N° 7
Octobre
2011
ISSN 2107-6928 – Publication réalisée sous freeware (Doro PDF Writer, Gimp, OoO, Scribus…) par URBASanté
(journal officiel n° 49 du 6 décembre 2008) / SIRET 5 08 288 210 00014 / Institut national de la propriété industrielle 08 3 576
128 – Abonnements (subscriptions) : envoyer un mail à (send a mail to) : francksaturne[at]gmail.com – Tous droits
réservés (loi n° 57-298 du 11 mars 1957), sauf ment ions contraires (licences Creative Commons).
CHIMIE & DEVELOPPEMENT :
ENTRETIEN AVEC MOHAMED LARBI BOUGUERRA
Dessiner
l’Histoire : Fritz
Haber de DAVID
VANDERMEULEN
DE LA CANTHARIDE
(2de partie)
Mithridate est publié par URBASanté. Son objectif est de combiner sciences humaines et sociales
(anthropologie, droit, histoire, sociologie) et toxicologie pour faire la lumière sur les cas d’empoisonnement ayant
eu un impact au-delà de la simple « comptabilité morbide ». Parmi les sujets abordés : la pollution au
méthylmercure à Minamata (Japon) et l’indemnisation des pêcheurs, le cas de la thalidomide en Allemagne,
l’accident survenu à Bhopal (Inde) et la délocalisation de risques technologiques et sanitaires.
Das Ziel des von der veröffentlichten URBASanté Berichts Mithridate – über die Geschichte des
Gifts, ist es, im Bereich der Sozialwissenschaften (Anthropologie, Recht, Geschichte und Soziologie) sowie der
Toxikologie, Erklärungen für Vergiftungen und deren Folgen zu finden, und nicht nur nüchterne Zahlen von
Todesopfern aufzuzeigen.
Es behandelt unter anderem Themen wie die Verschmutzung durch Methylquecksilber in Minamata
(Japan) und die Entschädigung der Fischer, den Contergan-Skandal in Deutschland, die Katastrophe von Bhopal
in Indien und die Verlagerung von technischen und gesundheitlichen Risiken.
Mithridate – Bulletin
d’histoire des poisons
Éd to
est publié par
Inutile de bouder notre plaisir : voici un numéro dont nous sommes
particulièrement fiers. Fiers, parce que nous accueillons deux
personnes que nous apprécions beaucoup, le chercheur tunisien
MOHAMED LARBI BOUGUERRA et le dessinateur belge DAVID
VANDERMEULEN.
Les lecteurs redécouvriront à cette occasion deux éminents chimistes,
deux Prix Nobel, le premier associé à la production de gaz de combats,
l’autre Nobel de la Paix opposé aux armes nucléaires. Il y a là la matière
à réflexion…
La seconde partie de notre article sur la cantharide officinale figure
95, rue Damrémont également au sommaire de ce numéro. Elle nous a demandé beaucoup
75018 Paris d’efforts et pas mal de nuits blanches. Coïncidence heureuse, la revue
Pour la science vient de publier une fort intéressante contribution de
Roland Lupoli (biochimiste, entomologiste, collaborateur du Muséum
Booken Cybook, national d’histoire naturelle, chercheur au sein de l’unité UMR-S747 de
FnacBook, iPad, iRex pharmacologie, toxicologie et signalisation cellulaire de l’INSERM) sur
Digital Reader 1000, l’usage médical des insectes (LUPOLI R. Des insectes pour guérir. Pour
Kindle, Sony Reader… la science, septembre 2011, n° 407, pp. 36-41).
Depuis quelques mois, on trouve ça et là sur Internet des articles sur les
dégâts causés en Russie par un produit stupéfiant, la désomorphine ou
Just ask krokodil. Les photographies disponibles nous ayant laissés dubitatifs,
for the file nous faisons le point avec le concours du docteur PAUL BOUSQUET,
ancien anatomiste.
Nous nous intéressions depuis quelques temps déjà à la Bibliothèque
de l’écologie fondée par Roland de Miller (nonobstant nos réserves
concernant ses positions « philosophiques »). Installé dans les locaux
municipaux de Gap, ce fonds documentaire unique en France (60 000
ouvrages, 1 000 collections de périodiques…) avait du être déplacé en
2009 suite à une décision de justice. Roland de Miller nous informe que
la Bibliothèque de l’écologie rouvrira ses portes à Crest en 2014. Une
excellente nouvelle.
Rendez-vous en décembre !
Remerciements :
Paul BOUSQUET (médecin)
Steven GILBERT (toxicologue ; Etats-Unis)
Youssef GUENNOUN-HASSANI (manipulateur en radiologie médicale)
Alexandre LERCH (éthologue ; association Phyllie)
Maria MERGEL (Toxipedia ; Etats-Unis)
Sylvie TARANTINO (écotoxicologue ; Toxibionte)
François THUILLIER (linguiste ; Columbia University ; Paris)
Phil WEXLER (National Library of Medicine ; Etats-Unis)
Pierre ZAGATTI (entomologiste ; Institut national de la recherche
agronomique)
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Avis de colloque. Le corps empoisonné. Pratiques, savoirs, imaginaires de l’Antiquité p. 4
à nos jours
Il y a 20 ans (juillet 1991) : la déclaration de Wingspread p. 7
A lire…ou pas p. 12
Chimie & développement : entretien avec Mohamed Larbi Bouguerra p. 13
A lire p. 27
Dessiner l’histoire : Fritz Haber de David Vandermeulen p. 28
On nous écrit p. 33
Bisphénol A : le volontarisme français doit servir l’Europe (communiqué du RES) p. 35
Earth First ! Une mise au point nécessaire p. 36
Franck Canorel : De la cantharide (2de partie) p. 37
Krokodil en Russie : hoax ou réalité ? p. 48
Toxicology History Association
The Toxicological History Association (THA) is a scholarly society consisting of toxicologists,
historians, and others interested in promoting the study of the history of toxicology and related fields,
including, but not limited to, environmental health, occupational safety and health, risk sciences, etc. Its
scope encompasses both research and clinical applications, and it collaborates with professional societies
in these areas. It sponsors conferences, courses, colloquia, exhibits, and other educational programs and
events to inform toxicologists and other scientists, and the general public, of the fascinating history of
toxicology. Further, the THA explores the influence of history on contemporary toxicology, and its
repercussions beyond the science, through laws and regulations, as well as societal and cultural
impacts. The THA encourages the preparation of scholarly papers and books and seeks other
electronic means, including the use of social media tools, to broadly disseminate information.
TOXICOLOGY HISTORY ROOM
The Toxicology History Association seeks contributors to create new posters with a focus on a historical
aspect of toxicology, public health or other areas of interest. Our goal is to place scientific information in
the context of history, society, and culture in a way that both enlightens and inspires. Information and
poster are at the Toxicology History Room.
Membership dues were established at $25.00
per year, payable to INND, 3711 47th Place
NE, Seattle, WA 98105, U.S.A.
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Avis de colloque
Le corps empoisonné
Pratiques, savoirs, imaginaire de l’Antiquité à nos jours
Poitiers, les 3, 4 et 5 octobre 2012
Colloque organisé par le CESCM (UMR 6223), le CRHIAM (GERHICO-CERHILIM) (EA 4270), HERMA
(EA 3811) et la MSHS, avec le soutien du Conseil scientifique de l’université de Poitiers
De l’Antiquité à nos jours, le corps empoisonné a toujours été enveloppé de mystères qui
plongent, plus encore que les autres actes criminels et accidentels, l’historien, l’enquêteur, le médecin,
parfois même la victime et ses proches, les contemporains comme les observateurs postérieurs dans
une perplexité peu commune. Le poison est par essence une arme de la discrétion pour qui veut se
défaire d’un ennemi ou d’un concurrent dans la sphère publique comme privée ; ses effets à
retardement et ambigus dans leurs manifestations (fatigue, douleurs, symptômes qui renvoient autant à
la maladie qu’à l’acte criminel) jouent aussi en faveur de qui veut éveiller les soupçons sur un entourage
dont il craint la malveillance et sur lequel il veut attirer l’attention. En effet, l’imaginaire du poison renvoie
immanquablement à la ruse, à la lâcheté, au complot et à la trahison, mais aussi au faible : arme de
l’ombre elle vient à bout de celui qu’on ne peut atteindre et terrasser directement parce que son statut le
protège, sa puissance effraie, parce qu’il est si proche que le risque d’être démasqué est trop grand.
Première séance - Soupçons et certitudes
Le poison crée le doute et le doute autorise la supposition pour expliquer les états de malaise,
des disparitions suspectes, des mortalités inattendues et exceptionnelles, des stigmates spectaculaires.
Bien entendu, les outils du scientifique, la connaissance ancestrale des fabrications et des capacités
vénéneuses de nombreuses plantes et autres substances, les capacités médicales à identifier les effets
secondaires de l’empoisonnement depuis la plus haute Antiquité ont permis souvent de passer du
soupçon de l’empoisonnement à la certitude de faits prouvés après qu’ils aient été dénoncés, confortés
par des témoignages et mis au jour dans le cadre d’enquêtes. Cependant, ce processus total n’est pas
toujours réalisable et il ne conduit pas toujours à une réponse claire : la pratique d’autopsies invasives,
inconnues en occident avant les derniers siècles du Moyen Âge, et les aveux obtenus dans le cadre
d’investigations sont souvent les seuls moyens d’aboutir à la certitude sans faille. Les sources relatant
des cas d’empoisonnements (historiographiques, littéraires, judiciaires), les accusations et les craintes
d’avoir été empoisonné qui émaillent les correspondances, les rumeurs qui traversent les récits
(biographies, histoires, chroniques), pour ne citer que quelques exemples, ne reflètent souvent que la
crainte que le poison suscite dans une opinion, un groupe identitaire, une société ou un temps. Les
accusations d’empoisonnement, comme le fantasme du poison qui fait naître des soupçons envers
certaines catégories de personnes, qui conduit à une prudence déraisonnée et à voir sa trace partout
sont aussi dignes d’intérêt pour le chercheur en sciences humaines et sociales que les
empoisonnements avérés.
Il s’agit donc non pas de démêler le vrai du faux pour dénoncer quelques légendes
d’empoisonnements, mais bien d’attirer l’attention sur les raisons inscrites dans les corps qui font naître
de façon spécifique et à une période donnée les soupçons d’empoisonnement, à comprendre les
ressorts qui les sous-tendent et à saisir les mécanismes qui conduisent de l’hypothèse à la certitude de
l’action du venin.
Deuxième séance - Les lieux et les moments
Près du lit, à proximité de la cuisine, à côté du salon, voire dans le cabinet du médecin, les lieux
où du poison est versé ou bien des substances toxiques avalées, donnent le sentiment d’être des plus
variés. Malgré tout, ils semblent appartenir, dans la majorité des cas, à l’espace intime. Certes
empoisonneurs et empoisonneuses peuvent choisir des espaces publics comme des auberges ou des
cabarets, des lieux plus retirés comme les couloirs d’un palais, mais le plus souvent se sont bien des
antichambres, des salles à manger, voir la chambre de celui qui est tombé subitement malade. Les lieux
ce sont donc les espaces où les substances délétères et funestes sont préparées, achetées, échangées.
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Ce sont aussi les endroits où les victimes agonisent et trouvent la mort. Ce sont encore les
espaces où les cadavres sont examinés, parfois longuement, d’autres fois furtivement.
Pour comprendre l’histoire des empoisonnements, il convient de s’intéresser précisément au
passage à l’acte. En effet, si certains crimes peuvent être spontanés, s’inscrire dans l’instant, il n’en est
pas de même de l’empoisonnement qui, dans l’imaginaire collectif et dans les pratiques, relève de la
préméditation. Les intoxications criminelles nécessitent de choisir un moment particulier, de détourner
l’attention et souvent requiert la réitération du geste. Juste avant les repas, au lever, ou bien juste avant
de s’endormir semblent constituer des instants privilégiés. Pour s’en assurer, il importera de croiser les
sources et d’examiner le phénomène dans la longue durée.
Troisième séance. Les gestes, les objets et les substances
Verser avec régularité de l’arsenic dans la tisane du soir, vider le contenu mortifère d’une bague
dans un met raffiné, dissimuler de la mort-aux-rats dans le poulet du dimanche, les gestes, les objets et
les substances caractérisent immanquablement celui ou celle qui commet le forfait. Arsenic ou venin,
strychnine ou champignons, cocktail médicamenteux ou cigüe, les matières qui vont entraîner la mort ne
sont pas indifférentes car cela va déterminer leur action sur le corps. Commune et recherchée,
provoquant une mort foudroyante ou alors dans d’innommables souffrances : du choix de la substance
dépend l’acte.
C’est le geste qui détermine l’action et celui-ci n’a rien d’anodin. Car une gradation existe entre
l’injection par piqure d’une dose mortelle par un malfrat qui élimine un complice et une ration versée
quotidiennement dans les mets préparés par une ménagère consciencieuse pour occire son mari.
Absorbé dans un plat ou noyé dans une boisson, dissimulé dans le chaton une bague ou ingurgité sous
forme de médication ou encore apposé dans un vêtement, les gestes qui déterminent l’intention sont
autant d’indices de la proximité avec le corps de celui qu’on souhaite supprimer, de sa familiarité aussi.
Mais assurément les gestes, les objets comme les substances vont atteindre l’intégrité corporelle avec
plus ou moins de sauvagerie et de cruauté ; ils déterminent aussi le genre, le sexe, le statut social et
économique mais aussi motivent l’intention comme la préméditation.
Quatrième séance - Les ressorts et les effets
Saisir et comprendre le crime d’empoisonnement impose de restituer les mentalités et
l’atmosphère d’une époque. Il s’agit de s’interroger sur ce qui rend possible le crime, de suivre les
logiques du geste, de se demander pourquoi des hommes et des femmes décident de se débarrasser
d’un mari, d’une maîtresse, d’un rival, d’un supérieur, d’un « gêneur » en usant d’une arme considérée
pendant longtemps comme indécelable. Certains crimes d’empoisonnement ont presque été aussitôt
oubliés, d’autres sont passés à la postérité et ont bénéficié d’un effet mémoriel certain.
Des crimes de ce type ont donné lieu à une importante production discursive, mais aussi à des
savoirs neufs. Légendes, poèmes, complaintes, romans, dramatiques, films lui ont donné une dimension
nouvelle. Toutefois, ils ont aussi suscité des peurs et des paniques. Des hommes et des femmes du
passé ont ainsi été saisis d’effroi à l’idée de périr en ayant ingurgité une « substance maléfique », pour
autant le début du XIXe siècle voit naître une science nouvelle : la « toxicologie ». Dorénavant les
batailles d’experts prennent un relief singulier tandis que la peur des « poisons invisibles » reste
importante. Le corps est tantôt « âcre, chaud, brulant », tantôt « insensible et immobile ».
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Sylvie Tarantino
Ecotoxicologue – Biologiste – Entomologiste
DEA de toxicologie de l’environnement – Maîtrise de biologie cellulaire et physiologie
Formations qualifiantes en écotoxicité, biologie moléculaire, entomologie
Profil écotoxique, recherche bibliographique
→ REACH/AMM/ACV…
EDR environnement, risque écotoxique
→ ICPE, rejets, sites pollués, gestion des déchets…
Expertise Management environnemental
→ Etudes d’impact, efficacité des techniques de dépollution, HSQE…
APISVEILLE®
Biosurveillance via le biodindicateur « abeille »
→ Zone urbains, agriculture, transport, traitement des déchets, industries
Etat des lieux, suivi, risques, compensation biodiversité…
733, route de Fontfroide – 38550 Cheyssieu – France
Tél. : 06 86 45 99 79 – contact@toxibionte.fr
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Il y a 20 ans (juillet 1991) :
la déclaration de Wingspread
Énoncé du problème
De nombreux composés libérés dans l’environnement par les activités humaines sont capables
de dérégler le système endocrinien des animaux, y compris l’homme. Les conséquences de tels
dérèglements peuvent être graves, en raison du rôle de premier plan que les hormones jouent dans le
développement de l’organisme. Face à la contamination croissante et omniprésente de notre
environnement par des composés susceptibles de produire de tels effets, un groupe de spécialistes de
toutes disciplines s’est réuni à Wingspread (Wisconsin, États-Unis), du 26 au 28 juillet 1991, afin de faire
le point sur les connaissances à ce sujet.
Les participants provenaient de diverses disciplines :
anthropologie, écologie, endocrinologie comparée, histopathologie,
immunologie, mammalogie, médecine, psychiatrie,
psychoneuroendocrinologie, physiologie de la reproduction,
toxicologie, gestion de la faune, biologie des tumeurs, zoologie et
droit.
Les objectifs de cette rencontre étaient :
1. De mettre en commun les découvertes de chacun et d’évaluer
l’ampleur du problème ;
2. De tirer des conclusions fiables des données existantes ;
3. De proposer un programme de recherches afin de dissiper les
incertitudes qui subsistent.
Déclaration commune
La déclaration suivante est le fruit d’un consensus entre les participants.
1. Nous savons avec certitude que :
• Un grand nombre de produits chimiques de synthèse libérés dans la nature, ainsi que quelques
composés naturels, sont capables de dérégler le système endocrinien des animaux, y compris
l’homme. Il s’agit notamment des composés organochlorés, qui, du fait de leur persistance,
s’accumulent dans les chaînes alimentaires. Ceux-ci comprennent certains pesticides (fongicides,
herbicides et insecticides) et produits chimiques, ainsi que d’autres produits synthétiques et certains
métaux [1].
• De nombreuses populations d’animaux sauvages sont
d’ores et déjà affectées par ces composés. Les effets
incluent le mauvais fonctionnement de la thyroïde chez
les oiseaux et les poissons ; une baisse de fertilité chez
les oiseaux, les poissons, les coquillages et les
mammifères ; une diminution des éclosions chez les
oiseaux, les poissons et les tortues ; des malformations
grossières à la naissance chez les oiseaux, les poissons
et les tortues ; des anomalies du métabolisme chez les
oiseaux, les poissons et les mammifères; la féminisation
des mâles chez les poissons, les oiseaux et les mammifères ; des anomalies de comportement chez les
oiseaux : la masculinisation des femelles chez les poissons et les oiseaux ; des déficits immunitaires
chez les oiseaux et les mammifères.
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• Les effets varient selon les espèces et les composés. Toutefois, on peut faire quatre remarques : a. les
composés concernés peuvent avoir des effets très différents sur l’embryon et sur l’adulte ; b. les effets
se manifestent surtout sur la génération suivante, et non chez les parents exposés ; c. la période
d’exposition au cours du développement de l’organisme est cruciale, déterminant l’ampleur et la nature
des effets ; d. la période d’exposition la plus critique correspond à la vie embryonnaire, mais les effets
peuvent ne pas se manifester avant l’âge adulte.
• Les études en laboratoire confirment les développements sexuels anormaux observés dans la
nature et permettent de comprendre les mécanismes biologiques mis en jeu.
• Les humains sont également affectés par ces
composés. Le Distilbène®, un médicament de
synthèse, et beaucoup de composés cités en note
ont des effets ostrogéniques. Les femmes dont les
mères ont ingéré du Distilbène® sont
particulièrement touchées par le cancer du vagin,
par diverses malformations de l’appareil
reproducteur, par des grossesses anormales et
des modifications de la réponse immunitaire. Les
hommes et les femmes exposés pendant leur vie
prénatale présentent des anomalies congénitales de l’appareil reproducteur et une baisse de fertilité.
Les effets observés chez les victimes du Distilbène® sont semblables à ce que l’on observe chez les
animaux contaminés, dans la nature et en laboratoire. Cela suggère que les humains partagent les
mêmes risques.
2. Nous estimons extrêmement probable que :
• Certaines anomalies du développement constatées aujourd’hui chez les humains concernent des
enfants adultes de personnes ayant été exposées à des perturbateurs hormonaux présents dans notre
environnement. Les concentrations de plusieurs perturbateurs des hormones sexuelles mesurées dans
la population américaine actuelle correspondent aux doses qui provoquent des effets chez les animaux
sauvages.
• À moins que la contamination de l’environnement par les perturbateurs hormonaux soit rapidement
contrôlée et réduite, des dysfonctionnements généralisés à l’échelle de la population sont possibles. Les
dangers potentiels, tant pour les animaux que pour l’homme, sont nombreux, en raison de la probabilité
d’une exposition répétée ou constante à de nombreux produits chimiques connus pour dérégler le
système endocrinien.
• En approfondissant la question, de nombreux parallèles nouveaux devraient surgir entre les études
portant sur la faune sauvage, celles effectuées en laboratoire et celles concernant l’homme.
3. Les modèles actuels prévoient que :
• Les mécanismes d’action de ces composés sont variables, mais d’une manière générale : a. ils imitent
les hormones naturelles en se liant à leurs récepteurs ; b. ils inhibent les hormones en les empêchant de
se lier à leurs récepteurs ; c. ils réagissent directement ou indirectement avec les hormones elles-
mêmes, soit en perturbant leur synthèse, soit en modifiant le nombre de récepteurs dans les organes.
• Les hormones mâles et femelles peuvent altérer le développement cérébral, qu’elles soient exogènes
(source externe) ou endogènes (source interne).
• Toute perturbation du système endocrinien d’un organisme en formation peut altérer son
développement : ces effets sont habituellement irréversibles. Ainsi, de nombreux caractères liés au sexe
sont déterminés par les hormones pendant une courte période de temps au début du développement et
peuvent alors être influencés par de faibles variations de l’équilibre hormonal. Les faits suggèrent que
ces effets sont alors irréversibles.
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• Les effets constatés sur la reproduction des animaux sauvages devraient préoccuper les humains qui
exploitent les mêmes sources de nourriture, le poisson contaminé par exemple. Le poisson est une
source majeure de contamination chez les oiseaux. Les mécanismes de dérèglement hormonal par les
organochlorés chez les oiseaux sont les mieux connus à ce jour. Ils nous aident à comprendre comment
l’homme pourrait partager le sort des animaux, car le développement du système endocrinien des
oiseaux est très semblable à celui des mammifères.
4. Nos prévisions comportent de nombreuses incertitudes parce que :
• La nature et l’ampleur des effets sur l’homme sont mal connus. Nous possédons peu d’informations sur
la contamination des humains, en particulier sur les concentrations de polluants chez l’embryon. Cela
est dû au manque d’effets réellement mesurables et d’études portant sur plusieurs générations et
simulant la contamination ambiante.
• Alors que nous possédons de nombreuses données sur la diminution de l’aptitude des animaux à se
reproduire, les données sur les modifications du comportement sont moins étayées. Mais les faits sont
suffisamment pressants pour que l’on cherche à combler rapidement ces lacunes.
• Le pouvoir de nombreux composés ostrogéniques, comparé à celui des œstrogènes naturels, est
inconnu. Ce point est important, car les concentrations sanguines en certains composés dépassent
celles des œstrogènes du corps.
5. Nous estimons que :
• Les tests de toxicité devraient être élargis pour prendre
en compte une éventuelle activité hormonale.
• Il existe déjà des méthodes pour analyser les effets
oestrogéniques ou androgéniques des composés à effet
hormonal direct. La réglementation devrait étendre ces
analyses à tous les nouveaux composés ou produits
secondaires. Si les tests sont positifs, des effets fonctionnels
devraient être recherchés au moyen d’études sur plusieurs
générations, et ne pas porter seulement sur les malformations
congénitales. Ces procédures devraient s’appliquer aussi aux
produits persistants libérés dans le passé.
• Il est urgent de donner la priorité aux effets reproducteurs ou
fonctionnels lorsque l’on évalue les risques pour la santé. La
recherche d’effets cancérogènes ne suffit pas.
• Il est nécessaire de réaliser un inventaire complet des
composés chimiques lorsqu’ils sont mis en vente et libérés
dans l’environnement. Ces informations doivent être plus
facilement accessibles. Elles nous permettront de réduire la
contamination. Plutôt qu’établir des normes de pollution
séparées pour l’air, l’eau et le sol, il est nécessaire
d’envisager les écosystèmes dans leur ensemble.
• L’interdiction de la production et de l’emploi des produits
chimiques persistants n’a pas résolu le problème de la contamination. De nouvelles approches sont
nécessaires pour réduire celle-ci et pour empêcher de nouvelles contaminations par des produits
nouveaux aux caractéristiques similaires.
• L’impact sur les animaux sauvages et les animaux de laboratoire est si profond et si insidieux qu’il est
nécessaire de lancer un vaste programme de recherche sur l’homme.
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• Il faut remédier au manque d’information des communautés scientifiques et médicales concernant les
perturbateurs hormonaux dans l’environnement, leurs effets fonctionnels et la notion d’exposition se
transmettant d’une génération à l’autre. Les déficits fonctionnels ne se manifestant pas à la naissance et
parfois pas avant l’âge adulte, ils passent souvent inaperçus des médecins, des parents et des
organismes de contrôle, et la cause n’est jamais identifiée.
6. Pour améliorer notre aptitude à prévoir :
• II faut entreprendre des recherches fondamentales supplémentaires sur
le développement des organes sensibles aux hormones. Par exemple,
nous devons connaître la quantité d’une hormone donnée requise pour
provoquer une réponse normale. Nous avons besoin de marqueurs
biologiques du développement normal pour chaque espèce, chaque
organe et chaque étape du développement. Avec ces renseignements,
nous pourrons déterminer les concentrations qui provoquent des
altérations pathologiques.
• Des collaborations interdisciplinaires sont nécessaires pour établir des
modèles animaux, dans la nature ou en laboratoire, afin d’extrapoler les
risques encourus par les humains,
• Il faut sélectionner une espèce « sentinelle » à chaque niveau de la
chaîne alimentaire, espèce qui nous permettra d’étudier les déficits
fonctionnels. Cela nous permettra également de mieux comprendre la
circulation des contaminants dans les écosystèmes.
• Des phénomènes mesurables (marqueurs biologiques) dus à l’exposition à des perturbateurs
hormonaux doivent être trouvés, aux niveaux de la molécule, de la cellule, de l’organisme et de la
population. Les marqueurs moléculaires et cellulaires sont très importants pour une prise en compte
précoce du dérèglement. II est important de déterminer les concentrations normales d’isoenzymes et
d’hormones.
• Pour évaluer l’exposition des mammifères. il est nécessaire de connaître les concentrations de produits
chimiques dans l’organisme et dans l’ovule fécondé, afin d’extrapoler la dose de ces produits chez
l’embryon, le fœtus, le nouveau-né et l’adulte. Il faut également évaluer le danger en répétant en
laboratoire les faits observés dans la nature. À la suite de cela, il faudra déterminer en laboratoire les
effets de doses différentes. Ces doses seront ensuite comparées à la contamination mesurée dans les
populations sauvages.
• Il faut entreprendre de nouvelles études de terrain, afin d’expliquer l’afflux annuel dans des régions
polluées d’espèces migratrices dont les populations semblent stables, malgré la vulnérabilité relative de
leurs petits.
• Pour de nombreuses raisons, il faudrait réétudier les victimes du Distilbène®. D’abord, l’emploi du
Distilbène® correspond à une époque où l’on relâchait de grandes quantités de produits chimiques, en
l’absence de toute norme légale. Les résultats des études sur le Distilbène® ont donc peut-être été
influencés par la contamination générale par d’autres perturbateurs endocriniens. Deuxièmement,
l’exposition à une hormone pendant la vie fœtale peut augmenter la sensibilité de l’organisme à cette
hormone plus tard dans la vie. De ce fait, les premières victimes du Distilbène® atteignent seulement
l’âge où divers cancers pourraient commencer à se manifester, en conséquence d’une exposition
ultérieure à des substances oestrogéniques (cancers du vagin, de l’endomètre, du sein et de la
prostate). Il est important d’établir un seuil de risque. Même les doses les plus faibles connues ont
produit des cancers du vagin. Le Distilbène® pourrait fournir le modèle le plus extrême pour rechercher
les effets de substances oestrogéniques moins puissantes. Ainsi. les marqueurs biologiques déterminés
chez les victimes de cet œstrogène synthétique permettront d’étudier les effets résultant de la
contamination ambiante.
10
• Les effets des perturbateurs endocriniens sur l’homme, qui vit plus longtemps que la plupart des
animaux, sont peut-être plus difficiles à percevoir. C’est pourquoi nous avons besoin de méthodes de
dépistage précoce, afin de déterminer si l’aptitude reproductrice de l’homme est en train de décliner. Ce
dépistage précoce est aussi important pour l’individu que pour la population, car la stérilité est un
problème inquiétant qui a des impacts psychologiques et économiques. Il existe maintenant des
méthodes de détermination des taux de fertilité chez l’homme. Il faudrait élaborer de nouvelles
méthodes impliquant la mesure de l’activité enzymatique du foie, le comptage des spermatozoïdes,
l’analyse des anomalies de développement et l’examen des lésions histopathologiques. Ces analyses
devraient être complétées par des marqueurs biologiques plus nombreux et plus fiables du
développement social et comportemental de l’individu, par les antécédents familiaux des patients et de
leurs enfants, et par l’analyse chimique des tissus et produits liés à la reproduction, notamment le lait.
Dr Howard A. Bern - Professeur émérite de biologie et endocrinologue - Département de biologie et Laboratoire
de recherche sur le cancer - Université de Californie - États-Unis ♦ Dr Phyllis Blair - Professeur d’immunologie -
Département de biologie moléculaire et cellulaire - Université de Californie - États-Unis ♦ Sophie Brasseur -
Biologiste marine - Département d’écologie des estuaires Institut de recherche pour la gestion de la nature - Pays-
Bas ♦ Dr Theo Colborn - Senior Fellow - Fonds mondial pour la nature (WWF) et Fondation W. Alton Jones -
États-Unis - Dr Gerald R. Cunha - Biologiste du développement - Département d’anatomie - Université de
Californie - Etats-Unis ♦ Dr William Davis - Écologue - Agence américaine de protection de l’environnement -
Laboratoire de recherche de l’environnement - Ile de Sabine - États-Unis ♦ Dr Klaus D. Döhler - Directeur de
recherche - Développement et production Pharma Bissendorf Peptide SA - Allemagne ♦ Glen Fox - Évaluateur des
contaminants - Centre national de recherche sur la faune sauvage - Environnement Canada Québec - Canada ♦
Dr Michael Fry - Faculté de recherche - Département d’ornithologie - Université de Californie - États-Unis ♦ Dr
Earl Gray [2] - Directeur du département de toxicologie du développement et de la reproduction - Branche de
toxicologie de la reproduction - Division de biologie du développement
----
[1] Les produits chimiques connus pour leurs effets sur le système endocrinien comprennent le DDT et ses
produits de dégradation, le DHEP ou di-2-éthyl-hexyl-phtalate, le HCB (hexachlorobenzène), le dicofol, le
chlordécone, le lindane et autres hexachlorocyclohexanes, le méthoxychlore, l’octachlorostyrène, les pyréthroïdes
de synthèse, des herbicides (triazines), des fongicides (carbamates, triazoles), certains PCB, le 2.3,7,8 TCDD et
autres dioxines, le 2,3,7,8 TCDF et autres furanes, le cadmium, le plomb, le mercure, la tributyltine et autres
composés de la même famille les alkylphénols (détergents non biodégradables et anti-oxydants présents dans les
polystyrènes modifiés et les PVC), les produits à base de styrène, les aliments à base de soja et des produits pour
animaux de laboratoire et animaux domestiques.
[2] Bien que les recherches décrites ici aient été financées par l’Agence américaine de protection de
l’environnement, elles ne reflètent pas nécessairement ses vues et n’ont pas valeur d’approbation officielle. De
même, la mention de certaines entreprises ne signifie pas leur approbation et ne constitue pas une publicité.__
L’HOMME ET L’ENVIRONNEMENT
Salon du livre d’histoire des sciences et des techniques
Ivry-sur-Seine – 18, 19, 20 novembre 2011
Pour la première fois dans l'histoire de la Terre, un être vivant serait devenu
une des principales forces géologiques planétaires. Nous serions entrés dans « l'ère
géologique humaine » : l' Anthropocène.
Pendant plusieurs milliers d'années, les groupes humains ont vécu en
exploitant leur environnement pour satisfaire leurs besoins, au départ, élémentaires.
Mais l'invention de la machine à vapeur et l'avènement de la chimie ont ouvert une
Association nouvelle page de l'histoire des hommes et de la Terre.
science Plus généralement, depuis le XVIIIème les sciences modernes et les
technologie innovations techniques ont bouleversé les conditions de vie sur notre planète dans
société des termes souvent contradictoires. Les questions environnementales qui ont
33, boulevard émergé avec la révolution industrielle et se sont multipliées au siècle dernier,
Kellermann culminent à présent avec le réchauffement climatique et l'effondrement de la
75013 Paris biodiversité.
11
A LIRE…OU PAS
Nul doute que la traduction française de ce livre du
journaliste Joel Levy paru aux Etats-Unis début 2011
chez Lyons Press/Globe Pequot Press trouvera son
public. Tout y concourt : le format poche (et donc un prix
modique), une large distribution (FNAC, etc.) ainsi que de
nombreuses illustrations en quadrichromie. L’éditeur a
mis…la dose.
L’ouvrage se divise en huit chapitres accompagnés de
« fiches poison » sur l’amanite phalloïde, l’antimoine,
l’arsenic, la belladone, la botuline, la cantharide, la ciguë,
le cyanide, la digitaline, l’ergot de sigle, les fèves de
Calabar, l’héroïne, le mercure, la nicotine, le
phénobarbital, la ricine, le sarin et la strychnine.
Si on en croit la préface, il s’agit de « décrire les différents
rôles joués par le poison dans l’histoire et la culture, la
science et la religion, la médecine et la criminalité. »
Las, le livre ne tient pas du tout ses promesses. On a
d’avantage l’impression de feuilleter un digest qu’un
ouvrage de sciences humaines ou sociales.
On aurait aimé lire – plutôt qu’une énième compilation de
faits divers impliquant le poison et que chacun peut se
constituer librement via Wikipédia –, un essai socio-
anthropologique répondant à nos interrogations sur
l’usage social du poison en fonction des époques et des
classes sociales. De même, plutôt que de rabâcher des
anecdotes archiconnues (Socrate et la ciguë, la mort
volontaire des dignitaires nazis, etc.), il eut été plus judicieux de s’intéresser aux usages des
enthéogènes en Amérique latine et en Afrique. Bref, un livre peu onéreux, mais d’un intérêt somme toute
assez limité. Fast food.
Diplômé de sciences politiques, Philippe Valode est
directeur de la revue Actualités de l’Histoire. Disons-le
franchement : il fait partie de ces « historiens » bas de
gamme spécialisés dans les sujets racoleurs (mais qui
vendent !). Nous n’aurions sans doute pas parlé de ce
livre déjà ancien (2008) sans l’insistance de certains
lecteurs de Mithridate. La partie la plus intéressante de
cet ouvrage est la préface, avec un essai de typologie de
l’empoisonnement : par suicide, comme système de
gouvernement (le terme « gouvernance » eut été plus
approprié…), comme acte volontaire, comme résultat du
hasard et enfin comme « art de se débarrasser de ceux
qui gênent ses intérêt personnels ». Ca ne va pas loin ?
Entièrement d’accord ! D’autant que l’auteur est –
rappelons-le – diplômé de sciences politiques. On aurait
aimé qu’il mette à profit sa « science » pour formuler une
hypothèse et parvenir à un résultat. Peine perdue.
On notera toutefois quelques pages plaisantes sur Agnès
Sorel, morte d’un excès de vif-argent, lecture qu’on ne
manquera pas de compléter par celle des publications du
paléopathologiste Philippe Charlier, d’un tout autre
niveau.
___
12
CHIMIE & DEVELOPPEMENT :
ENTRETIEN AVEC MOHAMED LARBI
BOUGUERRA
Chimiste, spécialiste de l’eau, Mohamed Larbi Bouguerra est bien plus qu’un
puits de science : c’est une source intarissable en analyses et anecdotes. Il
nous a reçu chez lui à Paris, au mois de septembre 2011 pour trois heures
d’entretien à bâtons rompus. Chapeau bas pour ce grand monsieur.
Q
uel a été votre parcours la folie, mais il m’a fait aimer la chimie, parce
scientifique ? qu’on en parlait de manière rationnelle. Toute
ma vie, j’ai voulu comprendre le monde de
Mon parcours scientifique a été assez manière rationnelle, parce que j’ai toujours
chaotique au début, parce que j’ai eu du mal à pensé qu’il y avait une intelligibilité rationnelle à
trouver ma voie…. Je n’avais jamais tellement lu ce monde.
et je voulais tout étudier. Une véritable boulimie !
Au départ, j’étais très intéressé par tout Vous avez connu la guerre
ce qui touche la littérature arabe. A l’époque, en (bombardements de Bizerte, Nakba) et vous
Tunisie, nous avions d’excellents professeurs avez consacré une remarquable biographie à
d’arabe et pour nous, la langue arabe, c’était l’un des plus grands scientifiques du XXe
quand même notre fierté vis-à-vis des Français. siècle, le chimiste Linus Pauling, prix Nobel
C’était très important… Toutes les subtilités de de la paix en 1962. Comment un scientifique
la langue arabe… Pour nous, c’était peut-il s’engager contre la guerre alors que
fondamental. Les hasards de la vie ont fait que l’industrie militaire s’appuie en partie sur la
j’ai essayé ma voie un peu en géographie à science ?
Tunis puis après je suis parti aux Etats-Unis où
j’ai fait un peu de psychopédagogie, mais Le cas de la chimie est tout à fait unique
finalement… à mon avis. Même la physique ne présente pas
A cette époque là, aux Etats-Unis, on cet aspect. La chimie est en même temps une
voyait des bancs sur lesquels il était écrit : science et une industrie, n’est-ce pas ? Si vous
« White only ». A la gare de Buffalo, dans l’Etat voulez, la chimie, c’est un peu Janus. Nous
de New York, j’ai essayé de prendre un taxi et le parlions tout à l’heure de Fritz Haber… Il a
chauffeur n’a pas voulu me prendre parce qu’il réalisé la synthèse de l’ammoniaque qui a servi
était Noir et son véhicule était seulement à produire des engrais donc à augmenter la
réservé aux Noirs. production agricole, ou pour parler vite, « lutter
Pour toutes ces raisons, je suis contre la faim », mais d’un autre côté,
finalement reparti en France, et là encore, un l’ammoniac a aussi donné des explosifs, qui ont
peu par hasard, j’ai suivi des études de d’ailleurs permis la réalisation du canal de Suez,
physique-chimie, puis j’ai fait une thèse à la des barrages, etc. Je crois que les applications
Sorbonne sur des composés un peu de la chimie ne relèvent pas de la responsabilité
compliqués. C’était très intéressant parce que des chimistes.
comme vous le savez, j’ai découvert presque Je ne sais pas si vous connaissez
par hasard l’œuvre de Pauling et ce livre de l’entrevue qu’a eue Truman avec Oppenheimer
Pauling (The Nature of the Chemical Bond, et Einstein. Oppenheimer et Einstein apprennent
NDLR) est absolument fantastique, parce que que le projet Manhattan a démarré, donc ils font
jusque là on enseignait la chimie en France de des pieds et des mains pour voir Truman et lui
manière scolaire. Le livre de Pauling traitait de expliquer que la bombe A est très dangereuse.
chimie rationnellement. Je l’ai acheté en 1962. A Entre parenthèses, Truman était un petit épicier
cette époque, je n’avais pas de sous. J’étais de métier… Ils rencontrent le secrétaire d’Etat
arrivé en France et quelqu’un devait me passer de l’époque qui les amènent voir Truman à la
de l’argent, mais il n’était pas là. J’ai vécu un Maison blanche. Ils lui parlent, ils lui expliquent
mois en achetant une sorte de toute petite les dangers de la bombe atomique, etc., et
baguette de pain et un litre de lait chaque jour, quand ils repartent, Truman prend à partie son
mais j’ai quand même acheté ce livre. C’était de secrétaire d’Etat et lui dit : « Mais qu’est-ce que
13
ces gusses ont à faire avec moi ? En quoi ça les L’alchimie, malgré cette idée de la quête
regarde ? » La chimie, c’est aussi ça : Janus et de la pierre philosophale qui n’est d’ailleurs pas
la langue d’Esope. On peut aussi bien dire du très présente chez les Arabes mais présente
bien de vous que médire méchamment. chez Isaac Newton, visait la découverte des
secrets de la nature, la mise en lumière de
l’intelligibilité du monde. C’est cette idée qu’on
A l’âge de 11 ans, Linus Pauling
observe chez les soufis qui sont des mystiques
assiste à une expérience (oxydoréduction
ontologiques et pour un Islam ascétique et les
d’un mélange de chlorate de potassium et de
Moatazilla qui sont membres d’un ordre qui
sucre avec de l’acide sulfurique) menée par
réfléchit sur le Coran (créé ou incréé ?) ou
un camarade d’école, Lloyd Alexander
comme Akhwan Essafa, « les Frères de la
Jeffres. Revenant sur cet épisode, il
pureté », auteurs d’une encyclopédie au Xe-XIe
déclarera des années plus tard : « Je
siècles… On ne dira pas des sectes, mais des
réalisais que les substances n’étaient pas
courants de l’Islam. Ces gens voulaient d’abord
immuables (…). Cette expérience me fit
démontrer la grandeur de Dieu en découvrant la
prendre conscience aussi d’autres
science. Pour eux, Dieu est d’abord rationalité, il
changements dans le monde autour de
ne peut pas en être autrement. C’est un peu
moi. » Quel a été votre cheminement
comme ça que je suis passé à ce militantisme,
intellectuel des sciences dures au
réflexion religieuse en moins.
militantisme « durable » ?
Je voudrais ajouter que je suis arrivé au
militantisme « durable » à partir du militantisme
C’est dû à des raisons historiques. Je politique, parce que j’ai toujours milité dans les
suis né en 1936 et la Tunisie a obtenu son organisations estudiantines, en Tunisie et en
indépendance en 1956. J’avais vingt ans donc. France.
A l’époque, la Tunisie était un protectorat En France, nous avions une association,
français, c’est-à-dire qu’il y avait sur le papier un l’Association des étudiants musulmans non-
gouvernement tunisien qui dépendait du bey – le africains (AEMNA)… L’expression « non-
bey, c’est un titre turc pour désigner le souverain africains » était utilisée pour dire que
tunisien – et tous les ministères techniques l’association était composée d’indigènes. Nous
étaient occupés par des Français. Les avions de nombreux camarades juifs.
ministères administratifs, eux, étaient occupés L’association a été fondée à Paris le 20 juin
par des Arabes. L’idée des colonisateurs était 1926 par le nationaliste algérien Messali Hadj
que la science était une affaire strictement pour réunir les étudiants des Marocains,
occidentale et par conséquent les Arabes Tunisiens et Algériens dans son mythique local
n’avaient rien à voir là-dedans. Oubliées la du 115, boulevard Saint-Michel, en plein quartier
chimie, les mathématiques, l’astronomie et la latin. Au moment des indépendances,
médecine à l’époque de la splendeur arabe à notamment du Maroc et de la Tunisie, ces
Bagdad où une académie el Alhikma, (La étudiants étaient essentiellement dans
Maison de la sagesse) a été fondée six siècles l’opposition.
avant celle du cardinal de Richelieu. Oubliées la L’AEMNA a joué un rôle fondamental
chimie, les mathématiques, l’astronomie et la contre les pouvoirs en place et a été le creuset,
médecine Andalousie quand l’église a décidé la pépinière des élites politiques du Maghreb :
d’interdire l’enseignement de la philosophie Bourguiba, Ben Barka, Habib Thameur, le
d’Ibn Rochd (Averroès) à la Sorbonne car elle mouvement tunisien Perspectives… Bien
était trop rationnelle et mettait ses dogmes en entendu, cela m’a amené un très grand nombre
péril, notamment ceux de la sainte trinité et de la de problèmes : pas de passeport, convocation à
transsubstantiation ! la préfecture de police presque tous les quinze
Pour moi et les gens de ma génération, il jours, etc.
était absolument fondamental de dire : « Nous
aussi, nous pouvons faire des sciences. Nous Il y a prescription…
n’oublions pas l’apport des Arabes à la science.
Nous n’oublions pas qu’à Salerne ou à Je l’espère ! Mais, finalement, les
Montpellier, jusqu’à la fin du XIIIe siècle, on a autorités ont eu la peau de l’AEMNA : le local du
enseigné la médecine en langue arabe. » 115 est fermé depuis quelques années, au
Quand on ouvre aujourd’hui un dictionnaire grand soulagement des trois ambassades
français, les mots « élixir », « café », maghrébines à Paris !
« alambic », « sorbet », « spahi », « alcool »,
« algèbre », « alchimie »… tous ces mots là ont Ce que vous dites sur les colons et la
une étymologie arabe. science interdite aux Arabes fait penser à un
14
sénégalais que vous devez connaître, qui a Concernant Seveso, on n’oublie très
plutôt travaillé dans le domaine des sciences souvent qu’il y a eu une affaire similaire à
humaines, mais qui a également étudié à Grenoble quelques années plus tôt. Des
l’Institut Curie : Cheikh Anta Diop. Il raconte ouvriers dans une usine utilisant du chlore et où
dans son autobiographie qu’il devait se formaient des molécules proches de la
soutenir une thèse sur les contributions de 2,3,7,8-tétrachlorodibenzo-p-dioxine ont souffert
l’Afrique noire à la science, et Gaston de chloracnée. Malheureusement, tout ceci a
Bachelard lui a rétorqué en substance : « Ce été publié dans une revue tout à fait
n’est pas une affaire d’africains. Contentez- confidentielle et réservée à des scientifiques
vous de sujets mineurs. » pointus utilisant bien sûr le langage ad hoc.
Pour ce qui est de la culture du risque
C’est tout à fait ça. D’ailleurs, un des aujourd’hui, je constate avec effarement qu’avec
premiers médecins tunisiens, le docteur l’abondance de moyens de communication que
Mahmoud Materi, formé à Paris, n’a pu avoir un nous avons – Internet, la télé, Twitter,
poste en 1926, à l’hôpital Aziza Othmana de Facebook, etc. – il y a une sorte de banalisation
Tunis « réservé aux indigènes ». De même, le du risque et je trouve ça relativement grave.
deuxième polytechnicien tunisien, Mokhtar Latiri, Comme les gens ne voient pas les catastrophes
entre en 1947 en Tunisie, et on l’envoie dans la annoncées et ne font pas lien avec les
troisième ville du pays où il a pour chef un problèmes de santé autour d’eux, il y a cet effet
Français qui est bien moins diplômé que lui. de banalisation. Je crois qu’il n’y a pas de
Comme il était arabe, il ne pouvait pas être chef. meilleur exemple que celui du tabac. Vous avez
Ce que vous dites sur Cheikh Anta Diop, sur les paquets de cigarettes en très gros
c’est exactement ce que dit mon ami Joseph Ki- caractères « Le tabac tue » ou des photos
Zerbo, qui a été le premier agrégé d’histoire atroces et rien ne se passe. Même chose pour
africain. Il a enseigné très longtemps au lycée l’alcool, les produits salés, sucrés, etc. C’est très
Charlemagne. Il est mort il n’y a pas longtemps grave, car ces messages banalisent le risque. Il
(le 4 décembre 2006, NDLR). Il était opposant à y a un peu une sorte de fatalisme.
Thomas Sankara et il a eu beaucoup de
problèmes politiques, mais c’est un vrai En fait, nous parlons de « culture du
philosophe et il pose exactement les questions risque » et vous nous dites que le risque est
posées par Cheikh Anta Diop que vous venez en train de s’intégrer à culture.
d’évoquer. Il a d’ailleurs écrit une très bonne
histoire de l’Afrique. Absolument. Il y a un retournement de la
situation.
Il y a trente-cinq ans survenait la C’est une réflexion qui fait penser à
catastrophe de Seveso en Italie. Ulrich Beck1.
En consultant les articles publiés
dans Libération en juillet/août 1976 par Eric Vous savez, j’ai souvent contribué au
Caumarin nous avons été frappés par la Monde diplomatique et j’avais fait un papier sur
comparaison systématique qui était faite la catastrophe de Seveso dans La Recherche…
avec les épandages de dioxine au Vietnam Comment dirais-je ? Pour beaucoup de gens, il
(rhétorique guerrière : déplacement de y a des concepts qui sont agités, mais ils sont
population, etc.). agités tous les jours et comme on ne voit pas les
Les journalistes se montraient peu ou gens mourir dans la rue du fait des plastiques et
prou incapables de saisir la nouveauté de cet des phtalates, eh bien ça ne tire plus à
évènement. Qu’en est-il de la « culture du conséquence. Je trouve ça grave. L’échelle de
risque » aujourd’hui ? temps est telle qu’on ne réalise pas.
Comme le disait Ignacio Ramonet du
Tout d’abord, je voudrais dire à propos Monde diplomatique précisément : « S’informer
de Seveso…C’est un peu la thèse que j’ai du fatigue ». Je crois que jamais cette parole n’a
reste défendu dans La pollution invisible : été aussi vraie qu’aujourd’hui, parce que si vous
souvent, les scientifiques arrivent à des résultats allez sur Internet et que vous tapez « tumeur »
qui malheureusement n’atteignent ni les ou « dioxine »… Bon, qui va lire un million de
journalistes ni le grand public.
Pourquoi ? Parce que la règle de 1
BECK U. La société du risque. Sur la voie d’une
publication, dans le recherche, c’est de ne pas autre modernité. Préface de Bruno Latour. Traduit de
s’adresser au grand public, mais d’aller vers les l’allemand par Laure Bernardi. Paris : Flammarion,
journaux avec referee (à comité de lecture), etc. 2003, 522 p. Champs
15
références ? Or, je suis certain que parmi le à certaines multinationales de la chimie, mais
million sept-cent quatre vingt-deux mille aujourd’hui elles n’en ont plus besoin.
références disponibles, il y en a quatre ou cinq
qui traitent complètement du sujet, mais on ne C’est ce que les américains appellent
peut pas demander à un être normalement le greenwashing…
constitué d’aller à cette pêche là !
Tout à fait. Regardez ce que fait
« Schrödinger dit que si nous aujourd’hui Obama avec l’Environmental
voulons que la science atteigne Protection Agency (EPA), sous la pression des
Républicains et des lobbies. L’EPA sera un tigre
le public, il faut lui parler dans de papier si ses dernières propositions se
un langage intelligible. » concrétisent sous l’influence des Républicains.
Ceci étant, il y a quand mêmes quelques
Il faut revenir à la théorie de Schrödinger. recettes intéressantes, par exemple sur le
Schrödinger dit que si nous voulons que la problème des solvants. Il y a des solvants que la
science atteigne le public, il faut lui parler dans chimie verte a mis au point et qui pourraient être
un langage intelligible. Il ne faut pas marmonner intéressants comparativement à l’hexane ou au
entre spécialistes, entre gens capables de trichloréthylène, mais je crois que
comprendre les statistiques ou la théorie de fondamentalement, ce concept a d’abord été
Bohr ou celle des cordes. Il faut parler avancé pour blanchir les multinationales.
clairement et faire sortir la science des Aujourd’hui, elles n’ont plus besoin de cet
laboratoires. artifice, car elles se sont emparées du pouvoir et
Aujourd’hui, nous assistons au fait que des médias et par conséquent elles font ce
cette parole a été dévoyée, parce que beaucoup qu’elles veulent.
de gens s’en sont emparée et cette répétition Ceci dit, j’ai noté récemment dans
n’est plus pédagogique. Au contraire, je crois Chemical & Engineering News qu’ils essayent à
qu’elle devient fatigante. nouveau de vendre ce concept aux
sophomores, ce que nous appelions en France
Comme un bruit de fonds… les étudiants de propédeutique.
Oui, une sorte de brouillard… Vous avez traduit et préfacé en 2005
un document du Worldwatch Institute, La
En 1998, deux chimistes américains consommation assassine. Comment le mode
de l’Environmental Protection Agency, Paul de vie des uns ruine celui des autres, pistes
Anastas et John C. Warner, ont formalisé le pour une consommation responsable. Dans
concept de « chimie verte ». Or, celui-ci ne la préface, vous faites référence à Jean
semble pas avoir fait florès dans les milieux Baudrillard (La société de consommation)
scientifiques. A quoi peut-on attribuer ce selon lequel la société au Moyen âge s’est
désintérêt ? équilibrée entre le bien et le diable, alors que
celle d’aujourd’hui « s’équilibre » entre
Je suis membre de l’American Chemical consommation et dénonciation. Cet équilibre
Society (ACS) depuis plusieurs décennies et n’est-il pas in fine, une façon de faire du
c’est une expression qu’ils ont utilisée il y a une surplace ?
dizaine d’années pour une raison simple. Il y
avait de telles attaques aux Etats-Unis contre la C’est un moyen de faire du surplace,
chimie, contre certaines firmes, contre certaines parce que les gens sont partagés, crucifiés. On
multinationales… leur dit que les gaz à effet de serre vont avoir
J’ai sous les yeux la publication des impacts, que les perturbateurs endocriniens
hebdomadaire de l’ACS, Chemical & sont en train de provoquer le cancer du sein, de
Engineering News, où ils descendent en la prostate et que sais-je encore. Ils le croient,
flammes le rapport Reducing Environmental mais en même temps, il y a un phénomène très
Cancer Risk: What We Can Do Now présenté important : celui de la publicité, de la
au président Obama en 2010. présentation des produits. Or, si je mange
Ils disent que ce n’est pas sérieux, parce aujourd’hui tel ou tel produit, le ciel ne va pas
que les auteurs de ce rapport ont eu le malheur me tomber sur la tête pour autant, donc le public
de citer un article du Los Angeles Times ne sait plus à quel saint se vouer.
(éditorial d’ACS du 31 mai 2010, NDLR). Ma vision de tous ces problèmes a
Historiquement, l’expression « chimie changé depuis que j’ai des petits-enfants. Cet
verte » a servi pour donner une coloration verte été, je suis allé en Tunisie et je crois de ma vie
16
que je n’avais jamais vécu un été aussi chaud L’éducation a un grand rôle à jouer, à
dans le nord du pays. J’ai une maison que je côté du bulletin de vote : on doit amener les
compte leur laisser et je ne sais pas s’ils politiques à parler clair sur l’environnement, les
pourront y vivre. Par conséquent, quand l’ex- nitrates dans l’eau, les particules dans l’air des
ministre de l’éducation nationale Claude Allègre villes…
nous raconte que l’effet de serre n’existe pas,
cela me fait vomir. Hervé Kempf, dans Le J’avais essayé il y a quelques années
Monde du 27 septembre 2011 a raison d’écrire de mettre mes maigres connaissances en
au sujet de cet ancien ministre : « La science a toxicologie au service de ces associations Je
honte » ! me suis présenté sans a priori au siège
Quels rôles peuvent jouer ici les d’une structure qui travaille sur les déchets.
consommateurs, sachant que la jonction Là, on me passe un dossier sur le di(2-
entre associations de consommateurs et ethylhexyl) phtatalte (DEHP), une molécule
associations écologistes ne semble toujours qui entre dans la composition des plastiques
pas établie ? et qu’on trouve dans les poches utilisées en
milieu hospitalier pour les transfusions
Je crois qu’il est très important que le sanguines. Je dis à mon interlocuteur : « Si
consommateur lise ce qui est écrit sur je trouve quelque chose, je vous le dis et si
l’étiquette. Les gens ne le font pas assez je ne trouve rien, je vous le dis aussi », ce à
souvent. Bien entendu, ce n’est pas facile. Ceux quoi on m’a répondu en substance : « Tu
qui ont une sensibilité écologique, qui font n’as pas compris. Il faut trouver ». La raison
attention à ce qu’ils consomment, devraient était très simple, basique même : il y allait de
s’impliquer beaucoup plus pour comprendre ce leurs financements. Je suis assez pugnace,
qu’on leur vend. Deuxièmement, les donc je suis revenu les voir et j’ai fais par
consommateurs… Prenez l’exemple du hasard connaissance d’un de leurs bailleurs
plastique, des emballages : il y a un mouvement de fonds, un millionnaire suisse qui m’a dit :
pour acheter les produits qui aient le moins « Si vous voulez, je vous finance aussi ». J’y
d’emballage et je pense que c’est le seul moyen retourne une troisième fois et on me parle de
d’agir. Il faut taper au portefeuille les la teneur en mercure du thon, etc. Ma
producteurs. Il faut les taper aussi dans leur patience a des limites, d’autant que le
image de marque. Je ne vois pas d’autre responsable de ladite association fumait
solution viable. comme un pompier… J’ai également été
approché par une association créée par
Denis B. et qui n’est autre qu’un sous-marin
« Ce que je reproche aux d’Europe écologie-Les Verts, ce que nous
associations écologistes : d’abord, ignorions à l’époque. On m’a demandé mon
avis sur une étude allemande portant sur la
elles schématisent énormément migration d’un phatalate dans les eaux
et d’autre part, il n’y a plus embouteillées. Elle avait été démolie par
beaucoup de militants. » Jean-François Narbonne, docteur en
nutrition, docteur es sciences et toxicologue,
mais – sans doute par vanité –, j’ai accepté
On pourrait aussi aborder les choses de ce petit travail et nous nous y sommes
manière scientifique. C’est d’ailleurs un peu ce attelés deux semaines durant avec un ami
que je reproche à certaines associations épidémiologiste. Je passe sur les détails,
écologistes : d’abord, elles schématisent mais cette fameuse étude allemande ne
énormément et d’autre part, on constate qu’il n’y tenait pas du tout la route. Il y avait de
a plus beaucoup de militants. Dans certaines nombreux biais qui invalidaient le
associations, vous avez des gens qui sont raisonnement des auteurs. J’ai donc fait part
payés pour faire ce travail. Ce sont des de nos observations à ladite association, qui
employés qui vous servent un discours convenu, s’est trouvée pour le moins « embêtée », car
qui font de la « com’ ». elle avait déjà programmé une conférence de
Il n’en demeure pas moins que les gens presse pour crier au scandale sanitaire… Je
sont parfois bien inconséquents. Ils ne veulent n’en ai plus jamais entendu parler…
pas d’antennes-relais mais ils ont tous un Dernièrement, j’ai été amené à faire un
portable. Ils ne veulent pas de déchets près de exposé sur les stations de base de
chez eux, mais ils achètent frénétiquement tous téléphonie mobile en expliquant pourquoi il
les produits en plastique, tous les emballages ne pouvait pas y avoir de rupture de l’ADN
possibles… avec des rayonnements non-ionisants. On
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m’a rétorqué : « Vous êtes payé par n’appartiennent pas à l’OCDE sont exclus de
Bouygues Télécom ! ». Pour que quelque ses champs d’application. Au jour d’aujourd’hui,
chose intéresse ce type d’individus, il faut le système REACH est un peu dépassé :
qu’elle soit entourée d’un parfum de qu’advient-il des ordinateurs, des téléphones
scandale. En clair, c’est du spectacle : les portables, des postes de télévision hors
choses doivent être simples, sans nuance, d’usage ? Où les retrouve t-on ? Au Bénin, en
aisément assimilables par le public. Le plus Chine, en Inde, etc. Je suis allé à Hong Kong
troublant, c’est leur manque total d’humilité. l’été dernier et des collègues de la faculté de
Cela dit, il n’y a rien de nouveau sous le médecine m’ont montré des photos et des
soleil. Aristote disait déjà : « L’ignorant cartes de villages chinois où il n’y a pas une
affirme, le savant doute ». Toutes les maison sans cas de cancer. Pourquoi ? Parce
associations écologistes ne correspondent que ces gens vivent à proximité d’une usine
pas à ce schéma, heureusement. polluante. La Chine vise une croissance
économique à deux chiffres et les autorités
Je ne vois qu’une seule issue à ce locales sont souvent achetées par l’industrie.
problème pour les consommateurs : s’appuyer Elles ne respectent aucune règle
sur des avis scientifiques circonstanciés. environnementale. Il y a aussi des produits
frelatés : on l’a bien vu avec la mélanine dans le
lait (affaire des bonbons de marque White
« Il faut que les spécialistes Rabbit en 2008, NDLR). Le Chinois n’a qu’une
trouvent le temps de parler. » idée : réussir, s’enrichir quelque soit le moyen.
Je crois finalement que la responsabilité
Et pour ceci, il faut que les spécialistes, sociale des entreprises s’arrête au niveau des
eux, trouvent le temps de parler. Naturellement, pays de l’Organisation de coopération et de
encore faut-il qu’ils trouvent une tribune. En développement économiques. Nous voyons ce
France, nous avons une telle variété de médias qui se passe dans les pays arabes. Un ministre
que ce devrait être possible. Je reconnais que de l’agriculture égyptien qui cumulait cette
les scientifiques, par exemple au Centre national fonction avec celle de vice-premier ministre, a
de la recherche scientifique, n’ont pas le temps laissé entrer dans son pays en toute
d’aller vers le public parce que 25% de leur connaissance de cause des molécules
activité est consacrée à monter des dossiers de cancéreuses (des pesticides) vendues par une
financement. Même s’ils ont envie de dire ce société française qui a su naturellement lui
qu’ils ont trouvé, ce qu’ils pensent réellement de parler le langage idoine.
certaines questions environnementales ou de Qu’est-ce que je constate en France ?
santé publique, ils sont dans l’impossibilité Quatre agriculteurs ont déposé plainte au
matérielle de le faire. Aujourd’hui un quart du tribunal de Saint-Brieuc contre la société
temps au minimum est dévolu à monter des bretonne Nutréa (Le Monde du 23 septembre
dossiers bureaucratiques. C’est une activité 2011, NDLR). Quatre ! Je sais bien que les
chronophage et périphérique qui ne présente souffrances ne s’expriment pas en chiffres, je
absolument aucun intérêt pour leur propre compatis à leur douleur, mais nous ne parlons
travail, alors qu’en face, vous avez des que de quatre personnes. Or, ces quatre
associations où les gens n’ont que ça à faire : personnes ont travaillé avec des produits
communiquer. C’est leur raison d’être. interdits, ce qui nous invite à réfléchir sur la
portée réelle de REACH ici et à comparer cette
Le système REACH a été adopté par le situation avec celle qui prévaut dans le Tiers-
parlement européen le 13 décembre 2006. monde où des millions d’êtres humains sont
Pourtant, nombre d’entreprises – et pas exposés à des produits toxiques. Je ne vous dis
seulement des installations classées pour la pas ce qui se passe dans les pays du sud…
protection de l’environnement (ICPE) –
semblent jouer la montre. Que doit-on en Cette fameuse « responsabilité sociale
déduire, à l’heure où on parle de des entreprises », malheureusement, je n’y crois
responsabilité sociale des entreprises pas beaucoup.
(RSE) ? J’ai encore un exemple, un cas
extrêmement douloureux, parce que je suis allé
Le système REACH a d’abord été conçu sur place et que j’ai pu appréhender la douleur
pour protéger les populations européennes, des victimes. Je veux parler de Bhopal. Or que
parce que la Convention de Bâle, la Convention fait Warren Anderson, qui était président d’Union
de Montréal et un certain nombre d’autres textes Carbide en 1984 ? Il coule toujours des jours
sont rédigés de telle sorte que les pays qui heureux à New York ! Au moment où je vous
18
parle, il y a encore des gens qui meurent à Regardez ce qui se passe pour les terres rares.
Bhopal des retombées de l’isocyanate. Allez à Si mes souvenirs sont exacts, la Chine possède
Bhopal, vous verrez des gens cachéxiques, des 27% des terres rares de la planète. Or, si vous
morts-vivants. C’est effroyable. regardez sa politique d’investissement en
Afrique, il est clair qu’elle va là où se trouvent
En 2007, un journaliste américain ces terres rares, les métaux les plus précieux.
indépendant, Gilles Slade, a été lauréat de Quand je dis « précieux », je ne parle pas de l’or
l’Independent Publisher Book Awards pour bien entendu, mais de leur intérêt comme
son livre Made to Break. Technology and catalyseur, pour la nanotechnologie, etc.
Obsolescence in America (Harvard
University Press). Il entendait y démontrer « La délocalisation des risques
que certains industriels (Ford dès 1913, les
chimistes de DuPont passés chez General dans le Tiers-monde est générale. »
Motors dès 1923…) concevaient leurs
produits en limitant leur durée pour obliger Ce qui est extraordinaire, c’est que cette
les consommateurs à en changer plus délocalisation des risques dans le Tiers-monde
rapidement. est générale : elle concerne le Bénin, l’Egypte,
Ce concept, appelé « obsolescence l’Inde ou même mon pays, la Tunisie, où vous
programmée », a fait l’objet en 2010 d’un avez des gens que je ne nommerai pas qui
documentaire de Cosima Dannoritzer, The fabriquent des jeans en utilisant des colorants
Light Bulb Conspiracy, diffusé sur la chaîne pas forcément autorisés dans les pays du nord,
de télévision franco-allemande Arte il y a mais surtout qu’ils relarguent dans la nature.
quelques mois. L’obsolescence programmée Dans le Tiers-monde vous avez en fait une
semble tout particulièrement concerner les véritable « collision des problèmes » comme le
microordinateurs qui on le sait contiennent dit joliment le géographe Yves Lacoste. Si vous
des métaux toxiques (cadmium, etc.). Une prenez par exemple le Bénin, là où on met les
fois hors d’usage, beaucoup sont envoyés déchets électroniques, les gens n’ont pas accès
en Afrique, notamment au Bénin, ce qui à l’eau courante. Ces gens font face à des
constitue une façon habile de se soustraire problèmes de santé qui relèvent du Moyen-âge
aux obligations nées de la Convention de – l’eau souillée, les égouts à ciel ouvert, le
Bâle. Que pensez-vous de la délocalisation paludisme, la malnutrition – et en même temps,
des risques sanitaires dans le Tiers-monde ? ils sont exposés à des molécules toxiques tels
que les retardateurs de flammes, le cadmium,
Vous avez lu La consommation etc.
assassine. Comment le mode de vie des uns
ruine celui des autres, pistes pour une On entend souvent parler de « double
consommation responsable. On y explique que fardeau » (double burden) pour les
ce concept d’obsolescence programmée a été épidémies et les maladies chroniques qui
mis au point par King Camp Gilette. Gilette se affligent les pays en voie de développement
demandait comment faire pour que les (PVD) mais à vous entendre, il y a un
consommateurs jettent leurs lames de rasoir troisième fardeau : la pollution d’origine
tous les jours et ne gardent pas les coupe-choux industrielle.
de leurs grands pères leur vie durant. Tout est
venu de là. Sans vouloir être un grand marxiste, Je suis désolé de le dire, mais on a
il est clair que ce que dit Marx sur le capitalisme l’impression de ne pas avancer. C’est ce que
ne souffre pas de contradiction : il épuise la j’appelle le double standard, qui a été officialisé
nature et les hommes. par un des conseillers de M. Obama qui a
déclaré en substance : « Mais quel mal y a-t-il à
« Il est clair que ce que dit Marx exporter des produits toxiques dans ces pays
puisque, de toute façon, ces gens n’atteindront
sur le capitalisme ne souffre jamais l’âge pour avoir un cancer de la
pas la contradiction : il épuise la prostate ? »
nature et les hommes. »
Je m’en souviens. Il s’agit de
Ce qu’oublient tous ces gens-là, c’est Lawrence Summers, un économiste de
que nous vivons dans un monde fini. Jacquard l’université d’Harvard.
l’a dit, l’a crié sur tous les toits pendant des
années, le pauvre. Le chrome, le manganèse, C’est lui en effet. Il travaillait à ce
les terres rares ne sont pas inépuisables. moment là pour la Banque mondiale… Ceci me
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fait penser à ce que disaient les tragédiens composés chaque année. Nous sommes
grecs, Eschyle, par exemple. Je le cite de aujourd’hui proches de 18 à 19 000 000 de
mémoire : « Les dieux aveuglent ceux qu’ils composés chimiques connus. Bien entendu,
veulent perdre. » Nous sommes exactement certains d’entre eux sont découverts en petite
dans cette situation. Le fait de contaminer quantité, à quatre ou cinq milligrammes, mais ils
l’hydrosphère ou l’environnement par des sont quand même référencés. La chimie,
pesticides interdits, tels que ceux qui sont notamment la chimie de synthèse, a un tel
vendus au Nigéria ou au Malawi, n’est pas sans pouvoir d’imagination et d’inventivité, que ses
conséquences… possibilités sont pratiquement infinies. Ce qui
Des chercheurs de Zurich ont démontré est fondamental pour arrêter cet impérialisme
grâce à des marqueurs que le DDT répandu au chimique, c’est un contrôle citoyen. Sans parler
Kenya se retrouvait dans les eaux de pluie en d’impérialisme de façon intellectuelle ou
Suisse. Les gens dont nous parlons ne tiennent idéologique, n’est-ce pas, je considère qu’il faut
compte que du cours des actions et du cash arrêter cette synthèse, parce qu’elle est
flow. Ils vont provoquer un désastre par leurs commandée par des multinationales pour
comportements mercantiles, car on retrouve ces pouvoir dire : « This product is mine too ».
molécules absolument partout : dans les cours Prenons un exemple : je connais beaucoup de
d’eau, etc. Aujourd’hui, les poissons que nous personnes qui travaillent sur les produits
mangeons contiennent des perturbateurs anticoagulants. Vous avez une société qui
endocriniens. découvre une molécule intéressante pour
Pour rebondir sur ce que vous disiez tout stopper les thromboses. La société rivale va
à l’heure, le problème du thon avec du mercure étudier cette molécule. Si elle y a accès, elle va
est déjà dépassé… De toute façon, les vieilles y changer un groupe méthyle, y déplacer une
Américaines ont déjà trouvé la parade double liaison, etc. Bien entendu, la première
puisqu’elles ne mangent que 250 grammes de société n’est pas tombée de la dernière pluie et
thon par semaine dans la salade ! n’a pas breveté un composé unique : à la place
du groupe méthyle, elle a essayé toutes les
C’est une façon de s’adapter en combinaisons possibles : R1, R2, etc. C’est le
nivelant les possibilités offertes par le vivant. premier aspect. Le second aspect, c’est qu’on
On tire les choses vers le bas au lieu de les nous oblige à vivre uniquement avec des
tirer vers le haut… Si une femme enceinte a produits chimiques à chaque étape de notre vie.
envie de manger 400 grammes de thon par Nous avons des matelas en polyuréthane, des
semaine – nonobstant les éventuelles savons bactéricides, du téflon pour les poêles
contre-indications biomédicales – elle « qui n’attachent jamais », etc. Je pense que
devrait pouvoir le faire puisque c’était jadis nous sommes aujourd’hui dans un véritable
possible. On prend le problème à l’envers. corset chimique. Je ne suis pas contre la chimie,
C’est un progrès à rebours… vous le savez bien, mais le problème survient
quand c’est le marché, quand c’est Wall Street
Oui, d’autant que la consommation de qui s’empare de la molécule. Comme le disait
poisson est un moyen très efficace pour lutter Marshall McLuhan, nous vivons dans un village
contre le cholestérol, donc autant en planétaire. Or, que ce passe t-il ? Ce mode de
consommer plutôt que de prendre des statines. vie est promu dans les spots publicitaires
Et en plus c’est bon ! diffusés tant par France 24 qu’Al Jazeera et
celui qui habite au fin fond de la Lybie, du
Si je vous dis : « impérialisme Soudan ou de la Lituanie se dit : « C’est la vie
chimique », quelles réflexions cela vous qu’il me faut ». Le résultat, c’est que les gens
inspire t-il ? essayent de vivre et de consommer de cette
façon là.
L’impérialisme chimique, je pense que je
ne l’entends pas de la même façon que vous. Je me souviens d’avoir vu il y a
J’ai fait de la chimie de laboratoire tous les jours plusieurs années de cela à la télévision un
pendant des années et ce que je voudrais faire reportage dans lequel on voyait un migrant
comprendre, c’est que… d’Afrique subsaharienne s’extasier devant
Vous savez, nous avons en chimie un les enseignes et néons parisiens en
registre d’état civil pour tous les produits qui déclarant : « Ce qu’il fait la beauté d’une
naissent : les Chemical Abstracts. En 1962, ville, c’est la publicité ».
quand j’étais sur le point de finir ma maîtrise, on
comptait 900 000 composés répertoriés. Ce qui est grave, c’est que ces gens
Aujourd’hui, la chimie met au point 1 000 000 de pouvaient vivre en faisant appel aux produits
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naturels. Cet aspect écologique de leur vie est Hier, je suis allé à Pantin et j’ai été très
en train de disparaître. Je vais vous donner surpris de voir des commerçants avec du lait en
quelques exemples. Quand j’étais petit en brique et de l’eau minérale en plein soleil
Tunisie, les femmes n’utilisaient que les écorces comme si nous étions en Afrique… Là aussi,
de grenade pour teindre les laines. Elles c’est une forme d’impérialisme.
obtenaient une couleur rouge d’une qualité Comprenez-moi bien : je ne suis pas
inégalée, absolument irréprochable. Maintenant, partisan d’un retour en arrière, mais on essaye
c’est fini. Autre exemple : le recours à de faire croire que le modernisme, le progrès,
l’herboristerie pour soigner les petits maux… Ca c’est la consommation, la croissance, en
ne se fait plus. Il faut aller acheter la molécule balayant sous le tapis le fait que « croissance »
effervescente que l’on a vue à la télévision, car signifie atteinte à l’environnement, épuisement
faire appel aux produits d’antan est devenu de ressources. Nous vivons ce problème en
ringard, retardataire. Algérie, au Maroc ou en Tunisie où on constate
une frénésie de consommation qui porte atteinte
« On a mis dans la tête des non seulement au budget des ménages, mais
aussi à l’environnement. Les plages d’Afrique du
habitants du Tiers-monde que l’eau Nord sont saturées de bouteilles en plastique.
du robinet n’est pas bonne et qu’il Les rues des villes marocaines ou tunisiennes
faut acheter de l’eau embouteillée sont jonchées de pots de yaourts et de
bouteilles. Il y a des emballages en plastique
ou des sodas. » absolument partout. Quand je donne des
conférences aux Tunisiens, je leur dis : « Vous
Vous parliez tout à l’heure des ne consommez pas autant de yaourts qu’à
plastiques… On a mis dans la tête des habitants Paris, vous ne consommez pas autant d’eau
de ces pays du Tiers-monde que l’eau du minérale qu’à Paris, alors pourquoi ne voit-on
robinet n’est pas bonne et qu’il faut acheter de pas de pots de yaourts ou de bouteilles en
l’eau embouteillée ou des sodas. Or, le plastique dans les rues parisiennes ? » La
problème, c’est que ces boissons sont réponse tient au fait que les municipalités de là-
acheminées et vendues en faisant fi de toute bas étaient nommées par le gouvernement, par
règle d’hygiène. En Tunisie par exemple, les Ben Ali et sa clique, et que par conséquent elles
bouteilles d’eau minérale sont exposées au n’avaient pas du tout à se plier aux souhaits de
soleil alors qu’il est écrit dessus qu’il faut les la population. Les seules choses qui les
stocker dans l’obscurité, etc. Le résultat, c’est intéressaient, c’était le pouvoir et les pots de vin.
que l’antimoine du catalyseur du polymère dont Il y a toutes ces bouteilles dans la rue tout
vous parliez tout à l’heure va passer dans l’eau. simplement parce que le ramassage des
ordures est privatisé. Lorsque vous avez deux
tracteurs pour une ville de 400 000 habitants,
vous devenez ramasseur officiel de déchets.
Cette situation a abouti à des drames,
comme à Alexandrie, où une firme française
s’est chargée du ramassage des ordures à la
place de la municipalité, ce qui a conduit à de
véritables émeutes. Il y avait avant ce qu’on
appelle les zabalin, les « ramasseurs
d’ordures ». Au Caire, c’est une profession
réservée aux chrétiens. En Egypte, les gens
habitent dans les étages. Il y avait donc des
personnes dont le métier est d’aller chercher les
poubelles là-haut où vivent des vielles
Une bouteille de limonade Hamoud, boisson très populaire
en Algérie. Sur la photographie de droite, la mention personnes. Maintenant que le ramassage des
« PET » pour polyéthylène téréphtalate ordures est dévolu à une société privée, ils ne
peuvent plus y aller. Du coup, les personnes
Pourtant, vous ne verrez jamais un agent malades, les vieillards cacochymes, etc., qui ne
demander à un commerçant de dire que cette peuvent pas descendre leurs poubelles sont
exposition à la lumière est contraire au code de contraints de vivre avec leurs déchets.
la santé tunisien. Vous avez des bouteilles
transportées dans des camions à ciel ouvert et Si vous le permettez, j’aimerais
elles sont vendues dans la rue devant les rebondir sur vos propos concernant
boutiques. l’utilisation de la grenade pour la teinture des
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laines. Le même phénomène s’observe en Haber et des gaz de combat. Le premier pays à
France où on utilisait jadis de façon avoir souffert des gaz de combat, c’est le Maroc
traditionnelle la garance. Ces façons de faire en 1924. Pour arrêter la révolte de l’émir Abd el-
ont peu ou prou disparues ; il en est de Krim dans l’Atlas, la France a utilisé des gaz de
même pour les moyens thérapeutiques combat. Toujours en 1924, cette fois en Irak, les
traditionnels. A ce niveau, il y a une certaine Anglais ont utilisé cette arme contre la
hypocrisie de la part de l’OMS, qui met en population. Churchill était d’ailleurs présent.
avant les MTR/MCP, mais laisse les Nous parlons aujourd’hui beaucoup de la Lybie,
industries chimiques déverser des tonnes de mais on a oublié que la première bombe larguée
médicaments de synthèse dans le Tiers- par avion l’a été par les Italiens en 1913 contre
monde. la résistance libyenne.
Ceci étant, je ne crois pas que les pays
Ce qui est très important dans l’étude du Sud puissent s’en tirer sans la chimie. J’ai
des plantes médicinales – j’en ai cité plusieurs même écrit un livre qui va dans ce sens, Chimie
dans La recherche contre le Tiers-monde –, et développement, qui montre qu’on peut faire
c’est de pouvoir s’en inspirer pour créer des de la chimie dans les pays du Sud… Le gros
molécules synthétiques. On peut réitérer ce problème auquel nous devons faire face, c’est
qu’on a fait avec les cactées du Mexique pour la que les jeunes vont suivre leurs études de
pilule contraceptive, où les chimistes ont réalisé chimie au Canada, en France et aux Etats-Unis
une demi-synthèse (hémisynthèse), c’est-à-dire et qu’ils ne rentrent pas chez eux ensuite, tout
qu’ils ont pris une partie de la molécule produite simplement parce que ils ont travaillé sur des
naturellement pour la compléter de manière sujets qui n’ont aucun impact sur leur pays
synthétique. On parle de tailor-made chemistry d’origine et ils disent : « Au pays, nous ne
(chimie à façon comme on dit robe ou costume trouverons pas tous ces appareils sophistiqués
sur mesure). que nous avons utilisés à Paris, à Toulouse ou à
Bruxelles. » Je pense que pour les problèmes
Vous avez dit tout à l’heure : « Je ne d’hygiène, la question de l’eau, des cultures, la
suis pas contre la chimie ». Or, dans La santé etc., la chimie – je veux dire une chimie
Recherche contre le Tiers-Monde, vous raisonnée – est absolument indispensable. Je
développez la thèse selon laquelle le progrès dis bien : « chimie raisonnée ». Pourquoi répéter
sert le Nord, mais dessert le Sud. Comment au Sud les erreurs commises au Nord ? Avec la
la chimie peut-elle servir le Sud ? corruption, mais aussi une certaine fascination
pour le Nord qui nous a colonisés, cette
La chimie est fondamentale pour aider le tentation est latente, notamment chez les
Sud. Pour faire écho à votre remarque, je tiens à hommes politiques qui sont inféodés à ces
souligner que je suis favorable à toutes les modes de pensée. Je vous ai parlé du premier
méthodes traditionnelles. C’est peut-être une ministre tunisien, un avocat de formation devenu
position un peu sentimentale, car j’ai grandi économiste. Un jour, il visite une cimenterie à
dans ces milieux là avant la guerre. Ceci dit, je Bizerte. Cette cimenterie s’appelle Cimenterie
suis favorable à toutes les méthodes Portland de Bizerte. Il a dit : « Mais que fait
traditionnelles à partir du moment où elles ont Portland ici ? Enlevez-moi « Portland » ! » Or,
été validées par la science. Qu’est-ce qui s’est Portland, c’est quoi ? C’est seulement un
passé après les indépendances ? On a dit : « ce procédé (réduction en poudre de silicates de
sont des méthodes rudimentaires, calcium hydrauliques additionné de gypse, de
moyenâgeuses, il faut les écarter. » C’est de calcaire et d’eau, NDLR). Partout dans le
cette façon qu’aujourd’hui, la plupart des monde, on vous parlera des ciments de
boulangers de Paris et des commerçants dont Portland, parce que c’est une technique qui a
les boutiques sont ouvertes jusqu’à deux heures été développée dans la ville éponyme en
du matin sont originaires du sud tunisien. Nous Angleterre…
avons eu un premier ministre qui a condamné
les méthodes traditionnelles de culture, « Le Tiers-monde ne peut pas
notamment de l’olivier. Il a déclaré que la France
nous avait maintenus dans cette situation et a s’en tirer sans la chimie. »
décidé de faire table rase du passé en adoptant
les méthodes de l’agriculture moderne. Qu’on Le Tiers-monde ne peut pas s’en tirer
fait les agriculteurs ? Ils ont du venir en France sans la chimie. Prenez l’exemple de la malaria :
et se convertir à d’autres métiers. on parle toute la journée du HIV et je compatis
Je veux revenir sur la face de Janus de très profondément avec les gens qui sont
la chimie : nous parlions tout à l’heure de Fritz touchés par ce virus, mais dans le même temps,
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on oublie qu’il y a deux millions de personnes Je crois que Molière fait mention du
qui meurent chaque année du paludisme. paludisme (fièvre quarte ?) à propos de
L’homme va sur la Lune, mais personne ne Versailles, qui était à cette époque une ville
s’occupe de manière sérieuse du paludisme. J’ai marécageuse. Heureusement – si je puis dire –
d’ailleurs écrit une série d’articles pour Le il s’agissait de formes moins virulentes de
Monde diplomatique sur le vaccin contre le Plasmodium.
paludisme. A ce jour, on ne mobilise pas les
moyens nécessaires pour trouver une molécule Dans le même ordre d’idée, un
satisfaisante pour lutter contre cette maladie, médecin avec lequel je travaille m’a
parce que les personnes touchées sont récemment fait part d’une alerte concernant
impécunieuses. Or, des études toutes à fait le virus de West Nile qui arrive en Europe. Ce
sérieuses ont montré que si la malaria cessait n’en sont que les prémices, mais nous
d’être endémique, le produit intérieur brut des assistons à une redistribution des cartes au
pays africains concernés augmenterait de 35%. niveau sanitaire.
Malheureusement, ça n’intéresse personne.
L’anophèle voyage est prend l’avion. Ne
Alors que le gouvernement américain l’oublions pas. Il ya quelques années, un
vient d’annoncer qu’il y aura des missions barman de l’aéroport de Bruxelles est mort du
spatiales sur Mars… paludisme très peu de temps après avoir été
piqué. Pour en revenir aux bénéfices que la
C’est ça. L’hôpital Walter Reed de chimie peut apporter aux pays du Sud, je dis :
Washington a mis au point un vaccin contre la « Oui, oui et encore oui ! ». Je pense
malaria. Certes, le paludisme est une maladie notamment aux problèmes hydriques. Il faut que
contre laquelle il est compliquée d’agir, parce les Africains y accordent plus d’importance.
que le protozoaire Plasmodium falciparum Malheureusement, l’amélioration de la potabilité
passe par quatre phases, qu’il évolue, etc. Le de l’eau n’est pas rentable en termes politiques,
vaccin dont je vous parle a été développé pour tandis que disposer de sa propre compagnie
les gens qui ne restent pas longtemps au pays d’aviation, ouvrir une ambassade à Washington
et à qui il est demandé de rentrer très vite dans ou à Paris…
leurs pays d’origine qui ne sont pas impaludés… Dans mon livre Les batailles de l’eau.
La nature nous joue des tours. Avec le Pour un bien commun de l’Humanité, je mets en
réchauffement climatique, on pense que la évidence l’intérêt de la « problématique eau » et
malaria va atteindre Nice ou Marseille. de sa gouvernance ainsi que dans mon dernier
N’oublions pas qu’en 1901, le médecin français ouvrage Il y a loin de la coupe aux lèvres.
qui a découvert le vecteur de la maladie à Khadija Darmame y démontre lumineusement
Constantine a pris sa retraite en Corse, où la comment la mauvaise gestion de l’eau à Amman
malaria sévissait encore. en Jordanie, crucifie les gens, change les
rapports sociaux et diminue la confiance en
Il existe d’ailleurs des cas de l’Etat. Pour que les choses s’améliorent, il faut
paludisme autochtone en France, notamment une volonté politique et il faut en finir avec la
en Camargue. Quand j’étais étudiant au corruption. Je le dis à nouveau : je ne pense pas
Conservatoire national des arts et métiers, qu’on puisse résoudre les problèmes posés par
j’ai eu l’occasion de suivre des cours la qualité de l’eau sans un minimum de
dispensés par Sabine Barles, ingénieur en chimie…et de volonté politique.
génie civil et docteur en urbanisme. Elle a
montré qu’il y avait eu des cas de malaria à Quelles sont les pistes à explorer
Pantin aux abords du canal de l’Ourcq de pour une meilleure collaboration entre
1810 à 18132. Le paludisme n’est pas du tout environnementalistes et toxicologues des
une maladie exotique. D’ailleurs elle était deux côtés de la Méditerranée après le
endémique à Nancy au Moyen-âge. En « Printemps arabe » ?
résumé, si les conditions sont réunies, le
paludisme apparaît. Il faut se concerter. Tout le monde a à y
gagner. Comme je l’ai déjà souligné, les
Je connais les beaux travaux de Sabine problèmes d’environnement dans un très grand
Barles et son livre La ville délétère. nombre de pays du sud sont des problèmes de
collision : d’une part une forte pollution
2 organique, d’origine fécale, etc., et de l’autre, un
BARLES S. La ville délétère. Médecins et
e e
ingénieurs dans l’espace urbain. XVIII – XIX siècle.
emploi inconsidéré de plastiques, de
Seyssel : Champ Vallon, 1999. Milieux, p. 318 médicaments, de pesticides…
23
Cette collaboration est fondamentale, car De temps à temps, je suis arrivé à
au Sud les environnementalistes et les passer un article dans la presse locale, mais
toxicologues sont d’abord des fonctionnaires et j’étais contraint de m’autocensurer. J’ai écrit une
en tant que tels, ils passent leur vie à remplir fois un article dans le grand journal tunisien pour
des papiers ou à courir dans des réunions de attaquer une municipalité de la banlieue de
l’OMS. Tunis qui avait autorisé l’emploi d’un produit très
Avant ce vent de démocratie, les toxique breveté en 1958 pour lutter contre la
associations locales d’environnementalistes et prolifération des insectes. Deux ou trois
de toxicologues ne pouvaient prendre la parole semaines après, des sycophantes de Ben Ali
que sur ordre du palais. J’en sais quelque m’ont répondu…mais les Tunisiens savaient
chose : aucun de mes livres n’a été autorisé en faire la différence, heureusement !
Tunisie sous Ben Ali. Beaucoup d’autres
collègues ont connu cette situation… Ce qui me Vous vous êtes investi depuis
semble important aussi, c’est l’écoute et plusieurs années dans la question de l’eau
l’humilité. Si on ne se traite pas en égaux, nous (accès/potabilité, etc.). Que pensez-vous du
n’arriverons à rien. C’est une voie à explorer dossier de l’arsenic en Inde ?
avec la liberté d’association.
En Tunisie, il était impossible de créer Je pense que sous cet angle, le cas du
une association si vous n’apparteniez pas aux Bangladesh est plus grave que celui de l’Inde.
sphères du Pouvoir, alors qu’à Paris il suffit Certes, en Inde, les gens ne sont pas très
d’aller à la préfecture de police et tout est réglé riches, mais au Bangladesh… Je vous parlais
en quelques heures. Ben Ali est arrivé au tout à l’heure de Chemical & Engineering News :
pouvoir en novembre 1987… En 1991, lors d’un il ne se passe pas une année sans que
voyage au Maroc, des collègues enseignants en quelqu’un reçoive une récompense parce qu’il a
faculté et des syndicalistes m’on dit : « Nous trouvé un moyen de filtrer l’arsenic, etc. Or, sur
nous sommes réunis, tu vas être le président de le terrain, très peu de choses bougent.
notre association pour la défense de la laïcité, le Le vrai problème, c’est qu’à cause de la
Club Averroès ». Comme vous le savez, corruption, on laisse les gens faire des
Averroès, qui était médecin, a eu maille à partir « boreholes », c’est-à-dire des forages à la
avec le Pouvoir en Andalousie, parce qu’il pompe manuels sans autorisation. Les atteintes
défendait une certaine conception de l’Islam sanitaires sont plus importantes parce que l’eau
libre, tolérant, où l’homme a sa place. C’est est à profusion. Avant, il fallait aller la chercher
simple : nous n’avons jamais eu l’accord des dans un endroit déterminé. En Inde, il faut saluer
autorités. Nous avons déposé les statuts de le travail du Centre for Science and Environment
l’association, mais aucun d’entre nous (CSE) d’Anil Agarwal, hélas décédé. Le CSE
n’appartenait au parti au pouvoir et le préfet réalise un travail admirable pour expliquer aux
nous a envoyé un télégramme pour nous dire villageois à quelle profondeur se trouvent les
que les statuts ne respectaient les dispositions couches géologiques arsénieuses et qu’il ne faut
en vigueur. Nous avons réuni des professeurs pas atteindre en forant… En réalité, cet arsenic
de droit pour résoudre le problème et nous géologique n’est pas directement toxique. Il le
avons introduit une deuxième demande de devient sous l’action de l’oxygène…
reconnaissance officielle de l’association.
Résultat : j’ai été privé de passeport.
Avec les récents évènements, certains
tabous ont volé en éclat, ce qui devrait rendre
possible le fait de s’attaquer par exemple au
ministère de l’agriculture qui fait la promotion de
produits fongicides à la télévision. Je vais vous
faire part d’une anecdote : il y a plusieurs
années, je suis allé à Rio où se tenait une des
premières manifestations planétaires sur
l’environnement et je tombe sur une association
marocaine. Je discute avec son représentant et
je lui demande ce qu’il fait dans la vie. Il me
répond : « Je suis commissaire de police à la
retraite ». En Tunisie, les associations
environnementalistes et les associations de
consommateurs ont été jusqu’à maintenant
encadrées par le Pouvoir.
24
Tout ceci est politique, c’est une question purifier l’eau. Vous prenez un baril en métal et
de volonté politique : l’Inde possède la bombe vous le percez pour installer un petit robinet.
atomique et probablement le plus grand nombre Vous y mettez une couche de charbon de bois
de scientifiques sur Terre, mais la corruption, le que vous recouvrez de chaux vive, le tout
système des castes, etc., empêchent une sortie recouvert de sable. Bon, que se passe t-il ? Le
par le haut. Ceci dit, on peut observer quelques sable retient les matières en suspension. La
améliorations, tandis qu’au Bangladesh la chaux détruit les microorganismes et le charbon
situation est dramatique. Rendez-vous compte : piège les virus. C’est une technique imparable !
on dénombre vingt millions de personnes Quand je suis parti du village, les femmes sont
atteintes par le Blackfoot disease ! La solution venues me voir en disant : « Avec ton eau, nos
chimique existe. L’important, c’est de la bébés ne sont pas morts ». C’est une technique
populariser. qui a fait ses preuves, mais il faut prendre garde
à bien doser la chaux vive pour éviter que les
Vous dites qu’il existe des solutions gens n’aient les muqueuses attaquées.
techniques simples et qu’il faut les Aujourd’hui, ces villages ont enfin l’eau courante
populariser. Cela nous fait penser à pour la plupart. La science peut répondre aux
l’Organisation pour la récupération de la besoins des populations, mais c’est une
rosée animée par le physicien Daniel question de choix et de financement. Enfin, dans
Beysens qui après une expédition en Crimée une certaine mesure, parce que vous ne pouvez
a exhumé du passé les puits aériens. pas lutter contre la pollution industrielle ou les
En tant que spécialiste des questions résidus d’antibiotiques avec ce système.
hydrologiques, que pensez-vous de cette J’ai récemment écrit un livre intitulé
méthode alternative et plus généralement Travailleurs de l’eau (avec des photographies de
des dispositifs « low tech » tels que ceux Sandrine Dezalay). J’ai du lire beaucoup sur les
développés pour le Tiers-monde par Amy eaux usées pour écrire cet ouvrage. Aujourd’hui
Smith du Massachussetts Institute of dans l’eau traitée et rejetée dans le milieu
Technology (chloration avec du sel, solar récepteur, vous retrouvez la trace de produits
bulbs, etc.) ? contraceptifs, pour abaisser le taux de
cholestérol ou la tension artérielle, etc. C’est là
Oui, il existe des techniques ancestrales que réside le vrai problème, même s’il ne date
efficaces. Prenons un exemple. Dans les pas d’aujourd’hui parce que je me souviens d’un
années vingt, des officiers de santé anglais ont article paru dans Nature vers 1978 qui faisait
constaté au Soudan que certains villages état de cas d’hermaphrodisme chez les
noubas situés dans les montagnes ne poissons de la Tamise à cause des polluants.
connaissaient aucun cas de fièvre jaune. Ils se Or, la consommation de médicaments a
sont creusé la tête pour découvrir pourquoi ces augmenté depuis cette date…avec le
populations étaient indemnes, jusqu’au jour où vieillissement des populations.
ils ont découvert que ces gens stockaient l’eau J’avais un peu travaillé à cette époque
dans des jarres et y plaçaient une tortue qui se pour la East Anglia University qui se situe à une
nourrissait des larves de moustique. La question centaine de kilomètres de Londres et mes
qui demeure, c’est : comment ces gens ont-ils étudiants devaient effectuer des prélèvements
eu cette idée sachant qu’il est malaisé de dans une toute petite rivière, longue de
repérer une larve de moustique à l’œil nu ? seulement cent kilomètres, et ils ont calculé la
C’est un peu le genre de techniques que vous quantité d’acide acétylsalicylique transporté. De
évoquez. Pour en revenir aux puits aériens mémoire, ils ont trouvé de l’ordre de cinquante
comme vous les appelez, ce système a été kilos par an ! Voilà un problème majeur pour
développé à Oman par des ingénieurs chiliens… l’hydrosphère… L’autre problème, c’est celui du
Ils ont changé la vie des villageois. plastique.
Par contre, je ne connais pas les travaux Vous avez des endroits aujourd’hui qui
du MIT sur ces questions. sont abiotiques : il n’y a plus de vie ! Je pense
notamment au golfe du Mexique. A
l’embouchure du Mississipi, vous avez une zone
d’environ trois-cent kilomètres carrés totalement
abiotique ! Il n’y a pas un être vivant, tout
simplement parce que le long de ce fleuve se
J’ai été quelque temps instituteur dans trouvent des élevages en batterie… Il y a
un village reculé à soixante kilomètres de Tunis quelques années, on a trouvé même de l’arsenic
sous le Protectorat français et nous avons utilisé dans les eaux du Mississipi alors que les
un dispositif aussi simple qu’ingénieux pour géologues étaient formels : les terres qu’il
25
traverse en sont exemptes. Ce qui l’a amené, géographie est venue toute seule. Aujourd’hui,
ces sont les élevages… le risque sanitaire est devenu global, mais il y a
C’était de l’arsenic anthropogène des gens qui peuvent en prendre conscience et
administré aux poulets pour qu’ils atteignent s’armer en conséquence et d’autres non. Le
plus vite le poids de commercialisation. C’est la risque sanitaire, je le vois aujourd’hui dans les
face de Janus de la chimie. problèmes de consommation. Les habitudes
sont en train de changer. Prenons la Chine, dont
on parle tout le temps parce que ce pays est un
éperon aux flancs de l’Occident : l’obésité,
notamment des enfants, est y devenu un
problème. En Arabie saoudite, du fait que les
femmes ne peuvent circuler librement, il y a des
cas de rachitisme. C’est à s’arracher les
cheveux, car s’il y a un pays ensoleillé, c’est
bien celui-là… Pour moi, le risque sanitaire
multiforme est d’abord dans l’eau et dans l’air.
Nous devons nous y attaquer en revoyant nos
modes de consommation et de déplacement. Il
n’y a pas d’autre alternative.
Les berges de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) face à l’usine Quand j’étais jeune, en Tunisie, nous ne
du Syndicat des eaux d’Ile-de-France (en médaillon à buvions des sodas que les jours de fête. Nous
er
gauche) le 1 octobre 2011, veille de l’intervention des en consommions en sortant du hammam, pour
bénévoles de l’Organe de sauvetage écologique (OSE) nous rafraîchir. Tous les quartiers possédaient
une petite usine fabriquant des sodas, mais il
Vous aviez hésité entre les études de s’agissait d’un produit de fête, alors
chimie et de géographie. Votre bibliographie qu’aujourd’hui, les Tunisiens rentrent chez eux
atteste d’un réel intérêt pour cette discipline. avec une bouteille familiale de soda. On observe
Si vous deviez définir une géographie du une épidémie de diabète et d’hypertension. Je
risque sanitaire, quelle serait-elle ? crois que c’est dû au fait que le rôle de la famille
a changé. Les femmes travaillent. Résultat : tout
Je me suis intéressé à la géographie à le monde mange dehors et mange mal. Dans les
cause du passé, de l’histoire. Mon père achetait pays du Sud, vous avez aujourd’hui une classe
des calendriers en langue arabe et on y trouvait minoritaire de consommateurs, similaire à celle
toujours la carte du Maghreb, lequel allait du que vous trouvez à Paris ou à Düsseldorf, avec
Maroc à la Lybie et continuait jusqu’à l’Egypte… les mêmes problèmes de santé. Pour conclure
Comme nous parlions tout le temps du vous citer un proverbe arabe : « Maudite soit la
colonialisme, des luttes des peuples, la science qui ne sert pas l’Homme ».
__
POUR ALLER PLUS LOIN
BOUGUERRA M. L., VERFAILLIE B. Indépendances. Parcours d’un scientifique tunisien. Paris :
Descartes & Cie, 1998, 138 p. Les passeurs de frontières
26
A lire LOUIS BULIDON, en tant qu’appelé, est affecté en
décembre 1961 au Service technique des armées
arme atomique, dans une base militaire dans le désert
du Hoggar en Algérie. Depuis des mois, son travail
consiste à prélever des filtres, à en mesurer la
radioactivité. C’est la routine, les capteurs et les stylets
sont muets. Dans la base, le personnel a conscience
de son statut privilégié alors que la troupe, elle, risque
à tout instant sa peau dans les djebels. Dans ce monde
de l’insouciance et du silence, car tout est secret, un
drame pourtant se prépare. L’explosion du 1er mai qui
doit doter la France d’une force de frappe
opérationnelle se transforme en grand show. Deux
ministres, Pierre Messmer, ministre des armées, et
Gaston Palewski, ministre de la recherche scientifique,
sont à la tribune d’honneur face à la montagne. La
météo est défavorable car le vent souffle fort mais pas
question de différer la mise à feu. La bombe explose et
secoue la montagne qui disparaît dans une avalanche
de poussières et d’éboulis, puis une énorme flamme
s’en échappe, suivi d’un gigantesque nuage noir qui se
dirige sur l’assistance. C’est la panique. Dans le sauve-
qui-peut, on en oublie un moment les ministres...
Quelques heures plus tard, ils passeront d’urgence à la
douche de décontamination, savonnés et brossés au
balai à poils durs, sans égard particulier pour leur rang.
Ils sont cinq à s’être retrouvés pour témoigner. C’est toutefois Louis Bulidon qui tient
principalement la plume. Né en 1936, il décroche son diplôme d’ingénieur chimiste à la faculté des
sciences de Marseille et se perfectionne durant deux ans à l’Institut du gallium... avant d’être
appelé par l’armée. Libéré après deux ans de service en novembre 1962, il fera carrière principalement
chez Exxon. La contribution plus concise de Raymond Sené, docteur en physique nucléaire et chercheur
au Centre national de la recherche scientifique affecté au Collège de France, est magistrale, limpide et
non dénuée d’humour, malgré la gravité du sujet.
En dépit de la loi dite Morin du 5 janvier 2010, 98,5% des victimes d’irradiations liées aux essais
nucléaires français se sont vues refuser une indemnisation selon Michel Verger de l’Association
nationale des vétérans des essais nucléaires (AVEN).
L’AVEN estime que 150 000 personnes ont été touchées par ces essais, qui se sont déroulés
durant quatre décennies en Polynésie française et au Sahara algérien…
A NOTER : le livre comprend une préface de maître Jean-Louis Teissonnière, avocat au barreau de
Paris qui a plaidé dans de nombreux dossiers en santé environnementale (Association des familles
victimes du saturnisme [AFVS], Association nationale des victimes de l’amiante [ANDEVA], Association
des victimes des éthers de glycol [AVEG], etc.) instruits par le Pôle santé publique du palais de justice
de Paris. La rédaction de Mithridate – Bulletin d’histoire des poisons n’entend pas commenter le bien-
fondé ou le discours de ces associations : il s’agit d’un simple complément d’information.
27
DESSINER L’HISTOIRE : FRITZ HABER
DE DAVID VANDERMEULEN
Nous avons toujours considéré – à tort ou à raison – la bande dessinée comme un art
mineur. Autant dire que quand des lecteurs nous ont pressés de découvrir le volume trois de
Fritz Haber publié par le dessinateur belge David Vandermeulen aux éditions Delcourt, nous
avons freiné des pieds. Préjugés, préjugés… Mais voilà : David Vandermeulen est plus qu’un
dessinateur : c’est un biographe et, comme l’eussent dit les Chinois il y a de cela trente ans, un
scientifique aux pieds nus. Remarquable.
V
ous avez commencé à vous savant avait entretenu une relation épistolaire
intéresser à Fritz Haber en 1998 avec Haïm Weizmann… En fait, sans le savoir
pour démarrer les premières encore, et pour le dire avec un cynisme amusé,
planches en 2003. Sans doute avez-vous lu je venais de lire l’excellent pitch d’un biopic qui
le livre publié par son fils cadet Ludwig, The n’avait pas encore été tourné.
poisonous cloud: chemical warfare in the Le premier livre que je me suis procuré
First World War (Oxford University Press). sur Haber, fut Les apprentis sorciers de Michel
Quelles sont les autres sources sur Rival. Un livre étonnant qui abordait les vies de
lesquelles vous vous êtes appuyé pendant Fritz Haber, Wernher von Braun et Edward
ces cinq années ? Teller. La partie réservée à Haber – j’allais m’en
rendre compte quelques mois plus tard –
J’ai en effet lu énormément de livres, pas résumait en quelques 80 pages les livres les
moins de 300, sur ces cinq années de plus importants consacrés à Haber et son
préparation. Aujourd’hui, j’ai cessé de les temps. C’est-à-dire celui de Ludwig Haber, que
compter tant ils se sont accumulés. La lecture vous connaissez, la biographie américaine de
est une activité qui ne m’a jamais quitté, et je Goran, l’impressionnant ouvrage de Boring sur
continue à commander et à lire des livres l’histoire de l’I.G. Farben, celui de Johnson sur
susceptibles de m’inspirer. Bien entendu, tous l’Allemagne scientifique à l’époque
ces livres ne parlent pas forcément de Fritz wilhelminienne, ou encore la biographie
Haber, si je ne devais retenir que ceux qui le allemande de Clara Haber de Gerit von Leitner...
citent, cela se résumerait certainement à une Mais les livres sur Haber qui ont spécialement
petite trentaine. J’ai probablement eu entre les retenu mon attention, ce sont surtout la
mains tout ce qui a été écrit de majeur sur biographie allemande de Margit Szöllösi-Janzen,
Haber. Mais en réalité, je ne travaille qu’avec ainsi que les livres de Fritz Stern. Lire Stern fut
très peu de biographies. J’ai découvert mon pour moi un déclic fondamental. Car lorsque je
sujet au travers d’un article de Max Perutz, me suis enfin décidé à m’emparer de l’histoire
publié dans La Recherche vers 1997. C’est de Fritz Haber, l’idée de raconter sa vie en
précisément par cet article que mon intérêt pour développant d’autres trajectoires de vies juives
Haber est né. Malgré qu’il ait été écrit par un allemandes, comme celles d’Einstein, de
brillant chimiste détenteur du Prix Nobel, je me Rathenau et Weizmann, fut pour moi l’angle le
souviens à quel point ce texte m’a aussitôt plus évident. Dès que j’ai découvert la
dérangé. Probablement parce que l’article se construction de Grandeurs et défaillances de
résumait à trois pages et qu’il tentait d’aborder l’Allemagne au XXe siècle de Stern, avec ses
trop de choses ; il faut dire que la vie et l’époque chapitres dédiés à Einstein, Weizmann et
de Fritz Haber sont des sujets particulièrement Rathenau, j’ai su que mon impression première
riches et complexes. Ce petit papier de Perutz, était bonne et que je pouvais enfin me lancer
titré de façon amusante Le cabinet du docteur dans l’aventure.
Fritz Haber, laissait sans réponses un nombre Cela, ce sont les livres purement
important de questions, dont la plus troublante historiques. Mais en réalité, je devrais
pour moi était de savoir pourquoi cet étrange également parler de toute la littérature qui a été
28
pour moi une autre source fondamentale. quelques dizaines de kilomètres de Bruxelles ;
Jamais je n’aurais en effet écrit Fritz Haber si je la Belgique est devenue une bien étrange
n’avais pas lu L’Homme sans qualités de Musil. chose... Je pense surtout que l’esprit national
La figure du personnage d’Arnheim, pour ne reste quelque chose d’assez étranger aux
prendre qu’un seul exemple marquant, est le Bruxellois en général. Il n’y a pas, comme en
portrait camouflé et particulièrement juste de France, cette fascination frappante que l’on loue
Walther Rathenau. Attiré plus par l’histoire des par exemple encore de nos jours aux poilus.
idées et la compréhension d’un certain esprit du L’esprit des Belges francophones n’est
temps révolu que par la pure approche certainement pas lié à la fierté nationale, alors
historique des faits, les œuvres des grands que la guerre, autant que l’histoire des guerres,
littérateurs à la mode, entre 1880 et 1930, ont reste et demeure, encore et toujours, une affaire
tout autant contribué à écrire mon scénario que nationale. C’est une chose dont je suis
n’importe quel autre livre de sciences humaines. convaincu, il n’y a qu’à voir les œuvres qui
Goethe, Carlyle, Schiller, Heine, Wagner, von traitent de la première guerre mondiale, qu’elles
Salomon ou Wassermann m’ont été soient du domaine des sciences humaines ou
indispensables. Connaître les textes qui ont artistiques : il est inconcevable d’imaginer ce
animé les esprits des personnages que je mets conflit traité par un auteur qui n’envisagerait pas
en scène est une chose bien plus essentielle la guerre sous l’angle de sa propre nationalité.
pour moi que de savoir où se trouvait tel ou tel, Même le domaine des sciences historiques
à telle ou telle date. n’échappe pas à cette étrange tradition, l’histoire
comparée restant encore un genre
Vous êtes de nationalité belge, et la malheureusement mineur. Un film ou un
première attaque au gaz eut lieu en Flandres ouvrage australien, traitera la guerre d’un point
(Ypres, le 22 avril 1915). En France, le de vue australien, idem pour les Allemands, les
souvenir des gaz reste vivace. Qu’en est-il en Français ou les Anglais… En tant que Belge, je
Belgique ? ne trouve pas cela étonnant du tout de parler
d’un conflit d’un point de vue strictement
Question difficile. Je pense que l’on ne étranger. On n’imagine pas Tardi se pencher sur
se souvient plus en Belgique des drames de 14- le destin d’Allemands ou d’Anglais. Je pointe
18 de la même façon, au nord comme au sud du Tardi, mais le problème demeure une spécificité
pays. J’ai par exemple été très frappé de française : il n’existe pratiquement aucune fiction
constater qu’à Ypres, on commémorait encore, française, qu’elle soit cinématographique,
tous les jours, depuis 1919, le drame de la romanesque ou de bande dessinée, qui aborde
première guerre mondiale. 365 jours par an, en la première guerre mondiale d’un point de vue
fin de journée, une des portes de la ville est spécifiquement allemand. Il faut probablement
fermée durant une minute, en mémoire des être un petit peu bâtard soi-même, comme un
terribles assauts qu’a subi la ville. Cela crée Bruxellois (un enfant de Bruxelles se dit en
bien entendu à chaque fois des désagréments patois bruxellois un zineke, ce qui veut dire
et des embouteillages, mais tout ça ne semble « petit chien bâtard ») pour se désintéresser de
finalement déranger personne, si bien que sa propre fierté et être attiré par celle des
l’interruption de la commémoration n’est pas autres.
prête d’être un jour envisagée. Il faut dire
qu’Ypres aura été l’une des villes, sinon la ville On a la sensation d’avoir déjà vu
du premier conflit mondial, à en avoir subi le certaines images dans des courts métrages
plus lourd tribut. Elle fut sous les tirs et les ou en cartes postales, au point que nous
bombes d’août 14 à novembre 18, et cela – nous sommes fait la réflexion suivante : ce
n’importe quel Yprois vous le rappellera – alors sont des images colorisées et retravaillées
qu’elle ne fut jamais prise par les Allemands. Je au lavis. C’est particulièrement frappant pour
pense avant tout que cette mémoire reste vive les scènes en extérieur. Qu’en pensez-
parce qu’Ypres fut le théâtre de trois batailles et vous ?
qu’elle fut entièrement et radicalement rasée. Il
me semble avoir perçu que la question des Cela me fait très plaisir de vous entendre
attaques aux gaz ne venait qu’en deuxième dire cela car j’ai toujours entretenu la volonté de
chef, plutôt comme la confirmation d’une proposer mon travail comme une réflexion sur
épreuve supplémentaire. Il est étonnant qu’en l’image. Je dis souvent, en forme de boutade,
tant que Bruxellois francophone, je n’étais pas que Fritz Haber n’est rien d’autre qu’un
au courant de cette tradition avant de l’avoir immense détournement. Textes et images sont
personnellement vécue. Aucun de mes amis ne tour à tour objets de détournements, si bien que
connaissait d’ailleurs cette histoire qui se joue à je m’efforce de ne rien produire qui soit de ma
29
propre création. Il n’est aucune image dans Fritz pensent que la bande dessinée est le cinéma du
Haber qui n’a d’écho avec quelque chose qui a pauvre, c’est selon moi aussi peu vrai que de
déjà été vu quelque part, aucune idée qui n’ait dire cela du rapport qui peut exister entre la
déjà été avancée. J’en reviens à Musil et à son nouvelle et le roman.
lancinant « Toujours la même histoire… ». Ma
façon d’écrire est, pourrait-on dire, en Le récit est entrecoupé d’images
adéquation parfaite avec ma façon de créer des extraites du film Die Nibelungen de Fritz
images. Pratiquement aucun dialogue n’a été Lang (1924). Quel est le sens de cette
inventé, je puise dans les divers écrits et allégorie ?
correspondances les phrases qui pour moi font
sens et je ne fais que les mettre bout à bout Ces passages sont en effet encore un
dans une nouvelle ordonnance, avec le seul peu obscurs pour l’instant, cela s’explique par le
objectif de leur octroyer une dynamique qui n’a fait très simple que mon récit est en cours de
pas d’autre avantage que celui d’être inédit. Il en production et que les trois tomes jusqu’ici
est exactement de même pour mes images : il publiés ne représentent que la moitié de mon
n’est pas un décor, pas un objet, qui n’a déjà été récit. On saisira bien mieux le pourquoi de cette
en partie perçu dans une image préexistante. Si référence lorsque j’aborderai les années 1924,
je crée bien des images aquarellées « à et l’avant-première à Berlin du Siegfried de
l’ancienne », avec un pinceau et des eaux Lang. On y apprendra par exemple que l’un des
pigmentées, elles restent cependant des principaux mécènes du film fut l’I.G. Farben.
reproductions d’images qui ont un jour dit autre Mais cette imagerie est en réalité pour moi une
chose. Cette façon de faire a été le moyen le sortie poétique qui me permet de dire
plus évident et le plus juste que j’ai trouvé pour l’insondable. Le philosophe Heinz Wismann m’a
oser publier mon travail, un travail qui est en un jour fait cette très belle réflexion, il m’a dit :
réalité mon travail le plus intime et le plus « On comprend tout le désarroi, les erreurs et le
personnel. fourvoiement de votre Haber lorsque vous faites
surgir dans votre histoire ce grand récit qui a
Pourquoi le choix de ces teintes trompé tant d’Allemands. Vous arrivez en
ocre/terre de Sienne plutôt qu’un noir et quelques pages de poésie à exprimer ce qui à
blanc plus filmique ? moi me prendrait plusieurs chapitres. ». Voilà, je
ne saurais le dire mieux que lui.
Les sépias se sont imposées à moi
comme une évidence, il s’agit de couleurs Le 2 mai 1915, soit deux semaines
chargées de sens, ou plutôt, pour être plus après l’attaque d’Ypres, Clara Immerwahr,
juste, de nuances qui bénéficient de chimiste et épouse de Fritz Haber, se donne
prédispositions évocatrices fortes. Le brun, c’est la mort. A vous lire, on a l’impression qu’il ne
la couleur du mélange par excellence, il faut s’agit que pour lui d’un épisode mineur,
toutes les autres teintes du spectre pour presque d’un accident de travail. C’est un
l’obtenir. C’est donc aussi la plus complexe et la homme assez peu sympathique, tout à son
plus difficile à reproduire. Rien que pour cela, je art et qui semble négliger les autres proches,
la trouvais en phase avec mon sujet. Et puis, et ce alors que la synthèse de l’ammoniaque
ces teintes évoquent bien d’autres choses, en 1912 va rendre de précieux services à
comme l’idée des vieilles photographies fin de l’humanité. Comment interprétez-vous ce
siècle, ou encore, un certain extrémisme des paradoxe ?
idées qui s’est déployé en même temps que le
destin de Haber. Le noir aurait en effet ajouté On ne peut comprendre Haber en ces
une surenchère au coté cinématographique de moments-là que si l’on arrive à comprendre ce
mon travail, mais cela ne m’intéressait pas. Car, que représentait véritablement l’esprit prussien
encore une fois, mon travail se veut avant tout de l’époque et avec quelle détermination celui-ci
évocateur, et je ne désire pas en faire trop. Mes se manifestait encore dans la première année
bandes dessinées font penser aux films muets, de guerre. La réaction de Fritz Haber en cette
mais ce n’est certainement pas parce que mes année 1915 n’était pas si exceptionnelle ni aussi
images ressemblent à des images de films choquante que cela. N’importe quel bon junker,
muets. D’ailleurs, pratiquement aucun cadrage, mû par le sens du devoir et l’engagement
aucune mise en place, ne correspondent à patriotique, aurait réagi de la même façon.
l’esthétique du muet. On a l’impression d’y être, L’explosion de la guerre a poussé Haber à
mais tout cela n’est qu’illusion. Je considère que devenir plus junker qu’un junker. Il faut bien
la bande dessinée est tout sauf une réduction du saisir à quel point il se voyait avant tout en
cinéma. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui Allemand animé par la deutsche Treue, cette
30
fidélité allemande aveugle, ce dévouement total devenu pratiquement impossible. C’est pour
à la Patrie, pour lequel manquer à ses cela, en effet, que je tiens les questions que
engagements était une chose impensable. À pose le drame de Faust comme l’un des
cette époque, cette marque de caractère était problèmes majeurs de l’humanité. Le cas de
véritablement essentielle à tout Allemand digne Fritz Haber a troublé et fasciné les esprits plus
de ce nom. La Patrie et la victoire de que tout autre probablement parce que les
l’Allemagne passaient avant le sort des femmes inventions auxquelles il a contribué, l’ypérite et
et des enfants. Max Planck perdit un de ses fils le Zyklon B, ont abouti à des catastrophes
dans chaque guerre. Accusé d’être simplement meurtrières révoltantes et traumatisantes. Mais
l’ami des auteurs de l’attentat manqué contre mon pessimisme me persuade que si Fritz
Hitler, le second fut même exécuté par les nazis. Haber n’avait pas existé, le monde aurait vu un
Si cela affecta Planck au plus profond de sa autre Fritz Haber émerger. L’homme
chair, ce drame ne fit pas pour autant vaciller n’échappera selon moi jamais aux puissances
son indéfectible sens du patriotisme, et il sourdes de l’appel prométhéen, c’est un travers
continua à clamer « Heil Hitler » et à juger le qui lui est à jamais consubstantiel. Le Déclin de
salut nazi comme un simple « phénomène l’occident de Spengler écrit dans les années
naturel », comme s’il s’agissait d’une sorte de – 1910 est le livre fascinant d’un visionnaire fou,
Stern l’a commenté ainsi – force de l’histoire, mais son analyse de la science allemande
contre laquelle il n’y avait rien à faire. Ses faustienne reste juste et toujours brûlante
correspondances démontrent bien que Fritz d’actualité.
Haber fut extrêmement affecté par le suicide de
son épouse. Il n’échappa à la déchéance que La journaliste française Catherine
par une volonté encore plus tenace de se Coppet (Rue89) a écrit : « Quand la BD fait
donner à la guerre. C’est son engagement mieux qu’un livre d’histoire ». Pourtant, dans
belliciste qui le sauva. Sa rédemption tardive fut le tome 3, Albrecht Hase, un entomologiste
ensuite des plus troublantes, puisque Haber se « qui s’intéresse tout particulièrement aux
démena de façon toute particulière dans les essais toxicologiques » se trouve aux côtés
années 20 pour engager au Kaiser Wilhelm de Fritz Haber en janvier 1915. Or, il semble
Institut de Berlin dont il était le directeur, un qu’ils ne soient rencontrés qu’en 1918.
nombre impressionnant de femmes chimistes, Pourquoi avoir pris cette liberté ?
une attention pour le moins peu commune à
l’époque. Ah ! Enfin une question impertinente
comme je les aime ! Oui, le titre de l’article de
Vous avez déclaré à Angoulême à mademoiselle Coppet était un petit peu plus
propos de Fritz Haber : « C’est un qu’élogieux et, bien sûr, comme il va de soi, j’ai
personnage à qui on doit des choses eu la vaniteuse décence de laisser faire et de ne
extrêmement bienfaisantes (…). C’est lui qui pas commenter. Mais si on lit l’article avec un
a éradiqué les grandes famines en petit peu d’attention, on comprend ce que le titre
découvrant la synthèse de l’ammoniaque à sous-entend : c’est en réalité une façon de
grande échelle en 1912 (…). Pour cela, il a rappeler qu’il n’existe toujours pas en France, un
reçu le prix Nobel de chimie en 1918, mais seul véritable ouvrage de science historique de
c’est aussi quelqu’un qui a vendu sa science langue française consacré à un personnage
à la guerre. » Cette dernière phrase a tout aussi majeur que Fritz Haber. Il faut donc lire ce
particulièrement retenu notre attention, titre avec l’intention ironique qui l’accompagne,
sachant que vous avez publié en 2006 une cela sous-entend : mais que font les éditeurs et
adaptation du Faust de Goethe. La guerre a t les auteurs français ? Comment se fait-il qu’en
elle été le Méphistophélès de Fritz Haber ? France, il faille que ce soit un auteur de bande
dessinée qui s’empare en premier d’un sujet
C’est même à mon avis un truisme que aussi intéressant ? Je me suis posé la même
de le dire ! Et j’irais plus loin en avançant que question lorsque j’ai abordé mon chapitre sur le
Haber ne représente pas selon moi un cas génocide des Hereros, j’ai été abasourdi de me
particulier dans l’histoire des sciences ! Il faut rendre compte à quel point la bibliographie sur
lire les livres de Jean-Jacques Salomon qui ce sujet était pauvre en France. Moi, je ne suis
épinglent minutieusement et sans concession pas historien, et je ne le deviendrai jamais. Mon
aucune l’histoire des fourvoiements des métier se résume à écrire des récits et à faire de
scientifiques avec le monde militaro-industriel. la bande dessinée. L’art de la bande dessinée
Le devoir patriotique, tout autant que la libido est une chose difficile, en particulier la maîtrise
sciendi, ont causé tant de ravages pour l’histoire de la temporalité. Il s’agit d’un art de l’ellipse, et
des hommes qu’en faire une liste exhaustive est il est très malaisé de lui insuffler des
31
dynamiques de rythme sur un récit au long les milieux extra-académiques, des
cours. Ce n’est pas pour rien que la biographie personnalités diverses – comme par exemple un
n’est pas un thème très présent dans la bande auteur de bande dessinée – pour que celles-ci
dessinée… Les pages y sont comptées, aussi, puissent jouer un rôle de « passeur » et
résumer une vie en quelques planches tout en transmettre leur engouement à la jeunesse
souhaitant éviter l’approche hagiographique perdue. Je me souviens avoir accepté la
devient une chose pratiquement impossible. proposition en spécifiant que je me sentirai
C’est dans ce sens que je m’autorise beaucoup obligé de préciser en préambule de mon
de libertés de type temporel et qu’il m’arrive de intervention que je ne pouvais envisager ce type
tricher sur certaines dates de rencontres. Je l’ai de projet autrement que comme un dessein
fait pour la première rencontre entre Haber et désespéré imaginé par un pauvre poulet sans
Rathenau, par exemple. Ils ne se sont en réalité tête, ne sachant plus vers où ni qui se tourner
croisés pour la première fois qu’en 1908, à pour trouver des solutions. Imaginer dire ces
Berlin, alors que je les fais se rencontrer dès mots, traduits simultanément en plus de 23
1901, sur une traversée transatlantique. J’avais langues dans l’immense hémicycle de Bruxelles,
appris que Rathenau et Haber s’étaient tous avait de quoi me faire sourire par avance. Ma
deux rendus dans le même trimestre de 1901 mise en garde fut par ailleurs suffisante et
aux États-Unis, j’ai aussitôt profité de cette l’expérience n’eut jamais lieu. Mais c’est en effet
information pour bouleverser mon scénario et lui quelque chose qui me trouble et qui ne cesse de
insuffler une dynamique que bien entendu les me poser question : comment se fait-il que je
vrais faits n’autorisent pas. Ce sont les mêmes puisse parfois être tant pris au sérieux, moi qui
raisons qui m’ont poussé à faire apparaître trois ai décroché mon dernier diplôme à l’âge de 12
ans plus tôt le Docteur Hase. La seule contrainte ans ! Et, en même temps, vanitas, vanitatum,
que je m’impose dans ces cas-là, c’est que mes comment ne pas admettre que toutes ces
libertés doivent rester crédibles. Mon Haber marques d’attention me procurent aussi de
ressemble en quelque sorte au Flaubert de sombres et de jubilatoires délectations ; je
Sartre ; les historiens et philologues qui mentirais en disant que je ne les attends pas.
critiquent encore L’Idiot de la famille n’ont pas
compris le sens de son projet. Ce n’est pas de Comment les scientifiques et les
Haber que je parle, mais de mon Haber. historiens ont-ils accueilli votre travail ?
Dans le cadre du festival d’Angoulême Je dois dire que jusqu’à présent, dès
en 2011, vous avez déclaré : « Je pense que qu’un intellectuel daigne pencher sa curiosité
j’en ai encore pour sept ou dix ans, je ne sais sur mon travail, rares sont ceux qui ne me
pas, on verra, mais très curieusement, je congratulent pas. Il n’y a peut-être que Fritz
suis de plus en plus excité, peut-être parce Stern qui entretient avec mon projet une
que ce travail me permet de rencontrer aussi circonspection véritable. Je ne pense d’ailleurs
des professionnels, des scientifiques (…), pas qu’il m’ai un jour lu. Mais que l’on s’entende
des philosophes des sciences (…), des bien, je ne cherche certainement pas
historiens. C’est ça qui me pousse à l’approbation de ces grands intellectuels. Il se
continuer en fait (…). Le fait de pouvoir aller trouve que mes livres ont commencé à circuler
dans des universités, moi qui n’y ai jamais dans certains milieux académiques et que leur
mis un pied. Ce n’est pas du tout une diffusion semble se poursuivre. C’est le
revanche, mais c’est un beau pied de nez à philosophe des sciences Jean-Jacques
mon parcours, finalement. » Votre travail ne Salomon, décédé en 2010, qui fut l’un des
marque t-il pas l’émergence d’un nouveau premiers à vanter mon travail. En tant que
type de chercheur, hors des sentiers spécialiste de l’éthique scientifique, il
académiques ? connaissait parfaitement le cas Haber, et lors
d’une conférence que je donnais aux Rendez-
Oui, probablement. J’avoue que le vous de l’Histoire de Blois, il est venu me
regard que me portent certains philosophes des trouver, très enthousiaste. Une amitié forte est
sciences, ou d’autres grands scientifiques ou née dès ce jour et il m’a vraiment appris
historiens arrive de temps en temps à faire énormément de choses. J’ai toujours considéré
vaciller mes bases. J’ai un jour été approché par qu’il me surestimait mais l’amitié qu’il m’offrait
une personne qui travaille aux Communautés me mettait trop en joie pour que je puisse le
européennes, à Bruxelles. Face au désintérêt snober. C’était un vrai intellectuel, de la vieille
grandissant des jeunes européens pour les école, ancien élève d’Aron, qui à vingt ans
études scientifiques, des idées de projets ont publiait déjà dans les Temps modernes de
semble-t-il été imaginées afin de recruter dans Sartre, qui était allé dîner au chalet d’Heidegger
32
avec Jean Beaufret… Rarement quelqu’un m’a mais il semble que Haber soit un peu trop le
autant donné confiance. Après, au fur et à jardin secret de M. Stern au goût de certains. Je
mesure des sorties de mes albums, j’ai ne sais pas si la chose est vraie et je vous
commencé à être invité dans divers milieux. Des avoue que ce n’est pas trop mon souci. Si
historiens, des physiciens, des chimistes, des j’occupe ma vie depuis plus de dix ans avec un
philologues, des philosophes, ont commencé à personnage aussi peu recommandable que
prendre contact avec moi. J’ai été plusieurs fois Haber, pensez bien que les supposées petites
invité à m’exprimer dans des universités, dans vanités de M. Stern ne sont pour moi pas très
des colloques… La première fois que j’ai mis les importantes.
pieds dans une université, ce fut pour y donner
un cours, c’est tout de même un peu grotesque, Qu’en est-il du documentaire David &
quand on y réfléchit. Enfin, je dis cela, mais le Fritz qui sera présenté en avant première à
grotesque ne m’a jamais mis mal à l’aise. Rennes en novembre 2011 ?
Où en sont vos contacts avec Il s’agit d’un documentaire de création de
l’historien et filleul de Fritz Haber ? la réalisatrice Nathalie Marcault. Le film est
actuellement en phase de montage, je ne peux
Je n’ai pas de contacts particuliers avec donc pas vous en dire grand-chose
Fritz Stern. La seule chose qu’il m’ait dite peut actuellement, si ce n’est que ce film sera une
se résumer à : « je ne vois pas très bien où vous sorte d’enquête intime sur le rapport étroit que
voulez en venir », ou quelque chose de ce j’entretiens avec la question identitaire de Fritz
genre. Je pense qu’il ne doit pas très bien Haber. On y part de Bruxelles, et l’on suivra les
comprendre comment quelqu’un comme moi traces de Haber à Wrocław/Breslau, Berlin et
arrive à diffuser des produits de divertissement Rehovot en Israël, trois lieux fortement marqués
avec un sujet tel que celui de l’histoire de son par la mémoire de Haber. Je ne me suis jamais
illustre parrain. Mais ce ne sont là que des vraiment réellement exprimé sur le lien étroit qui
suppositions de ma part. Encore une fois, je ne m’unit au destin de Haber, et c’est avec une
suis pas un garçon très insistant et je ne sorte d’irresponsabilité inconsciente que j’ai
cherche pas à forcer les choses. Fritz Stern est accepté d’en parler dans un film, et d’être ainsi à
en quelque sorte le dernier véritable gardien de la merci du regard d’une tierce personne.
la mémoire de Fritz Haber, il est le seul à détenir J’espère avec une crainte de plus en plus fébrile
des documents et des lettres, cela lui octroie que j’approuverai le film, d’autant qu’il est à
une autorité mondiale manifeste. Il faut rappeler présent question de le vendre à des télévisions,
que Stern n’est pas n’importe qui, en plus d’être et que c’est seulement maintenant que je
un immense historien, il a eu des activités mesure toute la portée du projet. Je peux
diplomatiques des plus importantes. Des paraître très bavard et très sûr de moi, mais en
chercheurs en sciences historiques américains réalité tout cela tente de cacher une peur réelle
m’ont fait part de leur déception quant à la du regard des autres sur ma personne. Mais
propension de M. Stern à ne pas partager ses comme on dit chez moi : c’est fait, c’est fait.
sources. Je ne connais pas trop les usages, __
Nous avons reçu ce courrier de Pierre ZAGATTI, entomologiste, chercheur à
l’Institut national de la recherche agronomique, spécialiste des coléoptères et chargé de
mission à l’Institut français de la biodiversité. Disons-le humblement : si la langue est belle
et ravit les oreilles, nous n’avons pas tout saisi. L’entomologie est une discipline subtile.
Pour les néophytes que nous sommes, son vocabulaire est quelque peu hermétique.
Toujours est-il que la qualité de cette contribution excluait d’emblée qu’elle ne soit pas
soumise à la sagacité de nos lecteurs.
J' ai lu avec beaucoup d'intérêt la première partie de l'article sur la cantharide, ainsi que
l'ensemble de la revue, dont la qualité m'a impressionné.
Je n'ai pas relevé d'erreurs sur l'article cantharide, sauf la photo de couverture (le
montage avec le dessin de la molécule de cantharidine), qui représente le coléoptère Psilothrix
viridicoerulea, phylogénétiquement très éloigné de Lytta vesicatoria (et bien plus petit !).
Quelques compléments sur la cantharide, Lytta vesicatoria : tout d'abord, un risque de confusion
dans la littérature française, entre la cantharide Lytta vesicatoria (Coléoptère Méloidé) et les Coléoptères
cantharidés, qu'on appelle fréquemment en français téléphores. Les téléphores du genre Cantharis sont
33
très fréquents, de grande taille comme notre Lytta, mais ne présentent pas de couleurs métalliques. La
biologie est également très différente, alors que les larves de Lytta sont parasites et les adultes
phyllophages, les larves et les adultes de téléphores sont de redoutables prédateurs d'insectes. La
confusion est née de la définition originale du genre Cantharis par Linné en 1758 (Systema Naturae, Xe
édition), qui englobait alors beaucoup de coléoptères allongés à élytres mous, donc les téléphores et
quelques autres genres qui sont aujourd'hui répartis dans des familles différentes. Notre Lytta, Linné
l'avait placée dans le genre Meloe, avec les méloés vrais et d'autres Meloidés actuels. C'est Geoffroy en
1762 (Histoire abrégée des insectes) qui va introduire une confusion importante, en attribuant le genre
Cantharis de Linné à notre Lytta, et en plaçant les Cantharis vrais dans le genre Cicindela, créé par
Linné pour des Carabidés bien connus. Schaeffer, en 1766 (Elementa Entomologica) corrige l'erreur de
Geoffroy et crée le genre Telephorus pour les Cantharis vrais. Cette confusion, et le nom commun
cantharide pour Lytta a été entretenue par Mulsant, qui jusqu'à une époque récente était le dernier
auteur à avoir écrit, en français, sur ces insectes. Dans Histoire Naturelle des Coléoptères de France -8-
Vésicants (1857) Mulsant continue à désigner Lytta sous le genre Cantharis, et dans Histoire Naturelle
des Coléoptères de France -17- Mollipennes (1862) à désigner les Cantharis vrais sous le genre
Telephorus !
Cette genèse compliquée est cependant fort bien relatée dans les deux ouvrages de Mulsant,
qu'il est facile de télécharger sur Google Books ...
Le deuxième point qui mérite d'être développé concerne le développement de notre cantharide,
très inhabituel chez les coléoptères (mais la règle chez les Méloidés). Les larves de Lytta sont en effet
des parasites d'abeilles solitaires (colletes principalement) qui nichent dans le sol en déposant leur œuf
dans une cellule bien close approvisionnée en pollen et nectar. Pour s'immiscer dans la vie des abeilles,
les femelles de Lytta pondent leurs œufs à proximité de fleurs visitées par les abeilles. Ces œufs
donnent naissance à de petites larves très agiles appelées triongulins, qui s'accrochent à la première
abeille à leur portée pour se laisser conduire jusqu'à la cellule de l'abeille où elles se laissent enfermer,
en compagnie de l'œuf de leur victime, qui constitue leur premier repas. La jeune cantharide peut
ensuite se développer aux dépens des réserves constituées par l'abeille, en présentant des
métamorphoses très particulières (hypermétamorphoses).
Une autre remarque concerne la virulence des réactions externes et internes aux cantharides.
Tous les Méloidés présentent les mêmes caractéristiques que notre Lytta pour la cantharidine, et chez
certains cela s'exprime de façon très brutale car le simple contact provoque des brûlures intolérables. Si
les Lytta vesicatoria ont été pendant des décennies utilisés abondamment par la pharmacopée, c'est
surtout parce que c'est la seule espèce de la famille capable de pulluler et qu'il était possible de récolter
en grandes quantités, en Europe en tous cas.
Enfin, ma dernière remarque prolonge la précédente. Si la cantharide était très fréquente, elle ne
l'est plus. La raréfaction des abeilles, sauvages comme domestiques, a certainement eu un effet
dépresseur certain sur les Méloidés, qui sont étroitement dépendants de leurs hôtes. Depuis 15 ans, je
n'ai pu observer que deux fois la cantharide en Ile-de-France, même si la deuxième fois une pullulation
avait privé les frênes d'une pépinière de presque toutes leurs feuilles (en juin 2005 dans le sud des
Yvelines).
J'espère que mes petites remarques (sic) vous seront utiles, j'ai en tous cas noté l'adresse de
votre revue dans mes signets préférés.
Bien cordialement.
34
Le Réseau environnement santé (RES) se réjouit du vote à la quasi unanimité [1] des députés
pour interdire le Bisphénol A dans les contenants alimentaires. Cette mesure devrait réduire
significativement l’exposition quotidienne à ce perturbateur endocrinien [2] et contribuer à diminuer
l’intoxication du fœtus via la contamination maternelle. Les preuves sont aujourd’hui accablantes pour
montrer que cette exposition pendant la grossesse induit des effets sanitaires graves pendant l’enfance
et à l’âge adulte (cancer, diabète-obésité, troubles de la reproduction et du comportement).
Les regards doivent maintenant se tourner vers la scène européenne où les institutions
communautaires ne se distinguent pas par leur volontarisme sur les enjeux des perturbateurs
endocriniens. Pour André Cicolella, porte-parole du RES, c’est, en premier lieu, la crédibilité de l’Agence
européenne de sécurité alimentaire, l’EFSA, qui est remise en question : « L’EFSA ne peut continuer de
nier la réalité des connaissances scientifiques en maintenant une Dose Journalière Admissible qui ne
tient pas compte des centaines d’études montrant des effets aux faibles doses. Si, à la suite de
l’ANSES, l’agence n’accomplit pas rapidement son aggiornamento, les institutions européennes devront
déclencher des investigations sur la déontologie de l’expertise au sein de l’EFSA ».
« Après la loi sur les biberons au BPA, puis l’adoption de la loi Lachaud, qui a interdit 3 groupes
de perturbateurs endocriniens (alkylphénols, parabènes et phtalates), le vote d’aujourd’hui met le
gouvernement français en position et en devoir de faire évoluer la position de la Commission
européenne » constate Yannick Vicaire, chargé de mission au RES. « La France doit insuffler la
dynamique qui fait défaut à l’échelle européenne en fédérant d’autres Etats-membres pour travailler à
l’élaboration urgente d’une réponse globale aux enjeux des perturbateurs endocriniens ».
Contrairement aux affirmations des industriels, les solutions de remplacement existent. Le RES a
publié une note sur la question [3]. Notamment, une société américaine, Eden Foods
(http://www.edenfoods.com/) utilise un procédé sans BPA depuis avril 1999. Par ailleurs, l’Etat du
Connecticut a décidé d’interdire le BPA dans les contenants alimentaires réutilisables en juin 2010 et
cette mesure est entrée en application le 1er octobre 2011. Cela montre que la mise en œuvre peut se
faire très rapidement.
La loi adoptée par les députés n’est qu’un premier pas dans la réduction de l’exposition au BPA.
Il est urgent que l’ANSES identifie les autres sources, y compris alimentaires, susceptibles de constituer
des priorités en termes d’exposition pour l’ensemble de la population ou pour des secteurs
professionnels spécifiques : matériel médical, instruments de musique, papiers thermiques, revêtements
des canalisations d’eau ou de cuves à vin, etc. L’ANSES doit aussi mieux caractériser l’exposition
environnementale indirecte, en particulier via l’alimentation (poissons et crustacés) ou la pollution
intérieure.
[1]. 2 votes contre sur 348 suffrages exprimés
[2]. L’étude du Breast Cancer Fund a montré qu’un régime alimentaire duquel on élimine les sources «
intentionnelles » de BPA conduit en quelques jours à une réduction de plus de moitié du niveau de BPA détecté
dans les urines. http://ehp03.niehs.nih.gov/article/info:doi/10.1289/ehp.1003170
[3]. Panorama des alternatives disponibles au Bisphénol A dans les matériaux de contact alimentaire http://reseau-
environnement-sante.fr/?p=3019
35
UNE MISE AU POINT NECESSAIRE
Ces derniers mois, nous avons reçu des courriels émanant de
sympathisants du mouvement Earth First! (La Terre d’abord !) qui
s’étonnent (ou s’offusquent) de l’étroitesse de notre projet éditorial (les
poisons) et nous invitent à nous faire l’écho des discussions qui ont lieu
au sein du mouvement écologiste radical.
La critique est en partie recevable, mais en partie seulement, car
nous avons toujours gardé à l’esprit le fait que les articles publiés
n’étaient pas des « isolats » : il est évident que les questions de santé et
d’environnement ne se résument pas aux seuls poisons.
Pour autant, nous estimons nécessaire une petite mise au point
sur le mouvement Earth First! afin que personne ne puisse se laisser
abuser par l’image progressiste qu’il entend se donner, d’autant qu’il compte des partisans en France.
En tant que courant de pensée, l’écologie politique (à distinguer de l’écologie scientifique, Ernst
Haeckel, etc.) a toujours été bordé à droite et à gauche par des courants radicaux. A droite, la
conservation de la nature (souvent perçue à la manière du transcendentaliste américain Henry David
Thoreau) a débouché sur un conservatisme politique néo-malthusien, voire racialiste. A gauche, on
a vu éclore plus récemment les théories de la décroissance. Plus à gauche encore est né le primitivisme
anti-industriel à la sauce néo-luddite (Kirkpatrick Sale, John Zerzan, etc.).
Le mouvement Earth First! créé aux Etats-Unis le 4 avril 1980 par David Foreman, Mike Roselle,
et Howie Wolke, n’échappe pas à cette règle. Il compte en effet parmi ses influences la sociobiologie,
pseudo-science développée par Edward Osborne Wilson à l’université d’Harvard au milieu des années
3
70 . Bref, Earth First! penche nettement à droite, pour ne pas dire plus. En 1991, David Foreman
déclarait ainsi : « Phasing out the human race will solve every problem on earth, social and
environmental » (« L’élimination progressive de l’espèce humaine va résoudre tous les problèmes sur
4
Terre, sociaux et environnementaux ») .
Le même individu s’est par ailleurs réjoui de l’épidémie de sida comme moyen d’alléger la
5
pression démographique sur Terre .
Si certains éconaïfs n’ont pas compris à qui ils
avaient affaire, ce n’est manifestement pas le cas de
l’extrême-droite, puisqu’une de ses nombreuses chapelles,
l’organisation national-bolchevik française Jeune Résistance
a publié au printemps 2000 une interview de Jim Flynn,
militant d’Earth First! Elle est toujours consultable sur le site
des Identitaires…
On ne saurait être plus clair.
Nous conseillons donc à ceux qui s’intéressent à
l’écologie radicale de visionner le documentaire sur l’Earth
Liberation Front réalisé par Marshall Curry et co-produit par
Sam Cullman, If A Tree Falls. A Story of the Earth Liberation
Front. Le 21 mai 2001, l’Earth Liberation Frontincendie
Peut-être comprendront-ils que l’enfer est pavé de le Center for Urban Horticulture (université de
bons sentiments ? Plutôt que « Earth First! », nous Washington). Motif : l’université s’adonnerait à
préférons : « Life First! ». des manipulations génétiques sur des peupliers
(!). L’information s’avèrera totalement erronée.
Bilan : 20 ans de recherches parties en fumée.
Qui dit mieux ?
3
SAHLINS M. Critique de la sociobiologie. Aspects anthropologiques. Traduit de l’anglais par Jean-François
Roberts. Paris : Gallimard, 11980, 193 p. Bibliothèque des sciences humaines
4
KNIGHT LES U. Voluntary Human Extinction. Wild Earth magazine, été 1991, volume 1, n° 2, p. 72
5
LARRERE C. La crise environnementale. Paris (France) 13-15 janvier 1994. Paris : Institut national de la
recherche agronomique, 1997, p. 277. Les Colloques n° 80
36
De la cantharide (2de partie)
M
inuscule, sans importance, en Italie : Marcello Malpighi (10 mars 1628-29
l’insecte n’a longtemps suscité novembre 1694), Francesco Redi (18 ou 19
que du mépris : on le balaye de février 1626-1er mars 1697) ou encore Antonio
la main, on l’écrase du pied (sur les dix plaies Vallisneri (3 mai 1661-18 janvier 1730).
d’Egypte mentionnées dans La Bible, trois Pourtant, c’est un drapier hollandais
concernent des arthropodes : moustiques, soucieux de la qualité de ses étoffes, Antoni van
mouches et sauterelles). Leeuwenhoek (24 octobre 1632-26 août 1723),
Au XVIIIe siècle, les petites choses qui va offrir aux hommes de l’art et aux
captent l’attention des naturalistes : on les scientifiques la possibilité de s’affranchir des
observe, on les décrit. Parfois de façon limites de la vision humaine. Avec son
involontairement comique. Ainsi cette notice de microscope, le minuscule grossit et l’invisible
l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des devient perceptible.
sciences, des arts et des métiers de Diderot et Un monde nouveau est désormais
d’Alembert (la graphie d’origine est respectée : accessible : imagination et spéculations
« INSECTE, (Hist. nat.) petit animal qui n'a point philosophiques font place à l’observation.
de sang. On a distingué les animaux de cette Médecin, Reiner de Graaf (30 juillet
nature en grands & en petits; les grands sont les 1641-17 août 1673) comprend de suite les
animaux mous, les crustacés & les testacés; les enjeux de cette avancée technique. Peu de
petits sont les insectes. Il y a plus d'especes temps avant sa mort, il communique les
d'insectes que d'especes de poissons, observations de Leeuwenhoek sur l’aiguillon des
d'oiseaux, ou de quadrupedes. Il y a aussi plus abeilles à Henry Oldenburg, secrétaire de la
de différences de conformation parmi les Royal Society of London for the Improvement of
insectes, que dans tout autre genre d'animaux. Natural Knowledge7.
Sans cesser de considérer les insectes en Rendant hommage à Réaumur, Redi,
général, tâchons de prendre une idée des Vallisneri, Malpighi et Leeuwenhoek, le
différentes parties de leurs corps. La peau des naturaliste suisse Charles Bonnet (13 mars
chenilles, des vers, &c. est fort tendre & très - 1720-20 mai 1793) publie en 1745 un
foible; certaines araignées ont plusieurs peaux volumineux essai dans lequel il propose de
l'une sur l'autre, comme les pellicules d'un désigner l’étude des insectes sous le terme
oignon. » insectologie8.
L’insecte n’est plus synonyme de Il écrit : « Ce n’est que depuis le
vermine, mais devient un objet d’étude. renouvellement de la Philosophie qu’on
De 1737 à 1748, René-Antoine Ferchault commencé d’observer les Insectes avec
de Réaumur (28 février 1683-17 octobre 1757) attention et & par principes. Avant cette
publie douze tomes de ses Mémoires pour servir heureuse époque l’étude de la Nature n’étoit
à l’histoire des insectes6. Quelques médecins proprement que celle des opinions de quelques
s’intéressent aussi aux arthropodes, notamment Philosophes. C’étoit moins par l’expérience
qu’on cherchoit à s’assurer des faits, que par le
témoignage des Anciens. Reconnus pour les
7
PORTER J. R. Antony van Leeuwenhoek :
6
REAUMUR. Histoire des insectes. Noctuelles, Tercentary of His Discovery of Bacteria.
pucerons, mouches de Saint-Marc, moustiques, Bacteriological Reviews, juin 1976, volume 40, n° 2,
bourdons, fourmilions, éphémères et guêpes. Dix p. 261
8
mémoires choisis et introduits par Vincent Albouy, BONNET C. TRAITE D’INSECTOLOGIE ; OU
avec la collaboration de Danièle Lorgere, Jean OBSERVATIONS SUR LES PUCERONS.
Meloche et Denis Richard. Grenoble : Editions PREMIERE PARTIE. Paris : Chez Durand, 1745, p.
Jérôme Million, 2001, 413 p. iij
seuls dépositaires des secrets de la Nature, on industrielles, comme la géologie à l’industrie
les consultoit comme des oracles, & jusqu’à minière, ou agricoles, comme la botanique. »
leurs expressions & à leurs erreurs étoient Le XIXe siècle voit donc la naissance de
respectées. Dans cet état des choses, l’Histoire l’insectologie industrielle, qui aboutira cent ans
Naturelle ne prenoit que peu ou point plus tard à l’entomologie moderne.
d’accroissement : les Naturalistes réduits à Cette évolution terminologique annonce
copier les Anciens, & à se copier ensuite les uns un double changement : d’abord un autre public,
les autres, transmettoient dans leurs écrits avec ensuite un public restreint, de « spécialistes ».
un petit nombre de vérités, beaucoup de Un établissement parisien va jouer un
préjugés & d’erreurs9. » rôle pivot dans cette mutation : le Muséum
Vingt années plus tard, nonobstant son national d’histoire naturelle (MNHN).
plaidoyer pour l’étude scientifique des insectes, Successeur de Pierre-André Latreille (20
il est contraint d’écrire : « J’AI donné le nom novembre 1762-6 février 1833), initiateur de la
d’Insectologie, à cette Partie de l’Histoire taxonomie des insectes, Jean-Baptiste de
Naturelle qui a les Insectes pour objet : celui Lamarck (1er août 1744-18 décembre 1829),
d’Entomologie, qui est tout Grec, convenoit déclare le 6 mai 1822 lors de son discours
mieux sans doute, & on l’a remarqué ; mais sa d’intronisation au MNHN : « Nous partagerons
barbarie m’a effrayé. Si le Public décide sur ce l’histoire de l’entomologie en sept périodes,
point, je me conformerai à sa décision10. » embrassant ses divers âges, et toutes
Sage précaution du reste, car si le terme remarquables, à partir de la seconde, par une
insectologie est par tous compréhensible (son amélioration sensible et croissante de l’état de
préfixe d’origine latine est d’un usage courant), il cette science. La première, celle dont nous
n’en est pas de même pour celui d’entomologie. venons de parler, comprendra les temps qui ont
Construit sur le substantif et l’adjectifs grecs précédé Aristote, antérieur, d’environ trois
anciens ἔντοµα (insectes) et ἔντοµος (incisé, siècles et demi, à l’ère chrétienne. La seconde
entaillé), il ne fait pas partie du vocabulaire de s’étendra depuis cette époque jusqu’au
l’homme de la rue. commencement du 17e siècle ou jusqu’à
Obscur, codé, il est pour beaucoup l’adolescence de la science. Cette période se
indéchiffrable. Seuls les lettrés peuvent en terminera vers la fin du même siècle ; et la
comprendre le sens. suivante ou la quatrième nous conduira à
Pour être reconnue, la science des l’époque où Linnæus changea la face de
insectes doit sortir de la confidentialité. Quoi de l’histoire naturelle. Nous verrons l’un de ses plus
mieux qu’un nom simple, clair, lumineux ? célèbres disciples établir sur de nouvelles bases
L’affubler d’un nom « barbare », ce serait la une classification des insectes, et fonder ainsi la
maintenir dans l’obscurité. sixième période. Enfin de l’époque à laquelle le
Si l’insectologie doit trouver sa place, l’air plus grand zootomiste de nos jours a commencé
du temps lui est favorable. Jacques Rogier note à faire l’application de l’anatomie comparée à
ainsi qu’avant, pendant et immédiatement après cette branche de la zoologie, c’est-à-dire, de la
la Révolution, les sciences naturelles et les fin du dix-huitième siècle datera la septième et
sciences de la vie « suscitent (…) un intérêt dernière période12. »
beaucoup plus général que les sciences Pour Lamarck (qui est évolutionniste)
mathématiques et physiques (…)11 ». s’ouvre une nouvelle ère : celle du passage de
Mais il y a un hic. l’entomologie à l’âge adulte, à la maturité.
« La discipline qui attire le plus Son point de vue est du reste partagé
d’attention, tant dans l’opinion publique que par d’autres savants puisque le 31 janvier 1832,
dans les milieux gouvernementaux, c’est Pierre-André Latreille et Jean-Victor Audouin (27
évidemment la médecine, dont le prestige est avril 1797-9 novembre 1841) fondent la Société
considérable (…). Quant aux sciences naturelles entomologique de France (SEF). Elle s’installe
proprement dites, elles intéressent d’abord dans dans les locaux de la Société philomathique, rue
la mesure où elles sont liées à des activités d’Anjou-Dauphine à Paris.
Ce faisant, les pionniers de l’entomologie
scientifique peuvent entrer en relation avec
9
IBID, pp. i-iij d’autres chercheurs, et par là-même, être
10
BONNET C. CONTEMPLATION DE LA NATURE. reconnus par leurs pairs.
TOME PREMIER. Amsterdam : chez Marc-Michel
Rey, 1764, p. 279
11
ROGER J. Les sciences naturelles dans les
12
premières décennies de la Société Philomathique de LATREILLE P.-A. De l’origine et des progrès de
Paris. In Actes du Colloque du Bicentenaire volume l’entomologie. In Mémoires du Muséum d’histoire
1. Paris : Société philomathique de Paris, 1990, p. 27 naturelle volume 8. Paris : A. Belin, 1822, p. 464
38
Pour autant, si l’entomologie tend à Les conséquences induites par la perte
conforter sa légitimité sur le plan scientifique, d’un réseau de correspondants amateurs à
elle doit encore se professionnaliser. Nombre de travers la France ne sauraient être corrigées par
sociétés savantes – notamment en province – l’arrivé de nouveaux naturalistes, aussi brillants
regroupent en effet des amateurs éclairés soient-ils (Charles Darwin adhère à la SEF en
(simples citoyens, ecclésiastiques, médecins, 1874).
soldats)13. Le 23 août 1878, la SEF est reconnue
Bref, elle est partout et nulle part. d’utilité publique par le décret relatif à
Nusquam est qui ubique est. l'organisation de la société nationale
Pour que sa crédibilité ne pâtisse plus de d’agriculture de France.
l’image du « chasseur de papillons » et qu’elle Autant dire que l’entomologie est
cesse d’apparaître comme un loisir futile, les d’avantage perçue comme une discipline
collectionneurs privés doivent être écartés. d’appoint qu’une science majeure, même si les
dictionnaires commencent à en faire mention.
La phase de repli s’achève en 1896 avec
le carcinologiste Louis Eugène Bouvier (9 avril
1856-14 janvier 1944).
Nommé à la chaire d’entomologie du
MNHN, il autorise de nouveau les visiteurs non
professionnels à accéder au laboratoire du
musée et aux collections.
S’il ouvre sa science au public, la
réciproque n’est pas exacte. Certes, la collecte
des insectes est à la mode, il est de bon ton
d’en posséder. Les chasser, les contempler,
s’en amuser : oui. De là à les étudier de façon
méticuleuse…
A mesure qu’elle se complexifie, qu’elle
Caricature de Charles Darwin par Albert Way (1832) s’affine, qu’elle théorise, bref, qu’elle devient
science, l’entomologie devient rédhibitoire pour
A partir de 1860, le zoologiste Emile le grand public qui n’a que faire de savantes
Blanchard (6 mars 1819-11 février 1900), querelles.
professeur d'entomologie, helminthologie et Elle prend de la hauteur, s’éloigne de
ichtyologie, s’acquitte de cette tâche ingrate l’amateur d’insectes, tandis que la majorité se
avec zèle : il restreint l’accès des amateurs au demande en quoi elle est socialement utile en
MNHN et disperse peu à peu les collections dehors de la lutte contre la vermine qui nuit aux
d’insectes du muséum. récoltes.
Commence une phase de repli qui prive Mal assise, l’entomologie a besoin
l’entomologie d’un réseau de correspondants à d’aide. Elle va lui être indirectement fournie par
travers la France.
Publié en 1863, le dictionnaire de la
langue française d’Adolphe Mazure ne fait ni 5° LA SIGNIFICATION DES MOTS TENANT AUX
mention de 14 l’insectologie, ni de celle de GENERALITES DE LA SCIENCE, DES ARTS, DE
l’entomologie . LA LITTERATURE, DE LA PHILOSOPHIE, DE LA
RELIGION ; 6° LE SYMBOLISME DE NOTRE
LANGUE, LA DETERMINATION DES MOTS DANS
13
GOUILLARD J. Histoire des entomologistes LEUR SENS D’ABORD PHYSIQUE, PUIS MORAL.
français (1750-1950). Edition entièrement revue et SUIVI D’une liste de mots qui se trouvent hors de
augmentée. Paris : Société nouvelle des éditions leur place alphabétique ; et PRECEDE D’UNE
Boubée, 2004, p. 83 INTRODUCTION SUR LES PRINCIPES DE
14
MAZURE A. DICTIONNAIRE ETYMOLOGIQUE L’ETYMOLOGIE, SA PHILOSOPHIE ET SON
DE LA LANGUE FRANCAISE USUELLE ET UTILITE DANS SON APPLICATION AU FRANÇAIS.
LITTERAIRE, COMPRENANT 1° LA DEFINITION Ouvrage utile aux Maîtres et aux Elèves des classes
DES MOTS D’APRES LEUR ETYMOLOGIE supérieures, aux Pères de famille, aux personnes qui
GERMANIQUE, CELTIQUE, GRECQUE ET veulent utiliser des études classiques, même
SURTOUT LATINE ; 2° LEUR FILIATION PAR imparfaites, pour acquérir la juste connaissance des
RACINES ET DERIVES, AVEC LA DEFINITION DES mots de notre langue ; POUVANT SERVIR DE
DERIVES D’APRES LE SENS ETYMOLOGIQUE COMPLEMENT A TOUS LES DICTIONNAIRES
DES RACINES ; 3° LES SYNONYMES CLASSIQUES. In verbo lux. Paris: Librairie classique
EXACTEMENT DETERMINES PAR LA LUMIERE d’Eugène Belin, 1863, 562 p.
DE L’ETYMOLOGIE ; 4° UN CHOIX D’EXEMPLES ;
39
une discipline qui jouit d’une confortable représentation d’une pièce de boulevard en trois
réputation : la médecine. actes de Paul Bilhaud (31 décembre 1854-8
On verra ainsi le rapprochement de la janvier 1933) et Maurice Hennequin (10
médecine et de l’entomologie accoucher de décembre 1863-1926) : Les Dragées d’Hercule.
l’entomologie médicale.
Pour autant, le chemin est encore long
15
avant que celle-ci ne trouve sa place .
Trois types d’institutions vont alors
contribuer à son émergence en France : outre le
MNHN déjà cité, l’Institut Pasteur et les centres
16
de formation pour les médecins de l’armée .
A l'Institut Pasteur, le spécialiste de la
« microbie morphologique », l’ukrainien Ilya Ilitch
Metchnikov (Elie Metchnikoff ; 15 mai 1845-15
juillet 1916), mène d’importantes recherches sur
l’agent responsable du paludisme. Mais il fait
figure de pionnier.
Dans les facultés de médecine, le cursus
des étudiants ne comprend presque aucun
cours sur les pathologies exotiques et la
parasitologie.
Quant aux militaires des colonies qui
souhaitent en savoir plus, ils doivent s’inscrire à
Bordeaux dans les établissements de la marine
ou à Paris à l'Ecole du Val-de-Grâce.
Professeur à la faculté de médecine de
Paris, Raphaël Anatole Emile Blanchard (28
février 1857-7 février 1919), s’intéresse aux
insectes hématophages.
Et parce que certains sont vecteurs
d’épidémie, les combattre, c’est pour lui
l’assurance d’améliorer l’état sanitaire des
populations ultramarines.
Il crée ainsi en 1902 l'Institut de
L’affiche de la pièce de boulevard Les Dragées d’Hercule
médecine coloniale, établissement dont le
modèle sera bientôt copié à Londres et à
De son côté, Blanchard signe l’année
Liverpool.
suivante un volumineux ouvrage, 17 Les
Semblables préoccupations n’occupent
Moustiques. Histoire naturelle et médicale .
guère l’esprit des métropolitains non aguerris
L’engouement du public pour son travail
aux sciences de la nature.
semble très relatif, certains n’hésitant pas à le
Pour le quidam moyen, l’insecte répond
tourner en dérision.
symboliquement à trois moments de la vie.
Libéré de sa chrysalide, le papillon
annonce le printemps. Il est jeunesse et liberté.
La mouche est porteuse de messages
sinistres : la maladie, la putréfaction, la mort.
Entre ces deux extrêmes, il y a bien sûr
le badinage avec la cantharide.
Le 15 janvier 1904 a ainsi lieu au théâtre En atteste cette illustration réalisée en
du Palais-Royal de Paris la première 1908 par B. Moloch, pseudonyme sous lequel
se dissimule le caricaturiste Alphonse-Hector
15
COLUZZI M., GACHELIN G., HARDY A., OPINEL Colomb (1849-5 mai 1909), collaborateur de
A. Insects and illnesses: contributions to the history journaux populaires et satiriques tels que
of medical entomology. Introduction. Parassitologia, L’Assiette au Beurre, La Chronique amusante
décembre 2008, volume 50, n° 3-4, pp. 157-63 ou encore Le Rire.
16
OPINEL A. The Emergence of French Medical
Entomology : The Influence of Universities, the
17
Institut Pasteur and Military Physicians (1890-c. BLANCHARD R. Les Moustiques. Histoire
1938). Medical History, juillet 2008, volume 52, n° 3, naturelle et médicale. Paris : F. R. Rudeval, 1905,
pp. 387-405 634 p.
40
Loin des amphithéâtres, ce ne sont plus
les mœurs des insectes qui suscitent des
discussions passionnées, mais les projections
sociales qui y sont associées.
Cupide, jouant avec le feu, un impresario
italien achète les droits des Dragées d’Hercule.
La réaction des milieux conservateurs ne
se fait pas attendre, le quotidien génois Il Secolo
qualifiant la pièce de pornographique…
En février 1908, à Bellinzona (chef-lieu
du canton du Tessin), des femmes catholiques
manifestent et obtiennent l’annulation de la
représentation prévue au Teatro sociale. Dès le
lendemain, une foule tambourine sur des bidons
de pétrole en scandant : « Vivent Les Dragées
18
d’Hercule ! A bas la morale cléricale !
A mille lieux des tumultes de la rue,
Blanchard publie l’année suivante L’insecte et
l’Infection. Histoire naturelle et médicale des
Arthropodes pathogènes. Premier fascicule :
19
Acariens .
L’ouvrage semble alors promis à un
certain succès, puisqu’il est salué en ces termes
par le docteur Jules Guiart : « Nous ne pouvons
que féliciter notre maître d’avoir eu le courage
d’entreprendre un travail aussi difficile et aussi
ingrat. Il en sera certainement récompensé par
Caricature de Blanchard par Moloch. L’image est les services qu’il rendra et nous n’avons plus
disponible auprès de la National Library of Medicine, mais qu’à attendre avec impatience les prochains
20
censurée : les personnages du second plan ont été fascicules . »
gommés. Las, cette prédiction sera sans suite : il n
y en aura pas d’autre.
D’excellente facture, le dessin de Moloch En 1910, Blanchard utilise pour la
est aussi un concentré de clichés racistes, première fois le terme entomologie dans un
sexistes et germanophobes (le souvenir de la contexte médical à Bruxelles.
guerre franco-prussienne de 1870 est encore Si l’étude des insectes est justifiée de
vivace). façon utilitariste (pour la bonne santé des
L’auditoire de Blanchard ne comprend ni cultures et pour la bonne santé de l’homme),
homme de l’art, ni scientifique. Preuve que reste à étudier l’insecte en lui-même sans
l’étude des insectes ne saurait être considérée susciter quolibets ou haussements d’épaule.
comme une activité sérieuse, le savant échange Peu d’entomologistes bénéficient de la
des regards discrets mais langoureux avec une reconnaissance de leurs pairs et de la
jeune femme, tenant à la main droite un insecte sympathie du public. Il en est un, pourtant, qui
tel une rose… réussit ce tour d’équilibre : Jean-Henri Casimir
En arrière plan, des indigènes aux traits Fabre (21 décembre 1823-11 octobre 1915).
grossiers et au regard hébété l’écoutent sans Ecrivain prolixe, il représente en quelque
comprendre ce qu’il dit. sorte l’anti-savant parisien.
Enfin, une habile composition met en A cela plusieurs raisons.
évidence sous son pupitre un ouvrage intitulé :
UNIVERSITES ALLEMANDES.
Le message est limpide : l’étude des 18
SAILLARD D. Le théâtre de boulevard à la Belle
insectes, c’est pour le sexe faible (comprenez Epoque en France et en Italie. Vingtième siècle.
les « bucoliques ») « ceux de là-bas » et les Revue d’histoire, janvier-mars 2007, n° 93, p. 17
19
boches. BLANCHARD R. L’insecte et l’Infection. Histoire
Science incomprise, altérité méprisée. naturelle et médicale des Arthropodes pathogènes.
Quelle mouche a donc piqué les Premier fascicule : Acariens. Paris : Librairie
scientifiques pour étudier les insectes ? scientifique et littéraire, 1909, 160 p.
20
C’est un animal léger : il convient de le GUIART J. Revue des Sciences pures et
considérer avec légèreté. appliquées. Tome vingt et unième. Paris : Doin,
1910, p. 260
41
Jadis instituteur, puis professeur de
physique/chimie, c’est un pédagogue.
Auteur de nombreux ouvrages de
vulgarisation scientifique, ses Souvenirs
entomologiques sont exempts de tout propos
amphigourique.
Homme de terrain, il affiche une grande
simplicité.
Quant à ses descriptions d’insectes, elles
sont empreintes d’une poésie – il est membre du
Febrilige –, qui tranche avec la sécheresse des
revues zoologiques.
Enfin, il est originaire de l’Aveyron. C’est
un observateur « enraciné » dans le Midi de la
France. Son laboratoire, c’est le mont Ventoux,
le pic le plus élevé du Vaucluse.
Ancien élève de l’Ecole supérieure de
pharmacie de Paris, Léopold Delestrac est
quant à lui vauclusien de souche. Installé à
Pertuis, il travaille dans le département qui l’a vu
naître et dont l’activité économique a en partie
reposé sur la sériculture21, 22.
Dès 1913, date de sa fondation, il adhère
23
à la Société d’histoire de la pharmacie . C’est
donc un homme curieux – sinon érudit – dont le
méticuleux travail d’observation sur la Figure 1 - Le mémoire de Léopold Delestrac
cantharide officinale vient prendre place dans la
longue tradition française d’étude des Il ne fait pour lui aucun doute que l’étude
arthropodes. du développement de Lytta vesicatoria répond à
un besoin. D’abord, parce que la récolte des
cantharides officinales est une activité
contraignante : elle s’effectue le soir ou le matin.
Ensuite parce que c’est une activité
saisonnière : elle se déroule en mai ou en juin.
Enfin, parce que c’est un insecte local dont
l’élevage pourrait générer des gains
substantiels.
Nous n’avons trouvé nulle trace d’une
économie de la cantharide en Provence24,25.
Mais il en existe des indices indirects26. A la fin
du XIXe siècle, plusieurs dialectes rendent
compte de la répartition géographique de Lytta
vesicatoria dans le Midi. On parle ainsi de
cancarido et de cancarigo en dauphinois, de
tanarido en languedocien et de cantariholho en
21 e rouergat. Quant à la région du Quercy, elle
AGULHON M. Histoire de la Provence. 4 édition
connaît les adjectifs cantharidié et cantaridié27.
mise à jour. Paris : Presses universitaires de France,
2001, 127 p. Que sais-je ? n° 149
22 24
AGULHON M. La société méridionale. Confréries MESLIAND C. Paysans du Vaucluse (1860-1939).
et associations dans la vie collective en Provence Aix-en-Provence : Publications de l’université de
orientale à la fin du 18ème siècle. 2 volumes. Aix-en- Provence Aix-Marseille 1, 1989, 1039 p.
25
Provence : La Pensée universitaire, 1966, 878 p. GAILLARD L. La vie quotidienne des ouvriers
e
Publications universitaires des lettres et sciences provençaux au XIX siècle. Paris : Hachette, 1981,
humaines d’Aix-en-Provence. Travaux et mémoires 284 p.
26
n° XXXVI COUPIER J. Dictionnaire Français-Provençal.
23
GUITARD E.-H. Liste des membres actifs de la Diciounàri Francès-Provençau. Marseille : Association
Société d’Histoire de la Pharmacie admis dans la Dictionnaire Français-Provençal, 1995, p. 197
27
séance du 30 juin 1913. Bulletin de la société MISTRAL F. Lou Tresor dou Félibrige ou
d’histoire de la pharmacie, 1916, volume 4, n° 13, p. Dictionnaire provençal-français embrassant les divers
219 dialectes de la langue d’Oc moderne et contenant 1°
42
Lytta vesicatoria abonde dans ces Léopold Delestrac, lui, ne fait point
campagnes si on en croit l’historien Jules mystère de ses ambitions, allant jusqu’à écrire
Michelet (21 août 1790-9 février 1874) : « Qui en première page de son mémoire :
n’a vu dans une campagne poudreuse, devant « Considérant que, dévoiler l’évolution de la
la moisson altérée, la cantharide, en émail vert, cantharide c’est contribuer à l’étude des
croiser âprement le sentier d’un pas saccadé et vésicatoires et servir la pharmacie pratique, je
farouche ? Brûlant élixir de vie, où l’amour se me permets de poser ma candidature au prix
change en poison. Ce n’est guère impunément Pierre Vigier31. »
qu’on l’emploie en médecine28. » On lit à la page 3 de l’avant-propos :
La présence de l’insecte fait partie de « Habitant une région favorable à la cantharide
ces détails pittoresques dont il de bon ton j’en ai cueilli chaque année pour les besoins de
d’émailler les récits censés se dérouler en mon officine. Mais je les sacrifiai à regret et j’en
Provence. Alphonse Daudet écrit ainsi dans épargnai souvent un certain nombre auxquelles
Tartarin de Tarascon, feuilleton populaire publié je donnai des soins attentifs. C’est ainsi que je
dans Le Figaro : « Dans la pharmacie Bézuquet cherchai à connaitre les besoins de son
le piano languissait sous une housse verte et les évolution. Les données existantes sur leurs
mouches cantharides séchaient dessus, le mœurs étaient impossibles à réaliser, mais elles
ventre en l’air… 29» ne reposaient que sur des déductions. Etaient-
Personnage de fiction, Ferdinand elles bien exactes ? Comment n’avait-on jamais
Bézuquet est un pharmacien sans prétention pu suivre l’évolution de l’insecte d’une façon
scientifique30. effective alors qu’il abonde en certains lieux ?
J’en ai eu plus tard l’explication que voici :
L’endroit où vit la cantharide n’est généralement
pas favorable à l’éclosion de ses œufs qu’elle va
Tous les mots usités dans le midi de la France, avec pondre ailleurs. On ignore donc où est la larve.
leur signification française, les acceptations au Celle-ci ne vit à l’air libre que pendant ses
propre et au figuré, les augmentations et diminutifs,
premiers jours et elle court sous l’herbe au ras
et un grand nombre d’exemples et de citations
d’auteurs ; 2° Les variétés dialectales et archaïqu es
du sol avec lequel sa couleur se confond ; il est
de chaque mot, avec les similaires des diverses ainsi impossible de la trouver. Les cantharides
langues romanes ; 3° Les radicaux, les formes bas- que je nourrissais me donnaient des œufs en
latines et les étymologies ; 4° La synonymie de tou s abondance, je recherchai les agents extérieurs
les mots dans leurs divers sens ; 5° Le tableau pouvant en provoquer l’éclosion. »
comparatif des verbes auxiliaires dans les principaux
dialectes ; 6° Les paradigmes de beaucoup de
verbes irréguliers et les emplois grammaticaux de
chaque vocable ; 7° Les expressions techniques de
l’agriculture, de la marine et de tous les arts et
métiers ; 8° Les termes populaires de l’histoire
naturelle, avec leur tradition scientifique ; 9° La
nomenclature géographique des villes, villages,
quartiers, rivières et montagnes du Midi, avec les
divers formes anciennes et modernes ; 10° Les
Viennent ensuite les expériences. Placés
dénominations et sobriquets particuliers aux
habitants de chaque localité ; 11° Les noms propres « sur du coton humide dans un tube à essai, à la
historiques et les noms de famille méridionaux ; 12° )
température ordinaire de juillet (25° » , les œufs
La collection complète des proverbes, dictons, de cantharides donnent « une belle éclosion ».
énigmes, idiotismes, locutions et formules Léopold Delestrac note : « C’était la clef de
populaires ; 13° Des explications sur les coutumes,
usages, mœurs, institutions, traditions et croyances
31
des provinces méridionales ; 14° Des notions Pierre Vigier (1833-1905) est l’auteur en 1857 d’un
biographiques, bibliographiques et historiques sur la travail sur le lait des femmes et la galactorrhée. Il
plupart des célébrités, des livres ou des faits étudie les phosphures métalliques à l’Ecole
appartenant au Midi. Tome premier A-F. Raphaèle- polytechnique, isole le phosphure de sodium et
lès-Arles : Culture provençale et méridionale Marcel poursuit des travaux sur les phosphures d’alcoyles et
Petit, 1878, p. 450 de zinc. Pharmacien exerçant rue du Bac à Paris, il
28
MICHELET J. L’Insecte I. La métamorphose. Saint- mène des recherches sur les benzoates de bismuth,
Epain : Lume, 2004, p. 227 les benzoates de sodium, le chloroforme, etc. En
29
DAUDET A. Tartarin de Tarascon. Paris : C. galénique, on lui doit l’élixir de pepsine, les vins de
Marpon et E. Flammarion, 1887, p. 57 quinquina et de nombreuses autres préparations.
30
RIBES A. Du pharmacien Homais au pharmacien Membre de la Commission du Codex, il exercera de
Bézuquet : leurs croyances scientifiques. Le Petit nombreux mandats dont celui de président de la
Chose, 2006, n° 95, pp. 101-12 Société de pharmacie de Paris en 1882.
43
l’énigme, car ce premier résultat entraînait la description que pour appeler l’attention sur un
déduction suivante : Puisque les œufs exigent détail signalé avec insistance dans la thèse de
de l’humidité, la cantharide doit rechercher pour M. Armand Fumouze et pourtant méconnu :
sa ponte un sol humide qui convient sans doute Chez les insectes vivants, les élytres ne
à la larve. C’est ce que me confirmèrent des recouvrent pas totalement l’abdomen, mais
expériences ultérieures qui me conduisirent à seulement ses quatre premiers segments ; les
organiser mes recherches de la façon suivante. deux derniers sont nus. Les descriptions
Je plaçai un tonneau sans fonds ayant environ contraires ne peuvent concerner que les
cinquante centimètres de diamètre sur quatre- insectes morts dont l’abdomen est rétracté. La
vingt centimètres de profondeur. Je le remplis dessiccation leur fait perdre les deux tiers de
au 4/5e de terre humide et je m’appliquai à y leur poids. »
maintenir une humidité voisine de 25% (terre
sèche 75, eau 25).La température y oscillait
entre : 1° en surface, 0 degré en hiver et 25
degrés en été. 2° à 0 m 20 de profondeur, 4
degrés en hiver et 20 degrés en été. Je
construisis une cage grillagée destinée à y
nourrir mes insectes. Elle portait dans son fond
une ouverture s’emboîtant exactement sur mon
tonneau où mes cantharides allaient pondre. A
l’éclosion, les larves très agiles se seraient
enfuîtes en grand nombre par escalade ; je les
retenais en enduisant souvent le bord du
tonneau à l’huile de cade. »
L’auteur rend ensuite un hommage
appuyé à un important pharmacien parisien,
Armand Fumouze, auteur d’une thèse intitulée Photographie 1 - Delestrac écrit : « A la loupe, on distingue
très bien les deux derniers segments de l’abdomen qui
De la Cantharide officinale soutenue en 1867 sont nus. »
devant l’Ecole supérieure de pharmacie de
Paris.
Le texte fait d’ailleurs autorité
puisqu’il « expose tout ce qui est connu d’exact
à son sujet. On y trouve ses travaux personnels
associés à ceux de M. M. Mulsant et Audoin, au
profit d’une scrupuleuse exactitude. »
Léopold Delestrac entend inscrire ses
propres travaux sous l’autorité bienveillante des
plus illustres pharmaciens de la capitale.
Pour autant, il semble anticiper les
Photographie 2 Œufs de Lytta vesicatoria grossis 190 fois.
remarques désobligeantes qui pourraient Delestrac précise : « Dimensions naturelles : longueur
accompagner la réception de son mémoire en e e
12/10 de millimètre, largeur 9/20 de millimètre. Poids :
e
précisant page 6 : « (…) je ne m’occuperai de la 1/10 de milligramme »
44
L’originalité de son mémoire, cité dans le Depuis son invention, la photographie a
volume 60 de L’Union pharmaceutique et le fait l’objet de réticences de la part des
Bulletin commercial réunis, page 341, réside scientifiques.
moins dans une surenchère de détails quant à A contrario le grand public a semble t-il
l’anatomie de la cantharide officinale, que dans adopté cette technique sans trop se poser de
l’utilisation conjointe du dessin et de la questions, même si la réalité est sans doute plus
photographie. nuancée (quelle diffusion ? en milieu rural ou
urbain ? etc.).
Du dessin à la photographie
e e
Entre le XVII et le XIX siècles, l’illustration
naturaliste fait des progrès considérables. Elle est
de moins en moins fantasque pour devenir de plus
en plus réaliste.
e
Au XVIII siècle, les chimères et les
représentations approximatives font peu à peu place
à des illustrations plus conformes à la réalité, mais
e
figées, « taxidermisées ». Au XIX siècle, elles
deviennent plus vivantes (l’animal est représenté
dans son biotope).
En 1819, John Frederick William Herschel
(7 mars 1792-11 mai 1871) découvre l’utilisation du En utilisant la photographie, Delestrac se
thiosulfate de sodium sur les sels d’halogénures place t-il sous le signe de la modernité ? Rien
d’argent et son utilité en tant que fixateur des n’est moins sûr. D’abord, parce que les officines
images photographiques. pharmaceutiques du début du XXe siècle
Il permet ainsi l’amélioration du cyanotype
à base de cyanure d’ammonium ferrique et de vendent des appareils photographiques et des
ferricyanure de potassium. Les ouvrages des réactifs nécessaires au développement des
naturalistes comprennent alors des illustrations clichés32. Ensuite, parce il n’a pas recours à la
obtenues par des procédés aussi onéreux que seule photographie.
délicats à mettre en pratique : gravures sur bois, à la
poupée, lithographies…
Rompu à l’utilisation du microscope, il
L’enthousiasme du public pour les sciences choisit – à l’instar de certains hommes de
naturelles se mesure à l’aune de la prolifération des science du XIXe siècle – de dessiner ce qu’il a
publications naturalistes, surtout en Angleterre : vu, quitte à déformer la réalité, plutôt que de la
ouvrages de vulgarisation, revues, sans oublier de photographier de façon systématique33.
nombreux récits cynégétiques (beaucoup de
zoologues sont également chasseurs). Yvonne Schach-Duc, l’une des plus
En 1826, paraît dans les Annales de chimie illustres iconographes de l’entomofaune, devait
et de physique le mémoire du chimiste et écrire à ce sujet : « (…) le dessin rappelons-le
pharmacien Jérôme Balard (30 septembre 1802-30 n’est pas une photo : celle-ci est preuve alors
avril 1876) sur un distillat de cendres de varech dont
les vapeurs ont été rectifiées avec du chlorure de
que le dessin est sélection des caractères
calcium. Balard vient de mettre à jour une molécule essentiels – à la limite de la caricature –. Il ya
inconnue, qui sera baptisée brome par Gay-Lussac, donc avant tout, choix34. »
Thénard et Vauquelin. Si Léopold Delestrac a fait ce choix, ce
En 1839, le mathématicien, philologue et n’est pas « à la limite de la caricature » : c’est un
physicien William Henry Fox (11 février 1800-17
septembre 1877) écrit : « chaque homme sera son piètre dessinateur.
propre imprimeur et son propre éditeur grâce aux C’est aussi et surtout un homme dont la
procédés photographiques sur papier. » pratique est typique de la transition en train de
(CHASINGAUD V. Histoire de l’illustration s’opérer entre la pharmacie du XIXe et celle du
naturaliste. Des gravures de la Renaissance aux
films d’aujourd’hui. Paris : Delachaux et Niestlé,
XXe siècle. Formé à l’Ecole de pharmacie de
2009, p. 142). Paris, c’est un artisan qui aspire à devenir un
En 1841, la botaniste Anna Atkins (16 mars industriel
1799-9 juin 1871) fait paraître le premier ouvrage
scientifique avec des photographies : British Algae:
e 32
Cyanotype Impressions. A la fin du XIX siècle, les MICHAEL A. Influence de la pharmacie sur les
scientifiques sont partagés quant à l’utilisation du débuts de la photographie. Paris : Ordre des
procédé. Albert Moitessier, docteur es sciences et pharmaciens, 2005, p. 3
professeur agrégé à la faculté de médecine de 33
FIESCHI C. L’illustration photographique des
Montpellier se fait l’ardent défenseur de cette
technique et publie en 1866 La Photographie thèses de science en France (1880-1909). In
appliquée aux recherches micrographiques. Bibliothèque de l’école des chartes, 2000, tome 158,
livraison 1, pp. 223-45
34
SCHACH-DUC Y. Dessin scientifique appliqué à
er
l’entomologie. Insectes, 1 trimestre 1992, n° 1, pp.
Que nous dit-elle ? 15-6
45
De haut en bas et de gauche à droite : Larve primaire de Lytta vesicatoria grossie 1600 fois • Tête de Lytta vesicatoria (face
supérieure) sans indication du grossissement • Larve secondaire de Lytta vesicatoria âgée de 19 jours grossie 1600 fois • Tête
de larve secondaire de Lytta vesicatoria (face inférieure) sans indication du grossissement • « Larve secondaire de cantharide
photographiée le 29 mars 1919 à l’âge de 19 mois ». Léopold Delestrac a manifestement mûri son projet depuis près de deux
ans.
Photographie 9 - Tête de larve adulte (face inférieure)
Photographie 8 - Larve secondaire adulte grossie 25 fois
L’ambiguïté du projet de Léopold Delestrac peut
se donner à lire dans les lignes qui suivent.
Sous le titre Ses mœurs (pages 24 et
suivantes), il consigne avec un luxe de détails –
une précision toute entomologique – la vie de
Lytta vesicatoria.
Il écrit : « L’état ailé, qui termine
l’existence de la cantharide, ne vise que la
http://toxipedia.org reproduction. Sa durée est très courte
relativement à l’état de larve. Elle est environ de
21 jours que l’on peut décomposer comme suit :
Six jours pour la recherche ou l’acte d’accouplement, quatorze jours de gestation, Un jour de survie à la
ponte. Les insectes les plus hâtifs apparaissent vers le 15 juin, les plus tardifs disparaissent vers le 15
juillet. La cantharide recherche, sous un ciel clément, le voisinage des rivières et des marais. Car si la
chaleur convient tout particulièrement à l’insecte, l’humidité est indispensable à sa larve. Sous le climat
provençal cependant très chaud en été, elle choisit, le long des vallées, les endroits les mieux exposés,
les versants sud des coteaux voisins qu’épargnent les vends du nord et où dardent les rayons du soleil.
Sa présence est signalée par son odeur qui est surtout manifeste avant le lever du soleil. On sait que la
cantharide vit sur le troëne, le frêne, le lilas. Il faut ajouter la symphorine et l’olivier. C’est surtout sur ce
dernier qu’on la trouve en Provence et elle s’accommode très bien. Elle occupe le sommet où sont les
feuilles les plus tendres ; elle accorde la préférence aux arbres récemment taillés qui abondent en
jeunes pousses. On reconnaît facilement les rameaux, qu’elle a visités ; leur feuilles sont découpées en
dents de scie ou totalement dévorées, sauf la nervure médiane. »
On croirait d’avantage lire un récit animalier qu’un document pharmaceutique : le ton est plaisant,
mais décalé. L’impression de « carte postale » est immédiate. L’était-elle pour les contemporains de
Léopold Delestrac ? Répondre à cette question dépasse de très loin l’objet de cette contribution sur les
sur les usages et les mésusages de la
cantharide. Année Quantité de textes
Delestrac n’a semble t-il pas obtenu le 1807 1
prix Vigier, ni marqué l’histoire de la pharmacie. 1821 1
Modeste pharmacien de province, 1849 1
homme du XIXe siècle, il n’a pas sur voir – mais 1852 1
était-ce seulement possible ? – que la 1856 1
cantharide allait bientôt disparaître de la 1857 1
pharmacopée. 1865 2
Etabli d’après la base bibliographique
1867 2
SUDOC pour la période comprise entre 1807-
1875 1
1999, le tableau ci-contre appelle deux
commentaires (même si le corpus, extrêmement 1876 1
réduit, n’autorise pas de statistiques dignes de 1877 1
ce nom). 1881 1
D’abord, sur les vingt-six mémoires et 1882 2
thèses sur la cantharide officinale répertoriées, 1885 1
dix-neuf, soit 73%, c’est-à-dire près des deux 1893 1
tiers, sont rédigés au XIXe siècle. 1896 1
Deuxièmement, aucun n’est publié entre 1928 1
1896 et 1928. Tableau 1
Autrement dit, Delestrac rédige son mémoire dans le creux de la « vague ».
1928, c’est aussi l’année où paraît le dernier roman grivois mettant en scène Lytta vesicatoria :
Cantharide. Roman de mœurs parisiennes35.
Face aux avancées de la chimie moderne, et par conséquent la mise au point de nouveaux
médicaments, la cantharide officinale perd du terrain.
Sa disponibilité moindre dans les officines pharmaceutiques entraîne de facto une baisse de sa
consommation et des intoxications à la cantharidine.
Bientôt, la mouche de Milan aura cessé de battre des ailes.
L’utilisation des insectes (de leurs principes actifs) aux fins curatives a connu avancées et reculs.
Pourtant, il semble qu’elle connaisse un regain d’intérêt.
L’Organisation mondiale de la santé porte en effet une attention particulière aux MTR/MCP36.
Certains biochimistes sont par ailleurs investis dans la recherche de nouveaux médicaments tirés
des insectes37.
35
DUNAN R. Cantharide. Roman de mœurs parisiennes. Paris : Louis Querelle, 1928, 215 p.
36
ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTE. Stratégie de l’OMS pour la Médecine Traditionnelle pour 2005-
2008. Genève : Organisation mondiale de la santé, 2002, 78 p.
37 er
BARATAUD B. Des insectes comme nouvelle source de médicaments. Insectes, 1 trimestre 2004, n° 132, pp.
29-32
La chenille du papillon Thitarodes infectée par le champignon entomopathogène Cordyceps
sinensis, ou certaines punaises Pentatomoidea, semblent devoir fournir aux laboratoires des tonifiants et
des myorelaxants très efficaces38.
De même, l’exploitation des espèces toxiques dites aposomatiques constituent une perspective
de recherche intéressante.
Il n’est pas exclu que la cantharide – longtemps prisonnière du folklore (on se rappelle de La
ballade de Johnny Jane de Serge Gainsbourg) –, soit de retour dans les pharmacies, cette fois comme
poison contre les cellules cancéreuses.
___
I
l n’est pas dans nos habitudes de promouvoir d’autres initiatives, fussent-elles intéressantes. A
fortiori, quand elles sont sans rapport avec les questions qui nous intéressent. Nous faisons ici
une exception, car le Bulletin d’Arthropoda publié par l’association Phyllie est captivant de
bout en bout. Une publication à soutenir, d’autant qu’y participent des entomologistes amateurs et
professionnels. C’est suffisamment rare pour être souligné. La science telle que nous l’aimons,
passionnée.
http://association.phyllie.free.fr
38
LUPOLI R. Des insectes pour guérir. Pour la science, septembre 2011, n° 407, pp. 36-41
48
Krokodil en Russie :
hoax ou réalité ?
D
epuis 2010, circulent sur Internet A ce jour, aucune source officielle n’a été
des vidéos scabreuses censées citée. Or, on sait qu’Internet est une excellente
donner l’alerte quant aux dangers caisse de résonance pour les rumeurs39, 40.
d’une drogue faisant des ravages en Russie : le A fortiori quand l’alphabet cyrillique
krokodil. empêche une majorité d’internautes d’effectuer
des recherches approfondies sur la toile…
Yulia Latynina, qui travaille pour un A notre connaissance, le premier site
centre de sevrage pour toxicomanes en Ukraine, Internet francophone a avoir émis des doutes
a rapporté les propos de Yevgeny Roizman de quant à la véracité de cette histoire a été
l’organisation Ville sans drogues : le taux Atlantico.
d’usagers de krokodil parmi les On a en effet pu lire le 15 octobre 2011
consommateurs de stupéfiants en Russie dans un billet paradoxalement intitulé La
aurait atteint 6% au mois de novembre 2010. Krokodil, la nouvelle drogue russe à l’assaut de
Il serait passé à 22% au mois d’avril l’Europe : « Si les effets sont aussi terribles,
2011. comment expliquer que 100.000 Russes y
soient aujourd’hui addicts ? »
Le général Nikolaï Kartashov du Service Arnaud Aubron, cofondateur du site
fédéral de la fédération de Russie pour le Rue89 et aujourd’hui animateur d’un blog sur les
contrôle du trafic des stupéfiants (FSKN), aurait drogues, va plus loin.
quant à lui déclaré que 70% des toxicomanes Perplexe, il note le 20 octobre : « En dix
russes consommeraient du krokodil. ans, plus de 100 000 Russes ne se seraient pas
60 régions de la Fédération de Russie rendu compte qu’on ne leur refilait pas de
seraient aujourd’hui touchées par ce fléau. l’héroïne mais un poison. Et tous seraient
Outre une dépendance quasi immédiate, (réflexe de Pavlov ?) retournés voir les mêmes
le krokodil serait responsable de nécroses dealers-escrocs. »
terribles : les drogués pourrissent littéralement. Le krokodil serait peu onéreux (entre
Shaun Walker du quotidien anglais The trois et vingt fois moins cher que l’héroïne).
Independant, n’a pas hésité à signer le 22 juin Traquant les incohérences qui émaillent ce récit,
2011 un texte intitulé : Krokodil : The drug that Arnaud Aubron observe : « n’est-il pas étrange
eats junkies. que les acheteurs ne réalisent toujours pas qu’à
ce prix, ce n’est pas de l’héroïne ? »
Cette année, les articles alarmistes Enfin, note t-il avec aplomb, si tous les
concernant cette mystérieuse drogue – le usagers du krokodil décèdent au bout d’un an,
plus souvent de simples copier/coller on a du mal à comprendre quelle est la logique
accompagnés de photographies insoutenables – commerciale des dealers…
se sont multipliés sur la toile. Bref, cette histoire de krokodil nous a
En France, des quotidiens nationaux tels semblé suspecte.
que Le Figaro (19 octobre 2011) et Le Monde Nous avons donc procédé à quelques
(20 octobre 2011) ont diffusé l’information selon vérifications et demandé l’avis d’un médecin sur
laquelle les autorités de Bochum (land de les photographies diffusées sur Internet.
Rhénanie du Nord Westphalie ; Allemagne)
auraient recensé quatre personnes présentant 39
des lésions cutanées semblables à celles FROISSART P. La rumeur. Histoires et fantasmes.
Paris : Belin, 2010, 368 p
causées par le krokodil. 40
CAMPION-VINCENT V., RENARD J.-B. De source
Le krokodil s’apprêterait-il à mordre en sûre. Nouvelles rumeurs d’aujourd’hui. Paris :
Europe ? éditions Payot & Rivages, 2002, 393 p.
La synthèse de la désomorphine (ou etc.) vendue librement par les officines
désocodeine) s’effectue comme suit : la codéine pharmaceutiques.
subit une substitution nucléophile de son groupe Différents produits seraient testés : acide
hydroxyle par le chlorure de thionyle pour chlorhydrique, essence, iode, soufre, etc.
donner une molécule d’α-chlorocodide (CAS n°
467-08-03).
Les propriétés de cette molécule sont
assez peu documentées dans la littérature
scientifique, mais quelques informations sont
néanmoins disponibles41, 42.
Après la substitution nucléophile, l’α-
chlorocodide subit une déméthylation de son
métoxybenzène en groupe phénolique pour
former la désomorphine (CAS n° 427-00-9).
Un résidu de krokodil saisi par la police en avril 2011
près de Rostov. Le récipient servant à la préparation
indique clairement quelles sont les classes sociales
touchées par ce fléau. Source : FSKN
Selon toute vraisemblance, l’appellation
« α-chlorocodide » a donné « krokodil ».
Molécule de désomorphine A ce jour, il est impossible de connaître
le nombre de personnes malades de cette
La structure de la désomorphine est très drogue ou d’obtenir des informations précises
proche de celle de l’héroïne. sur sa létalité : la base de données de la
National Library of Medicine ne renvoie à aucun
résultat. Ce qui est pour le moins bizarre pour
un produit auquel seraient dépendants plus de
100 000 Russes…
Venons-en à présent aux photographies
évoquées plus haut.
Les fichiers d’origine auraient pu nous
fournir d’importants renseignements sur la prise
de vue (date, équipement, géolocalisation, etc.)
via les métadonnées EXchangeable Image File
(EXIF).
Faute d’en disposer, nous avons fait
appel au docteur Paul Bousquet.
Pour des raisons déontologiques, nous
Les articles que nous avons lus montrent n’avons sélectionné que deux images, parmi les
que les toxicomanes russes ont essayé, par des moins choquantes. C’est dire l’horreur que
moyens artisanaux, de produire de la peuvent susciter les autres.
désomorphine à partir de codéine (Codelac®, Nous avons également décidé de rendre
Pentagin®, Terpincod®, Tetralgin®, Sedal-M®, flou le visage sur la photographie n° 2.
On notera que les photographies qui
suivent ne sont pas légendées : on ne nous
41
National Research Council. Report of Committee indique ni où ni quand ni par qui elles ont été
on Drug Addiction, 1929-1941 and Collected Reprints prises.
1930-1941. Washington: National Research Council,
1951, p. 143
42
WEILL P. B., WEISS U. The Structure of Morphin.
Bulletin on Narcotics, janvier 1951, n° 2, pp. 12-31
50
même du pénis. Mais les nécroses étaient
périphériques et pas d'un membre entier. »
Hoax ou réalité ? Il va de soit que nous
aurions préféré que ces images, qui rappelent
tristement Requiem for a dream de Daren
Aronofsky, ne soient que pure fiction. Mais il faut
se rendre à l’évidence.
Le site du FSKN a d’ailleurs mis en ligne
courant septembre un communiqué faisant état
de l’arrestation d’une infirmière des hôpitaux de
Kostroma impliquée dans un trafic de
désomorphine. A SUIVRE DONC.
Phortographie n° 2
Dégâts causés par le krokodil
Photographie n° 3
Dégâts causés par le krokodil (la photo est suspecte :
sur le poster du fond semble figurer un logo du métro
londonien…)
L’avis du Dr Paul Bousquet
1 - Les photographies ne semblent pas Mithridate – Bulletin des
truquées, mais c'est toujours possible. Les os poisons (ISSN 2107-6928) est publié
sont anatomiquement vraisemblables et en par URBASanté – 95, rue Damrémont
situation correcte. De telles nécroses pourraient
être dues à une irradiation, à des brûlures
– 75018 Paris – France.
physiques ou chimiques au troisième degré Les articles doivent nous
après détersion, bien que des zones noires et parvenir au format Word avec des
donc nécrotiques soient encore présentes. Il est appels de notes conformes aux normes
impossible de pouvoir sauver des membres AFNOR ou de Vancouver.
aussi délabrés. Seule solution : une amputation. Les illustrations (dessins,
Certains médicaments peuvent théoriquement gravures ou photographies) doivent
entraîner des nécroses de membre par embolie
faire l’objet d’envois séparés au format
artérielle ou vasoconstriction, tels que les
dérivés de l'ergot de seigle, ou même les banals PNG ou SVG avec mention des
vasoconstricteurs utilisés pour le rhume comme sources.
décongestionnant. Les avis et opinions exprimés
n’engagent que leurs auteurs.
2 - J'ai lu un article sur un homme qui
s'était injecté de la cocaïne et avait dû être
amputé de presque tous les orteils, des doigts et
51
PROCHAIN NUMERO : DECEMBRE 2011
Paris, août 2011 : exposition de la THA pendant EUROTOX