Prosper Mérimée
Nouvelles IV
BeQ
Prosper Mérimée
(1803-1870)
Nouvelles IV
La partie de trictrac – Le vase étrusque
Arsène Guillot – Histoire de Rondino
L’abbé Aubain – La chambre bleue – Djoûmane
Il Viccolo di Madama Lucrezia
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 197 : version 2.01
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Index des volumes
Volume I Volume IV
Colomba La partie de trictrac
Mateo Falcone Le vase étrusque
Arsène Guillot
Volume II Histoire de Rondino
La Vénus d’Ille L’abbé Aubain
Carmen La chambre bleue
Djoûmane
Volume III Il Viccolo di Madama
Vision de Charles XI Lucrezia
L’enlèvement de la
redoute
Federigo
La double méprise
Tamango
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La partie de trictrac
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Les voiles sans mouvement pendaient collées contre
les mâts ; la mer était unie comme une glace, la chaleur
était étouffante, le calme désespérant.
Dans un voyage sur mer les ressources d’amusement
que peuvent offrir les hôtes d’un vaisseau sont bientôt
épuisées. On se connaît trop bien, hélas ! lorsqu’on a
passé quatre mois ensemble dans une maison de bois
longue de cent vingt pieds. Quand vous voyez venir le
premier lieutenant, vous savez d’abord qu’il vous
parlera de Rio-Janeiro, d’où il vient ; puis du fameux
pont d’Essling, qu’il a vu faire par les marins de la
garde, dont il faisait partie. Au bout de quinze jours,
vous connaissez jusqu’aux expressions qu’il
affectionne, jusqu’à la ponctuation de ses phrases, aux
différentes intonations de sa voix. Quand jamais a-t-il
manqué de s’arrêter tristement après avoir prononcé
pour la première fois dans son récit ce mot,
l’empereur... « Si vous l’aviez vu alors ! ! ! » (trois
points d’admiration) ajoute-t-il invariablement. Et
l’épisode du cheval du trompette, et le boulet qui
ricoche et qui emporte une giberne où il y avait pour
sept mille cinq cents francs en or et en bijoux, etc.,
etc. ! – Le second lieutenant est un grand politique ; il
commente tous les jours le dernier numéro du
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Constitutionnel, qu’il a emporté de Brest ; ou, s’il quitte
les sublimités de la politique pour descendre à la
littérature, il vous régalera de l’analyse du dernier
vaudeville qu’il a vu jouer. Grand Dieu !... Le
commissaire de marine possédait une histoire bien
intéressante. Comme il nous enchanta la première fois
qu’il nous raconta son évasion du ponton de Cadix !
mais, à la vingtième répétition, ma foi, l’on n’y pouvait
plus tenir... – Et les enseignes, et les aspirants !... Le
souvenir de leurs conversations me fait dresser les
cheveux à la tête. Quant au capitaine, généralement,
c’est le moins ennuyeux du bord. En sa qualité de
commandant despotique, il se trouve en état d’hostilité
secrète contre tout l’état-major ; il vexe, il opprime
quelquefois, mais il y a un certain plaisir à pester contre
lui. S’il a quelque manie fâcheuse pour ses
subordonnés, on a le plaisir de voir son supérieur
ridicule, et cela console un peu.
À bord du vaisseau sur lequel j’étais embarqué, les
officiers étaient les meilleures gens du monde, tous
bons diables, s’aimant comme des frères, mais
s’ennuyant à qui mieux mieux. Le capitaine était le plus
doux des hommes, point tracassier (ce qui est une
rareté). C’était toujours à regret qu’il faisait sentir son
autorité dictatoriale. Pourtant, que le voyage me parut
long ! surtout ce calme qui nous prit quelques jours
seulement avant de voir la terre !...
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Un jour, après le dîner que le désoeuvrement nous
avait fait prolonger aussi longtemps qu’il était
humainement possible, nous étions tous rassemblés sur
le pont, attendant le spectacle monotone mais toujours
majestueux d’un coucher de soleil en mer. Les uns
fumaient, d’autres relisaient pour la vingtième fois un
des trente volumes de notre triste bibliothèque ; tous
bâillaient à pleurer. Un enseigne assis à côté de moi
s’amusait, avec toute la gravité digne d’une occupation
sérieuse, à laisser tomber, la pointe en bas, sur les
planches du tillac, le poignard que les officiers de
marine portent ordinairement en petite tenue. C’est un
amusement comme un autre, et qui exige de l’adresse
pour que la pointe se pique bien perpendiculairement
dans le bois. Désirant faire comme l’enseigne, et
n’ayant point de poignard à moi, je voulus emprunter
celui du capitaine, mais il me refusa. Il tenait
singulièrement à cette arme, et même il aurait été fâché
de la voir servir à un amusement aussi futile. Autrefois
ce poignard avait appartenu à un brave officier mort
malheureusement dans la dernière guerre... Je devinai
qu’une histoire allait suivre, je ne me trompais pas. Le
capitaine commença sans se faire prier ; quant aux
officiers qui nous entouraient, comme chacun d’eux
connaissait par coeur les infortunes du lieutenant Roger,
ils firent aussitôt une retraite prudente. Voici à peu près
quel fut le récit du capitaine :
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« Roger, quand je le connus, était plus âgé que moi
de trois ans ; il était lieutenant ; moi, j’étais enseigne. Je
vous assure que c’était un des meilleurs officiers de
notre corps ; d’ailleurs, un coeur excellent, de l’esprit,
de l’instruction, des talents, en un mot un jeune homme
charmant. Il était malheureusement un peu fier et
susceptible ; ce qui tenait, je crois, à ce qu’il était enfant
naturel, et qu’il craignait que sa naissance ne lui fît
perdre de la considération dans le monde, mais, pour
dire la vérité, de tous ses défauts, le plus grand, c’était
un désir violent et continuel de primer partout où il se
trouvait. Son père, qu’il n’avait jamais vu, lui faisait
une pension qui aurait été bien plus que suffisante pour
ses besoins, si Roger n’eût pas été la générosité même.
Tout ce qu’il avait était à ses amis. Quand il venait de
toucher son trimestre, c’était à qui irait le voir avec une
figure triste et soucieuse : « Eh bien, camarade, qu’as-
tu ? demandait-il, tu m’as l’air de ne pouvoir pas faire
grand bruit en frappant sur tes poches ; allons, voici ma
bourse, prends ce qu’il te faut, et viens-t’en dîner avec
moi. »
« Il vint à Brest une jeune actrice fort jolie, nommée
Gabrielle, qui ne tarda pas à faire des conquêtes parmi
les marins et les officiers de la garnison. Ce n’était pas
une beauté régulière, mais elle avait de la taille, de
beaux yeux, le pied petit, l’air passablement effronté ;
tout cela plaît fort quand on est dans les parages de
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vingt à vingt-cinq ans. On la disait par-dessus le marché
la plus capricieuse créature de son sexe, et sa manière
de jouer ne démentait pas cette réputation. Tantôt elle
jouait à ravir, on eût dit une comédienne du premier
ordre ; le lendemain, dans la même pièce elle était
froide, insensible ; elle débitait son rôle comme un
enfant récite son catéchisme. Ce qui intéressa surtout
nos jeunes gens, ce fut l’histoire suivante que l’on
racontait d’elle. Il paraît qu’elle avait été entretenue très
richement à Paris par un sénateur qui faisait, comme
l’on dit, des folies pour elle. Un jour, cet homme, se
trouvant chez elle, mit son chapeau sur sa tête ; elle le
pria de l’ôter, et se plaignit même qu’il lui manquât de
respect. Le sénateur se mit à rire, leva les épaules, et dit
en se carrant dans un fauteuil : « C’est bien le moins
que je me mette à mon aise chez une fille que je paie. »
Un bon soufflet de crocheteur, détaché par la main
blanche de la Gabrielle, le paya aussitôt de sa réponse
et jeta son chapeau à l’autre bout de la chambre. De là
rupture complète. Des banquiers, des généraux avaient
fait des offres considérables à la dame ; mais elle les
avait toutes refusées, et s’était faite actrice, afin, disait-
elle, de vivre indépendante.
« Lorsque Roger la vit et qu’il apprit cette histoire, il
jugea que cette personne était son fait, et, avec la
franchise un peu brutale qu’on nous reproche à nous
autres marins, voici comment il s’y prit pour lui
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montrer combien il était touché de ses charmes. Il
acheta les plus belles fleurs et les plus rares qu’il put
trouver à Brest, en fit un bouquet qu’il attacha avec un
beau ruban rose, et, dans le noeud, arrangea très
proprement un rouleau de vingt-cinq napoléons ; c’était
tout ce qu’il possédait pour le moment. Je me souviens
que je l’accompagnai dans les coulisses pendant un
entracte. Il fit à Gabrielle un compliment fort court sur
la grâce qu’elle avait à porter son costume, lui offrit le
bouquet et lui demanda la permission d’aller la voir
chez elle. Tout cela fut dit en trois mots.
« Tant que Gabrielle ne vit que les fleurs et le beau
jeune homme qui les lui présentait, elle lui souriait,
accompagnant son sourire d’une révérence des plus
gracieuses ; mais, quand elle eut le bouquet entre les
mains et qu’elle sentit le poids de l’or, sa physionomie
changea plus rapidement que la surface de la mer
soulevée par un ouragan des tropiques ; et certes elle ne
fut guère moins méchante, car elle lança de toute sa
force le bouquet et les napoléons à la tête de mon
pauvre ami, qui en porta les marques sur la figure
pendant plus de huit jours. La sonnette du régisseur se
fit entendre, Gabrielle entra en scène et joua tout de
travers.
« Roger ayant ramassé son bouquet et son rouleau
d’or d’un air bien confus, s’en alla au café offrir le
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bouquet (sans l’argent) à la demoiselle du comptoir, et
essaya, en buvant du punch, d’oublier la cruelle. Il n’y
réussit pas ; et, malgré le dépit qu’il éprouvait de ne
pouvoir se montrer avec son oeil poché il devint
amoureux fou de la colérique Gabrielle. Il lui écrivait
vingt lettres par jour, et quelles lettres ! soumises,
tendres, respectueuses, telles qu’on pourrait les adresser
à une princesse. Les premières lui furent renvoyées sans
être décachetées ; les autres n’obtinrent pas de réponse.
Roger cependant conservait quelque espoir quand nous
découvrîmes que la marchande d’oranges du théâtre
enveloppait ses oranges avec les lettres d’amour de
Roger que Gabrielle lui donnait par un raffinement de
méchanceté. Ce fut un coup terrible pour la fierté de
notre ami. Pourtant sa passion ne diminua pas. Il parlait
de demander l’actrice en mariage ; et, comme on lui
disait que le ministre de la Marine n’y donnerait jamais
son consentement, il s’écriait qu’il se brûlerait la
cervelle.
« Sur ces entrefaites, il arriva que les officiers d’un
régiment de ligne en garnison à Brest voulurent faire
répéter un couplet de vaudeville à Gabrielle, qui s’y
refusa par pur caprice. Les officiers et l’actrice
s’opiniâtrèrent si bien que les uns firent baisser la toile
par leurs sifflets, et que l’autre s’évanouit. Vous savez
ce que c’est que le parterre d’une ville de garnison. Il
fut convenu entre les officiers que, le lendemain et les
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jours suivants, la coupable serait sifflée sans rémission,
qu’on ne lui permettrait pas de jouer un seul rôle avant
qu’elle eût fait amende honorable avec l’humilité
nécessaire pour expier son crime. Roger n’avait point
assisté à cette représentation ; mais il apprit, le soir
même, le scandale qui avait mis tout le théâtre en
confusion, ainsi que les projets de vengeance qui se
tramaient pour le lendemain. Sur-le-champ son parti fut
pris.
« Le lendemain, lorsque Gabrielle parut, du banc
des officiers partirent des huées et des sifflets à fendre
les oreilles. Roger, qui s’était placé à dessein tout
auprès des tapageurs, se leva et interpella les plus
bruyants en termes si outrageux, que toute leur fureur se
tourna aussitôt contre lui. Alors, avec un grand sang-
froid, il tira son carnet de sa poche, et inscrivit les noms
qu’on lui criait de toutes parts ; il aurait pris rendez-
vous pour se battre avec tout le régiment, si, par esprit
de corps, un grand nombre d’officiers de marine ne
fussent survenus, et n’eussent provoqué la plupart de
ses adversaires. La bagarre fut vraiment effroyable.
« Toute la garnison fut consignée pour plusieurs
jours ; mais, quand on nous rendit la liberté, il y eut un
terrible compte à régler. Nous nous trouvâmes une
soixantaine sur le terrain. Roger seul, se battit
successivement contre trois officiers ; il en tua un, et
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blessa grièvement les deux autres sans recevoir une
égratignure. Je fus moins heureux pour ma part : un
maudit lieutenant, qui avait été maître d’armes, me
donna dans la poitrine un grand coup d’épée, dont je
manquai mourir. Ce fut, je vous assure, un beau
spectacle que ce duel ou plutôt cette bataille. La marine
eut tout l’avantage et le régiment fut obligé de quitter
Brest.
« Vous pensez bien que nos officiers supérieurs
n’oublièrent pas l’auteur de la querelle. Il eut pendant
quinze jours une sentinelle à sa porte.
« Quand ses arrêts furent levés, je sortis de l’hôpital
et j’allai le voir. Quelle fut ma surprise, en entrant chez
lui, de le voir assis à déjeuner, tête à tête avec
Gabrielle ! Ils avaient l’air d’être depuis longtemps en
parfaite intelligence. Déjà ils se tutoyaient et se
servaient du même verre. Roger me présenta à sa
maîtresse comme son meilleur ami, et lui dit que j’avais
été blessé dans l’espèce d’escarmouche dont elle avait
été la première cause. Cela me valut un baiser de cette
belle personne. Cette fille avait les inclinations toutes
martiales.
« Ils passèrent trois mois ensemble parfaitement
heureux, ne se quittant pas d’un instant. Gabrielle
paraissait l’aimer jusqu’à la fureur, et Roger avouait
qu’avant de connaître Gabrielle il n’avait pas connu
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l’amour.
« Une frégate hollandaise entra dans le port. Les
officiers nous donnèrent à dîner. On but largement de
toutes sortes de vins ; et, la nappe ôtée, ne sachant que
faire, car ces messieurs parlaient très mal français, on se
mit à jouer. Les Hollandais paraissaient avoir beaucoup
d’argent ; et leur premier lieutenant surtout voulait
jouer si gros jeu, que pas un de nous ne se souciait de
faire sa partie. Roger, qui ne jouait pas d’ordinaire, crut
qu’il s’agissait dans cette occasion de soutenir
l’honneur de son pays. Il joua donc, et tint tout ce que
voulut le lieutenant hollandais. Il gagna d’abord, puis
perdit. Après quelques alternatives de gain et de perte,
ils se séparèrent sans avoir rien fait. Nous rendîmes le
dîner aux officiers hollandais. On joua encore. Roger et
le lieutenant furent remis aux prises. Bref, pendant
plusieurs jours, ils se donnèrent rendez-vous, soit au
café, soit à bord, essayant toutes sortes de jeux, surtout
le trictrac, et augmentant toujours leurs paris, si bien
qu’ils en vinrent à jouer vingt-cinq napoléons la partie.
C’était une somme énorme pour de pauvres officiers
comme nous : plus de deux mois de solde ! Au bout
d’une semaine Roger avait perdu tout l’argent qu’il
possédait, plus trois ou quatre mille francs empruntés à
droite et à gauche.
« Vous vous doutez bien que Roger et Gabrielle
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avaient fini par faire ménage commun et bourse
commune : c’est-à-dire que Roger qui venait de toucher
une forte part de prises, avait mis à la masse dix ou
vingt fois plus que l’actrice. Cependant il considérait
toujours que cette masse appartenait principalement à
sa maîtresse, et il n’avait gardé pour ses dépenses
particulières qu’une cinquantaine de napoléons. Il avait
été cependant obligé de recourir à cette réserve pour
continuer à jouer. Gabrielle ne lui fit pas la moindre
observation.
« L’argent du ménage prit le même chemin que son
argent de poche. Bientôt Roger fut réduit à jouer ses
derniers vingt-cinq napoléons. Il s’appliquait
horriblement ; aussi la partie fut-elle longue et disputée.
Il vint un moment, où Roger, tenant le cornet, n’avait
plus qu’une chance pour gagner : je crois qu’il lui fallait
six quatre. La nuit était avancée. Un officier qui les
avait longtemps regardés jouer avait fini par s’endormir
sur un fauteuil. Le Hollandais était fatigué et assoupi ;
en outre, il avait bu beaucoup de punch. Roger seul était
bien éveillé, et en proie au plus violent désespoir. Ce fut
en frémissant qu’il jeta les dés. Il les jeta si rudement
sur le damier que de la secousse une bougie tomba sur
le plancher. Le Hollandais tourna la tête d’abord vers la
bougie, qui venait de couvrir de cire son pantalon neuf,
puis il regarda les dés. – Ils marquaient six et quatre.
Roger, pâle comme la mort, reçut les vingt-cinq
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napoléons. Ils continuèrent à jouer. La chance devint
favorable à mon malheureux ami, qui pourtant faisait
écoles sur écoles, et qui casait comme s’il avait voulu
perdre. Le lieutenant hollandais s’entêta, doubla,
décupla les enjeux : il perdit toujours. Je crois le voir
encore : c’était un grand blond, flegmatique, dont la
figure semblait être de cire. Il se leva enfin, ayant perdu
quarante mille francs, qu’il paya sans que sa
physionomie décelât la moindre émotion.
« Roger lui dit : « Ce que nous avons fait ce soir ne
signifie rien, vous dormiez à moitié ; je ne veux pas de
votre argent.
« – Vous plaisantez, répondit le flegmatique
Hollandais ; j’ai très bien joué, mais les dés ont été
contre moi. Je suis sûr de pouvoir toujours vous gagner
en vous rendant quatre trous. Bonsoir ! » et il le quitta.
« Le lendemain, nous apprîmes que, désespéré de sa
perte, il s’était brûlé la cervelle dans sa chambre après
avoir bu un bol de punch.
« Les quarante mille francs gagnés par Roger étaient
étalés sur une table, et Gabrielle les contemplait avec un
sourire de satisfaction. « Nous voilà bien riches, dit-
elle ; que ferons-nous de tout cet argent ? »
« Roger ne répondit rien ; il paraissait comme
hébété depuis la mort du Hollandais. « Il faut faire mille
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folies, continua la Gabrielle : argent gagné aussi
facilement doit se dépenser de même. Achetons une
calèche et narguons le préfet maritime et sa femme. Je
veux avoir des diamants, des cachemires. Demande un
congé et allons à Paris ; ici, nous ne viendrons jamais à
bout de tant d’argent ! » Elle s’arrêta pour observer
Roger, qui les yeux fixés sur le plancher, la tête
appuyée sur sa main, ne l’avait pas entendue, et
semblait rouler dans sa tête les plus sinistres pensées.
« – Que diable as-tu, Roger ? s’écria-t-elle en
appuyant une main sur son épaule. Tu me fais la moue,
je crois ; je ne puis t’arracher une parole.
« – Je suis bien malheureux, dit-il enfin avec un
soupir étouffé.
« – Malheureux ! Dieu me pardonne, n’aurais-tu pas
des remords pour avoir plumé ce gros mynheer ? »
« Il releva la tête et la regarda d’un oeil hagard.
« – Qu’importe !... poursuivit-elle, qu’importe qu’il
ait pris la chose au tragique et qu’il se soit brûlé ce qu’il
avait de cervelle ! Je ne plains pas les joueurs qui
perdent ; et certes son argent est mieux entre nos mains
que dans les siennes ; il l’aurait dépensé à boire et à
fumer au lieu que, nous, nous allons faire mille
extravagances toutes plus élégantes les unes que les
autres. »
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« Roger se promenait par la chambre, la tête
penchée sur sa poitrine, les yeux à demi fermés et
remplis de larmes. Il vous aurait fait pitié si vous
l’aviez vu.
« – Sais-tu, lui dit Gabrielle, que des gens qui ne
connaîtraient pas ta sensibilité romanesque pourraient
bien croire que tu as triché ?
« – Et si cela était vrai ? s’écria-t-il d’une voix
sourde en s’arrêtant devant elle.
« – Bah ! répondit-elle en souriant, tu n’as pas assez
d’esprit pour tricher au jeu.
« – Oui, j’ai triché, Gabrielle ; j’ai triché comme un
misérable que je suis. »
« Elle comprit à son émotion qu’il ne disait que trop
vrai : elle s’assit sur un canapé et demeura quelque
temps sans parler : « J’aimerais mieux, dit-elle enfin
d’une voix très émue, j’aimerais mieux que tu eusses
tué dix hommes que d’avoir triché au jeu. »
« Il y eut un mortel silence d’une demi-heure. Ils
étaient assis tous les deux sur le même sofa, et ne se
regardèrent pas une seule fois. Roger se leva le premier,
et lui dit bonsoir d’une voix assez calme.
« – Bonsoir ! » lui répondit-elle d’un ton sec et
froid.
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« Roger m’a dit depuis qu’il se serait tué ce jour-là
même s’il n’avait craint que nos camarades ne
devinassent la cause de son suicide. Il ne voulait pas
que sa mémoire fût infâme.
« Le lendemain, Gabrielle fut aussi gaie qu’à
l’ordinaire : on eût dit qu’elle avait déjà oublié la
confidence de la veille. Pour Roger, il était devenu
sombre, fantasque, bourru ; il sortait à peine de sa
chambre, évitant ses amis, et passait souvent des
journées entières sans adresser une parole à sa
maîtresse. J’attribuais sa tristesse à une sensibilité
honorable, mais excessive, et j’essayai plusieurs fois de
le consoler ; mais il me renvoyait bien loin en affectant
une grande indifférence pour son partner malheureux.
Un jour même, il fit une sortie violente contre la nation
hollandaise, et voulut me soutenir qu’il ne pouvait pas y
avoir en Hollande un seul honnête homme. Cependant
il s’informait en secret de la famille du lieutenant
hollandais ; mais personne ne pouvait lui en donner des
nouvelles.
« Six semaines après cette malheureuse partie de
trictrac, Roger trouva chez Gabrielle un billet écrit par
un aspirant qui paraissait la remercier de bontés qu’elle
avait eues pour lui, Gabrielle était le désordre en
personne, et le billet en question avait été laissé par elle
sur sa cheminée. Je ne sais si elle avait été infidèle,
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mais Roger le crût, et sa colère fut épouvantable. Son
amour et un reste d’orgueil étaient les seuls sentiments
qui pussent encore l’attacher à la vie, et le plus fort de
ses sentiments allait être ainsi soudainement détruit. Il
accabla d’injures l’orgueilleuse comédienne ; et, violent
comme il était, je ne sais comment il se fit qu’il ne la
battît pas.
« – Sans doute, lui dit-il, ce freluquet vous a donné
beaucoup d’argent ? C’est la seule chose que vous
aimiez, et vous accorderiez vos faveurs au plus sale de
nos matelots s’il avait de quoi les payer.
« – Pourquoi pas ? répondit froidement l’actrice.
Oui, je me ferais payer par un matelot, mais... je ne le
volerais pas. »
« Roger poussa un cri de rage. Il tira en tremblant
son poignard, et un instant regarda Gabrielle avec des
yeux égarés ; puis, rassemblant toutes ses forces, il jeta
l’arme à ses pieds et s’échappa de l’appartement pour
ne pas céder à la tentation qui l’obsédait.
« Ce soir-là même, je passai fort tard devant son
logement, et, voyant de la lumière chez lui, j’entrai pour
lui emprunter un livre. Je le trouvai fort occupé à écrire.
Il ne se dérangea point, et parut à peine s’apercevoir de
ma présence dans sa chambre. Je m’assis près de son
bureau, et je contemplai ses traits ; ils étaient tellement
altérés, qu’un autre que moi aurait eu de la peine à le
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reconnaître. Tout d’un coup j’aperçus sur le bureau une
lettre déjà cachetée, et qui m’était adressée. Je l’ouvris
aussitôt. Roger m’annonçait qu’il allait mettre fin à ses
jours, et me chargeait de différentes commissions.
Pendant que je lisais, il écrivait toujours sans prendre
garde à moi : c’était à Gabrielle qu’il faisait ses
adieux... Vous pensez quel fut mon étonnement, et ce
que je dus lui dire, confondu comme je l’étais de sa
résolution : « Comment, tu veux te tuer, toi qui es si
heureux ?
« – Mon ami, me dit-il en cachetant sa lettre, tu ne
sais rien ; tu ne me connais pas, je suis un fripon ; je
suis si méprisable, qu’une fille de joie m’insulte ; et je
sens si bien ma bassesse, que je n’ai pas la force de la
battre. » Alors il me raconta l’histoire de la partie de
trictrac, et tout ce que vous savez déjà. En l’écoutant,
j’étais pour le moins aussi ému que lui ; je ne savais que
lui dire ; je lui serrais les mains, j’avais les larmes aux
yeux, mais je ne pouvais parler. Enfin l’idée me vint de
lui représenter qu’il n’avait pas à se reprocher d’avoir
causé volontairement la ruine du Hollandais, et que,
après tout, il ne lui avait fait perdre par sa... tricherie...
que vingt-cinq napoléons.
« – Donc ! s’écria-t-il avec une ironie amère, je suis
un petit voleur et non un grand. Moi qui avais tant
d’ambition ! N’être qu’un friponneau !... » Et il éclata
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de rire. Je fondis en larmes.
« Tout à coup la porte s’ouvrit ; une femme entra et
se précipita dans ses bras : c’était Gabrielle.
« Pardonne-moi, s’écria-t-elle en l’étreignant avec
force, pardonne-moi. Je le sens bien, je n’aime que toi.
Je t’aime mieux maintenant que si tu n’avais pas fait ce
que tu te reproches. Si tu veux, je volerai... j’ai déjà
volé... Oui, j’ai volé... j’ai volé une montre d’or... Que
peut-on faire de pis ? »
« Roger secoua la tête d’un air d’incrédulité ; mais
son front parut s’éclaircir. « Non, ma pauvre enfant, dit-
il en la repoussant avec douceur, il faut absolument que
je me tue. Je souffre trop, je ne puis résister à la douleur
que je sens là.
« – Eh bien, si tu veux mourir, Roger, je mourrai
avec toi ! Sans toi, que m’importe la vie ! J’ai du
courage, j’ai tiré des fusils ; je me tuerai tout comme un
autre. D’abord, moi qui ai joué la tragédie, j’en ai
l’habitude. » Elle avait les larmes aux yeux en
commençant, cette dernière idée la fit rire, et Roger lui-
même laissa échapper un sourire. « Tu ris, mon officier,
s’écria-t-elle en battant des mains et en l’embrassant ;
tu ne te tueras pas ! » Et elle l’embrassait toujours,
tantôt pleurant, tantôt riant, tantôt jurant comme un
matelot ; car elle n’était pas de ces femmes qu’un gros
mot effraie.
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« Cependant je m’étais emparé des pistolets et du
poignard de Roger et je lui dis : « Mon cher Roger, tu
as une maîtresse et un ami qui t’aiment. Crois-moi, tu
peux encore avoir quelque bonheur en ce monde. » Je
sortis après l’avoir embrassé, et je le laissai seul avec
Gabrielle.
« Je crois que nous ne serions parvenus qu’à retarder
seulement son funeste dessein, s’il n’avait reçu du
ministre l’ordre de partir comme premier lieutenant, à
bord d’une frégate qui devait aller croiser dans les mers
de l’Inde, après avoir passé au travers de l’escadre
anglaise qui bloquait le port. L’affaire était hasardeuse.
Je lui fis entendre qu’il valait mieux mourir noblement
d’un boulet anglais que de mettre fin lui-même à ses
jours, sans gloire et sans utilité pour son pays. Il promit
de vivre. Des quarante mille francs, il en distribua la
moitié à des matelots estropiés ou à des veuves et des
enfants de marins. Il donna le reste à Gabrielle, qui
d’abord jura de n’employer cet argent qu’en bonnes
oeuvres. Elle avait bien l’intention de tenir parole, la
pauvre fille ; mais l’enthousiasme était chez elle de
courte durée. J’ai su depuis qu’elle donna quelques
milliers de francs aux pauvres. Elle s’acheta des
chiffons avec le reste.
« Nous montâmes, Roger et moi, sur une belle
frégate, la Galatée : nos hommes étaient braves, bien
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exercés, bien disciplinés ; mais notre commandant était
un ignorant, qui se croyait un Jean Bart parce qu’il
jurait mieux qu’un capitaine d’armes, parce qu’il
écorchait le français et qu’il n’avait jamais étudié la
théorie de sa profession, dont il entendait assez
médiocrement la pratique. Pourtant le sort le favorisa
d’abord. Nous sortîmes heureusement de la rade, grâce
à un coup de vent qui força l’escadre de blocus de
gagner le large, et nous commençâmes notre croisière
par biler une corvette anglaise et un vaisseau de la
compagnie sur les côtes de Portugal.
« Nous voguions lentement vers les mers de l’Inde,
contrariés par les vents et par les fausses manoeuvres de
notre capitaine, dont la maladresse augmentait le danger
de notre croisière. Tantôt chassés par des forces
supérieures, tantôt poursuivant des vaisseaux
marchands, nous ne passions pas un seul jour sans
quelque aventure nouvelle. Mais ni la vie hasardeuse
que nous menions, ni les fatigues que lui donnait le
détail de la frégate dont il était chargé, ne pouvaient
distraire Roger des tristes pensées qui le poursuivaient
sans relâche. Lui qui passait autrefois pour l’officier le
plus actif et le plus brillant de notre port, maintenant il
se bornait à faire seulement son devoir. Aussitôt que
son service était fini, il se renfermait dans sa chambre,
sans livres, sans papier ; il passait des heures entières
couché dans son cadre, et le malheureux ne pouvait
24
dormir.
« Un jour voyant son abattement, je m’avisai de lui
dire : « Parbleu ! mon cher, tu t’affliges pour peu de
chose. Tu as escamoté vingt-cinq napoléons à un gros
Hollandais, bien ! – et tu as des remords pour plus d’un
million. Or dis-moi, quand tu étais l’amant de la femme
du préfet de..., n’en avais-tu point ? Pourtant elle valait
mieux que vingt-cinq napoléons. »
« Il se retourna sur son matelas sans me répondre.
« Je poursuivis : « Après tout, ton crime, puisque tu
dis que c’est un crime, avait un motif honorable, et
venait d’une âme élevée. »
« Il tourna la tête et me regarda d’un air furieux.
« – Oui, car enfin, si tu avais perdu, que devenait
Gabrielle ? Pauvre fille, elle aurait vendu sa dernière
chemise pour toi... Si tu perdais, elle était réduite à la
misère... C’est pour elle, c’est par amour pour elle que
tu as triché. Il y a des gens qui tuent par amour... qui se
tuent... Toi, mon cher Roger, tu as fait plus. Pour un
homme comme nous, il y a plus de courage à... voler,
pour parler net, qu’à se tuer. »
« Peut-être maintenant, me dit le capitaine
interrompant son récit, vous semblé-je ridicule. Je vous
assure que mon amitié pour Roger me donnait, dans ce
moment, une éloquence que je ne retrouve plus
25
aujourd’hui ; et, le diable m’emporte, en lui parlant de
la sorte, j’étais de bonne foi, et je croyais tout ce que je
disais. Ah ! j’étais jeune alors !
« Roger fut quelque temps sans répondre ; il me
tendit la main. « Mon ami, dit-il en paraissant faire un
grand effort sur lui-même, tu me crois meilleur que je
ne suis. Je suis un lâche coquin. Quand j’ai triché ce
Hollandais, je ne pensais qu’à gagner vingt-cinq
napoléons, voilà tout. Je ne pensais pas à Gabrielle, et
voilà pourquoi je me méprise... Moi, estimer mon
honneur moins que vingt-cinq napoléons !... Quelle
bassesse ! oui, je serais heureux de pouvoir me dire :
J’ai volé pour tirer Gabrielle de la misère... Non !...
non ! je ne pensais pas à elle... Je n’étais pas amoureux
dans ce moment... J’étais un joueur... j’étais un voleur...
J’ai volé de l’argent pour l’avoir à moi... et cette action
m’a tellement abruti, avili, que je n’ai plus aujourd’hui
de courage ni d’amour... je vis, et je ne pense plus à
Gabrielle... je suis un homme fini. »
« Il paraissait si malheureux que, s’il m’avait
demandé mes pistolets pour se tuer, je crois que je les
lui aurais donnés.
« Un certain vendredi, jour de mauvais augure, nous
découvrîmes une grosse frégate anglaise, l’Alceste, qui
prit chasse sur nous. Elle portait cinquante-huit canons,
nous n’en avions que trente-huit. Nous fîmes force de
26
voiles pour lui échapper ; mais sa marche était
supérieure ; elle gagnait sur nous à chaque instant, il
était évident qu’avant la nuit, nous serions contraints de
livrer un combat inégal. Notre capitaine appela Roger
dans sa chambre, où ils furent un grand quart d’heure à
consulter ensemble. Roger remonta sur le tillac, me prit
par le bras, et me tira à l’écart.
« – D’ici à deux heures, me dit-il, l’affaire va
s’engager ; ce brave homme là-bas qui se démène sur le
gaillard d’arrière a perdu la tête. Il y avait deux partis à
prendre : le premier, le plus honorable, était de laisser
l’ennemi arriver sur nous, puis de l’aborder
vigoureusement en jetant à son bord une centaine de
gaillards déterminés ; l’autre parti, qui n’est pas
mauvais, mais qui est assez lâche, serait de nous alléger
en jetant à la mer une partie de nos canons. Alors nous
pourrions serrer de très près la côte d’Afrique que nous
découvrons là-bas à bâbord. L’Anglais, de peur de
s’échouer, serait bien obligé de nous laisser échapper ;
mais notre... capitaine n’est ni un lâche ni un héros : il
va se laisser démolir de loin à coups de canon, et, après
quelques heures de combat, il amènera honorablement
son pavillon. Tant pis pour vous : les pontons de
Portsmouth vous attendent. Quant à moi, je ne veux pas
les voir.
« – Peut-être, lui dis-je, nos premiers coups de
27
canon feront-ils à l’ennemi des avaries assez fortes pour
l’obliger à cesser la chasse.
« – Écoute, je ne veux pas être prisonnier, je veux
me faire tuer ; il est temps que j’en finisse. Si par
malheur je ne suis que blessé, donne-moi ta parole que
tu me jetteras à la mer. C’est le lit où doit mourir un
bon marin comme moi.
« – Quelle folie ! m’écriai-je, et quelle commission
me donnes-tu là !
« – Tu rempliras le devoir d’un bon ami. Tu sais
qu’il faut que je meure. Je n’ai consenti à ne pas me
tuer que dans l’espoir d’être tué, tu dois t’en souvenir.
Allons, fais-moi cette promesse ; si tu me refuses, je
fais demander ce service à ce contremaître, qui ne me
refusera pas. »
« Après avoir réfléchi quelque temps, je lui dis : « Je
te donne ma parole de faire ce que tu désires, pourvu
que tu sois blessé à mort, sans espérance de guérison.
Dans ce cas, je consens à t’épargner des souffrances.
« – Je serai blessé à mort ou bien je serai tué. » Il me
tendit la main, je la serrai fortement. Dès lors, il fut plus
calme, et même une certaine gaieté martiale brilla sur
son visage.
« Vers trois heures de l’après-midi les canons de
chasse de l’ennemi commencèrent à porter dans nos
28
agrès. Nous carguâmes alors une partie de nos voiles :
nous présentâmes le travers à l’Alceste, et nous fîmes
un feu roulant auquel les Anglais répondirent avec
vigueur. Après environ une heure de combat, notre
capitaine, qui ne faisait rien à propos, voulut essayer
l’abordage. Mais nous avions déjà beaucoup de morts et
de blessés, et le reste de notre équipage avait perdu de
son ardeur ; enfin nous avions beaucoup souffert dans
nos agrès, et nos mâts étaient fort endommagés. Au
moment où nous déployâmes nos voiles pour nous
rapprocher de l’Anglais, notre grand mât, qui ne tenait
plus à rien, tomba avec un fracas horrible. L’Alceste
profita de la confusion où nous jeta d’abord cet
accident. Elle vint passer à notre poupe en nous lâchant
à demi-portée de pistolet toute sa bordée ; elle traversa
de l’avant à l’arrière notre malheureuse frégate, qui ne
pouvait lui opposer sur ce point que deux petits canons.
Dans ce moment, j’étais auprès de Roger, qui
s’occupait à faire couper les haubans qui retenaient
encore le mât abattu. Je le sens qui me serrait le bras
avec force ; je me retourne, et je le vois renversé sur le
tillac et tout couvert de sang. Il venait de recevoir un
coup de mitraille dans le ventre.
« Le capitaine courut à lui : « Que faire, lieutenant ?
s’écria-t-il.
« – Il faut clouer notre pavillon à ce tronçon de mât
29
et nous faire couler. » Le capitaine le quitta aussitôt,
goûtant fort peu ce conseil.
« – Allons, me dit Roger, souviens-toi de ta
promesse.
« – Ce n’est rien, lui dis-je, tu peux en revenir.
« – Jette-moi par-dessus le bord, s’écria-t-il en
jurant horriblement et me saisissant par la basque de
mon habit ; tu vois bien que je n’en puis réchapper ;
jette-moi à la mer, je ne veux pas voir amener notre
pavillon. »
« Deux matelots s’approchèrent de lui pour le porter
à fond de cale. « À vos canons, coquins, s’écria-t-il
avec force ; tirez à mitraille et pointez au tillac. Et toi, si
tu manques à ta parole, je te maudis, et je te tiens pour
le plus lâche et le plus vil de tous les hommes ! »
« Sa blessure était certainement mortelle. Je vis le
capitaine appeler son aspirant et lui donner l’ordre
d’amener notre pavillon. « Donne-moi une poignée de
main », dis-je à Roger.
« Au moment même où notre pavillon fut amené... »
..................................................
« – Capitaine, une baleine à bâbord ! interrompit un
enseigne accourant à nous.
« – Une baleine ? s’écria le capitaine transporté de
30
joie et laissant là son récit ; vite, la chaloupe à la mer !
la yole à la mer ! toutes les chaloupes à la mer ! – Des
harpons, des cordes ! etc. »
Je ne pus savoir comment mourut le pauvre
lieutenant Roger.
31
Le vase étrusque
32
Auguste Saint-Clair n’était point aimé dans ce qu’on
appelle le monde ; la principale raison, c’est qu’il ne
cherchait à plaire qu’aux gens qui lui plaisaient à lui-
même. Il recherchait les uns et fuyait les autres.
D’ailleurs il était distrait et indolent. Un soir, comme il
sortait du Théâtre-Italien, la marquise A *** lui
demanda comment avait chanté mademoiselle Sontag.
« Oui, madame », répondit Saint-Clair en souriant
agréablement, et pensant à tout autre chose. On ne
pouvait attribuer cette réponse ridicule à la timidité ; car
il parlait à un grand seigneur, à un grand homme et
même à une femme à la mode, avec autant d’aplomb
que s’il eût entretenu son égal. – La marquise décida
que Saint-Clair était un prodige d’impertinence et de
fatuité.
Madame B *** l’invita à dîner un lundi. Elle lui
parla souvent ; et, en sortant de chez elle, il déclara que
jamais il n’avait rencontré de femme plus aimable.
Madame B *** amassait de l’esprit chez les autres
pendant un mois, et le dépensait chez elle en une soirée.
Saint-Clair la revit le jeudi de la même semaine. Cette
fois, il s’ennuya quelque peu. Une autre visite le
détermina à ne plus reparaître dans son salon. Madame
B *** publia que Saint-Clair était un jeune homme sans
33
manières et du plus mauvais ton.
Il était né avec un coeur tendre et aimant ; mais, à un
âge où l’on prend trop facilement des impressions qui
durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait
attiré les railleries de ses camarades. Il était fier,
ambitieux ; il tenait à l’opinion comme y tiennent les
enfants. Dès lors, il se fit une étude de cacher tous les
dehors de ce qu’il regardait comme une faiblesse
déshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui
coûta cher. Il put celer aux autres les émotions de son
âme trop tendre ; mais, en les renfermant en lui-même,
il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde, il
obtint la triste réputation d’insensible et d’insouciant et,
dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des
tourments d’autant plus affreux qu’il n’aurait voulu en
confier le secret à personne.
Il est vrai qu’il est difficile de trouver un ami !
– Difficile ! Est-ce possible ? Deux hommes ont-ils
existé qui n’eussent pas de secret l’un pour l’autre ? –
Saint-Clair ne croyait guère à l’amitié, et l’on s’en
apercevait. On le trouvait froid et réservé avec les
jeunes gens de la société. Jamais il ne les questionnait
sur leurs secrets ; mais toutes ses pensées et la plupart
de ses actions étaient des mystères pour eux. Les
Français aiment à parler d’eux-mêmes ; aussi Saint-
Clair était-il, malgré lui, le dépositaire de bien des
34
confidences. Ses amis, et ce mot désigne les personnes
que nous voyons deux fois par semaine, se plaignaient
de sa méfiance à leur égard ; en effet, celui qui, sans
qu’on l’interroge, nous fait part de son secret, s’offense
ordinairement de ne pas apprendre le nôtre. On
s’imagine qu’il doit y avoir réciprocité dans
l’indiscrétion.
« Il est boutonné jusqu’au menton, disait un jour le
beau chef d’escadron Alphonse de Thémines ; jamais je
ne pourrai avoir la moindre confiance dans ce diable de
Saint-Clair
– Je le crois un peu jésuite, reprit Jules Lambert ;
quelqu’un m’a juré sa parole qu’il l’avait rencontré
deux fois sortant de Saint-Sulpice. Personne ne sait ce
qu’il pense. Pour moi, je ne pourrai jamais être à mon
aise avec lui. »
Ils se séparèrent. Alphonse rencontra Saint-Clair sur
le boulevard Italien, marchant la tête baissée et sans
voir personne. Alphonse l’arrêta, lui prit le bras, et,
avant qu’ils fussent arrivés à la rue de la Paix, il lui
avait raconté toute l’histoire de ses amours avec
madame ***, dont le mari est si jaloux et si brutal.
Le même soir, Jules Lambert perdit son argent à
l’écarté. Il se mit à danser. En dansant, il coudoya un
homme qui, ayant aussi perdu tout son argent, était de
fort mauvaise humeur. De là quelques mots piquants :
35
rendez-vous pris. Jules pria Saint-Clair de lui servir de
second et, par la même occasion, lui emprunta de
l’argent, qu’il a toujours oublié de lui rendre.
Après tout, Saint-Clair était un homme assez facile à
vivre. Ses défauts ne nuisaient qu’à lui seul. Il était
obligeant, souvent aimable, rarement ennuyeux. Il avait
beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de ses
voyages et de ses lectures que lorsqu’on l’exigeait.
D’ailleurs, il était grand, bien fait ; sa physionomie était
noble et spirituelle, presque toujours trop grave ; mais
son sourire était plein de grâce.
J’oubliais un point important. Saint-Clair était
attentif auprès de toutes les femmes, et recherchait leur
conversation plus que celle des hommes. Aimait-il ?
C’est ce qu’il était difficile de décider. Seulement, si cet
être si froid ressentait de l’amour, on savait que la jolie
comtesse Mathilde de Coursy devait être l’objet de sa
préférence. C’était une jeune veuve chez laquelle on le
voyait assidu. Pour conclure à leur intimité, on avait les
présomptions suivantes : d’abord la politesse presque
cérémonieuse de Saint-Clair pour la comtesse, et vice
versa ; puis son affectation de ne jamais prononcer son
nom dans le monde ; ou, s’il était obligé de parler
d’elle, jamais le moindre éloge ; puis, avant que Saint-
Clair lui fût présenté, il aimait passionnément la
musique, et la comtesse avait autant de goût pour la
36
peinture. Depuis qu’ils s’étaient vus, leurs goûts avaient
changé. Enfin, la comtesse ayant été aux eaux l’année
passée, Saint-Clair était parti six jours après elle.
.....................................
Mon devoir d’historien m’oblige à déclarer qu’une
nuit du mois de juillet, peu de moments avant le lever
du soleil, la porte du parc d’une maison de campagne
s’ouvrit, et qu’il en sortit un homme avec toutes les
précautions d’un voleur qui craint d’être surpris. Cette
maison de campagne appartenait à madame de Coursy,
et cet homme était Saint-Clair. Une femme, enveloppée
dans une pelisse, l’accompagna jusqu’à la porte, et
passa la tête en dehors pour le voir encore plus
longtemps tandis qu’il s’éloignait en descendant le
sentier qui longeait le mur du parc. Saint-Clair s’arrêta,
jeta autour de lui un coup d’oeil circonspect, et de la
main fit signe à cette femme de rentrer. La clarté d’une
nuit d’été lui permettait de distinguer sa figure pâle,
toujours immobile à la même place. Il revint sur ses
pas, s’approcha d’elle et la serra tendrement dans ses
bras. Il voulait l’engager à rentrer ; mais il avait encore
cent choses à lui dire. Leur conversation durait depuis
dix minutes, quand on entendit la voix d’un paysan qui
sortait pour aller travailler aux champs. Un baiser est
pris et rendu, la porte est fermée, et Saint-Clair d’un
saut, est au bout du sentier.
37
Il suivait un chemin qui lui semblait bien connu. –
Tantôt il sautait presque de joie, et courait en frappant
les buissons de sa canne ; tantôt il s’arrêtait ou marchait
lentement, regardant le ciel qui se colorait de pourpre
du côté de l’orient. Bref, à le voir, on eût dit un fou
enchanté d’avoir brisé sa cage. Après une demi-heure
de marche, il était à la porte d’une petite maison isolée
qu’il avait louée pour la saison. Il avait une clef : il
entra ; puis il se jeta sur un grand canapé et là, les yeux
fixes, la bouche courbée par un doux sourire, il pensait,
il rêvait tout éveillé. Son imagination ne lui présentait
alors que des pensées de bonheur. « Que je suis
heureux ! se disait-il à chaque instant. Enfin je l’ai
rencontré ce coeur qui comprend le mien !... – Oui,
c’est mon idéal que j’ai trouvé... J’ai tout à la fois un
ami et une maîtresse... Quel caractère !... quelle âme
passionnée !... Non, elle n’a jamais aimé avant moi... »
Bientôt, comme la vanité se glisse toujours dans les
affaires de ce monde : « C’est la plus belle femme de
Paris », pensait-il ; et son imagination lui retraçait à la
fois tous ses charmes. – « Elle m’a choisi entre tous.
Elle avait pour admirateurs l’élite de la société. Ce
colonel de hussards si beau, si brave, – et pas trop fat ;
– ce jeune auteur qui fait de si jolies aquarelles et qui
joue si bien les proverbes ; – ce Lovelace russe qui a vu
le Balkan et qui a servi sous Diébitch, – surtout Camille
T ***, qui a de l’esprit certainement, de belles
38
manières, un beau coup de sabre sur le front... elle les a
tous éconduits. Et moi !... » Alors venait son refrain :
« Que je suis heureux ! que je suis heureux ! » Et il se
levait, ouvrait la fenêtre, car il ne pouvait respirer ; puis
il se promenait, puis il se roulait sur son canapé.
Un amant heureux est presque aussi ennuyeux qu’un
amant malheureux. Un de mes amis, qui se trouvait
souvent dans l’une ou l’autre de ces deux.positions,
n’avait trouvé d’autre moyen de se faire écouter que de
me donner un excellent déjeuner pendant lequel il avait
la liberté de parler de ses amours ; le café pris, il fallait
absolument changer de conversation.
Comme je ne puis donner à déjeuner à tous mes
lecteurs, je leur ferai grâce des pensées d’amour de
Saint-Clair. D’ailleurs, on ne peut pas toujours rester
dans la région des nuages. Saint-Clair était fatigué, il
bâilla, étendit les bras, vit qu’il était grand jour ; il
fallait enfin penser à dormir. Lorsqu’il se réveilla, il vit
à sa montre qu’il avait à peine le temps de s’habiller et
de courir à Paris, où il était invité à un déjeuner-dîner
avec plusieurs jeunes gens de sa connaissance.
...........................................
On venait de déboucher une autre bouteille de vin de
Champagne ; je laisse au lecteur à en déterminer le
numéro. Qu’il lui suffise de savoir qu’on en était venu à
ce moment, qui arrive assez vite dans un déjeuner de
39
garçons, où tout le monde veut parler à la fois, où les
bonnes têtes commencent à concevoir des inquiétudes
pour les mauvaises.
« Je voudrais, dit Alphonse de Thémines, qui ne
perdait jamais une occasion de parler de l’Angleterre, je
voudrais que ce fût la mode à Paris comme à Londres
de porter chacun un toast à sa maîtresse. De la sorte
nous saurions au juste pour qui soupire notre ami Saint-
Clair » ; et, en parlant ainsi, il remplit son verre et ceux
de ses voisins.
Saint-Clair, un peu embarrassé, se préparait à
répondre ; mais Jules Lambert le prévint : « J’approuve
fort cet usage, dit-il, et je l’adopte » ; et, levant son
verre : « À toutes les modistes de Paris ! J’en excepte
celles qui ont trente ans, les borgnes et les boiteuses,
etc.
– Hourra ! hourra ! » crièrent les jeunes anglomanes.
Saint-Clair se leva, son verre à la main :
« Messieurs, dit-il, je n’ai point un coeur aussi vaste
que notre ami Jules, mais il est plus constant. Or ma
constance est d’autant plus méritoire que, depuis
longtemps, je suis séparé de la dame de mes pensées. Je
suis sûr cependant que vous approuvez mon choix, si
toutefois vous n’êtes pas déjà mes rivaux. À Judith
Pasta, messieurs ! Puissions-nous revoir bientôt la
première tragédienne de l’Europe ! »
40
Thémines voulait critiquer le toast ; mais les
acclamations l’interrompirent. Saint-Clair ayant paré
cette botte se croyait hors d’affaire pour la journée.
La conversation tomba d’abord sur les théâtres. La
censure dramatique servit de transition pour parler de la
politique. De Lord Wellington, on passa aux chevaux
anglais, et, des chevaux anglais, aux femmes par une
liaison d’idées facile à saisir ; car pour des jeunes gens,
un beau cheval d’abord et une jolie maîtresse ensuite
sont les deux objets les plus désirables.
Alors, on discuta les moyens d’acquérir ces objets si
désirables. Les chevaux s’achètent, on achète aussi des
femmes ; mais, de celles-là, n’en parlons point. Saint-
Clair, après avoir modestement allégué son peu
d’expérience sur ce sujet délicat, conclut que la
première condition pour plaire à une femme, c’est de se
singulariser, d’être différent des autres. Mais y a-t-il
une formule générale de singularité ? Il ne le croyait
pas.
« Si bien qu’à votre sentiment, dit Jules, un boiteux
ou un bossu sont plus en passe de plaire qu’un homme
droit et fait comme tout le monde ?
– Vous poussez les choses bien loin, répondit Saint-
Clair ; mais j’accepte, s’il le faut, toutes les
conséquences de ma proposition. Par exemple, si j’étais
bossu, je ne me brûlerais pas la cervelle et je voudrais
41
faire des conquêtes. D’abord, je ne m’adresserais qu’à
deux sortes de femmes, soit à celles qui ont une
véritable sensibilité, soit aux femmes, et le nombre en
est grand, qui ont la prétention d’avoir un caractère
original, eccentric, comme on dit en Angleterre. Aux
premières, je peindrais l’horreur de ma position, la
cruauté de la nature à mon égard. Je tâcherais de les
apitoyer sur mon sort, je saurais leur faire soupçonner
que je suis capable d’un amour passionné. Je tuerais en
duel un de mes rivaux, et je m’empoisonnerais avec une
faible dose de laudanum. Au bout de quelques mois on
ne verrait plus ma bosse, et alors ce serait mon affaire
d’épier le premier accès de sensibilité. Quant aux
femmes qui prétendent à l’originalité, la conquête en est
facile. Persuadez-leur seulement que c’est une règle
bien et dûment établie qu’un bossu ne peut avoir de
bonne fortune ; elles voudront aussitôt donner le
démenti à la règle générale.
– Quel don Juan ! s’écria Jules.
– Cassons-nous les jambes, messieurs, dit le colonel
Beaujeu, puisque nous avons le malheur de n’être pas
nés bossus.
– Je suis tout à fait de l’avis de Saint-Clair, dit
Hector Roquantin, qui n’avait pas plus de trois pieds et
demi de haut ; on voit tous les jours les plus belles
femmes et les plus à la mode se rendre à des gens dont
42
vous autres beaux garçons vous ne vous méfieriez
jamais...
– Hector, levez-vous, je vous en prie, et sonnez pour
qu’on nous apporte du vin », dit Thémines de l’air du
monde le plus naturel.
Le nain se leva, et chacun se rappela en souriant la
fable du renard qui a la queue coupée.
« Pour moi, dit Thémines reprenant la conversation,
plus je vis, et plus je vois qu’une figure passable », et
en même temps il jetait un coup d’oeil complaisant sur
la glace qui lui était opposée, « une figure passable et
du goût dans la toilette sont la grande singularité qui
séduit les plus cruelles » ; et, d’une chiquenaude, il fit
sauter une petite miette de pain qui s’était attachée au
revers de son habit.
« Bah ! s’écria le nain, avec une jolie figure et un
habit de Staub, on a des femmes que l’on garde huit
jours et qui vous ennuient au second rendez-vous. Il
faut autre chose pour se faire aimer, ce qui s’appelle
aimer... Il faut...
– Tenez, interrompit Thémines, voulez-vous un
exemple concluant ? Vous avez tous connu Massigny,
et vous savez quel homme c’était. Des manières comme
un groom anglais, de la conversation comme son
cheval... Mais il était beau comme Adonis et mettait sa
43
cravate comme Brummel. Au total, c’était l’être le plus
ennuyeux que j’aie connu.
– Il a pensé me tuer d’ennui, dit le colonel Beaujeu.
Figurez-vous que j’ai été obligé de faire deux cents
lieues avec lui.
– Savez-vous, demanda Saint-Clair, qu’il a causé la
mort de ce pauvre Richard Thornton, que vous avez
tous connu ?
– Mais, répondit Jules, ne savez-vous donc pas qu’il
a été assassiné par les brigands auprès de Fondi ?
– D’accord ; mais vous allez voir que Massigny a
été au moins complice du crime. Plusieurs voyageurs,
parmi lesquels se trouvait Thornton, avaient arrangé
d’aller à Naples tous ensemble de peur des brigands.
Massigny voulut se joindre à la caravane. Aussitôt que
Thornton le sut, il prit les devants, d’effroi, je pense,
d’avoir à passer quelques jours avec lui. Il partit seul, et
vous savez le reste.
– Thornton avait raison, dit Thémines ; et, de deux
morts, il choisit la plus douce. Chacun à sa place en eût
fait autant. » Puis, après une pause : « Vous m’accordez
donc, reprit-il, que Massigny était l’homme le plus
ennuyeux de la terre ?
– Accordé ! s’écria-t-on par acclamation.
– Ne désespérons personne, dit Jules ; faisons une
44
exception en faveur de ***, surtout quand il développe
ses plans politiques.
– Vous m’accorderez présentement, poursuivit
Thémines, que Mme de Coursy est une femme d’esprit
s’il en fut. »
Il y eut un moment de silence. Saint-Clair baissait la
tête et s’imaginait que tous les yeux étaient fixés sur lui.
« Qui en doute ? dit-il enfin, toujours penché sur son
assiette et paraissant observer avec beaucoup de
curiosité les fleurs peintes sur la porcelaine.
– Je maintiens, dit Jules élevant la voix, je maintiens
que c’est une des trois plus aimables femmes de Paris.
– J’ai connu son mari, dit le colonel. Il m’a souvent
montré des lettres charmantes de sa femme.
– Auguste, interrompit Hector Roquantin, présentez-
moi donc à la comtesse. On dit que vous faites chez elle
la pluie et le beau temps.
– À la fin de l’automne, murmura Saint-Clair, quand
elle sera de retour à Paris... Je... je crois qu’elle ne
reçoit pas à la campagne.
– Voulez-vous m’écouter ? » s’écria Thémines. Le
silence se rétablit. Saint-Clair s’agitait sur sa chaise
comme un prévenu devant une cour d’assises.
« Vous n’avez pas vu la comtesse il y a trois ans,
45
vous étiez alors en Allemagne, Saint-Clair, reprit
Alphonse de Thémines avec un sang-froid désespérant.
Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu’elle était
alors : belle, fraîche comme une rose, vive surtout, et
gaie comme un papillon. Eh bien, savez-vous, parmi ses
nombreux adorateurs, lequel a été honoré de ses
bontés ? Massigny ! Le plus bête des hommes et le plus
sot a tourné la tête de la plus spirituelle des femmes.
Croyez-vous qu’un bossu aurait pu en faire autant ?
Allez, croyez-moi, ayez une jolie figure, un bon tailleur
et soyez hardi. »
Saint-Clair était dans une position atroce. Il allait
donner un démenti formel au narrateur ; mais la peur de
compromettre la comtesse le retint. Il aurait voulu
pouvoir dire quelque chose en sa faveur ; mais sa
langue était glacée. Ses lèvres tremblaient de fureur, et
il cherchait en vain dans son esprit quelque moyen
détourné d’engager une querelle.
« Quoi ! s’écria Jules d’un air de surprise, madame
de Coursy s’est donnée à Massigny ! Frailty thy name
is woman !
– C’est une chose si peu importante que la
réputation d’une femme ! dit Saint-Clair d’un ton sec et
méprisant. Il est bien permis de la mettre en pièces pour
faire un peu d’esprit, et... »
Comme il parlait il se rappela avec horreur un
46
certain vase étrusque qu’il avait vu cent fois sur la
cheminée de la comtesse à Paris. Il savait que c’était un
présent de Massigny à son retour d’Italie ; et,
circonstance accablante ! ce vase avait été apporté de
Paris à la campagne. Et tous les soirs, en ôtant son
bouquet, Mathilde le posait dans le vase étrusque.
La parole expira sur ses lèvres ; il ne vit plus qu’une
chose, il ne pensa plus qu’à une chose : le vase
étrusque !
La belle preuve ! dira un critique : soupçonner sa
maîtresse pour si peu de chose ! « Avez-vous été
amoureux, monsieur le critique ? »
Thémines était en trop belle humeur pour s’offenser
du ton que Saint-Clair avait pris en lui parlant. Il
répondit d’un air de légèreté et de bonhomie : « Je ne
fais que répéter ce que l’on a dit dans le monde. La
chose passait pour certaine quand vous étiez en
Allemagne. Au reste, je connais assez peu madame de
Coursy ; il y a dix-huit mois que je ne suis allé chez
elle. Il est possible qu’on se soit trompé et que
Massigny m’ait fait un conte. Pour en revenir à ce qui
nous occupe, quand l’exemple que je viens de citer
serait faux, je n’en aurais pas moins raison. Vous savez
tous que la femme de France la plus spirituelle, celle
dont les ouvrages... »
La porte s’ouvrit, et Théodore Néville entra. Il
47
revenait d’Égypte.
« Théodore ! sitôt de retour ! » Il fut accablé de
questions.
« As-tu rapporté un véritable costume turc ?
demanda Thémines. As-tu un cheval arabe et un groom
égyptien ?
– Quel homme est le pacha ? dit Jules. Quand se
rend-il indépendant ? As-tu vu couper une tête d’un
seul coup de sabre ?
– Et les Almées ? dit Roquantin. Les femmes sont-
elles belles au Caire ?
– Avez-vous vu le général L *** ? demanda le
colonel Beaujeu. Comment a-t-il organisé l’armée du
pacha ? – Le colonel C *** vous a-t-il donné un sabre
pour moi ?
– Et les pyramides ? et les cataractes du Nil ? et la
statue de Memnon ? Ibrahim pacha ? etc., etc., etc. »
Tous parlaient à la fois ; Saint-Clair ne pensait qu’au
vase étrusque.
Théodore s’étant assis les jambes croisées, car il
avait pris cette habitude en Égypte et n’avait pu la
perdre en France, attendit que les questionneurs se
fussent lassés, et parla comme il suit, assez vite pour
n’être pas facilement interrompu.
48
« Les pyramides ! d’honneur c’est un regular
humbug. C’est bien moins haut qu’on ne croit. Le
Munster à Strasbourg n’a que quatre mètres de moins.
Les antiquités me sortent par les yeux. Ne m’en parlez
pas. La seule vue d’un hiéroglyphe me ferait évanouir.
Il y a tant de voyageurs qui s’occupent de ces choses-
là ! Moi, mon but a été d’étudier la physionomie et les
moeurs de toute cette population bizarre qui se presse
dans les rues d’Alexandrie et du Caire, comme des
Turcs, des Bédouins, des Coptes, des Fellahs, des
Môghrebins. J’ai rédigé quelques notes à la hâte
pendant que j’étais au lazaret. Quelle infamie que ce
lazaret ! J’espère que vous ne croyez pas à la contagion,
vous autres ! Moi, j’ai fumé tranquillement ma pipe au
milieu de trois cents pestiférés. Ah ! colonel, vous
verriez là une belle cavalerie, bien montée. Je vous
montrerai des armes superbes que j’ai rapportées. J’ai
un djerid qui a appartenu au fameux Mourad bey.
Colonel, j’ai un yatagan pour vous et un khandjar pour
Auguste. Vous verrez mon metchlâ, mon burnous, mon
hhaïck. Savez-vous qu’il n’aurait tenu qu’à moi de
rapporter des femmes ? Ibrahim pacha en a tant envoyé
de Grèce, qu’elles sont pour rien... Mais à cause de ma
mère... J’ai beaucoup causé avec le pacha. C’est un
homme d’esprit, parbleu ! sans préjugés. vous ne
sauriez croire comme il entend bien nos affaires.
D’honneur, il est informé des plus petits mystères de
49
notre cabinet. J’ai puisé dans sa conversation des
renseignements bien précieux sur l’état des partis en
France... Il s’occupe beaucoup de statistique en ce
moment. Il est abonné à tous nos journaux. Savez-vous
qu’il est bonapartiste enragé ! Il ne parle que de
Napoléon. Ah ! quel grand homme que Bounabardo !
me disait-il. Bounabardo, c’est ainsi qu’ils appellent
Bonaparte.
« Giourdina, c’est-à-dire Jourdain, murmura tout
bas Thémines.
« D’abord, continua Théodore, Mohamed Ali était
fort réservé avec moi. Vous savez que tous les Turcs
sont très méfiants. Il me prenait pour un espion, le
diable m’emporte ! ou pour un jésuite. – Il a les jésuites
en horreur. Mais, au bout de quelques visites, il a
reconnu que j’étais un voyageur sans préjugés, curieux
de m’instruire à fond des coutumes, des moeurs et de la
politique de l’Orient. Alors il s’est déboutonné et m’a
parlé à coeur ouvert. À ma dernière audience, c’était la
troisième qu’il m’accordait, je pris la liberté de lui dire :
« Je ne conçois pas pourquoi Ton Altesse ne se rend pas
indépendante de la Porte. – Mon Dieu ! me dit-il, je le
voudrais bien, mais je crains que les journaux libéraux,
qui gouvernent tout dans ton pays, ne me soutiennent
pas quand une fois j’aurai proclamé l’indépendance de
l’Égypte. » C’est un beau vieillard, belle barbe blanche,
50
ne riant jamais. Il m’a donné des confitures excellentes,
mais de tout ce que je lui ai donné, ce qui lui a fait le
plus de plaisir, c’est la collection des costumes de la
garde impériale par Charlet.
– Le pacha est-il romantique ? demanda Thémines.
– Il s’occupe peu de littérature ; mais vous n’ignorez
pas que la littérature arabe est toute romantique. Ils ont
un poète nommé Melek Ayatalnefous-Ebn-Esraf, qui a
publié dernièrement des Méditations auprès desquelles
celles de Lamartine paraîtraient de la prose classique. À
mon arrivée au Caire, j’ai pris un maître d’arabe, avec
lequel je me suis mis à lire le Coran. Bien que je n’aie
pris que peu de leçons, j’en ai assez vu pour
comprendre les sublimes beautés du style du prophète,
et combien sont mauvaises toutes nos traductions.
Tenez, voulez-vous voir de l’écriture arabe ? Ce mot en
lettres d’or, c’est Allah, c’est-à-dire Dieu. »
En parlant ainsi, il montrait une lettre fort sale qu’il
avait tirée d’une bourse de soie parfumée.
« Combien de temps es-tu resté en Égypte ?
demanda Thémines.
– Six semaines. »
Et le voyageur continua de tout décrire, depuis le
cèdre jusqu’à l’hysope. Saint-Clair sortit presque
aussitôt après son arrivée, et reprit le chemin de sa
51
maison de campagne. Le galop impétueux de son
cheval l’empêchait de suivre nettement ses idées. Mais
il sentait vaguement que son bonheur en ce monde était
détruit à jamais, et qu’il ne pouvait s’en prendre qu’à un
mort et à un vase étrusque.
Arrivé chez lui, il se jeta sur le canapé où, la veille,
il avait si longuement et si délicieusement analysé son
bonheur. L’idée qu’il avait caressée le plus
amoureusement, c’était que sa maîtresse n’était pas une
femme comme une autre, qu’elle n’avait aimé et ne
pourrait jamais aimer que lui. Maintenant ce beau rêve
disparaissait dans la triste et cruelle réalité. « Je possède
une belle femme, et voilà tout. Elle a de l’esprit : elle en
est plus coupable ; elle a pu aimer Massigny !... Il est
vrai qu’elle m’aime maintenant... de toute son âme...
comme elle peut aimer. Être aimé comme Massigny l’a
été !... Elle s’est rendue à mes soins, à mes cajoleries, à
mes importunités. Mais je me suis trompé. Il n’y avait
pas de sympathie entre nos deux coeurs. Massigny ou
moi, ce lui est tout un. « Il est beau, elle l’aime pour sa
beauté. J’amuse quelquefois madame. Eh bien, aimons
Saint-Clair, s’est-elle dit, puisque l’autre est mort ! Et si
Saint-Clair meurt ou m’ennuie, nous verrons. »
Je crois fermement que le diable est aux écoutes,
invisible auprès d’un malheureux qui se torture ainsi
lui-même. Le spectacle est amusant pour l’ennemi des
52
hommes ; et, quand la victime sent ses blessures se
fermer, le diable est là pour les rouvrir.
Saint-Clair crut entendre une voix qui murmurait à
ses oreilles :
L’honneur singulier
D’être le successeur...........
Il se leva sur son séant et jeta un coup d’oeil
farouche autour de lui. Qu’il eût été heureux de trouver
quelqu’un dans sa chambre ! Sans doute il l’eût déchiré.
La pendule sonna huit heures. À huit heures et
demie, la comtesse l’attend. – S’il manquait au rendez-
vous ! « Au fait, pourquoi revoir la maîtresse de
Massigny ? » Il se recoucha sur son canapé et ferma les
yeux. « Je veux dormir », dit-il. Il resta immobile une
demi-minute, puis sauta en pieds et courut à la pendule
pour voir le progrès du temps. « Que je voudrais qu’il
fût huit heures et demie ! pensa-t-il. Alors il serait trop
tard pour me mettre en route. » Dans son coeur il ne se
sentait pas le courage de rester chez lui ; il voulait avoir
un prétexte. Il aurait voulu être bien malade. Il se
promena dans la chambre, puis s’assit, prit un livre, et
ne put lire une syllabe. Il se plaça devant son piano, et
n’eut pas la force de l’ouvrir. Il siffla, il regarda les
53
nuages et voulut compter les peupliers devant ses
fenêtres. Enfin il retourna consulter la pendule, et vit
qu’il n’avait pu parvenir à passer trois minutes. « Je ne
puis m’empêcher de l’aimer, s’écria-t-il en grinçant des
dents et frappant du pied ; elle me domine, et je suis son
esclave, comme Massigny l’a été avant moi ! Eh bien,
misérable, obéis, puisque tu n’as pas assez de coeur
pour briser une chaîne que tu hais ! » Il prit son chapeau
et sortit précipitamment.
Quand une passion nous emporte, nous éprouvons
quelque consolation d’amour-propre à contempler notre
faiblesse du haut de notre orgueil. Il est vrai que je suis
faible, se dit-on, mais si je voulais !
Il montait à pas lents le sentier qui conduisait à la
porte du parc, et de loin il voyait une figure blanche qui
se détachait sur la teinte foncée des arbres. De sa main,
elle agitait un mouchoir comme pour lui faire signe.
Son coeur battait avec violence, ses genoux
tremblaient ; il n’avait pas la force de parler, et il était
devenu si timide, qu’il craignait que la comtesse ne lût
sa mauvaise humeur sur sa physionomie.
Il prit la main qu’elle lui tendait, lui baisa le front,
parce qu’elle se jeta sur son sein, et il la suivit jusque
dans son appartement, muet, et étouffant avec peine des
soupirs qui semblaient devoir faire éclater sa poitrine.
Une seule bougie éclairait le boudoir de la comtesse.
54
Tous deux s’assirent. Saint-Clair remarqua la coiffure
de son amie ; une seule rose dans ses cheveux. La
veille, il lui avait apporté une belle gravure anglaise, la
duchesse de Portland d’après Lesly (elle est coiffée de
cette manière), et Saint-Clair n’avait dit que ces mots :
« J’aime mieux cette rose toute simple que vos
coiffures compliquées. » Il n’aimait pas les bijoux, et il
pensait comme ce lord qui disait brutalement. : « À
femmes parées, à chevaux caparaçonnés, le diable ne
connaîtrait rien. » La nuit dernière, en jouant avec un
collier de perles de la comtesse (car en parlant, il fallait
toujours qu’il eût quelque chose entre les mains), il
avait dit : « Les bijoux ne sont bons que pour cacher des
défauts. Vous êtes trop jolie, Mathilde, pour en porter »
Ce soir, la comtesse, qui retenait jusqu’à ses paroles les
plus indifférentes, avait ôté bagues, colliers, boucles
d’oreilles et bracelets. – Dans la toilette d’une femme il
remarquait, avant tout, la chaussure, et, comme bien
d’autres, il avait ses manies sur ce chapitre. Une grosse
averse était tombée avant le coucher du soleil. L’herbe
était encore toute mouillée ; cependant la comtesse
avait marché sur le gazon humide avec des bas de soie
et des souliers de satin noir... Si elle allait être malade ?
« Elle m’aime », se dit Saint-Clair. Et il soupira sur
lui-même et sur sa folie, et il regardait Mathilde en
souriant malgré lui, partagé entre sa mauvaise humeur
et le plaisir de voir une jolie femme qui cherchait à lui
55
plaire par tous ces petits riens qui ont tant de prix pour
les amants.
Pour la comtesse, sa physionomie radieuse
exprimait un mélange d’amour et de malice enjouée qui
la rendait encore plus aimable. Elle prit quelque chose
dans un coffre en laque du Japon, et, présentant sa
petite main fermée et cachant l’objet qu’elle tenait :
« L’autre soir, dit-elle, j’ai cassé votre montre. La voici
raccommodée. » Elle lui remit la montre, et le regardait
d’un air à la fois tendre et espiègle, en se mordant la
lèvre inférieure, comme pour s’empêcher de rire. Vive
Dieu ! que ses dents étaient belles ! comme elles
brillaient blanches sur le rose ardent de ses lèvres ! (Un
homme a l’air bien sot quand il reçoit froidement les
cajoleries d’une jolie femme.)
Saint-Clair la remercia, prit la montre et allait la
mettre dans sa poche : « Regardez donc, continua-t-elle,
ouvrez-la, et voyez si elle est bien raccommodée. Vous
qui êtes si savant, vous qui avez été à l’École
polytechnique, vous devez voir cela. – Oh ! je m’y
connais fort peu », dit Saint-Clair ; et il ouvrit la boîte
de la montre d’un air distrait. Quelle fut sa surprise ! le
portrait en miniature de madame de Coursy était peint
sur le fond de la boîte. Le moyen de bouder encore ?
Son front s’éclaircit ; il ne pensa plus à Massigny ; il se
souvint seulement qu’il était auprès d’une femme
56
charmante, et que cette femme l’adorait.
.........................................
L’alouette, cette messagère de l’aurore, commençait
à chanter, et de longues bandes de lumière pâle
sillonnaient les nuages à l’orient. C’est alors que
Roméo dit adieu à Juliette ; c’est l’heure classique où
tous les amants doivent se séparer.
Saint-Clair était debout devant une cheminée, la clef
du parc à la main, les yeux attentivement fixés sur le
vase étrusque dont nous avons déjà parlé. Il lui gardait
encore rancune au fond de son âme. Cependant il était
en belle humeur, et l’idée bien simple que Thémines
avait pu mentir commençait à se présenter à son esprit.
Pendant que la comtesse, qui voulait le reconduire
jusqu’à la porte du parc, s’enveloppait la tête d’un
châle, il frappait doucement de sa clef le vase odieux,
augmentant progressivement la force de ses coups, de
manière à faire croire qu’il allait bientôt le faire voler
en éclats.
« Ah ! Dieu ! prenez garde ! s’écria Mathilde ; vous
allez casser mon beau vase étrusque. » Et elle lui
arracha la clef des mains.
Saint-Clair était très mécontent, mais il était résigné.
Il tourna le dos à la cheminée pour ne pas succomber à
la tentation, et, ouvrant sa montre, il se mit à considérer
57
le portrait qu’il venait de recevoir.
« Quel est le peintre ? demanda-t-il.
– Monsieur R... Tenez, c’est Massigny qui me l’a
fait connaître. (Massigny, depuis son voyage à Rome,
avait découvert qu’il avait un goût exquis pour les
beaux-arts, et s’était fait le Mécène de tous les jeunes
artistes.) Vraiment, je trouve que ce portrait me
ressemble, quoique un peu flatté. »
Saint-Clair avait envie de jeter la montre contre la
muraille, ce qui l’aurait rendue bien difficile à
raccommoder. Il se contint pourtant et la remit dans sa
poche ; puis, remarquant qu’il était déjà jour, il sortit de
la maison, supplia Mathilde de ne pas l’accompagner,
traversa le parc à grands pas, et, dans un moment, il fut
seul dans la campagne.
« Massigny ! Massigny ! s’écriait-il avec une rage
concentrée, te trouverai-je donc toujours !... Sans doute,
le peintre qui a fait ce portrait en a peint un autre pour
Massigny !... Imbécile que j’étais ! J’ai pu croire un
instant que j’étais aimé d’un amour égal au mien... et
cela parce qu’elle se coiffe avec une rose et qu’elle ne
porte pas de bijoux !... elle en a plein un secrétaire...
Massigny, qui ne regardait que la toilette des femmes,
aimait tant les bijoux !... Oui, elle a un bon caractère, il
faut en convenir. Elle sait se conformer aux goûts de
ses amants. Morbleu ! j’aimerais mieux cent fois
58
qu’elle fût une courtisane et qu’elle se fût donnée pour
de l’argent. Au moins pourrais-je croire qu’elle m’aime,
puisqu’elle est ma maîtresse et que je ne la paie pas. »
Bientôt une autre idée encore plus affligeante vint
s’offrir à son esprit. Dans quelques semaines, le deuil
de la comtesse allait finir. Saint-Clair devait l’épouser
aussitôt que l’année de son veuvage serait révolue. Il
l’avait promis. Promis ? Non. Jamais il n’en avait parlé.
Mais telle avait été son intention, et la comtesse l’avait
comprise. Pour lui, cela valait un serment. La veille, il
aurait donné un trône pour hâter le moment où il
pourrait avouer publiquement son amour ; maintenant il
frémissait à la seule idée de lier son sort à l’ancienne
maîtresse de Massigny. « Et pourtant JE LE DOIS ! se
disait-il, et cela sera. Elle a cru sans doute, pauvre
femme, que je connaissais son intrigue passée. Ils disent
que la chose a été publique. Et puis, d’ailleurs, elle ne
me connaît pas... Elle ne peut me comprendre. Elle
pense que je ne l’aime que comme Massigny l’aimait. »
Alors il se dit non sans orgueil : « Trois mois elle m’a
rendu le plus heureux des hommes. Ce bonheur vaut
bien le sacrifice de ma vie entière. »
Il ne se coucha pas, et se promena à cheval dans les
bois pendant toute la matinée. Dans une allée du bois de
verrières, il vit un homme monté sur un beau cheval
anglais, qui de très loin l’appela par son nom et
59
l’accosta sur-le-champ. C’était Alphonse de Thémines.
Dans la situation d’esprit où se trouvait Saint-Clair, la
solitude est particulièrement agréable : aussi la
rencontre de Thémines changea-t-elle sa mauvaise
humeur en une colère étouffée. Thémines ne s’en
apercevait pas, ou bien se faisait un malin plaisir de le
contrarier. Il parlait, il riait, il plaisantait sans
s’apercevoir qu’on ne lui répondait pas. Saint-Clair
voyant une allée étroite y fit entrer son cheval aussitôt,
espérant que le fâcheux ne l’y suivrait pas ; mais il se
trompait ; un fâcheux ne lâche pas facilement sa proie.
Thémines tourna bride et doubla le pas pour se mettre
en ligne avec Saint-Clair et continuer la conversation
plus commodément.
J’ai dit que l’allée était étroite. À toute peine les
deux chevaux pouvaient y marcher de front ; aussi
n’est-il pas extraordinaire que Thémines, bien que très
bon cavalier, effleurât le pied de Saint-Clair en passant
à côté de lui. Celui-ci, dont la colère était arrivée à son
dernier période, ne put se contraindre plus longtemps. Il
se leva sur ses étriers et frappa fortement de sa badine
le nez du cheval de Thémines.
« Que diable avez-vous, Auguste ? s’écria
Thémines. Pourquoi battez-vous mon cheval ?
– Pourquoi me suivez-vous ? répondit Saint-Clair
d’une voix terrible.
60
– Perdez-vous le sens, Saint-Clair ? Oubliez-vous
que vous me parlez ?
– Je sais bien que je parle à un fat.
– Saint-Clair !... Vous êtes fou, je pense... Écoutez :
demain, vous me ferez des excuses, ou bien vous me
rendrez raison de votre impertinence.
– À demain donc, monsieur. »
Thémines arrêta son cheval ; Saint-Clair poussa le
sien ; bientôt il disparut dans le bois.
Dans ce moment, il se sentit plus calme. Il avait la
faiblesse de croire aux pressentiments. Il pensait qu’il
serait tué le lendemain, et alors c’était un dénouement
tout trouvé à sa position. Encore un jour à passer ;
demain, plus d’inquiétudes, plus de tourments. Il rentra
chez lui, envoya son domestique avec un billet au
colonel Beaujeu, écrivit quelques lettres, puis il dîna de
bon appétit, et fut exact à se trouver à huit heures et
demie à la petite porte du parc.
..........................................
« Qu’avez-vous donc aujourd’hui, Auguste ? dit la
comtesse. Vous êtes d’une gaieté étrange, et pourtant
vous ne pouvez me faire rire avec toutes vos
plaisanteries. Hier vous étiez tant soit peu maussade, et,
moi j’étais si gaie ! Aujourd’hui, nous avons changé de
rôle. – Moi, j’ai un mal de tête affreux.
61
– Belle amie, je l’avoue, oui, j’étais bien ennuyeux
hier. Mais, aujourd’hui, je me suis promené, j’ai fait de
l’exercice ; je me porte à ravir.
– Pour moi, je me suis levée tard, j’ai dormi
longtemps ce matin, et j’ai fait des rêves fatigants.
– Ah ! des rêves ? Croyez-vous aux rêves ?
– Quelle folie !
– Moi, j’y crois. Je parie que vous avez fait un rêve
qui annonce quelque événement tragique.
– Mon Dieu, jamais je ne me souviens de mes rêves.
Pourtant, je me rappelle... dans mon rêve j’ai vu
Massigny ; ainsi vous voyez que ce n’était rien de bien
amusant.
– Massigny ? J’aurais cru, au contraire, que vous
auriez beaucoup de plaisir à le revoir ?
– Pauvre Massigny !
– Pauvre Massigny ?
– Auguste, dites-moi, je vous en prie, ce que vous
avez ce soir. Il y a dans votre sourire quelque chose de
diabolique. Vous avez l’air de vous moquer de vous-
même.
– Ah ! voilà que vous me traitez aussi mal que me
traitent les vieilles douairières, vos amies.
62
– Oui, Auguste, vous avez aujourd’hui la figure que
vous avez avec les gens que vous n’aimez pas.
– Méchante ! allons, donnez-moi votre main. » Il lui
baisa la main avec une galanterie ironique et ils se
regardèrent fixement pendant une minute. Saint-Clair
baissa les yeux le premier et s’écria : . « Qu’il est
difficile de vivre en ce monde sans passer pour
méchant ! Il faudrait ne jamais parler d’autre chose que
du temps ou de la chasse, ou bien discuter avec vos
vieilles amies le budget de leurs comités de
bienfaisance. »
Il prit un papier sur une table : « Tenez, voici le
mémoire de votre blanchisseuse de fin. Causons là-
dessus, mon ange : comme cela, vous ne direz pas que
je suis méchant.
– En vérité, Auguste, vous m’étonnez...
– Cette orthographe me fait penser à une lettre que
j’ai trouvée ce matin. Il faut vous dire que j’ai rangé
mes papiers, car j’ai de l’ordre de temps en temps. Or
donc, j’ai retrouvé une lettre d’amour que m’écrivait
une couturière dont j’étais amoureux quand j’avais
seize ans. Elle a une manière à elle d’écrire chaque mot,
et toujours la plus compliquée. Son style est digne de
son orthographe. Eh bien ! comme j’étais alors tant soit
peu fat, je trouvai indigne de moi d’avoir une maîtresse
qui n’écrivît pas comme Sévigné. Je la quittai
63
brusquement. Aujourd’hui, en relisant cette lettre, j’ai
reconnu que cette couturière devait avoir un amour
véritable pour moi.
– Bon ! une femme que vous entreteniez ?...
– Très magnifiquement : à cinquante francs par
mois. Mais mon tuteur ne me faisait pas une pension
trop forte, car il disait qu’un jeune homme qui a de
l’argent se perd et perd les autres.
– Et cette femme, qu’est-elle devenue ?
– Que sais-je ?... Probablement elle est morte à
l’hôpital.
– Auguste... si cela était vrai, vous n’auriez pas cet
air insouciant.
– S’il faut dire la vérité, elle s’est mariée à un
honnête homme ; et, quand on m’a émancipé, je lui ai
donné une petite dot.
– Que vous êtes bon !... Mais pourquoi voulez-vous
paraître méchant ?
– Oh ! je suis très bon... Plus j’y songe, plus je me
persuade que cette femme m’aimait réellement... Mais
alors je ne savais pas distinguer un sentiment vrai sous
une forme ridicule.
– Vous auriez dû m’apporter votre lettre. Je n’aurais
pas été jalouse... Nous autres femmes, nous avons plus
64
de tact que vous, et nous voyons tout de suite au style
d’une lettre si l’auteur est de bonne foi, ou s’il feint une
passion qu’il n’éprouve pas.
– Et cependant combien de fois vous laissez-vous
attraper par des sots ou des fats ! »
En parlant il regardait le vase étrusque, et il y avait
dans ses yeux et dans sa voix une expression sinistre
que Mathilde ne remarqua point.
« Allons donc ! vous autres hommes, vous voulez
tous passer pour des don Juan. Vous vous imaginez que
vous faites des dupes, tandis que souvent vous ne
trouvez que des dona Juana, encore plus rouées que
vous.
– Je conçois qu’avec votre esprit supérieur,
mesdames, vous sentez un sot d’une lieue. Aussi je ne
doute pas que votre ami Massigny, qui était sot et fat,
ne soit mort vierge et martyr...
– Massigny ? Mais il n’était pas trop sot ; et puis il y
a des femmes sottes. Il faut que je vous conte une
histoire sur Massigny... Mais ne vous l’ai-je pas déjà
contée, dites-moi ?
– Jamais, répondit Saint-Clair d’une voix
tremblante.
– Massigny, à son retour d’Italie, devint amoureux
de moi. Mon mari le connaissait ; il me le présenta
65
comme un homme d’esprit et de goût. Ils étaient faits
l’un pour l’autre. Massigny fut d’abord très assidu ; il
me donnait comme de lui des aquarelles qu’il achetait
chez Schroth, et me parlait musique et peinture avec un
ton de supériorité tout à fait divertissant. Un jour il
m’envoya une lettre incroyable. Il me disait, entre
autres choses, que j’étais la plus honnête femme de
Paris ; c’est pourquoi il voulait être mon amant. Je
montrai la lettre à ma cousine Julie. Nous étions deux
folles alors, et nous résolûmes de lui jouer un tour. Un
soir, nous avions quelques visites, entre autres
Massigny. Ma cousine me dit : « Je vais vous lire une
déclaration d’amour que j’ai reçue ce matin. » Elle
prend la lettre et la lit au milieu des éclats de rire... Le
pauvre Massigny !... »
Saint-Clair tomba à genoux en poussant un cri de
joie. Il saisit la main de la comtesse, et la couvrit de
baisers et de larmes. Mathilde était dans la dernière
surprise, et crut d’abord qu’il se trouvait mal. Saint-
Clair ne pouvait dire que ces mots : « Pardonnez-moi !
pardonnez-moi ! » Enfin il se releva. Il était radieux.
Dans ce moment, il était plus heureux que le jour où
Mathilde lui dit pour la première fois : Je vous aime.
« Je suis le plus fou et le plus coupable des hommes,
s’écria-t-il ; depuis deux jours, je te soupçonnais... et je
n’ai pas cherché une explication avec toi...
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– Tu me soupçonnais !... Et de quoi ?
– Oh ! je suis un misérable !... On m’a dit que tu
avais aimé Massigny, et...
– Massigny ! » et elle se mit à rire ; puis, reprenant
aussitôt son sérieux : « Auguste, dit-elle, pouvez-vous
être assez fou pour avoir de pareils soupçons, et assez
hypocrite pour me les cacher ! » Une larme roulait dans
ses yeux.
« Je t’en supplie, pardonne-moi.
– Comment ne te pardonnerais-je pas, cher ami ?...
Mais d’abord laisse-moi te jurer..
– Oh ! je te crois, je te crois, ne me dis rien.
– Mais au nom du Ciel, quel motif a pu te faire
soupçonner une chose aussi improbable ?
– Rien, rien au monde que ma mauvaise tête... et...
vois-tu, ce vase étrusque, je savais qu’il t’avait été
donné par Massigny... »
La comtesse joignit les mains d’un air
d’étonnement, puis elle s’écria, en riant aux éclats :
« Mon vase étrusque ! mon vase étrusque ! »
Saint-Clair ne put s’empêcher de rire lui-même, et
cependant de grosses larmes coulaient le long de ses
joues. Il saisit Mathilde dans ses bras, et lui dit : « Je ne
te lâche pas que tu ne m’aies pardonné.
67
– Oui, je te pardonne, fou que tu es ! dit-elle en
l’embrassant tendrement. Tu me rends bien heureuse
aujourd’hui ; voici la première fois que je te vois
pleurer et je croyais que tu ne pleurais pas. »
Puis, se dégageant de ses bras, elle saisit le vase
étrusque et le brisa en mille pièces sur le plancher.
(C’était une pièce rare et inédite. On y voyait peint,
avec trois couleurs, le combat d’un Lapithe contre un
Centaure.)
Saint-Clair fut, pendant quelques heures, le plus
honteux et le plus heureux des hommes.
................................................
« Eh bien, dit Roquantin, au colonel Beaujeu qu’il
rencontra le soir chez Tortoni, la nouvelle est-elle
vraie ?
– Trop vraie, mon cher, répondit le colonel d’un air
triste.
– Contez-moi donc comment cela s’est passé.
– Oh ! fort bien, Saint-Clair a commencé par me
dire qu’il avait tort, mais qu’il voulait essuyer le feu de
Thémines avant de lui faire des excuses. Je ne pouvais
que l’approuver. Thémines voulait que le sort décidât
lequel tirerait le premier. Saint-Clair a exigé que ce fût
Thémines. Thémines a tiré ; j’ai vu Saint-Clair tourner
une fois sur lui-même, et il est tombé roide mort. J’ai
68
déjà remarqué, dans bien des soldats frappés de coups
de feu ce tournoiement étrange qui précède la mort.
« – C’est fort extraordinaire, dit Roquantin. Et
Thémines, qu’a-t-il fait ?
« – Oh ! ce qu’il faut faire en pareille occasion. Il a
jeté son pistolet à terre d’un air de regret. Il l’a jeté si
fort, qu’il en a cassé le chien. C’est un pistolet anglais
de Manton ; je ne sais s’il pourra trouver à Paris un
arquebusier qui soit capable de lui en refaire un. »
...................................................
La comtesse fut trois ans entiers sans voir personne ;
hiver comme été, elle demeurait dans sa maison de
campagne, sortant à peine de sa chambre, et servie par
une mulâtresse qui connaissait sa liaison avec Saint-
Clair, et à laquelle elle ne disait pas deux mots par jour.
Au bout de trois ans, sa cousine Julie revint d’un long
voyage ; elle força la porte et trouva la pauvre Mathilde
si maigre et si pâle, qu’elle crut voir le cadavre de cette
femme qu’elle avait laissée belle et pleine de vie. Elle
parvint avec peine à la tirer de sa retraite, et à
l’emmener à Hyères. La comtesse y languit encore trois
ou quatre mois, puis elle mourut d’une maladie de
poitrine causée par des chagrins domestiques, comme
dit le docteur M..., qui lui donna des soins.
69
Arsène Guillot
70
I
La dernière messe venait de finir à Saint-Roch, et le
bedeau faisait sa ronde pour fermer les chapelles
désertes. Il allait tirer la grille d’un de ces sanctuaires
aristocratiques où quelques dévotes achètent la
permission de prier Dieu, distinguées du reste des
fidèles, lorsqu’il remarqua qu’une femme y demeurait
encore, absorbée dans la méditation, comme il semblait,
la tête baissée sur le dossier de sa chaise. « C’est Mme
de Piennes, » se dit-il, en s’arrêtant à l’entrée de la
chapelle. Mme de Piennes était bien connue du bedeau.
À cette époque, une femme du monde jeune, riche,
jolie, qui rendait le pain bénit, qui donnait des nappes
d’autel, qui faisait de grandes aumônes par l’entremise
de son curé, avait quelque mérite à être dévote,
lorsqu’elle n’avait pas pour mari un employé du
gouvernement, qu’elle n’était point attachée à Mme la
Dauphine, et qu’elle n’avait rien à gagner, sinon son
salut, à fréquenter les églises. Telle était Mme de
Piennes.
Le bedeau avait bien envie d’aller dîner, car les gens
de cette sorte dînent à une heure, mais il n’osa troubler
71
le pieux recueillement d’une personne si considérée
dans la paroisse Saint-Roch. Il s’éloigna donc, faisant
résonner sur les dalles ses souliers éculés, non sans
espoir qu’après avoir fait le tour de l’église il
retrouverait la chapelle vide.
Il était déjà de l’autre côté du choeur, lorsqu’une
jeune femme entra dans l’église, et se promena dans un
des bas-côtés, regardant avec curiosité autour d’elle.
Retables, stations, bénitiers, tous ces objets lui
paraissaient aussi étranges que pourraient l’être pour
vous, madame, la sainte niche ou les inscriptions d’une
mosquée du Caire. Elle avait environ vingt-cinq ans,
mais il fallait la considérer avec beaucoup d’attention
pour ne pas la croire plus âgée. Bien que très brillants,
ses yeux noirs étaient enfoncés et cernés par une teinte
bleuâtre ; son teint d’un blanc mat, ses lèvres
décolorées, indiquaient la souffrance, et cependant un
certain air d’audace et de gaieté dans le regard
contrastait avec cette apparence maladive. Dans sa
toilette, vous eussiez remarqué un bizarre mélange de
négligence et de recherche. Sa capote rose, ornée de
fleurs artificielles, aurait mieux convenu pour un
négligé du soir. Sous un long châle de cachemire, dont
l’oeil exercé d’une femme du monde aurait deviné
qu’elle n’était pas la première propriétaire, se cachait
une robe d’indienne à vingt sous l’aune, et un peu
fripée. Enfin, un homme seul aurait admiré son pied,
72
chaussé qu’il était de bas communs et de souliers de
prunelle qui semblaient souffrir depuis longtemps des
injures du pavé. Vous vous rappelez, madame, que
l’asphalte n’était pas encore inventé.
Cette femme, dont vous avez pu deviner la position
sociale, s’approcha de la chapelle où Mme de Piennes
se trouvait encore ; et, après l’avoir observée un
moment d’un air d’inquiétude et d’embarras, elle
l’aborda lorsqu’elle la vit debout et sur le point de
sortir.
– Pourriez-vous m’enseigner, Madame, lui
demanda-t-elle d’une voix douce et avec un sourire de
timidité, pourriez-vous m’enseigner à qui je pourrais
m’adresser pour faire un cierge ?
Ce langage était trop étrange aux oreilles de Mme de
Piennes pour qu’elle le comprît d’abord. Elle se fit
répéter la question.
– Oui, je voudrais bien faire un cierge à saint Roch ;
mais je ne sais à qui donner l’argent.
Mme de Piennes avait une dévotion trop éclairée
pour être initiée à ces superstitions populaires.
Cependant elle les respectait, car il y a quelque chose
de touchant dans toute forme d’adoration, quelque
grossière qu’elle puisse être. Persuadée qu’il s’agissait
d’un voeu ou de quelque chose de semblable, et trop
73
charitable pour tirer du costume de la jeune femme au
chapeau rose les conclusions que vous n’avez peut-être
pas craint de former, elle lui montra le bedeau, qui
s’approchait. L’inconnue la remercia et courut à cet
homme qui parut la comprendre à demi-mot. Pendant
que Mme de Piennes reprenait son livre de messe et
rajustait son voile, elle vit la dame au cierge tirer une
petite bourse de sa poche, y prendre au milieu de
beaucoup de menue monnaie une pièce de cinq francs
solitaire, et la remettre au bedeau en lui faisant tout bas
de longues recommandations qu’il écoutait en souriant.
Toutes les deux sortirent de l’église en même
temps ; mais la dame au cierge marchait fort vite, et
Mme de Piennes l’eut bientôt perdue de vue,
quoiqu’elle suivit la même direction. Au coin de la rue
qu’elle habitait, elle la rencontra de nouveau. Sous son
cachemire de hasard, l’inconnue cherchait à cacher un
pain de quatre livres acheté dans une boutique voisine.
En revoyant Mme de Piennes, elle baissa la tête, ne put
s’empêcher de sourire et doubla le pas. Son sourire
disait : « Que voulez-vous ? je suis pauvre. Moquez-
vous de moi. Je sais bien qu’on n’achète pas du pain en
capote rose et en cachemire. » Ce mélange de mauvaise
honte, de résignation et de bonne humeur n’échappa
point à Mme de Piennes. Elle pensa non sans tristesse à
la position probable de cette jeune fille. « Sa piété, se
dit-elle, est plus méritoire que la mienne. Assurément
74
son offrande d’un écu est un sacrifice beaucoup plus
grand que le superflu dont je fais part aux pauvres, sans
m’imposer la moindre privation. » Puis elle se rappela
les deux oboles de la veuve, plus agréables à Dieu que
les fastueuses aumônes des riches. « Je ne fais pas assez
de bien, pensa-t-elle. Je ne fais pas tout ce que je
pourrais faire. » Tout en s’adressant ainsi mentalement
des reproches qu’elle était loin de mériter, elle rentra
chez elle. Le cierge, le pain de quatre livres, et surtout
l’offrande de l’unique pièce de cinq francs, avaient
gravé dans la mémoire de Mme de Piennes la figure de
la jeune femme, qu’elle regardait comme un modèle de
piété.
Elle la rencontra encore assez souvent dans la rue
près de l’église, mais jamais aux offices. Toutes les fois
que l’inconnue passait devant Mme de Piennes, elle
baissait la tête et souriait doucement. Ce sourire bien
humble plaisait à Mme de Piennes. Elle aurait voulu
trouver une occasion d’obliger la pauvre fille, qui
d’abord lui avait inspiré de l’intérêt, et qui maintenant
excitait sa pitié ; car elle avait remarqué que la capote
rose se fanait, et le cachemire avait disparu. Sans doute
il était retourné chez la revendeuse. Il était évident que
saint Roch n’avait point payé au centuple l’offrande
qu’on lui avait adressée.
Un jour, Mme de Piennes vit entrer à Saint-Roch
75
une bière suivie d’un homme assez mal mis, qui n’avait
pas de crêpe à son chapeau. C’était une manière de
portier. Depuis plus d’un mois, elle n’avait pas
rencontré la jeune femme au cierge, et l’idée lui vint
qu’elle assistait à son enterrement. Rien de plus
probable, car elle était si pâle et si maigre la dernière
fois que Mme de Piennes l’avait vue. Le bedeau
questionné interrogea l’homme qui suivait la bière.
Celui-ci répondit qu’il était concierge d’une maison rue
Louis-le-Grand ; qu’une de ses locataires était morte,
une Mme Guillot, n’ayant ni parents ni amis, rien
qu’une fille, et que, par pure bonté d’âme, lui,
concierge, allait à l’enterrement d’une personne qui ne
lui était rien. Aussitôt Mme de Piennes se représenta
que son inconnue était morte dans la misère, laissant
une petite fille sans secours, et elle se promit d’envoyer
aux renseignements un ecclésiastique qu’elle employait
d’ordinaire pour ses bonnes oeuvres.
Le surlendemain, une charrette en travers dans la rue
arrêta sa voiture quelques instants, comme elle sortait
de chez elle. En regardant par la portière d’un air
distrait, elle aperçut rangée contre une borne la jeune
fille qu’elle croyait morte. Elle la reconnut sans peine,
quoique plus pâle, plus maigre que jamais, habillée de
deuil, mais pauvrement, sans gants, sans chapeau. Son
expression était étrange. Au lieu de son sourire habituel,
elle avait tous les traits contractés ; ses grands yeux
76
noirs étaient hagards ; elle les tournait vers Mme de
Piennes, mais sans la reconnaître, car elle ne voyait
rien. Dans toute sa contenance se lisait non pas la
douleur, mais une résolution furieuse. La charrette
s’était écartée ; et la voiture de Mme de Piennes
s’éloignait au grand trot ; mais l’image de la jeune fille
et son expression désespérée poursuivirent Mme de
Piennes pendant plusieurs heures.
À son retour, elle vit un grand attroupement dans sa
rue. Toutes les portières étaient sur leurs portes et
faisaient aux voisines un récit qu’elles semblaient
écouter avec un vif intérêt. Les groupes se pressaient
surtout devant une maison proche de celle qu’habitait
Mme de Piennes. Tous les yeux étaient tournés vers une
fenêtre ouverte à un troisième étage, et dans chaque
petit cercle un ou deux bras se levaient pour la signaler
à l’attention publique ; puis tout à coup les bras se
baissaient vers la terre, et tous les yeux suivaient ce
mouvement. Quelque événement extraordinaire venait
d’arriver.
En traversant son antichambre, Mme de Piennes
trouva ses domestiques effarés, chacun s’empressant
au-devant d’elle pour avoir le premier l’avantage de lui
annoncer la grande nouvelle du quartier. Mais, avant
qu’elle pût faire une question, sa femme de chambre
s’était écriée :
77
– Ah ! madame !... si madame savait !...
Et, ouvrant les portes avec une indicible prestesse,
elle était parvenue avec sa maîtresse dans le sanctum
sanctorum, je veux dire le cabinet de toilette,
inaccessible au reste de la maison.
– Ah ! madame, dit Mlle Joséphine tandis qu’elle
détachait le châle de Mme de Piennes, j’en ai les sangs
tournés ! Jamais je n’ai rien vu de si terrible, c’est-à-
dire je n’ai pas vu, quoique je sois accourue tout de
suite après... Mais pourtant...
– Que s’est-il donc passé ? Parlez vite,
mademoiselle.
– Eh bien, madame, c’est qu’à trois portes d’ici une
pauvre malheureuse jeune fille s’est jetée par la fenêtre,
il n’y a pas trois minutes ; si madame fût arrivée une
minute plus tôt, elle aurait entendu le coup.
– Ah ! mon Dieu ! Et la malheureuse s’est tuée ?...
– Madame, cela faisait horreur. Baptiste, qui a été à
la guerre, dit qu’il n’a jamais rien vu de pareil. D’un
troisième étage, madame !
– Est-elle morte sur le coup ?
– Oh ! madame, elle remuait encore ; elle parlait
même. « Je veux qu’on m’achève ! » qu’elle disait.
Mais ses os étaient en bouillie. Madame peut bien
78
penser quel coup elle a dû se donner.
– Mais cette malheureuse... l’a-t-on secourue ?... A-
t-on envoyé chercher un médecin, un prêtre ?...
– Pour un prêtre... madame le sait mieux que moi...
Mais, si j’étais prêtre... Une malheureuse assez
abandonnée pour se tuer elle-même !... D’ailleurs, ça
n’avait pas de conduite... On le voit assez... Ça avait été
à l’Opéra, à ce qu’on m’a dit... Toutes ces demoiselles-
là finissent mal... Elle s’est mise à la fenêtre ; elle a
noué ses jupons avec un ruban rose, et... vlan !
– C’est cette pauvre fille en deuil ! s’écria Mme de
Piennes, se parlant à elle-même.
– Oui, madame, sa mère est morte il y a trois ou
quatre jours. La tête lui aura tourné... Avec cela, peut-
être que son galant l’aura plantée là... Et puis, le terme
est venu... Pas d’argent, ça ne sait pas travailler... des
mauvaises têtes ! un mauvais coup est bientôt fait...
Mlle Joséphine continua quelque temps de la sorte
sans que Mme de Piennes répondît. Elle semblait
méditer tristement sur le récit qu’elle venait d’entendre.
Tout d’un coup, elle demanda à Mlle Joséphine :
– Sait-on si cette malheureuse fille a ce qu’il lui faut
pour son état ?... du linge ?... des matelas ?... Il faut
qu’on le sache sur-le-champ.
– J’irai de la part de madame, si madame veut,
79
s’écria la femme de chambre, enchantée de voir de près
une femme qui avait voulu se tuer.
Puis, réfléchissant :
– Mais, ajouta-t-elle, je ne sais si j’aurai la force de
voir cela, une femme qui est tombée d’un troisième
étage !... Quand on a saigné Baptiste, je me suis trouvée
mal. Ç’a été plus fort que moi.
– Eh bien, envoyez Baptiste, s’écria Mme de
Piennes ; mais qu’on me dise vite comment va cette
malheureuse.
Par bonheur, son médecin, le docteur K..., arrivait
comme elle donnait cet ordre. Il venait dîner chez elle,
suivant son habitude, tous les mardis, jour d’Opéra
italien.
– Courez vite, docteur, lui cria-t-elle, sans lui donner
le temps de poser sa canne et de quitter sa douillette ;
Baptiste vous mènera à deux pas d’ici. Une pauvre
jeune fille vient de se jeter par la fenêtre, et elle est sans
secours.
– Par la fenêtre ? dit le médecin. Si elle était haute,
probablement je n’ai rien à faire.
Le docteur avait plus envie de dîner que de faire une
opération ; mais Mme de Piennes insista, et, sur la
promesse que le dîner serait retardé, il consentit à suivre
Baptiste.
80
Ce dernier revint seul au bout de quelques minutes.
Il demandait du linge, des oreillers, etc. En même
temps, il apportait l’oracle du docteur.
– Ce n’est rien. Elle en échappera, si elle ne meurt
pas du... Je ne me rappelle pas de quoi il disait qu’elle
mourrait bien, mais cela finissait en os.
– Du tétanos ! s’écria Mme de Piennes.
– Justement, madame ; mais c’est toujours bien
heureux que M. le docteur soit venu, car il y avait déjà
là un méchant médecin sans malades, le même qui a
traité la petite Berthelot de la rougeole, et elle est morte
à sa troisième visite.
Au bout d’une heure, le docteur reparut, légèrement
dépoudré et son beau jabot de batiste en désordre.
– Ces gens qui se tuent, dit-il, sont nés coiffés.
L’autre jour, on apporte à mon hôpital une femme qui
s’était tiré un coup de pistolet dans la bouche. Mauvaise
manière !... Elle se casse trois dents, se fait un trou à la
joue gauche... Elle en sera un peu plus laide, voilà tout.
Celle-ci se jette d’un troisième étage. Un pauvre diable
d’honnête homme tomberait, sans le faire exprès, d’un
premier, et se fendrait le crâne. Cette fille-là se casse
une jambe... Deux côtes enfoncées, force contusions, et
tout est dit. Un auvent se trouve justement là, tout à
point, pour amortir la chute. C’est le troisième fait
81
semblable que je vois depuis mon retour à Paris... Les
jambes ont porté à terre. Le tibia et le péroné, cela se
ressoude... Ce qu’il y a de pis, c’est que le gratin de ce
turbot est complètement desséché... J’ai peur pour le
rôti, et nous manquerons le premier acte d’Othello.
– Et cette malheureuse vous a-t-elle dit qui l’avait
poussée à... ?
– Oh ! je n’écoute jamais ces histoires-là, madame.
Je leur demande : Avez-vous mangé avant, etc., etc. ?
parce que cela importe pour le traitement... Parbleu !
quand on se tue, c’est qu’on a quelque mauvaise raison.
Un amant vous quitte, un propriétaire vous met à la
porte ; on saute par la fenêtre pour lui faire pièce. On
n’est pas plutôt en l’air qu’on s’en repent bien.
– Elle se repent, je l’espère, la pauvre enfant ?
– Sans doute, sans doute. Elle pleurait et faisait un
train à m’étourdir... Baptiste est un fameux aide-
chirurgien, madame ; il a fait sa partie mieux qu’un
petit carabin qui s’est trouvé là, et qui se grattait la tête,
ne sachant par où commencer... Ce qu’il y a de plus
piquant pour elle, c’est que, si elle s’était tuée, elle y
aurait gagné de ne pas mourir de la poitrine ; car elle est
poitrinaire, je lui en fais mon billet. Je ne l’ai pas
auscultée, mais le faciès ne me trompe jamais. Être si
pressée, quand on n’a qu’à se laisser faire !
82
– Vous la verrez demain, docteur, n’est-ce pas ?
– Il le faudra bien, si vous le voulez. Je lui ai promis
déjà que vous feriez quelque chose pour elle. Le plus
simple, ce serait de l’envoyer à l’hôpital... On lui
fournira gratis un appareil, pour la réduction de sa
jambe... Mais, au mot d’hôpital, elle crie qu’on
l’achève ; toutes les commères font chorus. Cependant,
quand on n’a pas le sou...
– Je ferai les petites dépenses qu’il faudra, docteur...
Tenez, ce mot d’hôpital m’effraye aussi, malgré moi,
comme les commères dont vous parlez. D’ailleurs, la
transporter dans un hôpital, maintenant qu’elle est dans
cet horrible état, ce serait la tuer.
– Préjugé ! pur préjugé des gens du monde ! On
n’est nulle part aussi bien qu’à l’hôpital. Quand je serai
malade pour tout de bon, moi, c’est à l’hôpital qu’on
me portera. C’est de là que je veux m’embarquer dans
la barque à Charon, et je ferai cadeau de mon corps aux
élèves... dans trente ou quarante ans d’ici, s’entend.
Sérieusement, chère dame, pensez-y ; je ne sais trop si
votre protégée mérite bien votre intérêt. Elle m’a tout
l’air de quelque fille d’Opéra... Il faut des jambes
d’Opéra pour faire si heureusement un saut pareil...
– Mais je l’ai vue à l’église... et, tenez, docteur...
vous connaissez mon faible ; je bâtis toute une histoire
sur une figure, un regard... Riez tant que vous voudrez,
83
je me trompe rarement. Cette pauvre fille a fait
dernièrement un voeu pour sa mère malade. Sa mère est
morte... Alors sa tête s’est perdue. Le désespoir, la
misère, l’ont précipitée à cette horrible action.
– À la bonne heure ! Oui, en effet, elle a sur le
sommet du crâne une protubérance qui indique
l’exaltation. Tout ce que vous me dites est assez
probable. Vous me rappelez qu’il y avait un rameau de
buis au-dessus de son lit de sangle. C’est concluant
pour sa piété, n’est-ce pas ?
– Un lit de sangle ! Ah ! mon Dieu ! pauvre fille !...
Mais, docteur, vous avez votre méchant sourire que je
connais bien. Je ne parle pas de la dévotion qu’elle a ou
qu’elle n’a pas. Ce qui m’oblige surtout à m’intéresser à
cette fille, c’est que j’ai un reproche à me faire à son
occasion...
– Un reproche ?... J’y suis. Sans doute vous auriez
dû faire mettre des matelas dans la rue pour la
recevoir ?...
– Oui, un reproche. J’avais remarqué sa position :
j’aurais dû lui envoyer des secours ; mais le pauvre
abbé Dubignon était au lit, et...
– Vous devez avoir bien des remords, madame, si
vous croyez que ce n’est point assez faire de donner,
comme c’est votre habitude, à tous les quémandeurs. À
84
votre compte, il faut encore deviner les pauvres
honteux. – Mais, madame, ne parlons plus jambes
cassées, ou plutôt, trois mots encore. Si vous accordez
votre haute protection à ma nouvelle malade, faites-lui
donner un meilleur lit, une garde demain – aujourd’hui
les commères suffiront. Bouillons, tisanes, etc. Et ce qui
ne serait pas mal, envoyez-lui quelque bonne tête parmi
vos abbés, qui la chapitre et lui remette le moral comme
je lui ai remis sa jambe. La petite personne est
nerveuse ; des complications pourraient nous survenir...
Vous seriez... oui, ma foi ! vous seriez la meilleure
prédicatrice ; mais vous avez à placer mieux vos
sermons... J’ai dit. – Il est huit heures et demie ; pour
l’amour de Dieu ! allez faire vos préparatifs d’Opéra.
Baptiste m’apportera du café et le Journal des Débats.
J’ai tant couru toute la journée, que j’en suis encore à
savoir comment va le monde.
Quelques jours se passèrent, et la malade était un
peu mieux. Le docteur se plaignait seulement que la
surexcitation morale ne diminuait pas.
– Je n’ai pas grande confiance dans tous vos abbés,
disait-il à Mme de Piennes. Si vous n’aviez pas trop de
répugnance à voir le spectacle de la misère humaine, et
je sais que vous en avez le courage, vous pourriez
calmer le cerveau de cette pauvre enfant mieux qu’un
prêtre de Saint-Roch, et, qui plus est, mieux qu’une
85
prise de thridace.
Mme de Piennes ne demandait pas mieux et lui
proposa de l’accompagner sur-le-champ. Ils montèrent
tous les deux chez la malade.
Dans une chambre meublée de trois chaises de paille
et d’une petite table, elle était étendue sur un bon lit,
envoyé par Mme de Piennes. Des draps fins, d’épais
matelas, une pile de larges oreillers indiquaient des
attentions charitables dont vous n’aurez point de peine à
découvrir l’auteur. La jeune fille, horriblement pâle, les
yeux ardents, avait un bras hors du lit, et la portion de
ce bras qui sortait de sa camisole était livide, meurtrie,
et faisait deviner dans quel état était le reste du corps.
Lorsqu’elle vit Mme de Piennes, elle souleva la tête, et,
avec un sourire doux et triste :
– Je savais bien que c’était vous, madame, qui aviez
eu pitié de moi, dit-elle. On m’a dit votre nom, et j’étais
sûre que c’était la dame que je rencontrais près de
Saint-Roch.
Il me semble vous avoir dit déjà que Mme de
Piennes avait quelques prétentions à deviner les gens
sur la mine. Elle fut charmée de découvrir dans sa
protégée un talent semblable, et cette découverte
l’intéressa davantage en sa faveur.
– Vous êtes bien mal ici, ma pauvre enfant ! dit-elle
86
en promenant ses regards sur le triste ameublement de
la chambre. Pourquoi ne vous a-t-on pas envoyé des
rideaux ?... Il faut demander à Baptiste les petits objets
dont vous pouvez avoir besoin.
– Vous êtes bien bonne, madame... Que me manque-
t-il ? Rien... C’est fini... Un peu mieux ou un peu plus
mal, qu’importe ?
Et détournant la tête, elle se prit à pleurer.
– Vous souffrez beaucoup, ma pauvre enfant ? lui
demanda Mme de Piennes en s’asseyant auprès du lit.
– Non, pas beaucoup... Seulement j’ai toujours dans
les oreilles le vent quand je tombais, et puis le bruit...
crac ! quand je suis tombée sur le pavé.
– Vous étiez folle alors, ma chère amie ; vous vous
repentez à présent, n’est-ce pas ?
– Oui... mais, quand on est malheureux, on n’a plus
la tête à soi.
– Je regrette bien de n’avoir pas connu plus tôt votre
position. Mais, mon enfant, dans aucune circonstance
de la vie, il ne faut s’abandonner au désespoir.
– Vous en parlez bien à votre aise, madame, dit le
docteur, qui écrivait une ordonnance sur la petite table.
Vous ne savez pas ce que c’est que de perdre un beau
jeune homme à moustaches. Mais, diable ! pour courir
87
après lui, il ne faut pas sauter par la fenêtre.
– Fi donc ! docteur, dit Mme de Piennes, la pauvre
petite avait sans doute d’autres motifs pour...
– Ah ! je ne sais ce que j’avais, s’écria la malade ;
cent raisons pour une. D’abord, quand maman est
morte, ça m’a porté un coup. Puis, je me suis sentie
abandonnée... personne pour s’intéresser à moi !...
Enfin, quelqu’un à qui je pensais plus qu’à tout le
monde... Madame, oublier jusqu’à mon nom ! oui, je
m’appelle Arsène Guillot, G, U, I, deux L ; il m’écrit
par un Y.
– Je le disais bien, un infidèle ! s’écria le docteur.
On ne voit que cela. Bah ! bah ! ma belle, oubliez celui-
là. Un homme sans mémoire ne mérite pas qu’on pense
à lui. – Il tira sa montre. – Quatre heures ? dit-il en se
levant ; je suis en retard pour ma consultation. Madame,
je vous demande mille et mille pardons, mais il faut que
je vous quitte ; je n’ai pas même le temps de vous
conduire chez vous. – Adieu, mon enfant, tranquillisez-
vous, ce ne sera rien. Vous danserez aussi bien de cette
jambe-là que de l’autre. – Et vous, madame la garde,
allez chez le pharmacien avec cette ordonnance, et vous
ferez comme hier.
Le médecin et la garde étaient sortis ; Mme de
Piennes restait seule avec la malade, un peu alarmée de
trouver de l’amour dans une histoire qu’elle avait
88
d’abord arrangée tout autrement dans son imagination.
– Ainsi, l’on vous a trompée, malheureuse enfant !
reprit-elle après un silence.
– Moi ! non. Comment tromper une misérable fille
comme moi ?... Seulement il n’a plus voulu de moi... Il
a raison ; je ne suis pas ce qu’il lui faut. Il a toujours été
bon et généreux. Je lui ai écrit pour lui dire où j’étais, et
s’il voulait que je me remisse avec lui... Alors il m’a
écrit... des choses qui m’ont fait bien de la peine...
L’autre jour, quand je suis rentrée chez moi, j’ai laissé
tomber un miroir qu’il m’avait donné, un miroir de
Venise, comme il disait. Le miroir s’est cassé... Je me
suis dit : Voilà le dernier coup !... C’est signe que tout
est fini... Je n’avais plus rien de lui. J’avais mis les
bijoux au mont-de-piété... Et puis, je me suis dit que si
je me détruisais, ça lui ferait de la peine et que je me
vengerais... La fenêtre était ouverte, et je me suis jetée.
– Mais, malheureuse que vous êtes, le motif était
aussi frivole que l’action criminelle !
– À la bonne heure ; mais que voulez-vous ? Quand
on a du chagrin, on ne réfléchit pas. C’est bien facile
aux gens heureux de dire : Soyez raisonnable.
– Je le sais ; le malheur est mauvais conseiller.
Cependant, même au milieu des plus douloureuses
épreuves, il y a des choses qu’on ne doit point oublier.
89
« Je vous ai vue à Saint-Roch accomplir un acte de
piété, il y a peu de temps. Vous avez le bonheur de
croire. La religion, ma chère, aurait dû vous retenir au
moment où vous alliez vous abandonner au désespoir.
Votre vie, vous la tenez du bon Dieu. Elle ne vous
appartient pas... Mais j’ai tort de vous gronder
maintenant, pauvre petite. Vous vous repentez, vous
souffrez, Dieu aura pitié de vous. »
Arsène baissa la tête, et quelques larmes vinrent
mouiller ses paupières.
– Ah ! madame, dit-elle avec un grand soupir, vous
me croyez meilleure que je ne suis... Vous me croyez
pieuse... je ne le suis pas trop... on ne m’a pas instruite,
et si vous m’avez vue à l’église faire un cierge... c’est
que je ne savais plus où donner de la tête.
– Eh bien, ma chère, c’était une bonne pensée. Dans
le malheur, c’est toujours à Dieu qu’il faut s’adresser.
– On m’avait dit... que si je faisais un cierge à saint
Roch... mais non, madame, je ne puis pas vous dire
cela. Une dame comme vous ne sait pas ce qu’on peut
faire quand on n’a plus le sou.
– C’est du courage surtout qu’il faut demander à
Dieu.
– Enfin, madame, je ne veux pas me faire meilleure
que je ne suis, et c’est vous voler que de profiter des
90
charités que vous me faites sans me connaître... Je suis
une malheureuse fille... mais dans ce monde, on vit
comme l’on peut... Pour en finir, madame, j’ai donc fait
un cierge parce que ma mère disait que, lorsqu’on fait
un cierge à saint Roch, on ne manque jamais dans la
huitaine de trouver un homme pour se mettre avec lui...
Mais je suis devenue laide, j’ai l’air d’une momie...
personne ne voudrait plus de moi... Eh bien, il n’y a
plus qu’à mourir. Déjà c’est à moitié fait !
Tout cela était dit très rapidement, d’une voix
entrecoupée par les sanglots, et d’un ton de frénétique
qui inspirait à Mme de Piennes encore plus d’effroi que
d’horreur. Involontairement elle éloigna sa chaise du lit
de la malade. Peut-être aurait-elle quitté la chambre, si
l’humanité, plus forte que son dégoût auprès de cette
femme perdue, ne lui eût reproché de la laisser seule
dans un moment où elle était en proie au plus violent
désespoir. Il y eut un moment de silence ; puis Mme de
Piennes, les yeux baissés, murmura faiblement :
– Votre mère ! malheureuse ! Qu’osez-vous dire ?
– Oh ! ma mère était comme toutes les mères...
toutes les mères à nous... Elle avait fait vivre la sienne...
je l’ai fait vivre aussi... Heureusement que je n’ai pas
d’enfants. – Je vois bien, madame, que je vous fais
peur... mais que voulez-vous ?... Vous avez été bien
élevée, vous n’avez jamais pâti. Quand on est riche, il
91
est aisé d’être honnête. Moi, j’aurais été honnête, si j’en
avais eu le moyen. J’ai eu bien des amants... je n’ai
jamais aimé qu’un seul homme. Il m’a plantée là. Si
j’avais été riche, nous nous serions mariés, nous aurions
fait souche d’honnêtes gens... Tenez, madame, je vous
parle comme cela, tout franchement, quoique je voie
bien ce que vous pensez de moi, et vous avez raison...
Mais vous êtes la seule femme honnête à qui j’aie parlé
de ma vie, et vous avez l’air si bonne, si bonne !... que
je me suis dit tout à l’heure en moi-même : Même
quand elle me connaîtra, elle aura pitié de moi. Je m’en
vais mourir, je ne vous demande qu’une chose... C’est
quand je serai morte, de faire dire une messe pour moi
dans l’église où je vous ai vue pour la première fois.
Une seule prière, voilà tout, et je vous remercie du fond
du coeur...
– Non, vous ne mourrez pas ! s’écria Mme de
Piennes fort émue. Dieu aura pitié de vous, pauvre
pécheresse. Vous vous repentirez de vos désordres, et il
vous pardonnera. Si mes prières peuvent quelque chose
pour votre salut, elles ne vous manqueront pas. Ceux
qui vous ont élevée sont plus coupables que vous. Ayez
du courage seulement, et espérez. Tâchez surtout d’être
plus calme, ma pauvre enfant. Il faut guérir le corps ;
l’âme est malade aussi, mais moi je réponds de sa
guérison.
92
Elle s’était levée en parlant, et roulait entre ses
doigts un papier qui contenait quelques louis.
– Tenez, dit-elle, si vous aviez quelque fantaisie...
Et elle glissait sous son oreiller son petit présent.
– Non, madame, s’écria Arsène impétueusement en
repoussant le papier, je ne veux rien de vous que ce que
vous m’avez promis. Adieu. Nous ne nous reverrons
plus. Faites-moi porter dans un hôpital, pour que je
finisse sans gêner personne. Jamais vous ne pourriez
faire de moi rien qui vaille. Une grande dame comme
vous aura prié pour moi ; je suis contente. Adieu.
Et, se tournant autant que le lui permettait l’appareil
qui la fixait sur son lit, elle cacha sa tête dans son
oreiller pour ne plus rien voir.
– Écoutez, Arsène, dit Mme de Piennes d’un ton
grave. J’ai des desseins sur vous. Je veux faire de vous
une honnête femme. J’en ai l’assurance dans votre
repentir. Je vous reverrai souvent, j’aurai soin de vous.
Un jour, vous me devrez votre propre estime.
Et elle lui prit la main qu’elle serra légèrement.
– Vous m’avez touchée ! s’écria la pauvre fille, vous
m’avez pressé la main.
Et avant que Mme de Piennes pût retirer sa main,
elle l’avait saisie et la couvrait de baisers et de larmes.
93
– Calmez-vous, calmez-vous, ma chère, disait Mme
de Piennes, ne me parlez plus de rien. Maintenant je
sais tout, et je vous connais mieux que vous ne vous
connaissez vous-même. C’est moi qui suis le médecin
de votre tête... de votre mauvaise tête. Vous m’obéirez,
je l’exige, tout comme à votre autre docteur. Je vous
enverrai un ecclésiastique de mes amis, vous
l’écouterez. Je vous choisirai de bons livres, vous les
lirez. Nous causerons quelquefois. Quand vous vous
porterez bien, alors nous nous occuperons de votre
avenir.
La garde rentra, tenant une fiole qu’elle rapportait
de chez le pharmacien. Arsène pleurait toujours. Mme
de Piennes lui serra encore une fois la main, mit le
rouleau de louis sur la petite table, et sortit disposée
peut-être encore plus favorablement pour sa pénitente
qu’avant d’avoir entendu son étrange confession.
– Pourquoi, madame, aime-t-on toujours les
mauvais sujets ? Depuis l’enfant prodigue jusqu’à votre
chien Diamant, qui mord tout le monde et qui est la plus
méchante bête que je connaisse, on inspire d’autant plus
d’intérêt qu’on en mérite moins. – Vanité ! pure vanité,
madame, que ce sentiment-là ! plaisir de la difficulté
vaincue ! Le père de l’enfant prodigue a vaincu le
diable et lui a retiré sa proie ; vous avez triomphé du
mauvais naturel de Diamant à force de gimblettes. Mme
94
de Piennes était fière d’avoir vaincu la perversité d’une
courtisane, d’avoir détruit par son éloquence les
barrières que vingt années de séduction avaient élevées
autour d’une pauvre âme abandonnée. Et puis, peut-être
encore, faut-il le dire ? à l’orgueil de cette victoire, au
plaisir d’avoir fait une bonne action se mêlait ce
sentiment de curiosité que mainte femme vertueuse
éprouve à connaître une femme d’une autre espèce.
Lorsqu’une cantatrice entre dans un salon, j’ai
remarqué d’étranges regards tournés sur elle. Ce ne sont
pas les hommes qui l’observent le plus. Vous-même,
madame, l’autre soir, aux Français, ne regardiez-vous
pas de toute votre lorgnette cette actrice des Variétés
qu’on vous montra dans une loge ? Comment peut-on
être Persan ? Combien de fois ne se fait-on pas des
questions semblables !
Donc, madame, Mme de Piennes pensait fort à Mlle
Arsène Guillot, et se disait : Je la sauverai.
Elle lui envoya un prêtre, qui l’exhorta au repentir.
Le repentir n’était pas difficile pour la pauvre Arsène,
qui, sauf quelques heures de grosse joie, n’avait connu
de la vie que ses misères. Dites à un malheureux : C’est
votre faute, il n’en est que trop convaincu ; et si en
même temps vous adoucissez le reproche en lui donnant
quelque consolation, il vous bénira et vous promettra
tout pour l’avenir. Un Grec dit quelque part, ou plutôt
95
c’est Amyot qui lui fait dire :
Le même jour qui met un homme libre aux fers
Lui ravit la moitié de sa vertu première.
Ce qui revient en vile prose à cet aphorisme : que le
malheur nous rend doux et dociles comme des moutons.
Le prêtre disait à Mme de Piennes que Mlle Guillot
était bien ignorante, mais que le fond n’était pas
mauvais, et qu’il avait bon espoir de son salut. En effet,
Arsène l’écoutait avec attention et respect, elle lisait ou
se faisait lire les livres qu’on lui avait prescrits, aussi
ponctuelle à obéir à Mme de Piennes qu’à suivre les
ordonnances du docteur. Mais ce qui acheva de gagner
le coeur du bon prêtre, et ce qui parut à sa protectrice
un symptôme décisif de guérison morale, ce fut
l’emploi fait par Arsène Guillot d’une partie de la petite
somme mise entre ses mains. Elle avait demandé
qu’une messe solennelle fût dite à Saint-Roch pour
l’âme de Paméla Guillot, sa défunte mère. Assurément,
jamais âme n’eut plus grand besoin des prières de
l’Église.
96
II
Un matin, Mme de Piennes étant à sa toilette, un
domestique vint frapper discrètement à la porte du
sanctuaire, et remit à Mlle Joséphine une carte qu’un
jeune homme venait d’apporter.
– Max à Paris ! s’écria Mme de Piennes en jetant les
yeux sur la carte ; allez vite, mademoiselle, dites à M.
de Salligny de m’attendre au salon.
Un moment après, on entendit dans le salon des rires
et des petits cris étouffés, et Mlle Joséphine rentra fort
rouge et avec son bonnet tout à fait sur une oreille.
– Qu’est-ce donc, mademoiselle ? demanda Mme de
Piennes.
– Ce n’est rien, madame ; c’est seulement M. de
Salligny qui disait que j’étais engraissée.
En effet, l’embonpoint de Mlle Joséphine pouvait
étonner M. de Salligny qui voyageait depuis plus de
deux ans. Jadis c’était un des favoris de Mlle Joséphine
et un des attentifs de sa maîtresse. Neveu d’un ami
intime de Mme de Piennes, on le voyait sans cesse chez
elle autrefois, à la suite de sa tante. D’ailleurs, c’était
presque la seule maison sérieuse où il parût. Max de
97
Salligny avait le renom d’un assez mauvais sujet,
joueur, querelleur, viveur, au demeurant le meilleur fils
du monde. Il faisait le désespoir de sa tante, Mme
Aubrée, qui l’adorait cependant. Maintes fois elle avait
essayé de le tirer de la vie qu’il menait, mais toujours
les mauvaises habitudes avaient triomphé de ses sages
conseils. Max avait quelque deux ans de plus que Mme
de Piennes ; ils s’étaient connus enfants, et, avant
qu’elle fût mariée, il paraissait la voir d’un oeil fort
doux. – « Ma chère petite, disait Mme Aubrée, si vous
vouliez, vous dompteriez, j’en suis sûre, ce caractère-
là. » Mme de Piennes – elle s’appelait alors Élise de
Guiscard – aurait peut-être trouvé en elle le courage de
tenter l’entreprise, car Max était si gai, si drôle, si
amusant dans un château, si infatigable dans un bal,
qu’assurément il devait être un bon mari ; mais les
parents d’Élise voyaient plus loin. Mme Aubrée elle-
même ne répondait pas trop de son neveu ; il fut
constaté qu’il avait des dettes et une maîtresse ; survint
un duel éclatant dont une artiste du Gymnase fut la
cause peu innocente. Le mariage, que Mme Aubrée
n’avait jamais eu bien sérieusement en vue, fut déclaré
impossible. Alors se présenta M. de Piennes,
gentilhomme grave et moral, riche d’ailleurs et de
bonne maison. J’ai peu de chose à vous en dire, si ce
n’est qu’il avait la réputation d’un galant homme et
qu’il la méritait. Il parlait peu, mais lorsqu’il ouvrait la
98
bouche, c’était pour dire quelque grande vérité
incontestable. Sur les questions douteuses, « il imitait
de Conrart le silence prudent ». S’il n’ajoutait pas un
grand charme aux réunions où il se trouvait, il n’était
déplacé nulle part. On l’aimait assez partout, à cause de
sa femme, mais lorsqu’il était absent – dans ses terres,
comme c’était le cas neuf mois de l’année, et
notamment où commence mon histoire – personne ne
s’en apercevait. Sa femme elle-même ne s’en apercevait
guère davantage.
Mme de Piennes, ayant achevé sa toilette en cinq
minutes, sortit de sa chambre un peu émue, car l’arrivée
de Max de Salligny lui rappelait la mort récente de la
personne qu’elle avait le mieux aimée ; c’est, je crois, le
seul souvenir qui se fût présenté à sa mémoire, et ce
souvenir était assez vif pour arrêter toutes les
conjectures ridicules qu’une personne moins
raisonnable aurait pu former sur le bonnet de travers de
Mlle Joséphine. En approchant du salon, elle fut un peu
choquée d’entendre une belle voix de basse qui chantait
gaiement, en s’accompagnant sur le piano, cette
barcarolle napolitaine :
Addio, Teresa,
Teresa, addio !
99
Al mio ritorno,
Ti sposerô.
Elle ouvrit la porte et interrompit le chanteur en lui
tendant la main :
– Mon pauvre Monsieur Max, que j’ai de plaisir à
vous revoir !
Max se leva précipitamment et lui serra la main en
la regardant d’un air effaré, sans pouvoir trouver une
parole.
– J’ai bien regretté, continua Mme de Piennes, de ne
pouvoir aller à Rome lorsque votre bonne tante est
tombée malade. Je sais les soins dont vous l’avez
entourée, et je vous remercie bien du dernier souvenir
d’elle que vous m’avez envoyé.
La figure de Max, naturellement gaie, pour ne pas
dire rieuse, prit une expression soudaine de tristesse :
– Elle m’a bien parlé de vous, dit-il, et jusqu’au
dernier moment. Vous avez reçu sa bague, je le vois, et
le livre qu’elle lisait encore le matin...
– Oui, Max, je vous en remercie. Vous
m’annonciez, en m’envoyant ce triste présent, que vous
quittiez Rome, mais vous ne me donniez pas votre
adresse ; je ne savais où vous écrire. Pauvre amie !
100
mourir si loin de son pays ! Heureusement vous êtes
accouru aussitôt... Vous êtes meilleur que vous ne
voulez le paraître, Max... je vous connais bien.
– Ma tante me disait pendant sa maladie : « Quand
je ne serai plus de ce monde, il n’y aura plus que Mme
de Piennes pour te gronder... (Et il ne put s’empêcher
de sourire.) Tâche qu’elle ne te gronde pas trop
souvent. » Vous le voyez, madame, vous vous acquittez
mal de vos fonctions.
– J’espère que j’aurai une sinécure maintenant. On
me dit que vous êtes réformé, rangé, devenu tout à fait
raisonnable ?
– Et vous ne vous trompez pas, madame ; j’ai
promis à ma pauvre tante de devenir bon sujet, et...
– Vous tiendrez parole, j’en suis sûre !
– Je tâcherai. En voyage c’est plus facile qu’à Paris ;
cependant... Tenez, madame, je ne suis ici que depuis
quelques heures, et déjà j’ai résisté à des tentations. En
venant chez vous, j’ai rencontré un de mes anciens amis
qui m’a invité à dîner avec un tas de garnements – et
j’ai refusé.
– Vous avez bien fait.
– Oui, mais il faut vous le dire ? c’est que j’espérais
que vous m’inviteriez.
101
– Quel malheur ! Je dîne en ville. Mais demain...
– En ce cas, je ne réponds plus de moi. À vous la
responsabilité du dîner que je vais faire.
– Écoutez, Max : l’important c’est de bien
commencer. N’allez pas à ce dîner de garçons. Je dîne,
moi, chez Mme Darsenay ; venez-y le soir, et nous
causerons.
– Oui, mais Mme Darsenay est un peu bien
ennuyeuse ; elle me fera cent questions. Je ne pourrai
vous dire un mot ; je dirai des inconvenances ; et puis,
elle a une grande fille osseuse, qui n’est peut-être pas
encore mariée...
– C’est une personne charmante... et, à propos
d’inconvenances, c’en est une de parler d’elle comme
vous faites.
– J’ai tort, c’est vrai ; mais... arrivé d’aujourd’hui,
n’aurais-je pas l’air bien empressé ?...
– Eh bien, vous ferez comme vous voudrez ; mais
voyez-vous, Max – comme l’amie de votre tante, j’ai le
droit de vous parler franchement – évitez vos
connaissances d’autrefois. Le temps a dû rompre tout
naturellement bien des liaisons qui ne vous valaient
rien, ne les renouez pas : je suis sûre de vous tant que
vous ne serez pas entraîné. À votre âge... à notre âge, il
faut être raisonnable. Mais laissons un peu les conseils
102
et les sermons, et parlez-moi de ce que vous avez fait
depuis que nous ne nous sommes vus. Je sais que vous
êtes allé en Allemagne, puis en Italie ; voilà tout. Vous
m’avez écrit deux fois, sans plus ; qu’il vous en
souvienne. Deux lettres en deux ans, vous sentez que
cela ne m’en a guère appris sur votre compte.
– Mon Dieu ! madame, je suis bien coupable... mais
je suis si... il faut bien le dire, si paresseux !... J’ai
commencé vingt lettres pour vous ; mais que pouvais-je
vous dire qui vous intéressât ?... Je ne sais pas écrire
des lettres, moi... Si je vous avais écrit toutes les fois
que j’ai pensé à vous, tout le papier de l’Italie n’aurait
pu y suffire.
– Eh bien, qu’avez-vous fait ? Comment avez-vous
occupé votre temps ? Je sais déjà que ce n’est point à
écrire.
– Occupé !... vous savez bien que je ne m’occupe
pas, malheureusement. – J’ai vu, j’ai couru. J’avais des
projets de peinture, mais la vue de tant de beaux
tableaux m’a radicalement guéri de ma passion
malheureuse. – Ah !... et puis le vieux Nibby avait fait
de moi presque un antiquaire. Oui, j’ai fait faire une
fouille à sa persuasion... On a trouvé une pipe cassée et
je ne sais combien de vieux tessons... Et puis à Naples,
j’ai pris des leçons de chant, mais je n’en suis pas plus
habile... J’ai...
103
– Je n’aime pas trop votre musique, quoique vous
ayez une belle voix et que vous chantiez bien. Cela
vous met en relation avec des gens que vous n’avez que
trop de penchant à fréquenter.
– Je vous entends ; mais à Naples, quand j’y étais, il
n’y avait guère de danger. La prima donna pesait cent
cinquante kilogrammes, et la seconda donna avait la
bouche comme un four et un nez comme la tour du
Liban. Enfin, deux ans se sont passés sans que je puisse
dire comment. Je n’ai rien fait, rien appris, mais j’ai
vécu deux ans sans m’en apercevoir.
– Je voudrais vous savoir occupé ; je voudrais vous
voir un goût vif pour quelque chose d’utile. Je redoute
l’oisiveté pour vous.
– À vous parler franchement, madame, les voyages
m’ont réussi en cela que, ne faisant rien, je n’étais pas
absolument oisif. Quand on voit de belles choses, on ne
s’ennuie pas ; et moi, quand je m’ennuie, je suis bien
près de faire des bêtises. Vrai, je suis devenu assez
rangé, et j’ai même oublié un certain nombre de
manières expéditives que j’avais de dépenser mon
argent. Ma pauvre tante a payé mes dettes, et je n’en ai
plus fait, je ne veux plus en faire. J’ai de quoi vivre en
garçon ; et, comme je n’ai pas la prétention de paraître
plus riche que je ne suis, je ne ferai plus
d’extravagances. Vous souriez ? Est-ce que vous ne
104
croyez pas à ma conversion ? Il vous faut des preuves ?
Écoutez un beau trait. Aujourd’hui, Famin, l’ami qui
m’a invité à dîner, a voulu me vendre son cheval. Cinq
mille francs... C’est une bête superbe ! Le premier
mouvement a été pour avoir le cheval, puis je me suis
dit que je n’étais pas assez riche pour mettre cinq mille
francs à une fantaisie, et je resterai à pied.
– C’est à merveille, Max ; mais savez-vous ce qu’il
faut faire pour continuer sans encombre dans cette
bonne voie ? Il faut vous marier.
– Ah ! me marier ?... Pourquoi pas ?... Mais qui...
voudra de moi ? Moi, qui n’ai pas le droit d’être
difficile, je voudrais une femme !... Oh ! non, il n’y en a
plus qui me convienne...
Mme de Piennes rougit un peu, et il continua sans
s’en apercevoir :
– Une femme qui voudrait de moi... Mais savez-
vous, madame, que ce serait presque une raison pour
que je ne voulusse pas d’elle ?
– Pourquoi cela ? quelle folie ?
– Othello ne dit-il pas quelque part – c’est, je crois,
pour se justifier à lui-même les soupçons qu’il a contre
Desdémone : – Cette femme-là doit avoir une tête
bizarre et des goûts dépravés, pour m’avoir choisi, moi
qui suis noir ! – Ne puis-je pas dire à mon tour : Une
105
femme qui voudrait de moi ne peut qu’avoir une tête
baroque ?
– Vous avez été un assez mauvais sujet, Max, pour
qu’il soit inutile de vous faire pire que vous n’êtes.
Gardez-vous de parler ainsi de vous-même, car il y a
des gens qui vous croiraient sur parole. Pour moi, j’en
suis sûre, si un jour... oui, si vous aimiez bien une
femme qui aurait toute votre estime... alors vous lui
paraîtriez...
Mme de Piennes éprouvait quelque difficulté à
terminer sa phrase, et Max, qui la regardait fixement
avec une extrême curiosité, ne l’aidait nullement à
trouver une fin pour sa période mal commencée.
– Vous voulez dire, reprit-il enfin, que, si j’étais
réellement amoureux, on m’aimerait, parce qu’alors
j’en vaudrais la peine ?
– Oui, alors, vous seriez digne d’être aimé aussi.
– S’il ne fallait qu’aimer pour être aimé... Ce n’est
pas trop vrai ce que vous dites, madame... Bah !
trouvez-moi une femme courageuse et je me marie. Si
elle n’est pas trop laide, moi je ne suis pas assez vieux
pour ne pas m’enflammer encore... Vous me répondez
du reste.
– D’où venez-vous, maintenant ? interrompit Mme
de Piennes d’un air sérieux.
106
Max parla de ses voyages fort laconiquement, mais
pourtant de manière à prouver qu’il n’avait pas fait
comme ces touristes dont les Grecs disent : Valise il est
parti, valise revenu. Ses courtes observations dénotaient
un esprit juste et qui ne prenait pas ses opinions toutes
faites, bien qu’il fût réellement plus cultivé qu’il ne
voulait le paraître. Il se retira bientôt, remarquant que
Mme de Piennes tournait la tête vers la pendule, et
promit, non sans quelque embarras, qu’il irait le soir
chez Mme Darsenay.
Il n’y vint pas cependant, et Mme de Piennes en
conçut un peu de dépit. En revanche, il était chez elle le
lendemain matin pour lui demander pardon, s’excusant
sur la fatigue du voyage qui l’avait obligé de demeurer
chez lui ; mais il baissait les yeux et parlait d’un ton si
mal assuré, qu’il n’était pas nécessaire d’avoir
l’habileté de Mme de Piennes à deviner les
physionomies, pour s’apercevoir qu’il donnait une
défaite. Quand il eut achevé péniblement, elle le
menaça du doigt sans répondre.
– Vous ne me croyez pas ? dit-il.
– Non. Heureusement vous ne savez pas mentir
encore. Ce n’est pas pour vous reposer de vos fatigues
que vous n’êtes pas allé hier chez Mme Darsenay. Vous
n’êtes pas resté chez vous.
– Eh bien, répondit Max en s’efforçant de sourire,
107
vous avez raison. J’ai dîné au Rocher-de-Cancale avec
ces vauriens, puis je suis allé prendre du thé chez
Pamin ; on n’a pas voulu me lâcher, et puis j’ai joué.
– Et vous avez perdu, cela va sans dire ?
– Non, j’ai gagné.
– Tant pis. J’aimerais mieux que vous eussiez perdu,
surtout si cela pouvait vous dégoûter à jamais d’une
habitude aussi sotte que détestable.
Elle se pencha sur son ouvrage et se mit à travailler
avec une application un peu affectée.
– Y avait-il beaucoup de monde chez Mme
Darsenay ? demanda Max timidement.
– Non, peu de monde.
– Pas de demoiselles à marier ?...
– Non.
– Je compte sur vous, cependant, madame. Vous
savez ce que vous m’avez promis ?
– Nous avons le temps d’y songer.
Il y avait dans le ton de Mme de Piennes quelque
chose de sec et de contraint qui ne lui était pas
ordinaire.
Après un silence, Max reprit d’un air bien humble :
– Vous êtes mécontente de moi, madame ? Pourquoi
108
ne me grondez-vous pas bien fort, comme faisait ma
tante, pour me pardonner ensuite ? Voyons, voulez-
vous que je vous donne ma parole de ne plus jouer
jamais ?
– Quand on fait une promesse, il faut se sentir la
force de la tenir.
– Une promesse faite à vous, madame, je la
tiendrai ; je m’en crois la force et le courage.
– Eh bien, Max, je l’accepte, dit-elle en lui tendant
la main.
– J’ai gagné onze cents francs, poursuivit-il, les
voulez-vous pour vos pauvres ? Jamais argent plus mal
acquis n’aura trouvé meilleur emploi.
Elle hésita un moment.
– Pourquoi pas ? se dit-elle tout haut. Allons, Max,
vous vous souviendrez de la leçon. Je vous inscris mon
débiteur pour onze cents francs.
– Ma tante disait que le meilleur moyen pour n’avoir
pas de dettes, c’est de payer toujours comptant.
En parlant, il tirait son portefeuille pour y prendre
des billets. Dans le portefeuille entr’ouvert, Mme de
Piennes crut voir un portrait de femme. Max s’aperçut
qu’elle regardait, rougit et se hâta de fermer le
portefeuille et de présenter les billets.
109
– Je voudrais bien voir ce portefeuille... si cela était
possible, ajouta-t-elle en souriant avec malice.
Max était complètement déconcerté : il balbutia
quelques mots inintelligibles et s’efforça de détourner
l’attention de Mme de Piennes.
La première pensée de celle-ci avait été que le
portefeuille renfermait le portrait de quelque belle
Italienne ; mais le trouble évident de Max et la couleur
générale de la miniature – c’était tout ce qu’elle en avait
pu voir – avaient bientôt éveillé chez elle un autre
soupçon. Autrefois elle avait donné son portrait à Mme
Aubrée ; et elle s’imagina que Max, en sa qualité
d’héritier direct, s’était cru le droit de se l’approprier.
Cela lui parut une énorme inconvenance. Cependant
elle n’en marqua rien d’abord ; mais lorsque M. de
Salligny allait se retirer :
– À propos, lui dit-elle, votre tante avait un portrait
de moi, que je voudrais bien revoir.
– Je ne sais... quel portrait ?... comment était-il ?
demanda Max d’une voix mal assurée.
Cette fois, Mme de Piennes était déterminée à ne
pas s’apercevoir qu’il mentait.
– Cherchez-le, lui dit-elle le plus naturellement
qu’elle put. Vous me ferez plaisir.
N’était le portrait, elle était assez contente de la
110
docilité de Max, et se promettait bien de sauver encore
une brebis égarée.
Le lendemain, Max avait retrouvé le portrait et le
rapporta d’un air assez indifférent. Il remarqua que la
ressemblance n’avait jamais été grande, et que le
peintre lui avait donné une raideur de pose et une
sévérité dans l’expression qui n’avaient rien de naturel.
De ce moment, ses visites à Mme de Piennes furent
moins longues, et il avait auprès d’elle un air boudeur
qu’elle ne lui avait jamais vu. Elle attribua cette humeur
au premier effort qu’il avait à faire pour tenir ses
promesses et résister à ses mauvais penchants.
Une quinzaine de jours après l’arrivée de M. de
Salligny, Mme de Piennes allait voir à son ordinaire sa
protégée, Arsène Guillot, qu’elle n’avait point oubliée
cependant, ni vous non plus, madame, je l’espère.
Après lui avoir fait quelques questions sur sa santé et
sur les instructions qu’elle recevait, remarquant que la
malade était encore plus oppressée que les jours
précédents, elle lui offrit de lui faire la lecture pour
qu’elle ne se fatiguât point à parler. La pauvre fille eût
sans doute aimé mieux causer qu’écouter une lecture
telle que celle qu’on lui proposait, car vous pensez bien
qu’il s’agissait d’un livre fort sérieux, et Arsène n’avait
jamais lu que des romans de cuisinières. C’était un livre
de piété que prit Mme de Piennes ; et je ne vous le
111
nommerai pas, d’abord pour ne pas faire tort à son
auteur, ensuite parce que vous m’accuseriez peut-être
de vouloir tirer quelque méchante conclusion contre ces
sortes d’ouvrages en général. Suffit que le livre en
question était d’un jeune homme de dix-neuf ans, et
spécialement approprié à la réconciliation des
pécheresses endurcies ; qu’Arsène était très accablée, et
qu’elle n’avait pu fermer l’oeil la nuit précédente. À la
troisième page, il arriva ce qui serait arrivé avec tout
autre ouvrage, sérieux ou non ; il advint ce qui était
inévitable : je veux dire que Mlle Guillot ferma les yeux
et s’endormit. Mme de Piennes s’en aperçut et se
félicita de l’effet calmant qu’elle venait de produire.
Elle baissa d’abord la voix pour ne pas réveiller la
malade en s’arrêtant tout à coup, puis elle posa le livre
et se leva doucement pour sortir sur la pointe des pieds ;
mais la garde avait coutume de descendre chez la
portière lorsque Mme de Piennes venait, car ses visites
ressemblaient un peu à celles d’un confesseur. Mme de
Piennes voulut attendre le retour de la garde ; et comme
elle était la personne du monde la plus ennemie de
l’oisiveté, elle chercha quelque emploi à faire des
minutes qu’elle allait passer auprès de la dormeuse.
Dans un petit cabinet derrière l’alcôve, il y avait une
table avec de l’encre et du papier ; elle s’y assit et se
mit à écrire un billet. Tandis qu’elle cherchait un pain à
cacheter dans un tiroir de la table, quelqu’un entra
112
brusquement dans la chambre, qui réveilla la malade.
– Mon Dieu ! qu’est ce que je vois ? s’écria Arsène
d’une voix si altérée, que Mme de Piennes en frémit.
– Eh bien, j’en apprends de belles ! Qu’est-ce que
cela veut dire ? Se jeter par la fenêtre comme une
imbécile ! A-t-on jamais vu une tête comme celle de
cette fille-là !
Je ne sais si je rapporte exactement les termes ; c’est
du moins le sens de ce que disait la personne qui venait
d’entrer, et qu’à la voix Mme de Piennes reconnut
aussitôt pour Max de Salligny. Suivirent quelques
exclamations, quelques cris étouffés d’Arsène, puis un
embrassement assez sonore. Enfin Max reprit :
– Pauvre Arsène, en quel état te retrouvé-je ? Sais-tu
que je ne t’aurais jamais dénichée, si Julie ne m’eût dit
ta dernière adresse ? Mais a-t-on jamais vu folie
pareille !
– Ah ! Salligny ! Salligny ! que je suis heureuse !
Mais comme je me repens de ce que j’ai fait ! Tu ne vas
plus me trouver gentille. Tu ne voudras plus de moi ?...
– Bête que tu es, disait Max, pourquoi ne pas
m’écrire que tu avais besoin d’argent ? Pourquoi ne pas
en demander au commandant ? Qu’est donc devenu ton
Russe ? Est-ce qu’il est parti, ton Cosaque ?
En reconnaissant la voix de Max, Mme de Piennes
113
avait été d’abord presque aussi étonnée qu’Arsène. La
surprise l’avait empêchée de se montrer aussitôt ; puis
elle s’était mise à réfléchir si elle devait ou non se
montrer, et lorsqu’on réfléchit en écoutant on ne se
décide pas vite. Il résulta de tout cela qu’elle entendit
l’édifiant dialogue que je viens de rapporter ; mais alors
elle comprit que, si elle demeurait dans le cabinet, elle
était exposée à en entendre bien davantage. Elle prit son
parti, et entra dans la chambre avec ce maintien calme
et superbe que les personnes vertueuses ne perdent que
rarement, et qu’elles commandent au besoin.
– Max, dit-elle, vous faites du mal à cette pauvre
fille ; retirez-vous. Vous viendrez me parler dans une
heure.
Max était devenu pâle comme un mort en voyant
apparaître Mme de Piennes dans un lieu où il ne se
serait jamais attendu à la rencontrer ; son premier
mouvement fut d’obéir, et il fit un pas vers la porte.
– Tu t’en vas !... ne t’en va pas ! s’écria Arsène en
se soulevant sur son lit d’un effort désespéré.
– Mon enfant, dit Mme de Piennes en lui prenant la
main, soyez raisonnable. Écoutez-moi. Rappelez-vous
ce que vous m’avez promis !
Puis elle jeta un regard calme, mais impérieux à
Max, qui sortit aussitôt. Arsène retomba sur le lit ; en le
114
voyant sortir, elle s’était évanouie.
Mme de Piennes et la garde, qui rentra peu après, la
secoururent avec l’adresse qu’ont les femmes en ces
sortes d’accidents. Par degrés, Arsène reprit
connaissance. D’abord elle promena ses regards par
toute la chambre, comme pour y chercher celui qu’elle
se rappelait y avoir vu tout à l’heure ; puis elle tourna
ses grands yeux noirs vers Mme de Piennes, et la
regardant fixement :
– C’est votre mari ? dit-elle.
– Non, répondit Mme de Piennes en rougissant un
peu, mais sans que la douceur de sa voix en fût altérée ;
M. de Salligny est mon parent.
Elle crut pouvoir se permettre ce petit mensonge
pour expliquer l’empire qu’elle avait sur lui.
– Alors, dit Arsène, c’est vous qu’il aime !
Et elle attachait toujours sur elle ses yeux ardents
comme deux flambeaux.
Il !... Un éclair brilla sur le front de Mme de
Piennes. Un instant, ses joues se colorèrent d’un vif
incarnat, et sa voix expira sur ses lèvres ; mais elle
reprit bientôt sa sérénité.
– Vous vous méprenez, ma chère enfant, dit-elle
d’un ton grave. M. de Salligny a compris qu’il avait tort
115
de vous rappeler des souvenirs qui sont heureusement
loin de votre mémoire. Vous avez oublié...
– Oublié ! s’écria Arsène avec un sourire de damné
qui faisait mal à voir.
– Oui, Arsène, vous avez renoncé à toutes les folles
idées d’un temps qui ne reviendra plus. Pensez, ma
pauvre enfant, que c’est à cette coupable liaison que
vous devez tous vos malheurs. Pensez...
– Il ne vous aime pas ! interrompit Arsène sans
l’écouter, il ne vous aime pas, et il comprend un seul
regard ! J’ai vu vos yeux et les siens. Je ne me trompe
pas... Au fait... c’est juste ! Vous êtes belle, jeune,
brillante... moi, estropiée, défigurée... près de mourir...
Elle ne put achever : des sanglots étouffèrent sa
voix, si forts, si douloureux, que la garde s’écria qu’elle
allait aller chercher le médecin ; car, disait-elle, M. le
docteur ne craignait rien tant que ces convulsions, et si
cela dure la pauvre petite va passer.
Peu à peu l’espèce d’énergie qu’Arsène avait
trouvée dans la vivacité même de sa douleur fit place à
un abattement stupide, que Mme de Piennes prit pour
du calme. Elle continua ses exhortations ; mais Arsène,
immobile, n’écoutait pas toutes les belles et bonnes
raisons qu’on lui donnait pour préférer l’amour divin à
l’amour terrestre ; ses yeux étaient secs, ses dents
116
serrées convulsivement. Pendant que sa protectrice lui
parlait du ciel et de l’avenir, elle songeait au présent.
L’arrivée subite de Max avait réveillé en un instant
chez elle de folles illusions, mais le regard de Mme de
Piennes les avait dissipées encore plus vite. Après un
rêve heureux d’une minute, Arsène ne retrouvait plus
que la triste réalité, devenue cent fois plus horrible pour
avoir été un moment oubliée.
Votre médecin vous dira, madame, que les
naufragés, surpris par le sommeil au milieu des
angoisses de la faim, rêvent qu’ils sont à table et font
bonne chère. Ils se réveillent encore plus affamés, et
voudraient n’avoir pas dormi. Arsène souffrait une
torture comparable à celle de ces naufragés. Autrefois
elle avait aimé Max, comme elle pouvait aimer. C’était
avec lui qu’elle aurait voulu toujours aller au spectacle,
c’est avec lui qu’elle s’amusait dans une partie de
campagne, c’est de lui qu’elle parlait sans cesse à ses
amies. Lorsque Max partit, elle avait beaucoup pleuré ;
mais cependant elle avait agréé les hommages d’un
Russe que Max était charmé d’avoir pour successeur,
parce qu’il le tenait pour galant homme, c’est-à-dire
pour généreux. Tant qu’elle put mener la vie folle des
femmes de son espèce, son amour pour Max ne fut
qu’un souvenir agréable qui la faisait soupirer
quelquefois. Elle y pensait comme on pense aux
amusements de son enfance, que personne cependant ne
117
voudrait recommencer ; mais quand Arsène n’eut plus
d’amants, qu’elle se trouva délaissée, qu’elle sentit tout
le poids de la misère et de la honte, alors son amour
pour Max s’épura en quelque sorte, parce que c’était le
seul souvenir qui ne réveillât chez elle ni regrets ni
remords. Il la relevait même à ses propres yeux, et plus
elle se sentait avilie, plus elle grandissait Max dans son
imagination. J’ai été sa maîtresse, il m’a aimée, se
disait-elle avec une sorte d’orgueil lorsqu’elle était
saisie de dégoût en réfléchissant sur sa vie de
courtisane. Dans les marais de Minturnes, Marius
raffermissait son courage en se disant : J’ai vaincu les
Cimbres ! La fille entretenue – hélas ! elle ne l’était
plus – n’avait pour résister à la honte et au désespoir
que ce souvenir : Max m’a aimée... Il m’aime encore !
Un moment, elle avait pu le penser ; mais maintenant
on venait lui arracher jusqu’à ses souvenirs, seul bien
qui lui restât au monde.
Pendant qu’Arsène s’abandonnait à ses tristes
réflexions, Mme de Piennes lui démontrait avec chaleur
la nécessité de renoncer pour toujours à ce qu’elle
appelait ses égarements criminels. Une forte conviction
rend presque insensible ; et comme un chirurgien
applique le fer et le feu sur une plaie sans écouter les
cris du patient, Mme de Piennes poursuivait sa tâche
avec une impitoyable fermeté. Elle disait que cette
époque de bonheur où la pauvre Arsène se réfugiait
118
comme pour s’échapper à elle-même était un temps de
crime et de honte qu’elle expiait justement aujourd’hui.
Ces illusions, il fallait les détester et les bannir de son
coeur ; l’homme qu’elle regardait comme son
protecteur et presque un génie tutélaire, il ne devait plus
être à ses yeux qu’un complice pernicieux, un séducteur
qu’elle devait fuir à jamais.
Ce mot de séducteur, dont Mme de Piennes ne
pouvait pas sentir le ridicule, fit presque sourire Arsène
au milieu de ses larmes ; mais sa digne protectrice ne
s’en aperçut pas. Elle continua imperturbablement son
exhortation et la termina par une péroraison qui
redoubla les sanglots de la pauvre fille, c’était : Vous ne
le verrez plus.
Le médecin qui arriva et la prostration complète de
la malade rappelèrent à Mme de Piennes qu’elle en
avait assez fait. Elle pressa la main d’Arsène, et lui dit
en la quittant :
– Du courage, ma fille, et Dieu ne vous abandonnera
pas.
Elle venait d’accomplir un devoir, il lui en restait un
second encore plus difficile. Un autre coupable
l’attendait, dont elle devait ouvrir l’âme au repentir ; et
malgré la confiance qu’elle puisait dans son zèle pieux,
malgré l’empire qu’elle exerçait sur Max, et dont elle
avait déjà des preuves, enfin, malgré la bonne opinion
119
qu’elle conservait au fond du coeur à l’égard de ce
libertin, elle éprouvait une étrange anxiété en pensant
au combat qu’elle allait engager. Avant de commencer
cette terrible lutte, elle voulut reprendre des forces, et
entrant dans une église, elle demanda à Dieu de
nouvelles inspirations pour défendre sa cause.
Lorsqu’elle rentra chez elle, on lui dit que M. de
Salligny était au salon, et l’attendait, depuis assez
longtemps. Elle le trouva pâle, agité, rempli
d’inquiétude. Ils s’assirent. Max n’osait ouvrir la
bouche ; et Mme de Piennes, émue elle-même sans en
savoir positivement la cause, demeura quelque temps
sans parler et ne le regardant qu’à la dérobée. Enfin elle
commença :
– Max, dit-elle, je ne vous ferai pas de reproches...
Il leva la tête assez fièrement. Leurs regards se
rencontrèrent, et il baissa les yeux aussitôt.
– Votre bon coeur, poursuivit-elle, vous en dit plus
en ce moment que je ne pourrais le faire. C’est une
leçon que la Providence a voulu vous donner, j’en ai
l’espoir, la conviction... elle ne sera pas perdue.
– Madame, interrompit Max, je sais à peine ce qui
s’est passé. Cette malheureuse fille s’est jetée par la
fenêtre, voilà ce qu’on m’a dit ; mais je n’ai pas la
vanité... je veux dire la douleur... de croire que les
120
relations que nous avons eues autrefois aient pu
déterminer cet acte de folie.
– Dites plutôt, Max, que, lorsque vous faisiez le mal
vous n’en aviez pas prévu les conséquences. Quand
vous avez jeté cette jeune fille dans le désordre, vous ne
pensiez pas qu’un jour elle attenterait à sa vie.
– Madame, s’écria Max avec quelque véhémence,
permettez-moi de vous dire que je n’ai nullement séduit
Arsène Guillot. Quand je l’ai connue, elle était toute
séduite. Elle a été ma maîtresse, je ne le nie point. Je
l’avouerai même, je l’ai aimée... comme on peut aimer
une personne de cette classe... Je crois qu’elle a eu pour
moi un peu plus d’attachement que pour un autre...
Mais depuis longtemps toutes relations avaient cessé
entre nous, et sans qu’elle en eût témoigné beaucoup de
regret. La dernière fois que j’ai reçu de ses nouvelles, je
lui ai fait tenir de l’argent ; mais elle n’a pas d’ordre...
Elle a eu honte de m’en demander encore, car elle a son
orgueil à elle... La misère l’a poussée à cette terrible
résolution... J’en suis désolé... Mais je vous le répète,
madame, dans tout cela je n’ai aucun reproche à me
faire.
Mme de Piennes chiffonna quelque ouvrage sur sa
table, puis elle reprit :
– Sans doute, dans les idées du monde, vous n’êtes
pas coupable, vous n’avez pas encouru de
121
responsabilité, mais il y a une autre morale que celle du
monde, et c’est par ses règles que j’aimerais à vous voir
vous guider... Maintenant peut-être vous n’êtes pas en
état de m’entendre. Laissons cela. Aujourd’hui, ce que
j’ai à vous demander, c’est une promesse que vous ne
me refuserez pas, j’en suis sûre. Cette malheureuse fille
est touchée de repentir. Elle a écouté avec respect les
conseils d’un vénérable ecclésiastique qui l’a bien
voulu voir. Nous avons tout lieu d’espérer d’elle. –
Vous, vous ne devez plus la voir, car son coeur hésite
encore entre le bien et le mal, et malheureusement vous
n’avez ni la volonté, ni peut-être le pouvoir de lui être
utile. En la voyant, vous pourriez lui faire beaucoup de
mal... C’est pourquoi je vous demande votre parole de
ne plus aller chez elle.
Max fit un mouvement de surprise.
– Vous ne me refuserez pas, Max ; si votre tante
vivait, elle vous ferait cette prière. Imaginez que c’est
elle qui vous parle.
– Bon Dieu ! madame, que me demandez-vous ?
Quel mal voulez-vous que je fasse à cette pauvre fille ?
N’est-ce pas au contraire une obligation pour moi, qui...
l’ai vue au temps de ses folies, de ne pas l’abandonner
maintenant qu’elle est malade, et bien dangereusement
malade, si ce que l’on me dit est vrai ?
– Voilà sans doute la morale du monde, mais ce
122
n’est pas la mienne. Plus cette maladie est grave, plus il
importe que vous ne la voyiez plus.
– Mais, madame, veuillez songer que, dans l’état où
elle est, il serait impossible, même à la pruderie la plus
facile à s’alarmer... Tenez, madame, si j’avais un chien
malade, et si je savais qu’en me voyant il éprouvât
quelque plaisir, je croirais faire une mauvaise action en
le laissant crever seul. Il ne se peut pas que vous
pensiez autrement, vous qui êtes si bonne et si
charitable. Songez-y, madame ; de ma part, il y aurait
vraiment de la cruauté.
– Tout à l’heure je vous demandais de me faire cette
promesse au nom de votre bonne tante... au nom de
l’amitié que vous avez pour moi... maintenant, c’est au
nom de cette malheureuse fille elle-même que je vous
le demande. Si vous l’aimez réellement...
– Ah ! madame, je vous en supplie, ne rapprochez
pas ainsi des choses qui ne se peuvent comparer.
Croyez-moi bien, madame, je souffre extrêmement à
vous résister en quoi que ce soit ; mais, en vérité, je m’y
crois obligé d’honneur... Ce mot vous déplaît ?
Oubliez-le. Seulement, madame, à mon tour, laissez-
moi vous conjurer par pitié pour cette infortunée... et
aussi un peu par pitié pour moi... Si j’ai eu des torts... si
j’ai contribué à la retenir dans le désordre... je dois
maintenant prendre soin d’elle. Il serait affreux de
123
l’abandonner. Je ne me le pardonnerais pas. Non, je ne
puis l’abandonner. Vous n’exigerez pas cela, madame.
– D’autres soins ne lui manqueront pas. Mais,
répondez-moi, Max : vous l’aimez ?
– Je l’aime... je l’aime... Non... je ne l’aime pas.
C’est un mot qui ne peut convenir ici... L’aimer : hélas !
non. J’ai cherché auprès d’elle une distraction à un
sentiment plus sérieux qu’il fallait combattre... Cela
vous semble ridicule, incompréhensible ?... La pureté
de votre âme ne peut admettre que l’on cherche un
pareil remède... Eh bien, ce n’est pas la plus mauvaise
action de ma vie. Si nous autres hommes nous n’avions
pas quelquefois la ressource de détourner nos
passions... peut-être maintenant... peut-être serait-ce
moi qui me serais jeté par la fenêtre... Mais, je ne sais
ce que je dis, et vous ne pouvez m’entendre... je me
comprends à peine moi-même...
– Je vous demandais si vous l’aimiez, reprit Mme de
Piennes les yeux baissés et avec quelque hésitation,
parce que, si vous aviez de... de l’amitié pour elle, vous
auriez sans doute le courage de lui faire un peu de mal
pour lui faire ensuite un grand bien. Assurément, le
chagrin de ne pas vous voir lui sera pénible à
supporter ; mais il serait bien plus grave de la détourner
aujourd’hui de la voie dans laquelle elle est presque
miraculeusement entrée. Il importe à son salut, Max,
124
qu’elle oublie tout à fait un temps que votre présence
lui rappellerait avec trop de vivacité.
Max secoua la tête sans répondre. Il n’était pas
croyant, et le mot de salut, qui avait tant de pouvoir sur
Mme de Piennes, ne parlait point aussi fortement à son
âme. Mais sur ce point, il n’y avait pas à contester avec
elle. Il évitait toujours avec soin de lui montrer ses
doutes, et cette fois encore il garda le silence ;
cependant il était facile de voir qu’il n’était pas
convaincu.
– Je vous parlerai le langage du monde, poursuivit
Mme de Piennes, si malheureusement c’est le seul que
vous puissiez comprendre ; nous discutons, en effet, sur
un calcul d’arithmétique. Elle n’a rien à gagner à vous
voir, beaucoup à perdre, maintenant, choisissez.
– Madame, dit Max d’une voix émue, vous ne
doutez plus, j’espère, qu’il puisse y avoir d’autre
sentiment de ma part à l’égard d’Arsène qu’un intérêt...
bien naturel. Quel danger y aurait-il ? Aucun. Doutez-
vous de moi ? Penseriez-vous que je veuille nuire aux
bons conseils que vous lui donnez ? Eh ! mon Dieu !
moi qui déteste les spectacles tristes, qui les fuis avec
une espèce d’horreur, croyez-vous que je recherche la
vue d’une mourante avec des intentions coupables ? Je
vous le répète, madame, c’est pour moi une idée de
devoir, c’est une expiation, un châtiment si vous
125
voulez, que je viens chercher auprès d’elle...
À ce mot, Mme de Piennes releva la tête et le
regarda fixement d’un air exalté qui donnait à tous ses
traits une expression sublime.
– Une expiation, dites-vous, un châtiment ?... Eh
bien, oui ! À votre insu, Max, vous obéissez peut-être à
un avertissement d’en haut, et vous avez raison de me
résister... Oui, j’y consens. Voyez cette fille et qu’elle
devienne l’instrument de votre salut comme vous avez
failli être celui de sa perte.
Probablement Max ne comprenait pas aussi bien que
vous, madame, ce que c’est qu’un avertissement d’en
haut. Ce changement de résolution si subit l’étonnait, il
ne savait à quoi l’attribuer, il ne savait pas s’il devait
remercier Mme de Piennes d’avoir cédé à la fin ; mais
en ce moment sa grande préoccupation était pour
deviner si son obstination avait lassé ou bien convaincu
la personne à laquelle il craignait par-dessus tout de
déplaire.
– Seulement, Max, poursuivit Mme de Piennes, j’ai
à vous demander, ou plutôt j’exige de vous...
Elle s’arrêta un instant, et Max fit un signe de tête
indiquant qu’il se soumettait à tout.
– J’exige, reprit-elle, que vous ne la voyiez qu’avec
moi.
126
Il fit un geste d’étonnement, mais il se hâta d’ajouter
qu’il obéirait.
– Je ne me fie pas absolument à vous, continua-t-
elle en souriant. Je crains encore que vous ne gâtiez
mon ouvrage, et je veux réussir. Surveillé par moi, vous
deviendrez au contraire un aide utile, et, j’en ai l’espoir,
votre soumission sera récompensée.
Elle lui tendit la main en disant ces mots. Il fut
convenu que Max irait le lendemain voir Arsène
Guillot, et que Mme de Piennes le précéderait pour la
préparer à cette visite.
Vous comprenez son projet. D’abord elle avait
pensé qu’elle trouverait Max plein de repentir, et
qu’elle tirerait facilement de l’exemple d’Arsène le
texte d’un sermon éloquent contre ses mauvaises
passions ; mais, contre son attente, il rejetait toute
responsabilité. Il fallait changer d’exorde, et dans un
moment décisif retourner une harangue étudiée, c’est
une entreprise presque aussi périlleuse que de prendre
un nouvel ordre de bataille au milieu d’une attaque
imprévue. Mme de Piennes n’avait pu improviser une
manoeuvre. Au lieu de sermonner Max, elle avait
discuté avec lui une question de convenance. Tout à
coup une idée nouvelle s’était présentée à son esprit.
Les remords de sa complice le toucheront, avait-elle
pensé. La fin chrétienne d’une femme qu’il a aimée (et
127
malheureusement elle ne pouvait douter qu’elle ne fût
proche) portera sans doute un coup décisif. C’est sur un
tel espoir qu’elle s’était subitement déterminée à
permettre que Max revît Arsène. Elle y gagnait encore
d’ajourner l’exhortation qu’elle avait projetée ; car, je
crois vous l’avoir déjà dit, malgré son vif désir de
sauver un homme dont elle déplorait les égarements,
l’idée d’engager avec lui une discussion si sérieuse
l’effrayait involontairement.
Elle avait beaucoup compté sur la bonté de sa
cause ; elle doutait encore du succès, et ne pas réussir
c’était désespérer du salut de Max, c’était se condamner
à changer de sentiment à son égard. Le diable, peut-
être, pour éviter qu’elle se mît en garde contre la vive
affection qu’elle portait à un ami d’enfance, le diable
avait pris soin de justifier cette affection par une
espérance chrétienne. Toutes armes sont bonnes au
tentateur, et telles pratiques lui sont familières ; voilà
pourquoi le Portugais dit fort élégamment : De boâs
intençôes esta o inferno cheio : L’enfer est pavé de
bonnes intentions. Vous dites en français qu’il est pavé
de langues de femmes, et cela revient au même ; car les
femmes, à mon sens, veulent toujours le bien.
Vous me rappelez à mon récit. Le lendemain donc,
Mme de Piennes alla chez sa protégée, qu’elle trouva
bien faible, bien abattue, mais pourtant plus calme et
128
plus résignée qu’elle ne l’espérait. Elle reparla de M. de
Salligny, mais avec plus de ménagement que la veille.
Arsène, à la vérité, devait absolument renoncer à lui et
n’y penser que pour déplorer leur commun
aveuglement. Elle devait encore, et c’était une partie de
sa pénitence, elle devait montrer son repentir à Max lui-
même, lui donner un exemple en changeant de vie, et
lui assurer pour l’avenir la paix de conscience dont elle
jouissait elle-même. À ces exhortations toutes
chrétiennes, Mme de Piennes ne négligea pas de joindre
quelques arguments mondains, celui-ci, par exemple,
qu’Arsène, aimant véritablement M. de Salligny, devait
désirer son bien avant tout, et que, par son changement
de conduite, elle mériterait l’estime d’un homme qui
n’avait pu encore la lui accorder réellement.
Tout ce qu’il y avait de sévère et de triste dans ce
discours s’effaça soudain lorsqu’en terminant Mme de
Piennes lui annonça qu’elle reverrait Max, et qu’il allait
venir. À la vive rougeur qui anima subitement ses
joues, depuis longtemps pâlies par la souffrance, à
l’éclat extraordinaire dont brillèrent ses yeux, Mme de
Piennes faillit se repentir d’avoir consenti à cette
entrevue ; mais il n’était plus temps de changer de
résolution. Elle employa quelques minutes qui lui
restaient avant l’arrivée de Max en exhortations pieuses
et énergiques, mais elles étaient écoutées avec une
distraction notable, car Arsène ne semblait préoccupée
129
que d’arranger ses cheveux et le ruban chiffonné de son
bonnet.
Enfin M. de Salligny parut, contractant tous ses
traits pour leur donner un air de gaieté et d’assurance. Il
lui demanda comment elle se portait, d’un ton de voix
qu’il essaya de rendre naturel, mais qu’aucun rhume ne
saurait donner. De son côté, Arsène n’était pas non plus
à son aise ; elle balbutiait, elle ne pouvait trouver une
phrase, mais elle prit la main de Mme de Piennes et la
porta à ses lèvres comme pour la remercier. Ce qui se
dit pendant un quart d’heure, ce fut ce qui se dit partout
entre gens embarrassés. Mme de Piennes seule
conservait son calme ordinaire, ou plutôt, mieux
préparée, elle se maîtrisait mieux. Souvent elle
répondait pour Arsène, et celle-ci trouvait que son
interprète rendait assez mal ses pensées. La
conversation languissant, Mme de Piennes remarqua
que la malade toussait beaucoup, lui rappela que le
médecin lui défendait de parler, et s’adressant à Max,
lui dit qu’il ferait mieux de faire une petite lecture que
de fatiguer Arsène par ses questions. Aussitôt Max prit
un livre avec empressement, et s’approcha de la fenêtre,
car la chambre était un peu obscure. Il lut sans trop
comprendre. Arsène ne comprenait pas davantage sans
doute, mais elle avait l’air d’écouter avec un vif intérêt.
Mme de Piennes travaillait à quelque ouvrage qu’elle
avait apporté, la garde se pinçait pour ne pas dormir.
130
Les yeux de Mme de Piennes allaient sans cesse du lit à
la fenêtre, jamais Argus ne fit si bonne garde avec les
cent yeux qu’il avait. Au bout de quelques minutes, elle
se pencha vers l’oreille d’Arsène :
– Comme il lit bien ! lui dit-elle tout bas.
Arsène lui jeta un regard qui contrastait étrangement
avec le sourire de sa bouche :
– Oh ! oui, répondit-elle.
Puis elle baissa les yeux, et de minute en minute une
grosse larme paraissait au bord de ses cils et glissait sur
ses joues sans qu’elle s’en aperçût. Max ne tourna pas
la tête une seule fois. Après quelques pages, Mme de
Piennes dit à Arsène :
– Nous allons vous laisser reposer, mon enfant. Je
crains que nous ne vous ayons un peu fatiguée. Nous
reviendrons bientôt vous voir.
Elle se leva, et Max se leva comme son ombre.
Arsène lui dit adieu sans presque le regarder.
– Je suis contente de vous, Max, dit Mme de
Piennes qu’il avait accompagnée jusqu’à la porte, et
d’elle encore plus. Cette pauvre fille est remplie de
résignation. Elle vous donne un exemple.
– Souffrir et se taire, madame, est-ce donc si
difficile à apprendre ?
131
– Ce qu’il faut apprendre surtout, c’est à fermer son
coeur aux mauvaises pensées.
Max la salua et s’éloigna rapidement. Lorsque Mme
de Piennes revit Arsène le lendemain, elle la trouva
contemplant un bouquet de fleurs rares placé sur une
petite table auprès de son lit.
– C’est M. de Salligny qui me les a envoyées, dit-
elle. On est venu de sa part demander comment j’étais.
Lui n’est pas monté.
– Ces fleurs sont fort belles, dit Mme de Piennes un
peu sèchement.
– J’aimais beaucoup les fleurs autrefois, dit la
malade en soupirant ; et il me gâtait... M. de Salligny
me gâtait en me donnant toutes les plus jolies qu’il
pouvait trouver... Mais cela ne me vaut plus rien à
présent... cela sent trop fort... Vous devriez prendre ce
bouquet, madame ; il ne se fâchera pas si je vous le
donne.
– Non, ma chère ; ces fleurs vous font plaisir à
regarder, reprit Mme de Piennes d’un ton plus doux, car
elle avait été très émue de l’accent profondément triste
de la pauvre Arsène. Je prendrai celles qui ont de
l’odeur, gardez les camélias.
– Non. Je déteste les camélias... Ils me rappellent la
seule querelle que nous ayons eue... quand j’étais avec
132
lui.
– Ne pensez plus à ces folies, ma chère enfant.
– Un jour, poursuivit Arsène en regardant fixement
Mme de Piennes, un jour je trouvai dans sa chambre un
beau camélia rose dans un verre d’eau. Je voulus le
prendre, il ne voulut pas. Il m’empêcha même de le
toucher. J’insistai, je lui dis des sottises. Il le prit, le
serra dans une armoire, et mit la clef dans sa poche.
Moi je fis le diable, et je lui cassai même un vase de
porcelaine qu’il aimait beaucoup. Rien n’y fit. Je vis
qu’il le tenait d’une femme comme il faut. Je n’ai
jamais su d’où lui venait ce camélia.
En parlant ainsi, Arsène attachait un regard fixe et
presque méchant sur Mme de Piennes, qui baissa les
yeux involontairement. Il y eut un assez long silence
que troublait seule la respiration oppressée de la
malade. Mme de Piennes venait de se rappeler
confusément certaine histoire de camélia. Un jour
qu’elle dînait chez Mme Aubrée, Max lui avait dit que
sa tante venait de lui souhaiter sa fête, et lui demanda
de lui donner un bouquet aussi. Elle avait détaché en
riant un camélia de ses cheveux et le lui avait donné.
Mais comment un fait aussi insignifiant était-il demeuré
dans sa mémoire ? Mme de Piennes ne pouvait se
l’expliquer. Elle en était presque effrayée. L’espèce de
confusion qu’elle éprouvait vis-à-vis d’elle-même était
133
à peine dissipée lorsque Max entra et elle se sentit
rougir.
– Merci de vos fleurs, dit Arsène ; mais elles me
font mal... Elles ne seront pas perdues ; je les ai
données à madame. Ne me faites pas parler, on me le
défend. Voulez-vous me lire quelque chose ?
Max s’assit et lut. Cette fois personne n’écouta, je
pense : chacun, y compris le lecteur, suivait le fil de ses
propres pensées.
Quand Mme de Piennes se leva pour sortir, elle
allait laisser le bouquet sur la table, mais Arsène
l’avertit de son oubli. Elle emporta donc le bouquet,
mécontente d’avoir montré peut-être quelque
affectation à ne pas accepter tout d’abord cette
bagatelle.
– Quel mal peut-il y avoir à cela ? pensait-elle. Mais
il y avait déjà du mal à se faire cette simple question.
Sans en être prié, Max la suivit chez elle. Ils
s’assirent, et, détournant les yeux l’un et l’autre, ils
demeurèrent en silence assez longtemps pour en être
embarrassés.
– Cette pauvre fille, dit enfin Mme de Piennes,
m’afflige profondément. Il n’y a plus d’espoir, à ce
qu’il paraît.
– Vous avez vu le médecin, demanda Max ; que dit-
134
il ?
Mme de Piennes secoua la tête.
– Elle n’a plus que bien peu de jours à passer dans
ce monde. Ce matin, on l’a administrée.
– Sa figure faisait mal à voir, dit Max en s’avançant
dans l’embrasure d’une fenêtre, probablement pour
cacher son émotion.
– Sans doute il est cruel de mourir à son âge, reprit
gravement Mme de Piennes ; mais si elle eût vécu
davantage, qui sait si ce n’eût point été un malheur pour
elle ?... En la sauvant d’une mort désespérée, la
Providence a voulu lui donner le temps de se repentir...
C’est une grande grâce dont elle-même sent tout le prix
à présent. L’abbé Dubignon est fort content d’elle, il ne
faut pas tant la plaindre, Max !
– Je ne sais s’il faut plaindre ceux qui meurent
jeunes, répondit-il un peu brusquement... moi,
j’aimerais à mourir jeune ; mais ce qui m’afflige
surtout, c’est de la voir souffrir ainsi.
– La souffrance du corps est souvent utile à l’âme...
Max, sans répondre, alla se placer à l’extrémité de
l’appartement, dans un angle obscur à demi caché par
d’épais rideaux. Mme de Piennes travaillait ou feignait
de travailler, les yeux fixés sur une tapisserie ; mais il
lui semblait sentir le regard de Max comme quelque
135
chose qui pesait sur elle. Ce regard qu’elle fuyait, elle
croyait le sentir errer sur ses mains, sur ses épaules, sur
son front. Il lui sembla qu’il s’arrêtait sur son pied, et
elle se hâta de le cacher sous sa robe. – Il y a peut-être
quelque chose de vrai dans ce qu’on dit du fluide
magnétique, madame.
– Vous connaissez l’amiral de Rigny, madame ?
demanda Max tout à coup.
– Oui, un peu.
– J’aurai peut-être un service à vous demander
auprès de lui... une lettre de recommandation...
– Pourquoi donc ?
– Depuis quelques jours, madame, j’ai fait des
projets, continua-t-il avec une gaieté affectée. Je
travaille à me convertir, et je voudrais faire quelque
acte de bon chrétien, mais, embarrassé, comment m’y
prendre...
Mme de Piennes lui lança un regard un peu sévère.
– Voici à quoi je me suis arrêté, poursuivit-il. Je suis
fâché de ne pas savoir l’école de peloton, mais cela peut
s’apprendre... et, ainsi que j’avais l’honneur de vous le
dire, je me sens une envie extraordinaire d’aller en
Grèce et de tâcher d’y tuer quelque Turc, pour la plus
grande gloire de la croix.
136
– En Grèce ! s’écria Mme de Piennes, laissant
tomber son peloton.
– En Grèce. Ici, je ne fais rien ; je m’ennuie ; je ne
suis bon à rien, je ne puis rien faire d’utile ; il n’y a
personne au monde à qui je sois bon à quelque chose.
Pourquoi n’irais-je pas moissonner des lauriers, ou me
faire casser la tête pour une bonne cause ? D’ailleurs,
pour moi, je ne vois guère d’autre moyen d’aller à la
gloire ou au Temple de Mémoire, à quoi je tiens fort.
Figurez-vous, madame, quel honneur pour moi quand
on lira dans le journal : « On nous écrit de Tripolitza
que M. Max de Salligny, jeune philhellène de la plus
haute espérance – on peut bien dire cela dans un journal
– de la plus haute espérance, vient de périr victime de
son enthousiasme pour la sainte cause de la religion et
de la liberté. Le farouche Kourschid-Pacha a poussé
l’oubli des convenances jusqu’à lui faire trancher la
tête... » C’est justement ce que j’ai de plus mauvais, à
ce que tout le monde dit, n’est-ce pas, madame ?
Et il riait d’un rire forcé.
– Parlez-vous sérieusement, Max ? Vous iriez en
Grèce ?
– Très sérieusement, madame ; seulement, je
tâcherai que mon article nécrologique ne paraisse que le
plus tard possible.
137
– Qu’iriez-vous faire en Grèce ? Ce ne sont pas des
soldats qui manquent aux Grecs... Vous feriez un
excellent soldat, j’en suis sûre ; mais...
– Un superbe grenadier de cinq pieds six pouces !
s’écria-t-il en se levant en pieds ; les Grecs seraient bien
dégoûtés s’ils ne voulaient pas d’une recrue comme
celle-là. Sans plaisanterie, madame, ajouta-t-il en se
laissant retomber dans un fauteuil, c’est je crois, ce que
j’ai de mieux à faire. Je ne puis rester à Paris (il
prononça ces mots avec une certaine violence) ; j’y suis
malheureux, j’y ferais cent sottises... Je n’ai pas la force
de résister... Mais nous en reparlerons ; je ne pars pas
tout de suite... mais je partirai... Oh ! oui, il le faut ; j’en
ai fait mon grand serment. – Savez-vous que depuis
deux jours j’apprends le grec ? Zωή, γσυ ; αγαπώ. C’est
une fort belle langue, n’est-ce pas ?
Mme de Piennes avait lu lord Byron et se rappela
cette phrase grecque, refrain d’une de ses pièces
fugitives. La traduction, comme vous savez, se trouve
en note ; c’est : « Ma vie, je vous aime. » Ce sont
façons de parler obligeantes de ces pays-là. Mme de
Piennes maudissait sa trop bonne mémoire ; elle se
garda bien de demander ce que signifiait ce grec-là, et
craignait seulement que sa physionomie ne montrât
qu’elle avait compris. Max s’était approché du piano et
ses doigts, tombant sur le clavier comme par hasard,
138
formèrent quelques accords mélancoliques. Tout à
coup, il prit son chapeau et, se tournant vers Mme de
Piennes, il lui demanda si elle comptait aller ce soir
chez Mme Darsenay.
– Je pense que oui, répondit-elle en hésitant un peu.
Il lui serra la main et sortit aussitôt, la laissant en
proie à une agitation qu’elle n’avait encore jamais
éprouvée.
Toutes ses idées étaient confuses et se succédaient
avec tant de rapidité qu’elle n’avait pas le temps de
s’arrêter à une seule. C’était comme cette suite
d’images qui paraissent et disparaissent à la portière
d’une voiture entraînée sur un chemin de fer. Mais, de
même qu’au milieu de la course la plus impétueuse,
l’oeil qui n’aperçoit point tous les détails parvient
cependant à saisir le caractère général des sites que l’on
traverse, de même, au milieu de ce chaos de pensées qui
l’assiégeaient, Mme de Piennes éprouvait une
impression d’effroi et se sentait comme entraînée sur
une pente rapide au milieu de précipices affreux. Que
Max l’aimât, elle n’en pouvait douter. Cet amour (elle
disait : cette affection) datait de loin ; mais jusqu’alors
elle ne s’en était pas alarmée. Entre une dévote comme
elle et un libertin comme Max, s’élevait une barrière
insurmontable qui la rassurait autrefois. Bien qu’elle ne
fût pas insensible au plaisir ou à la vanité d’inspirer un
139
sentiment sérieux à un homme aussi léger que l’était
Max dans son opinion, elle n’avait jamais pensé que
cette affection pût devenir un jour dangereuse pour son
repos. Maintenant que le mauvais sujet s’était amendé,
elle commençait à le craindre. Sa conversion, qu’elle
s’attribuait, allait donc devenir, pour elle et pour lui,
une cause de chagrins et de tourments. Par moments,
elle essayait de se persuader que les dangers qu’elle
prévoyait vaguement n’avaient aucun fondement réel.
Ce voyage brusquement résolu, le changement qu’elle
avait remarqué dans les manières de M. de Salligny
pouvaient s’expliquer à la rigueur par l’amour qu’il
avait conservé pour Arsène Guillot ; mais, chose
étrange ! cette pensée lui était plus insupportable que
les autres, et c’était presque un soulagement pour elle
que de s’en démontrer l’invraisemblance.
Mme de Piennes passa toute la soirée à se créer ainsi
des fantômes, à les détruire, à les reformer. Elle ne
voulut pas aller chez Mme Darsenay et, pour être plus
sûre d’elle-même, elle permit à son cocher de sortir et
voulut se coucher de bonne heure ; mais aussitôt qu’elle
eut pris cette magnanime résolution, et qu’il n’y eut
plus moyen de s’en dédire, elle se représenta que c’était
une faiblesse indigne d’elle et s’en repentit. Elle
craignit surtout que Max n’en soupçonnât la cause ; et
comme elle ne pouvait se déguiser à ses propres yeux
son véritable motif pour ne pas sortir, elle en vint à se
140
regarder déjà comme coupable, car cette seule
préoccupation à l’égard de M. de Salligny lui semblait
un crime. Elle pria longtemps, mais elle ne s’en trouva
pas soulagée. Je ne sais à quelle heure elle parvint à
s’endormir ; ce qu’il y a de certain, c’est que,
lorsqu’elle se réveilla, ses idées étaient aussi confuses
que la veille et qu’elle était tout aussi éloignée de
prendre une résolution.
Pendant qu’elle déjeunait – car on déjeune toujours,
madame, surtout quand on a mal dîné elle lut dans un
journal que je ne sais quel pacha venait de saccager une
ville de la Roumélie. Femmes et enfants avaient été
massacrés ; quelques philhellènes avaient péri les armes
à la main, ou avaient été lentement immolés dans
d’horribles tortures. Cet article de journal était peu
propre à faire goûter à Mme de Piennes le voyage de
Grèce auquel Max se préparait. Elle méditait tristement
sur sa lecture lorsqu’on lui apporta un billet de celui-ci.
Le soir précédent, il s’était fort ennuyé chez Mme
Darsenay et, inquiet de n’y pas avoir trouvé Mme de
Piennes, il lui écrivait pour avoir de ses nouvelles, et lui
demander à quelle heure elle devait aller chez Arsène
Guillot. Mme de Piennes n’eut pas le courage d’écrire,
et fit répondre qu’elle irait à l’heure accoutumée. Puis
l’idée lui vint d’y aller sur-le-champ, afin de n’y pas
rencontrer Max ; mais, par réflexion, elle trouva que
c’était un mensonge puéril et honteux, pire que sa
141
faiblesse de la veille. Elle s’arma donc de courage, fit sa
prière avec ferveur et, lorsqu’il fut temps, elle sortit et
monta d’un pas ferme à la chambre d’Arsène.
III
Elle trouva la pauvre fille dans un état à faire pitié.
Il était évident que sa dernière heure était proche et
depuis la veille le mal avait fait d’horribles progrès. Sa
respiration n’était plus qu’un râlement douloureux, et
l’on dit à Mme de Piennes que plusieurs fois dans la
matinée elle avait eu le délire, et que le médecin ne
pensait pas qu’elle pût aller jusqu’au lendemain,
Arsène, cependant, reconnut sa protectrice et la
remercia d’être venue la voir.
– Vous ne vous fatiguerez plus à monter mon
escalier, lui dit-elle d’une voix éteinte.
Chaque parole semblait lui coûter un effort pénible
et user ce qui lui restait de forces. Il fallait se pencher
sur son lit pour l’entendre. Mme de Piennes avait pris
sa main, et elle était déjà froide et comme inanimée.
Max arriva bientôt et s’approcha silencieusement du
lit de la mourante. Elle lui fit un léger signe de tête, et
142
remarquant qu’il avait à la main un livre dans un étui :
– Vous ne lirez pas aujourd’hui, murmura-t-elle
faiblement.
Mme de Piennes jeta les yeux sur ce livre prétendu :
c’était une carte de la Grèce reliée, qu’il avait achetée
en passant.
L’abbé Dubignon, qui, depuis le matin, était auprès
d’Arsène, observant avec quelle rapidité les forces de la
malade s’épuisaient, voulut mettre à profit, pour son
salut, le peu de moments qui lui restaient encore. Il
écarta Max et Mme de Piennes et, courbé sur ce lit de
douleur, il adressa à la pauvre fille les graves et
consolantes paroles que la religion réserve pour de
pareils moments. Dans un coin de la chambre, Mme de
Piennes priait à genoux, et Max, debout près de la
fenêtre, semblait transformé en statue.
– Vous pardonnez à tous ceux qui vous ont offensée,
ma fille ? dit le prêtre d’une voix émue.
– Oui !... qu’ils soient heureux ! répondit la
mourante en faisant un effort pour se faire entendre.
– Fiez-vous donc à la miséricorde de Dieu, ma fille !
reprit l’abbé. Le repentir ouvre les portes du ciel.
Pendant quelques minutes encore, l’abbé continua
ses exhortations ; puis il cessa de parler, incertain s’il
n’avait plus qu’un cadavre devant lui. Mme de Piennes
143
se leva doucement, et chacun demeura quelque temps
immobile, regardant avec anxiété le visage livide
d’Arsène. Ses yeux étaient fermés. Chacun retenait sa
respiration comme pour ne pas troubler le terrible
sommeil qui peut-être avait commencé pour elle, et l’on
entendait distinctement dans la chambre le faible
tintement d’une montre placée sur la table de nuit.
– Elle est passée, la pauvre demoiselle ! dit enfin la
garde après avoir approché sa tabatière des lèvres
d’Arsène ; vous le voyez, le verre n’est pas terni. Elle
est morte !
– Pauvre enfant ! s’écria Max sortant de la stupeur
où il semblait plongé. Quel bonheur a-t-elle eu dans ce
monde ?
Tout à coup, et comme ranimée à sa voix, Arsène
ouvrit les yeux.
– J’ai aimé ! murmura-t-elle d’une voix sourde.
Elle remuait les doigts et semblait vouloir tendre les
mains. Max et Mme de Piennes s’étaient approchés et
prirent chacun une de ses mains.
– J’ai aimé, répéta-t-elle avec un triste sourire.
Ce furent ses dernières paroles. Max et Mme de
Piennes tinrent longtemps ses mains glacées sans oser
lever les yeux.
144
IV
Eh bien, madame, vous me dites que mon histoire
est finie, et vous ne voulez pas en entendre davantage.
J’aurais cru que vous seriez curieuse de savoir si M. de
Salligny fit ou non le voyage de Grèce ; si... mais il est
tard, vous en avez assez. À la bonne heure ! Au moins
gardez-vous des jugements téméraires, je proteste que
je n’ai rien dit qui pût vous y autoriser.
Surtout, ne doutez pas que mon histoire ne soit
vraie. Vous en douteriez ? Allez au Père-Lachaise : à
vingt pas à gauche du tombeau du général Foy, vous
trouverez une pierre de liais fort simple, entourée de
fleurs toujours bien entretenues. Sur la pierre, vous
pourrez lire le nom de mon héroïne gravé en gros
caractères : ARSÈNE GUILLOT et, en vous penchant sur
cette tombe, vous remarquerez, si la pluie n’y a déjà
mis ordre, une ligne tracée au crayon, d’une écriture
très fine :
Pauvre Arsène ! elle prie pour nous.
145
Histoire de Rondino
Ce conte a paru pour la première fois dans le
National en 1830. Il était précédé de cet avertissement :
« Un voyageur nous transmet les détails suivants,
qu’il a recueillis à son passage à Turin, sur un brigand
fameux, exécuté il y a trois mois environ. »
D’abord, ce petit conte n’était pas signé. Mais la
paternité de Mérimée ne semble pas être remise en
question.
Mérimée n’a pas voulu l’inclure dans le recueil
Mosaïque, doutant sans doute de son mérite.
146
Il se nommait Rondino. Orphelin dès son enfance, il
fut laissé aux soins de son oncle, bailli de son village,
homme avare, qui le traitait fort mal. Quand il fut d’âge
à tirer pour la milice, le bailli disait publiquement :
– J’espère que Rondino sera soldat, et que le pays en
sera débarrassé. Ce garçon-là ne peut tourner à bien.
Tôt ou tard, il sera le déshonneur de sa famille.
Certainement, il finira par être pendu.
On prétend que la haine de cet homme pour
Rondino avait un motif honteux. Son neveu avait fait un
petit héritage que le bailli administrait, et dont il n’était
pas pressé de rendre compte. Quoi qu’il en soit, le sort
désigna Rondino pour être conscrit, et il quitta son
village, persuadé que son oncle avait organisé dans le
tirage une supercherie dont il était la victime.
Arrivé à son régiment, il manquait souvent à l’appel,
et montrait tant d’insubordination qu’on l’envoya dans
un bataillon de discipline. Il parut extrêmement touché
de cette punition, jura de changer de conduite et tint
parole. Au bout de quelques mois, il fut rappelé au
régiment. Dès lors, ses devoirs de soldat furent remplis
avec exactitude, et il mit tous ses soins à se faire
distinguer de ses chefs. Il savait lire et écrire ; il était
147
fort intelligent. En peu de temps on le fit caporal, puis
sergent.
Un jour, son colonel lui dit :
– Rondino, votre temps de service va finir ; mais je
compte que vous resterez avec nous ?
– Non, mon colonel je désire retourner dans mon
pays.
– Vous auriez tort. Vous êtes bien ici. Vos officiers
et vos camarades vous estiment. Vous voilà sergent ; et,
si vous continuez à vous bien conduire, vous serez
bientôt sergent-major. En restant au régiment, vous
avez un sort tout fait ; au lieu que si vous retournez
dans votre village, vous mourrez de faim ou bien vous
serez à charge à vos parents.
– Mon colonel, j’ai un peu de bien dans mon pays...
– Vous vous trompez. Votre oncle m’écrit qu’il a
fait pour votre éducation des dépenses dont vous ne
pourrez jamais le rembourser. D’ailleurs, si vous saviez
ce qu’il pense de vous, vous ne seriez pas pressé de
retourner auprès de lui. Il m’écrit de vous retenir par
tous les moyens possibles : il dit que vous êtes un
vaurien, que tout le monde vous déteste, et que pas un
fermier du pays ne voudra vous donner de l’ouvrage.
– Il a dit cela !
148
– J’ai sa lettre.
– N’importe ! Je veux revoir mon pays.
Il fallut lui donner son congé : on l’accompagna de
certificats honorables.
Rondino se rendit aussitôt chez son oncle le bailli,
lui reprocha son injustice et lui demanda fort
insolemment de lui rendre son bien, qu’il retenait à son
préjudice. Le bailli répliqua, s’emporta, produisit des
comptes embrouillés, et la discussion s’échauffa au
point qu’il frappa Rondino. Celui-ci lui porta aussitôt
un coup de stylet, et l’étendit mort sur la place. Le
meurtre commis, il quitta le village et demanda un asile
à un de ses amis qui habitait une métairie isolée au
milieu des montagnes.
Bientôt, trois gendarmes partirent pour l’y chercher.
Rondino les attendit dans un chemin creux, en tua un,
en blessa un autre, et le troisième prit la fuite. Depuis la
persécution des carbonari, les gendarmes ne sont pas
aimés en Piémont, et l’on applaudit toujours à ceux qui
les battent. Aussi Rondino passa-t-il pour un héros
parmi les paysans du voisinage. D’autres rencontres
avec la force armée lui furent aussi heureuses que la
première, et augmentèrent sa réputation. On prétend
que, dans l’espace de deux ou trois ans, il tua ou blessa
une quinzaine de gendarmes. Il changeait souvent de
retraite, mais jamais il ne s’éloignait de plus de sept à
149
huit lieues de son village. Jamais il ne volait ;
seulement, quand ses munitions étaient presque
épuisées, il demandait au premier passant un quart
d’écu pour acheter de la poudre et du plomb.
D’ordinaire, il couchait dans des fermes isolées. Son
usage alors était de fermer toutes les portes, et
d’emporter les clefs dans la chambre qu’on lui avait
donnée. Ses armes étaient auprès de lui, et il laissait en
dehors de la maison, pour faire sentinelle, un énorme
chien qui le suivait partout, et qui plus d’une fois avait
fait sentir ses redoutables dents aux ennemis de son
maître. L’aube venue, Rondino rendait les clefs,
remerciait ses hôtes, et, le plus souvent, ses hôtes le
priaient, à son départ, d’accepter quelques provisions.
M. A..., riche propriétaire de ma connaissance, le
vit, il y a trois ans. On faisait la moisson, et il surveillait
ses ouvriers, quand il vit venir à lui un homme bien fait,
robuste, d’une figure mâle, mais point féroce ; cet
homme avait un fusil, mais, à cinquante pas des
moissonneurs, il le déposa au pied d’un arbre, ordonna
à son chien de le garder, et, s’avançant vers M. A..., il
le pria de vouloir bien lui donner quelque aumône.
– Pourquoi ne travaillez-vous pas avec les ouvriers ?
lui dit M. A..., qui le prenait pour un mendiant
ordinaire.
Le proscrit sourit, et dit :
150
– Je suis Rondino.
Aussitôt on lui offrit quelques pistoles.
– Je ne prends jamais qu’un quart d’écu, dit
Rondino ; cela me suffit pour remplir ma poire à
poudre. Seulement, puisque vous voulez faire quelque
chose pour moi, ayez la bonté de me faire donner
quelque chose à manger, car j’ai faim.
Il prit un pain et du lard, et voulait se retirer aussitôt
emportant son dîner ; mais M. A... le retint encore
quelques moments, curieux d’observer à loisir un
homme dont on parlait tant.
– Vous devriez quitter ce pays, dit-il au proscrit ; tôt
ou tard vous serez pris. Allez à Gênes ou en France ; de
là vous passerez en Grèce, vous y trouverez des
militaires, nos compatriotes, qui vous recevront bien. Je
vous donnerai volontiers les moyens de faire le voyage.
– Je vous remercie, répondit Rondino après avoir un
peu réfléchi. Je ne pourrais vivre autre part que dans
mon pays, et je tâcherai de n’être pendu que le plus tard
possible.
Un jour, quelques voleurs de profession cherchèrent
Rondino, et lui dirent :
– Cette nuit, un conseiller de Turin doit passer à tel
endroit ; il a 40 000 livres dans sa voiture ; si tu veux
nous conduire, nous l’arrêterons, et tu auras part de
151
capitaine.
Rondino leva fièrement la tête, et, les regardant avec
mépris :
– Pour qui me prenez-vous ? dit-il, je suis un
honnête proscrit, et non un voleur. Ne me faites plus de
semblables propositions, ou vous vous en repentirez.
Il les quitta, et alla au-devant du conseiller. L’ayant
rencontré à la tombée de la nuit, il fit arrêter la voiture,
monta sur le siège et ordonna au cocher de continuer sa
route. Cependant, le conseiller tremblant s’attendait à
chaque instant à être assassiné. Au milieu d’un défilé,
les voleurs paraissent à l’improviste ; Rondino leur crie
aussitôt :
– Cette voiture est sous ma protection ; vous me
connaissez, et si vous l’attaquez, c’est à moi que vous
aurez à faire.
Il avait son fusil levé, et son chien n’attendait qu’un
signal pour s’élancer sur les brigands. Ils s’ouvrirent
devant la voiture, qui bientôt fut en lieu de sûreté. Le
conseiller offrit un présent considérable à son
libérateur, mais Rondino le refusa.
– Je n’ai fait que le devoir de tout honnête homme,
dit-il ; aujourd’hui, je n’ai besoin de rien ; toutefois, si
vous voulez me prouver votre reconnaissance, dites
seulement à vos fermiers de me donner un quart d’écu
152
quand je n’aurai plus de poudre, et à dîner quand j’aurai
faim.
Rondino fut pris, il y a deux ans, de la manière
suivante. Il vint coucher une nuit dans un presbytère ; il
demanda toutes les clefs, mais le curé eut l’adresse d’en
retenir une, au moyen de laquelle, le brigand une fois
endormi, il put envoyer un jeune garçon qui le servait
avertir la brigade de gendarmerie la plus proche. Le
chien de Rondino était doué d’un instinct merveilleux
pour sentir de loin l’approche de ses ennemis. Ses
aboiements éveillèrent son maître, qui essaya de sortir
du village ; mais déjà toutes les avenues étaient gardées.
Il monte dans le clocher et s’y barricade. Le jour venu,
il commença à tirer par les fenêtres, et bientôt obligea
les gendarmes à gagner les maisons voisines, et à
renoncer à donner l’assaut. La fusillade dura une grande
partie de la journée. Rondino n’était pas blessé, et déjà
il avait mis hors de combat trois gendarmes ; mais il
n’avait ni pain, ni eau, et la chaleur était étouffante ; il
comprit que son heure était venue. Tout d’un coup on le
vit paraître à une fenêtre du dehors, élevant un
mouchoir blanc au bout de son fusil. On cessa de tirer.
– Je suis las, dit-il, de la vie que je mène ; je veux
bien me rendre, mais je ne veux pas que des gendarmes
aient la gloire de m’avoir pris. Faites venir un officier
de la ligne, et je me rendrai à lui.
153
Précisément un détachement, commandé par un
officier, entrait dans le village ; on consentit à ce que
demandait Rondino. Les soldats se mirent en bataille
devant le clocher, et Rondino sortit à l’instant. Il
s’avança vers l’officier, et lui dit d’une voix ferme :
– Monsieur, acceptez mon chien, vous en serez
content ; promettez-moi d’avoir soin de lui.
L’officier le lui promit. Aussitôt, Rondino brisa la
crosse de son fusil, et fut emmené sans résistance par
les soldats, qui le traitèrent avec beaucoup d’égards. Il
attendit son jugement pendant près de deux ans ; il
écouta son arrêt avec beaucoup de sang-froid, et subit
son supplice sans faiblesse ni fanfaronnades.
154
L’abbé Aubain
155
Il est inutile de dire comment les lettres suivantes
sont tombées entre nos mains. Elles nous ont paru
curieuses, morales et instructives. Nous les publions
sans autre changement que la suppression de certains
noms propres et de quelques passages qui ne se
rapportent pas à l’aventure de l’abbé Aubain.
156
I
De madame de P... à madame de G...
Noirmoutiers... novembre 1844.
J’ai promis de t’écrire, ma chère Sophie, et je tiens
parole ; aussi bien n’ai-je rien de mieux à faire par ces
longues soirées. Ma dernière lettre t’apprenait comment
je me suis aperçue tout à la fois que j’avais trente ans et
que j’étais ruinée. Au premier de ces malheurs, hélas !
il n’y a pas de remède. Au second, nous nous résignons
assez mal, mais enfin, nous nous résignons. Pour
rétablir nos affaires, il nous faut passer deux ans, pour
le moins, dans le sombre manoir d’où je t’écris. J’ai été
sublime. Aussitôt que j’ai su l’état de nos finances, j’ai
proposé à Henri d’aller faire des économies à la
campagne, et huit jours après nous étions à
Noirmoutiers. Je ne te dirai rien du voyage. Il y avait
bien des années que je ne m’étais trouvée pour aussi
longtemps seule avec mon mari. Naturellement nous
étions l’un et l’autre d’assez mauvaise humeur ; mais
comme j’étais parfaitement résolue à faire bonne
157
contenance, tout s’est bien passé. Tu connais mes
grandes résolutions, et tu sais si je les tiens. Nous voilà
installés. Par exemple, Noirmoutiers, pour le
pittoresque, ne laisse rien à désirer. Des bois, des
falaises, la mer à un quart de lieue. Nous avons quatre
grosses tours dont les murs ont quinze pieds
d’épaisseur. J’ai fait un cabinet de travail dans
l’embrasure d’une fenêtre. Mon salon, de soixante pieds
de long, est décoré d’une tapisserie à personnages de
bêtes ; il est vraiment magnifique, éclairé par huit
bougies : c’est l’illumination du dimanche. Je meurs de
peur toutes les fois que j’y passe après le soleil couché.
Tout cela est meublé fort mal, comme tu le penses bien.
Les portes ne joignent pas, les boiseries craquent, le
vent siffle et la mer mugit de la façon la plus lugubre du
monde. Pourtant je commence à m’y habituer. Je range,
je répare, je plante ; avant les grands froids, je me serai
fait un campement tolérable. Tu peux être assurée que
ta tour sera prête pour le printemps. Que ne puis-je déjà
t’y tenir ! Le mérite de Noirmoutiers, c’est que nous
n’avons pas de voisins. Solitude complète. Je n’ai
d’autres visiteurs, grâce à Dieu, que mon curé, l’abbé
Aubain. C’est un jeune homme fort doux, bien qu’il ait
des sourcils arqués et bien fournis, et de grands yeux
noirs comme un traître de mélodrame. Dimanche
dernier, il nous a fait un sermon, pas trop mal pour un
sermon de province, et qui venait comme de cire :
158
« Que le malheur était un bienfait de la Providence pour
épurer nos âmes. » Soit ! À ce compte, nous devons des
remerciements à cet honnête agent de change qui a bien
voulu nous épurer en nous emportant notre fortune.
Adieu, ma chère amie. Mon piano arrive avec force
caisses. Je vais voir à faire ranger tout cela.
P.-S. Je rouvre ma lettre pour te remercier de ton
envoi. Tout cela est trop beau. Beaucoup trop beau pour
Noirmoutiers. La capote grise me plaît. J’ai reconnu ton
goût. Je la mettrai dimanche pour la messe ; peut-être
qu’il passera un commis voyageur pour l’admirer. Mais
pour qui me prends-tu avec tes romans ? Je veux être, je
suis une personne sérieuse. N’ai-je pas de bonnes
raisons ? Je vais m’instruire. À mon retour à Paris, dans
trois ans d’ici (j’aurai trente-trois ans, juste ciel !), je
veux être une Philaminte. Au vrai, je ne sais que te
demander en fait de livres. Que me conseilles-tu
d’apprendre ? l’allemand ou le latin ? Ce serait bien
agréable de lire Wilhelm Meister dans l’original, ou les
Contes d’Hoffmann. Noirmoutiers est le vrai lieu pour
les contes fantastiques. Mais comment apprendre
l’allemand à Noirmoutiers ? Le latin me plairait assez,
car je trouve injuste que les hommes le sachent pour
eux seuls. J’ai envie de me faire donner des leçons par
mon curé...
159
II
La même à la même
Noirmoutiers... décembre 1844.
Tu as beau t’en étonner, le temps passe plus vite que
tu ne crois, plus vite que je ne l’aurais cru moi-même.
Ce qui soutient surtout mon courage, c’est la faiblesse
de mon seigneur et maître. En vérité, les hommes sont
bien inférieurs à nous. Il est d’un abattement, d’un
avvilimento qui passe la permission. Il se lève le plus
tard qu’il peut, monte à cheval ou va chasser, ou bien
faire visite aux plus ennuyeuses gens du monde,
notaires ou procureurs du roi qui demeurent à la ville,
c’est-à-dire à six lieues d’ici. C’est quand il pleut qu’il
faut le voir ! Voilà huit jours qu’il a commencé les
Mauprat, et il en est au premier volume. – « Il vaut
mieux se louer soi-même que de médire d’autrui. »
C’est un de tes proverbes. Je le laisse donc pour te
parler de moi. L’air de la campagne me fait un bien
infini. Je me porte à merveille, et quand je me regarde
dans ma glace (quelle glace !), je ne me donnerais pas
trente ans ; et puis, je me promène beaucoup. Hier, j’ai
tant fait que Henri est venu avec moi au bord de la mer.
160
Pendant qu’il tirait des mouettes, j’ai lu le chant des
pirates dans le Giaour. Sur la grève, devant une mer
houleuse, ces beaux vers semblent encore plus beaux.
Notre mer ne vaut pas celle de Grèce, mais elle a sa
poésie comme toutes les mers. Sais-tu ce qui me frappe
dans lord Byron ? C’est qu’il voit et qu’il comprend la
nature. Il ne parle pas de la mer pour avoir mangé du
turbot et des huîtres. Il a navigué ; il a vu des tempêtes.
Toutes ses descriptions sont des daguerréotypes. Pour
nos poètes, la rime d’abord, puis le bon sens, s’il y a
place dans le vers. Pendant que je me promenais, lisant,
regardant et admirant, l’abbé Aubain – je ne sais si je
t’ai parlé de mon abbé, c’est le curé de mon village –
est venu me joindre. C’est un jeune prêtre qui me
revient assez. Il a de l’instruction et sait « parler des
choses avec les honnêtes gens ». D’ailleurs, à ses
grands yeux noirs et à sa mine pâle et mélancolique, je
vois bien qu’il a une histoire intéressante, et je prétends
me la faire raconter. Nous avons causé mer, poésie ; et,
ce qui te surprendra dans un curé de Noirmoutiers, il en
parle bien. Puis il m’a menée dans les ruines d’une
vieille abbaye, sur une falaise, et m’a fait voir un grand
portail tout sculpté de monstres adorables. Ah ! si
j’avais de l’argent, comme je réparerais tout cela !
Après, malgré les représentations de Henri, qui voulait
aller dîner, j’ai insisté pour passer par le presbytère,
afin de voir un reliquaire curieux que le curé a trouvé
161
chez un paysan. C’est fort beau, en effet : un coffret en
émail de Limoges, qui ferait une délicieuse cassette à
mettre des bijoux. Mais quelle maison, grand Dieu ! Et
nous autres, qui nous trouvons pauvres ! Figure-toi une
petite chambre au rez-de-chaussée, mal dallée, peinte à
la chaux, meublée d’une table et de quatre chaises, plus
un fauteuil en paille avec une petite galette de coussin,
rembourrée de je ne sais quels noyaux de pêche, et
recouverte en toile à carreaux blancs et rouges. Sur la
table, il y avait trois ou quatre grands in-folio grecs ou
latins. Ce sont des Pères de l’Église, et dessous, comme
caché, j’ai surpris Jocelyn. Il a rougi. D’ailleurs, il était
fort bien à faire les honneurs de son misérable taudis ;
ni orgueil, ni mauvaise honte. Je soupçonnais qu’il avait
son histoire romanesque. J’en ai la preuve maintenant.
Dans le coffre byzantin qu’il nous a montré, il y avait
un bouquet fané de cinq ou six ans au moins.
– Est-ce une relique ? lui ai-je demandé.
– Non, a-t-il répondu un peu troublé. Je ne sais
comment cela se trouve là.
Puis il a pris le bouquet et l’a serré précieusement
dans sa table. Est-ce clair ?... Je suis rentrée au château
avec de la tristesse et du courage : de la tristesse pour
avoir vu tant de pauvreté ; du courage, pour supporter la
mienne, qui pour lui serait une opulence asiatique. Si tu
avais vu sa surprise quand Henri lui a remis vingt francs
162
pour une femme qu’il nous recommandait ! Il faut que
je lui fasse un cadeau. Ce fauteuil de paille où je me
suis assise est par trop dur. Je veux lui donner un de ces
fauteuils en fer qui se plient comme celui que j’avais
emporté en Italie. Tu m’en choisiras un, et tu me
l’enverras au plus vite.
III
La même à la même
Noirmoutiers... février 1845.
Décidément je ne m’ennuie pas à Noirmoutiers.
D’ailleurs, j’ai trouvé une occupation intéressante, et
c’est à mon abbé que je la dois. Mon abbé sait tout,
assurément, et en outre la botanique. Je me suis rappelé
les Lettres de Rousseau, en l’entendant nommer en latin
un vilain oignon que, faute de mieux, j’avais mis sur ma
cheminée.
– Vous savez donc la botanique ?
– Fort mal, répondit-il. Assez cependant pour
indiquer aux gens de ce pays les simples qui peuvent
leur être utiles ; assez surtout, il faut l’avouer, pour
163
donner quelque intérêt à mes promenades solitaires.
J’ai compris tout de suite qu’il serait très amusant de
cueillir de belles fleurs dans mes courses, de les faire
sécher et de les ranger proprement dans « mon vieux
Plutarque à mettre des rabats ».
– Montrez-moi la botanique, lui ai-je dit.
Il voulait attendre au printemps, car il n’y a pas de
fleurs dans cette vilaine saison.
– Mais vous avez des fleurs séchées, lui ai-je dit.
J’en ai vu chez vous.
Je crois t’avoir parlé d’un vieux bouquet
précieusement conservé. – Si tu avais vu sa mine !...
Pauvre malheureux ! Je me suis repentie bien vite de
mon allusion indiscrète.
Pour la lui faire oublier, je me suis hâtée de lui dire
qu’il devait avoir une collection de plantes sèches. Cela
s’appelle un herbier. Il en est convenu aussitôt ; et, dès
le lendemain, il m’apportait dans un ballot de papier
gris, force jolies plantes, chacune avec son étiquette. Le
cours de botanique est commencé ; j’ai fait tout de suite
des progrès étonnants. Mais ce que je ne savais pas,
c’est l’immoralité de cette botanique, et la difficulté des
premières explications, surtout pour un abbé.
Tu sauras, ma chère, que les plantes se marient tout
comme nous autres, mais la plupart ont beaucoup de
164
maris. On appelle les unes phanérogames, si j’ai bien
retenu ce nom barbare. C’est du grec, qui veut dire
mariées publiquement, à la municipalité. Il y a ensuite
les cryptogames, mariages secrets. Les champignons
que tu manges se marient secrètement.
Tout cela est fort scandaleux ; mais il ne s’en tire
pas trop mal, mieux que moi, qui ai eu la sottise de rire
aux éclats, une fois ou deux, aux passages les plus
difficiles. Mais à présent, je suis devenue prudente, et je
ne fais plus de questions.
IV
La même à la même
Noirmoutiers... février 1845.
Tu veux absolument savoir l’histoire de ce bouquet
conservé si précieusement ; mais, en vérité, je n’ose la
lui demander. D’abord il est plus que probable qu’il n’y
a pas d’histoire là-dessous ; puis, s’il y en avait une, ce
serait peut-être une histoire qu’il n’aimerait pas à
raconter. Pour moi, je suis bien convaincue...
Allons ! point de menteries. Tu sais bien que je ne
165
puis avoir de secrets avec toi. Je la sais, cette histoire, et
je vais te la dire en deux mots ; rien de plus simple.
– Comment se fait-il, monsieur l’abbé, lui ai-je dit
un jour, qu’avec l’esprit que vous avez, et tant
d’instruction, vous vous soyez résigné à devenir le curé
d’un petit village ?
Lui, avec un triste sourire :
– Il est plus facile, a-t-il répondu, d’être le pasteur
de pauvres paysans que pasteur de citadins. Chacun doit
mesurer sa tâche à ses forces.
– C’est pour cela, dis-je, que vous devriez être
mieux placé.
– On m’avait dit, dans le temps, continua-t-il, que
monseigneur l’évêque de N***, votre oncle, avait
daigné jeter les yeux sur moi pour me donner la cure de
Sainte-Marie : c’est la meilleure du diocèse. Ma vieille
tante, la seule parente qui me soit restée, demeurant à
N***, on disait que c’était pour moi une situation fort
désirable. Mais je suis bien ici, et j’ai appris avec plaisir
que monseigneur avait fait un autre choix. Que me faut-
il ? Ne suis-je pas heureux à Noirmoutiers ? Si j’y fais
un peu de bien, c’est ma place ; je ne dois pas la quitter.
Et puis la ville me rappelle...
Il s’arrêta, les yeux mornes et distraits ; puis,
reprenant tout à coup :
166
– Nous ne travaillons pas, dit-il, et notre
botanique ?...
Je ne pensais guère alors au vieux foin épars sur la
table et je continuai les questions :
– Quand êtes-vous entré dans les ordres ?
– Il y a neuf ans.
– Neuf ans... mais il me semble que vous deviez
avoir déjà l’âge où l’on a une profession ? Je ne sais,
mais je me suis toujours figuré que ce n’est pas une
vocation de jeunesse qui vous a conduit à vous faire
prêtre.
– Hélas ! non, dit-il d’un air honteux ; mais si ma
vocation a été bien tardive, si elle a été déterminée par
des causes... par une cause...
Il s’embarrassait et ne pouvait achever. Moi, je pris
mon grand courage.
– Gageons, lui dis-je, que certain bouquet que j’ai
vu était pour quelque chose dans cette détermination-
là ?
À peine l’impertinente question était-elle lâchée,
que je me mordais la langue pour l’avoir poussée de la
sorte ; mais il n’était plus temps.
– Eh bien, oui, madame, c’est vrai ; je vous dirai
tout cela, mais pas à présent... Une autre fois. Voici
167
l’Angélus qui va sonner.
Et il était parti avant le premier coup de cloche.
Je m’attendais à quelque histoire terrible. Il revint le
lendemain et ce fut lui qui reprit notre conversation de
la veille. Il m’avoua qu’il avait aimé une jeune
personne de N... ; mais elle avait un peu de fortune et,
lui étudiant, n’avait d’autres ressources que son esprit...
Il lui dit :
– Je pars pour Paris, où j’espère obtenir une place
mais vous, pendant que je travaillerai jour et nuit pour
me rendre digne de vous, ne m’oublierez-vous pas ?
La jeune personne avait seize ou dix-sept ans et était
fort romanesque. Elle lui donna son bouquet en signe de
sa foi. Un an après, il apprenait son mariage avec le
notaire de N..., précisément comme il allait avoir une
chaire dans un collège. Ce coup l’accabla, il renonça à
suivre le concours. Il dit que pendant des années il n’a
pu penser à autre chose ; et en se rappelant cette
aventure si simple, il paraissait aussi ému que si elle
venait de lui arriver. Puis, tirant le bouquet de sa
poche :
– C’était un enfantillage de le garder, dit-il, peut-
être même était-ce mal.
Et il l’a jeté au feu. Lorsque les pauvres fleurs
eurent cessé de craquer et de flamber, il reprit avec plus
168
de calme :
– Je vous remercie de m’avoir demandé ce récit.
C’est à vous que je dois de m’être séparé d’un souvenir
qu’il ne me convenait guère de conserver.
Mais il avait le coeur gros, et l’on voyait sans peine
combien le sacrifice lui avait coûté. Quelle vie, mon
Dieu ! que celle de ces pauvres prêtres ! Les pensées les
plus innocentes, ils doivent se les interdire. Ils sont
obligés de bannir de leur coeur tous ces sentiments qui
font le bonheur des autres hommes... jusqu’aux
souvenirs qui attachent à la vie. Les prêtres nous
ressemblent à nous autres pauvres femmes : tout
sentiment vif est un crime. Il n’y a de permis que de
souffrir, encore pourvu qu’il n’y paraisse pas. Adieu, je
me reproche ma curiosité comme une mauvaise action,
mais c’est toi qui en es la cause.
(Nous omettons plusieurs lettres où il n’est plus
question de l’abbé Aubain.)
169
V
La même à la même
Noirmoutiers... mai 1845.
Il y a bien longtemps que je veux t’écrire, ma chère
Sophie, et je ne sais quelle mauvaise honte m’en a
toujours empêchée. Ce que j’ai à te dire est si étrange,
si ridicule et si triste à la fois, que je ne sais si tu en
seras touchée, ou si tu en riras. Moi-même, j’en suis
encore à n’y rien comprendre. Sans plus de préambule,
j’en viens au fait. Je t’ai parlé plusieurs fois, dans mes
lettres, de l’abbé Aubain, le curé de notre village de
Noirmoutiers. Je t’ai même conté certaine aventure qui
a été la cause de sa profession. Dans la solitude où je
vis, et avec les idées assez tristes que tu me connais, la
société d’un homme d’esprit, instruit, aimable, m’était
extrêmement précieuse. Probablement je lui ai laissé
voir qu’il m’intéressait, et au bout de fort peu de temps
il était chez nous comme un ancien ami. C’était, je
l’avoue, un plaisir tout nouveau pour moi que de causer
avec un homme supérieur dont l’ignorance du monde
faisait valoir la distinction d’esprit. Peut-être encore,
car il faut te dire tout, et ce n’est pas à toi que je puis
170
cacher quelque défaut de mon caractère, peut-être
encore ma naïveté de coquetterie (c’est ton mot), que tu
m’as souvent reprochée, s’est-elle exercée à mon insu.
J’aime à plaire aux gens qui me plaisent, je veux être
aimée de ceux que j’aime... À cet exorde, je te vois
ouvrant de grands yeux, et il me semble t’entendre
dire : « Julie !... » Rassure-toi, ce n’est pas à mon âge
que l’on commence à faire des folies. Mais je continue.
Une sorte d’intimité s’est établie entre nous, sans que
jamais, je me hâte de le dire, il ait jamais rien dit ou fait
qui ne convînt au caractère sacré dont il est revêtu. Il se
plaisait chez moi. Nous causions souvent de sa
jeunesse, et plus d’une fois j’ai eu le tort de mettre sur
le tapis cette romanesque passion qui lui a valu un
bouquet (maintenant en cendres dans ma cheminée) et
la triste robe qu’il porte. Je n’ai pas tardé à
m’apercevoir qu’il ne pensait plus guère à son infidèle.
Un jour il l’avait rencontrée à la ville, et même lui avait
parlé. Il me raconta tout cela, à son retour, et me dit
sans émotion qu’elle était heureuse et qu’elle avait de
charmants enfants. Le hasard l’a rendu témoin de
quelques-unes des impatiences de Henri. De là des
confidences en quelque sorte forcées de ma part, et de
la sienne un redoublement d’intérêt. Il connaît mon
mari comme s’il l’avait pratiqué dix ans. D’ailleurs, il
était aussi bon conseiller que toi, et plus impartial, car
tu crois toujours que les torts sont partagés. Lui me
171
donnait toujours raison, mais en me recommandant la
prudence et la politique. En un mot, il se montrait un
ami dévoué. Il y a en lui quelque chose de féminin qui
me charme. C’est un esprit qui me rappelle le tien. Un
caractère exalté et ferme, sensible et concentré,
fanatique du devoir... Je couds des phrases les unes aux
autres pour retarder l’explication. Je ne puis parler
franc ; ce papier m’intimide. Que je voudrais te tenir au
coin du feu, avec un petit métier entre nous deux,
brodant à la même portière ! Enfin, enfin, ma Sophie, il
faut bien lâcher le grand mot. Le pauvre malheureux
était amoureux de moi. Ris-tu, ou bien es-tu
scandalisée ? Je voudrais te voir en ce moment. Il ne
m’a rien dit, bien entendu, mais nous ne nous trompons
guère, et ses grands yeux noirs !... Pour le coup, je crois
que tu ris. – Que de lions* voudraient avoir ces yeux-là
qui parlent sans le vouloir ! J’ai vu tant de ces
messieurs qui voulaient faire parler les leurs et qui ne
disaient que des bêtises. – Lorsque j’ai reconnu l’état du
malade, la malignité de ma nature, je te l’avouerai, s’en
est presque réjouie d’abord. Une conquête à mon âge,
une conquête innocente comme celle-là !... C’est
quelque chose que d’exciter une telle passion, un amour
impossible !... Fi donc ! ce vilain sentiment m’a passé
bien vite. – Voilà un galant homme, me suis-je dit, dont
*
Lion : ici, espèce de dandy. Voir Albert Savarus, de Balzac.
172
mon étourderie ferait le malheur. C’est horrible, il faut
absolument que cela finisse. Je cherchais dans ma tête
comment je pourrais l’éloigner. Un jour, nous nous
promenions sur la grève, à marée basse. Il n’osait me
dire un mot, et moi j’étais embarrassée aussi. Il y avait
de mortels silences de cinq minutes, pendant lesquels,
pour me faire une contenance, je ramassais des
coquilles. Enfin, je lui dis :
– Mon cher abbé, il faut absolument qu’on vous
donne une meilleure cure que celle-ci. J’écrirai à mon
oncle l’évêque ; j’irai le voir s’il le faut.
– Quitter Noirmoutiers ! s’écria-t-il en joignant les
mains ; mais j’y suis heureux ! Que puis-je désirer
depuis que vous êtes ici ? Vous m’avez comblé, et mon
petit presbytère est devenu un palais.
– Non, repris-je, mon oncle est bien vieux ; si
j’avais le malheur de le perdre, je ne saurais à qui
m’adresser pour vous faire obtenir un poste convenable.
– Hélas ! madame, j’aurais tant de regrets à quitter
ce village !... Le curé de Sainte-Marie est mort... mais
ce qui me rassure, c’est qu’il sera remplacé par l’abbé
Raton. C’est un bien digne prêtre, et je m’en réjouis ;
car si monseigneur avait pensé à moi...
– Le curé de Sainte-Marie est mort ! m’écriai-je. Je
vais aujourd’hui à N***, voir mon oncle.
173
– Ah ! madame, n’en faites rien. L’abbé Raton est
bien plus digne que moi ; et puis, quitter Noirmoutiers !
– Monsieur l’abbé, dis-je d’un ton ferme, il le faut !
À ce mot, il baissa la tête et n’osa plus résister. Je
revins presque en courant au château. Il me suivait à
deux pas en arrière, le pauvre homme, si troublé, qu’il
n’osait pas ouvrir la bouche. Il était anéanti. Je n’ai pas
perdu une minute. À huit heures, j’étais chez mon
oncle. Je l’ai trouvé fort prévenu pour son Raton ; mais
il m’aime, et je sais mon pouvoir. Enfin, après de longs
débats, j’ai obtenu ce que je voulais. Le Raton est
évincé, et l’abbé Aubain est curé de Sainte-Marie.
Depuis deux jours il est à la ville. Le pauvre homme a
compris mon : il le faut. Il m’a remerciée gravement, et
n’a parlé que de sa reconnaissance. Je lui ai su gré de
quitter Noirmoutiers au plus vite et de me dire même
qu’il avait hâte d’aller remercier monseigneur. En
partant, il m’a envoyé son joli coffret byzantin, et m’a
demandé la permission de m’écrire quelquefois. Eh
bien, ma belle ? Es-tu content, Coucy ? – C’est une
leçon. Je ne l’oublierai pas quand je reviendrai dans le
monde. Mais alors j’aurai trente-trois ans, et je n’aurai
guère à craindre d’être aimée... et d’un amour comme
celui-là... – Certes, cela est impossible. – N’importe, de
toute cette folie il me reste un joli coffret et un ami
véritable. Quand j’aurai quarante ans, quand je serai
174
grand’mère, j’intriguerai pour que l’abbé Aubain ait
une cure à Paris. Tu le verras, ma chère, et c’est lui qui
fera faire la première communion à ta fille.
VI
L’abbé Aubain à l’abbé Bruneau, professeur
de théologie à Saint-A***
N***. mai 1845.
Mon cher maître, c’est le curé de Sainte-Marie qui
vous écrit, non plus l’humble desservant de
Noirmoutiers. J’ai quitté mes marécages et me voilà
citadin, installé dans une belle cure, dans la grande rue
de N*** ; curé d’une grande église, bien bâtie, bien
entretenue, magnifique d’architecture, dessinée dans
tous les albums de France. La première fois que j’y ai
dit la messe devant un autel de marbre, tout
resplendissant de dorures, je me suis demandé si c’était
bien moi. Rien de plus vrai. Une de mes joies, c’est de
penser qu’aux vacances prochaines vous viendrez me
faire visite ; que j’aurai une bonne chambre à vous
donner, un bon lit, sans parler de certain bordeaux, que
175
j’appelle mon bordeaux de Noirmoutiers, et qui, j’ose le
dire, est digne de vous. Mais, me demanderez-vous,
comment de Noirmoutiers à Sainte-Marie ? Vous
m’avez laissé à l’entrée de la nef, vous me retrouvez au
clocher.
O Meliboee, deus nobis haec otia fecit.
Mon cher maître, la Providence a conduit à
Noirmoutiers une grande dame de Paris, que des
malheurs, comme il ne nous en arrivera jamais, ont
réduite momentanément à vivre avec dix mille écus par
an. C’est une aimable et bonne personne,
malheureusement un peu gâtée par des lectures frivoles
et par la compagnie de freluquets de la capitale.
S’ennuyant à périr avec un mari dont elle a
médiocrement à se louer, elle m’a fait l’honneur de me
prendre en affection. C’étaient des cadeaux sans fin, des
invitations continuelles, puis chaque jour quelque
nouveau projet où j’étais nécessaire. « L’abbé, je veux
apprendre le latin... L’abbé, je veux apprendre la
botanique. » Horresco referens, n’a-t-elle pas voulu que
je lui montrasse la théologie ? Où étiez-vous, mon cher
maître ? Bref, pour cette soif d’instruction, il eût fallu
tous nos professeurs de Saint-A***. Heureusement ses
fantaisies ne duraient guère, et rarement le cours se
176
prolongeait jusqu’à la troisième leçon. Lorsque je lui
avais dit qu’en latin, rosa veut dire rose : « Mais,
l’abbé, s’écria-t-elle, vous êtes un puits de science !
Comment vous êtes-vous laissé enterrer à
Noirmoutiers ? » S’il faut tout vous dire, mon cher
maître, la bonne dame, à force de lire de ces méchants
livres qu’on fabrique aujourd’hui, s’était mis en tête des
idées bien étranges. Un jour elle me prêta un ouvrage
qu’elle venait de recevoir de Paris et qui l’avait
transportée, Abélard, par M. de Rémusat. Vous l’aurez
lu, sans doute, et aurez admiré les savantes recherches
de l’auteur, malheureusement dirigées dans un mauvais
esprit. Moi, j’avais d’abord sauté au second volume, à
la Philosophie d’Abélard, et c’est après l’avoir lu avec
le plus vif intérêt que je revins au premier, à la vie du
grand hérésiarque. C’était, bien entendu, tout ce que ma
grande dame avait daigné lire. Mon cher maître, cela
m’ouvrit les yeux. Je compris qu’il y avait danger dans
la compagnie des belles dames tant amoureuses de
sciences. Celle-ci rendrait des points à Héloïse pour
l’exaltation. Une situation si nouvelle pour moi
m’embarrassait fort, lorsque tout d’un coup elle me dit :
« L’abbé, il me faut que vous soyez curé de Sainte-
Marie ; le titulaire est mort. Il le faut ! » Aussitôt, elle
monte en voiture, va trouver Monseigneur ; et quelques
jours après j’étais curé de Sainte-Marie, un peu honteux
d’avoir obtenu ce titre par faveur, mais au demeurant
177
enchanté de me voir loin des griffes d’une lionne de la
capitale. Lionne, mon cher maître, c’est en patois
parisien, une femme à la mode.
Ω Zεϋ, µύΰεωα οίου ωπαχα ; γέϋό ;*
Fallait-il donc repousser la fortune pour braver le
péril ? Quelque sot ! Saint Thomas de Cantorbéry
n’accepta-t-il pas les châteaux de Henri II ? Adieu, mon
cher maître, j’espère philosopher avec vous dans
quelques mois, chacun dans un bon fauteuil, devant une
poularde grasse et une bouteille de bordeaux, more
philosophorum. Vale et me ama.
*
Vers d’Eschyle : « Ô Jupiter! les femmes!... quelle race nous as-tu
donnée! »
178
La chambre bleue
179
À madame de la Rhune.
Un jeune homme se promenait d’un air agité dans le
vestibule d’un chemin de fer. Il avait des lunettes
bleues, et, quoiqu’il ne fût pas enrhumé, il portait sans
cesse son mouchoir à son nez. De la main gauche, il
tenait un petit sac noir qui contenait, comme je l’ai
appris plus tard, une robe de chambre de soie et un
pantalon turc.
De temps en temps, il allait à la porte d’entrée,
regardait dans la rue, puis tirait sa montre et consultait
le cadran de la gare. Le train ne partait que dans une
heure ; mais il y a des gens qui craignent toujours d’être
en retard. Le train n’était pas de ceux que prennent les
gens pressés : peu de voitures de première classe.
L’heure n’était pas celle qui permet aux agents de
change de partir après les affaires terminées, pour dîner
dans leur maison de campagne. Lorsque les voyageurs
commencèrent à se montrer, un Parisien eût reconnu à
leur tournure des fermiers ou de petits marchands de la
banlieue. Pourtant, toutes les fois qu’une femme entrait
dans la gare, toutes les fois qu’une voiture s’arrêtait à la
porte, le coeur du jeune homme aux lunettes bleues se
180
gonflait comme un ballon, ses genoux tremblotaient,
son sac était près d’échapper de ses mains et ses
lunettes de tomber de son nez, où, pour le dire en
passant, elles étaient placées tout de travers.
Ce fut bien pis quand, après une longue attente,
parut, par une porte de côté, venant précisément du seul
point qui ne fût pas l’objet d’une observation
continuelle, une femme vêtue de noir, avec un voile
épais sur le visage, et qui tenait à la main un sac de
maroquin brun, contenant, comme je l’ai découvert
dans la suite, une merveilleuse robe de chambre et des
mules de satin bleu. La femme et le jeune homme
s’avancèrent l’un vers l’autre, regardant à droite et à
gauche, jamais devant eux. Ils se joignirent, se
touchèrent la main et demeurèrent quelques minutes
sans se dire un mot, palpitants, pantelants, en proie à
une de ces émotions poignantes pour lesquelles je
donnerais, moi, cent ans de la vie d’un philosophe.
Quand ils trouvèrent la force de parler :
– Léon, dit la jeune femme (j’ai oublié de dire
qu’elle était jeune et jolie), Léon, quel bonheur ! Jamais
je ne vous aurais reconnu sous ces lunettes bleues.
– Quel bonheur ! dit Léon. Jamais je ne vous aurais
reconnue sous ce voile noir.
– Quel bonheur ! reprit-elle. Prenons vite nos
181
places ; si le chemin de fer allait partir sans nous !... (Et
elle lui serra le bras fortement.) On ne se doute de rien.
Je suis en ce moment avec Clara et son mari, en route
pour sa maison de campagne, où je dois demain lui
faire mes adieux... Et, ajouta-t-elle en riant et baissant
la tête, il y a une heure qu’elle est partie, et demain,...
après avoir passé la dernière soirée avec elle... (De
nouveau elle lui serra le bras), demain, dans la matinée,
elle me laissera à la station, où je trouverai Ursule, que
j’ai envoyée devant, chez ma tante... Oh ! j’ai tout
prévu ! Prenons nos billets... Il est impossible qu’on
nous devine ! Oh ! si on nous demande nos noms dans
l’auberge ? j’ai déjà oublié...
– Monsieur et madame Duru.
– Oh ! non. Pas Duru. Il y avait à la pension un
cordonnier qui s’appelait comme cela.
– Alors, Dumont ?
– Daumont.
– À la bonne heure, mais on ne nous demandera
rien.
La cloche sonna, la porte de la salle d’attente
s’ouvrit, et la jeune femme, toujours soigneusement
voilée, s’élança dans une diligence avec son jeune
compagnon. Pour la seconde fois, la cloche retentit ; on
ferma la portière de leur compartiment.
182
– Nous sommes seuls ! s’écrièrent-ils avec joie.
Mais, presque au même moment, un homme
d’environ cinquante ans, tout habillé de noir, l’air grave
et ennuyé, entra dans la voiture et s’établit dans un coin.
La locomotive siffla et le train se mit en marche. Les
deux jeunes gens, retirés le plus loin qu’ils avaient pu
de leur incommode voisin, commencèrent à se parler
bas et en anglais par surcroît de précaution.
– Monsieur, dit l’autre voyageur dans la même
langue et avec un bien plus pur accent britannique, si
vous avez des secrets à vous conter, vous ferez bien de
ne pas les dire en anglais devant moi. Je suis Anglais.
Désolé de vous gêner, mais, dans l’autre compartiment,
il y avait un homme seul, et j’ai pour principe de ne
jamais voyager avec un homme seul... Celui-là avait
une figure de Jud. Et cela aurait pu le tenter.
Il montra son sac de voyage, qu’il avait jeté devant
lui sur un coussin.
– Au reste, si je ne dors pas, je lirai.
En effet, il essaya loyalement de dormir. Il ouvrit
son sac, en tira une casquette commode, la mit sur sa
tête, et tint les yeux fermés pendant quelques minutes ;
puis il les rouvrit avec un geste d’impatience, chercha
dans son sac des lunettes, puis un livre grec ; enfin, il se
mit à lire avec beaucoup d’attention. Pour prendre le
183
livre dans le sac, il fallut déranger maint objet entassé
au hasard. Entre autres, il tira des profondeurs du sac
une assez grosse liasse de billets de la banque
d’Angleterre, la déposa sur la banquette en face de lui,
et, avant de la replacer dans le sac, il la montra au jeune
homme en lui demandant s’il trouverait à changer des
banknotes à N***.
– Probablement. C’est sur la route d’Angleterre.
N*** était le lieu où se dirigeaient les deux jeunes
gens. Il y a à N*** un petit hôtel assez propret, où l’on
ne s’arrête guère que le samedi soir. On prétend que les
chambres sont bonnes. Le maître et les gens ne sont pas
assez éloignés de Paris pour avoir ce vice provincial. Le
jeune homme, que j’ai déjà appelé Léon, avait été
reconnaître cet hôtel quelque temps auparavant, sans
lunettes bleues, et, sur le rapport qu’il en avait fait, son
amie avait paru éprouver le désir de le visiter.
Elle se trouvait, d’ailleurs, ce jour-là, dans une
disposition d’esprit telle, que les murs d’une prison lui
eussent semblé pleins de charmes, si elle y eût été
enfermée avec Léon.
Cependant, le train allait toujours ; l’Anglais lisait
son grec sans tourner la tête vers ses compagnons, qui
causaient si bas, que des amants seuls eussent pu
s’entendre. Peut-être ne surprendrai-je pas mes lecteurs
en leur disant que c’étaient des amants dans toute la
184
force du terme, et, ce qu’il y avait de déplorable, c’est
qu’ils n’étaient pas mariés, et il y avait des raisons qui
s’opposaient à ce qu’ils le fussent.
On arriva à N***. L’Anglais descendit le premier.
Pendant que Léon aidait son amie à sortir de la
diligence sans montrer ses jambes, un homme s’élança
sur la plate-forme, du compartiment voisin. Il était pâle,
jaune même, les yeux creux et injectés de sang, la barbe
mal faite, signe auquel on reconnaît souvent les grands
criminels. Son costume était propre mais usé jusqu’à la
corde. Sa redingote, jadis noire, maintenant grise au dos
et aux coudes, était boutonnée jusqu’au menton,
probablement pour cacher un gilet encore plus râpé. Il
s’avança vers l’Anglais, et, d’un ton très humble :
– Uncle !... lui dit-il.
– Leave me alone, you wretch ! s’écria l’Anglais,
dont l’oeil gris s’alluma d’un éclat de colère.
Et il fit un pas pour sortir de la station.
– Don’t drive me to despair, reprit l’autre avec un
accent à la fois lamentable et presque menaçant.
– Veuillez être assez bon pour garder mon sac un
instant, dit le vieil Anglais, en jetant son sac de voyage
aux pieds de Léon.
Aussitôt il prit le bras de l’homme qui l’avait
accosté, le mena ou plutôt le poussa dans un coin, où il
185
espérait n’être pas entendu, et, là, il lui parla un
moment d’un ton fort rude, comme il semblait. Puis il
tira de sa poche quelques papiers, les froissa et les mit
dans la main de l’homme qui l’avait appelé son oncle.
Ce dernier prit les papiers sans remercier et presque
aussitôt s’éloigna et disparut.
Il n’y a qu’un hôtel à N***, il ne faut donc pas
s’étonner si, au bout de quelques minutes, tous les
personnages de cette véridique histoire s’y retrouvèrent.
En France, tout voyageur qui a le bonheur d’avoir une
femme bien mise à son bras est sûr d’obtenir la
meilleure chambre dans tous les hôtels ; aussi est-il
établi que nous sommes la nation la plus polie de
l’Europe.
Si la chambre qu’on donna à Léon était la meilleure,
il serait téméraire d’en conclure qu’elle était excellente.
Il y avait un grand lit de noyer, avec des rideaux de
perse où l’on voyait imprimée en violet l’histoire
magique de Pyrame et de Thisbé. Les murs étaient
couverts d’un papier peint représentant une vue de
Naples avec beaucoup de personnages ;
malheureusement, des voyageurs désoeuvrés et
indiscrets avaient ajouté des moustaches et des pipes à
toutes les figures mâles et femelles ; et bien des sottises
en prose et en vers écrites à la mine de plomb se lisaient
sur le ciel et sur la mer. Sur ce fond pendaient plusieurs
186
gravures : Louis-Philippe prêtant serment à la Charte
de 1830 ; la Première entrevue de Julie et de Saint-
Preux ; l’Attente du bonheur et les Regrets, d’après M.
Dubuffe. Cette chambre s’appelait la chambre bleue,
parce que les deux fauteuils à droite et à gauche de la
cheminée étaient en velours d’Utrecht de cette couleur ;
mais, depuis bien des années, ils étaient cachés sous des
chemises de percaline grise à galons amarante.
Tandis que les servantes de l’hôtel s’empressaient
autour de la nouvelle arrivée et lui faisaient leurs offres
de service, Léon, qui n’était pas dépourvu de bon sens
quoique amoureux, allait à la cuisine commander le
dîner. Il lui fallut employer toute sa rhétorique et
quelques moyens de corruption pour obtenir la
promesse d’un dîner à part ; mais son horreur fut grande
lorsqu’il apprit que, dans la principale salle à manger,
c’est-à-dire à côté de sa chambre, MM. les officiers du
3e hussards, qui allaient relever MM. les officiers du 3e
chasseurs à N***, devaient se réunir à ces derniers, le
jour même, dans un dîner d’adieu où régnerait une
grande cordialité. L’hôte jura ses grands dieux qu’à part
la gaieté naturelle à tous les militaires français, MM. les
hussards et MM. les chasseurs étaient connus dans toute
la ville pour leur douceur et leur sagesse, et que leur
voisinage n’aurait pas le moindre inconvénient pour
madame, l’usage de MM. les officiers étant de se lever
de table dès avant minuit.
187
Comme Léon regagnait la chambre bleue, sur cette
assurance qui ne le troublait pas médiocrement, il
s’aperçut que son Anglais occupait la chambre à côté de
la sienne. La porte était ouverte. L’Anglais, assis devant
une table sur laquelle étaient un verre et une bouteille,
regardait le plafond avec une attention profonde,
comme s’il comptait les mouches qui s’y promenaient.
– Qu’importe le voisinage ! se dit Léon. L’Anglais
sera bientôt ivre, et les hussards s’en iront avant minuit.
En entrant dans la chambre bleue, son premier soin
fut de s’assurer que les portes de communication étaient
bien fermées et qu’elles avaient des verrous. Du côté de
l’Anglais il y avait double porte ; les murs étaient épais.
Du côté des hussards la paroi était plus mince, mais la
porte avait serrure et verrou. Après tout, c’était contre
la curiosité une barrière bien plus efficace que les stores
d’une voiture, et combien de gens se croient isolés du
monde dans un fiacre !
Assurément, l’imagination la plus riche ne peut se
représenter de félicité plus complète que celle de deux
jeunes amants qui, après une longue attente, se trouvent
seuls, loin des jaloux et des curieux, en mesure de se
conter à loisir leurs souffrances passées et de savourer
les délices d’une parfaite réunion. Mais le diable trouve
toujours le moyen de verser sa goutte d’absinthe dans la
coupe du bonheur.
188
Johnson a écrit, mais non le premier, et il l’avait pris
à un Grec, que nul homme ne peut se dire : «
Aujourd’hui je serai heureux. » Cette vérité reconnue, à
une époque très reculée, par les plus grands philosophes
est encore ignorée par un certain nombre de mortels et
singulièrement par la plupart des amoureux.
Tout en faisant un assez médiocre dîner, dans la
chambre bleue, de quelques plats dérobés au banquet
des chasseurs et des hussards, Léon et son amie eurent
beaucoup à souffrir de la conversation à laquelle se
livraient ces messieurs dans la salle voisine. On y tenait
des propos étrangers à la stratégie et à la tactique, et que
je me garderai bien de rapporter.
C’était une suite d’histoires saugrenues, presque
toutes fort gaillardes, accompagnées de rires éclatants,
auxquels il était parfois assez difficile à nos amants de
ne pas prendre part. L’amie de Léon n’était pas une
prude ; mais il y a des choses qu’on n’aime pas à
entendre, même en tête-à-tête avec l’homme qu’on
aime. La situation devenait de plus en plus
embarrassante, et comme on allait apporter le dessert de
MM. les officiers, Léon crut devoir descendre à la
cuisine pour prier l’hôte de représenter à ces messieurs
qu’il y avait une femme souffrante dans la chambre à
côté d’eux, et qu’on attendait de leur politesse qu’ils
voudraient bien faire un peu moins de bruit.
189
Le maître d’hôtel, comme il arrive dans les dîners de
corps, était tout ahuri et ne savait à qui répondre. Au
moment où Léon lui donnait son message pour les
officiers, un garçon lui demandait du vin de
Champagne pour les hussards, une servante du vin de
Porto pour l’Anglais.
– J’ai dit qu’il n’y en avait pas, ajouta-t-elle.
– Tu es une sotte. Il y a tous les vins chez moi. Je
vais lui en trouver, du porto ! Apporte-moi la bouteille
de ratafia, une bouteille à quinze et un carafon d’eau-
de-vie.
Après avoir fabriqué du porto en un tour de main,
l’hôte entra dans la grande salle et fit la commission
que Léon venait de lui donner. Elle excita tout d’abord
une tempête furieuse.
Puis une voix de basse qui dominait toutes les
autres, demanda quelle espèce de femme était leur
voisine. Il se fit une sorte de silence. L’hôte répondit :
– Ma foi ! messieurs, je ne sais trop que vous dire.
Elle est bien gentille et bien timide, Marie-Jeanne dit
qu’elle a une alliance au doigt. Ça se pourrait bien que
ce fût une mariée, qui vient ici pour faire la noce,
comme il en vient des fois.
– Une mariée ? s’écrièrent quarante voix, il faut
qu’elle vienne trinquer avec nous. Nous allons boire à
190
sa santé, et apprendre au mari ses devoirs conjugaux !
À ces mots, on entendit un grand bruit d’éperons, et
nos amants tressaillirent, pensant que leur chambre
allait être prise d’assaut. Mais soudain une voix s’élève
qui arrête le mouvement. Il était évident que c’était un
chef qui parlait. Il reprocha aux officiers leur
impolitesse et leur intima l’ordre de se rasseoir et de
parler décemment et sans crier. Puis il ajouta quelques
mots trop bas pour être entendus de la chambre bleue.
Ils furent écoutés avec déférence, mais non sans exciter
pourtant une certaine hilarité contenue. À partir de ce
moment, il y eut dans la salle des officiers un silence
relatif, et nos amants, bénissant l’empire salutaire de la
discipline, commencèrent à se parler avec plus
d’abandon... Mais, après tant de tracas, il fallait du
temps pour retrouver les tendres émotions que
l’inquiétude, les ennuis du voyage, et surtout la grosse
joie de leurs voisins avaient fortement troublées. À leur
âge cependant, la chose n’est pas très difficile, et ils
eurent bientôt oublié tous les désagréments de leur
expédition aventureuse pour ne plus penser qu’aux plus
importants de ses résultats.
Ils croyaient la paix faite avec les hussards ; hélas !
ce n’était qu’une trêve. Au moment où ils s’y
attendaient le moins, lors qu’ils étaient à mille lieues de
ce monde sublunaire, voilà vingt-quatre trompettes
191
soutenues de quelques trombones qui sonnent l’air
connu des soldats français : La victoire est à nous ! Le
moyen de résister à pareille tempête ? Les pauvres
amants furent bien à plaindre.
.....................................................
Non, pas tant à plaindre, car à la fin les officiers
quittèrent la salle à manger, défilant devant la porte de
la chambre bleue avec un grand cliquetis de sabres et
d’éperons, et criant l’un après l’autre :
– Bonsoir, madame la mariée !
Puis tout bruit cessa. Je me trompe, l’Anglais sortit
dans le corridor et cria :
– Garçon ! apportez-moi une autre bouteille du
même porto.
Le calme était rétabli, dans l’hôtel de N***. La nuit
était douce, la lune dans son plein. Depuis un temps
immémorial, les amants se plaisent à regarder notre
satellite. Léon et son amie ouvrirent leur fenêtre, qui
donnait sur un petit jardin, et aspirèrent avec plaisir l’air
frais qu’embaumait un berceau de clématites.
Ils n’y restèrent pas longtemps toutefois. Un homme
se promenait dans le jardin, la tête baissée, les bras
croisés, un cigare à la bouche. Léon crut reconnaître le
neveu de l’Anglais qui aimait le bon vin de Porto.
192
Je hais les détails inutiles, et, d’ailleurs, je ne me
crois pas obligé de dire au lecteur tout ce qu’il peut
facilement imaginer, ni de raconter, heure par heure,
tout ce qui se passa dans l’hôtel de N***. Je dirai donc
que la bougie qui brûlait sur la cheminée sans feu de la
chambre bleue était plus d’à moitié consumée, quand,
dans l’appartement de l’Anglais, naguère silencieux, un
bruit étrange se fit entendre, comme un corps lourd peut
en produire en tombant. À ce bruit se joignit une sorte
de craquement non moins étrange, suivi d’un cri étouffé
et de quelques mots indistincts, semblables à une
imprécation. Les deux jeunes habitants de la chambre
bleue tressaillirent. Peut-être avaient-ils été réveillés en
sursaut. Sur l’un et l’autre, ce bruit, qu’ils ne
s’expliquaient pas, avait causé une impression presque
sinistre.
– C’est notre Anglais qui rêve, dit Léon en
s’efforçant de sourire. Mais il voulait rassurer sa
compagne, et il frissonna involontairement. Deux ou
trois minutes après, une porte s’ouvrit dans le corridor,
avec précaution, comme il semblait ; puis elle se
referma très doucement. On entendit un pas lent et mal
assuré qui, selon toute apparence, cherchait à se
dissimuler.
– Maudite auberge ! s’écria Léon.
– Ah ! c’est le paradis !... répondit la jeune femme
193
en laissant tomber sa tête sur l’épaule de Léon. Je
meurs de sommeil...
Elle soupira et se rendormit presque aussitôt.
Un moraliste illustre a dit que les hommes ne sont
jamais bavards lorsqu’ils n’ont plus rien à demander.
Qu’on ne s’étonne donc point si Léon ne fit aucune
tentative pour renouer la conversation ; ou disserter sur
les bruits de l’hôtel de N***. Malgré lui, il en était
préoccupé et son imagination y rattachait maintes
circonstances auxquelles, dans une autre disposition
d’esprit, il n’eût fait aucune attention. La figure sinistre
du neveu de l’Anglais lui revenait en mémoire. Il y
avait de la haine dans le regard qu’il jetait à son oncle,
tout en lui parlant avec humilité, sans doute parce qu’il
lui demandait de l’argent.
Quoi de plus facile à un homme jeune encore et
vigoureux, désespéré en outre, que de grimper du jardin
à la fenêtre de la chambre voisine ? D’ailleurs, il logeait
dans l’hôtel, puisque, la nuit, il se promenait dans le
jardin. Peut-être,... probablement même,...
indubitablement, il savait que le sac noir de son oncle
renfermait une grosse liasse de billets de banque... Et ce
coup sourd, comme un coup de massue sur un crâne
chauve !... ce cri étouffé !... ce jurement affreux ! et ces
pas ensuite ! Ce neveu avait la mine d’un assassin...
Mais on n’assassine pas dans un hôtel plein d’officiers.
194
Sans doute cet Anglais avait mis le verrou en homme
prudent, surtout sachant le drôle aux environs... Il s’en
défiait, puisqu’il n’avait pas voulu l’aborder avec son
sac à la main... Pourquoi se livrer à des pensées
hideuses quand on est si heureux ?
Voilà ce que Léon se disait mentalement. Au milieu
de ses pensées, que je me garderai d’analyser plus
longuement et qui se présentaient à lui presque aussi
confuses que les visions d’un rêve, il avait les yeux
fixés machinalement vers la porte de communication
entre la chambre bleue et celle de l’Anglais.
En France, les portes ferment mal. Entre celle-ci et
le parquet, il y avait un intervalle d’au moins deux
centimètres. Tout à coup, dans cet intervalle, à peine
éclairé par le reflet du parquet, parut quelque chose de
noirâtre, plat, semblable à une lame de couteau, car le
bord, frappé par la lumière de la bougie, présentait une
ligne mince, très brillante. Cela se mouvait lentement
dans la direction d’une petite mule de satin bleu, jetée
indiscrètement à peu de distance de cette porte. Était-ce
quelque insecte comme un mille-pattes ?... Non ; ce
n’est pas un insecte. Cela n’a pas de forme
déterminée... Deux ou trois traînées brunes, chacune
avec sa ligne de lumière sur les bords, ont pénétré dans
la chambre. Leur mouvement s’accélère, grâce à la
pente du parquet... Elles s’avancent rapidement, elles
195
viennent effleurer la petite mule. Plus de doute ! C’est
un liquide, et, ce liquide, on en voyait maintenant
distinctement la couleur à la lueur de la bougie, c’était
du sang ! Et tandis que Léon, immobile, regardait avec
horreur ces traînées effroyables, la jeune femme
dormait toujours d’un sommeil tranquille, et sa
respiration régulière échauffait le cou et l’épaule de son
amant.
...........................................................
Le soin qu’avait eu Léon de commander le dîner dès
en arrivant dans l’hôtel de N*** prouve suffisamment
qu’il avait une assez bonne tête, une intelligence élevée
et qu’il savait prévoir. Il ne démentit pas en cette
occasion le caractère qu’on a pu lui reconnaître déjà. Il
ne fit pas un mouvement et toute la force de son esprit
se tendit avec effort pour prendre une résolution en
présence de l’affreux malheur qui le menaçait.
Je m’imagine que la plupart de mes lecteurs, et
surtout mes lectrices, remplis de sentiments héroïques,
blâmeront en cette circonstance la conduite et
l’immobilité de Léon. Il aurait dû, me dira-t-on, courir à
la chambre de l’Anglais et arrêter le meurtrier, tout au
moins tirer sa sonnette et carillonner les gens de l’hôtel.
– À cela je répondrai d’abord que, dans les hôtels de
France, il n’y a de sonnettes que pour l’ornement des
chambres et que leurs cordons ne correspondent à
196
aucun appareil métallique. J’ajouterai
respectueusement, mais avec fermeté, que, s’il est mal
de laisser mourir un Anglais à côté de soi, il n’est pas
louable de lui sacrifier une femme qui dort la tête sur
votre épaule. Que serait-il arrivé si Léon eût fait un
tapage à réveiller l’hôtel ? Les gendarmes, le procureur
impérial et son greffier seraient arrivés aussitôt. Avant
de lui demander ce qu’il avait vu et entendu, ces
messieurs sont, par profession, si curieux qu’ils lui
auraient dit tout d’abord :
– Comment vous nommez-vous ? Vos papiers ? Et
madame ? Que faisiez-vous ensemble dans la chambre
bleue ? Vous aurez à comparaître en cour d’assises pour
dire que le tant de tel mois, à telle heure de nuit, vous
avez été les témoins de tel fait.
Or c’est précisément cette idée de procureur
impérial et de gens de justice qui la première se
présenta à l’esprit de Léon. Il y a parfois dans la vie des
cas de conscience difficiles à résoudre ; vaut-il mieux
laisser égorger un voyageur inconnu, ou déshonorer et
perdre la femme qu’on aime ?
Il est désagréable d’avoir à se poser un pareil
problème. J’en donne en dix la solution au plus habile.
Léon fit donc ce que probablement plusieurs eussent
fait à sa place : il ne bougea pas.
197
Les yeux fixés sur la mule bleue et le petit ruisseau
rouge qui la touchait, il demeura longtemps comme
fasciné, tandis qu’une sueur froide mouillait ses tempes
et que son coeur battait dans sa poitrine à la faire
éclater.
Une foule de pensées et d’images bizarres et
horribles l’obsédaient, et une voix intérieure lui criait à
chaque instant : « Dans une heure, on saura tout, et
c’est ta faute ! » Cependant, à force de se dire :
« Qu’allais-je faire dans cette galère ? » on finit par
apercevoir quelques rayons d’espérance. Il se dit enfin :
– Si nous quittions ce maudit hôtel avant la
découverte de ce qui s’est passé dans la chambre à côté,
peut-être pourrions-nous faire perdre nos traces.
Personne ne nous connaît ici ; on ne m’a vu qu’en
lunettes bleues ; on ne l’a vue que sous son voile. Nous
sommes à deux pas d’une station, et en une heure nous
serions bien loin de N***.
Puis, comme il avait longuement étudié l’Indicateur
pour organiser son expédition, il se rappela qu’un train
passait à huit heures allant à Paris. Bientôt après, on
serait perdu dans l’immensité de cette ville où se
cachent tant de coupables. Qui pourrait y découvrir
deux innocents ? Mais n’entrerait-on pas chez l’Anglais
avant huit heures ? Toute la question était là.
Bien convaincu qu’il n’avait pas d’autre parti à
198
prendre, il fit un effort désespéré pour secouer la
torpeur qui s’était emparée de lui depuis si longtemps ;
mais, au premier mouvement qu’il fit, sa jeune
compagne se réveilla et l’embrassa à l’étourdie. Au
contact de sa joue glacée, elle laissa échapper un petit
cri :
– Qu’avez-vous ? lui dit-elle avec inquiétude. Votre
front est froid comme un marbre.
– Ce n’est rien, répondit-il d’une voix mal assurée.
J’ai entendu un bruit dans la chambre à côté...
Il se dégagea de ses bras et d’abord écarta la mule
bleue et plaça un fauteuil devant la porte de
communication, de manière à cacher à son amie
l’affreux liquide qui, ayant cessé de s’étendre, formait
maintenant une tache assez large sur le parquet. Puis il
entr’ouvrit la porte qui donnait sur le corridor et écouta
avec attention : il osa même s’approcher de la porte de
l’Anglais. Elle était fermée. Il y avait déjà quelque
mouvement dans l’hôtel. Le jour se levait. Les valets
d’écurie pansaient les chevaux dans la cour, et, du
second étage, un officier descendait les escaliers en
faisant résonner ses éperons. Il allait présider à cet
intéressant travail, plus agréable aux chevaux qu’aux
humains, et qu’en termes techniques on appelle la botte.
Léon rentra dans la chambre bleue, et, avec tous les
ménagements que l’amour peut inventer, à grands
199
renforts de circonlocutions et d’euphémismes, il exposa
à son amie la situation où il se trouvait.
Danger de rester ; danger de partir trop
précipitamment ; danger encore plus grand d’attendre
dans l’hôtel que la catastrophe de la chambre voisine
fût découverte.
Inutile de dire l’effroi causé par cette
communication, les larmes qui la suivirent, les
propositions insensées qui furent mises en avant ; que
de fois les deux infortunés se jetèrent dans les bras l’un
de l’autre, en se disant : « Pardonne-moi ! pardonne-
moi ! » Chacun se croyait le plus coupable. Ils se
promirent de mourir ensemble, car la jeune femme ne
doutait pas que la justice ne les trouvât coupables du
meurtre de l’Anglais, et, comme ils n’étaient pas sûrs
qu’on leur permit de s’embrasser encore sur l’échafaud,
ils s’embrassèrent à s’étouffer, s’arrosant à l’envi de
leurs larmes. Enfin, après avoir dit bien des absurdités
et bien des mots tendres et déchirants, ils reconnurent,
au milieu de mille baisers, que le plan médité par Léon,
c’est-à-dire le départ par le train de huit heures, était en
réalité le seul praticable et le meilleur à suivre. Mais
restaient encore deux mortelles heures à passer. À
chaque pas dans le corridor, ils frémissaient de tous
leurs membres. Chaque craquement de bottes leur
annonçait l’entrée du procureur impérial.
200
Leur petit paquet fut fait en un clin d’oeil. La jeune
femme voulait brûler dans la cheminée la mule bleue ;
mais Léon la ramassa, et après l’avoir essuyée à la
descente de lit, il la baisa et la mit dans sa poche. Il fut
surpris de trouver qu’elle sentait la vanille ; son amie
avait pour parfum le bouquet de l’impératrice Eugénie.
Déjà tout le monde était réveillé dans l’hôtel. On
entendait des garçons qui riaient, des servantes qui
chantaient, des soldats qui brossaient les habits des
officiers. Sept heures venaient de sonner. Léon voulut
obliger son amie à prendre une tasse de café au lait,
mais elle déclara que sa gorge était si serrée, qu’elle
mourrait si elle essayait de boire quelque chose.
Léon, muni de ses lunettes bleues, descendit pour
payer sa note. L’hôte lui demanda pardon, pardon du
bruit qu’on avait fait, et qu’il ne pouvait encore
s’expliquer, car MM. les officiers étaient toujours si
tranquilles ! Léon l’assura qu’il n’avait rien entendu et
qu’il avait parfaitement dormi.
– Par exemple, votre voisin de l’autre côté, continua
l’hôte, n’a pas dû vous incommoder. Il ne fait pas
beaucoup de bruit, celui-là. Je parie qu’il dort encore
sur les deux oreilles.
Léon s’appuya fortement au comptoir pour ne pas
tomber, et la jeune femme, qui avait voulu le suivre, se
cramponna à son bras, en serrant son voile devant ses
201
yeux.
– C’est un milord, poursuivit l’hôte impitoyable. Il
lui faut toujours du meilleur. Ah ! c’est un homme bien
comme il faut ! Mais tous les Anglais ne sont pas
comme lui. Il y en avait un ici qui est un pingre. Il
trouve tout trop cher, l’appartement, le dîner. Il voulut
me compter son billet pour cent vingt-cinq francs, un
billet de la banque d’Angleterre de cinq livres sterling...
Pourvu encore qu’il soit bon !... Tenez, monsieur, vous
devez vous y connaître, car je vous ai entendu parler
anglais avec madame... Est-il bon ?
En parlant ainsi, il lui présentait une banknote de
cinq livres sterling. Sur un des angles, il y avait une
petite tache rouge que Léon s’expliqua aussitôt.
– Je le crois fort bon, dit-il d’une voix étranglée.
– Oh ! vous avez bien le temps, reprit l’hôte ; le
train ne passe qu’à huit heures, et il est toujours en
retard. Veuillez donc vous asseoir, madame ; vous
semblez fatiguée...
En ce moment, une grosse servante entra.
– Vite de l’eau chaude, dit-elle, pour le thé de
milord ! Apportez aussi une éponge ! Il a cassé sa
bouteille et toute sa chambre est inondée.
À ces mots, Léon se laissa tomber sur une chaise ;
sa compagne en fit de même. Une forte envie de rire les
202
prit tous les deux, et ils eurent quelque peine à ne pas
éclater. La jeune femme lui serra joyeusement la main.
– Décidément, dit Léon à l’hôte, nous ne partirons
que par le train de deux heures. Faites-nous un bon
déjeuner pour midi.
Biarritz, septembre 1866.
203
Djoûmane
204
Le 21 mai 18.., nous rentrions à Tlemcen.
L’expédition avait été heureuse ; nous ramenions
boeufs, moutons, chameaux, des prisonniers et des
otages.
Après trente-sept jours de campagne ou plutôt de
chasse incessante, nos chevaux étaient maigres,
efflanqués, mais ils avaient encore l’oeil vif et plein de
feu ; pas un n’était écorché sous la selle. Nos hommes,
bronzés par le soleil, les cheveux longs, les buffleteries
sales, les vestes râpées, montraient cet air d’insouciance
au danger et à la misère qui caractérise le vrai soldat.
Pour fournir une belle charge, quel général n’eût
préféré nos chasseurs aux plus pimpants escadrons
habillés de neuf ?
Depuis le matin, je pensais à tous les petits bonheurs
qui m’attendaient.
Comme j’allais dormir dans mon lit de fer, après
avoir couché trente-sept nuits sur un rectangle de toile
cirée ! Je dînerais assis sur une chaise, j’aurais du pain
tendre et du sel à discrétion ! Puis je me demandais si
mademoiselle Concha aurait une fleur de grenadier ou
du jasmin dans ses cheveux, et si elle aurait tenu les
serments prêtés à mon départ ; mais, fidèle ou
205
inconstante, je sentais qu’elle pouvait compter sur le
grand fond de tendresse qu’on rapporte du désert. Il n’y
avait personne dans notre escadron qui n’eût ses projets
pour la soirée.
Le colonel nous reçut fort paternellement, et même
il nous dit qu’il était content de nous ; puis, il prit à part
notre commandant et, pendant cinq minutes, lui tint à
voix basse des discours médiocrement agréables, autant
que nous en pouvions juger sur l’expression de leurs
physionomies.
Nous observions le mouvement des moustaches du
colonel, qui s’élevaient à la hauteur de ses sourcils,
tandis que celles du commandant descendaient
piteusement défrisées jusque sur sa poitrine. Un jeune
chasseur, que je fis semblant de ne pas entendre,
prétendit que le nez du commandant s’allongeait à vue
d’oeil ; mais bientôt les nôtres s’allongèrent aussi,
lorsque le commandant revint nous dire : « Qu’on fasse
manger les chevaux et qu’on soit prêt à partir au
coucher du soleil ! Les officiers dînent chez le colonel à
cinq heures, tenue de campagne ; on monte à cheval
après le café... Est-ce que, par hasard, vous ne seriez
pas contents, messieurs ?... »
Nous n’en convînmes pas et nous le saluâmes en
silence, l’envoyant à tous les diables à part nous, ainsi
que le colonel.
206
Nous n’avions que peu de temps pour faire nos
petits préparatifs. Je m’empressai de me changer, et,
après avoir fait ma toilette, j’eus la pudeur de ne pas
m’asseoir dans ma bergère, de peur de m’y endormir.
À cinq heures, j’entrai chez le colonel. Il demeurait
dans une grande maison moresque, dont je trouvai le
patio rempli de monde, Français et indigènes, qui se
pressaient autour d’une bande de pèlerins ou de
saltimbanques arrivant du Sud.
Un vieillard, laid comme un singe, à moitié nu sous
un bournous troué, la peau couleur de chocolat à l’eau,
tatoué sur toutes les coutures, les cheveux crépus et si
touffus, qu’on aurait cru de loin qu’il avait un colback
sur la tête, la barbe blanche et hérissée, dirigeait la
représentation.
C’était, disait-on, un grand saint et un grand sorcier.
Devant lui, un orchestre composé de deux flûtes et
de trois tambours faisait un tapage infernal, digne de la
pièce qui allait se jouer. Il disait qu’il avait reçu d’un
marabout fort renommé tout pouvoir sur les démons et
les bêtes féroces, et, après un petit compliment à
l’adresse du colonel et du respectable public, il procéda
à une sorte de prière ou d’incantation, appuyée par sa
musique, tandis que les acteurs sous ses ordres
sautaient, dansaient, tournaient sur un pied et se
frappaient la poitrine à grands coups de poing.
207
Cependant, les tambours et les flûtes allaient
toujours précipitant la mesure.
Lorsque la fatigue et le vertige eurent fait perdre à
ces gens le peu de cervelle qu’ils avaient, le sorcier en
chef tira de quelques paniers placés autour de lui des
scorpions et des serpents, et, après avoir montré qu’ils
étaient pleins de vie, il les jetait à ces farceurs, qui
tombaient dessus comme des chiens sur un os, et les
mettaient en pièces à belles dents, s’il vous plaît.
Nous regardions d’une galerie haute le singulier
spectacle que nous donnait le colonel, pour nous
préparer sans doute à bien dîner. Pour moi, détournant
les yeux de ces coquins qui me dégoûtaient, je
m’amusais à regarder une jolie petite fille de treize ou
quatorze ans qui se faufilait dans la foule pour se
rapprocher du spectacle.
Elle avait les plus beaux yeux du monde, et ses
cheveux tombaient sur ses épaules en tresses menues
terminées par de petites pièces d’argent, qu’elle faisait
tinter en remuant la tête avec grâce. Elle était habillée
avec plus de recherche que la plupart des filles du
pays : mouchoir de soie et d’or sur la tête, veste de
velours brodée, pantalons courts en satin bleu, laissant
voir ses jambes nues entourées d’anneaux d’argent.
Point de voile sur la figure. Était-ce une juive, une
idolâtre ? ou bien appartenait-elle à ces hordes errantes
208
dont l’origine est inconnue et que ne troublent pas des
préjugés religieux ?
Tandis que je suivais tous ses mouvements avec je
ne sais quel intérêt, elle était parvenue au premier rang
du cercle où ces enragés exécutaient leurs exercices.
En voulant s’approcher encore davantage, elle fit
tomber un long panier à base étroite qu’on n’avait pas
ouvert. Presque en même temps, le sorcier et l’enfant
firent entendre un cri terrible, et un grand mouvement
s’opéra dans le cercle, chacun reculant avec effroi.
Un serpent très gros venait de s’échapper du panier,
et la petite fille l’avait pressé de son pied. En un instant,
le reptile s’était enroulé autour de sa jambe. Je vis
couler quelques gouttes de sang sous l’anneau qu’elle
portait à la cheville. Elle tomba à la renverse, pleurant
et grinçant des dents. Une écume blanche couvrit ses
lèvres, tandis qu’elle se roulait dans la poussière.
– Courez donc, cher docteur ! criai-je à notre
chirurgien-major. Pour l’amour de Dieu, sauvez cette
pauvre enfant.
– Innocent ! répondit le major en haussant les
épaules. Ne voyez-vous pas que c’est dans le
programme ? D’ailleurs, mon métier est de vous couper
les bras et les jambes. C’est l’affaire de mon confrère
là-bas de guérir les filles mordues par les serpents.
209
Cependant le vieux sorcier était accouru, et son
premier soin fut de s’emparer du serpent.
– Djoûmane ! Djoûmane ! lui disait-il d’un ton de
reproche amical.
Le serpent se déroula, quitta sa proie et se mit à
ramper. Le sorcier fut leste à le saisir par le bout de la
queue, et, le tenant à bout de bras, il fit le tour du
cercle, montrant le reptile qui se tordait et sifflait sans
pouvoir se redresser.
Vous n’ignorez pas qu’un serpent qu’on tient par la
queue est fort empêché de sa personne. Il ne peut
relever qu’un quart tout au plus de sa longueur, et, par
conséquent, ne peut mordre la main qui l’a saisi.
Au bout d’une minute, le serpent fut remis dans son
panier, le couvercle bien assujetti, et le magicien
s’occupa de la petite fille, qui criait et gigotait toujours.
Il lui mit sur la plaie une pincée de poudre blanche qu’il
tira de sa ceinture, puis murmura à l’oreille de l’enfant
une incantation dont l’effet ne se fit pas attendre. Les
convulsions cessèrent ; la petite fille s’essuya la
bouche, ramassa son mouchoir de soie, en secoua la
poussière, le remit sur sa tête, se leva, et bientôt on la
vit sortir
Un instant après, elle montait dans notre galerie
pour faire sa quête, et nous collions sur son front et sur
210
ses épaules force pièces de cinquante centimes.
Ce fut la fin de la représentation, et nous allâmes
dîner.
J’avais bon appétit et je me préparais à faire honneur
à une magnifique anguille à la tartare, quand notre
docteur, auprès de qui j’étais assis, me dit qu’il
reconnaissait le serpent de tout à l’heure. Il me fut
impossible d’en manger une bouchée.
Le docteur, après s’être bien moqué de mes
préjugés, réclama ma part de l’anguille et m’assura que
le serpent avait un goût délicieux.
– Ces coquins que vous venez de voir, me dit-il,
sont des connaisseurs. Ils vivent dans des cavernes
comme des Troglodytes, avec leurs serpents ; ils ont de
jolies filles, témoin la petite aux culottes bleues. On ne
sait quelle religion ils ont, mais ce sont des malins,. et
je veux faire connaissance de leur cheik.
Pendant le dîner, nous apprîmes pour quel motif
nous reprenions la campagne. Sidi-Lala, poursuivi
chaudement par le colonel R***, cherchait à gagner les
montagnes du Maroc.
Deux routes à choisir : une au sud de Tlemcen en
passant à gué la Moulaïa, sur le seul point où des
escarpements ne la rendent pas inaccessible ; l’autre par
la plaine, au nord de notre cantonnement. Là, il devait
211
trouver notre colonel et le gros du régiment.
Notre escadron était chargé de l’arrêter au passage
de la rivière, s’il le tentait ; mais cela était peu probable.
Vous saurez que la Moulaïa coule entre deux murs
de rochers, et il n’y a qu’un seul point, comme une
sorte de brèche assez étroite, où des chevaux puissent
passer. Le lieu m’était bien connu, et je ne comprends
pas pourquoi on n’y a pas encore élevé un blockhaus.
Tant il y a que, pour le colonel, il y avait toutes chances
de rencontrer l’ennemi, et, pour nous, de faire une
course inutile.
Avant la fin du dîner, plusieurs cavaliers du
Maghzen avaient apporté des dépêches du colonel
R***. L’ennemi avait pris position et montrait comme
une envie de se battre. Il avait perdu du temps.
L’infanterie du colonel R*** allait arriver et le
culbuter.
Mais par où s’enfuirait-il ? Nous n’en savions rien,
et il fallait le prévenir sur les deux routes. Je ne parle
pas d’un dernier parti qu’il pouvait prendre, se jeter
dans le désert ; ses troupeaux et sa smala y seraient
bientôt morts de faim et de soif. On convint de quelques
signaux pour s’avertir du mouvement de l’ennemi.
Trois coups de canon tirés à Tlemcen nous
préviendraient que Sidi-Lala paraissait dans la plaine, et
212
nous emportions, nous, des fusées pour faire savoir que
nous avions besoin d’être soutenus. Selon toute
vraisemblance, l’ennemi ne pourrait pas se montrer
avant le point du jour, et nos deux colonnes avaient
plusieurs heures d’avance sur lui.
La nuit était faite quand nous montâmes à cheval. Je
commandais le peloton d’avant-garde. Je me sentais
fatigué, j’avais froid ; je mis mon manteau, j’en relevai
le collet, je chaussai mes étriers, et j’allais
tranquillement au grand pas de ma jument, écoutant
avec distraction le maréchal des logis Wagner, qui me
racontait l’histoire de ses amours, malheureusement
terminées par la fuite d’une infidèle qui lui avait
emporté avec son coeur une montre d’argent et une
paire de bottes neuves. Je savais déjà cette histoire, et
elle me semblait encore plus longue que de coutume.
La lune se levait comme nous nous mettions en
route. Le ciel était pur, mais du sol s’élevait un petit
brouillard blanc, rasant la terre, qui semblait couverte
de cardes de coton. Sur ce fond blanc la lune lançait de
longues ombres, et tous les objets prenaient un aspect
fantastique. Tantôt je croyais voir des cavaliers arabes
en vedette : en m’approchant, je trouvais des tamaris en
fleur ; tantôt je m’arrêtais, croyant entendre les coups
de canon de signal : Wagner me disait que c’était un
cheval qui courait.
213
Nous arrivâmes au gué, et le commandant prit ses
dispositions.
Le lieu était merveilleux pour la défense, et notre
escadron aurait suffi pour arrêter là un corps
considérable. Solitude complète de l’autre côté de la
rivière.
Après une assez longue attente, nous entendîmes le
galop d’un cheval, et bientôt parut un Arabe monté sur
un magnifique cheval qui se dirigeait vers nous. À son
chapeau de paille surmonté de plumes d’autruche, à sa
selle brodée d’où pendait une dgebira ornée de corail et
de fleurs d’or, on reconnaissait un chef ; notre guide
nous dit que c’était Sidi-Lala en personne. C’était un
beau jeune homme, bien découplé, qui maniait son
cheval à merveille. Il le faisait galoper, jetait en l’air
son long fusil et le rattrapait en nous criant je ne sais
quels mots de défi.
Les temps de la chevalerie sont passés, et Wagner
demandait un fusil pour décrocher le marabout, à ce
qu’il disait ; mais je m’y opposai, et, pour qu’il ne fût
pas dit que les Français eussent refusé de combattre en
champ clos avec un Arabe, je demandai au
commandant la permission de passer le gué et de
croiser le fer avec Sidi-Lala. La permission me fut
accordée, et aussitôt je passai la rivière, tandis que le
chef ennemi s’éloignait au petit galop pour prendre du
214
champ.
Dès qu’il me vit sur l’autre bord, il courut sur moi le
fusil à l’épaule.
– Méfiez-vous ! me cria Wagner.
Je ne crains guère les coups de fusil d’un cavalier,
et, après la fantasia qu’il venait d’exécuter, le fusil de
Sidi-Lala ne devait pas être en état de faire feu. En
effet, il pressa la détente à trois pas de moi, mais le fusil
rata, comme je m’y attendais. Aussitôt mon homme fit
tourner son cheval de la tête à la queue si rapidement
qu’au lieu de lui planter mon sabre dans la poitrine, je
n’attrapai que son bournous flottant.
Mais je le talonnais de près, le tenant toujours à ma
droite et le rabattant bon gré mal gré vers les
escarpements qui bordent la rivière. En vain essaya-t-il
de faire des crochets, je le serrais de plus en plus.
Après quelques minutes d’une course enragée, je vis
son cheval se cabrer tout à coup, et lui, tirant les rênes à
deux mains. Sans me demander pourquoi il faisait ce
mouvement singulier, j’arrivai sur lui comme un boulet,
je lui plantai ma latte au beau milieu du dos en même
temps que le sabot de ma jument frappait sa cuisse
gauche. Homme et cheval disparurent ; ma jument et
moi, nous tombâmes après eux.
Sans nous en être aperçus, nous étions arrivés au
215
bord d’un précipice et nous étions lancés... Pendant que
j’étais encore en l’air, – la pensée va vite ! – je me dis
que le corps de l’Arabe amortirait ma chute. Je vis
distinctement sous moi un bournous blanc avec une
grande tache rouge : c’est là que je tombai à pile ou
face.
Le saut ne fut pas si terrible que je l’avais cru, grâce
à la hauteur de l’eau ; j’en eus par-dessus les oreilles, je
barbotai un instant tout étourdi, et je ne sais trop
comment je me trouvai debout au milieu de grands
roseaux au bord de la rivière.
Ce qu’étaient devenus Sidi-Lala et les chevaux, je
n’en sais rien. J’étais trempé, grelottant, dans la boue,
entre deux murs de rochers. Je fis quelques pas,
espérant trouver un endroit où les escarpements seraient
moins roides ; plus j’avançais, plus ils me semblaient
abrupts et inaccessibles.
Tout à coup, j’entendis au-dessus de ma tête des pas
de chevaux et le cliquetis des fourreaux de sabre
heurtant contre les étriers et les éperons. Évidemment,
c’était notre escadron. Je voulus crier, mais pas un son
ne sortit de ma gorge ; sans doute, dans ma chute, je
m’étais brisé la poitrine.
Figurez-vous ma situation ! J’entendais les voix de
nos gens, je les reconnaissais, et je ne pouvais les
appeler à mon aide. Le vieux Wagner disait :
216
– S’il m’avait laissé faire, il aurait vécu pour être
colonel.
Bientôt le bruit diminua, s’affaiblit, je n’entendis
plus rien.
Au-dessus de ma tête pendait une grosse racine, et
j’espérais, en la saisissant, me guinder sur la berge.
D’un effort désespéré, je m’élançai, et... sss !... la racine
se tord et m’échappe avec un sifflement affreux...
C’était un énorme serpent...
Je retombai dans l’eau : le serpent, glissant entre
mes jambes, se jeta dans la rivière, où il me sembla
qu’il laissait comme une traînée de feu...
Une minute après, j’avais retrouvé mon sang-froid,
et cette lumière tremblotant sur l’eau n’avait pas
disparu. C’était, comme je m’en aperçus, le reflet d’une
torche. À une vingtaine de pas de moi, une femme
emplissait d’une main une cruche à la rivière, et de
l’autre tenait un morceau de bois résineux qui flambait.
Elle ne se doutait pas de ma présence. Elle posa
tranquillement sa cruche sur sa tête, et, sa torche à la
main, disparut dans les roseaux. Je la suivis et me
trouvai à l’entrée d’une caverne.
La femme s’avançait fort tranquillement et montait
une pente assez rapide, une espèce d’escalier taillé
contre la paroi d’une salle immense. À la lueur de la
217
torche, je voyais le sol de cette salle, qui ne dépassait
guère le niveau de la rivière, mais je ne pouvais
découvrir qu’elle en était l’étendue. Sans trop savoir ce
que je faisais, je m’engageai sur la rampe après la
femme qui portait la torche et je la suivis à distance. De
temps en temps, sa lumière disparaissait derrière
quelque anfractuosité de rocher, et je la retrouvais
bientôt.
Je crus apercevoir encore l’ouverture sombre de
grandes galeries en communication avec la salle
principale. On eût dit une ville souterraine avec ses rues
et ses carrefours. Je m’arrêtai, jugeant qu’il était
dangereux de m’aventurer seul dans cet immense
labyrinthe.
Tout à coup, une des galeries au-dessous de moi
s’illumina d’une vive clarté. Je vis un grand nombre de
flambeaux qui semblaient sortir des flancs du rocher
pour former comme une grande procession. En même
temps s’élevait un chant monotone qui rappelait la
psalmodie des Arabes récitant leurs prières.
Bientôt je distinguai une grande multitude qui
s’avançait avec lenteur. En tête marchait un homme
noir, presque nu, la tête couverte d’une énorme masse
de cheveux hérissés. Sa barbe blanche tombant sur sa
poitrine tranchait sur la couleur brune de sa poitrine
tailladée de tatouages bleuâtres. Je reconnus aussitôt
218
mon sorcier de la veille, et, bientôt après, je retrouvai
auprès de lui la petite fille qui avait joué le rôle
d’Eurydice, avec ses beaux yeux, ses pantalons de soie
et son mouchoir brodé sur la tête.
Des femmes, des enfants, des hommes de tout âge
les suivaient, tous avec des torches, tous avec des
costumes bizarres à couleurs vives, des robes traînantes,
de hauts bonnets, quelques-uns en métal, qui reflétaient
de tous côtés la lumière des flambeaux.
Le vieux sorcier s’arrêta juste au-dessous de moi, et
toute la procession avec lui. Il se fit un grand silence. Je
me trouvais à une vingtaine de pieds au-dessus de lui,
protégé par de grosses pierres derrière lesquelles
j’espérais tout voir sans être aperçu. Aux pieds du
vieillard, j’aperçus une large dalle à peu près ronde,
ayant au centre un anneau de fer.
Il prononça quelques mots dans une langue à moi
inconnue, qui, je crois en être sûr, n’était ni de l’arabe
ni du kabyle. Une corde avec des poulies, suspendue je
ne sais où, tomba à ses pieds ; quelques-uns des
assistants l’engagèrent dans l’anneau, et, à un signal,
vingt bras vigoureux faisant effort à la fois, la pierre,
qui semblait très lourde, se souleva, et on la rangea de
côté.
J’aperçus alors comme l’ouverture d’un puits, dont
l’eau était à moins d’un mètre du bord. L’eau, ai-je dit ?
219
je ne sais quel affreux liquide c’était, recouvert d’une
pellicule irisée, interrompue et brisée par places, et
laissant voir une boue noire et hideuse.
Debout, près de la margelle du puits, le sorcier tenait
la main gauche sur la tête de la petite fille, de la droite il
faisait des gestes étranges pendant qu’il prononçait une
espèce d’incantation au milieu du recueillement
général.
De temps en temps, il élevait la voix comme s’il
appelait quelqu’un : « Djoûmane ! Djoûmane ! » criait-
il ; mais personne ne venait. Cependant, il roulait les
yeux, grinçait des dents, et faisait entendre des cris
rauques qui ne semblaient pas sortir d’une poitrine
humaine. Les momeries de ce vieux coquin m’agaçaient
et me transportaient d’indignation ; j’étais tenté de lui
jeter sur la tête une des pierres que j’avais sous la main.
Pour la trentième fois peut-être, il venait de hurler ce
nom de Djoûmane, quand je vis trembler la pellicule
irisée du puits, et à ce signe toute la foule se rejeta en
arrière ; le vieillard et la petite fille demeurèrent seuls
au bord du trou.
Soudain un gros bouillon de boue bleuâtre s’éleva
du puits, et de cette boue sortit la tête énorme d’un
serpent, d’un gris livide, avec des yeux
phosphorescents...
Involontairement, je fis un haut-le-corps en arrière ;
220
j’entendis un petit cri et le bruit d’un corps pesant qui
tombait dans l’eau...
Quand je reportai la vue en bas, un dixième de
seconde après peut-être, j’aperçus le sorcier seul au
bord du puits, dont l’eau bouillonnait encore. Au milieu
des fragments de la pellicule irisée flottait le mouchoir
qui couvrait les cheveux de la petite fille...
Déjà la pierre était en mouvement et retombait sur
l’ouverture de l’horrible gouffre. Alors, tous les
flambeaux s’éteignirent à la fois, et je restai dans les
ténèbres au milieu d’un silence si profond, que
j’entendais distinctement les battements de mon coeur...
Dès que je fus un peu remis de cette horrible scène,
je voulus sortir de la caverne, jurant que, si je parvenais
à rejoindre mes camarades, je reviendrais exterminer les
abominables hôtes de ces lieux, hommes et serpents.
Il s’agissait de trouver son chemin ; j’avais fait, à ce
que je croyais, une centaine de pas dans l’intérieur de la
caverne, ayant le mur de rocher à ma droite.
Je fis demi-tour, mais je n’aperçus aucune lumière
qui indiquât l’ouverture du souterrain ; mais il ne
s’étendait pas en ligne droite, et, d’ailleurs, j’avais
toujours monté depuis le bord de la rivière ; de ma main
gauche je tâtais le rocher, de la droite je tenais mon
sabre et je sondais le terrain, avançant lentement et avec
221
précaution. Pendant un quart d’heure, vingt minutes...,
une demi-heure peut-être, je marchai sans trouver
l’entrée.
L’inquiétude me prit. Me serais-je engagé, sans
m’en apercevoir, dans quelque galerie latérale, au lieu
de revenir par le chemin que j’avais suivi d’abord ?...
J’avançais toujours, tâtant le rocher, lorsqu’au lieu
du froid de la pierre, je sentis une tapisserie, qui, cédant
sous ma main, laissa échapper un rayon de lumière.
Redoublant de précaution, j’écartai sans bruit la
tapisserie et me trouvai dans un petit couloir qui
donnait dans une chambre fort éclairée dont la porte
était ouverte. Je vis que cette chambre était tendue
d’une étoffe à fleurs de soie et d’or. Je distinguai un
tapis de Turquie, un bout de divan en velours. Sur le
tapis, il y avait un narghileh d’argent et des cassolettes.
Bref, un appartement somptueusement meublé dans le
goût arabe.
Je m’approchai à pas de loup jusqu’à la porte. Une
jeune femme était accroupie sur ce divan, près duquel
était posée une petite table basse en marqueterie,
supportant un grand plateau de vermeil chargé de
tasses, de flacons et de bouquets de fleurs.
En entrant dans ce boudoir souterrain, on se sentait
enivré de je ne sais quel parfum délicieux.
222
Tout respirait la volupté dans ce réduit ; partout je
voyais briller de l’or, de riches étoffes, des fleurs rares
et des couleurs variées. D’abord, la jeune femme ne
m’aperçut pas ; elle penchait la tête et d’un air pensif
roulait entre ses doigts les grains d’ambre jaune d’un
long chapelet. C’était une vraie beauté. Ses traits
ressemblaient à ceux de la malheureuse enfant que je
venais de voir, mais plus formés, plus réguliers, plus
voluptueux. Noire comme l’aile d’un corbeau, sa
chevelure,
Longue comme un manteau de roi,
s’étalait sur ses épaules, sur le divan et jusque sur le
tapis à ses pieds. Une chemise de soie transparente, à
larges raies, laissait deviner des bras et une gorge
admirables. Une veste de velours soutachée d’or serrait
sa taille, et de ses pantalons courts en satin bleu sortait
un pied merveilleusement petit, auquel était suspendue
une babouche dorée qu’elle faisait danser d’un
mouvement capricieux et plein de grâce.
Mes bottes craquèrent, elle releva la tête et
m’aperçut.
Sans se déranger, sans montrer la moindre surprise
de voir entrer chez elle un étranger le sabre à la main,
elle frappa dans ses mains avec joie et me fit signe
d’approcher. Je la saluai en portant la main à mon coeur
223
et à ma tête, pour lui montrer que j’étais au fait de
l’étiquette musulmane. Elle me sourit, et de ses deux
mains écarta ses cheveux, qui couvraient le divan ;
c’était me dire de prendre place à côté d’elle. Je crus
que tous les parfums de l’Arabie sortaient de ces beaux
cheveux.
D’un air modeste, je m’assis à l’extrémité du divan
en me promettant bien de me rapprocher tout à l’heure.
Elle prit une tasse sur le plateau, et, la tenant par la
soucoupe en filigrane, elle y versa une mousse de café,
et, après l’avoir effleurée de ses lèvres, elle me la
présenta :
– Ah ! Roumi, Roumi !... dit-elle...
– Est-ce que nous ne tuons pas le ver, mon
lieutenant ?...
À ces mots, j’ouvris les yeux comme des portes
cochères. Cette jeune femme avait des moustaches
énormes, c’était le vrai portrait du maréchal des logis
Wagner... En effet, Wagner était debout devant moi et
me présentait une tasse de café, tandis que, couché sur
le cou de mon cheval, je le regardais tout ébaubi.
– Il paraît que nous avons pioncé tout de même,
mon lieutenant. Nous voilà au gué et le café est
bouillant.
224
Il Viccolo* di Madama Lucrezia
*
En italien, le mot viccolo : ruelle, ne prend qu’un c.
225
J’avais vingt-trois ans quand je partis pour Rome.
Mon père me donna une douzaine de lettres de
recommandation, dont une seule, qui n’avait pas moins
de quatre pages, était cachetée. Il y avait sur l’adresse :
« À la marquise Aldobrandi. »
– Tu m’écriras, me dit mon père, si la marquise est
encore belle.
Or, depuis mon enfance, je voyais dans son cabinet,
suspendu à la cheminée, le portrait en miniature d’une
fort jolie femme, la tête poudrée et couronnée de lierre,
avec une peau de tigre sur l’épaule. Sur le fond, on
lisait : Roma 18... Le costume me paraissant singulier, il
m’était arrivé bien des fois de demander quelle était
cette dame. On me répondait :
– C’est une bacchante.
Mais cette réponse ne me satisfaisait guère ; même
je soupçonnais un secret ; car, à cette question si
simple, ma mère pinçait les lèvres, et mon père prenait
un air sérieux.
Cette fois, en me donnant la lettre cachetée, il
regarda le portrait à la dérobée ; j’en fis de même
involontairement, et l’idée me vint que cette bacchante
poudrée pouvait bien être la marquise Aldobrandi.
226
Comme je commençais à comprendre les choses de ce
monde, je tirai toute sorte de conclusions des mines de
ma mère et du regard de mon père.
Arrivé à Rome, la première lettre que j’allai rendre
fut celle de la marquise. Elle demeurait dans un beau
palais près de la place Saint-Marc.
Je donnai ma lettre et ma carte à un domestique en
livrée jaune qui m’introduisit dans un vaste salon,
sombre et triste, assez mal meublé. Mais, dans tous les
palais de Rome, il y a des tableaux de maîtres. Ce salon
en contenait un assez grand nombre, dont plusieurs fort
remarquables.
Je distinguai tout d’abord un portrait de femme qui
me parut être un Léonard de Vinci. À la richesse du
cadre, au chevalet de palissandre sur lequel il était posé,
on ne pouvait douter que ce ne fût le morceau capital de
la collection. Comme la marquise ne venait pas, j’eus
tout le loisir de l’examiner. Je le portai même près
d’une fenêtre afin de le voir sous un jour plus favorable.
C’était évidemment un portrait, non une tête de
fantaisie, car on n’invente pas de ces physionomies-là :
une belle femme avec les lèvres un peu grosses, les
sourcils presque joints, le regard altier et caressant tout
à la fois. Dans le fond, on voyait son écusson, surmonté
d’une couronne ducale. Mais ce qui me frappa le plus,
c’est que le costume, à la poudre près, était le même
227
que celui de la bacchante de mon père.
Je tenais encore le portrait à la main quand la
marquise entra.
– Juste comme son père ! s’écria-t-elle en
s’avançant vers moi. Ah ! les Français ! les Français ! À
peine arrivé, et déjà il s’empare de Madame Lucrèce.
Je m’empressai de faire mes excuses pour mon
indiscrétion, et me jetai dans des éloges à perte de vue
sur le chef-d’oeuvre de Léonard que j’avais eu la
témérité de déplacer.
– C’est en effet un Léonard, dit la marquise, et c’est
le portrait de la trop fameuse Lucrèce Borgia. De tous
mes tableaux, c’est celui que votre père admirait le
plus.... Mais, bon Dieu ! quelle ressemblance ! Je crois
voir votre père, comme il était il y a vingt-cinq ans.
Comment se porte-t-il ? Que fait-il ? Ne viendra-t-il pas
nous voir un jour à Rome ?
Bien que la marquise ne portât ni poudre ni peau de
tigre, du premier coup d’oeil, par la force de mon génie,
je reconnus en elle la bacchante de mon père. Quelque
vingt-cinq ans n’avaient pu faire disparaître entièrement
les traces d’une grande beauté. Son expression avait
changé seulement, comme sa toilette. Elle était tout en
noir, et son triple menton, son sourire grave, son air
solennel et radieux, m’avertissaient qu’elle était
228
devenue dévote.
Elle me reçut, d’ailleurs, on ne peut plus
affectueusement. En trois mots, elle m’offrit sa maison,
sa bourse, ses amis, parmi lesquels elle me nomma
plusieurs cardinaux.
– Regardez-moi, dit-elle, comme votre mère...
Elle baissa les yeux modestement.
– Votre père me charge de veiller sur vous et de
vous donner des conseils.
Et, pour me prouver qu’elle n’entendait pas que sa
mission fût une sinécure, elle commença sur l’heure par
me mettre en garde contre les dangers que Rome
pouvait offrir à un jeune homme de mon âge, et
m’exhorta fort à les éviter. Je devais fuir les mauvaises
compagnies, les artistes surtout, ne me lier qu’avec les
personnes qu’elle me désignerait. Bref, j’eus un sermon
en trois points. J’y répondis respectueusement et avec
l’hypocrisie convenable.
Comme je me levais pour prendre congé :
– Je regrette, me dit-elle, que mon fils le marquis
soit en ce moment dans nos terres de la Romagne, mais
je veux vous présenter mon second fils, don Ottavio,
qui sera bientôt un monsignor. J’espère qu’il vous
plaira et que vous deviendrez amis comme vous devez
l’être...
229
Elle ajouta précipitamment :
– Car vous êtes à peu près du même âge, et c’est un
garçon doux et rangé comme vous.
Aussitôt, elle envoya chercher don Ottavio. Je vis un
grand jeune homme pâle, l’air mélancolique, toujours
les yeux baissés, sentant déjà son cafard.
Sans lui laisser le temps de parler, la marquise me fit
en son nom toutes les offres de service les plus
aimables. Il confirmait par de grandes révérences toutes
les phrases de sa mère, et il fut convenu que, dès le
lendemain, il irait me prendre pour faire des courses par
la ville, et me ramènerait dîner en famille au palais
Aldobrandi.
J’avais à peine fait une vingtaine de pas dans la rue,
lorsque quelqu’un cria derrière moi d’une voix
impérieuse :
– Où donc allez-vous ainsi seul à cette heure, don
Ottavio ?
Je me retournai, et vis un gros abbé qui me
considérait des pieds à la tête en écarquillant les yeux.
– Je ne suis pas don Ottavio, lui dis-je.
L’abbé, me saluant jusqu’à terre, se confondit en
excuses, et, un moment après, je le vis entrer dans le
palais Aldobrandi. Je poursuivis mon chemin,
230
médiocrement flatté d’avoir été pris pour un monsignor
en herbe.
Malgré les avertissements de la marquise, peut-être
même à cause de ses avertissements, je n’eus rien de
plus pressé que de découvrir la demeure d’un peintre de
ma connaissance, et je passai une heure avec lui dans
son atelier à causer des moyens d’amusements, licites
ou non, que Rome pouvait me fournir. Je le mis sur le
chapitre des Aldobrandi.
La marquise, me dit-il, après avoir été fort légère,
s’était jetée dans la haute dévotion, quand elle eut
reconnu que l’âge des conquêtes était passé pour elle.
Son fils aîné était une brute qui passait son temps à
chasser et à encaisser l’argent que lui apportaient les
fermiers de ses vastes domaines. On était en train
d’abrutir le second fils, don Ottavio, dont on voulait
faire un jour un cardinal. En attendant, il était livré aux
jésuites. Jamais il ne sortait seul. Défense de regarder
une femme, ou de faire un pas sans avoir à ses talons un
abbé qui l’avait élevé pour le service de Dieu, et qui,
après avoir été le dernier amico de la marquise,
gouvernait maintenant sa maison avec une autorité à
peu près despotique.
Le lendemain, don Ottavio, suivi de l’abbé Negroni,
le même qui, la veille, m’avait pris pour son pupille,
vint me chercher en voiture et m’offrir ses services
231
comme cicerone.
Le premier monument où nous nous arrêtâmes était
une église. À l’exemple de son abbé, don Ottavio s’y
agenouilla, se frappa la poitrine, et fit des signes de
croix sans nombre. Après s’être relevé, il me montra les
fresques et les statues, et m’en parla en homme de bon
sens et de goût. Cela me surprit agréablement. Nous
commençâmes à causer et sa conversation me plut.
Pendant quelque temps, nous avions parlé italien. Tout
à coup, il me dit en français :
– Mon gouverneur n’entend pas un mot de votre
langue. Parlons français, nous serons plus libres.
On eût dit que le changement d’idiome avait
transformé ce jeune homme. Rien dans ses discours ne
sentait le prêtre. Je croyais entendre un de nos libéraux
de province. Je remarquai qu’il débitait tout d’un même
ton de voix monotone, et que souvent ce débit
contrastait étrangement avec la vivacité de ses
expressions. C’était une habitude prise apparemment
pour dérouter le Negroni, qui, de temps à autre, se
faisait expliquer ce que nous disions. Bien entendu que
nos traductions étaient des plus libres.
Nous vîmes passer un jeune homme en bas violets.
– Voilà, me dit don Ottavio, nos patriciens
d’aujourd’hui. Infâme livrée ! et ce sera la mienne dans
232
quelques mois ! Quel bonheur, ajouta-t-il après un
moment de silence, quel bonheur de vivre dans un pays
comme le vôtre ! Si j’étais Français, peut-être un jour
deviendrais-je député !
Cette noble ambition me donna une forte envie de
rire, et, notre abbé s’en étant aperçu, je fus obligé de lui
expliquer que nous parlions de l’erreur d’un
archéologue qui prenait pour antique une statue de
Bernin.
Nous revîmes dîner au palais Aldobrandi. Presque
aussitôt après le café, la marquise me demanda pardon
pour son fils, obligé, par certains devoirs pieux, à se
retirer dans son appartement. Je demeurai seul avec elle
et l’abbé Negroni, qui, renversé dans un grand fauteuil,
dormait du sommeil du juste.
Cependant, la marquise m’interrogeait en détail sur
mon père, sur Paris, sur ma vie passée, sur mes projets
pour l’avenir. Elle me parut aimable et bonne, mais un
peu trop curieuse et surtout trop préoccupée de mon
salut. D’ailleurs, elle parlait admirablement l’italien, et
je pris avec elle une bonne leçon de prononciation que
je me promis bien de répéter.
Je revins souvent la voir. Presque tous les matins,
j’allais visiter les antiquités avec son fils et l’éternel
Negroni, et, le soir, je dînais avec eux au palais
Aldobrandi. La marquise recevait peu de monde, et
233
presque uniquement des ecclésiastiques.
Une fois cependant, elle me présenta à une dame
allemande, nouvelle convertie et son amie intime.
C’était une madame de Strahlenheim, fort belle
personne établie depuis longtemps à Rome. Pendant
que ces dames causaient entre elles d’un prédicateur
renommé, je considérais, à la clarté d’une lampe, le
portrait de Lucrèce, quand je crus devoir placer mon
mot.
– Quels yeux ! m’écriai-je ; on dirait que ces
paupières vont remuer !
À cette hyperbole un peu prétentieuse que je
hasardais pour m’établir en qualité de connaisseur
auprès de madame Strahlenheim, elle tressaillit d’effroi
et se cacha la figure dans son mouchoir.
– Qu’avez-vous, ma chère ? dit la marquise.
– Ah ! rien, mais ce que monsieur vient de dire !...
On la pressa de questions, et, une fois qu’elle nous
eut dit que mon expression lui rappelait une histoire
effrayante, elle fut obligée de la raconter.
La voici en deux mots :
Madame de Strahlenheim avait une belle-soeur
nommée Wilhelmine, fiancée à un jeune homme de
Westphalie, Julius de Katzenellenbogen, volontaire
234
dans la division du général Kleist. Je suis bien fâché
d’avoir à répéter tant de noms barbares mais les
histoires merveilleuses n’arrivent jamais qu’à des
personnes dont les noms sont difficiles à prononcer.
Julius était un charmant garçon rempli de
patriotisme et de métaphysique. En partant pour
l’armée, il avait donné son portrait à Wilhelmine, et
Wilhelmine lui avait donné le sien, qu’il portait
toujours sur son coeur. Cela se fait beaucoup en
Allemagne.
Le 13 septembre 1813, Wilhelmine était à Cassel,
vers cinq heures du soir, occupée à tricoter avec sa
mère et sa belle-soeur. Tout en travaillant, elle regardait
le portrait de son fiancé, placé sur une petite table à
ouvrage en face d’elle. Tout à coup, elle pousse un cri
horrible, porte la main sur son coeur et s’évanouit. On
eut toutes les peines du monde à lui faire reprendre
connaissance, et, dès qu’elle put parler :
– Julius est mort ! s’écria-t-elle, Julius est tué !
Elle affirma, et l’horreur peinte sur tous ses traits
prouvait assez sa conviction, qu’elle avait vu le portrait
fermer les yeux, et qu’au même instant elle avait senti
une douleur atroce, comme si un fer rouge lui traversait
le coeur.
Chacun s’efforça inutilement de lui démontrer que
235
sa vision n’avait rien de réel et qu’elle n’y devait
attacher aucune importance. La pauvre enfant était
inconsolable ; elle passa la nuit dans les larmes, et, le
lendemain, elle voulut s’habiller de deuil, comme
assurée déjà du malheur qui lui avait été révélé.
Deux jours après, on reçut la nouvelle de la
sanglante bataille de Leipzig. Julius écrivait à sa fiancée
un billet daté du 13 à trois heures de l’après-midi. Il
n’avait pas été blessé, s’était distingué et venait d’entrer
à Leipzig, où il comptait passer la nuit avec le quartier
général, éloigné par conséquent de tout danger. Cette
lettre si rassurante ne put calmer Wilhelmine, qui,
remarquant qu’elle était datée de trois heures, persista à
croire que son amant était mort à cinq.
L’infortunée ne se trompait pas. On sut bientôt que
Julius, chargé de porter un ordre, était sorti de Leipzig à
quatre heures et demie, et qu’à trois quarts de lieue de
la ville, au delà de l’Elster, un traînard de l’armée
ennemie, embusqué dans un fossé, l’avait tué d’un coup
de feu. La balle, en lui perçant le coeur, avait brisé le
portrait de Whilhelmine.
– Et qu’est devenue cette pauvre jeune personne ?
demandai-je à madame de Strahlenheim.
– Oh ! elle a été bien malade. Elle est mariée
maintenant à M. le conseiller de justice de Werner, et,
si vous alliez à Dessau, elle vous montrerait le portrait
236
de Julius.
– Tout cela se fait par l’entremise du diable, dit
l’abbé, qui n’avait dormi que d’un oeil pendant
l’histoire de madame de Strahlenheim. Celui qui faisait
parler les oracles des païens peut bien faire mouvoir les
yeux d’un portrait quand bon lui semble. Il n’y a pas
vingt ans qu’à Tivoli, un Anglais a été étranglé par une
statue.
– Par une statue ! m’écriai-je ; et comment cela ?
– C’était un milord qui avait fait des fouilles à
Tivoli. Il avait trouvé une statue d’impératrice,
Agrippine, Messaline..., peu importe. Tant il y a qu’il la
fit porter chez lui, et qu’à force de la regarder et de
l’admirer, il en devint fou. Tous ces messieurs
protestants le sont déjà plus qu’à moitié. Il l’appelait sa
femme, sa milady, et l’embrassait, tout de marbre
qu’elle était. Il disait que la statue s’animait tous les
soirs à son profit. Si bien qu’un matin on trouva mon
milord roide mort dans son lit. Eh bien, le croiriez-
vous ? Il s’est rencontré un autre Anglais pour acheter
cette statue. Moi, j’en aurais fait faire de la chaux.
Quand on a entamé une fois le chapitre des
aventures surnaturelles, on ne s’arrête plus. Chacun
avait son histoire à raconter. Je fis ma partie moi-même
dans ce concert de récits effroyables ; en sorte qu’au
moment de nous séparer, nous étions tous passablement
237
émus et pénétrés de respect pour le pouvoir du diable.
Je regagnai à pied mon logement, et, pour tomber
dans la rue du Corso, je pris une petite ruelle tortueuse
par où je n’avais point encore passé. Elle était déserte.
On ne voyait que de longs murs de jardin, ou quelques
chétives maisons dont pas une n’était éclairée. Minuit
venait de sonner ; le temps était sombre. J’étais au
milieu de la rue, marchant assez vite, quand j’entendis
au-dessus de ma tête un petit bruit, un st ! et, au même
instant, une rose tomba à mes pieds. Je levai les yeux,
et, malgré l’obscurité, j’aperçus une femme vêtue de
blanc, à une fenêtre, le bras étendu vers moi. Nous
autres, Français, nous sommes fort avantageux en pays
étranger, et nos pères, vainqueurs de l’Europe, nous ont
bercés de traditions flatteuses pour l’orgueil national. Je
croyais pieusement à l’inflammabilité des dames
allemandes, espagnoles et italiennes à la seule vue d’un
Français. Bref, à cette époque, j’étais encore bien de
mon pays, et, d’ailleurs, la rose ne parlait-elle pas
clairement ?
– Madame, dis-je à voix basse, en ramassant la rose,
vous avez laissé tomber votre bouquet...
Mais déjà la femme avait disparu, et la fenêtre
s’était fermée sans faire le moindre bruit. Je fis ce que
tout autre eût fait à ma place. Je cherchai la porte la
plus proche ; elle était à deux pas de la fenêtre ; je la
238
trouvai, et j’attendis qu’on vînt me l’ouvrir. Cinq
minutes se passèrent dans un profond silence. Alors, je
toussai, puis je grattai doucement ; mais la porte ne
s’ouvrit pas. Je l’examinai avec plus d’attention,
espérant trouver une clef ou un loquet ; à ma grande
surprise, j’y trouvai un cadenas.
– Le jaloux n’est donc pas rentré, me dis-je.
Je ramassai une petite pierre et la jetai contre la
fenêtre. Elle rencontra un contrevent de bois et retomba
à mes pieds.
– Diable ! pensai-je, les dames romaines se figurent
donc qu’on a des échelles dans sa poche ? On ne
m’avait pas parlé de cette coutume.
J’attendis encore plusieurs minutes tout aussi
inutilement. Seulement, il me sembla une ou deux fois
voir trembler légèrement le volet, comme si de
l’intérieur on eût voulu l’écarter, pour voir dans la rue.
Au bout d’un quart d’heure, ma patience étant à bout,
j’allumai un cigare, et je poursuivis mon chemin, non
sans avoir bien reconnu la situation de la maison au
cadenas.
Le lendemain, en réfléchissant à cette aventure, je
m’arrêtai aux conclusions suivantes : Une jeune dame
romaine, probablement d’une grande beauté, m’avait
aperçu dans mes courses par la ville, et s’était éprise de
239
mes faibles attraits. Si elle ne m’avait déclaré sa
flamme que par le don d’une fleur mystérieuse, c’est
qu’une honnête pudeur l’avait retenue, ou bien qu’elle
avait été dérangée par la présence de quelque duègne,
peut-être par un maudit tuteur comme le Bartolo de
Rosine. Je résolus d’établir un siège en règle devant la
maison habitée par cette infante.
Dans ce beau dessein, je sortis de chez moi après
avoir donné à mes cheveux un coup de brosse
conquérant. J’avais mis ma redingote neuve et des gants
jaunes. En ce costume, le chapeau sur l’oreille, la rose
fanée à la boutonnière, je me dirigeai vers la rue dont je
ne savais pas encore le nom, mais que je n’eus pas de
peine à découvrir. Un écriteau au-dessus d’une madone
m’apprit qu’on l’appelait il viccolo di Madama
Lucrezia.
Ce nom m’étonna. Aussitôt, je me rappelai le
portrait de Léonard de Vinci, et les histoires de
pressentiments et de diableries que, la veille, on avait
racontées chez la marquise. Puis je pensai qu’il y avait
des amours prédestinées dans le ciel. Pourquoi mon
objet ne s’appellerait-il pas Lucrèce ? Pourquoi ne
ressemblerait-il pas à la Lucrèce de la galerie
Aldobrandi ?
Il faisait jour, j’étais à deux pas d’une charmante
personne et nulle pensée sinistre n’avait part à
240
l’émotion que j’éprouvais.
J’étais devant la maison. Elle portait le n° 13.
Mauvais augure... Hélas ! elle ne répondait guère à
l’idée que je m’en étais faite pour l’avoir vue la nuit. Ce
n’était pas un palais, tant s’en faut. Je voyais un enclos
de murs noircis par le temps et couverts de mousse,
derrière lesquels passaient les branches de quelques
arbres à fruits mal échenillés. Dans un angle de l’enclos
s’élevait un pavillon à un seul étage, ayant deux
fenêtres sur la rue, toutes les deux fermées par de vieux
contrevents garnis à l’extérieur de nombreuses barres
de fer. La porte était basse, surmontée d’un écusson
effacé, fermée comme la veille d’un gros cadenas
attaché d’une chaîne. Sur cette porte on lisait, écrit à la
craie : Maison à vendre ou à louer.
Pourtant, je ne m’étais pas trompé. De ce côté de la
rue, les maisons étaient assez rares pour que toute
confusion fût impossible. C’était bien mon cadenas, et,
qui plus est, deux feuilles de rose sur le pavé, près de la
porte, indiquaient le lieu précis où j’avais reçu la
déclaration par signes de ma bien-aimée, et prouvaient
qu’on ne balayait guère le devant de sa maison.
Je m’adressai à quelques pauvres gens du voisinage
pour savoir où logeait le gardien de cette mystérieuse
demeure.
– Ce n’est pas ici, me répondait-on brusquement.
241
Il semblait que ma question déplût à ceux que
j’interrogeais et cela piquait d’autant plus ma curiosité.
Allant de porte en porte, je finis par entrer dans une
espèce de cave obscure, où se tenait une vieille femme
qu’on pouvait soupçonner de sorcellerie, car elle avait
un chat noir et faisait cuire je ne sais quoi dans une
chaudière.
– Vous voulez voir la maison de madame Lucrèce ?
dit-elle, c’est moi qui en ai la clef.
– Eh bien, montrez-la-moi.
– Est-ce que vous voudriez la louer ? demanda-t-elle
en souriant d’un air de doute.
– Oui, si elle me convient.
– Elle ne vous conviendra pas. Mais, voyons, me
donnerez-vous un paul1 si je vous la montre ?
– Très volontiers.
Sur cette assurance, elle se leva prestement de son
escabeau, décrocha de la muraille une clef toute rouillée
et me conduisit devant le n° 13.
– Pourquoi, lui dis-je, appelle-t-on cette maison, la
maison de Lucrèce ?
Alors, la vieille en ricanant :
1
Pièce de monnaie des États pontificaux.
242
– Pourquoi, dit-elle, vous appelle-t-on étranger ?
N’est-ce pas parce que vous êtes étranger ?
– Bien ; mais qui était cette madame Lucrèce ?
Était-ce une dame de Rome ?
– Comment ! vous venez à Rome, et vous n’avez
pas entendu parler de madame Lucrèce ! Quand nous
serons entrés, je vous conterai son histoire. Mais voici
bien une autre diablerie ! Je ne sais ce qu’a cette clef,
elle ne tourne pas. Essayez vous-même.
En effet le cadenas et la clef ne s’étaient pas vus
depuis longtemps. Pourtant, au moyen de trois jurons et
d’autant de grincements de dents, je parvins à faire
tourner la clef ; mais je déchirai mes gants jaunes et me
disloquai la paume de la main. Nous entrâmes dans un
passage obscur qui donnait accès à plusieurs salles
basses.
Les plafonds, curieusement lambrissés, étaient
couverts de toiles d’araignée sous lesquelles on
distinguait à peine quelques traces de dorures. À
l’odeur de moisi qui s’exhalait de toutes les pièces, il
était évident que, depuis longtemps, elles étaient
inhabitées. On n’y voyait pas un seul meuble. Quelques
lambeaux de vieux cuir pendaient le long des murs
salpêtrés. D’après les sculptures de quelques consoles et
la forme des cheminées, je conclus que la maison datait
du XVe siècle, et il est probable qu’autrefois elle avait
243
été décorée avec quelque élégance. Les fenêtres, à petits
carreaux, la plupart brisés, donnaient sur le jardin, où
j’aperçus un rosier en fleur, avec quelques arbres
fruitiers et quantité de broccoli.
Après avoir parcouru toutes les pièces du rez-de-
chaussée, je montai à l’étage supérieur, où j’avais vu
mon inconnue. La vieille essaya de me retenir, en me
disant qu’il n’y avait rien à voir et que l’escalier était
fort mauvais. Me voyant entêté, elle me suivit, mais
avec une répugnance marquée. Les chambres de cet
étage ressemblaient fort aux autres ; seulement, elles
étaient moins humides ; le plancher et les fenêtres
étaient aussi en meilleur état. Dans la dernière pièce où
j’entrai, il y avait un large fauteuil en cuir noir, qui,
chose étrange, n’était pas couvert de poussière. Je m’y
assis, et, le trouvant commode pour écouter une
histoire, je priai la vieille de me raconter celle de
madame Lucrèce ; mais auparavant, pour lui rafraîchir
la mémoire, je lui fis présent de quelques pauls. Elle
toussa, se moucha et commença de la sorte :
– Du temps des païens, Alexandre étant empereur, il
avait une fille belle comme le jour, qu’on appelait
madame Lucrèce. Tenez, la voilà !...
Je me retournai vivement. La vieille me montrait
une console sculptée qui soutenait la maîtresse poutre
de la salle. C’était une sirène fort grossièrement
244
exécutée.
– Dame, reprit la vieille, elle aimait à s’amuser. Et,
comme son père aurait pu y trouver à redire, elle s’était
fait bâtir cette maison où nous sommes.
« Toutes les nuits, elle descendait du Quirinal et
venait ici pour se divertir. Elle se mettait à cette fenêtre,
et, quand il passait par la rue un beau cavalier comme
vous voilà, monsieur, elle l’appelait ; s’il était bien
reçu, je vous le laisse à penser. Mais les hommes sont
babillards, au moins quelques-uns, et ils auraient pu lui
faire du tort en jasant. Aussi y mettait-elle bon ordre.
Quand elle avait dit adieu au galant, ses estafiers se
tenaient dans l’escalier par où nous sommes montés. Ils
vous le dépêchaient, puis vous l’enterraient dans ces
carrés de broccoli. Allez ! on y en a trouvé des
ossements, dans ce jardin !
« Ce manège-là dura bien quelque temps. Mais voilà
qu’un soir son frère, qui s’appelait Sisto Tarquino,
passe sous sa fenêtre. Elle ne le reconnaît pas. Elle
l’appelle. Il monte. La nuit tous chats sont gris. Il en fut
de celui-là comme des autres. Mais il avait oublié son
mouchoir, sur lequel il y avait son nom écrit.
« Elle n’eut pas plus tôt vu la méchanceté qu’ils
avaient faite, que le désespoir la prend. Elle défait vite
sa jarretière et se pend à cette solive-là. Eh bien, en
voilà un exemple pour la jeunesse ! »
245
Pendant que la vieille confondait ainsi tous les
temps, mêlant les Tarquins aux Borgias, j’avais les
yeux fixés sur le plancher. Je venais d’y découvrir
quelques pétales de rose encore frais, qui me donnaient
fort à penser.
– Qui est-ce qui cultive ce jardin ? demandai-je à la
vieille.
– C’est mon fils, monsieur, le jardinier de M.
Vanozzi, celui à qui est le jardin d’à côté. M. Vanozzi
est toujours dans la Maremme ; il ne vient guère à
Rome. Voilà pourquoi le jardin n’est pas très bien
entretenu. Mon fils est avec lui. Et je crains bien qu’ils
ne reviennent pas de si tôt, ajouta-t-elle en soupirant.
– Il est donc fort occupé avec M. Vanozzi ?
– Ah ! c’est un drôle d’homme qui l’occupe à trop
de choses... Je crains qu’il ne se passe de mauvaises
affaires... Ah ! mon pauvre fils !
Elle fit un pas vers la porte comme pour rompre la
conversation.
– Personne n’habite donc ici ? repris-je en l’arrêtant.
– Personne au monde.
– Et pourquoi cela ?
Elle haussa les épaules.
– Écoutez, lui dis-je en lui présentant une piastre,
246
dites-moi la vérité. Il y a une femme qui vient ici.
– Une femme, divin Jésus !
– Oui, je l’ai vue hier au soir. Je lui ai parlé.
– Sainte Madone ! s’écria la vieille en se précipitant
vers l’escalier. C’était donc madame Lucrèce ? Sortons,
sortons, mon bon monsieur ! On m’avait bien dit
qu’elle revenait la nuit, mais je n’ai pas voulu vous le
dire, pour ne pas faire de tort au propriétaire, parce que
je croyais que vous aviez envie de louer.
Il me fut impossible de la retenir. Elle avait hâte de
quitter la maison, pressée, dit-elle, d’aller porter un
cierge à la plus proche église.
Je sortis moi-même et la laissai aller, désespérant
d’en apprendre davantage.
On devine bien que je ne contai pas mon histoire au
palais Aldobrandi : la marquise était trop prude, don
Ottavio trop exclusivement occupé de politique pour
être de bon conseil dans une amourette. Mais j’allais
trouver mon peintre, qui connaissait tout à Rome,
depuis le cèdre jusqu’à l’hysope, et je lui demandai ce
qu’il en pensait.
– Je pense, dit-il, que vous avez vu le spectre de
Lucrèce Borgia. Quel danger vous avez couru ! si
dangereuse de son vivant, jugez un peu de qu’elle doit
être maintenant qu’elle est morte ! Cela fait trembler.
247
– Plaisanterie à part, qu’est-ce que cela peut être ?
– C’est-à-dire que monsieur est athée et philosophe
et ne croit pas aux choses les plus respectables. Fort
bien ; alors, que dites-vous de cette autre hypothèse ?
Supposons que la vieille prête sa maison à des femmes
capables d’appeler les gens qui passent dans la rue. On
a vu des vieilles assez dépravées pour faire ce métier-là.
– À merveille, dis-je ; mais j’ai donc l’air d’un saint
pour que la vieille ne m’ait pas fait d’offres de service.
Cela m’offense. Et puis, mon cher, rappelez-vous
l’ameublement de la maison. Il faudrait avoir le diable
au corps pour s’en contenter.
– Alors, c’est un revenant à n’en plus douter.
Attendez donc ! encore une dernière hypothèse. Vous
vous serez trompé de maison. Parbleu ! j’y pense : près
d’un jardin ? petite porte basse ?... Eh bien, c’est ma
grande amie la Rosina. Il n’y a pas dix-huit mois
qu’elle faisait l’ornement de cette rue. Il est vrai qu’elle
est devenue borgne, mais c’est un détail... Elle a encore
un très beau profil.
Toutes ces explications ne me satisfaisaient point.
Le soir venu, je passai lentement devant la maison de
Lucrèce. Je ne vis rien. Je repassai, pas davantage.
Trois ou quatre soirs de suite, je fis le pied de grue sous
ses fenêtres en revenant du palais Aldobrandi, toujours
sans succès. Je commençais à oublier l’habitante
248
mystérieuse de la maison n° 13, lorsque, passant vers
minuit dans le viccolo, j’entendis distinctement un petit
rire de femme derrière le volet de la fenêtre, où la
donneuse de bouquets m’était apparue. Deux fois
j’entendis ce petit rire, et je ne pus me défendre d’une
certaine terreur, quand, en même temps, je vis
déboucher à l’autre extrémité de la rue une troupe de
pénitents encapuchonnés, des cierges à la main, qui
portaient un mort en terre. Lorsqu’ils furent passés, je
m’établis en faction sous la fenêtre, mais alors je
n’entendis plus rien. J’essayai de jeter des cailloux,
j’appelai même plus ou moins distinctement ; personne
ne parut, et une averse qui survint m’obligea de faire
retraite.
J’ai honte de dire combien de fois je m’arrêtai
devant cette maudite maison sans pouvoir parvenir à
résoudre l’énigme qui me tourmentait. Une seule fois je
passai dans le viccolo de Madame Lucrezia avec don
Ottavio et son inévitable abbé.
– Voilà, dis-je, la maison de Lucrèce.
Je le vis changer de couleur.
– Oui, répondit-il, une tradition populaire, fort
incertaine, veut que Lucrèce Borgia ait eu ici sa petite
maison. Si ces murs pouvaient parler, que d’horreurs ils
nous révéleraient ! Pourtant, mon ami, quand je
compare ce temps avec le nôtre, je me prends à le
249
regretter. Sous Alexandre VI, il y avait encore des
Romains. Il n’y en a plus. César Borgia était un monstre
mais un grand homme. Il voulait chasser les barbares de
l’Italie, et peut-être, si son père eût vécu, eût-il
accompli ce grand dessein. Ah ! que le ciel nous donne
un tyran comme Borgia et qu’il nous délivre de ces
despotes humains qui nous abrutissent !
Quand don Ottavio se lançait dans les régions
politiques, il était impossible de l’arrêter. Nous étions à
la place du Peuple que son panégyrique du despotisme
éclairé n’était pas à sa fin. Mais nous étions à cent
lieues de ma Lucrèce à moi.
Certain soir que j’étais allé fort tard rendre mes
devoirs à la marquise, elle me dit que son fils était
indisposé et me pria de monter dans sa chambre. Je le
trouvai couché sur son lit tout habillé, lisant un journal
français que je lui avais envoyé le matin soigneusement
caché dans un volume des Pères de l’Église. Depuis
quelque temps, la collection des saints Pères nous
servait à ces communications qu’il fallait cacher à
l’abbé et à la marquise. Les jours de courrier de France,
on m’apportait un in-folio. J’en rendais un autre dans
lequel je glissais un journal, que me prêtait le secrétaire
de l’ambassade. Cela donnait une haute idée de ma
piété à la marquise et à son directeur, qui parfois voulait
me faire parler théologie.
250
Après avoir causé quelque temps avec don Ottavio,
remarquant qu’il était fort agité et que la politique
même ne pouvait captiver son attention, je lui
recommandai de se déshabiller et je lui dis adieu. Il
faisait froid et je n’avais pas de manteau. Don Ottavio
me pressa de prendre le sien, je l’acceptai et me fis
donner une leçon dans l’art difficile de se draper en vrai
Romain.
Emmitouflé jusqu’au nez, je sortis du palais
Aldobrandi. À peine avais-je fait quelques pas sur le
trottoir de la place Saint-Marc, qu’un homme du peuple
que j’avais remarqué, assis sur un banc à la porte du
palais, s’approcha de moi et me tendit un papier
chiffonné.
– Pour l’amour de Dieu, dit-il, lisez ceci.
Aussitôt, il disparut en courant à toutes jambes.
J’avais pris le papier et je cherchais de la lumière
pour le lire. À la lueur d’une lampe allumée devant une
madone, je vis que c’était un billet écrit au crayon et,
comme il semblait, d’une main tremblante. Je déchiffrai
avec beaucoup de peine les mots suivants :
« Ne viens pas ce soir, ou nous sommes perdus ! On
sait tout, excepté ton nom, rien ne pourra nous séparer.
TA LUCRÈCE. »
251
– Lucrèce ! m’écriai-je, encore Lucrèce ! quelle
diable de mystification y a-t-il au fond de tout cela ?
« Ne viens pas. » Mais, ma belle, quel chemin prend-on
pour aller chez vous ?
Tout en ruminant sur le compte de ce billet, je
prenais machinalement le chemin du viccolo di
Madama Lucrezia, et bientôt je me trouvai en face de la
maison n° 13.
La rue était aussi déserte que de coutume, et le bruit
seul de mes pas troublait le silence profond qui régnait
dans le voisinage. Je m’arrêtai et levai les yeux vers une
fenêtre bien connue. Pour le coup, je ne me trompais
pas. Le contrevent s’écartait.
Voilà la fenêtre toute grande ouverte.
Je crus voir une forme humaine qui se détachait sur
le fond noir de la chambre.
– Lucrèce, est-ce vous ? dis-je à voix basse.
On ne me répondit pas, mais j’entendis un
claquement, dont je ne compris pas d’abord la cause.
– Lucrèce, est-ce vous ? repris-je un peu plus haut.
Au même instant, je reçus un coup terrible dans la
poitrine, une détonation se fit entendre, et je me trouvai
étendu sur le pavé.
Une voix rauque me cria :
252
– De la part de la signora Lucrèce !
Et le contrevent se referma sans bruit.
Je me relevai aussitôt en chancelant, et d’abord je
me tâtai, croyant me trouver un grand trou au milieu de
l’estomac. Le manteau était troué, mon habit aussi,
mais la balle avait été amortie par les plis du drap, et
j’en étais quitte pour une forte contusion.
L’idée me vint qu’un second coup pouvait bien ne
pas se faire attendre, et je me traînai aussitôt du côté de
cette maison inhospitalière, rasant les murs de façon
qu’on ne pût me viser.
Je m’éloignais le plus vite que je pouvais, tout
haletant encore, lorsqu’un homme que je n’avais pu
remarquer derrière moi me prit le bras et me demanda
avec intérêt si j’étais blessé.
À la voix, je reconnus don Ottavio. Ce n’était pas le
moment de lui faire des questions, quelque surpris que
je fusse de le voir seul et dans la rue à cette heure de la
nuit. En deux mots, je lui dis qu’on venait de me tirer
un coup de feu de telle fenêtre et que je n’avais qu’une
contusion.
– C’est une méprise ! s’écria-t-il. Mais j’entends
venir du monde. Pouvez-vous marcher ? Je serais perdu
si l’on nous trouvait ensemble. Cependant, je ne vous
abandonnerai pas.
253
Il me prit le bras et m’entraîna rapidement. Nous
marchâmes ou plutôt nous courûmes tant que je pus
aller ; mais bientôt force me fut de m’asseoir sur une
borne pour reprendre haleine.
Heureusement, nous nous trouvions alors à peu de
distance d’une grande maison où l’on donnait un bal. Il
y avait quantité de voitures devant la porte. Don Ottavio
alla en chercher une, me fit monter dedans et me
reconduisit à mon hôtel. Un grand verre d’eau que je
bus m’ayant tout à fait remis, je lui racontai en détail
tout ce qui m’était arrivé devant cette maison fatale,
depuis le présent d’une rose jusqu’à celui d’une balle de
plomb.
Il m’écoutait la tête baissée, à moitié cachée dans
une de ses mains. Lorsque je lui montrai le billet que je
venais de recevoir, il s’en saisit, le lut avec avidité et
s’écria encore :
– C’est une méprise ! une horrible méprise !
– Vous conviendrez, mon cher, lui dis-je, qu’elle est
fort désagréable pour moi et pour vous aussi. On
manque de me tuer, et l’on vous fait dix ou douze trous
dans votre beau manteau. Tudieu ! quels jaloux que vos
compatriotes !
Don Ottavio me serrait les mains d’un air désolé, et
relisait le billet sans me répondre.
254
– Tâchez donc, lui dis-je, de me donner quelque
explication de toute cette affaire. Le diable m’emporte
si j’y comprends goutte.
Il haussa les épaules.
– Au moins, lui dis-je, que dois-je faire ? À qui dois-
je m’adresser, dans votre sainte ville, pour avoir justice
de ce monsieur, qui canarde les passants sans leur
demander seulement comment ils se nomment. Je vous
avoue que je serai charmé de le faire pendre.
– Gardez-vous-en bien ! s’écria-t-il. Vous ne
connaissez pas ce pays-ci. Ne dites mot à personne de
ce qui vous est arrivé. Vous vous exposeriez beaucoup.
– Comment, je m’exposerais ? Morbleu ! je prétends
bien avoir ma revanche. Si j’avais offensé le maroufle,
je ne dis pas ; mais, pour avoir ramassé une rose,... en
conscience, je ne mérite pas une balle.
– Laissez-moi faire, dit don Ottavio ; peut-être
parviendrai-je à éclaircir ce mystère. Mais je vous le
demande comme une grâce, comme une preuve
signalée de votre amitié pour moi, ne parlez de cela à
personne au monde. Me le promettez-vous ?
Il avait l’air si triste en me suppliant, que je n’eus
pas le courage de résister, et je lui promis tout ce qu’il
voulut. Il me remercia avec effusion, et, après m’avoir
appliqué lui-même une compresse d’eau de Cologne sur
255
la poitrine, il me serra la main et me dit adieu.
– À propos, lui demandai-je comme il ouvrait la
porte pour sortir, expliquez-moi donc comment vous
vous êtes trouvé là, juste à point pour me venir en
aide ?
– J’ai entendu le coup de fusil, répondit-il, non sans
quelque embarras, et je suis sorti aussitôt, craignant
pour vous quelque malheur.
Il me quitta précipitamment, après m’avoir de
nouveau recommandé le secret.
Le matin, un chirurgien, envoyé sans doute par don
Ottavio, vint me visiter. Il me prescrivit un cataplasme,
mais ne me fit aucune question sur la cause qui avait
mêlé des violettes au lis de mon teint. On est discret à
Rome et je voulus me conformer à l’usage du pays.
Quelques jours se passèrent sans que je pusse causer
librement avec don Ottavio. Il était préoccupé, encore
plus sombre que de coutume, et, d’ailleurs, il me
paraissait chercher à éviter mes questions. Pendant les
rares moments que je passai avec lui, il ne dit pas un
mot sur les hôtes étranges du viccolo di Madama
Lucrezia. L’époque fixée pour la cérémonie de son
ordination approchait, et j’attribuai sa mélancolie à sa
répugnance pour la profession qu’on l’obligeait
d’embrasser.
256
Pour moi, je me préparais à quitter Rome pour aller
à Florence. Lorsque j’annonçai mon départ à la
marquise Aldobrandi, don Ottavio me pria, sous je ne
sais quel prétexte, de monter dans sa chambre.
Là, me prenant les deux mains :
– Mon cher ami, dit-il, si vous ne m’accordez la
grâce que je vais vous demander, je me brûlerai
certainement la cervelle, car je n’ai pas d’autre moyen
de sortir d’embarras. Je suis parfaitement résolu à ne
jamais endosser le vilain habit que l’on veut me faire
porter. Je veux fuir de ce pays-ci. Ce que j’ai à vous
demander, c’est de m’emmener avec vous. Vous me
ferez passer pour votre domestique. Il suffira d’un mot
ajouté à votre passeport pour faciliter ma fuite.
J’essayai d’abord de le détourner de son dessein en
lui parlant du chagrin qu’il allait causer à sa mère ;
mais, le trouvant inébranlable dans sa résolution, je
finis par lui promettre de le prendre avec moi, et de
faire arranger mon passeport en conséquence.
– Ce n’est pas tout, dit-il. Mon départ dépend encore
du succès d’une entreprise où je suis engagé. Vous
voulez partir après-demain. Après-demain j’aurai réussi
peut-être, et alors, je suis tout à vous.
– Seriez-vous assez fou, lui demandai-je, non sans
inquiétude, pour vous être fourré dans quelque
257
conspiration ?
– Non, répondit-il ; il s’agit d’intérêts moins graves
que le sort de ma patrie, assez graves pourtant pour que
du succès de mon entreprise dépende ma vie et mon
bonheur. Je ne puis vous en dire davantage maintenant.
Dans deux jours, vous saurez tout.
Je commençais à m’habituer au mystère ; je me
résignai. Il fut convenu que nous partirions à trois
heures du matin et que nous ne nous arrêterions
qu’après avoir gagné le territoire toscan.
Persuadé qu’il était inutile de me coucher, devant
partir de si bonne heure, j’employai la dernière soirée
que je devais passer à Rome à faire des visites dans
toutes les maisons où j’avais été reçu. J’allai prendre
congé de la marquise, et serrer la main de son fils
officiellement et pour la forme. Je sentis qu’elle
tremblait dans la mienne. Il me dit tout bas :
– En cet instant, ma vie se joue à croix ou pile. Vous
trouverez en rentrant à votre hôtel une lettre de moi. Si
à trois heures précises je ne suis pas auprès de vous, ne
m’attendez pas.
L’altération de ses traits me frappa ; mais je
l’attribuai à une émotion bien naturelle de sa part, au
moment où, pour toujours peut-être, il allait se séparer
de sa famille.
258
Vers une heure à peu près, je regagnai mon
logement. Je voulus repasser encore une fois par le
viccolo di Madama Lucrezia. Quelque chose de blanc
pendait à la fenêtre où j’avais vu deux apparitions si
différentes. Je m’approchai avec précaution. C’était une
corde à noeuds. Était-ce une invitation d’aller prendre
congé de la signora ? Cela en avait tout l’air, et la
tentation était forte. Je n’y cédai point pourtant, me
rappelant la promesse faite à don Ottavio, et aussi, il
faut bien le dire, la réception désagréable que m’avait
attirée, quelques jours auparavant, une témérité
beaucoup moins grande.
Je poursuivis mon chemin, mais lentement, désolé
de perdre la dernière occasion de pénétrer les mystères
de la maison n° 13. À chaque pas que je faisais, je
tournais la tête, m’attendant toujours à voir quelque
forme humaine monter ou descendre le long de la
corde. Rien ne paraissait. J’atteignis enfin l’extrémité
du viccolo ; j’allais entrer dans le Corso.
– Adieu, madame Lucrèce, dis-je en ôtant mon
chapeau à la maison que j’apercevais encore. Cherchez,
s’il vous plaît, quelque autre que moi pour vous venger
du jaloux qui vous tient emprisonnée.
Deux heures sonnaient quand je rentrai dans mon
hôtel. La voiture était dans la cour, toute chargée. Un
des garçons de l’hôtel me remit une lettre. C’était celle
259
de don Ottavio, et, comme elle me parut longue, je
pensai qu’il valait mieux la lire dans ma chambre, et je
dis au garçon de m’éclairer.
– Monsieur, me dit-il, votre domestique que vous
nous aviez annoncé, celui qui doit voyager avec
monsieur...
– Eh bien, est-il venu ?
– Non, monsieur...
– Il est à la poste ; il viendra avec les chevaux.
– Monsieur, il est venu tout à l’heure une dame qui a
demandé à parler au domestique de monsieur. Elle a
voulu absolument monter chez monsieur et m’a chargé
de dire au domestique de monsieur, aussitôt qu’il
viendrait, que madame Lucrèce était dans votre
chambre.
– Dans ma chambre ? m’écriai-je en serrant avec
force la rampe de l’escalier.
– Oui, monsieur. Et il paraît qu’elle part aussi, car
elle m’a donné un petit paquet ; je l’ai mis sur la
vache2.
Le coeur me battait fortement. Je ne sais quel
mélange de terreur supersticieuse et de curiosité s’était
2
Malle ou valise en peau de vache.
260
emparé de moi. Je montai l’escalier marche à marche.
Arrivé au premier étage (je demeurais au second), le
garçon qui me précédait fit un faux pas, et la bougie
qu’il tenait à la main tomba et s’éteignit. Il me demanda
un million d’excuses, et descendit pour la rallumer.
Cependant, je montais toujours.
Déjà j’avais la main sur la clef de ma chambre.
J’hésitais. Quelle nouvelle vision allait s’offrir à moi ?
Plus d’une fois, dans l’obscurité, l’histoire de la nonne
sanglante3 m’était revenue à la mémoire. Étais-je
possédé d’un démon comme don Alonso ? Il me sembla
que le garçon tardait horriblement.
J’ouvris ma porte. Grâce au ciel ! il y avait de la
lumière dans ma chambre à coucher. Je traversai
rapidement le petit salon qui la précédait. Un coup
d’oeil suffit pour me prouver qu’il n’y avait personne
dans ma chambre à coucher. Mais aussitôt j’entendis
derrière moi des pas légers et le frôlement d’une robe.
Je crois que mes cheveux se hérissèrent sur ma tête. Je
me retournai brusquement.
Une femme vêtue de blanc, la tête couverte d’une
mantille noire, s’avançait les bras tendus :
– Te voilà donc enfin, mon bien-aimé ! s’écria-t-elle
en saisissant ma main.
3
Épisode du fameux roman de Lewis, Le Moine.
261
La sienne était froide comme la glace, et ses traits
avaient la pâleur de la mort. Je reculai jusqu’au mur.
– Sainte Madone, ce n’est pas lui !... Ah ! monsieur,
êtes-vous l’ami de don Ottavio ?
À ce mot, tout fut expliqué. La jeune femme, malgré
sa pâleur, n’avait nullement l’air d’un spectre. Elle
baissait les yeux, ce que ne font jamais les revenants, et
tenait ses deux mains croisées à hauteur de sa ceinture,
attitude modeste, qui me fit croire que mon ami don
Ottavio n’était pas un aussi grand politique que je me
l’étais figuré. Bref, il était grand temps d’enlever
Lucrèce, et, malheureusement, le rôle de confident était
le seul qui me fût destiné dans cette aventure.
Un moment après arriva don Ottavio déguisé. Les
chevaux vinrent et nous partîmes. Lucrèce n’avait pas
de passeport, mais une femme, et une jolie femme,
n’inspire guère de soupçons. Un gendarme cependant
fit le difficile. Je lui dis qu’il était un brave, et
qu’assurément il avait servi sous le grand Napoléon. Il
en convint. Je lui fis présent d’un portrait de ce grand
homme, en or, et je lui dis que mon habitude était de
voyager avec une amica pour me tenir compagnie ; et
que, attendu que j’en changeais fort souvent, je croyais
inutile de les faire mettre sur mon passeport.
– Celle-ci, ajoutai-je, me mène à la ville prochaine.
On m’a dit que j’en trouverais là d’autres qui la
262
vaudraient.
– Vous auriez tort d’en changer, me dit le gendarme
en fermant respectueusement la portière.
S’il faut tout vous dire, madame, ce traître de don
Ottavio avait fait la connaissance de cette aimable
personne, soeur d’un certain Vanozzi, riche cultivateur,
mal noté comme un peu libéral et très contrebandier.
Don Ottavio savait bien que, quand même sa famille ne
l’eût pas destiné à l’Église, elle n’aurait jamais consenti
à lui laisser épouser une fille d’une condition si fort au-
dessous de la sienne.
Amour est inventif. L’élève de l’abbé Negroni
parvint à établir une correspondance secrète avec sa
bien-aimée. Toutes les nuits, il s’échappait du palais
Aldobrandi, et, comme il eût été peu sûr d’escalader la
maison de Vanozzi, les deux amants se donnaient
rendez-vous dans celle de madame Lucrèce, dont la
mauvaise réputation les protégeait. Une petite porte
cachée par un figuier mettait les deux jardins en
communication. Jeunes et amoureux, Lucrèce et
Ottavio ne se plaignaient pas de l’insuffisance de leur
ameublement, qui se réduisait, je crois l’avoir déjà dit, à
un vieux fauteuil de cuir.
Un soir, attendant don Ottavio, Lucrèce me prit pour
lui, et me fit le cadeau que j’ai rapporté en son lieu. Il
est vrai qu’il y avait quelque ressemblance de taille et
263
de tournure entre don Ottavio et moi, et quelques
médisants, qui avaient connu mon père à Rome,
prétendaient qu’il y avait des raisons pour cela. Advint
que le maudit frère découvrit l’intrigue ; mais ses
menaces ne purent obliger Lucrèce à révéler le nom de
son séducteur. On sait quelle fut sa vengeance et
comment je pensai payer pour tous. Il est inutile de
vous dire comment les deux amants, chacun de son
côté, prirent la clef des champs.
Conclusion. – Nous arrivâmes tous les trois à
Florence. Don Ottavio épousa Lucrèce, et partit aussitôt
avec elle pour Paris. Mon père lui fit le même accueil
que j’avais reçu de la marquise. Il se chargea de
négocier sa réconciliation, et il y parvint non sans
quelque peine. Le marquis Aldobrandi gagna fort à
propos la fièvre des Maremmes, dont il mourut. Ottavio
a hérité de son titre et de sa fortune, et je suis le parrain
de son premier enfant.
264
265
Table
La partie de trictrac ....................................................... 4
Le vase étrusque.......................................................... 32
Arsène Guillot ............................................................. 70
Histoire de Rondino .................................................. 146
L’abbé Aubain........................................................... 155
La chambre bleue ...................................................... 179
Djoûmane .................................................................. 204
Il Viccolo di Madama Lucrezia................................. 225
266
267
Cet ouvrage est le 197ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.
268