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Plus que jamais_ la paix sans les armes

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Plus que jamais_ la paix sans les armes Powered By Docstoc
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                                Montréal, le 10 novembre 2007




                                Mémoire des Artistes pour la paix adressé à la :
                                Commission pour étudier des recommandations concernant les
Présidents d’honneur
                                pratiques d’accommodements raisonnables accordés aux
Antonine Maillet
                                immigrants quant à leurs cultures ou religions, communément
Richard Séguin
                                appelée commission Bouchard – Taylor

Conseil d’administration

Président
Pierre Jasmin                   Vous trouverez ci-dessous un premier jet de ce qui constituera un mémoire des
                                Artistes pour la Paix. Ayant été informés très récemment qu’aujourd’hui était
                                la date limite pour déposer un mémoire, nous vous prions de considérer le texte
Vice-présidents                 ci-dessous comme provisoire, vu qu’il ne sera étudié, modifié et possiblement
Jean-Claude Côté                adopté que le 12 novembre, date prévue depuis plus d’un mois et demi pour la
Louis-Dominique Lévesque        troisième réunion du Conseil d’administration des Artistes pour la Paix (2007-
                                2008).
Secrétaire                      Nous vous prions d’agréer l’expression de nos sentiments distingués,
Talia Berger

                                Sincèrement,
Trésorier
Luc Boily
                                Pierre Jasmin
Administrateurs                 président
Serge Côté
Emily Doolittle
                                Les Artistes pour la Paix regroupent plus de quatre cents artistes dans tout le
Marianne Dupuy
                                Québec. Depuis 1983, chaque assemblée annuelle nomme un conseil
Robert Dupuy
André Petrowski                 d’administration responsable de poser des actions pour la paix, la justice sociale
Pierre-Louis Quenneville        et le désarmement, en son nom. Le présent conseil, élu en septembre dernier,
Bruno Roy                       compte treize artistes et écrivains connus et moins connus.
Jean Trudel




                   C.P. 867, Succ. C, Montréal, Qc H2L 4L6   www.artistespourlapaix.org   aplp@mac.com
Commission pour étudier des recommandations concernant les pratiques
d’accommodements raisonnables accordés aux immigrants quant à leurs
cultures ou religions, communément appelée commission Bouchard – Taylor

Mémoire des Artistes pour la Paix
Soumis par leur président Pierre Jasmin
Le 11 novembre 2007

Mémoire en deux parties :
Première partie
Analogie musicale avec les immigrants et les accommodements, en dix points :
Notes étrangères, retards, charité, réfugiés et itinérants, fondamentales identités, dissonances
accrues, syncopes, audace des dissonances, la femme et le féminisme

Je prie les immigrants de me pardonner cette déformation professionnelle mais en tant que
musicien et Artiste pour la Paix, je suis tenté de les considérer comme on considère les notes
étrangères dans une partition classique : elles pimentent l’harmonie de leur dissonance. Dans
notre jargon de professionnels de la musique, on parle d’appoggiatures, donc de notes
« appuyées », car tant de la part du compositeur, de l’auditeur que de l’interprète qui les
accentue, l’ouïe s’y appuie, à la façon de notre regard appuyant, face aux étrangers,
spécialement ceux qui sont différents à cause de la couleur de leur peau ou de leur tenue
vestimentaire, voile ou turban. Les jeunes artistes font souvent aussi l’objet de ce regard
appuyé, à cause de leurs cheveux longs ou bleus, d’un anneau dans le nez ou dans l’arcade
sourcilière, de leurs tatouages ou de leur propension à gesticuler de façon théâtrale, bref à cause
de leur différence marquée de caractère par rapport à la norme de la société. Beethoven était
raillé, en son Autriche d’adoption, pour son langage heurté hérité de son dialecte de Bonn, ses
sautes d’humeur caractérielles, ses cheveux désordonnés portés sans perruque, sa façon de
chanter alors qu’il marchait seul dans la nature, il était remarqué un peu comme le sont les
homosexuels, par exemple dans le film Mambo italiano. Ne sommes-nous pas tous des
migrants, par rapport aux autres?

Les appoggiatures sont résolument mais momentanément à l’extérieur de l’accord, c’est
pourquoi elles semblent heurter l’harmonie de leur différence marquée. Très souvent, elles
constituent ce qu’on appelle en musique des retards, donc des survivances de l’harmonie
passée, qui trouveront leur résolution éventuellement, en s’accommodant à la nouvelle
harmonie, plus tard. C’est la grâce qu’on souhaite aux immigrants religieux, sincèrement
attachés à un texte sacré fondateur, qui provient d’un passé antérieur aux valeurs démocratiques
antihiérarchiques et anticléricales. Il ne s’agit pas de condamner ces religieux, bien au contraire,
sinon on entrerait dans un travers typiquement sectaire de condamner les autres confessions
comme hérétiques ou païennes. Il s’agit plutôt de les soustraire avec toute notre énergie surtout
à des différences parfois tolérées par leurs clergés les plus fanatiques qui cherchent à asseoir
leur emprise sur leurs fidèles : les excisions des jeunes filles ou lapidations des femmes
adultères, survivances de la pire barbarie, sont évidemment à combattre sans aucun
accommodement, car ce n’est pas par hasard que ce sont les femmes qu’on agresse ainsi, nous y
reviendrons. On sera par contre généralement accommodant pour les tonsures ou robes de
prêtres catholiques, les niqabs, burqas et voiles musulmans, les perruques et frisettes Hassidim,

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les kirpans et turbans sikhs, les barbes et habits sombres des Doukhobors ou des Amish. Avant
de leur jeter des pierres parce qu’ils ne s’intègrent pas ou qu’ils s’assimilent trop lentement, il
est essentiel de se rappeler avec compassion que toutes ces religions et sectes ont d’abord été
sauvagement persécutées dans leurs pays d’origine, comme les puritains ou autres religions
minoritaires qui en s’exilant ont fondé les Etats-Unis. Elles n’ont trouvé le salut pour leurs
adeptes qu’en s’exilant ou en se rassemblant à l’aide de signes distinctifs, ce qui leur a permis
d’éviter la violente répression des majoritaires génocidaires de leurs pays d’origine. Notre statut
minoritaire francophone devrait nous exercer à plus de patience à leur égard. Par exemple, le
kirpan est devenu symbole de la force qui a permis aux Sikhs de résister à l’oppression. Et si
notre gouvernement respectait au lieu de saboter la Loi sur le contrôle des armes à feu, nous
serions beaucoup mieux placés pour les convaincre que de tels symboles agressifs n’ont pas leur
place en notre pays de paix . Mais les Artistes pour la Paix préfèrent consacrer leurs énergies à
aider nos policiers à contrôler les armes à feu en circulation et à contribuer ainsi au
désarmement de nos gangs de rues ou mafias diverses, plutôt qu’à dénoncer des symboles
cousus et sans potentiel d’agression issus de telles religions réactionnaires.

Les religions sont-elles par essence rétrogrades? Non pas si nous examinons le dénominateur
commun de toutes les religions, ce qui les rassemble dans l’action, ce qui les relie (car cette
notion de lien est à la base du mot religion, étymologiquement parlant), j’ai nommé l’aide au
prochain, la charité. Si toutes les religions s’unissaient autour de cette notion très simple de
bonté pour le prochain, si elles accordaient plus d’importance à la Conférence mondiale des
religions pour la paix, elles se réuniraient dans une condamnation non équivoque des
marchands d’armes et de leurs supporteurs : à quand l’excommunication d’un dangereux fauteur
de guerres comme George W. Bush, plutôt que celle communément prononcée à l’encontre de
femmes divorcées à la suite de coups et blessures de leur mari violent? À quand une fatwa
universelle prononcée contre Oussama Bin Laden, plutôt que contre l’écrivaine Tasleema
Nasreen? La charité est le plus bel apanage des religions, le Hamas a convaincu plus de
Palestiniens que le Fatah, parce que ses membres pratiquaient davantage la charité, même si
hélas leurs actions anti-Israël plus violentes les ont par ailleurs discrédités à nos yeux et à ceux
de nos gouvernements.

Autres exemples d’appoggiatures, les réfugiés de tant de conflits qui se multiplient à travers la
planète, puis, dans notre société, les itinérants : tel le Wanderer de Schubert, tel le Fugitif, le
Vagabond ou le Survenant de notre culture télévisuelle, le mendiant de l’Itinéraire, celui parfois
très jeune qu’une histoire familiale trouble a jeté sur les routes, marchera longtemps avant de
trouver la paix. Aucun itinérant ne reprochera à l’Accueil Bonneau, à la mission Old Brewery
de Pops ou à la Maison du Père d’arborer des crucifix, comme aucun réfugié au monde n’ira
reprocher à la Croix Rouge ou au Croissant rouge d’arborer des symboles religieux. On salue
tous au Québec le travail exceptionnel de Développement et Paix, une organisation chrétienne
représentée par le porte-parole Luc Picard, artiste pour la paix 2005. Non content d’uniquement
faire la charité, Développement et Paix s’occupe aussi de justice sociale, en interpellant nos
sociétés minières coupables d’exploitation et de désastres environnementaux dans les pays du
Tiers-Monde. Nos élites financières trouvent d’ailleurs nos organisations de charité moins
accommodantes qu’à l’époque du Cardinal Léger où la charité marchait main dans la main avec
les excès du paternalisme, du colonialisme et du racisme. Maintenant, la charité des groupes
Care Canada ou Oxfam donne en raisonnant davantage, par exemple en s’assurant de ne pas
seulement donner des vivres mais d’apprendre la technique de les cultiver, et surtout en
dénonçant la supposée aide humanitaire de notre armée en Afghanistan, dix fois moins efficace,
dix fois plus coûteuse que la leur et qui de plus met en danger leur travail humanitaire associé
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désormais pour les Talibans à l’action impérialiste militaire. Les Artistes pour la Paix saluent le
« malcommodement raisonnable » de tous les organismes humanitaires qui dénoncent le
gaspillage des dépenses militaires à 1200 milliards de $ annuels : leur discours critique marque
un véritable progrès de notre société, qui nous éloigne de l’achat d’antan des petits Chinois.

L’harmonie est définie en musique par les basses, c’est-à-dire les bases de l’harmonie, ce qu’on
appelle chez les musiciens les fondamentales identités des dites harmonies, ce qui identifie
leur appartenance à la tonalité employée : c’est pourquoi on chiffre les harmonies sous les
portées de la partition. Ces bases résonnent plus longtemps, moins mobiles donc que les hautes
à qui on confie plus volontiers des mélodies. Ces bases seraient assimilables aux valeurs
fondamentales de nos sociétés. Nous y reviendrons en deuxième partie, alors contentons-nous
d’en identifier deux, le pacifisme et la coopération, comme valeurs constantes et historiques de
la société québécoise, accommodante de nature.
D’abord, pacifisme. Les centaines de milliers de manifestants que les Artistes pour la Paix ont
réussi à mobiliser quand le gouvernement fédéral s’est interrogé quant à la marche à suivre sur
la guerre en Irak ont représenté un pourcentage de population plus élevé que dans tous les autres
pays du monde. Nos manifestants ont épargné au pays de s’aventurer dans une guerre
impérialiste qui a torturé et martyrise encore un pays avec non seulement plus de cent mille
morts, mais aussi avec plus d’un million de réfugiés à l’interne et deux millions à l’externe.
Plusieurs émigrent au Canada dans un état de révolte tout à fait compréhensible, ce qui veut dire
qu’ils mettront grand temps avant de trouver la paix, d’autant plus longtemps que le
gouvernement du Canada devient de plus en plus intolérant, jusqu’au racisme, envers ces
réfugiés souvent renvoyés vers les dictatures qui les avaient torturés au départ, tendance
confirmée par un reportage d’André Noël dans La Presse du 9 novembre. Cet accroissement de
renvois de réfugiés est un scandale qui fait honte à notre réputation d’hospitalité.
L’autre valeur fondamentale est la coopération. On soulignera l’importance des mouvements
coopératifs chez nous, par rapport au reste de l’Amérique du Nord, on sait à quel point les
coopératives Desjardins ont obtenu le support des paroisses et combien certaines coopératives
d’artistes, de travailleurs ou même de radios communautaires forgent notre société. J’étais
présent au salon funéraire il y a deux mois pour rendre hommage au nom des Artistes pour la
Paix à Patricia Perez, cette travailleuse mexicaine, d’abord aide-domestique, qui a trouvé le
courage de fonder une organisation d’entraide pour les travailleurs agricoles venus d’Amérique
centrale afin de les syndiquer et de les informer de leurs droits quant à l’application des règles
de la CSST. Car une des tares de notre société, c’est d’accommoder les droits des travailleurs
migrants à une sauce d’exploitation digne des époques d’esclavage : on les fait travailler jusqu’à
12 heures par jour, sept jours par semaine. Dénonce-t-on suffisamment cet accommodement à
l’envers qu’on exige abusivement des immigrants? Vante-t-on suffisamment le courage des
immigrants qui acceptent nos jobs les plus difficiles et les moins rémunérées, comme celles
d’aide-infirmiers? Nous trouvons très accommodantes les valeurs de respect des aînés de la part
des Chinois, Indochinois, Indiens, Pakistanais, Européens du Sud, Africains et descendants des
Mayas et Incas centre-américains, lorsqu’elles les portent à torcher avec le sourire nos vieillards
incontinents dans les hospices où nous, aux valeurs soi-disant modernes et évoluées, les avons
relégués, parce qu’économiquement improductifs.

Mais nous voici aussi chez nous heurtés par des dissonances accrues, par d’agressifs
immigrants qui le sont par nécessité non seulement économique, mais aussi à cause de guerres
ou de dictatures féroces. Eux aussi ont le droit, comme nos militaires, de souffrir de choc
traumatique. Certains nationalistes frileux adéquistes et péquistes réclament qu’on leur ferme la
porte, mais ont-ils réfléchi que ces guerres ont été nourries et ces dictatures armées par nos
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usines d’armement canadiennes ? 4e exportateur au monde de munitions d’armes légères (ces
armes au monde qui tuent 1000 personnes chaque jour, surtout en Afrique), le Canada est en
outre devenu le 6e pays exportateur d’armements au monde, derrière l’Allemagne et quatre des
pays du Conseil de Sécurité (sic!) de l’ONU. En 1992, le gouvernement des Mulroney, Charest,
Campbell et Bouchard (Benoît comme Lucien) accordait trois fois plus d’argent au Defense
Industrial Productivity Program, un programme favorisant l’exportation des armes canadiennes,
trois fois plus d’argent de nos impôts, qu’au Conseil des Arts favorisant toute la production
artistique et littéraire. Les Artistes pour la Paix qui ont combattu le DIPP se scandalisent que les
Conservateurs investissent préférablement dans la guerre et s’étonnent, après l’avoir semée,
qu’ils la récoltent. Nous demandons plutôt que la politique canadienne soit alignée sur la
Commission de la gouvernance globale présidée par Gro Brundtland et Nelson Mandela, dont la
première recommandation est le monitoring international des armes et un contrôle sévère de
leur exportation (motion préliminaire présentée à l’ONU récemment : seuls les Etats-Unis ont
voté contre). Jadis, il y eut une politique rigoureuse du Canada qui a produit le traité d’Ottawa
contre les mines anti-personnel et favorisé les missions de paix de l’ONU avec plus de quatre
mille Casques Bleus : nous étions le premier pays au monde dans cet effort de paix! Nous voilà
avec les conservateurs 60es au monde. Nous préférons faire la guerre à l’Afghanistan, en
aggravant ainsi le phénomène d’une immigration qui devient de moins en moins le fait de
volontaires désirant s’intégrer au Canada et de plus en plus de nostalgiques qui ne désirent que
retourner dans leur pays une fois les guerres terminées. Ces nostalgiques rigides gardent leurs
religions, leurs rites, leurs structures sociales et leurs habillements discriminatoires et c’est,
comme nous l’avons démontré, non pas mauvaise volonté de leur part mais conséquence directe
des traumatismes que « la dureté malcommode » des politiques conservatrices leur a infligés.
Que le gouvernement canadien épouse vraiment la politique du 0.7% d’aide au Tiers-Monde,
une position mise de l’avant par Lester B. Pearson il y a près de cinquante ans, qui est suivie à
la lettre par les pays scandinaves, mais non par les Etats-Unis ni par le Canada qui est à 0,3%
environ, ce qui est proprement scandaleux dans un pays riche comme jamais auparavant. Ce
manque d’accommodement minimal de la part de nos élites gouvernementales est honteux et
inacceptable et les Artistes pour la Paix ont dépensé des milliers de dollars pour l’écrire et
conscientiser nos députés fédéraux à ce sujet (voir notre campagne de 12 000$ en 2005 et nos
deux cents lettres aux députés et sénateurs en 2006).

Les musiciens classiques originaux comme Mozart et Beethoven ont développé aussi les
syncopes. Il s’agit d’une technique rythmique qui fait devancer par un accent, le rythme du
premier temps, qui se reporte curieusement sur l’accent pourtant mis sur ce qui était un faible
élément rythmique au départ. L’appoggiature et la syncope seront intégrées de façon
systématique par le gospel et le blues. C’est comme si les Noirs, descendants d’esclaves à qui le
Sud raciste interdisait de marcher sur les mêmes trottoirs, d’enterrer leurs morts dans les mêmes
cimetières, de prendre les mêmes places dans les autobus ou de boire aux mêmes fontaines dans
les parcs, c’est comme s’ils disaient : d’accord, on ne marchera pas dans vos pas, on va
syncoper notre rythme de marche, on va retarder nos appoggiatures, et ô surprise, leur musique,
appuyée par des traditions africaines séculaires, a envahi tout l’espace musical des XXe et XXIe
siècles. Nous, musiciens, avons accommodé toutes ces cultures par ailleurs rejetées et
marginalisées. Quelle belle revanche de l’Afrique et des Noirs du Brésil, de Louisiane et du
Mississipi. Et quel enrichissement pour notre musique, celle de Jorane, Florence K., Coral
Egan, Corneille ou Grégory Charles. Donc, travailler à contretemps, en syncope, c’est travailler
pour le pacifisme et contre le militarisme, c’est aussi travailler à long terme pour moins
d’immigrants et je défends le lecteur ou l’auditeur de cette prise de position d’y voir un germe
de droite. La CIA, émanation féroce du militarisme américain, a appuyé des hommes d’affaires
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sans scrupules qui voulaient, par avidité de pétrole ou de matières premières, dépouiller la vie
économique de pays entiers : la CIA a donc déposé des leaders qui tentaient d’instaurer des
bases patriotiques d’appropriation et de développement des ressources, tels Norodom Sihanouk
au Cambodge, Hedayat Mossadegh en Iran ou Patrice Lumumba au Congo. Dans ces trois cas,
la mort de millions de leurs compatriotes a suivi les actions incroyablement néfastes de la CIA,
cette excroissance de puissance militaire qui fait fi des pouvoirs civils légitimes. Même
phénomène en Amérique centrale et du Sud, où des tyrans sanguinaires installés au pouvoir à
l’aide de la CIA (qui avait aussi installé Saddam Hussein en Irak), par exemple Pinochet au
Chili et Noriega au Panama, mais aussi les gouvernements militaires d’Argentine, de Bolivie,
du Brésil, de Colombie, du Guatemala, du Nicaragua, du Paraguay, du Salvador et d’Uruguay,
ont provoqué les meurtres de centaines de milliers de syndicalistes, de chrétiens démocrates,
dont l’archevêque Romero, ou de représentants autochtones qui ne cherchaient qu’à sortir leur
peuple de l’esclavage. Travailler pour le pacifisme, c’est donc travailler pour un futur avec des
immigrants mieux intégrés, moins demandeurs d’accommodements parfois déraisonnables,
surtout ces musulmans pieux traumatisés par les agressions occidentales. Ces groupes ont
développé des systèmes de défense archaïques contre, croient-ils, l’intolérance et la violence de
nos sociétés. Peut-on vraiment les blâmer d’avoir ainsi désigné comme ennemis les
Occidentaux qui ont intégré en paroles et en idées les préceptes liberté, égalité, fraternité, mais
par mercantilisme dépensent mille fois plus d’argent à la business de la guerre qu’à la défense
des droits de l’homme? Je répète que les cinq grands du Conseil de Sécurité de l’ONU +
l’Allemagne et le Canada sont actuellement les sept pays plus grands exportateurs d’armes au
monde : voyez le film le cauchemar de Darwin pour en constater les ravages. Souvenez-vous
du Rwanda, du Congo et du Nigéria, notamment.

Le public amateur reproche toujours aux musiciens d’utiliser trop de dissonances. On connaît
grâce au film Amadeus la célèbre plainte de l’empereur face à Mozart : c’est très beau, votre
musique, mais n’y a-t-il pas trop de notes? Le public de cette époque acceptait plus volontiers
des compositeurs fades, tels Boccherini, Salieri, Boieldieu ou Cherubini que les Mozart ou
Beethoven aux dissonances appuyées, surtout dans leurs dernières oeuvres. Mais le verdict de
l’histoire a toujours entériné l’audace des dissonances multiples. D’ailleurs, le discours des
Artistes pour la Paix est rempli de dissonances, par rapport au discours lénifiant de la presse
officielle. Par exemple, l’intervention des Artistes pour la Paix pendant la crise d’Oka a défendu
la protestation sincère des Mohawks contre le bulldozage au profit d’un golf d’une forêt
ancestrale écologique qui protégeait Oka de l’avancée des dunes de sables et qui abritait de
surcroît des sépultures indiennes ancestrales. Eh bien, la société a vilipendé les Artistes pour la
Paix avec des éditoriaux enflammés qui nous ont interdit le droit et l’espace de répliquer dans
Le Devoir et dans La Presse : malgré tout, tout le monde s’accorde dix-sept ans plus tard que la
Sûreté du Québec et les Warriors étaient dans le champ et que Myra Cree et les femmes
autochtones comme Alanis O’Bomsawin qui défendaient leur territoire avec un esprit de
résistance avaient raison contre les bien-pensants, impatients de retrouver leur pont Mercier. Les
films de Richard Desjardins heurtent les bien-pensants de leurs dissonances affirmées quant au
mercantilisme québécois face à la forêt menacée et quant à l’incroyable brutalité dont on a fait
preuve face aux Algonquins plongés dans la misère. Voilà nos immigrants de l’intérieur, quelle
ironie de les envisager ainsi de notre part de visages pâles, nous, les vrais immigrants
comparativement à eux, même moi qui suis de par mes deux parents, de souche depuis les
années 1600. Et on entend malgré tout des ignorants reprocher à ces Indiens les
accommodements gouvernementaux par rapport aux impôts? Quelle honte et quelle ignorance
de l’histoire, parce que nos médias ne font pas de place à des anthropologues tel Rémi Savard, à


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des cinéastes tel Arthur Lamothe, pour nous raconter la brutale dépossession qu’on a fait subir à
tous les autochtones de la Terre de Feu à l’Arctique.

Enfin, en bons mozartiens, nous croyons en les valeurs de la Révolution française : liberté,
égalité, fraternité. Mais plus que Voltaire, Lessing et Rousseau, c’est selon moi l’invention
germanique de la sonate qui a fait évoluer le monde il y a plus de deux cents ans, en jouant du
contraste d’un premier thème dansé, rythmique et opiniâtre contre un second thème gracieux et
chantant : voilà qu’influencée par les premiers opéras psychologiques, la sonate, la symphonie,
le concerto et la musique de chambre introduisaient la femme sur un pied d’égalité avec
l’homme. Mozart allait jusqu’à instaurer la primauté de la femme sur l’homme, la laissant
dominer de toutes ses armes de séduction et de subversion. La préoccupation des musiciens
classiques tels Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert envers les valeurs fondamentales de
liberté, d’égalité et de fraternité installait au premier plan le sort de la femme, comme baromètre
du respect des valeurs fondamentales. Les femmes au Québec ont été mises de l’avant, malgré
la résistance des autorités religieuses catholiques, par des Artistes pour la Paix célèbres, comme
Charlotte Boisjoli, comme Jean-Louis Roux qui a maintenu les fées ont soif à l’affiche du TNM
malgré les protestations, comme Michel Tremblay dans toutes ses pièces, comme Antonine
Maillet, notre présidente d’honneur, dans la Sagouine, Pélagie la charrette et madame Perfecta,
toutes résistantes et héroïnes du peuple, femmes de ménage, immigrantes de l’intérieur pour les
deux premières, provenant de l’Espagne de la résistance antifasciste, pour la troisième. Il est
essentiel de mettre de l’avant de telles œuvres lors de l’accueil des arrivants, de leur présenter
par exemple les films de Gilles Carle, Pierre Perreault, Bernard Émond, Claude Jutra, François
Girard, Martin Duckworth (Artiste pour la Paix 2002), Denys Arcand et Denise Robert, Paule
Baillargeon, Marquise Lepage (APP 1999), Monique Simard, les pièces de Robert Lepage,
Denis Marleau, Wajdi Mouawad (APP 2006), Évelyne de la Chenelière, les chansons de
québécois tels Vigneault, Dubois, les Séguin (APP 1990 et 1995), Léveillée mais aussi de
résistantes acadiennes comme Marie-Jo Thério, Édith Butler, Isabelle Cyr et Ginette Ahier, les
danses contemporaines de Jean-Pierre Perreault ou de Ginette Laurin, les romans de Dany
Laferrière, Bruno Roy, Victor Lévy-Beaulieu et de Francine Noël, Marie Laberge et Andrée
Ferretti, les poèmes de Fernand Ouellette, Gaston Miron et de Louise Warren, Hélène Monette,
Hélène Dorion, les acteurs James Hyndman, Jean-François Casabonne, Roy Dupuis, Jacques
Lussier et les actrices Andrée Lachapelle (APP 1989), Sylvie Drapeau, Pascale Bussières,
Catherine Sénart, Carmen Ferlan, les compositeurs Jacques Hétu, Gilles Tremblay (APP 1992)
et la compositrice Emily Doolittle, les interprètes Glenn Gould, Walter Boudreau, Alain Lefèvre
et Nathalie Choquette, les peintres Jean-Paul Riopelle, Louise Prescott, Suzanne Dubuc, les
sculpteurs Armand Vaillancourt (APP 1993), Claude Desjardins et Lise Fradet, les clowns du
Carrousel et Sans Frontières (APP 1997), les marionnettes du Bout du Monde, les designers
Rémi Filion et Brigitte Beaudet, l’animatrice Myra Cree (APP 2004), les artistes du Cirque
Éloize, des Sept Doigts de la Main, du Cirque du Soleil etc.

Mozart, de son vivant, s’est vu reprocher de façon véhémente le féminisme des titres de ses
opéras. Comment osait-il, lui reprochait-on hargneusement, mettre en scène dans son Singspiel
Zaïde ou dans son opéra la Finta giardiniera deux étrangères sans titres de noblesse dont la
morale édifiante éclipsait celle de tous les hommes aristocrates les entourant? Même Beethoven,
vingt ans plus tard, se verra contraint de changer son titre Léonore en Fidelio, devant la pression
des autorités. Imitons Mozart, ne laissons aucune pression affaiblir les avancées féministes de la
société québécoise. Constatons que malgré ces avancées, la commission a été confiée à deux
hommes, mais on ne peut blâmer ce faux-pas politiquement incorrect sur vous-mêmes,
messieurs les commissaires, qui avez simplement accepté de servir votre société. Cela ne nous
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empêchera pas de reprendre ici le leitmotiv de tant d’intervenants qui vous ont affirmé qu’il faut
protéger la femme contre tout accommodement, même raisonnable. Lorsque les Hassidim de ma
rue Durocher à Outremont attendaient mon arrivée à la maison pour me demander à moi, plutôt
qu’à ma compagne, de venir brancher une prise électrique pendant le Sabbah, j’obtempérais
avec obligeance, puisque c’est eux qui avaient subi l’inconvénient de l’attente, que leur rendre
ce service ne me prenait que quelques minutes et que ma compagne ne se sentait pas vraiment
offusquée. Mais n’obligez pas les femmes policières en devoir à s’effacer devant un subalterne
masculin, ni les juges féminins à se faire remplacer par un collègue masculin pour les
accommoder : le message des services publics doit toujours rester ferme quant à l’égalité des
sexes. On acceptera les écolières avec leurs voiles, sinon elles pourraient être retenues à la
maison, ce qui les priverait d’une éducation absolument nécessaire à leur évolution. Par contre,
on refusera aux professeurs de porter le voile dans les écoles primaires et secondaires, vu le
message important de laïcité à préserver, moins primordial dans les Cegeps ou les universités,
où on s’adresse à des adultes : l’école est faite pour informer de faits et de cultures, non pas
pour endoctriner avec des croyances. Comme Artistes pour la Paix, nous nous sommes
accommodés des demandes nombreuses des Juifs et des Musulmans, lorsque la compositrice
Anne Lauber a créé son oratorio rassemblant chants et prières chrétien, juif et musulman devant
le maire Bourque et une salle remplie, où nous avions dû refuser des centaines de personnes,
faute de places. Quel beau symbole d’œcuménisme possible, lorsque les religions
s’accommodent des autres!

Seconde partie « Nous » : identité et engagement
« Nous », éthique et culture religieuse, trop d’accommodements, justice et équité sociales, se
tenir debout

« On a beau être dans une société qui s’interroge, nous sommes, il est vrai, à apprivoiser des
questions qui n’ont pas trouvé toutes les réponses. Que les Québécois, dont on dit qu’ils sont
émotifs, se sentent racistes à la hauteur de 59%, alors que 78% des immigrants les trouvent
accueillants et ouverts, cela montre bien l’écart entre les discours et les comportements. Certes,
la question des accommodements, telle que comprise par certains, traduit sans conteste des
tensions. Pourtant, en toute objectivité, l’accommodement raisonnable, comme mesure
d’inclusion, ne doit nullement inquiéter les Québécois, d’autant qu’il est encadré par la loi. »
Cette parole sage de Bruno Roy aurait pu nous inciter à nous abstenir d’intervenir devant vous,
messieurs les commissaires, mais la dérive de certaines interventions nous ont inquiétés. Les dix
exemples d’accommodements raisonnables ou de refus d’accommodements cités en première
partie dressent un portrait, qu’on le veuille ou non, de « nous », nous artistes pour la paix, nous
québécois, nous personnes croyant à des valeurs qu’on a, par le passé, identifié comme des
valeurs de gauche, mais qui sont, somme toute, des valeurs communes respectant les droits de la
personne. Si la défense de la femme reste avec raison un thème majeur, sorte de baromètre de
justice et de respect, l’éducation des enfants et le respect des vieillards sont d’autres domaines
névralgiques à examiner attentivement, de même que la condition des prisonniers : c’est
pourquoi le travail d’Amnistie internationale est si pertinent, celui de Pauline Julien auprès des
prisonniers d’octobre 1970 si admirable et celui de Mohamed Lotfi et de ses souverains
anonymes si éloquent: personne ne parle avec plus de pertinence de la justice que ceux qui sont
privés de liberté à la suite de leur passage en cour. Mozart, autant que Molière, a eu le courage
de se moquer doucement de tous les systèmes trop hiérarchisés : l’armée, les tyrans, les
tribunaux expéditifs, une liste à compléter et actualiser avec les fondamentalistes, tant les
islamistes à la fatwa facile que les chrétiens de droite partisans du Christ-Roi, qui s’affrontent
présentement en Irak ou en Afghanistan. Nous serons religieux, à la condition de revenir à
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l’origine, celle où la religion créait des liens avec tous et toutes sur la base de la charité et de la
spiritualité, travail accompli, par exemple, par Radio Ville-Marie, qui met de l’avant les
engagements de nos jeunes chrétiens au Tiers-Monde. Contre les élites en place qui trahissent le
peuple en s’accommodant de certains hommes d’affaires canadiens sans scrupules qui pillent et
polluent les continents Asie du Sud, Afrique et Amériques centrales et du Sud, de jeunes
coopérants ont le courage de rassembler les opposants de ces exploiteurs et de se solidariser
avec le peuple opprimé, souvent avec l’aide des églises pauvres locales, plus rarement avec la
complicité d’évêques tel feu Don Helder Camara.

Par ailleurs, la spiritualité dans l’art est accommodante, c’est pourquoi nous avons foi dans le
nouveau cours projeté dans toutes nos écoles Éthique et culture religieuse, surtout tel que
défini par le philosophe Georges Leroux. Enlevons tous les crucifix industriellement produits
des murs des institutions publiques, y compris celui du Parlement. Laissons en place tous ceux
qui sont des œuvres d’art individuelles (pléonasme). Dans mon salon, il y a un gigantesque
crucifix d’un mètre et demi de haut, aux côtés d’une immense peinture créée par une émule du
Refus Global athée, aux côtés aussi d’un masque africain, d’une sculpture-fragment d’un
ancestral tambour vaudou des Caraïbes et d’une photo-couleur encadrée remise en mains
propres au compositeur canadien Alfred Laliberté par le compositeur Alexandre Scriabine, dont
le langage harmonique dissonant à base de quartes a été repris par le jazzman Keith Jarrett :
Scriabine, ancêtre du psychédélisme, cherchait à créer une œuvre universelle à partir d’un
temple construit aux Indes avec jeux de son clavier à lumières et jets de parfum dans la salle, et
la première aurait été diffusée sur toutes les radios du monde! Le crucifix de mon salon est
l’œuvre d’un artiste, ingénieur dans une vie antérieure, qui a soudé des instruments aratoires
traditionnels, la tête du Christ représentée par l’indicateur d’une balance pesant les grains :
certains visiteurs sont choqués de cette abstraction rustique, mais la plupart considèrent la
sculpture non comme blasphématoire mais dégageant une spiritualité certaine, rehaussée par le
voisinage des autres œuvres d’art et par la musique de mon piano. Toutes les œuvres d’art sont
généreuses : elles donnent sans rien enlever à qui en jouit et Bach est universel dans ses
Passions qui transcendent le message chrétien.

Vient cependant un temps où trop de dissonances neutralisent la musique : la musique sérielle
devient grisaille et insignifiance, jeu intellectuel sans âme et sans direction. De même, le
Québec a fait trop d’accommodements raisonnables avec une part de sa minorité anglophone
arrogante et raciste qui a profité de son statut de conquérant pour s’emparer abusivement
d’avantages économiques, ferments d’inégalité. Le nier ne favorise pas la paix, au contraire.
Nous inspirant de Nelson Mandela, les Artistes pour la paix s’abstiendront toujours de tenir un
discours revanchard ou de réclamer de dépouiller des individus pour soi-disant venger une
injustice passée. Car j’étais président lors du fameux discours de Monsieur Jacques Parizeau,
que je tiens pour un de nos plus grands chefs politiques et économiques au Québec. C’est les
larmes aux yeux que je me suis attelé à une lettre réclamant sa démission en 1995 après ses
commentaires sur le référendum, indignes d’un homme d’état responsable. Son analyse, si elle
avait été livrée un mois plus tard avec des chiffres, aurait pu être validée. Dans l’émotion du
moment de la défaite par quelques dizaines de milliers de voix, loin d’être analyse, elle était
diatribe amère, dangereuse et susceptible d’alimenter une folie extrémiste possible, de surcroît
en blâmant un groupe fragile tels nos immigrants.
Les Artistes pour la Paix ne privilégient aucune option, indépendantiste ou fédéraliste. Il est sûr
qu’en cherchant à désarmer le gouvernement fédéral et la Défense nationale, en appuyant la Loi
fédérale sur le Contrôle des Armes à feu, on cherche à éviter aux deux camps l’option
désastreuse qui serait de se taper mutuellement sur la tête en cas d’affrontement. J’ai été témoin
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de près de la dérive d’un gouvernement serbe doté d’un instrument, l’armée fédérale, où il y
avait beaucoup moins d’officiers croates que serbes, à cause de l’expérience historique néfaste
des Oustachis pro-nazis de la Seconde guerre mondiale : l’action du maréchal Tito avait rectifié
en s’appuyant davantage sur les Serbes. Le déséquilibre de notre armée où parler français
devient occasionnellement une offense punissable nous inquiète grandement. Mais je reste
optimiste, car j’ai aussi été témoin de la séparation de velours entre la République tchèque et la
Slovaquie : j’enseignais en 1992, 94 et 95 en République tchèque, en 1993 en Slovaquie et je
crois que l’avenir au Canada peut être pacifique, peu importe quelle option triomphera
ultimement. J’ai longuement échangé personnellement avec Pierre Elliott Trudeau sur la paix
mondiale et travaillé pour la démocratie et la justice sociale sous René Lévesque. J’aimais
certains aspects de ces deux hommes politiques. Quant à mon engagement pacifiste, il est global
et ma lutte contre les armes nucléaires, planétaire, aux côtés du groupe Pugwash. De même, si
mon travail de pianiste est davantage reconnu en Europe que dans mon propre pays, mon travail
de professeur me rapproche de notre jeunesse québécoise.

Enfin, pour nous Artistes pour la Paix, vivre en paix implique un travail considérable pour la
justice et l’équité sociales. En premier lieu, le Parlement québécois ne devrait-il pas intégrer,
pour leur assurer une représentation démocratique, cinq représentants des nations autochtones :
Innus, Cris, Inuits, Mohawks et Algonquins, au moins à titre d’observateurs dotés de droits de
parole? Tous les ministères ne devraient-ils pas s’activer à développer des projets de
développements de leurs communautés, avec constructions de logements salubres,
acheminement d’électricité et radios culturelles? D’autre part, ne devrait-on pas couper les
subventions aux écoles privées (francophones, religieuses et anglophones), pour accommoder
d’abord les écoles publiques, entre autres celles dans les réserves autochtones ? Les plus
pauvres méritent les avantages que leur procurera l’éducation : pourquoi ne pas cesser
momentanément de subventionner la riche McGill où j’ai fait mes études, tant que l’UQAM où
j’enseigne n’aura pas trouvé un minimum lui permettant de survivre? On parle de scandale
immobilier à l’UQAM : à ce que je sache, les constructions ont procuré des locaux, des salles de
cours, des bureaux de professeurs pour des chercheurs et des étudiants qui en étaient moins
pourvus que l’Université de Montréal ou Concordia, et non un palais de marbre pour le recteur.
Ainsi gratifiera-t-on les quartiers francophones de Montréal de subventions pour des
architectures nouvelles et des parcs verts aménagés, afin que l’est de la ville effectue un
rattrapage urbain sur l’ouest plus riche, sans ménager l’aide au Quartier des Spectacles qui est
un projet de rayonnement international. Nous exigerions pour rétablir la justice que le Québec
privilégie le CHUM sur l’hôpital anglophone projeté, dont on ajusterait la construction et la
vocation, après avoir dépensé les 2 milliards de $ prévus pour le CHUM : charité bien ordonnée
commence par soi-même. Sainte-Justine aurait priorité sur le Montreal’s Children. Par contre,
on accroîtrait les subventions au théâtre anglophone du Centaur et du centre Saydie Bronfman,
car le théâtre anglophone semble défavorisé par rapport au francophone. Vous savez, j’étais dix
ans secrétaire sur le conseil d’administration du Centre Pierre-Péladeau, aux côtés de la
présidente Florence Junca-Adenot, celle qui a été nommée la semaine dernière personnalité
Arts-affaires 2007 pour son travail à l’Agora de la Danse. La spécificité du Centre bâti grâce à
un million de $ de mon ami Pierre Péladeau fut de favoriser la musique et la danse
contemporaines, de même que les musiques du monde : nous avions une programmation de
trois cents événements annuels célébrant aussi bien les moines Tibétains, dissidents qui refusent
l’enrégimentation chinoise, que les derviches tourneurs, qui proclament le riche mysticisme
musulman, les musiques gospel et blues, les tambours africains, japonais, afghans, indonésiens,
brésiliens, les gum boots des ouvriers miniers anti-apartheid de l’Afrique du Sud, les ouds de
Palestine et du Liban, les guitares des groupes militants chiliens, les violons tziganes de
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Roumanie et de Sainte Marie de la mer, les flûtes de Pan de l’altiplano bolivien etc. Les petits
bureaucrates du ministère de la Culture ont refusé 300 000 dollars de subventions annuelles
pour que le Centre puisse continuer sa vocation endossée par des dizaines de milliers de
spectateurs enthousiastes chaque année, alors que Harbour Front à Toronto, poursuivant les
mêmes idéaux, s’est vu accorder 5 millions annuels par le Conseil des Arts ontarien. Non, les
petits messieurs de la Culture, tant sous les gouvernements péquiste et libéral, ont accommodé
en priorité l’ouest de la ville, la Place des Arts, l’OSM, les Jeunesses Musicales, le Ladies’
Morning, Pro Musica et les Conservatoires, qui rassurent les élites par leur attachement exclusif
à la grande musique classique, si possible jouée avec le moins de dissonances possibles et
attachée aux siècles éloignés. Mais heureusement les êtres humains déjouent ces pièges
politiques et Kent Nagano, engagé à l’OSM, fait désormais ressortir la sauvagerie des
percussions et contrebasses dans ses interprétations qui font large place à la dissonance
contemporaine, de même que les Jeunesses Musicales s’ouvrent à la chanson et que Véronique
Lacroix entraîne les musiciens des Conservatoires dans des programmations aventureuses et
gratifiantes pour l’avenir de notre musique.

En conclusion, je citerai Mohamed Lotfi : « de toutes les interventions aux différents forums de
la Commission Bouchard-Taylor, je note celle qui rappelait avec raison que nous n'avons qu'à
être le modèle de ce que nous demandons aux nouveaux immigrants. Qu'il s'agisse de laïcité,
d'égalité homme femme ou de français, le Québec a besoin davantage de se tenir debout devant
lui-même. » Irshad Manji, une musulmane canadienne menacée par de fanatiques
coreligionnaires et protégée par la police, renchérit énergiquement : «les gens sont si tolérants
au Canada qu’ils en viennent à tolérer l’intolérance». Elle a raison et nous devons dire non à
l’inacceptable. C’est un message d’affirmation que mon ami Pierre Péladeau m’a laissé en
héritage. Ce Québécois qui se tenait debout était craint pour son discours nationaliste par
certains peureux élitistes intellectuels, économiques, éditorialistes, universitaires, financiers,
sportifs, artistiques et politiques, ceux qui trahissent toujours le peuple québécois pour leur
propre intérêt commercial et individuel de privilégiés, au lieu de développer des solidarités
exemplaires auprès de la population en général, pour le bien commun de tous. Ils cherchent,
selon le mot célèbre de Louise Arbour, haut-commissaire des Nations Unies aux droits de la
personne, à « faire, au nom de la paix, l’économie de la justice». Tant que nous serons victimes
d’injustices, parce que nous parlons français et que nous sommes pauvres et moins éduqués,
nous resterons obsédés par une vision mesquine de notre identité qui pourrait hélas dégénérer en
racisme. Réclamons un rétablissement de l’équilibre social, préalablement à la poursuite d’un
projet politique x ou y.
Un autre membre du conseil d’administration des Artistes pour la Paix aurait, en tant
qu’écrivain ou homme de théâtre, consacré plus d’espace à la défense du français que moi,
simple pianiste dont la musique représente le langage principal. Mais il aurait été d’accord avec
moi que, plutôt que blâmer les immigrants, de leur chercher des poux en soulevant la pertinence
des accommodements raisonnables, eh bien blâmons nos élites, tant celles colonisantes que
celles colonisées, pour qu’elles changent et se mettent à travailler avec nous tous, ensemble, à
instaurer la justice sociale. Refusons d’abord de nous laisser manger la laine sur le dos, nous
aurons ensuite la générosité de favoriser tous les accommodements possibles, sans toutefois
jamais pénaliser nos principes d’égalité de la femme, nos principes de liberté et nos pratiques
traditionnelles et universellement reconnues de fraternité.

Pierre Jasmin
Président des Artistes pour la Paix
11 novembre 2007
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