il prit son chapeau et, se tournant vers Mme de

Piennes, il lui demanda si elle comptait aller ce soir

chez Mme Darsenay.

– Je pense que oui, répondit-elle en hésitant un peu.

Il lui serra la main et sortit aussitôt, la laissant en

proie à une agitation qu’elle n’avait encore jamais

éprouvée.

Toutes ses idées étaient confuses et se succédaient

avec tant de rapidité qu’elle n’avait pas le temps de

s’arrêter à une seule. C’était comme cette suite

d’images qui paraissent et disparaissent à la portière

d’une voiture entraînée sur un chemin de fer. Mais, de

même qu’au milieu de la course la plus impétueuse,

l’oeil qui n’aperçoit point tous les détails parvient

cependant à saisir le caractère général des sites que l’on

traverse, de même, au milieu de ce chaos de pensées qui

l’assiégeaient, Mme de Piennes éprouvait une

impression d’effroi et se sentait comme entraînée sur

une pente rapide au milieu de précipices affreux. Que

Max l’aimât, elle n’en pouvait douter. Cet amour (elle

disait : cette affection) datait de loin ; mais jusqu’alors

elle ne s’en était pas alarmée. Entre une dévote comme

elle et un libertin comme Max, s’élevait une barrière

insurmontable qui la rassurait autrefois. Bien qu’elle ne

fût pas insensible au plaisir ou à la vanité d’inspirer un



139

sentiment sérieux à un homme aussi léger que l’était

Max dans son opinion, elle n’avait jamais pensé que

cette affection pût devenir un jour dangereuse pour son

repos. Maintenant que le mauvais sujet s’était amendé,

elle commençait à le craindre. Sa conversion, qu’elle

s’attribuait, allait donc devenir, pour elle et pour lui,

une cause de chagrins et de tourments. Par moments,

elle essayait de se persuader que les dangers qu’elle

prévoyait vaguement n’avaient aucun fondement réel.

Ce voyage brusquement résolu, le changement qu’elle

avait remarqué dans les manières de M. de Salligny

pouvaient s’expliquer à la rigueur par l’amour qu’il

avait conservé pour Arsène Guillot ; mais, chose

étrange ! cette pensée lui était plus insupportable que

les autres, et c’était presque un soulagement pour elle

que de s’en démontrer l’invraisemblance.

Mme de Piennes passa toute la soirée à se créer ainsi

des fantômes, à les détruire, à les reformer. Elle ne

voulut pas aller chez Mme Darsenay et, pour être plus

sûre d’elle-même, elle permit à son cocher de sortir et

voulut se coucher de bonne heure ; mais aussitôt qu’elle

eut pris cette magnanime résolution, et qu’il n’y eut

plus moyen de s’en dédire, elle se représenta que c’était

une faiblesse indigne d’elle et s’en repentit. Elle

craignit surtout que Max n’en soupçonnât la cause ; et

comme elle ne pouvait se déguiser à ses propres yeux

son véritable motif pour ne pas sortir, elle en vint à se



140

regarder déjà comme coupable, car cette seule

préoccupation à l’égard de M. de Salligny lui semblait

un crime. Elle pria longtemps, mais elle ne s’en trouva

pas soulagée. Je ne sais à quelle heure elle parvint à

s’endormir ; ce qu’il y a de certain, c’est que,

lorsqu’elle se réveilla, ses idées étaient aussi confuses

que la veille et qu’elle était tout aussi éloignée de

prendre une résolution.

Pendant qu’elle déjeunait – car on déjeune toujours,

madame, surtout quand on a mal dîné elle lut dans un

journal que je ne sais quel pacha venait de saccager une

ville de la Roumélie. Femmes et enfants avaient été

massacrés ; quelques philhellènes avaient péri les armes

à la main, ou avaient été lentement immolés dans

d’horribles tortures. Cet article de journal était peu

propre à faire goûter à Mme de Piennes le voyage de

Grèce auquel Max se préparait. Elle méditait tristement

sur sa lecture lorsqu’on lui apporta un billet de celui-ci.

Le soir précédent, il s’était fort ennuyé chez Mme

Darsenay et, inquiet de n’y pas avoir trouvé Mme de

Piennes, il lui écrivait pour avoir de ses nouvelles, et lui

demander à quelle heure elle devait aller chez Arsène

Guillot. Mme de Piennes n’eut pas le courage d’écrire,

et fit répondre qu’elle irait à l’heure accoutumée. Puis

l’idée lui vint d’y aller sur-le-champ, afin de n’y pas

rencontrer Max ; mais, par réflexion, elle trouva que

c’était un mensonge puéril et honteux, pire que sa



141

faiblesse de la veille. Elle s’arma donc de courage, fit sa

prière avec ferveur et, lorsqu’il fut temps, elle sortit et

monta d’un pas ferme à la chambre d’Arsène.







III



Elle trouva la pauvre fille dans un état à faire pitié.

Il était évident que sa dernière heure était proche et

depuis la veille le mal avait fait d’horribles progrès. Sa

respiration n’était plus qu’un râlement douloureux, et

l’on dit à Mme de Piennes que plusieurs fois dans la

matinée elle avait eu le délire, et que le médecin ne

pensait pas qu’elle pût aller jusqu’au lendemain,

Arsène, cependant, reconnut sa protectrice et la

remercia d’être venue la voir.

– Vous ne vous fatiguerez plus à monter mon

escalier, lui dit-elle d’une voix éteinte.

Chaque parole semblait lui coûter un effort pénible

et user ce qui lui restait de forces. Il fallait se pencher

sur son lit pour l’entendre. Mme de Piennes avait pris

sa main, et elle était déjà froide et comme inanimée.

Max arriva bientôt et s’approcha silencieusement du

lit de la mourante. Elle lui fit un léger signe de tête, et



142

remarquant qu’il avait à la main un livre dans un étui :

– Vous ne lirez pas aujourd’hui, murmura-t-elle

faiblement.

Mme de Piennes jeta les yeux sur ce livre prétendu :

c’était une carte de la Grèce reliée, qu’il avait achetée

en passant.

L’abbé Dubignon, qui, depuis le matin, était auprès

d’Arsène, observant avec quelle rapidité les forces de la

malade s’épuisaient, voulut mettre à profit, pour son

salut, le peu de moments qui lui restaient encore. Il

écarta Max et Mme de Piennes et, courbé sur ce lit de

douleur, il adressa à la pauvre fille les graves et

consolantes paroles que la religion réserve pour de

pareils moments. Dans un coin de la chambre, Mme de

Piennes priait à genoux, et Max, debout près de la

fenêtre, semblait transformé en statue.

– Vous pardonnez à tous ceux qui vous ont offensée,

ma fille ? dit le prêtre d’une voix émue.

– Oui !... qu’ils soient heureux ! répondit la

mourante en faisant un effort pour se faire entendre.

– Fiez-vous donc à la miséricorde de Dieu, ma fille !

reprit l’abbé. Le repentir ouvre les portes du ciel.

Pendant quelques minutes encore, l’abbé continua

ses exhortations ; puis il cessa de parler, incertain s’il

n’avait plus qu’un cadavre devant lui. Mme de Piennes



143

se leva doucement, et chacun demeura quelque temps

immobile, regardant avec anxiété le visage livide

d’Arsène. Ses yeux étaient fermés. Chacun retenait sa

respiration comme pour ne pas troubler le terrible

sommeil qui peut-être avait commencé pour elle, et l’on

entendait distinctement dans la chambre le faible

tintement d’une montre placée sur la table de nuit.

– Elle est passée, la pauvre demoiselle ! dit enfin la

garde après avoir approché sa tabatière des lèvres

d’Arsène ; vous le voyez, le verre n’est pas terni. Elle

est morte !

– Pauvre enfant ! s’écria Max sortant de la stupeur

où il semblait plongé. Quel bonheur a-t-elle eu dans ce

monde ?

Tout à coup, et comme ranimée à sa voix, Arsène

ouvrit les yeux.

– J’ai aimé ! murmura-t-elle d’une voix sourde.

Elle remuait les doigts et semblait vouloir tendre les

mains. Max et Mme de Piennes s’étaient approchés et

prirent chacun une de ses mains.

– J’ai aimé, répéta-t-elle avec un triste sourire.

Ce furent ses dernières paroles. Max et Mme de

Piennes tinrent longtemps ses mains glacées sans oser

lever les yeux.





144

IV



Eh bien, madame, vous me dites que mon histoire

est finie, et vous ne voulez pas en entendre davantage.

J’aurais cru que vous seriez curieuse de savoir si M. de

Salligny fit ou non le voyage de Grèce ; si... mais il est

tard, vous en avez assez. À la bonne heure ! Au moins

gardez-vous des jugements téméraires, je proteste que

je n’ai rien dit qui pût vous y autoriser.

Surtout, ne doutez pas que mon histoire ne soit

vraie. Vous en douteriez ? Allez au Père-Lachaise : à

vingt pas à gauche du tombeau du général Foy, vous

trouverez une pierre de liais fort simple, entourée de

fleurs toujours bien entretenues. Sur la pierre, vous

pourrez lire le nom de mon héroïne gravé en gros

caractères : ARSÈNE GUILLOT et, en vous penchant sur

cette tombe, vous remarquerez, si la pluie n’y a déjà

mis ordre, une ligne tracée au crayon, d’une écriture

très fine :



Pauvre Arsène ! elle prie pour nous.









145

Histoire de Rondino



Ce conte a paru pour la première fois dans le

National en 1830. Il était précédé de cet avertissement :

« Un voyageur nous transmet les détails suivants,

qu’il a recueillis à son passage à Turin, sur un brigand

fameux, exécuté il y a trois mois environ. »

D’abord, ce petit conte n’était pas signé. Mais la

paternité de Mérimée ne semble pas être remise en

question.

Mérimée n’a pas voulu l’inclure dans le recueil

Mosaïque, doutant sans doute de son mérite.









146

Il se nommait Rondino. Orphelin dès son enfance, il

fut laissé aux soins de son oncle, bailli de son village,

homme avare, qui le traitait fort mal. Quand il fut d’âge

à tirer pour la milice, le bailli disait publiquement :

– J’espère que Rondino sera soldat, et que le pays en

sera débarrassé. Ce garçon-là ne peut tourner à bien.

Tôt ou tard, il sera le déshonneur de sa famille.

Certainement, il finira par être pendu.

On prétend que la haine de cet homme pour

Rondino avait un motif honteux. Son neveu avait fait un

petit héritage que le bailli administrait, et dont il n’était

pas pressé de rendre compte. Quoi qu’il en soit, le sort

désigna Rondino pour être conscrit, et il quitta son

village, persuadé que son oncle avait organisé dans le

tirage une supercherie dont il était la victime.

Arrivé à son régiment, il manquait souvent à l’appel,

et montrait tant d’insubordination qu’on l’envoya dans

un bataillon de discipline. Il parut extrêmement touché

de cette punition, jura de changer de conduite et tint

parole. Au bout de quelques mois, il fut rappelé au

régiment. Dès lors, ses devoirs de soldat furent remplis

avec exactitude, et il mit tous ses soins à se faire

distinguer de ses chefs. Il savait lire et écrire ; il était





147

fort intelligent. En peu de temps on le fit caporal, puis

sergent.

Un jour, son colonel lui dit :

– Rondino, votre temps de service va finir ; mais je

compte que vous resterez avec nous ?

– Non, mon colonel je désire retourner dans mon

pays.

– Vous auriez tort. Vous êtes bien ici. Vos officiers

et vos camarades vous estiment. Vous voilà sergent ; et,

si vous continuez à vous bien conduire, vous serez

bientôt sergent-major. En restant au régiment, vous

avez un sort tout fait ; au lieu que si vous retournez

dans votre village, vous mourrez de faim ou bien vous

serez à charge à vos parents.

– Mon colonel, j’ai un peu de bien dans mon pays...

– Vous vous trompez. Votre oncle m’écrit qu’il a

fait pour votre éducation des dépenses dont vous ne

pourrez jamais le rembourser. D’ailleurs, si vous saviez

ce qu’il pense de vous, vous ne seriez pas pressé de

retourner auprès de lui. Il m’écrit de vous retenir par

tous les moyens possibles : il dit que vous êtes un

vaurien, que tout le monde vous déteste, et que pas un

fermier du pays ne voudra vous donner de l’ouvrage.

– Il a dit cela !





148

– J’ai sa lettre.

– N’importe ! Je veux revoir mon pays.

Il fallut lui donner son congé : on l’accompagna de

certificats honorables.

Rondino se rendit aussitôt chez son oncle le bailli,

lui reprocha son injustice et lui demanda fort

insolemment de lui rendre son bien, qu’il retenait à son

préjudice. Le bailli répliqua, s’emporta, produisit des

comptes embrouillés, et la discussion s’échauffa au

point qu’il frappa Rondino. Celui-ci lui porta aussitôt

un coup de stylet, et l’étendit mort sur la place. Le

meurtre commis, il quitta le village et demanda un asile

à un de ses amis qui habitait une métairie isolée au

milieu des montagnes.

Bientôt, trois gendarmes partirent pour l’y chercher.

Rondino les attendit dans un chemin creux, en tua un,

en blessa un autre, et le troisième prit la fuite. Depuis la

persécution des carbonari, les gendarmes ne sont pas

aimés en Piémont, et l’on applaudit toujours à ceux qui

les battent. Aussi Rondino passa-t-il pour un héros

parmi les paysans du voisinage. D’autres rencontres

avec la force armée lui furent aussi heureuses que la

première, et augmentèrent sa réputation. On prétend

que, dans l’espace de deux ou trois ans, il tua ou blessa

une quinzaine de gendarmes. Il changeait souvent de

retraite, mais jamais il ne s’éloignait de plus de sept à



149

huit lieues de son village. Jamais il ne volait ;

seulement, quand ses munitions étaient presque

épuisées, il demandait au premier passant un quart

d’écu pour acheter de la poudre et du plomb.

D’ordinaire, il couchait dans des fermes isolées. Son

usage alors était de fermer toutes les portes, et

d’emporter les clefs dans la chambre qu’on lui avait

donnée. Ses armes étaient auprès de lui, et il laissait en

dehors de la maison, pour faire sentinelle, un énorme

chien qui le suivait partout, et qui plus d’une fois avait

fait sentir ses redoutables dents aux ennemis de son

maître. L’aube venue, Rondino rendait les clefs,

remerciait ses hôtes, et, le plus souvent, ses hôtes le

priaient, à son départ, d’accepter quelques provisions.

M. A..., riche propriétaire de ma connaissance, le

vit, il y a trois ans. On faisait la moisson, et il surveillait

ses ouvriers, quand il vit venir à lui un homme bien fait,

robuste, d’une figure mâle, mais point féroce ; cet

homme avait un fusil, mais, à cinquante pas des

moissonneurs, il le déposa au pied d’un arbre, ordonna

à son chien de le garder, et, s’avançant vers M. A..., il

le pria de vouloir bien lui donner quelque aumône.

– Pourquoi ne travaillez-vous pas avec les ouvriers ?

lui dit M. A..., qui le prenait pour un mendiant

ordinaire.

Le proscrit sourit, et dit :



150

– Je suis Rondino.

Aussitôt on lui offrit quelques pistoles.

– Je ne prends jamais qu’un quart d’écu, dit

Rondino ; cela me suffit pour remplir ma poire à

poudre. Seulement, puisque vous voulez faire quelque

chose pour moi, ayez la bonté de me faire donner

quelque chose à manger, car j’ai faim.

Il prit un pain et du lard, et voulait se retirer aussitôt

emportant son dîner ; mais M. A... le retint encore

quelques moments, curieux d’observer à loisir un

homme dont on parlait tant.

– Vous devriez quitter ce pays, dit-il au proscrit ; tôt

ou tard vous serez pris. Allez à Gênes ou en France ; de

là vous passerez en Grèce, vous y trouverez des

militaires, nos compatriotes, qui vous recevront bien. Je

vous donnerai volontiers les moyens de faire le voyage.

– Je vous remercie, répondit Rondino après avoir un

peu réfléchi. Je ne pourrais vivre autre part que dans

mon pays, et je tâcherai de n’être pendu que le plus tard

possible.

Un jour, quelques voleurs de profession cherchèrent

Rondino, et lui dirent :

– Cette nuit, un conseiller de Turin doit passer à tel

endroit ; il a 40 000 livres dans sa voiture ; si tu veux

nous conduire, nous l’arrêterons, et tu auras part de



151

capitaine.

Rondino leva fièrement la tête, et, les regardant avec

mépris :

– Pour qui me prenez-vous ? dit-il, je suis un

honnête proscrit, et non un voleur. Ne me faites plus de

semblables propositions, ou vous vous en repentirez.

Il les quitta, et alla au-devant du conseiller. L’ayant

rencontré à la tombée de la nuit, il fit arrêter la voiture,

monta sur le siège et ordonna au cocher de continuer sa

route. Cependant, le conseiller tremblant s’attendait à

chaque instant à être assassiné. Au milieu d’un défilé,

les voleurs paraissent à l’improviste ; Rondino leur crie

aussitôt :

– Cette voiture est sous ma protection ; vous me

connaissez, et si vous l’attaquez, c’est à moi que vous

aurez à faire.

Il avait son fusil levé, et son chien n’attendait qu’un

signal pour s’élancer sur les brigands. Ils s’ouvrirent

devant la voiture, qui bientôt fut en lieu de sûreté. Le

conseiller offrit un présent considérable à son

libérateur, mais Rondino le refusa.

– Je n’ai fait que le devoir de tout honnête homme,

dit-il ; aujourd’hui, je n’ai besoin de rien ; toutefois, si

vous voulez me prouver votre reconnaissance, dites

seulement à vos fermiers de me donner un quart d’écu



152

quand je n’aurai plus de poudre, et à dîner quand j’aurai

faim.

Rondino fut pris, il y a deux ans, de la manière

suivante. Il vint coucher une nuit dans un presbytère ; il

demanda toutes les clefs, mais le curé eut l’adresse d’en

retenir une, au moyen de laquelle, le brigand une fois

endormi, il put envoyer un jeune garçon qui le servait

avertir la brigade de gendarmerie la plus proche. Le

chien de Rondino était doué d’un instinct merveilleux

pour sentir de loin l’approche de ses ennemis. Ses

aboiements éveillèrent son maître, qui essaya de sortir

du village ; mais déjà toutes les avenues étaient gardées.

Il monte dans le clocher et s’y barricade. Le jour venu,

il commença à tirer par les fenêtres, et bientôt obligea

les gendarmes à gagner les maisons voisines, et à

renoncer à donner l’assaut. La fusillade dura une grande

partie de la journée. Rondino n’était pas blessé, et déjà

il avait mis hors de combat trois gendarmes ; mais il

n’avait ni pain, ni eau, et la chaleur était étouffante ; il

comprit que son heure était venue. Tout d’un coup on le

vit paraître à une fenêtre du dehors, élevant un

mouchoir blanc au bout de son fusil. On cessa de tirer.

– Je suis las, dit-il, de la vie que je mène ; je veux

bien me rendre, mais je ne veux pas que des gendarmes

aient la gloire de m’avoir pris. Faites venir un officier

de la ligne, et je me rendrai à lui.





153

Précisément un détachement, commandé par un

officier, entrait dans le village ; on consentit à ce que

demandait Rondino. Les soldats se mirent en bataille

devant le clocher, et Rondino sortit à l’instant. Il

s’avança vers l’officier, et lui dit d’une voix ferme :

– Monsieur, acceptez mon chien, vous en serez

content ; promettez-moi d’avoir soin de lui.

L’officier le lui promit. Aussitôt, Rondino brisa la

crosse de son fusil, et fut emmené sans résistance par

les soldats, qui le traitèrent avec beaucoup d’égards. Il

attendit son jugement pendant près de deux ans ; il

écouta son arrêt avec beaucoup de sang-froid, et subit

son supplice sans faiblesse ni fanfaronnades.









154

L’abbé Aubain









155

Il est inutile de dire comment les lettres suivantes

sont tombées entre nos mains. Elles nous ont paru

curieuses, morales et instructives. Nous les publions

sans autre changement que la suppression de certains

noms propres et de quelques passages qui ne se

rapportent pas à l’aventure de l’abbé Aubain.









156

I



De madame de P... à madame de G...



Noirmoutiers... novembre 1844.

J’ai promis de t’écrire, ma chère Sophie, et je tiens

parole ; aussi bien n’ai-je rien de mieux à faire par ces

longues soirées. Ma dernière lettre t’apprenait comment

je me suis aperçue tout à la fois que j’avais trente ans et

que j’étais ruinée. Au premier de ces malheurs, hélas !

il n’y a pas de remède. Au second, nous nous résignons

assez mal, mais enfin, nous nous résignons. Pour

rétablir nos affaires, il nous faut passer deux ans, pour

le moins, dans le sombre manoir d’où je t’écris. J’ai été

sublime. Aussitôt que j’ai su l’état de nos finances, j’ai

proposé à Henri d’aller faire des économies à la

campagne, et huit jours après nous étions à

Noirmoutiers. Je ne te dirai rien du voyage. Il y avait

bien des années que je ne m’étais trouvée pour aussi

longtemps seule avec mon mari. Naturellement nous

étions l’un et l’autre d’assez mauvaise humeur ; mais

comme j’étais parfaitement résolue à faire bonne





157

contenance, tout s’est bien passé. Tu connais mes

grandes résolutions, et tu sais si je les tiens. Nous voilà

installés. Par exemple, Noirmoutiers, pour le

pittoresque, ne laisse rien à désirer. Des bois, des

falaises, la mer à un quart de lieue. Nous avons quatre

grosses tours dont les murs ont quinze pieds

d’épaisseur. J’ai fait un cabinet de travail dans

l’embrasure d’une fenêtre. Mon salon, de soixante pieds

de long, est décoré d’une tapisserie à personnages de

bêtes ; il est vraiment magnifique, éclairé par huit

bougies : c’est l’illumination du dimanche. Je meurs de

peur toutes les fois que j’y passe après le soleil couché.

Tout cela est meublé fort mal, comme tu le penses bien.

Les portes ne joignent pas, les boiseries craquent, le

vent siffle et la mer mugit de la façon la plus lugubre du

monde. Pourtant je commence à m’y habituer. Je range,

je répare, je plante ; avant les grands froids, je me serai

fait un campement tolérable. Tu peux être assurée que

ta tour sera prête pour le printemps. Que ne puis-je déjà

t’y tenir ! Le mérite de Noirmoutiers, c’est que nous

n’avons pas de voisins. Solitude complète. Je n’ai

d’autres visiteurs, grâce à Dieu, que mon curé, l’abbé

Aubain. C’est un jeune homme fort doux, bien qu’il ait

des sourcils arqués et bien fournis, et de grands yeux

noirs comme un traître de mélodrame. Dimanche

dernier, il nous a fait un sermon, pas trop mal pour un

sermon de province, et qui venait comme de cire :



158

« Que le malheur était un bienfait de la Providence pour

épurer nos âmes. » Soit ! À ce compte, nous devons des

remerciements à cet honnête agent de change qui a bien

voulu nous épurer en nous emportant notre fortune.

Adieu, ma chère amie. Mon piano arrive avec force

caisses. Je vais voir à faire ranger tout cela.

P.-S. Je rouvre ma lettre pour te remercier de ton

envoi. Tout cela est trop beau. Beaucoup trop beau pour

Noirmoutiers. La capote grise me plaît. J’ai reconnu ton

goût. Je la mettrai dimanche pour la messe ; peut-être

qu’il passera un commis voyageur pour l’admirer. Mais

pour qui me prends-tu avec tes romans ? Je veux être, je

suis une personne sérieuse. N’ai-je pas de bonnes

raisons ? Je vais m’instruire. À mon retour à Paris, dans

trois ans d’ici (j’aurai trente-trois ans, juste ciel !), je

veux être une Philaminte. Au vrai, je ne sais que te

demander en fait de livres. Que me conseilles-tu

d’apprendre ? l’allemand ou le latin ? Ce serait bien

agréable de lire Wilhelm Meister dans l’original, ou les

Contes d’Hoffmann. Noirmoutiers est le vrai lieu pour

les contes fantastiques. Mais comment apprendre

l’allemand à Noirmoutiers ? Le latin me plairait assez,

car je trouve injuste que les hommes le sachent pour

eux seuls. J’ai envie de me faire donner des leçons par

mon curé...







159

II



La même à la même



Noirmoutiers... décembre 1844.

Tu as beau t’en étonner, le temps passe plus vite que

tu ne crois, plus vite que je ne l’aurais cru moi-même.

Ce qui soutient surtout mon courage, c’est la faiblesse

de mon seigneur et maître. En vérité, les hommes sont

bien inférieurs à nous. Il est d’un abattement, d’un

avvilimento qui passe la permission. Il se lève le plus

tard qu’il peut, monte à cheval ou va chasser, ou bien

faire visite aux plus ennuyeuses gens du monde,

notaires ou procureurs du roi qui demeurent à la ville,

c’est-à-dire à six lieues d’ici. C’est quand il pleut qu’il

faut le voir ! Voilà huit jours qu’il a commencé les

Mauprat, et il en est au premier volume. – « Il vaut

mieux se louer soi-même que de médire d’autrui. »

C’est un de tes proverbes. Je le laisse donc pour te

parler de moi. L’air de la campagne me fait un bien

infini. Je me porte à merveille, et quand je me regarde

dans ma glace (quelle glace !), je ne me donnerais pas

trente ans ; et puis, je me promène beaucoup. Hier, j’ai

tant fait que Henri est venu avec moi au bord de la mer.



160

Pendant qu’il tirait des mouettes, j’ai lu le chant des

pirates dans le Giaour. Sur la grève, devant une mer

houleuse, ces beaux vers semblent encore plus beaux.

Notre mer ne vaut pas celle de Grèce, mais elle a sa

poésie comme toutes les mers. Sais-tu ce qui me frappe

dans lord Byron ? C’est qu’il voit et qu’il comprend la

nature. Il ne parle pas de la mer pour avoir mangé du

turbot et des huîtres. Il a navigué ; il a vu des tempêtes.

Toutes ses descriptions sont des daguerréotypes. Pour

nos poètes, la rime d’abord, puis le bon sens, s’il y a

place dans le vers. Pendant que je me promenais, lisant,

regardant et admirant, l’abbé Aubain – je ne sais si je

t’ai parlé de mon abbé, c’est le curé de mon village –

est venu me joindre. C’est un jeune prêtre qui me

revient assez. Il a de l’instruction et sait « parler des

choses avec les honnêtes gens ». D’ailleurs, à ses

grands yeux noirs et à sa mine pâle et mélancolique, je

vois bien qu’il a une histoire intéressante, et je prétends

me la faire raconter. Nous avons causé mer, poésie ; et,

ce qui te surprendra dans un curé de Noirmoutiers, il en

parle bien. Puis il m’a menée dans les ruines d’une

vieille abbaye, sur une falaise, et m’a fait voir un grand

portail tout sculpté de monstres adorables. Ah ! si

j’avais de l’argent, comme je réparerais tout cela !

Après, malgré les représentations de Henri, qui voulait

aller dîner, j’ai insisté pour passer par le presbytère,

afin de voir un reliquaire curieux que le curé a trouvé



161

chez un paysan. C’est fort beau, en effet : un coffret en

émail de Limoges, qui ferait une délicieuse cassette à

mettre des bijoux. Mais quelle maison, grand Dieu ! Et

nous autres, qui nous trouvons pauvres ! Figure-toi une

petite chambre au rez-de-chaussée, mal dallée, peinte à

la chaux, meublée d’une table et de quatre chaises, plus

un fauteuil en paille avec une petite galette de coussin,

rembourrée de je ne sais quels noyaux de pêche, et

recouverte en toile à carreaux blancs et rouges. Sur la

table, il y avait trois ou quatre grands in-folio grecs ou

latins. Ce sont des Pères de l’Église, et dessous, comme

caché, j’ai surpris Jocelyn. Il a rougi. D’ailleurs, il était

fort bien à faire les honneurs de son misérable taudis ;

ni orgueil, ni mauvaise honte. Je soupçonnais qu’il avait

son histoire romanesque. J’en ai la preuve maintenant.

Dans le coffre byzantin qu’il nous a montré, il y avait

un bouquet fané de cinq ou six ans au moins.

– Est-ce une relique ? lui ai-je demandé.

– Non, a-t-il répondu un peu troublé. Je ne sais

comment cela se trouve là.

Puis il a pris le bouquet et l’a serré précieusement

dans sa table. Est-ce clair ?... Je suis rentrée au château

avec de la tristesse et du courage : de la tristesse pour

avoir vu tant de pauvreté ; du courage, pour supporter la

mienne, qui pour lui serait une opulence asiatique. Si tu

avais vu sa surprise quand Henri lui a remis vingt francs



162

pour une femme qu’il nous recommandait ! Il faut que

je lui fasse un cadeau. Ce fauteuil de paille où je me

suis assise est par trop dur. Je veux lui donner un de ces

fauteuils en fer qui se plient comme celui que j’avais

emporté en Italie. Tu m’en choisiras un, et tu me

l’enverras au plus vite.







III



La même à la même



Noirmoutiers... février 1845.

Décidément je ne m’ennuie pas à Noirmoutiers.

D’ailleurs, j’ai trouvé une occupation intéressante, et

c’est à mon abbé que je la dois. Mon abbé sait tout,

assurément, et en outre la botanique. Je me suis rappelé

les Lettres de Rousseau, en l’entendant nommer en latin

un vilain oignon que, faute de mieux, j’avais mis sur ma

cheminée.

– Vous savez donc la botanique ?

– Fort mal, répondit-il. Assez cependant pour

indiquer aux gens de ce pays les simples qui peuvent

leur être utiles ; assez surtout, il faut l’avouer, pour



163

donner quelque intérêt à mes promenades solitaires.

J’ai compris tout de suite qu’il serait très amusant de

cueillir de belles fleurs dans mes courses, de les faire

sécher et de les ranger proprement dans « mon vieux

Plutarque à mettre des rabats ».

– Montrez-moi la botanique, lui ai-je dit.

Il voulait attendre au printemps, car il n’y a pas de

fleurs dans cette vilaine saison.

– Mais vous avez des fleurs séchées, lui ai-je dit.

J’en ai vu chez vous.

Je crois t’avoir parlé d’un vieux bouquet

précieusement conservé. – Si tu avais vu sa mine !...

Pauvre malheureux ! Je me suis repentie bien vite de

mon allusion indiscrète.

Pour la lui faire oublier, je me suis hâtée de lui dire

qu’il devait avoir une collection de plantes sèches. Cela

s’appelle un herbier. Il en est convenu aussitôt ; et, dès

le lendemain, il m’apportait dans un ballot de papier

gris, force jolies plantes, chacune avec son étiquette. Le

cours de botanique est commencé ; j’ai fait tout de suite

des progrès étonnants. Mais ce que je ne savais pas,

c’est l’immoralité de cette botanique, et la difficulté des

premières explications, surtout pour un abbé.

Tu sauras, ma chère, que les plantes se marient tout

comme nous autres, mais la plupart ont beaucoup de



164

maris. On appelle les unes phanérogames, si j’ai bien

retenu ce nom barbare. C’est du grec, qui veut dire

mariées publiquement, à la municipalité. Il y a ensuite

les cryptogames, mariages secrets. Les champignons

que tu manges se marient secrètement.

Tout cela est fort scandaleux ; mais il ne s’en tire

pas trop mal, mieux que moi, qui ai eu la sottise de rire

aux éclats, une fois ou deux, aux passages les plus

difficiles. Mais à présent, je suis devenue prudente, et je

ne fais plus de questions.







IV



La même à la même



Noirmoutiers... février 1845.

Tu veux absolument savoir l’histoire de ce bouquet

conservé si précieusement ; mais, en vérité, je n’ose la

lui demander. D’abord il est plus que probable qu’il n’y

a pas d’histoire là-dessous ; puis, s’il y en avait une, ce

serait peut-être une histoire qu’il n’aimerait pas à

raconter. Pour moi, je suis bien convaincue...

Allons ! point de menteries. Tu sais bien que je ne



165

puis avoir de secrets avec toi. Je la sais, cette histoire, et

je vais te la dire en deux mots ; rien de plus simple.

– Comment se fait-il, monsieur l’abbé, lui ai-je dit

un jour, qu’avec l’esprit que vous avez, et tant

d’instruction, vous vous soyez résigné à devenir le curé

d’un petit village ?

Lui, avec un triste sourire :

– Il est plus facile, a-t-il répondu, d’être le pasteur

de pauvres paysans que pasteur de citadins. Chacun doit

mesurer sa tâche à ses forces.

– C’est pour cela, dis-je, que vous devriez être

mieux placé.

– On m’avait dit, dans le temps, continua-t-il, que

monseigneur l’évêque de N***, votre oncle, avait

daigné jeter les yeux sur moi pour me donner la cure de

Sainte-Marie : c’est la meilleure du diocèse. Ma vieille

tante, la seule parente qui me soit restée, demeurant à

N***, on disait que c’était pour moi une situation fort

désirable. Mais je suis bien ici, et j’ai appris avec plaisir

que monseigneur avait fait un autre choix. Que me faut-

il ? Ne suis-je pas heureux à Noirmoutiers ? Si j’y fais

un peu de bien, c’est ma place ; je ne dois pas la quitter.

Et puis la ville me rappelle...

Il s’arrêta, les yeux mornes et distraits ; puis,

reprenant tout à coup :



166

– Nous ne travaillons pas, dit-il, et notre

botanique ?...

Je ne pensais guère alors au vieux foin épars sur la

table et je continuai les questions :

– Quand êtes-vous entré dans les ordres ?

– Il y a neuf ans.

– Neuf ans... mais il me semble que vous deviez

avoir déjà l’âge où l’on a une profession ? Je ne sais,

mais je me suis toujours figuré que ce n’est pas une

vocation de jeunesse qui vous a conduit à vous faire

prêtre.

– Hélas ! non, dit-il d’un air honteux ; mais si ma

vocation a été bien tardive, si elle a été déterminée par

des causes... par une cause...

Il s’embarrassait et ne pouvait achever. Moi, je pris

mon grand courage.

– Gageons, lui dis-je, que certain bouquet que j’ai

vu était pour quelque chose dans cette détermination-

là ?

À peine l’impertinente question était-elle lâchée,

que je me mordais la langue pour l’avoir poussée de la

sorte ; mais il n’était plus temps.

– Eh bien, oui, madame, c’est vrai ; je vous dirai

tout cela, mais pas à présent... Une autre fois. Voici



167

l’Angélus qui va sonner.

Et il était parti avant le premier coup de cloche.

Je m’attendais à quelque histoire terrible. Il revint le

lendemain et ce fut lui qui reprit notre conversation de

la veille. Il m’avoua qu’il avait aimé une jeune

personne de N... ; mais elle avait un peu de fortune et,

lui étudiant, n’avait d’autres ressources que son esprit...

Il lui dit :

– Je pars pour Paris, où j’espère obtenir une place

mais vous, pendant que je travaillerai jour et nuit pour

me rendre digne de vous, ne m’oublierez-vous pas ?

La jeune personne avait seize ou dix-sept ans et était

fort romanesque. Elle lui donna son bouquet en signe de

sa foi. Un an après, il apprenait son mariage avec le

notaire de N..., précisément comme il allait avoir une

chaire dans un collège. Ce coup l’accabla, il renonça à

suivre le concours. Il dit que pendant des années il n’a

pu penser à autre chose ; et en se rappelant cette

aventure si simple, il paraissait aussi ému que si elle

venait de lui arriver. Puis, tirant le bouquet de sa

poche :

– C’était un enfantillage de le garder, dit-il, peut-

être même était-ce mal.

Et il l’a jeté au feu. Lorsque les pauvres fleurs

eurent cessé de craquer et de flamber, il reprit avec plus



168

de calme :

– Je vous remercie de m’avoir demandé ce récit.

C’est à vous que je dois de m’être séparé d’un souvenir

qu’il ne me convenait guère de conserver.

Mais il avait le coeur gros, et l’on voyait sans peine

combien le sacrifice lui avait coûté. Quelle vie, mon

Dieu ! que celle de ces pauvres prêtres ! Les pensées les

plus innocentes, ils doivent se les interdire. Ils sont

obligés de bannir de leur coeur tous ces sentiments qui

font le bonheur des autres hommes... jusqu’aux

souvenirs qui attachent à la vie. Les prêtres nous

ressemblent à nous autres pauvres femmes : tout

sentiment vif est un crime. Il n’y a de permis que de

souffrir, encore pourvu qu’il n’y paraisse pas. Adieu, je

me reproche ma curiosité comme une mauvaise action,

mais c’est toi qui en es la cause.







(Nous omettons plusieurs lettres où il n’est plus

question de l’abbé Aubain.)









169

V



La même à la même



Noirmoutiers... mai 1845.

Il y a bien longtemps que je veux t’écrire, ma chère

Sophie, et je ne sais quelle mauvaise honte m’en a

toujours empêchée. Ce que j’ai à te dire est si étrange,

si ridicule et si triste à la fois, que je ne sais si tu en

seras touchée, ou si tu en riras. Moi-même, j’en suis

encore à n’y rien comprendre. Sans plus de préambule,

j’en viens au fait. Je t’ai parlé plusieurs fois, dans mes

lettres, de l’abbé Aubain, le curé de notre village de

Noirmoutiers. Je t’ai même conté certaine aventure qui

a été la cause de sa profession. Dans la solitude où je

vis, et avec les idées assez tristes que tu me connais, la

société d’un homme d’esprit, instruit, aimable, m’était

extrêmement précieuse. Probablement je lui ai laissé

voir qu’il m’intéressait, et au bout de fort peu de temps

il était chez nous comme un ancien ami. C’était, je

l’avoue, un plaisir tout nouveau pour moi que de causer

avec un homme supérieur dont l’ignorance du monde

faisait valoir la distinction d’esprit. Peut-être encore,

car il faut te dire tout, et ce n’est pas à toi que je puis



170

cacher quelque défaut de mon caractère, peut-être

encore ma naïveté de coquetterie (c’est ton mot), que tu

m’as souvent reprochée, s’est-elle exercée à mon insu.

J’aime à plaire aux gens qui me plaisent, je veux être

aimée de ceux que j’aime... À cet exorde, je te vois

ouvrant de grands yeux, et il me semble t’entendre

dire : « Julie !... » Rassure-toi, ce n’est pas à mon âge

que l’on commence à faire des folies. Mais je continue.

Une sorte d’intimité s’est établie entre nous, sans que

jamais, je me hâte de le dire, il ait jamais rien dit ou fait

qui ne convînt au caractère sacré dont il est revêtu. Il se

plaisait chez moi. Nous causions souvent de sa

jeunesse, et plus d’une fois j’ai eu le tort de mettre sur

le tapis cette romanesque passion qui lui a valu un

bouquet (maintenant en cendres dans ma cheminée) et

la triste robe qu’il porte. Je n’ai pas tardé à

m’apercevoir qu’il ne pensait plus guère à son infidèle.

Un jour il l’avait rencontrée à la ville, et même lui avait

parlé. Il me raconta tout cela, à son retour, et me dit

sans émotion qu’elle était heureuse et qu’elle avait de

charmants enfants. Le hasard l’a rendu témoin de

quelques-unes des impatiences de Henri. De là des

confidences en quelque sorte forcées de ma part, et de

la sienne un redoublement d’intérêt. Il connaît mon

mari comme s’il l’avait pratiqué dix ans. D’ailleurs, il

était aussi bon conseiller que toi, et plus impartial, car

tu crois toujours que les torts sont partagés. Lui me



171

donnait toujours raison, mais en me recommandant la

prudence et la politique. En un mot, il se montrait un

ami dévoué. Il y a en lui quelque chose de féminin qui

me charme. C’est un esprit qui me rappelle le tien. Un

caractère exalté et ferme, sensible et concentré,

fanatique du devoir... Je couds des phrases les unes aux

autres pour retarder l’explication. Je ne puis parler

franc ; ce papier m’intimide. Que je voudrais te tenir au

coin du feu, avec un petit métier entre nous deux,

brodant à la même portière ! Enfin, enfin, ma Sophie, il

faut bien lâcher le grand mot. Le pauvre malheureux

était amoureux de moi. Ris-tu, ou bien es-tu

scandalisée ? Je voudrais te voir en ce moment. Il ne

m’a rien dit, bien entendu, mais nous ne nous trompons

guère, et ses grands yeux noirs !... Pour le coup, je crois

que tu ris. – Que de lions* voudraient avoir ces yeux-là

qui parlent sans le vouloir ! J’ai vu tant de ces

messieurs qui voulaient faire parler les leurs et qui ne

disaient que des bêtises. – Lorsque j’ai reconnu l’état du

malade, la malignité de ma nature, je te l’avouerai, s’en

est presque réjouie d’abord. Une conquête à mon âge,

une conquête innocente comme celle-là !... C’est

quelque chose que d’exciter une telle passion, un amour

impossible !... Fi donc ! ce vilain sentiment m’a passé

bien vite. – Voilà un galant homme, me suis-je dit, dont



*

Lion : ici, espèce de dandy. Voir Albert Savarus, de Balzac.





172

mon étourderie ferait le malheur. C’est horrible, il faut

absolument que cela finisse. Je cherchais dans ma tête

comment je pourrais l’éloigner. Un jour, nous nous

promenions sur la grève, à marée basse. Il n’osait me

dire un mot, et moi j’étais embarrassée aussi. Il y avait

de mortels silences de cinq minutes, pendant lesquels,

pour me faire une contenance, je ramassais des

coquilles. Enfin, je lui dis :

– Mon cher abbé, il faut absolument qu’on vous

donne une meilleure cure que celle-ci. J’écrirai à mon

oncle l’évêque ; j’irai le voir s’il le faut.

– Quitter Noirmoutiers ! s’écria-t-il en joignant les

mains ; mais j’y suis heureux ! Que puis-je désirer

depuis que vous êtes ici ? Vous m’avez comblé, et mon

petit presbytère est devenu un palais.

– Non, repris-je, mon oncle est bien vieux ; si

j’avais le malheur de le perdre, je ne saurais à qui

m’adresser pour vous faire obtenir un poste convenable.

– Hélas ! madame, j’aurais tant de regrets à quitter

ce village !... Le curé de Sainte-Marie est mort... mais

ce qui me rassure, c’est qu’il sera remplacé par l’abbé

Raton. C’est un bien digne prêtre, et je m’en réjouis ;

car si monseigneur avait pensé à moi...

– Le curé de Sainte-Marie est mort ! m’écriai-je. Je

vais aujourd’hui à N***, voir mon oncle.





173

– Ah ! madame, n’en faites rien. L’abbé Raton est

bien plus digne que moi ; et puis, quitter Noirmoutiers !

– Monsieur l’abbé, dis-je d’un ton ferme, il le faut !

À ce mot, il baissa la tête et n’osa plus résister. Je

revins presque en courant au château. Il me suivait à

deux pas en arrière, le pauvre homme, si troublé, qu’il

n’osait pas ouvrir la bouche. Il était anéanti. Je n’ai pas

perdu une minute. À huit heures, j’étais chez mon

oncle. Je l’ai trouvé fort prévenu pour son Raton ; mais

il m’aime, et je sais mon pouvoir. Enfin, après de longs

débats, j’ai obtenu ce que je voulais. Le Raton est

évincé, et l’abbé Aubain est curé de Sainte-Marie.

Depuis deux jours il est à la ville. Le pauvre homme a

compris mon : il le faut. Il m’a remerciée gravement, et

n’a parlé que de sa reconnaissance. Je lui ai su gré de

quitter Noirmoutiers au plus vite et de me dire même

qu’il avait hâte d’aller remercier monseigneur. En

partant, il m’a envoyé son joli coffret byzantin, et m’a

demandé la permission de m’écrire quelquefois. Eh

bien, ma belle ? Es-tu content, Coucy ? – C’est une

leçon. Je ne l’oublierai pas quand je reviendrai dans le

monde. Mais alors j’aurai trente-trois ans, et je n’aurai

guère à craindre d’être aimée... et d’un amour comme

celui-là... – Certes, cela est impossible. – N’importe, de

toute cette folie il me reste un joli coffret et un ami

véritable. Quand j’aurai quarante ans, quand je serai





174

grand’mère, j’intriguerai pour que l’abbé Aubain ait

une cure à Paris. Tu le verras, ma chère, et c’est lui qui

fera faire la première communion à ta fille.







VI



L’abbé Aubain à l’abbé Bruneau, professeur

de théologie à Saint-A***



N***. mai 1845.

Mon cher maître, c’est le curé de Sainte-Marie qui

vous écrit, non plus l’humble desservant de

Noirmoutiers. J’ai quitté mes marécages et me voilà

citadin, installé dans une belle cure, dans la grande rue

de N*** ; curé d’une grande église, bien bâtie, bien

entretenue, magnifique d’architecture, dessinée dans

tous les albums de France. La première fois que j’y ai

dit la messe devant un autel de marbre, tout

resplendissant de dorures, je me suis demandé si c’était

bien moi. Rien de plus vrai. Une de mes joies, c’est de

penser qu’aux vacances prochaines vous viendrez me

faire visite ; que j’aurai une bonne chambre à vous

donner, un bon lit, sans parler de certain bordeaux, que





175

j’appelle mon bordeaux de Noirmoutiers, et qui, j’ose le

dire, est digne de vous. Mais, me demanderez-vous,

comment de Noirmoutiers à Sainte-Marie ? Vous

m’avez laissé à l’entrée de la nef, vous me retrouvez au

clocher.





O Meliboee, deus nobis haec otia fecit.





Mon cher maître, la Providence a conduit à

Noirmoutiers une grande dame de Paris, que des

malheurs, comme il ne nous en arrivera jamais, ont

réduite momentanément à vivre avec dix mille écus par

an. C’est une aimable et bonne personne,

malheureusement un peu gâtée par des lectures frivoles

et par la compagnie de freluquets de la capitale.

S’ennuyant à périr avec un mari dont elle a

médiocrement à se louer, elle m’a fait l’honneur de me

prendre en affection. C’étaient des cadeaux sans fin, des

invitations continuelles, puis chaque jour quelque

nouveau projet où j’étais nécessaire. « L’abbé, je veux

apprendre le latin... L’abbé, je veux apprendre la

botanique. » Horresco referens, n’a-t-elle pas voulu que

je lui montrasse la théologie ? Où étiez-vous, mon cher

maître ? Bref, pour cette soif d’instruction, il eût fallu

tous nos professeurs de Saint-A***. Heureusement ses

fantaisies ne duraient guère, et rarement le cours se



176

prolongeait jusqu’à la troisième leçon. Lorsque je lui

avais dit qu’en latin, rosa veut dire rose : « Mais,

l’abbé, s’écria-t-elle, vous êtes un puits de science !

Comment vous êtes-vous laissé enterrer à

Noirmoutiers ? » S’il faut tout vous dire, mon cher

maître, la bonne dame, à force de lire de ces méchants

livres qu’on fabrique aujourd’hui, s’était mis en tête des

idées bien étranges. Un jour elle me prêta un ouvrage

qu’elle venait de recevoir de Paris et qui l’avait

transportée, Abélard, par M. de Rémusat. Vous l’aurez

lu, sans doute, et aurez admiré les savantes recherches

de l’auteur, malheureusement dirigées dans un mauvais

esprit. Moi, j’avais d’abord sauté au second volume, à

la Philosophie d’Abélard, et c’est après l’avoir lu avec

le plus vif intérêt que je revins au premier, à la vie du

grand hérésiarque. C’était, bien entendu, tout ce que ma

grande dame avait daigné lire. Mon cher maître, cela

m’ouvrit les yeux. Je compris qu’il y avait danger dans

la compagnie des belles dames tant amoureuses de

sciences. Celle-ci rendrait des points à Héloïse pour

l’exaltation. Une situation si nouvelle pour moi

m’embarrassait fort, lorsque tout d’un coup elle me dit :

« L’abbé, il me faut que vous soyez curé de Sainte-

Marie ; le titulaire est mort. Il le faut ! » Aussitôt, elle

monte en voiture, va trouver Monseigneur ; et quelques

jours après j’étais curé de Sainte-Marie, un peu honteux

d’avoir obtenu ce titre par faveur, mais au demeurant



177

enchanté de me voir loin des griffes d’une lionne de la

capitale. Lionne, mon cher maître, c’est en patois

parisien, une femme à la mode.





Ω Zεϋ, µύΰεωα οίου ωπαχα ; γέϋό ;*





Fallait-il donc repousser la fortune pour braver le

péril ? Quelque sot ! Saint Thomas de Cantorbéry

n’accepta-t-il pas les châteaux de Henri II ? Adieu, mon

cher maître, j’espère philosopher avec vous dans

quelques mois, chacun dans un bon fauteuil, devant une

poularde grasse et une bouteille de bordeaux, more

philosophorum. Vale et me ama.









*

Vers d’Eschyle : « Ô Jupiter! les femmes!... quelle race nous as-tu

donnée! »





178

La chambre bleue









179

À madame de la Rhune.





Un jeune homme se promenait d’un air agité dans le

vestibule d’un chemin de fer. Il avait des lunettes

bleues, et, quoiqu’il ne fût pas enrhumé, il portait sans

cesse son mouchoir à son nez. De la main gauche, il

tenait un petit sac noir qui contenait, comme je l’ai

appris plus tard, une robe de chambre de soie et un

pantalon turc.

De temps en temps, il allait à la porte d’entrée,

regardait dans la rue, puis tirait sa montre et consultait

le cadran de la gare. Le train ne partait que dans une

heure ; mais il y a des gens qui craignent toujours d’être

en retard. Le train n’était pas de ceux que prennent les

gens pressés : peu de voitures de première classe.

L’heure n’était pas celle qui permet aux agents de

change de partir après les affaires terminées, pour dîner

dans leur maison de campagne. Lorsque les voyageurs

commencèrent à se montrer, un Parisien eût reconnu à

leur tournure des fermiers ou de petits marchands de la

banlieue. Pourtant, toutes les fois qu’une femme entrait

dans la gare, toutes les fois qu’une voiture s’arrêtait à la

porte, le coeur du jeune homme aux lunettes bleues se





180

gonflait comme un ballon, ses genoux tremblotaient,

son sac était près d’échapper de ses mains et ses

lunettes de tomber de son nez, où, pour le dire en

passant, elles étaient placées tout de travers.

Ce fut bien pis quand, après une longue attente,

parut, par une porte de côté, venant précisément du seul

point qui ne fût pas l’objet d’une observation

continuelle, une femme vêtue de noir, avec un voile

épais sur le visage, et qui tenait à la main un sac de

maroquin brun, contenant, comme je l’ai découvert

dans la suite, une merveilleuse robe de chambre et des

mules de satin bleu. La femme et le jeune homme

s’avancèrent l’un vers l’autre, regardant à droite et à

gauche, jamais devant eux. Ils se joignirent, se

touchèrent la main et demeurèrent quelques minutes

sans se dire un mot, palpitants, pantelants, en proie à

une de ces émotions poignantes pour lesquelles je

donnerais, moi, cent ans de la vie d’un philosophe.

Quand ils trouvèrent la force de parler :

– Léon, dit la jeune femme (j’ai oublié de dire

qu’elle était jeune et jolie), Léon, quel bonheur ! Jamais

je ne vous aurais reconnu sous ces lunettes bleues.

– Quel bonheur ! dit Léon. Jamais je ne vous aurais

reconnue sous ce voile noir.

– Quel bonheur ! reprit-elle. Prenons vite nos





181

places ; si le chemin de fer allait partir sans nous !... (Et

elle lui serra le bras fortement.) On ne se doute de rien.

Je suis en ce moment avec Clara et son mari, en route

pour sa maison de campagne, où je dois demain lui

faire mes adieux... Et, ajouta-t-elle en riant et baissant

la tête, il y a une heure qu’elle est partie, et demain,...

après avoir passé la dernière soirée avec elle... (De

nouveau elle lui serra le bras), demain, dans la matinée,

elle me laissera à la station, où je trouverai Ursule, que

j’ai envoyée devant, chez ma tante... Oh ! j’ai tout

prévu ! Prenons nos billets... Il est impossible qu’on

nous devine ! Oh ! si on nous demande nos noms dans

l’auberge ? j’ai déjà oublié...

– Monsieur et madame Duru.

– Oh ! non. Pas Duru. Il y avait à la pension un

cordonnier qui s’appelait comme cela.

– Alors, Dumont ?

– Daumont.

– À la bonne heure, mais on ne nous demandera

rien.

La cloche sonna, la porte de la salle d’attente

s’ouvrit, et la jeune femme, toujours soigneusement

voilée, s’élança dans une diligence avec son jeune

compagnon. Pour la seconde fois, la cloche retentit ; on

ferma la portière de leur compartiment.



182

– Nous sommes seuls ! s’écrièrent-ils avec joie.

Mais, presque au même moment, un homme

d’environ cinquante ans, tout habillé de noir, l’air grave

et ennuyé, entra dans la voiture et s’établit dans un coin.

La locomotive siffla et le train se mit en marche. Les

deux jeunes gens, retirés le plus loin qu’ils avaient pu

de leur incommode voisin, commencèrent à se parler

bas et en anglais par surcroît de précaution.

– Monsieur, dit l’autre voyageur dans la même

langue et avec un bien plus pur accent britannique, si

vous avez des secrets à vous conter, vous ferez bien de

ne pas les dire en anglais devant moi. Je suis Anglais.

Désolé de vous gêner, mais, dans l’autre compartiment,

il y avait un homme seul, et j’ai pour principe de ne

jamais voyager avec un homme seul... Celui-là avait

une figure de Jud. Et cela aurait pu le tenter.

Il montra son sac de voyage, qu’il avait jeté devant

lui sur un coussin.

– Au reste, si je ne dors pas, je lirai.

En effet, il essaya loyalement de dormir. Il ouvrit

son sac, en tira une casquette commode, la mit sur sa

tête, et tint les yeux fermés pendant quelques minutes ;

puis il les rouvrit avec un geste d’impatience, chercha

dans son sac des lunettes, puis un livre grec ; enfin, il se

mit à lire avec beaucoup d’attention. Pour prendre le





183

livre dans le sac, il fallut déranger maint objet entassé

au hasard. Entre autres, il tira des profondeurs du sac

une assez grosse liasse de billets de la banque

d’Angleterre, la déposa sur la banquette en face de lui,

et, avant de la replacer dans le sac, il la montra au jeune

homme en lui demandant s’il trouverait à changer des

banknotes à N***.

– Probablement. C’est sur la route d’Angleterre.

N*** était le lieu où se dirigeaient les deux jeunes

gens. Il y a à N*** un petit hôtel assez propret, où l’on

ne s’arrête guère que le samedi soir. On prétend que les

chambres sont bonnes. Le maître et les gens ne sont pas

assez éloignés de Paris pour avoir ce vice provincial. Le

jeune homme, que j’ai déjà appelé Léon, avait été

reconnaître cet hôtel quelque temps auparavant, sans

lunettes bleues, et, sur le rapport qu’il en avait fait, son

amie avait paru éprouver le désir de le visiter.

Elle se trouvait, d’ailleurs, ce jour-là, dans une

disposition d’esprit telle, que les murs d’une prison lui

eussent semblé pleins de charmes, si elle y eût été

enfermée avec Léon.

Cependant, le train allait toujours ; l’Anglais lisait

son grec sans tourner la tête vers ses compagnons, qui

causaient si bas, que des amants seuls eussent pu

s’entendre. Peut-être ne surprendrai-je pas mes lecteurs

en leur disant que c’étaient des amants dans toute la



184

force du terme, et, ce qu’il y avait de déplorable, c’est

qu’ils n’étaient pas mariés, et il y avait des raisons qui

s’opposaient à ce qu’ils le fussent.

On arriva à N***. L’Anglais descendit le premier.

Pendant que Léon aidait son amie à sortir de la

diligence sans montrer ses jambes, un homme s’élança

sur la plate-forme, du compartiment voisin. Il était pâle,

jaune même, les yeux creux et injectés de sang, la barbe

mal faite, signe auquel on reconnaît souvent les grands

criminels. Son costume était propre mais usé jusqu’à la

corde. Sa redingote, jadis noire, maintenant grise au dos

et aux coudes, était boutonnée jusqu’au menton,

probablement pour cacher un gilet encore plus râpé. Il

s’avança vers l’Anglais, et, d’un ton très humble :

– Uncle !... lui dit-il.

– Leave me alone, you wretch ! s’écria l’Anglais,

dont l’oeil gris s’alluma d’un éclat de colère.

Et il fit un pas pour sortir de la station.

– Don’t drive me to despair, reprit l’autre avec un

accent à la fois lamentable et presque menaçant.

– Veuillez être assez bon pour garder mon sac un

instant, dit le vieil Anglais, en jetant son sac de voyage

aux pieds de Léon.

Aussitôt il prit le bras de l’homme qui l’avait

accosté, le mena ou plutôt le poussa dans un coin, où il



185

espérait n’être pas entendu, et, là, il lui parla un

moment d’un ton fort rude, comme il semblait. Puis il

tira de sa poche quelques papiers, les froissa et les mit

dans la main de l’homme qui l’avait appelé son oncle.

Ce dernier prit les papiers sans remercier et presque

aussitôt s’éloigna et disparut.

Il n’y a qu’un hôtel à N***, il ne faut donc pas

s’étonner si, au bout de quelques minutes, tous les

personnages de cette véridique histoire s’y retrouvèrent.

En France, tout voyageur qui a le bonheur d’avoir une

femme bien mise à son bras est sûr d’obtenir la

meilleure chambre dans tous les hôtels ; aussi est-il

établi que nous sommes la nation la plus polie de

l’Europe.

Si la chambre qu’on donna à Léon était la meilleure,

il serait téméraire d’en conclure qu’elle était excellente.

Il y avait un grand lit de noyer, avec des rideaux de

perse où l’on voyait imprimée en violet l’histoire

magique de Pyrame et de Thisbé. Les murs étaient

couverts d’un papier peint représentant une vue de

Naples avec beaucoup de personnages ;

malheureusement, des voyageurs désoeuvrés et

indiscrets avaient ajouté des moustaches et des pipes à

toutes les figures mâles et femelles ; et bien des sottises

en prose et en vers écrites à la mine de plomb se lisaient

sur le ciel et sur la mer. Sur ce fond pendaient plusieurs





186

gravures : Louis-Philippe prêtant serment à la Charte

de 1830 ; la Première entrevue de Julie et de Saint-

Preux ; l’Attente du bonheur et les Regrets, d’après M.

Dubuffe. Cette chambre s’appelait la chambre bleue,

parce que les deux fauteuils à droite et à gauche de la

cheminée étaient en velours d’Utrecht de cette couleur ;

mais, depuis bien des années, ils étaient cachés sous des

chemises de percaline grise à galons amarante.

Tandis que les servantes de l’hôtel s’empressaient

autour de la nouvelle arrivée et lui faisaient leurs offres

de service, Léon, qui n’était pas dépourvu de bon sens

quoique amoureux, allait à la cuisine commander le

dîner. Il lui fallut employer toute sa rhétorique et

quelques moyens de corruption pour obtenir la

promesse d’un dîner à part ; mais son horreur fut grande

lorsqu’il apprit que, dans la principale salle à manger,

c’est-à-dire à côté de sa chambre, MM. les officiers du

3e hussards, qui allaient relever MM. les officiers du 3e

chasseurs à N***, devaient se réunir à ces derniers, le

jour même, dans un dîner d’adieu où régnerait une

grande cordialité. L’hôte jura ses grands dieux qu’à part

la gaieté naturelle à tous les militaires français, MM. les

hussards et MM. les chasseurs étaient connus dans toute

la ville pour leur douceur et leur sagesse, et que leur

voisinage n’aurait pas le moindre inconvénient pour

madame, l’usage de MM. les officiers étant de se lever

de table dès avant minuit.



187

Comme Léon regagnait la chambre bleue, sur cette

assurance qui ne le troublait pas médiocrement, il

s’aperçut que son Anglais occupait la chambre à côté de

la sienne. La porte était ouverte. L’Anglais, assis devant

une table sur laquelle étaient un verre et une bouteille,

regardait le plafond avec une attention profonde,

comme s’il comptait les mouches qui s’y promenaient.

– Qu’importe le voisinage ! se dit Léon. L’Anglais

sera bientôt ivre, et les hussards s’en iront avant minuit.

En entrant dans la chambre bleue, son premier soin

fut de s’assurer que les portes de communication étaient

bien fermées et qu’elles avaient des verrous. Du côté de

l’Anglais il y avait double porte ; les murs étaient épais.

Du côté des hussards la paroi était plus mince, mais la

porte avait serrure et verrou. Après tout, c’était contre

la curiosité une barrière bien plus efficace que les stores

d’une voiture, et combien de gens se croient isolés du

monde dans un fiacre !

Assurément, l’imagination la plus riche ne peut se

représenter de félicité plus complète que celle de deux

jeunes amants qui, après une longue attente, se trouvent

seuls, loin des jaloux et des curieux, en mesure de se

conter à loisir leurs souffrances passées et de savourer

les délices d’une parfaite réunion. Mais le diable trouve

toujours le moyen de verser sa goutte d’absinthe dans la

coupe du bonheur.



188

Johnson a écrit, mais non le premier, et il l’avait pris

à un Grec, que nul homme ne peut se dire : «

Aujourd’hui je serai heureux. » Cette vérité reconnue, à

une époque très reculée, par les plus grands philosophes

est encore ignorée par un certain nombre de mortels et

singulièrement par la plupart des amoureux.

Tout en faisant un assez médiocre dîner, dans la

chambre bleue, de quelques plats dérobés au banquet

des chasseurs et des hussards, Léon et son amie eurent

beaucoup à souffrir de la conversation à laquelle se

livraient ces messieurs dans la salle voisine. On y tenait

des propos étrangers à la stratégie et à la tactique, et que

je me garderai bien de rapporter.

C’était une suite d’histoires saugrenues, presque

toutes fort gaillardes, accompagnées de rires éclatants,

auxquels il était parfois assez difficile à nos amants de

ne pas prendre part. L’amie de Léon n’était pas une

prude ; mais il y a des choses qu’on n’aime pas à

entendre, même en tête-à-tête avec l’homme qu’on

aime. La situation devenait de plus en plus

embarrassante, et comme on allait apporter le dessert de

MM. les officiers, Léon crut devoir descendre à la

cuisine pour prier l’hôte de représenter à ces messieurs

qu’il y avait une femme souffrante dans la chambre à

côté d’eux, et qu’on attendait de leur politesse qu’ils

voudraient bien faire un peu moins de bruit.





189

Le maître d’hôtel, comme il arrive dans les dîners de

corps, était tout ahuri et ne savait à qui répondre. Au

moment où Léon lui donnait son message pour les

officiers, un garçon lui demandait du vin de

Champagne pour les hussards, une servante du vin de

Porto pour l’Anglais.

– J’ai dit qu’il n’y en avait pas, ajouta-t-elle.

– Tu es une sotte. Il y a tous les vins chez moi. Je

vais lui en trouver, du porto ! Apporte-moi la bouteille

de ratafia, une bouteille à quinze et un carafon d’eau-

de-vie.

Après avoir fabriqué du porto en un tour de main,

l’hôte entra dans la grande salle et fit la commission

que Léon venait de lui donner. Elle excita tout d’abord

une tempête furieuse.

Puis une voix de basse qui dominait toutes les

autres, demanda quelle espèce de femme était leur

voisine. Il se fit une sorte de silence. L’hôte répondit :

– Ma foi ! messieurs, je ne sais trop que vous dire.

Elle est bien gentille et bien timide, Marie-Jeanne dit

qu’elle a une alliance au doigt. Ça se pourrait bien que

ce fût une mariée, qui vient ici pour faire la noce,

comme il en vient des fois.

– Une mariée ? s’écrièrent quarante voix, il faut

qu’elle vienne trinquer avec nous. Nous allons boire à



190

sa santé, et apprendre au mari ses devoirs conjugaux !

À ces mots, on entendit un grand bruit d’éperons, et

nos amants tressaillirent, pensant que leur chambre

allait être prise d’assaut. Mais soudain une voix s’élève

qui arrête le mouvement. Il était évident que c’était un

chef qui parlait. Il reprocha aux officiers leur

impolitesse et leur intima l’ordre de se rasseoir et de

parler décemment et sans crier. Puis il ajouta quelques

mots trop bas pour être entendus de la chambre bleue.

Ils furent écoutés avec déférence, mais non sans exciter

pourtant une certaine hilarité contenue. À partir de ce

moment, il y eut dans la salle des officiers un silence

relatif, et nos amants, bénissant l’empire salutaire de la

discipline, commencèrent à se parler avec plus

d’abandon... Mais, après tant de tracas, il fallait du

temps pour retrouver les tendres émotions que

l’inquiétude, les ennuis du voyage, et surtout la grosse

joie de leurs voisins avaient fortement troublées. À leur

âge cependant, la chose n’est pas très difficile, et ils

eurent bientôt oublié tous les désagréments de leur

expédition aventureuse pour ne plus penser qu’aux plus

importants de ses résultats.

Ils croyaient la paix faite avec les hussards ; hélas !

ce n’était qu’une trêve. Au moment où ils s’y

attendaient le moins, lors qu’ils étaient à mille lieues de

ce monde sublunaire, voilà vingt-quatre trompettes





191

soutenues de quelques trombones qui sonnent l’air

connu des soldats français : La victoire est à nous ! Le

moyen de résister à pareille tempête ? Les pauvres

amants furent bien à plaindre.

.....................................................

Non, pas tant à plaindre, car à la fin les officiers

quittèrent la salle à manger, défilant devant la porte de

la chambre bleue avec un grand cliquetis de sabres et

d’éperons, et criant l’un après l’autre :

– Bonsoir, madame la mariée !

Puis tout bruit cessa. Je me trompe, l’Anglais sortit

dans le corridor et cria :

– Garçon ! apportez-moi une autre bouteille du

même porto.

Le calme était rétabli, dans l’hôtel de N***. La nuit

était douce, la lune dans son plein. Depuis un temps

immémorial, les amants se plaisent à regarder notre

satellite. Léon et son amie ouvrirent leur fenêtre, qui

donnait sur un petit jardin, et aspirèrent avec plaisir l’air

frais qu’embaumait un berceau de clématites.

Ils n’y restèrent pas longtemps toutefois. Un homme

se promenait dans le jardin, la tête baissée, les bras

croisés, un cigare à la bouche. Léon crut reconnaître le

neveu de l’Anglais qui aimait le bon vin de Porto.





192

Je hais les détails inutiles, et, d’ailleurs, je ne me

crois pas obligé de dire au lecteur tout ce qu’il peut

facilement imaginer, ni de raconter, heure par heure,

tout ce qui se passa dans l’hôtel de N***. Je dirai donc

que la bougie qui brûlait sur la cheminée sans feu de la

chambre bleue était plus d’à moitié consumée, quand,

dans l’appartement de l’Anglais, naguère silencieux, un

bruit étrange se fit entendre, comme un corps lourd peut

en produire en tombant. À ce bruit se joignit une sorte

de craquement non moins étrange, suivi d’un cri étouffé

et de quelques mots indistincts, semblables à une

imprécation. Les deux jeunes habitants de la chambre

bleue tressaillirent. Peut-être avaient-ils été réveillés en

sursaut. Sur l’un et l’autre, ce bruit, qu’ils ne

s’expliquaient pas, avait causé une impression presque

sinistre.

– C’est notre Anglais qui rêve, dit Léon en

s’efforçant de sourire. Mais il voulait rassurer sa

compagne, et il frissonna involontairement. Deux ou

trois minutes après, une porte s’ouvrit dans le corridor,

avec précaution, comme il semblait ; puis elle se

referma très doucement. On entendit un pas lent et mal

assuré qui, selon toute apparence, cherchait à se

dissimuler.

– Maudite auberge ! s’écria Léon.

– Ah ! c’est le paradis !... répondit la jeune femme



193

en laissant tomber sa tête sur l’épaule de Léon. Je

meurs de sommeil...

Elle soupira et se rendormit presque aussitôt.

Un moraliste illustre a dit que les hommes ne sont

jamais bavards lorsqu’ils n’ont plus rien à demander.

Qu’on ne s’étonne donc point si Léon ne fit aucune

tentative pour renouer la conversation ; ou disserter sur

les bruits de l’hôtel de N***. Malgré lui, il en était

préoccupé et son imagination y rattachait maintes

circonstances auxquelles, dans une autre disposition

d’esprit, il n’eût fait aucune attention. La figure sinistre

du neveu de l’Anglais lui revenait en mémoire. Il y

avait de la haine dans le regard qu’il jetait à son oncle,

tout en lui parlant avec humilité, sans doute parce qu’il

lui demandait de l’argent.

Quoi de plus facile à un homme jeune encore et

vigoureux, désespéré en outre, que de grimper du jardin

à la fenêtre de la chambre voisine ? D’ailleurs, il logeait

dans l’hôtel, puisque, la nuit, il se promenait dans le

jardin. Peut-être,... probablement même,...

indubitablement, il savait que le sac noir de son oncle

renfermait une grosse liasse de billets de banque... Et ce

coup sourd, comme un coup de massue sur un crâne

chauve !... ce cri étouffé !... ce jurement affreux ! et ces

pas ensuite ! Ce neveu avait la mine d’un assassin...

Mais on n’assassine pas dans un hôtel plein d’officiers.



194

Sans doute cet Anglais avait mis le verrou en homme

prudent, surtout sachant le drôle aux environs... Il s’en

défiait, puisqu’il n’avait pas voulu l’aborder avec son

sac à la main... Pourquoi se livrer à des pensées

hideuses quand on est si heureux ?

Voilà ce que Léon se disait mentalement. Au milieu

de ses pensées, que je me garderai d’analyser plus

longuement et qui se présentaient à lui presque aussi

confuses que les visions d’un rêve, il avait les yeux

fixés machinalement vers la porte de communication

entre la chambre bleue et celle de l’Anglais.

En France, les portes ferment mal. Entre celle-ci et

le parquet, il y avait un intervalle d’au moins deux

centimètres. Tout à coup, dans cet intervalle, à peine

éclairé par le reflet du parquet, parut quelque chose de

noirâtre, plat, semblable à une lame de couteau, car le

bord, frappé par la lumière de la bougie, présentait une

ligne mince, très brillante. Cela se mouvait lentement

dans la direction d’une petite mule de satin bleu, jetée

indiscrètement à peu de distance de cette porte. Était-ce

quelque insecte comme un mille-pattes ?... Non ; ce

n’est pas un insecte. Cela n’a pas de forme

déterminée... Deux ou trois traînées brunes, chacune

avec sa ligne de lumière sur les bords, ont pénétré dans

la chambre. Leur mouvement s’accélère, grâce à la

pente du parquet... Elles s’avancent rapidement, elles





195

viennent effleurer la petite mule. Plus de doute ! C’est

un liquide, et, ce liquide, on en voyait maintenant

distinctement la couleur à la lueur de la bougie, c’était

du sang ! Et tandis que Léon, immobile, regardait avec

horreur ces traînées effroyables, la jeune femme

dormait toujours d’un sommeil tranquille, et sa

respiration régulière échauffait le cou et l’épaule de son

amant.

...........................................................

Le soin qu’avait eu Léon de commander le dîner dès

en arrivant dans l’hôtel de N*** prouve suffisamment

qu’il avait une assez bonne tête, une intelligence élevée

et qu’il savait prévoir. Il ne démentit pas en cette

occasion le caractère qu’on a pu lui reconnaître déjà. Il

ne fit pas un mouvement et toute la force de son esprit

se tendit avec effort pour prendre une résolution en

présence de l’affreux malheur qui le menaçait.

Je m’imagine que la plupart de mes lecteurs, et

surtout mes lectrices, remplis de sentiments héroïques,

blâmeront en cette circonstance la conduite et

l’immobilité de Léon. Il aurait dû, me dira-t-on, courir à

la chambre de l’Anglais et arrêter le meurtrier, tout au

moins tirer sa sonnette et carillonner les gens de l’hôtel.

– À cela je répondrai d’abord que, dans les hôtels de

France, il n’y a de sonnettes que pour l’ornement des

chambres et que leurs cordons ne correspondent à



196

aucun appareil métallique. J’ajouterai

respectueusement, mais avec fermeté, que, s’il est mal

de laisser mourir un Anglais à côté de soi, il n’est pas

louable de lui sacrifier une femme qui dort la tête sur

votre épaule. Que serait-il arrivé si Léon eût fait un

tapage à réveiller l’hôtel ? Les gendarmes, le procureur

impérial et son greffier seraient arrivés aussitôt. Avant

de lui demander ce qu’il avait vu et entendu, ces

messieurs sont, par profession, si curieux qu’ils lui

auraient dit tout d’abord :

– Comment vous nommez-vous ? Vos papiers ? Et

madame ? Que faisiez-vous ensemble dans la chambre

bleue ? Vous aurez à comparaître en cour d’assises pour

dire que le tant de tel mois, à telle heure de nuit, vous

avez été les témoins de tel fait.

Or c’est précisément cette idée de procureur

impérial et de gens de justice qui la première se

présenta à l’esprit de Léon. Il y a parfois dans la vie des

cas de conscience difficiles à résoudre ; vaut-il mieux

laisser égorger un voyageur inconnu, ou déshonorer et

perdre la femme qu’on aime ?

Il est désagréable d’avoir à se poser un pareil

problème. J’en donne en dix la solution au plus habile.

Léon fit donc ce que probablement plusieurs eussent

fait à sa place : il ne bougea pas.





197

Les yeux fixés sur la mule bleue et le petit ruisseau

rouge qui la touchait, il demeura longtemps comme

fasciné, tandis qu’une sueur froide mouillait ses tempes

et que son coeur battait dans sa poitrine à la faire

éclater.

Une foule de pensées et d’images bizarres et

horribles l’obsédaient, et une voix intérieure lui criait à

chaque instant : « Dans une heure, on saura tout, et

c’est ta faute ! » Cependant, à force de se dire :

« Qu’allais-je faire dans cette galère ? » on finit par

apercevoir quelques rayons d’espérance. Il se dit enfin :

– Si nous quittions ce maudit hôtel avant la

découverte de ce qui s’est passé dans la chambre à côté,

peut-être pourrions-nous faire perdre nos traces.

Personne ne nous connaît ici ; on ne m’a vu qu’en

lunettes bleues ; on ne l’a vue que sous son voile. Nous

sommes à deux pas d’une station, et en une heure nous

serions bien loin de N***.

Puis, comme il avait longuement étudié l’Indicateur

pour organiser son expédition, il se rappela qu’un train

passait à huit heures allant à Paris. Bientôt après, on

serait perdu dans l’immensité de cette ville où se

cachent tant de coupables. Qui pourrait y découvrir

deux innocents ? Mais n’entrerait-on pas chez l’Anglais

avant huit heures ? Toute la question était là.

Bien convaincu qu’il n’avait pas d’autre parti à



198

prendre, il fit un effort désespéré pour secouer la

torpeur qui s’était emparée de lui depuis si longtemps ;

mais, au premier mouvement qu’il fit, sa jeune

compagne se réveilla et l’embrassa à l’étourdie. Au

contact de sa joue glacée, elle laissa échapper un petit

cri :

– Qu’avez-vous ? lui dit-elle avec inquiétude. Votre

front est froid comme un marbre.

– Ce n’est rien, répondit-il d’une voix mal assurée.

J’ai entendu un bruit dans la chambre à côté...

Il se dégagea de ses bras et d’abord écarta la mule

bleue et plaça un fauteuil devant la porte de

communication, de manière à cacher à son amie

l’affreux liquide qui, ayant cessé de s’étendre, formait

maintenant une tache assez large sur le parquet. Puis il

entr’ouvrit la porte qui donnait sur le corridor et écouta

avec attention : il osa même s’approcher de la porte de

l’Anglais. Elle était fermée. Il y avait déjà quelque

mouvement dans l’hôtel. Le jour se levait. Les valets

d’écurie pansaient les chevaux dans la cour, et, du

second étage, un officier descendait les escaliers en

faisant résonner ses éperons. Il allait présider à cet

intéressant travail, plus agréable aux chevaux qu’aux

humains, et qu’en termes techniques on appelle la botte.

Léon rentra dans la chambre bleue, et, avec tous les

ménagements que l’amour peut inventer, à grands



199

renforts de circonlocutions et d’euphémismes, il exposa

à son amie la situation où il se trouvait.

Danger de rester ; danger de partir trop

précipitamment ; danger encore plus grand d’attendre

dans l’hôtel que la catastrophe de la chambre voisine

fût découverte.

Inutile de dire l’effroi causé par cette

communication, les larmes qui la suivirent, les

propositions insensées qui furent mises en avant ; que

de fois les deux infortunés se jetèrent dans les bras l’un

de l’autre, en se disant : « Pardonne-moi ! pardonne-

moi ! » Chacun se croyait le plus coupable. Ils se

promirent de mourir ensemble, car la jeune femme ne

doutait pas que la justice ne les trouvât coupables du

meurtre de l’Anglais, et, comme ils n’étaient pas sûrs

qu’on leur permit de s’embrasser encore sur l’échafaud,

ils s’embrassèrent à s’étouffer, s’arrosant à l’envi de

leurs larmes. Enfin, après avoir dit bien des absurdités

et bien des mots tendres et déchirants, ils reconnurent,

au milieu de mille baisers, que le plan médité par Léon,

c’est-à-dire le départ par le train de huit heures, était en

réalité le seul praticable et le meilleur à suivre. Mais

restaient encore deux mortelles heures à passer. À

chaque pas dans le corridor, ils frémissaient de tous

leurs membres. Chaque craquement de bottes leur

annonçait l’entrée du procureur impérial.





200

Leur petit paquet fut fait en un clin d’oeil. La jeune

femme voulait brûler dans la cheminée la mule bleue ;

mais Léon la ramassa, et après l’avoir essuyée à la

descente de lit, il la baisa et la mit dans sa poche. Il fut

surpris de trouver qu’elle sentait la vanille ; son amie

avait pour parfum le bouquet de l’impératrice Eugénie.

Déjà tout le monde était réveillé dans l’hôtel. On

entendait des garçons qui riaient, des servantes qui

chantaient, des soldats qui brossaient les habits des

officiers. Sept heures venaient de sonner. Léon voulut

obliger son amie à prendre une tasse de café au lait,

mais elle déclara que sa gorge était si serrée, qu’elle

mourrait si elle essayait de boire quelque chose.

Léon, muni de ses lunettes bleues, descendit pour

payer sa note. L’hôte lui demanda pardon, pardon du

bruit qu’on avait fait, et qu’il ne pouvait encore

s’expliquer, car MM. les officiers étaient toujours si

tranquilles ! Léon l’assura qu’il n’avait rien entendu et

qu’il avait parfaitement dormi.

– Par exemple, votre voisin de l’autre côté, continua

l’hôte, n’a pas dû vous incommoder. Il ne fait pas

beaucoup de bruit, celui-là. Je parie qu’il dort encore

sur les deux oreilles.

Léon s’appuya fortement au comptoir pour ne pas

tomber, et la jeune femme, qui avait voulu le suivre, se

cramponna à son bras, en serrant son voile devant ses



201

yeux.

– C’est un milord, poursuivit l’hôte impitoyable. Il

lui faut toujours du meilleur. Ah ! c’est un homme bien

comme il faut ! Mais tous les Anglais ne sont pas

comme lui. Il y en avait un ici qui est un pingre. Il

trouve tout trop cher, l’appartement, le dîner. Il voulut

me compter son billet pour cent vingt-cinq francs, un

billet de la banque d’Angleterre de cinq livres sterling...

Pourvu encore qu’il soit bon !... Tenez, monsieur, vous

devez vous y connaître, car je vous ai entendu parler

anglais avec madame... Est-il bon ?

En parlant ainsi, il lui présentait une banknote de

cinq livres sterling. Sur un des angles, il y avait une

petite tache rouge que Léon s’expliqua aussitôt.

– Je le crois fort bon, dit-il d’une voix étranglée.

– Oh ! vous avez bien le temps, reprit l’hôte ; le

train ne passe qu’à huit heures, et il est toujours en

retard. Veuillez donc vous asseoir, madame ; vous

semblez fatiguée...

En ce moment, une grosse servante entra.

– Vite de l’eau chaude, dit-elle, pour le thé de

milord ! Apportez aussi une éponge ! Il a cassé sa

bouteille et toute sa chambre est inondée.

À ces mots, Léon se laissa tomber sur une chaise ;

sa compagne en fit de même. Une forte envie de rire les



202

prit tous les deux, et ils eurent quelque peine à ne pas

éclater. La jeune femme lui serra joyeusement la main.

– Décidément, dit Léon à l’hôte, nous ne partirons

que par le train de deux heures. Faites-nous un bon

déjeuner pour midi.





Biarritz, septembre 1866.









203

Djoûmane









204

Le 21 mai 18.., nous rentrions à Tlemcen.

L’expédition avait été heureuse ; nous ramenions

boeufs, moutons, chameaux, des prisonniers et des

otages.

Après trente-sept jours de campagne ou plutôt de

chasse incessante, nos chevaux étaient maigres,

efflanqués, mais ils avaient encore l’oeil vif et plein de

feu ; pas un n’était écorché sous la selle. Nos hommes,

bronzés par le soleil, les cheveux longs, les buffleteries

sales, les vestes râpées, montraient cet air d’insouciance

au danger et à la misère qui caractérise le vrai soldat.

Pour fournir une belle charge, quel général n’eût

préféré nos chasseurs aux plus pimpants escadrons

habillés de neuf ?

Depuis le matin, je pensais à tous les petits bonheurs

qui m’attendaient.

Comme j’allais dormir dans mon lit de fer, après

avoir couché trente-sept nuits sur un rectangle de toile

cirée ! Je dînerais assis sur une chaise, j’aurais du pain

tendre et du sel à discrétion ! Puis je me demandais si

mademoiselle Concha aurait une fleur de grenadier ou

du jasmin dans ses cheveux, et si elle aurait tenu les

serments prêtés à mon départ ; mais, fidèle ou



205

inconstante, je sentais qu’elle pouvait compter sur le

grand fond de tendresse qu’on rapporte du désert. Il n’y

avait personne dans notre escadron qui n’eût ses projets

pour la soirée.

Le colonel nous reçut fort paternellement, et même

il nous dit qu’il était content de nous ; puis, il prit à part

notre commandant et, pendant cinq minutes, lui tint à

voix basse des discours médiocrement agréables, autant

que nous en pouvions juger sur l’expression de leurs

physionomies.

Nous observions le mouvement des moustaches du

colonel, qui s’élevaient à la hauteur de ses sourcils,

tandis que celles du commandant descendaient

piteusement défrisées jusque sur sa poitrine. Un jeune

chasseur, que je fis semblant de ne pas entendre,

prétendit que le nez du commandant s’allongeait à vue

d’oeil ; mais bientôt les nôtres s’allongèrent aussi,

lorsque le commandant revint nous dire : « Qu’on fasse

manger les chevaux et qu’on soit prêt à partir au

coucher du soleil ! Les officiers dînent chez le colonel à

cinq heures, tenue de campagne ; on monte à cheval

après le café... Est-ce que, par hasard, vous ne seriez

pas contents, messieurs ?... »

Nous n’en convînmes pas et nous le saluâmes en

silence, l’envoyant à tous les diables à part nous, ainsi

que le colonel.



206

Nous n’avions que peu de temps pour faire nos

petits préparatifs. Je m’empressai de me changer, et,

après avoir fait ma toilette, j’eus la pudeur de ne pas

m’asseoir dans ma bergère, de peur de m’y endormir.

À cinq heures, j’entrai chez le colonel. Il demeurait

dans une grande maison moresque, dont je trouvai le

patio rempli de monde, Français et indigènes, qui se

pressaient autour d’une bande de pèlerins ou de

saltimbanques arrivant du Sud.

Un vieillard, laid comme un singe, à moitié nu sous

un bournous troué, la peau couleur de chocolat à l’eau,

tatoué sur toutes les coutures, les cheveux crépus et si

touffus, qu’on aurait cru de loin qu’il avait un colback

sur la tête, la barbe blanche et hérissée, dirigeait la

représentation.

C’était, disait-on, un grand saint et un grand sorcier.

Devant lui, un orchestre composé de deux flûtes et

de trois tambours faisait un tapage infernal, digne de la

pièce qui allait se jouer. Il disait qu’il avait reçu d’un

marabout fort renommé tout pouvoir sur les démons et

les bêtes féroces, et, après un petit compliment à

l’adresse du colonel et du respectable public, il procéda

à une sorte de prière ou d’incantation, appuyée par sa

musique, tandis que les acteurs sous ses ordres

sautaient, dansaient, tournaient sur un pied et se

frappaient la poitrine à grands coups de poing.



207

Cependant, les tambours et les flûtes allaient

toujours précipitant la mesure.

Lorsque la fatigue et le vertige eurent fait perdre à

ces gens le peu de cervelle qu’ils avaient, le sorcier en

chef tira de quelques paniers placés autour de lui des

scorpions et des serpents, et, après avoir montré qu’ils

étaient pleins de vie, il les jetait à ces farceurs, qui

tombaient dessus comme des chiens sur un os, et les

mettaient en pièces à belles dents, s’il vous plaît.

Nous regardions d’une galerie haute le singulier

spectacle que nous donnait le colonel, pour nous

préparer sans doute à bien dîner. Pour moi, détournant

les yeux de ces coquins qui me dégoûtaient, je

m’amusais à regarder une jolie petite fille de treize ou

quatorze ans qui se faufilait dans la foule pour se

rapprocher du spectacle.

Elle avait les plus beaux yeux du monde, et ses

cheveux tombaient sur ses épaules en tresses menues

terminées par de petites pièces d’argent, qu’elle faisait

tinter en remuant la tête avec grâce. Elle était habillée

avec plus de recherche que la plupart des filles du

pays : mouchoir de soie et d’or sur la tête, veste de

velours brodée, pantalons courts en satin bleu, laissant

voir ses jambes nues entourées d’anneaux d’argent.

Point de voile sur la figure. Était-ce une juive, une

idolâtre ? ou bien appartenait-elle à ces hordes errantes



208

dont l’origine est inconnue et que ne troublent pas des

préjugés religieux ?

Tandis que je suivais tous ses mouvements avec je

ne sais quel intérêt, elle était parvenue au premier rang

du cercle où ces enragés exécutaient leurs exercices.

En voulant s’approcher encore davantage, elle fit

tomber un long panier à base étroite qu’on n’avait pas

ouvert. Presque en même temps, le sorcier et l’enfant

firent entendre un cri terrible, et un grand mouvement

s’opéra dans le cercle, chacun reculant avec effroi.

Un serpent très gros venait de s’échapper du panier,

et la petite fille l’avait pressé de son pied. En un instant,

le reptile s’était enroulé autour de sa jambe. Je vis

couler quelques gouttes de sang sous l’anneau qu’elle

portait à la cheville. Elle tomba à la renverse, pleurant

et grinçant des dents. Une écume blanche couvrit ses

lèvres, tandis qu’elle se roulait dans la poussière.

– Courez donc, cher docteur ! criai-je à notre

chirurgien-major. Pour l’amour de Dieu, sauvez cette

pauvre enfant.

– Innocent ! répondit le major en haussant les

épaules. Ne voyez-vous pas que c’est dans le

programme ? D’ailleurs, mon métier est de vous couper

les bras et les jambes. C’est l’affaire de mon confrère

là-bas de guérir les filles mordues par les serpents.





209

Cependant le vieux sorcier était accouru, et son

premier soin fut de s’emparer du serpent.

– Djoûmane ! Djoûmane ! lui disait-il d’un ton de

reproche amical.

Le serpent se déroula, quitta sa proie et se mit à

ramper. Le sorcier fut leste à le saisir par le bout de la

queue, et, le tenant à bout de bras, il fit le tour du

cercle, montrant le reptile qui se tordait et sifflait sans

pouvoir se redresser.

Vous n’ignorez pas qu’un serpent qu’on tient par la

queue est fort empêché de sa personne. Il ne peut

relever qu’un quart tout au plus de sa longueur, et, par

conséquent, ne peut mordre la main qui l’a saisi.

Au bout d’une minute, le serpent fut remis dans son

panier, le couvercle bien assujetti, et le magicien

s’occupa de la petite fille, qui criait et gigotait toujours.

Il lui mit sur la plaie une pincée de poudre blanche qu’il

tira de sa ceinture, puis murmura à l’oreille de l’enfant

une incantation dont l’effet ne se fit pas attendre. Les

convulsions cessèrent ; la petite fille s’essuya la

bouche, ramassa son mouchoir de soie, en secoua la

poussière, le remit sur sa tête, se leva, et bientôt on la

vit sortir

Un instant après, elle montait dans notre galerie

pour faire sa quête, et nous collions sur son front et sur





210

ses épaules force pièces de cinquante centimes.

Ce fut la fin de la représentation, et nous allâmes

dîner.

J’avais bon appétit et je me préparais à faire honneur

à une magnifique anguille à la tartare, quand notre

docteur, auprès de qui j’étais assis, me dit qu’il

reconnaissait le serpent de tout à l’heure. Il me fut

impossible d’en manger une bouchée.

Le docteur, après s’être bien moqué de mes

préjugés, réclama ma part de l’anguille et m’assura que

le serpent avait un goût délicieux.

– Ces coquins que vous venez de voir, me dit-il,

sont des connaisseurs. Ils vivent dans des cavernes

comme des Troglodytes, avec leurs serpents ; ils ont de

jolies filles, témoin la petite aux culottes bleues. On ne

sait quelle religion ils ont, mais ce sont des malins,. et

je veux faire connaissance de leur cheik.

Pendant le dîner, nous apprîmes pour quel motif

nous reprenions la campagne. Sidi-Lala, poursuivi

chaudement par le colonel R***, cherchait à gagner les

montagnes du Maroc.

Deux routes à choisir : une au sud de Tlemcen en

passant à gué la Moulaïa, sur le seul point où des

escarpements ne la rendent pas inaccessible ; l’autre par

la plaine, au nord de notre cantonnement. Là, il devait



211

trouver notre colonel et le gros du régiment.

Notre escadron était chargé de l’arrêter au passage

de la rivière, s’il le tentait ; mais cela était peu probable.

Vous saurez que la Moulaïa coule entre deux murs

de rochers, et il n’y a qu’un seul point, comme une

sorte de brèche assez étroite, où des chevaux puissent

passer. Le lieu m’était bien connu, et je ne comprends

pas pourquoi on n’y a pas encore élevé un blockhaus.

Tant il y a que, pour le colonel, il y avait toutes chances

de rencontrer l’ennemi, et, pour nous, de faire une

course inutile.

Avant la fin du dîner, plusieurs cavaliers du

Maghzen avaient apporté des dépêches du colonel

R***. L’ennemi avait pris position et montrait comme

une envie de se battre. Il avait perdu du temps.

L’infanterie du colonel R*** allait arriver et le

culbuter.

Mais par où s’enfuirait-il ? Nous n’en savions rien,

et il fallait le prévenir sur les deux routes. Je ne parle

pas d’un dernier parti qu’il pouvait prendre, se jeter

dans le désert ; ses troupeaux et sa smala y seraient

bientôt morts de faim et de soif. On convint de quelques

signaux pour s’avertir du mouvement de l’ennemi.

Trois coups de canon tirés à Tlemcen nous

préviendraient que Sidi-Lala paraissait dans la plaine, et





212

nous emportions, nous, des fusées pour faire savoir que

nous avions besoin d’être soutenus. Selon toute

vraisemblance, l’ennemi ne pourrait pas se montrer

avant le point du jour, et nos deux colonnes avaient

plusieurs heures d’avance sur lui.

La nuit était faite quand nous montâmes à cheval. Je

commandais le peloton d’avant-garde. Je me sentais

fatigué, j’avais froid ; je mis mon manteau, j’en relevai

le collet, je chaussai mes étriers, et j’allais

tranquillement au grand pas de ma jument, écoutant

avec distraction le maréchal des logis Wagner, qui me

racontait l’histoire de ses amours, malheureusement

terminées par la fuite d’une infidèle qui lui avait

emporté avec son coeur une montre d’argent et une

paire de bottes neuves. Je savais déjà cette histoire, et

elle me semblait encore plus longue que de coutume.

La lune se levait comme nous nous mettions en

route. Le ciel était pur, mais du sol s’élevait un petit

brouillard blanc, rasant la terre, qui semblait couverte

de cardes de coton. Sur ce fond blanc la lune lançait de

longues ombres, et tous les objets prenaient un aspect

fantastique. Tantôt je croyais voir des cavaliers arabes

en vedette : en m’approchant, je trouvais des tamaris en

fleur ; tantôt je m’arrêtais, croyant entendre les coups

de canon de signal : Wagner me disait que c’était un

cheval qui courait.





213

Nous arrivâmes au gué, et le commandant prit ses

dispositions.

Le lieu était merveilleux pour la défense, et notre

escadron aurait suffi pour arrêter là un corps

considérable. Solitude complète de l’autre côté de la

rivière.

Après une assez longue attente, nous entendîmes le

galop d’un cheval, et bientôt parut un Arabe monté sur

un magnifique cheval qui se dirigeait vers nous. À son

chapeau de paille surmonté de plumes d’autruche, à sa

selle brodée d’où pendait une dgebira ornée de corail et

de fleurs d’or, on reconnaissait un chef ; notre guide

nous dit que c’était Sidi-Lala en personne. C’était un

beau jeune homme, bien découplé, qui maniait son

cheval à merveille. Il le faisait galoper, jetait en l’air

son long fusil et le rattrapait en nous criant je ne sais

quels mots de défi.

Les temps de la chevalerie sont passés, et Wagner

demandait un fusil pour décrocher le marabout, à ce

qu’il disait ; mais je m’y opposai, et, pour qu’il ne fût

pas dit que les Français eussent refusé de combattre en

champ clos avec un Arabe, je demandai au

commandant la permission de passer le gué et de

croiser le fer avec Sidi-Lala. La permission me fut

accordée, et aussitôt je passai la rivière, tandis que le

chef ennemi s’éloignait au petit galop pour prendre du



214

champ.

Dès qu’il me vit sur l’autre bord, il courut sur moi le

fusil à l’épaule.

– Méfiez-vous ! me cria Wagner.

Je ne crains guère les coups de fusil d’un cavalier,

et, après la fantasia qu’il venait d’exécuter, le fusil de

Sidi-Lala ne devait pas être en état de faire feu. En

effet, il pressa la détente à trois pas de moi, mais le fusil

rata, comme je m’y attendais. Aussitôt mon homme fit

tourner son cheval de la tête à la queue si rapidement

qu’au lieu de lui planter mon sabre dans la poitrine, je

n’attrapai que son bournous flottant.

Mais je le talonnais de près, le tenant toujours à ma

droite et le rabattant bon gré mal gré vers les

escarpements qui bordent la rivière. En vain essaya-t-il

de faire des crochets, je le serrais de plus en plus.

Après quelques minutes d’une course enragée, je vis

son cheval se cabrer tout à coup, et lui, tirant les rênes à

deux mains. Sans me demander pourquoi il faisait ce

mouvement singulier, j’arrivai sur lui comme un boulet,

je lui plantai ma latte au beau milieu du dos en même

temps que le sabot de ma jument frappait sa cuisse

gauche. Homme et cheval disparurent ; ma jument et

moi, nous tombâmes après eux.

Sans nous en être aperçus, nous étions arrivés au



215

bord d’un précipice et nous étions lancés... Pendant que

j’étais encore en l’air, – la pensée va vite ! – je me dis

que le corps de l’Arabe amortirait ma chute. Je vis

distinctement sous moi un bournous blanc avec une

grande tache rouge : c’est là que je tombai à pile ou

face.

Le saut ne fut pas si terrible que je l’avais cru, grâce

à la hauteur de l’eau ; j’en eus par-dessus les oreilles, je

barbotai un instant tout étourdi, et je ne sais trop

comment je me trouvai debout au milieu de grands

roseaux au bord de la rivière.

Ce qu’étaient devenus Sidi-Lala et les chevaux, je

n’en sais rien. J’étais trempé, grelottant, dans la boue,

entre deux murs de rochers. Je fis quelques pas,

espérant trouver un endroit où les escarpements seraient

moins roides ; plus j’avançais, plus ils me semblaient

abrupts et inaccessibles.

Tout à coup, j’entendis au-dessus de ma tête des pas

de chevaux et le cliquetis des fourreaux de sabre

heurtant contre les étriers et les éperons. Évidemment,

c’était notre escadron. Je voulus crier, mais pas un son

ne sortit de ma gorge ; sans doute, dans ma chute, je

m’étais brisé la poitrine.

Figurez-vous ma situation ! J’entendais les voix de

nos gens, je les reconnaissais, et je ne pouvais les

appeler à mon aide. Le vieux Wagner disait :



216

– S’il m’avait laissé faire, il aurait vécu pour être

colonel.

Bientôt le bruit diminua, s’affaiblit, je n’entendis

plus rien.

Au-dessus de ma tête pendait une grosse racine, et

j’espérais, en la saisissant, me guinder sur la berge.

D’un effort désespéré, je m’élançai, et... sss !... la racine

se tord et m’échappe avec un sifflement affreux...

C’était un énorme serpent...

Je retombai dans l’eau : le serpent, glissant entre

mes jambes, se jeta dans la rivière, où il me sembla

qu’il laissait comme une traînée de feu...

Une minute après, j’avais retrouvé mon sang-froid,

et cette lumière tremblotant sur l’eau n’avait pas

disparu. C’était, comme je m’en aperçus, le reflet d’une

torche. À une vingtaine de pas de moi, une femme

emplissait d’une main une cruche à la rivière, et de

l’autre tenait un morceau de bois résineux qui flambait.

Elle ne se doutait pas de ma présence. Elle posa

tranquillement sa cruche sur sa tête, et, sa torche à la

main, disparut dans les roseaux. Je la suivis et me

trouvai à l’entrée d’une caverne.

La femme s’avançait fort tranquillement et montait

une pente assez rapide, une espèce d’escalier taillé

contre la paroi d’une salle immense. À la lueur de la





217

torche, je voyais le sol de cette salle, qui ne dépassait

guère le niveau de la rivière, mais je ne pouvais

découvrir qu’elle en était l’étendue. Sans trop savoir ce

que je faisais, je m’engageai sur la rampe après la

femme qui portait la torche et je la suivis à distance. De

temps en temps, sa lumière disparaissait derrière

quelque anfractuosité de rocher, et je la retrouvais

bientôt.

Je crus apercevoir encore l’ouverture sombre de

grandes galeries en communication avec la salle

principale. On eût dit une ville souterraine avec ses rues

et ses carrefours. Je m’arrêtai, jugeant qu’il était

dangereux de m’aventurer seul dans cet immense

labyrinthe.

Tout à coup, une des galeries au-dessous de moi

s’illumina d’une vive clarté. Je vis un grand nombre de

flambeaux qui semblaient sortir des flancs du rocher

pour former comme une grande procession. En même

temps s’élevait un chant monotone qui rappelait la

psalmodie des Arabes récitant leurs prières.

Bientôt je distinguai une grande multitude qui

s’avançait avec lenteur. En tête marchait un homme

noir, presque nu, la tête couverte d’une énorme masse

de cheveux hérissés. Sa barbe blanche tombant sur sa

poitrine tranchait sur la couleur brune de sa poitrine

tailladée de tatouages bleuâtres. Je reconnus aussitôt



218

mon sorcier de la veille, et, bientôt après, je retrouvai

auprès de lui la petite fille qui avait joué le rôle

d’Eurydice, avec ses beaux yeux, ses pantalons de soie

et son mouchoir brodé sur la tête.

Des femmes, des enfants, des hommes de tout âge

les suivaient, tous avec des torches, tous avec des

costumes bizarres à couleurs vives, des robes traînantes,

de hauts bonnets, quelques-uns en métal, qui reflétaient

de tous côtés la lumière des flambeaux.

Le vieux sorcier s’arrêta juste au-dessous de moi, et

toute la procession avec lui. Il se fit un grand silence. Je

me trouvais à une vingtaine de pieds au-dessus de lui,

protégé par de grosses pierres derrière lesquelles

j’espérais tout voir sans être aperçu. Aux pieds du

vieillard, j’aperçus une large dalle à peu près ronde,

ayant au centre un anneau de fer.

Il prononça quelques mots dans une langue à moi

inconnue, qui, je crois en être sûr, n’était ni de l’arabe

ni du kabyle. Une corde avec des poulies, suspendue je

ne sais où, tomba à ses pieds ; quelques-uns des

assistants l’engagèrent dans l’anneau, et, à un signal,

vingt bras vigoureux faisant effort à la fois, la pierre,

qui semblait très lourde, se souleva, et on la rangea de

côté.

J’aperçus alors comme l’ouverture d’un puits, dont

l’eau était à moins d’un mètre du bord. L’eau, ai-je dit ?



219

je ne sais quel affreux liquide c’était, recouvert d’une

pellicule irisée, interrompue et brisée par places, et

laissant voir une boue noire et hideuse.

Debout, près de la margelle du puits, le sorcier tenait

la main gauche sur la tête de la petite fille, de la droite il

faisait des gestes étranges pendant qu’il prononçait une

espèce d’incantation au milieu du recueillement

général.

De temps en temps, il élevait la voix comme s’il

appelait quelqu’un : « Djoûmane ! Djoûmane ! » criait-

il ; mais personne ne venait. Cependant, il roulait les

yeux, grinçait des dents, et faisait entendre des cris

rauques qui ne semblaient pas sortir d’une poitrine

humaine. Les momeries de ce vieux coquin m’agaçaient

et me transportaient d’indignation ; j’étais tenté de lui

jeter sur la tête une des pierres que j’avais sous la main.

Pour la trentième fois peut-être, il venait de hurler ce

nom de Djoûmane, quand je vis trembler la pellicule

irisée du puits, et à ce signe toute la foule se rejeta en

arrière ; le vieillard et la petite fille demeurèrent seuls

au bord du trou.

Soudain un gros bouillon de boue bleuâtre s’éleva

du puits, et de cette boue sortit la tête énorme d’un

serpent, d’un gris livide, avec des yeux

phosphorescents...

Involontairement, je fis un haut-le-corps en arrière ;



220

j’entendis un petit cri et le bruit d’un corps pesant qui

tombait dans l’eau...

Quand je reportai la vue en bas, un dixième de

seconde après peut-être, j’aperçus le sorcier seul au

bord du puits, dont l’eau bouillonnait encore. Au milieu

des fragments de la pellicule irisée flottait le mouchoir

qui couvrait les cheveux de la petite fille...

Déjà la pierre était en mouvement et retombait sur

l’ouverture de l’horrible gouffre. Alors, tous les

flambeaux s’éteignirent à la fois, et je restai dans les

ténèbres au milieu d’un silence si profond, que

j’entendais distinctement les battements de mon coeur...

Dès que je fus un peu remis de cette horrible scène,

je voulus sortir de la caverne, jurant que, si je parvenais

à rejoindre mes camarades, je reviendrais exterminer les

abominables hôtes de ces lieux, hommes et serpents.

Il s’agissait de trouver son chemin ; j’avais fait, à ce

que je croyais, une centaine de pas dans l’intérieur de la

caverne, ayant le mur de rocher à ma droite.

Je fis demi-tour, mais je n’aperçus aucune lumière

qui indiquât l’ouverture du souterrain ; mais il ne

s’étendait pas en ligne droite, et, d’ailleurs, j’avais

toujours monté depuis le bord de la rivière ; de ma main

gauche je tâtais le rocher, de la droite je tenais mon

sabre et je sondais le terrain, avançant lentement et avec





221

précaution. Pendant un quart d’heure, vingt minutes...,

une demi-heure peut-être, je marchai sans trouver

l’entrée.

L’inquiétude me prit. Me serais-je engagé, sans

m’en apercevoir, dans quelque galerie latérale, au lieu

de revenir par le chemin que j’avais suivi d’abord ?...

J’avançais toujours, tâtant le rocher, lorsqu’au lieu

du froid de la pierre, je sentis une tapisserie, qui, cédant

sous ma main, laissa échapper un rayon de lumière.

Redoublant de précaution, j’écartai sans bruit la

tapisserie et me trouvai dans un petit couloir qui

donnait dans une chambre fort éclairée dont la porte

était ouverte. Je vis que cette chambre était tendue

d’une étoffe à fleurs de soie et d’or. Je distinguai un

tapis de Turquie, un bout de divan en velours. Sur le

tapis, il y avait un narghileh d’argent et des cassolettes.

Bref, un appartement somptueusement meublé dans le

goût arabe.

Je m’approchai à pas de loup jusqu’à la porte. Une

jeune femme était accroupie sur ce divan, près duquel

était posée une petite table basse en marqueterie,

supportant un grand plateau de vermeil chargé de

tasses, de flacons et de bouquets de fleurs.

En entrant dans ce boudoir souterrain, on se sentait

enivré de je ne sais quel parfum délicieux.





222

Tout respirait la volupté dans ce réduit ; partout je

voyais briller de l’or, de riches étoffes, des fleurs rares

et des couleurs variées. D’abord, la jeune femme ne

m’aperçut pas ; elle penchait la tête et d’un air pensif

roulait entre ses doigts les grains d’ambre jaune d’un

long chapelet. C’était une vraie beauté. Ses traits

ressemblaient à ceux de la malheureuse enfant que je

venais de voir, mais plus formés, plus réguliers, plus

voluptueux. Noire comme l’aile d’un corbeau, sa

chevelure,



Longue comme un manteau de roi,

s’étalait sur ses épaules, sur le divan et jusque sur le

tapis à ses pieds. Une chemise de soie transparente, à

larges raies, laissait deviner des bras et une gorge

admirables. Une veste de velours soutachée d’or serrait

sa taille, et de ses pantalons courts en satin bleu sortait

un pied merveilleusement petit, auquel était suspendue

une babouche dorée qu’elle faisait danser d’un

mouvement capricieux et plein de grâce.

Mes bottes craquèrent, elle releva la tête et

m’aperçut.

Sans se déranger, sans montrer la moindre surprise

de voir entrer chez elle un étranger le sabre à la main,

elle frappa dans ses mains avec joie et me fit signe

d’approcher. Je la saluai en portant la main à mon coeur



223

et à ma tête, pour lui montrer que j’étais au fait de

l’étiquette musulmane. Elle me sourit, et de ses deux

mains écarta ses cheveux, qui couvraient le divan ;

c’était me dire de prendre place à côté d’elle. Je crus

que tous les parfums de l’Arabie sortaient de ces beaux

cheveux.

D’un air modeste, je m’assis à l’extrémité du divan

en me promettant bien de me rapprocher tout à l’heure.

Elle prit une tasse sur le plateau, et, la tenant par la

soucoupe en filigrane, elle y versa une mousse de café,

et, après l’avoir effleurée de ses lèvres, elle me la

présenta :

– Ah ! Roumi, Roumi !... dit-elle...

– Est-ce que nous ne tuons pas le ver, mon

lieutenant ?...

À ces mots, j’ouvris les yeux comme des portes

cochères. Cette jeune femme avait des moustaches

énormes, c’était le vrai portrait du maréchal des logis

Wagner... En effet, Wagner était debout devant moi et

me présentait une tasse de café, tandis que, couché sur

le cou de mon cheval, je le regardais tout ébaubi.

– Il paraît que nous avons pioncé tout de même,

mon lieutenant. Nous voilà au gué et le café est

bouillant.







224

Il Viccolo* di Madama Lucrezia









*

En italien, le mot viccolo : ruelle, ne prend qu’un c.





225

J’avais vingt-trois ans quand je partis pour Rome.

Mon père me donna une douzaine de lettres de

recommandation, dont une seule, qui n’avait pas moins

de quatre pages, était cachetée. Il y avait sur l’adresse :

« À la marquise Aldobrandi. »

– Tu m’écriras, me dit mon père, si la marquise est

encore belle.

Or, depuis mon enfance, je voyais dans son cabinet,

suspendu à la cheminée, le portrait en miniature d’une

fort jolie femme, la tête poudrée et couronnée de lierre,

avec une peau de tigre sur l’épaule. Sur le fond, on

lisait : Roma 18... Le costume me paraissant singulier, il

m’était arrivé bien des fois de demander quelle était

cette dame. On me répondait :

– C’est une bacchante.

Mais cette réponse ne me satisfaisait guère ; même

je soupçonnais un secret ; car, à cette question si

simple, ma mère pinçait les lèvres, et mon père prenait

un air sérieux.

Cette fois, en me donnant la lettre cachetée, il

regarda le portrait à la dérobée ; j’en fis de même

involontairement, et l’idée me vint que cette bacchante

poudrée pouvait bien être la marquise Aldobrandi.



226

Comme je commençais à comprendre les choses de ce

monde, je tirai toute sorte de conclusions des mines de

ma mère et du regard de mon père.

Arrivé à Rome, la première lettre que j’allai rendre

fut celle de la marquise. Elle demeurait dans un beau

palais près de la place Saint-Marc.

Je donnai ma lettre et ma carte à un domestique en

livrée jaune qui m’introduisit dans un vaste salon,

sombre et triste, assez mal meublé. Mais, dans tous les

palais de Rome, il y a des tableaux de maîtres. Ce salon

en contenait un assez grand nombre, dont plusieurs fort

remarquables.

Je distinguai tout d’abord un portrait de femme qui

me parut être un Léonard de Vinci. À la richesse du

cadre, au chevalet de palissandre sur lequel il était posé,

on ne pouvait douter que ce ne fût le morceau capital de

la collection. Comme la marquise ne venait pas, j’eus

tout le loisir de l’examiner. Je le portai même près

d’une fenêtre afin de le voir sous un jour plus favorable.

C’était évidemment un portrait, non une tête de

fantaisie, car on n’invente pas de ces physionomies-là :

une belle femme avec les lèvres un peu grosses, les

sourcils presque joints, le regard altier et caressant tout

à la fois. Dans le fond, on voyait son écusson, surmonté

d’une couronne ducale. Mais ce qui me frappa le plus,

c’est que le costume, à la poudre près, était le même



227

que celui de la bacchante de mon père.

Je tenais encore le portrait à la main quand la

marquise entra.

– Juste comme son père ! s’écria-t-elle en

s’avançant vers moi. Ah ! les Français ! les Français ! À

peine arrivé, et déjà il s’empare de Madame Lucrèce.

Je m’empressai de faire mes excuses pour mon

indiscrétion, et me jetai dans des éloges à perte de vue

sur le chef-d’oeuvre de Léonard que j’avais eu la

témérité de déplacer.

– C’est en effet un Léonard, dit la marquise, et c’est

le portrait de la trop fameuse Lucrèce Borgia. De tous

mes tableaux, c’est celui que votre père admirait le

plus.... Mais, bon Dieu ! quelle ressemblance ! Je crois

voir votre père, comme il était il y a vingt-cinq ans.

Comment se porte-t-il ? Que fait-il ? Ne viendra-t-il pas

nous voir un jour à Rome ?

Bien que la marquise ne portât ni poudre ni peau de

tigre, du premier coup d’oeil, par la force de mon génie,

je reconnus en elle la bacchante de mon père. Quelque

vingt-cinq ans n’avaient pu faire disparaître entièrement

les traces d’une grande beauté. Son expression avait

changé seulement, comme sa toilette. Elle était tout en

noir, et son triple menton, son sourire grave, son air

solennel et radieux, m’avertissaient qu’elle était





228

devenue dévote.

Elle me reçut, d’ailleurs, on ne peut plus

affectueusement. En trois mots, elle m’offrit sa maison,

sa bourse, ses amis, parmi lesquels elle me nomma

plusieurs cardinaux.

– Regardez-moi, dit-elle, comme votre mère...

Elle baissa les yeux modestement.

– Votre père me charge de veiller sur vous et de

vous donner des conseils.

Et, pour me prouver qu’elle n’entendait pas que sa

mission fût une sinécure, elle commença sur l’heure par

me mettre en garde contre les dangers que Rome

pouvait offrir à un jeune homme de mon âge, et

m’exhorta fort à les éviter. Je devais fuir les mauvaises

compagnies, les artistes surtout, ne me lier qu’avec les

personnes qu’elle me désignerait. Bref, j’eus un sermon

en trois points. J’y répondis respectueusement et avec

l’hypocrisie convenable.

Comme je me levais pour prendre congé :

– Je regrette, me dit-elle, que mon fils le marquis

soit en ce moment dans nos terres de la Romagne, mais

je veux vous présenter mon second fils, don Ottavio,

qui sera bientôt un monsignor. J’espère qu’il vous

plaira et que vous deviendrez amis comme vous devez

l’être...



229

Elle ajouta précipitamment :

– Car vous êtes à peu près du même âge, et c’est un

garçon doux et rangé comme vous.

Aussitôt, elle envoya chercher don Ottavio. Je vis un

grand jeune homme pâle, l’air mélancolique, toujours

les yeux baissés, sentant déjà son cafard.

Sans lui laisser le temps de parler, la marquise me fit

en son nom toutes les offres de service les plus

aimables. Il confirmait par de grandes révérences toutes

les phrases de sa mère, et il fut convenu que, dès le

lendemain, il irait me prendre pour faire des courses par

la ville, et me ramènerait dîner en famille au palais

Aldobrandi.

J’avais à peine fait une vingtaine de pas dans la rue,

lorsque quelqu’un cria derrière moi d’une voix

impérieuse :

– Où donc allez-vous ainsi seul à cette heure, don

Ottavio ?

Je me retournai, et vis un gros abbé qui me

considérait des pieds à la tête en écarquillant les yeux.

– Je ne suis pas don Ottavio, lui dis-je.

L’abbé, me saluant jusqu’à terre, se confondit en

excuses, et, un moment après, je le vis entrer dans le

palais Aldobrandi. Je poursuivis mon chemin,





230

médiocrement flatté d’avoir été pris pour un monsignor

en herbe.

Malgré les avertissements de la marquise, peut-être

même à cause de ses avertissements, je n’eus rien de

plus pressé que de découvrir la demeure d’un peintre de

ma connaissance, et je passai une heure avec lui dans

son atelier à causer des moyens d’amusements, licites

ou non, que Rome pouvait me fournir. Je le mis sur le

chapitre des Aldobrandi.

La marquise, me dit-il, après avoir été fort légère,

s’était jetée dans la haute dévotion, quand elle eut

reconnu que l’âge des conquêtes était passé pour elle.

Son fils aîné était une brute qui passait son temps à

chasser et à encaisser l’argent que lui apportaient les

fermiers de ses vastes domaines. On était en train

d’abrutir le second fils, don Ottavio, dont on voulait

faire un jour un cardinal. En attendant, il était livré aux

jésuites. Jamais il ne sortait seul. Défense de regarder

une femme, ou de faire un pas sans avoir à ses talons un

abbé qui l’avait élevé pour le service de Dieu, et qui,

après avoir été le dernier amico de la marquise,

gouvernait maintenant sa maison avec une autorité à

peu près despotique.

Le lendemain, don Ottavio, suivi de l’abbé Negroni,

le même qui, la veille, m’avait pris pour son pupille,

vint me chercher en voiture et m’offrir ses services



231

comme cicerone.

Le premier monument où nous nous arrêtâmes était

une église. À l’exemple de son abbé, don Ottavio s’y

agenouilla, se frappa la poitrine, et fit des signes de

croix sans nombre. Après s’être relevé, il me montra les

fresques et les statues, et m’en parla en homme de bon

sens et de goût. Cela me surprit agréablement. Nous

commençâmes à causer et sa conversation me plut.

Pendant quelque temps, nous avions parlé italien. Tout

à coup, il me dit en français :

– Mon gouverneur n’entend pas un mot de votre

langue. Parlons français, nous serons plus libres.

On eût dit que le changement d’idiome avait

transformé ce jeune homme. Rien dans ses discours ne

sentait le prêtre. Je croyais entendre un de nos libéraux

de province. Je remarquai qu’il débitait tout d’un même

ton de voix monotone, et que souvent ce débit

contrastait étrangement avec la vivacité de ses

expressions. C’était une habitude prise apparemment

pour dérouter le Negroni, qui, de temps à autre, se

faisait expliquer ce que nous disions. Bien entendu que

nos traductions étaient des plus libres.

Nous vîmes passer un jeune homme en bas violets.

– Voilà, me dit don Ottavio, nos patriciens

d’aujourd’hui. Infâme livrée ! et ce sera la mienne dans





232

quelques mois ! Quel bonheur, ajouta-t-il après un

moment de silence, quel bonheur de vivre dans un pays

comme le vôtre ! Si j’étais Français, peut-être un jour

deviendrais-je député !

Cette noble ambition me donna une forte envie de

rire, et, notre abbé s’en étant aperçu, je fus obligé de lui

expliquer que nous parlions de l’erreur d’un

archéologue qui prenait pour antique une statue de

Bernin.

Nous revîmes dîner au palais Aldobrandi. Presque

aussitôt après le café, la marquise me demanda pardon

pour son fils, obligé, par certains devoirs pieux, à se

retirer dans son appartement. Je demeurai seul avec elle

et l’abbé Negroni, qui, renversé dans un grand fauteuil,

dormait du sommeil du juste.

Cependant, la marquise m’interrogeait en détail sur

mon père, sur Paris, sur ma vie passée, sur mes projets

pour l’avenir. Elle me parut aimable et bonne, mais un

peu trop curieuse et surtout trop préoccupée de mon

salut. D’ailleurs, elle parlait admirablement l’italien, et

je pris avec elle une bonne leçon de prononciation que

je me promis bien de répéter.

Je revins souvent la voir. Presque tous les matins,

j’allais visiter les antiquités avec son fils et l’éternel

Negroni, et, le soir, je dînais avec eux au palais

Aldobrandi. La marquise recevait peu de monde, et



233

presque uniquement des ecclésiastiques.

Une fois cependant, elle me présenta à une dame

allemande, nouvelle convertie et son amie intime.

C’était une madame de Strahlenheim, fort belle

personne établie depuis longtemps à Rome. Pendant

que ces dames causaient entre elles d’un prédicateur

renommé, je considérais, à la clarté d’une lampe, le

portrait de Lucrèce, quand je crus devoir placer mon

mot.

– Quels yeux ! m’écriai-je ; on dirait que ces

paupières vont remuer !

À cette hyperbole un peu prétentieuse que je

hasardais pour m’établir en qualité de connaisseur

auprès de madame Strahlenheim, elle tressaillit d’effroi

et se cacha la figure dans son mouchoir.

– Qu’avez-vous, ma chère ? dit la marquise.

– Ah ! rien, mais ce que monsieur vient de dire !...

On la pressa de questions, et, une fois qu’elle nous

eut dit que mon expression lui rappelait une histoire

effrayante, elle fut obligée de la raconter.

La voici en deux mots :

Madame de Strahlenheim avait une belle-soeur

nommée Wilhelmine, fiancée à un jeune homme de

Westphalie, Julius de Katzenellenbogen, volontaire





234

dans la division du général Kleist. Je suis bien fâché

d’avoir à répéter tant de noms barbares mais les

histoires merveilleuses n’arrivent jamais qu’à des

personnes dont les noms sont difficiles à prononcer.

Julius était un charmant garçon rempli de

patriotisme et de métaphysique. En partant pour

l’armée, il avait donné son portrait à Wilhelmine, et

Wilhelmine lui avait donné le sien, qu’il portait

toujours sur son coeur. Cela se fait beaucoup en

Allemagne.

Le 13 septembre 1813, Wilhelmine était à Cassel,

vers cinq heures du soir, occupée à tricoter avec sa

mère et sa belle-soeur. Tout en travaillant, elle regardait

le portrait de son fiancé, placé sur une petite table à

ouvrage en face d’elle. Tout à coup, elle pousse un cri

horrible, porte la main sur son coeur et s’évanouit. On

eut toutes les peines du monde à lui faire reprendre

connaissance, et, dès qu’elle put parler :

– Julius est mort ! s’écria-t-elle, Julius est tué !

Elle affirma, et l’horreur peinte sur tous ses traits

prouvait assez sa conviction, qu’elle avait vu le portrait

fermer les yeux, et qu’au même instant elle avait senti

une douleur atroce, comme si un fer rouge lui traversait

le coeur.

Chacun s’efforça inutilement de lui démontrer que





235

sa vision n’avait rien de réel et qu’elle n’y devait

attacher aucune importance. La pauvre enfant était

inconsolable ; elle passa la nuit dans les larmes, et, le

lendemain, elle voulut s’habiller de deuil, comme

assurée déjà du malheur qui lui avait été révélé.

Deux jours après, on reçut la nouvelle de la

sanglante bataille de Leipzig. Julius écrivait à sa fiancée

un billet daté du 13 à trois heures de l’après-midi. Il

n’avait pas été blessé, s’était distingué et venait d’entrer

à Leipzig, où il comptait passer la nuit avec le quartier

général, éloigné par conséquent de tout danger. Cette

lettre si rassurante ne put calmer Wilhelmine, qui,

remarquant qu’elle était datée de trois heures, persista à

croire que son amant était mort à cinq.

L’infortunée ne se trompait pas. On sut bientôt que

Julius, chargé de porter un ordre, était sorti de Leipzig à

quatre heures et demie, et qu’à trois quarts de lieue de

la ville, au delà de l’Elster, un traînard de l’armée

ennemie, embusqué dans un fossé, l’avait tué d’un coup

de feu. La balle, en lui perçant le coeur, avait brisé le

portrait de Whilhelmine.

– Et qu’est devenue cette pauvre jeune personne ?

demandai-je à madame de Strahlenheim.

– Oh ! elle a été bien malade. Elle est mariée

maintenant à M. le conseiller de justice de Werner, et,

si vous alliez à Dessau, elle vous montrerait le portrait



236

de Julius.

– Tout cela se fait par l’entremise du diable, dit

l’abbé, qui n’avait dormi que d’un oeil pendant

l’histoire de madame de Strahlenheim. Celui qui faisait

parler les oracles des païens peut bien faire mouvoir les

yeux d’un portrait quand bon lui semble. Il n’y a pas

vingt ans qu’à Tivoli, un Anglais a été étranglé par une

statue.

– Par une statue ! m’écriai-je ; et comment cela ?

– C’était un milord qui avait fait des fouilles à

Tivoli. Il avait trouvé une statue d’impératrice,

Agrippine, Messaline..., peu importe. Tant il y a qu’il la

fit porter chez lui, et qu’à force de la regarder et de

l’admirer, il en devint fou. Tous ces messieurs

protestants le sont déjà plus qu’à moitié. Il l’appelait sa

femme, sa milady, et l’embrassait, tout de marbre

qu’elle était. Il disait que la statue s’animait tous les

soirs à son profit. Si bien qu’un matin on trouva mon

milord roide mort dans son lit. Eh bien, le croiriez-

vous ? Il s’est rencontré un autre Anglais pour acheter

cette statue. Moi, j’en aurais fait faire de la chaux.

Quand on a entamé une fois le chapitre des

aventures surnaturelles, on ne s’arrête plus. Chacun

avait son histoire à raconter. Je fis ma partie moi-même

dans ce concert de récits effroyables ; en sorte qu’au

moment de nous séparer, nous étions tous passablement



237

émus et pénétrés de respect pour le pouvoir du diable.

Je regagnai à pied mon logement, et, pour tomber

dans la rue du Corso, je pris une petite ruelle tortueuse

par où je n’avais point encore passé. Elle était déserte.

On ne voyait que de longs murs de jardin, ou quelques

chétives maisons dont pas une n’était éclairée. Minuit

venait de sonner ; le temps était sombre. J’étais au

milieu de la rue, marchant assez vite, quand j’entendis

au-dessus de ma tête un petit bruit, un st ! et, au même

instant, une rose tomba à mes pieds. Je levai les yeux,

et, malgré l’obscurité, j’aperçus une femme vêtue de

blanc, à une fenêtre, le bras étendu vers moi. Nous

autres, Français, nous sommes fort avantageux en pays

étranger, et nos pères, vainqueurs de l’Europe, nous ont

bercés de traditions flatteuses pour l’orgueil national. Je

croyais pieusement à l’inflammabilité des dames

allemandes, espagnoles et italiennes à la seule vue d’un

Français. Bref, à cette époque, j’étais encore bien de

mon pays, et, d’ailleurs, la rose ne parlait-elle pas

clairement ?

– Madame, dis-je à voix basse, en ramassant la rose,

vous avez laissé tomber votre bouquet...

Mais déjà la femme avait disparu, et la fenêtre

s’était fermée sans faire le moindre bruit. Je fis ce que

tout autre eût fait à ma place. Je cherchai la porte la

plus proche ; elle était à deux pas de la fenêtre ; je la



238

trouvai, et j’attendis qu’on vînt me l’ouvrir. Cinq

minutes se passèrent dans un profond silence. Alors, je

toussai, puis je grattai doucement ; mais la porte ne

s’ouvrit pas. Je l’examinai avec plus d’attention,

espérant trouver une clef ou un loquet ; à ma grande

surprise, j’y trouvai un cadenas.

– Le jaloux n’est donc pas rentré, me dis-je.

Je ramassai une petite pierre et la jetai contre la

fenêtre. Elle rencontra un contrevent de bois et retomba

à mes pieds.

– Diable ! pensai-je, les dames romaines se figurent

donc qu’on a des échelles dans sa poche ? On ne

m’avait pas parlé de cette coutume.

J’attendis encore plusieurs minutes tout aussi

inutilement. Seulement, il me sembla une ou deux fois

voir trembler légèrement le volet, comme si de

l’intérieur on eût voulu l’écarter, pour voir dans la rue.

Au bout d’un quart d’heure, ma patience étant à bout,

j’allumai un cigare, et je poursuivis mon chemin, non

sans avoir bien reconnu la situation de la maison au

cadenas.

Le lendemain, en réfléchissant à cette aventure, je

m’arrêtai aux conclusions suivantes : Une jeune dame

romaine, probablement d’une grande beauté, m’avait

aperçu dans mes courses par la ville, et s’était éprise de





239

mes faibles attraits. Si elle ne m’avait déclaré sa

flamme que par le don d’une fleur mystérieuse, c’est

qu’une honnête pudeur l’avait retenue, ou bien qu’elle

avait été dérangée par la présence de quelque duègne,

peut-être par un maudit tuteur comme le Bartolo de

Rosine. Je résolus d’établir un siège en règle devant la

maison habitée par cette infante.

Dans ce beau dessein, je sortis de chez moi après

avoir donné à mes cheveux un coup de brosse

conquérant. J’avais mis ma redingote neuve et des gants

jaunes. En ce costume, le chapeau sur l’oreille, la rose

fanée à la boutonnière, je me dirigeai vers la rue dont je

ne savais pas encore le nom, mais que je n’eus pas de

peine à découvrir. Un écriteau au-dessus d’une madone

m’apprit qu’on l’appelait il viccolo di Madama

Lucrezia.

Ce nom m’étonna. Aussitôt, je me rappelai le

portrait de Léonard de Vinci, et les histoires de

pressentiments et de diableries que, la veille, on avait

racontées chez la marquise. Puis je pensai qu’il y avait

des amours prédestinées dans le ciel. Pourquoi mon

objet ne s’appellerait-il pas Lucrèce ? Pourquoi ne

ressemblerait-il pas à la Lucrèce de la galerie

Aldobrandi ?

Il faisait jour, j’étais à deux pas d’une charmante

personne et nulle pensée sinistre n’avait part à



240

l’émotion que j’éprouvais.

J’étais devant la maison. Elle portait le n° 13.

Mauvais augure... Hélas ! elle ne répondait guère à

l’idée que je m’en étais faite pour l’avoir vue la nuit. Ce

n’était pas un palais, tant s’en faut. Je voyais un enclos

de murs noircis par le temps et couverts de mousse,

derrière lesquels passaient les branches de quelques

arbres à fruits mal échenillés. Dans un angle de l’enclos

s’élevait un pavillon à un seul étage, ayant deux

fenêtres sur la rue, toutes les deux fermées par de vieux

contrevents garnis à l’extérieur de nombreuses barres

de fer. La porte était basse, surmontée d’un écusson

effacé, fermée comme la veille d’un gros cadenas

attaché d’une chaîne. Sur cette porte on lisait, écrit à la

craie : Maison à vendre ou à louer.

Pourtant, je ne m’étais pas trompé. De ce côté de la

rue, les maisons étaient assez rares pour que toute

confusion fût impossible. C’était bien mon cadenas, et,

qui plus est, deux feuilles de rose sur le pavé, près de la

porte, indiquaient le lieu précis où j’avais reçu la

déclaration par signes de ma bien-aimée, et prouvaient

qu’on ne balayait guère le devant de sa maison.

Je m’adressai à quelques pauvres gens du voisinage

pour savoir où logeait le gardien de cette mystérieuse

demeure.

– Ce n’est pas ici, me répondait-on brusquement.



241

Il semblait que ma question déplût à ceux que

j’interrogeais et cela piquait d’autant plus ma curiosité.

Allant de porte en porte, je finis par entrer dans une

espèce de cave obscure, où se tenait une vieille femme

qu’on pouvait soupçonner de sorcellerie, car elle avait

un chat noir et faisait cuire je ne sais quoi dans une

chaudière.

– Vous voulez voir la maison de madame Lucrèce ?

dit-elle, c’est moi qui en ai la clef.

– Eh bien, montrez-la-moi.

– Est-ce que vous voudriez la louer ? demanda-t-elle

en souriant d’un air de doute.

– Oui, si elle me convient.

– Elle ne vous conviendra pas. Mais, voyons, me

donnerez-vous un paul1 si je vous la montre ?

– Très volontiers.

Sur cette assurance, elle se leva prestement de son

escabeau, décrocha de la muraille une clef toute rouillée

et me conduisit devant le n° 13.

– Pourquoi, lui dis-je, appelle-t-on cette maison, la

maison de Lucrèce ?

Alors, la vieille en ricanant :



1

Pièce de monnaie des États pontificaux.





242

– Pourquoi, dit-elle, vous appelle-t-on étranger ?

N’est-ce pas parce que vous êtes étranger ?

– Bien ; mais qui était cette madame Lucrèce ?

Était-ce une dame de Rome ?

– Comment ! vous venez à Rome, et vous n’avez

pas entendu parler de madame Lucrèce ! Quand nous

serons entrés, je vous conterai son histoire. Mais voici

bien une autre diablerie ! Je ne sais ce qu’a cette clef,

elle ne tourne pas. Essayez vous-même.

En effet le cadenas et la clef ne s’étaient pas vus

depuis longtemps. Pourtant, au moyen de trois jurons et

d’autant de grincements de dents, je parvins à faire

tourner la clef ; mais je déchirai mes gants jaunes et me

disloquai la paume de la main. Nous entrâmes dans un

passage obscur qui donnait accès à plusieurs salles

basses.

Les plafonds, curieusement lambrissés, étaient

couverts de toiles d’araignée sous lesquelles on

distinguait à peine quelques traces de dorures. À

l’odeur de moisi qui s’exhalait de toutes les pièces, il

était évident que, depuis longtemps, elles étaient

inhabitées. On n’y voyait pas un seul meuble. Quelques

lambeaux de vieux cuir pendaient le long des murs

salpêtrés. D’après les sculptures de quelques consoles et

la forme des cheminées, je conclus que la maison datait

du XVe siècle, et il est probable qu’autrefois elle avait



243

été décorée avec quelque élégance. Les fenêtres, à petits

carreaux, la plupart brisés, donnaient sur le jardin, où

j’aperçus un rosier en fleur, avec quelques arbres

fruitiers et quantité de broccoli.

Après avoir parcouru toutes les pièces du rez-de-

chaussée, je montai à l’étage supérieur, où j’avais vu

mon inconnue. La vieille essaya de me retenir, en me

disant qu’il n’y avait rien à voir et que l’escalier était

fort mauvais. Me voyant entêté, elle me suivit, mais

avec une répugnance marquée. Les chambres de cet

étage ressemblaient fort aux autres ; seulement, elles

étaient moins humides ; le plancher et les fenêtres

étaient aussi en meilleur état. Dans la dernière pièce où

j’entrai, il y avait un large fauteuil en cuir noir, qui,

chose étrange, n’était pas couvert de poussière. Je m’y

assis, et, le trouvant commode pour écouter une

histoire, je priai la vieille de me raconter celle de

madame Lucrèce ; mais auparavant, pour lui rafraîchir

la mémoire, je lui fis présent de quelques pauls. Elle

toussa, se moucha et commença de la sorte :

– Du temps des païens, Alexandre étant empereur, il

avait une fille belle comme le jour, qu’on appelait

madame Lucrèce. Tenez, la voilà !...

Je me retournai vivement. La vieille me montrait

une console sculptée qui soutenait la maîtresse poutre

de la salle. C’était une sirène fort grossièrement



244

exécutée.

– Dame, reprit la vieille, elle aimait à s’amuser. Et,

comme son père aurait pu y trouver à redire, elle s’était

fait bâtir cette maison où nous sommes.

« Toutes les nuits, elle descendait du Quirinal et

venait ici pour se divertir. Elle se mettait à cette fenêtre,

et, quand il passait par la rue un beau cavalier comme

vous voilà, monsieur, elle l’appelait ; s’il était bien

reçu, je vous le laisse à penser. Mais les hommes sont

babillards, au moins quelques-uns, et ils auraient pu lui

faire du tort en jasant. Aussi y mettait-elle bon ordre.

Quand elle avait dit adieu au galant, ses estafiers se

tenaient dans l’escalier par où nous sommes montés. Ils

vous le dépêchaient, puis vous l’enterraient dans ces

carrés de broccoli. Allez ! on y en a trouvé des

ossements, dans ce jardin !

« Ce manège-là dura bien quelque temps. Mais voilà

qu’un soir son frère, qui s’appelait Sisto Tarquino,

passe sous sa fenêtre. Elle ne le reconnaît pas. Elle

l’appelle. Il monte. La nuit tous chats sont gris. Il en fut

de celui-là comme des autres. Mais il avait oublié son

mouchoir, sur lequel il y avait son nom écrit.

« Elle n’eut pas plus tôt vu la méchanceté qu’ils

avaient faite, que le désespoir la prend. Elle défait vite

sa jarretière et se pend à cette solive-là. Eh bien, en

voilà un exemple pour la jeunesse ! »



245

Pendant que la vieille confondait ainsi tous les

temps, mêlant les Tarquins aux Borgias, j’avais les

yeux fixés sur le plancher. Je venais d’y découvrir

quelques pétales de rose encore frais, qui me donnaient

fort à penser.

– Qui est-ce qui cultive ce jardin ? demandai-je à la

vieille.

– C’est mon fils, monsieur, le jardinier de M.

Vanozzi, celui à qui est le jardin d’à côté. M. Vanozzi

est toujours dans la Maremme ; il ne vient guère à

Rome. Voilà pourquoi le jardin n’est pas très bien

entretenu. Mon fils est avec lui. Et je crains bien qu’ils

ne reviennent pas de si tôt, ajouta-t-elle en soupirant.

– Il est donc fort occupé avec M. Vanozzi ?

– Ah ! c’est un drôle d’homme qui l’occupe à trop

de choses... Je crains qu’il ne se passe de mauvaises

affaires... Ah ! mon pauvre fils !

Elle fit un pas vers la porte comme pour rompre la

conversation.

– Personne n’habite donc ici ? repris-je en l’arrêtant.

– Personne au monde.

– Et pourquoi cela ?

Elle haussa les épaules.

– Écoutez, lui dis-je en lui présentant une piastre,



246

dites-moi la vérité. Il y a une femme qui vient ici.

– Une femme, divin Jésus !

– Oui, je l’ai vue hier au soir. Je lui ai parlé.

– Sainte Madone ! s’écria la vieille en se précipitant

vers l’escalier. C’était donc madame Lucrèce ? Sortons,

sortons, mon bon monsieur ! On m’avait bien dit

qu’elle revenait la nuit, mais je n’ai pas voulu vous le

dire, pour ne pas faire de tort au propriétaire, parce que

je croyais que vous aviez envie de louer.

Il me fut impossible de la retenir. Elle avait hâte de

quitter la maison, pressée, dit-elle, d’aller porter un

cierge à la plus proche église.

Je sortis moi-même et la laissai aller, désespérant

d’en apprendre davantage.

On devine bien que je ne contai pas mon histoire au

palais Aldobrandi : la marquise était trop prude, don

Ottavio trop exclusivement occupé de politique pour

être de bon conseil dans une amourette. Mais j’allais

trouver mon peintre, qui connaissait tout à Rome,

depuis le cèdre jusqu’à l’hysope, et je lui demandai ce

qu’il en pensait.

– Je pense, dit-il, que vous avez vu le spectre de

Lucrèce Borgia. Quel danger vous avez couru ! si

dangereuse de son vivant, jugez un peu de qu’elle doit

être maintenant qu’elle est morte ! Cela fait trembler.



247

– Plaisanterie à part, qu’est-ce que cela peut être ?

– C’est-à-dire que monsieur est athée et philosophe

et ne croit pas aux choses les plus respectables. Fort

bien ; alors, que dites-vous de cette autre hypothèse ?

Supposons que la vieille prête sa maison à des femmes

capables d’appeler les gens qui passent dans la rue. On

a vu des vieilles assez dépravées pour faire ce métier-là.

– À merveille, dis-je ; mais j’ai donc l’air d’un saint

pour que la vieille ne m’ait pas fait d’offres de service.

Cela m’offense. Et puis, mon cher, rappelez-vous

l’ameublement de la maison. Il faudrait avoir le diable

au corps pour s’en contenter.

– Alors, c’est un revenant à n’en plus douter.

Attendez donc ! encore une dernière hypothèse. Vous

vous serez trompé de maison. Parbleu ! j’y pense : près

d’un jardin ? petite porte basse ?... Eh bien, c’est ma

grande amie la Rosina. Il n’y a pas dix-huit mois

qu’elle faisait l’ornement de cette rue. Il est vrai qu’elle

est devenue borgne, mais c’est un détail... Elle a encore

un très beau profil.

Toutes ces explications ne me satisfaisaient point.

Le soir venu, je passai lentement devant la maison de

Lucrèce. Je ne vis rien. Je repassai, pas davantage.

Trois ou quatre soirs de suite, je fis le pied de grue sous

ses fenêtres en revenant du palais Aldobrandi, toujours

sans succès. Je commençais à oublier l’habitante



248

mystérieuse de la maison n° 13, lorsque, passant vers

minuit dans le viccolo, j’entendis distinctement un petit

rire de femme derrière le volet de la fenêtre, où la

donneuse de bouquets m’était apparue. Deux fois

j’entendis ce petit rire, et je ne pus me défendre d’une

certaine terreur, quand, en même temps, je vis

déboucher à l’autre extrémité de la rue une troupe de

pénitents encapuchonnés, des cierges à la main, qui

portaient un mort en terre. Lorsqu’ils furent passés, je

m’établis en faction sous la fenêtre, mais alors je

n’entendis plus rien. J’essayai de jeter des cailloux,

j’appelai même plus ou moins distinctement ; personne

ne parut, et une averse qui survint m’obligea de faire

retraite.

J’ai honte de dire combien de fois je m’arrêtai

devant cette maudite maison sans pouvoir parvenir à

résoudre l’énigme qui me tourmentait. Une seule fois je

passai dans le viccolo de Madame Lucrezia avec don

Ottavio et son inévitable abbé.

– Voilà, dis-je, la maison de Lucrèce.

Je le vis changer de couleur.

– Oui, répondit-il, une tradition populaire, fort

incertaine, veut que Lucrèce Borgia ait eu ici sa petite

maison. Si ces murs pouvaient parler, que d’horreurs ils

nous révéleraient ! Pourtant, mon ami, quand je

compare ce temps avec le nôtre, je me prends à le



249

regretter. Sous Alexandre VI, il y avait encore des

Romains. Il n’y en a plus. César Borgia était un monstre

mais un grand homme. Il voulait chasser les barbares de

l’Italie, et peut-être, si son père eût vécu, eût-il

accompli ce grand dessein. Ah ! que le ciel nous donne

un tyran comme Borgia et qu’il nous délivre de ces

despotes humains qui nous abrutissent !

Quand don Ottavio se lançait dans les régions

politiques, il était impossible de l’arrêter. Nous étions à

la place du Peuple que son panégyrique du despotisme

éclairé n’était pas à sa fin. Mais nous étions à cent

lieues de ma Lucrèce à moi.

Certain soir que j’étais allé fort tard rendre mes

devoirs à la marquise, elle me dit que son fils était

indisposé et me pria de monter dans sa chambre. Je le

trouvai couché sur son lit tout habillé, lisant un journal

français que je lui avais envoyé le matin soigneusement

caché dans un volume des Pères de l’Église. Depuis

quelque temps, la collection des saints Pères nous

servait à ces communications qu’il fallait cacher à

l’abbé et à la marquise. Les jours de courrier de France,

on m’apportait un in-folio. J’en rendais un autre dans

lequel je glissais un journal, que me prêtait le secrétaire

de l’ambassade. Cela donnait une haute idée de ma

piété à la marquise et à son directeur, qui parfois voulait

me faire parler théologie.





250

Après avoir causé quelque temps avec don Ottavio,

remarquant qu’il était fort agité et que la politique

même ne pouvait captiver son attention, je lui

recommandai de se déshabiller et je lui dis adieu. Il

faisait froid et je n’avais pas de manteau. Don Ottavio

me pressa de prendre le sien, je l’acceptai et me fis

donner une leçon dans l’art difficile de se draper en vrai

Romain.

Emmitouflé jusqu’au nez, je sortis du palais

Aldobrandi. À peine avais-je fait quelques pas sur le

trottoir de la place Saint-Marc, qu’un homme du peuple

que j’avais remarqué, assis sur un banc à la porte du

palais, s’approcha de moi et me tendit un papier

chiffonné.

– Pour l’amour de Dieu, dit-il, lisez ceci.

Aussitôt, il disparut en courant à toutes jambes.

J’avais pris le papier et je cherchais de la lumière

pour le lire. À la lueur d’une lampe allumée devant une

madone, je vis que c’était un billet écrit au crayon et,

comme il semblait, d’une main tremblante. Je déchiffrai

avec beaucoup de peine les mots suivants :



« Ne viens pas ce soir, ou nous sommes perdus ! On

sait tout, excepté ton nom, rien ne pourra nous séparer.

TA LUCRÈCE. »





251

– Lucrèce ! m’écriai-je, encore Lucrèce ! quelle

diable de mystification y a-t-il au fond de tout cela ?

« Ne viens pas. » Mais, ma belle, quel chemin prend-on

pour aller chez vous ?

Tout en ruminant sur le compte de ce billet, je

prenais machinalement le chemin du viccolo di

Madama Lucrezia, et bientôt je me trouvai en face de la

maison n° 13.

La rue était aussi déserte que de coutume, et le bruit

seul de mes pas troublait le silence profond qui régnait

dans le voisinage. Je m’arrêtai et levai les yeux vers une

fenêtre bien connue. Pour le coup, je ne me trompais

pas. Le contrevent s’écartait.

Voilà la fenêtre toute grande ouverte.

Je crus voir une forme humaine qui se détachait sur

le fond noir de la chambre.

– Lucrèce, est-ce vous ? dis-je à voix basse.

On ne me répondit pas, mais j’entendis un

claquement, dont je ne compris pas d’abord la cause.

– Lucrèce, est-ce vous ? repris-je un peu plus haut.

Au même instant, je reçus un coup terrible dans la

poitrine, une détonation se fit entendre, et je me trouvai

étendu sur le pavé.

Une voix rauque me cria :



252

– De la part de la signora Lucrèce !

Et le contrevent se referma sans bruit.

Je me relevai aussitôt en chancelant, et d’abord je

me tâtai, croyant me trouver un grand trou au milieu de

l’estomac. Le manteau était troué, mon habit aussi,

mais la balle avait été amortie par les plis du drap, et

j’en étais quitte pour une forte contusion.

L’idée me vint qu’un second coup pouvait bien ne

pas se faire attendre, et je me traînai aussitôt du côté de

cette maison inhospitalière, rasant les murs de façon

qu’on ne pût me viser.

Je m’éloignais le plus vite que je pouvais, tout

haletant encore, lorsqu’un homme que je n’avais pu

remarquer derrière moi me prit le bras et me demanda

avec intérêt si j’étais blessé.

À la voix, je reconnus don Ottavio. Ce n’était pas le

moment de lui faire des questions, quelque surpris que

je fusse de le voir seul et dans la rue à cette heure de la

nuit. En deux mots, je lui dis qu’on venait de me tirer

un coup de feu de telle fenêtre et que je n’avais qu’une

contusion.

– C’est une méprise ! s’écria-t-il. Mais j’entends

venir du monde. Pouvez-vous marcher ? Je serais perdu

si l’on nous trouvait ensemble. Cependant, je ne vous

abandonnerai pas.



253

Il me prit le bras et m’entraîna rapidement. Nous

marchâmes ou plutôt nous courûmes tant que je pus

aller ; mais bientôt force me fut de m’asseoir sur une

borne pour reprendre haleine.

Heureusement, nous nous trouvions alors à peu de

distance d’une grande maison où l’on donnait un bal. Il

y avait quantité de voitures devant la porte. Don Ottavio

alla en chercher une, me fit monter dedans et me

reconduisit à mon hôtel. Un grand verre d’eau que je

bus m’ayant tout à fait remis, je lui racontai en détail

tout ce qui m’était arrivé devant cette maison fatale,

depuis le présent d’une rose jusqu’à celui d’une balle de

plomb.

Il m’écoutait la tête baissée, à moitié cachée dans

une de ses mains. Lorsque je lui montrai le billet que je

venais de recevoir, il s’en saisit, le lut avec avidité et

s’écria encore :

– C’est une méprise ! une horrible méprise !

– Vous conviendrez, mon cher, lui dis-je, qu’elle est

fort désagréable pour moi et pour vous aussi. On

manque de me tuer, et l’on vous fait dix ou douze trous

dans votre beau manteau. Tudieu ! quels jaloux que vos

compatriotes !

Don Ottavio me serrait les mains d’un air désolé, et

relisait le billet sans me répondre.





254

– Tâchez donc, lui dis-je, de me donner quelque

explication de toute cette affaire. Le diable m’emporte

si j’y comprends goutte.

Il haussa les épaules.

– Au moins, lui dis-je, que dois-je faire ? À qui dois-

je m’adresser, dans votre sainte ville, pour avoir justice

de ce monsieur, qui canarde les passants sans leur

demander seulement comment ils se nomment. Je vous

avoue que je serai charmé de le faire pendre.

– Gardez-vous-en bien ! s’écria-t-il. Vous ne

connaissez pas ce pays-ci. Ne dites mot à personne de

ce qui vous est arrivé. Vous vous exposeriez beaucoup.

– Comment, je m’exposerais ? Morbleu ! je prétends

bien avoir ma revanche. Si j’avais offensé le maroufle,

je ne dis pas ; mais, pour avoir ramassé une rose,... en

conscience, je ne mérite pas une balle.

– Laissez-moi faire, dit don Ottavio ; peut-être

parviendrai-je à éclaircir ce mystère. Mais je vous le

demande comme une grâce, comme une preuve

signalée de votre amitié pour moi, ne parlez de cela à

personne au monde. Me le promettez-vous ?

Il avait l’air si triste en me suppliant, que je n’eus

pas le courage de résister, et je lui promis tout ce qu’il

voulut. Il me remercia avec effusion, et, après m’avoir

appliqué lui-même une compresse d’eau de Cologne sur



255

la poitrine, il me serra la main et me dit adieu.

– À propos, lui demandai-je comme il ouvrait la

porte pour sortir, expliquez-moi donc comment vous

vous êtes trouvé là, juste à point pour me venir en

aide ?

– J’ai entendu le coup de fusil, répondit-il, non sans

quelque embarras, et je suis sorti aussitôt, craignant

pour vous quelque malheur.

Il me quitta précipitamment, après m’avoir de

nouveau recommandé le secret.

Le matin, un chirurgien, envoyé sans doute par don

Ottavio, vint me visiter. Il me prescrivit un cataplasme,

mais ne me fit aucune question sur la cause qui avait

mêlé des violettes au lis de mon teint. On est discret à

Rome et je voulus me conformer à l’usage du pays.

Quelques jours se passèrent sans que je pusse causer

librement avec don Ottavio. Il était préoccupé, encore

plus sombre que de coutume, et, d’ailleurs, il me

paraissait chercher à éviter mes questions. Pendant les

rares moments que je passai avec lui, il ne dit pas un

mot sur les hôtes étranges du viccolo di Madama

Lucrezia. L’époque fixée pour la cérémonie de son

ordination approchait, et j’attribuai sa mélancolie à sa

répugnance pour la profession qu’on l’obligeait

d’embrasser.





256

Pour moi, je me préparais à quitter Rome pour aller

à Florence. Lorsque j’annonçai mon départ à la

marquise Aldobrandi, don Ottavio me pria, sous je ne

sais quel prétexte, de monter dans sa chambre.

Là, me prenant les deux mains :

– Mon cher ami, dit-il, si vous ne m’accordez la

grâce que je vais vous demander, je me brûlerai

certainement la cervelle, car je n’ai pas d’autre moyen

de sortir d’embarras. Je suis parfaitement résolu à ne

jamais endosser le vilain habit que l’on veut me faire

porter. Je veux fuir de ce pays-ci. Ce que j’ai à vous

demander, c’est de m’emmener avec vous. Vous me

ferez passer pour votre domestique. Il suffira d’un mot

ajouté à votre passeport pour faciliter ma fuite.

J’essayai d’abord de le détourner de son dessein en

lui parlant du chagrin qu’il allait causer à sa mère ;

mais, le trouvant inébranlable dans sa résolution, je

finis par lui promettre de le prendre avec moi, et de

faire arranger mon passeport en conséquence.

– Ce n’est pas tout, dit-il. Mon départ dépend encore

du succès d’une entreprise où je suis engagé. Vous

voulez partir après-demain. Après-demain j’aurai réussi

peut-être, et alors, je suis tout à vous.

– Seriez-vous assez fou, lui demandai-je, non sans

inquiétude, pour vous être fourré dans quelque





257

conspiration ?

– Non, répondit-il ; il s’agit d’intérêts moins graves

que le sort de ma patrie, assez graves pourtant pour que

du succès de mon entreprise dépende ma vie et mon

bonheur. Je ne puis vous en dire davantage maintenant.

Dans deux jours, vous saurez tout.

Je commençais à m’habituer au mystère ; je me

résignai. Il fut convenu que nous partirions à trois

heures du matin et que nous ne nous arrêterions

qu’après avoir gagné le territoire toscan.

Persuadé qu’il était inutile de me coucher, devant

partir de si bonne heure, j’employai la dernière soirée

que je devais passer à Rome à faire des visites dans

toutes les maisons où j’avais été reçu. J’allai prendre

congé de la marquise, et serrer la main de son fils

officiellement et pour la forme. Je sentis qu’elle

tremblait dans la mienne. Il me dit tout bas :

– En cet instant, ma vie se joue à croix ou pile. Vous

trouverez en rentrant à votre hôtel une lettre de moi. Si

à trois heures précises je ne suis pas auprès de vous, ne

m’attendez pas.

L’altération de ses traits me frappa ; mais je

l’attribuai à une émotion bien naturelle de sa part, au

moment où, pour toujours peut-être, il allait se séparer

de sa famille.





258

Vers une heure à peu près, je regagnai mon

logement. Je voulus repasser encore une fois par le

viccolo di Madama Lucrezia. Quelque chose de blanc

pendait à la fenêtre où j’avais vu deux apparitions si

différentes. Je m’approchai avec précaution. C’était une

corde à noeuds. Était-ce une invitation d’aller prendre

congé de la signora ? Cela en avait tout l’air, et la

tentation était forte. Je n’y cédai point pourtant, me

rappelant la promesse faite à don Ottavio, et aussi, il

faut bien le dire, la réception désagréable que m’avait

attirée, quelques jours auparavant, une témérité

beaucoup moins grande.

Je poursuivis mon chemin, mais lentement, désolé

de perdre la dernière occasion de pénétrer les mystères

de la maison n° 13. À chaque pas que je faisais, je

tournais la tête, m’attendant toujours à voir quelque

forme humaine monter ou descendre le long de la

corde. Rien ne paraissait. J’atteignis enfin l’extrémité

du viccolo ; j’allais entrer dans le Corso.

– Adieu, madame Lucrèce, dis-je en ôtant mon

chapeau à la maison que j’apercevais encore. Cherchez,

s’il vous plaît, quelque autre que moi pour vous venger

du jaloux qui vous tient emprisonnée.

Deux heures sonnaient quand je rentrai dans mon

hôtel. La voiture était dans la cour, toute chargée. Un

des garçons de l’hôtel me remit une lettre. C’était celle



259

de don Ottavio, et, comme elle me parut longue, je

pensai qu’il valait mieux la lire dans ma chambre, et je

dis au garçon de m’éclairer.

– Monsieur, me dit-il, votre domestique que vous

nous aviez annoncé, celui qui doit voyager avec

monsieur...

– Eh bien, est-il venu ?

– Non, monsieur...

– Il est à la poste ; il viendra avec les chevaux.

– Monsieur, il est venu tout à l’heure une dame qui a

demandé à parler au domestique de monsieur. Elle a

voulu absolument monter chez monsieur et m’a chargé

de dire au domestique de monsieur, aussitôt qu’il

viendrait, que madame Lucrèce était dans votre

chambre.

– Dans ma chambre ? m’écriai-je en serrant avec

force la rampe de l’escalier.

– Oui, monsieur. Et il paraît qu’elle part aussi, car

elle m’a donné un petit paquet ; je l’ai mis sur la

vache2.

Le coeur me battait fortement. Je ne sais quel

mélange de terreur supersticieuse et de curiosité s’était



2

Malle ou valise en peau de vache.





260

emparé de moi. Je montai l’escalier marche à marche.

Arrivé au premier étage (je demeurais au second), le

garçon qui me précédait fit un faux pas, et la bougie

qu’il tenait à la main tomba et s’éteignit. Il me demanda

un million d’excuses, et descendit pour la rallumer.

Cependant, je montais toujours.

Déjà j’avais la main sur la clef de ma chambre.

J’hésitais. Quelle nouvelle vision allait s’offrir à moi ?

Plus d’une fois, dans l’obscurité, l’histoire de la nonne

sanglante3 m’était revenue à la mémoire. Étais-je

possédé d’un démon comme don Alonso ? Il me sembla

que le garçon tardait horriblement.

J’ouvris ma porte. Grâce au ciel ! il y avait de la

lumière dans ma chambre à coucher. Je traversai

rapidement le petit salon qui la précédait. Un coup

d’oeil suffit pour me prouver qu’il n’y avait personne

dans ma chambre à coucher. Mais aussitôt j’entendis

derrière moi des pas légers et le frôlement d’une robe.

Je crois que mes cheveux se hérissèrent sur ma tête. Je

me retournai brusquement.

Une femme vêtue de blanc, la tête couverte d’une

mantille noire, s’avançait les bras tendus :

– Te voilà donc enfin, mon bien-aimé ! s’écria-t-elle

en saisissant ma main.



3

Épisode du fameux roman de Lewis, Le Moine.





261

La sienne était froide comme la glace, et ses traits

avaient la pâleur de la mort. Je reculai jusqu’au mur.

– Sainte Madone, ce n’est pas lui !... Ah ! monsieur,

êtes-vous l’ami de don Ottavio ?

À ce mot, tout fut expliqué. La jeune femme, malgré

sa pâleur, n’avait nullement l’air d’un spectre. Elle

baissait les yeux, ce que ne font jamais les revenants, et

tenait ses deux mains croisées à hauteur de sa ceinture,

attitude modeste, qui me fit croire que mon ami don

Ottavio n’était pas un aussi grand politique que je me

l’étais figuré. Bref, il était grand temps d’enlever

Lucrèce, et, malheureusement, le rôle de confident était

le seul qui me fût destiné dans cette aventure.

Un moment après arriva don Ottavio déguisé. Les

chevaux vinrent et nous partîmes. Lucrèce n’avait pas

de passeport, mais une femme, et une jolie femme,

n’inspire guère de soupçons. Un gendarme cependant

fit le difficile. Je lui dis qu’il était un brave, et

qu’assurément il avait servi sous le grand Napoléon. Il

en convint. Je lui fis présent d’un portrait de ce grand

homme, en or, et je lui dis que mon habitude était de

voyager avec une amica pour me tenir compagnie ; et

que, attendu que j’en changeais fort souvent, je croyais

inutile de les faire mettre sur mon passeport.

– Celle-ci, ajoutai-je, me mène à la ville prochaine.

On m’a dit que j’en trouverais là d’autres qui la



262

vaudraient.

– Vous auriez tort d’en changer, me dit le gendarme

en fermant respectueusement la portière.

S’il faut tout vous dire, madame, ce traître de don

Ottavio avait fait la connaissance de cette aimable

personne, soeur d’un certain Vanozzi, riche cultivateur,

mal noté comme un peu libéral et très contrebandier.

Don Ottavio savait bien que, quand même sa famille ne

l’eût pas destiné à l’Église, elle n’aurait jamais consenti

à lui laisser épouser une fille d’une condition si fort au-

dessous de la sienne.

Amour est inventif. L’élève de l’abbé Negroni

parvint à établir une correspondance secrète avec sa

bien-aimée. Toutes les nuits, il s’échappait du palais

Aldobrandi, et, comme il eût été peu sûr d’escalader la

maison de Vanozzi, les deux amants se donnaient

rendez-vous dans celle de madame Lucrèce, dont la

mauvaise réputation les protégeait. Une petite porte

cachée par un figuier mettait les deux jardins en

communication. Jeunes et amoureux, Lucrèce et

Ottavio ne se plaignaient pas de l’insuffisance de leur

ameublement, qui se réduisait, je crois l’avoir déjà dit, à

un vieux fauteuil de cuir.

Un soir, attendant don Ottavio, Lucrèce me prit pour

lui, et me fit le cadeau que j’ai rapporté en son lieu. Il

est vrai qu’il y avait quelque ressemblance de taille et



263

de tournure entre don Ottavio et moi, et quelques

médisants, qui avaient connu mon père à Rome,

prétendaient qu’il y avait des raisons pour cela. Advint

que le maudit frère découvrit l’intrigue ; mais ses

menaces ne purent obliger Lucrèce à révéler le nom de

son séducteur. On sait quelle fut sa vengeance et

comment je pensai payer pour tous. Il est inutile de

vous dire comment les deux amants, chacun de son

côté, prirent la clef des champs.

Conclusion. – Nous arrivâmes tous les trois à

Florence. Don Ottavio épousa Lucrèce, et partit aussitôt

avec elle pour Paris. Mon père lui fit le même accueil

que j’avais reçu de la marquise. Il se chargea de

négocier sa réconciliation, et il y parvint non sans

quelque peine. Le marquis Aldobrandi gagna fort à

propos la fièvre des Maremmes, dont il mourut. Ottavio

a hérité de son titre et de sa fortune, et je suis le parrain

de son premier enfant.









264

265

Table



La partie de trictrac ....................................................... 4

Le vase étrusque.......................................................... 32

Arsène Guillot ............................................................. 70

Histoire de Rondino .................................................. 146

L’abbé Aubain........................................................... 155

La chambre bleue ...................................................... 179

Djoûmane .................................................................. 204

Il Viccolo di Madama Lucrezia................................. 225









266

267

Cet ouvrage est le 197ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.









268


Related docs
Other docs by ChrisCaflish
美国•布朗大学
Views: 14  |  Downloads: 0
IXION IN HEAVEN
Views: 54  |  Downloads: 0
Dear Rep
Views: 16  |  Downloads: 0
52 PORCH CEILING FAN
Views: 91  |  Downloads: 0
Shepherd 210 Installation Manual
Views: 2  |  Downloads: 0
RUSSIA IN THE 20TH CENTURY
Views: 153  |  Downloads: 1
第一章
Views: 94  |  Downloads: 0
Verb Forms
Views: 63  |  Downloads: 3
By registering with docstoc.com you agree to our
privacy policy

You are almost ready to download!

You are almost ready to download!